28 octobre 2002

Je vous recommande, ce soir, de cliquer sur ce lien tr�s sympathique. Ce n'est pas du "Web art" mais c'est bourr� de talent tout de m�me ! Bonne nuit

27 octobre 2002

Mais la puissance de l'oubli est terrifiante. Comme un torrent, il emporte avec lui notre pass� vers des rapides qui l'engloutissent et le broient. On n'a guerre le temps de sauver que quelques objets, sans faire le tri, de les tra�ner sur la berge, � l'abri. Ce qui est �pargn� est intact, ou presque, et, si l'image jaunit, elle conserve sa nettet� : Mais l'ampleur de ce qui a disparu est si �norme qu'il n'est pas possible d'en faire le compte. Au bas de la chute, les eaux bouillonnent et grondent, avant de s'apaiser d�finitivement. Alors parfois, � la surface de cette lagune sombre et imp�n�trable brillent des reflets dans lesquels on retrouve des tonalit�s famili�res, mais si faibles, si inconsistantes, qu'elles demeurent � peine visible � nos yeux, � peine audible � nos oreilles, secr�tes. Si l'on retourne les yeux vers la lagune, les t�n�bres arr�tent le regard � la surface de l'eau tandis qu'au loin les �chos de la chute continuent de marteler notre �chec.

Je cite ce passage de Charles, de Jean Michel B�cqui�, qui est un des livres les plus poignants que j'ai jamais lu. Ce passage, je l'ai depuis longtemps recopi� � la main (et Dieu sait si mon �criture manuscrite est laide) sur un grand bristol que j'ai install� dans la vitrine de livres qui est dans mon bureau � Vigneux. Il m'a accompagn� partout (Corbeil, Vigneux) et le bruit de la chute d'eau est � jamais grav� dans ma m�moire. Les patients ou m�me les soignants qui attendent parfois l� ne peuvent manquer d'�tre attir� par ce manuscrit et je me plais � les imaginer en mon absence se p�n�trer de sa m�lancolie. Je tenais ce matin un souvenir qui ainsi flottait � la surface de la lagune sombre. Il n'en reste rien au moment ou je frappe ces lignes, absolument rien, sinon ce faible reflet dont parle B�cqui�, bien en de�� des mots. Il est vingt deux heures cinquante quatre, nous sommes � une poign�e d'heures du solstice d'�t�, le ciel est un tableau de Magritte, bleu nuit, avec cette bande claire vers le bas, o� se d�coupent les ombres noires d'encre des arbres et des maisons, et je suis l�, avec la solitude pour compagne, dans ce soir si beau, en train de remuer ma m�moire � la recherche d'un souvenir envol�. Dans l'apr�s midi, j'ai re�u un coup de fil de Claude Poug�s, le m�decin du SAMU de Corbeil, que je connais depuis vingt cinq ans, nous �tions internes au m�me moment, nous nous sommes toujours appr�ci�s bien que nous ne soyons jamais devenus de vrais amis. Nous nous appelons cependant par nos pr�noms, ce qui est rare chez les m�decins, o� l'on utilise plut�t le noms propres et le tutoiement. Il voulait me parler d'Alfred T�m�lis qui est son vieux patron de r�animation, qui �tait un grand copain de Bonnaf�, qui est rest� longtemps le pr�sident de la CME de l'h�pital de Corbeil, et qui s'est toujours pr�tendu un des fondateurs de la psychiatrie corbeilloise quoi que je pense qu'il n'y a jamais rien compris. Il a lui, fond� le SAMU de l'Essonne, ce qui n'est d�j� pas si mal. J'ai des souvenirs de T�m�lis quand j'avais vingt cinq ans. C'�tait un anesth�siste ancienne mani�re qui a appris la r�a au fur et � mesure du d�veloppement prodigieusement rapide de cette discipline. C'�tait un bel homme, charmeur et gueulard, toujours torse nu sous sa blouse blanche avec des poils tr�s noirs qui d�passaient de partout. A cette �poque j'�tais externe en chirurgie � Corbeil, je tenais les �carteurs du bon docteur Goidin, le chirurgien de l'h�pital, tr�s ancienne mode, en calot et sarrau, et lui, c'�tait l'anesth�siste qui se tenait � la t�te de l'op�r�. J�ai des souvenirs de cette �poque et de mon externat en chirurgie avec les gardes, les blocs op�ratoires carrel�s, les bless�s de l�autoroute du Sud et aussi les plasties de carrefour aortique rat�es du docteur Goidin, je me souviens notamment d�un interne libanais qui avait entre autre pour t�che de m�encadrer. Il �tait tr�s gentil avec moi et avec les patients, mais comme chirurgien, il �tait totalement nul. Il ratait absolument toutes les op�rations, il oubliait des compresses dans les ventres, il fallait toujours qu�il agrandisse les incisions, il n�arrivait pas � s�en sortir dans l�espace habituel du champ op�ratoire, ses sutures �taient � chier, et les assistants du patron lui faisaient recommencer � chaque fois. Il arrivait m�me � s�embrouiller avec les anses intestinales dans une simple appendoque. Bref, il n��tait pas dou�. Je me souviens d�un stripping de varices qui avait carr�ment tourn� au gore et d�une vagotomie hom�rique. La vagotomie �tait � l��poque un traitement de l�art�rite des membres inf�rieurs : il s�agissait de sectionner le nerf vague correspondant � l�art�re f�morale en question pour emp�cher les vasoconstrictions, enfin je n�insiste pas sur les d�tails techniques, mais je peux assurer que c��tait une op�ration enfantine. A condition de savoir reconna�tre le nerf vague. Je tenais donc les �carteurs et me demandais comment il allait s�y prendre cette fois encore pour rater. La r�ponse arriva vite. Il ne savait pas reconna�tre le nerf vague. Le moindre externe en chirurgie, comme moi par exemple, aux connaissances anatomiques �l�mentaires encore toutes fra�ches, pouvait dire qu�il s�agissait d�une sorte de petite corde � n�uds toute blanche, qui longeait la bifurcation aortique, mais lui non. Il avait saisi de sa pince un vague tuyau blanch�tre qui n��tait s�rement pas le vague et me demanda si � mon avis c��tait bien le nerf vague. Je n�eu m�me pas le temps de r�pondre que rien n��tait moins s�r, qu�il en avait d�j� sectionn� un bout de cinq centim�tres de long. J�aurais �t� bien incapable de dire ce qu�il avait coup�, mais ce dont j��tais s�r, c�est que ce n��tait pas le nerf vague. Je le lui dit. Il me dit que j�avais probablement raison et se remit � fouiller. Evidemment, il finit par trouver le bon nerf vague � l�aspect si caract�ristique, et au moment o� il s�appr�tait � corriger sa b�vue, le patron fit irruption, apr�s une op�ration termin�e dans le bloc voisin. Mon interne se comporta comme un �colier pris en faute : il me demanda de cacher vite la preuve de sa m�prise qui reposait dans une cupule. Le patron se penchait sur le champ op�ratoire juste au moment o� son interne sectionnait une belle partie du nerf vague droit pour faire bonne mesure. Je ne sus jamais quel morceau d�anatomie il avait enlev�, toujours est-il que l�op�ration r�ussit � peu pr�s, comme d�habitude mais j�ai bien peur de me souvenir que le patient a finalement �t� amput� de sa jambe un peu plus tard.

21 octobre 2002

Il faudrait que j'�crive � nouveau "La chambre de Nathan". Elle n'est depuis longtemps plus la m�me. (voir en LCD)

12 octobre 2002

vue de la fen�tre du psychiatre de Garde � l'h�pital d'Evry, extrait du petit carnet � dessins J'ai pass� � Evry une nuit �pouvantable, alors que je n'avais quasiment rien fait de la journ�e. Vers deux heures du matin, comme je commen�ais � peine � m'endormir (c'est fou ce que je m'endors tard en ce moment), on ne peut pas savoir quel caravans�rail sont les urgences d'Evry � deux heures du matin, avec les bless�s allong�s sur les brancards dans les couloirs pas encore vus par les faisant fonction d'internes de chirurgie africains, les poivrots cuvant sur les si�ges en m�tal, les suicid�s qui ne savent pas encore qu'ils vont, une fois de plus, se r�veiller dans ce monde de merde, les mamies attach�es qui hurlent de terreur et qu'on laisse mourir toutes seules, les gens qui sont venus passer un moment l� parce qu'ils ne peuvent pas dormir et racontent des histoires de mal � la t�te ou au ventre, ceux qui ne savent pas pourquoi ils attendent depuis trois heures leur ordonnance et qui n'osent plus protester de peur que �a dure une heure de plus, les familles angoiss�es et �puis�es, on dirait que toute la lie et la tristesse de cette ville se sont donn� rendez vous l�, � cette heure, et les infirmi�res qui s'agitent au-dessus de toute cette m�l�e en essayant de montrer qu'elles ne sont pas d�bord�es, vers deux heures du matin donc, au milieu d'un d�but de r�ve o� je r�ve que mon bip sonne, mon bip sonne, justement, mais ce n'est pas dans mon r�ve, du fond duquel je mets un temps certain � m'apercevoir que ce n'est pas dans mon r�ve, je dis dans le r�ve, excusez moi on m'appelle, et je tente de me r�veiller pour sortir dur r�ve mais c'est dur, p�nible. Une fois r�veill�, le bip, le vrai, celui qui est sur la table de nuit continue de m'appeler comme un fanal plaintif. Je rappelle le standard pour dire que je suis r�veill� et la douce voix interstellaire de la standardiste m'apprend, � surprise, que je suis demand� par les urgences. On me les passe. La charmante voix �raill�e de l'aide soignante de service me fait savoir qu'une HDT m'attend, sans plus. Je reste inerte, allong� sur le dos, scotch� au grand lit double et mou de la chambre de garde comme un papillon. Au bout de quelques interminables secondes je fais un geste : je claque dans mes doigts et mes v�tements �pars, qui dormaient, eux, d'un sommeil sans r�ve d�collent du dossier d'un chaise ou du fond d'un fauteuil, prennent tout juste le temps de se d�chiffonner, et vol�tent vers moi, s'enfilant tout seul, avec une grande douceur, apr�s quoi je me vois sauter au ralenti dans mes chaussures qui se lacent elles-m�mes comme dans les dessins anim�s de Walt Disney. Des ailes ont pouss� � mes chaussures, car me voici planant dans les couloirs d�serts. Je fais juste tra�ner mes cl�s contre les radiateurs bleus d�guis�s en barri�res et �a fait triiiing avec de l'�cho, J'atterris juste devant la porte des urgences qui att�nue pour l'instant un brouhaha indistinct. La porte s'ouvre toute seule � deux battants par magie, et, soudain, simplement soutenu par le plancher ordinaire, je fais mon entr�e dans le monde en marchant. Le monde en question est celui que je d�crivais tout � l'heure : triste et glauque, la camera de mes yeux passe en revue, en un long travelling, les brancards et leurs charges souffrantes ou endormies, des t�tes hilares de pompiers qui viennent d'en dire une bien bonne, les cernes sous les yeux des soignants �puis�s, le regard vide du SDF qui ne bougera plus de l�, il n'ira pas plus loin, les radios sur le n�gatoscope, les armoires ouvertes, les scialytiques tremblotant, j'entends des bouts de phrases, des cris, il n'y a pas de musique d'accompagnement, personne ne se presse vraiment. Mon " client " est assis derri�re le comptoir devant l'aide soignante fig�e sur place le doigt au-dessus du clavier de son ordinateur et qui hoche la t�te. Il est plus vrai que nature. C'est un �norme malabar avec d'�normes tatouages sur chaque bras, il bougonne tout haut et l'aide soignante continue � hocher la t�te de peur. Elle semble soulag�e de me voir et ne me jette pas le dossier � la figure mais c'est tout comme. Son doigt tombe et enfonce enfin une touche. Je dis bonjour monsieur qu'est-ce qui vous arrive, et je l'entra�ne vers mon petit bureau sans fen�tre. Il me suis comme un gros Toutou. Il dit qu'il ne veut pas rester l�, qu'il veut retourner � Viry, il habite Viry, �a commence bien, voil� qu'il veut rentrer chez lui et les pompiers l'ont laiss� l� comme un paquet il n'y a m�me pas de famille, je r�pond qu'il doit rester � l'h�pital pour se soigner parce qu'il est en HDT, il me r�pond qu'il est tout � fait d'accord, mais qu'il veut retourner � Viry, je me sens bien seul tout � coup parce qu'il commence � s'�nerver parce que je ne comprends pas qu'il ne veut pas retourner chez lui, mais � Viry, � la clinique de l'Abbaye, l� o� il est soign� par le docteur Saclay, ah bon, je dis, je comprend, mais on ne peut pas vous y envoyer maintenant, � cette heure ci, il faut que vous restiez � l'h�pital, vous irez plus tard � Viry, je comprends bien, il r�pond, je vais rester � l'h�pital mais je pr�f�rerais �tre � Viry. Je suis un peu soulag� car il semble que nous ayons trouv� comme un terrain d'entente. Mais ce n'est pas si simple. Il dit qu'il n'en peut plus qu'il faut absolument qu'il retourne � Viry, j'essaie de ne plus le contrarier en faisant comme si c'�tait de la clinique de l'Abbaye qu'il parle mais je sais tr�s bien qu'il parle de chez lui aussi. Il me dit qu'il peut changer les couleurs, d'ailleurs il n'arr�te pas de changer les couleurs, bleu, vert, jaune, bleu et qu'il peut faire peter la terre enti�re, il n'en peut plus, il faut arr�ter de le pousser � bout, il est au bord de craquer. Il est habill� comme � la maison en petit short, Marcel, et tennis d�lac�es, il est pench� en avant sur sa chaise il se tord les mains, s'essuie le front et le visage de sa paume, bougonne et dit que, vraiment, vraiment oui, il en a marre. Je pense qu'il est temps de le calmer. Je lui demande comment il se soigne d'habitude, par les plantes et avec du jus de fruit, beaucoup de jus de fruit, il r�pond. Mais � mon regard un peu dubitatif il dit que des fois il ajoute un peu d'haldol, vous connaissez, mais pas souvent. Je le laisse un instant dans la salle d'attente et file chercher un verre d'haldol avec un tranxene en plus. Quand je reviens, il est � nouveau en train d'entreprendre l'aide soignante qui paralys�e de peur comme elle est ne peut toujours pas beaucoup l'aider et encore moins le soigner. Lui, il s'en fout �a fait toujours quelqu'un pour �ponger l'angoisse, tout en parlant il avale le contenu du verre que je lui tends et l'aide soignante lui dit ah �a c'est bien, nous sommes tous soulag�s. Il dit, bon maintenant c'est pas tout �a, je rentre � Viry, il est tard je vais me coucher, j'irai � Viry demain. Je lui dit non monsieur ce n'est pas possible, il me r�pond pourquoi pas possible, � cause des m�dicaments, je lui r�pond, mais justement je les ai pris vos foutus m�dicaments et le voil� qui se dirige vers la sortie d'un pas gaillard, pas question de se mettre en travers de sa route. L'aide soignante devient alors g�niale, elle appelle : Radouane ! et un grand black surgit, c'est un vigile, la s�curit�, il accompagne un peu le monsieur en parlant avec lui et lui souriant, je cours derri�re, on passe le sas, un autre vigile arrive � la rescousse mais le monsieur n'est pas m�chant : bien s�r qu'il va rester � l'h�pital, il ira � Viry dans deux ou trois jours, pas de probl�me puisque je vous le dis. Je le laisse en conversation avec ces deux psychoth�rapeutes et cours appeler les ambulances pour BD, ils vont arriver vite, qu'ils promettent, vite, je dis avant qu'il change d'avis et d�cide de passer sur le corps des gentils vigiles pour retourner � Viry.. Enfin voil�, un quart d'heure apr�s l'ambulance arrive, il monte dedans, s'allonge sur le brancard parce que l'haldol et le tranxene commencent � faire leur effet et il part pour BD, il ira � Viry apr�s. Je ne me souviens plus � quelle heure je suis retourn� dans ma chambrette mais je sais � quelle heure le bip a � nouveau bip�, sept heures moins le quart, pour m'annoncer que Corbeil transf�rait faute de lit un HO � Soisy. Je ne raconte pas la suite qui a peu d'int�r�t. J'ai quand m�me pass� la matin�e � Mouffetard, pris un super petit dej avec Equipe et journal du dimanche, � la Bourgogne, j'ai revu Tib�ri, mais sans Xavi�re cette fois, j'ai t�l�phon� � Nathan qui avait �t� la veille � un concert de Lisa Ekdhal au Parc Floral, c'�tait g�nial, il a m�me eu un autographe (il me l'a montr� cet apr�s midi, c'est adorable, il y a �crit : " For Nathan, Lisa Ekdhal ", et elle a dessin� un petit coeur, le tout au roller couleur or), j'ai fais mon march�, je suis all� apr�s d�jeuner (toujours � la Bourgogne) Place Maubert o� il y avait un march� aux livres anciens. Je suis rest� assez longtemps, j'ai fouill� dans les tas de livres ou dans les bacs des marchands. Je cherchai un livre de R�my de Gourmond, Lettre � l'Amazone, mais je ne l'ai pas trouv�. J'ai march� dans Paris, il faisait beau, j'�tais m�lancolique juste comme il faut pour une promenade comme celle l�. Rue de Bi�vre, il y a un petit square qui s'appelle le Jardin de la rue de Bi�vre, nich� entre trois immeubles du vieux Paris, avec du lierre et des bancs publics, j'y ai lu quelques lignes du Paul Val�ry que je venait d'acheter au bruit tout frais d'une petite fontaine. C'est un square secret, probablement : il n'y avait pas un chat, m�me pas d'amoureux. Puis, j'ai d�cid� de pousser en voiture jusqu'au passage Brady, dans le dixi�me, pas loin de la gare de l'Est pour acheter des �pices indiennes dont j'avais besoin. Pas la peine d'aller les chercher en Inde : ils ont exactement les m�mes ! La rue Saint Denis semblait en f�te. J'ai bien ralenti pour mater les superbes prostitu�es qui font partie du d�cor. Et je suis revenu chez moi � Gentilly, pas � Viry, comme mon client de cette nuit mais j'esp�re que j'irai aussi un jour, et j'ai trouv� le velours d�vor� dans ma boite � lettres qui m'attendais depuis deux jours.

08 octobre 2002

J'ai lu �a dans "Le Monde" ce soir. C'est un article tr�s s�rieux. Mais o� va donc le monde, je vous le demande un peu ma bonne dame ?


L'ONU interdit le lancer de nain


Les r�gles du jeu �taient pourtant d'une �tonnante simplicit�. Imaginez-vous dans une discoth�que, v�tu d'un gracieux costume ; sorte de harnachement rembourr�, rehauss� d'un casque de footballeur am�ricain et dot� d'une seyante poign�e dorsale. Cette poign�e servirait aux costauds de la bo�te de nuit pour vous propulser vigoureusement en l'air, le plus loin possible, contre un matelas pneumatique de 16 m� et 80 cm de haut, au son d'un hymne joyeux. �a y est, vous savez jouer au lancer de nain ! Seul accroc � votre plaisir de cascadeur des airs, d'amuseur vesp�ral fa�on toile � matelas, l'interdiction de ce passe-temps vient d'�tre confirm�e par la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme, au nom du respect de la personne humaine.

Import�e en France au d�but des ann�es 1990, la pratique du lancer de nain conna�t, depuis quelques d�cennies, un franc succ�s en Australie et aux Etats-Unis. Ce spectacle aux ind�niables relents d'exhibition de monstre dans les foires d'antan fit l'objet, en 1991, d'une circulaire du ministre fran�ais de l'int�rieur sollicitant l'intervention des pr�fets, et, en 1995, d'un avis du Conseil d'Etat enjoignant directement aux maires de l'interdire dans leur commune.

Le lancer de nain a, depuis son apparition, toujours suscit� les plus vives pol�miques. Certains "nains lanc�s" protestent, en effet, contre la prohibition de ces one-man-show, leur unique source de revenus. M. Wackenheim en est l'un des plus virulents en France. Contraint d�s 1991 � l'abandon de sa profession dans plusieurs communes du sud du pays, il a toujours argu� de sa capacit� � d�cider lui-m�me de sa participation ou non � des spectacles publics comme projectile humain et de ce que l'interdiction de ces lancers l'obligeait � pointer? au ch�mage. Jusqu'� la d�cision du Conseil d'Etat, M. Wackenheim s'�tait d'ailleurs vu plusieurs fois donner raison par des tribunaux administratifs et accorder des indemnit�s, en guise de d�dommagement. Comme d'autres "personnes de petite taille" professionnellement aguerries aux mini-vols plan�s, il a n�anmoins d� raccrocher d�finitivement depuis sept ans son d�guisement de "Mister Skyman" et se mettre en qu�te d'un autre gagne-pain, moins humiliant aux yeux des l�gislateurs.

De nombreuses associations de personnes atteintes de nanisme, offusqu�es, ont par ailleurs lutt� avec acharnement pour l'interdiction de ces spectacles jug�s d�gradants, alors m�me que les partisans du lancer de nain continuent de s'insurger contre la prohibition de leurs activit�s qu'ils comparent aux matches de boxe ou de catch, dont les athl�tes concourent toujours.

Les amateurs de ces lancers, d�sormais priv�s de leur distraction favorite, souhaiteraient-ils r�introduire dans les bo�tes de nuit de la C�te les combats de gladiateurs ?

Sandrine Blanchard

07 octobre 2002

Ce soir, un seul message, pour une seule personne.

06 octobre 2002

Dans les ann�es cinquante, je suis all� � l'�cole primaire de gar�ons de la rue Pierre Brossolette. C'�tait dans le quarter Mouffetard, � dix minutes � pied de chez mes parents qui habitaient le haut du boulevard Saint Michel. C'�tait au temps des contes de la rue Broca et de Pierre Gripari. J'aurais tr�s bien pu rencontrer la sorci�re du placard � balais o� le petit Bachir qui connaissait le langage des poissons rouges, en allant � l'�cole. Je me souviens du nom de mon premier instituteur : Monsieur Calvi. C'�tait en 1956, en dixi�me, car j'avais "saut�" la onzi�me comme on le faisait faire � l'�poque � tous les enfants qui savaient lire en quittant l'�cole maternelle. Il �tait grand, tr�s jeune, originaire du Sud-Ouest, timide, nous l'aimions beaucoup. Je me souviens que nous nous �tions demand� avec inqui�tude s'il fallait l'appeler "Ma�tre", en �cho au "Ma�tresse" que nous adressions les autres ann�es � nos institutrices en maternelle (il eut alors �t� une sorte de ma�tresse en pantalons, mal sexu�e), ou bien Monsieur. C'est ainsi que ce jeune homme � fines moustaches, pas tr�s s�r de lui, a symbolis� � lui tout seul le passage de la petite enfance � l'enfance et la s�paration des sexes : "l'�ge de raison" et l'inclusion dans le monde non mixte de l'�cole primaire et obligatoire. En septi�me, j'avais eu Monsieur Le Sceau qui �tait toujours un peu triste mais un homme tr�s bon. En huiti�me et neuvi�me, j'avais eu une ma�tresse terrible (mais la question du sexe avait moins d'importance), la femme du directeur de l'�cole, qui s'appelait Monsieur Mass� ou quelque chose comme �a, un homme du dix-neuvi�me si�cle, immense et imposant, sanguin, dont je me souviens d'�normes favoris sur de grosses joues rouges et qui �tait au moins aussi s�v�re que sa femme. Il ne faisait pas bon se retrouver dans son bureau pour y recevoir des coups de r�gle sur les doigts. Madame Mass� portait une blouse blanche qui la faisait ressembler � une infirmi�re. Nous, c'�tait la blouse grise r�glementaire qui descendait toujours plus bas que nos culottes courtes et nous donnait l'air d'�tre en robe, et beaucoup portaient des b�rets et des galoches (nous n'avions droit aux chaussures de tennis que pour la gymnastique, nous les apportions avec nos shorts dans des sacs en grosse toile bleue marine en forme de gros tubes). � cette �poque, je pensais que notre �cole avait �t� construite par Jules Ferry lui-m�me alors qu'elle ne datait que des ann�es vingt ou trente, avec ses plafonds haut de quatre m�tres, ses murs de briques, ses escaliers sonores, r�sonnant du bruit rythm� de nos godillots, son pr�au pour les jours de pluie o� une fois par semaine on nous distribuait du Viandox dans des quarts en alu, sa cour de r�cr� avec les cabinets � l'odeur douce�tre et ses platanes plant�s directement dans le bitume. Je me souviens de Noyer, dont les parents tenaient le bougnat du bout de la rue, au coin de la rue Lhomond et de la rue Tournefort, sombre et perch� en haut d'un mur aveugle � cause des diff�rences de d�nivel� entre les rues et qui est devenu un restaurant baba cool dans les ann�es soixante-dix. Je me rappelle ses cheveux �pais coiff�s sur le c�t�, son air adulte, son menton en galoche et ses chaussures qui ressemblaient � son menton. Il �tait fort et un peu b�te. Je me souviens de Barr�, avec ses cheveux coup�s en brosse et ses yeux rieurs dont le papa �tait architecte, mille fois plus d�lur� que nous, de Popliment le l�che-cul qui se tenait toujours bien droit, sur le visage tendu duquel on pouvait voir l'effort d�mesur� qu'il faisait pour para�tre le plus sage, de Fontaine, un petit blond dodu avec qui j'ai connu dans la cour de r�cr� certains de mes premiers �mois sexuels, de Rose (c'�tait son nom de famille) toujours dans la lune mais fort en calcul, de Robert (c'�tait aussi son nom de famille), fils du tr�s connu Yves, un gar�on tr�s timide, de Godement (que j'appellerai plus tard, lui, par son pr�nom, Fran�ois, et qui est un de mes plus vieux amis) qui �tait venu de Nancy en cours d'ann�e, de Palud de la Barri�re (dont je ne saurai jamais le pr�nom) qui habitait rue de l'Abb� de l'Ep�e � c�t� de l'�cole des sourds-muets et avec qui je faisais souvent un petit bout de chemin pour rentrer � la maison, de Carnot avec ses grosses lunettes qui m'a racont� comment on faisait les enfants et que je n'ai pas cru et de Laurent Meyer, qui m'a suivi jusqu'en m�decine et que j'ai perdu de vue � la fin de mes �tudes. Apr�s la septi�me, plus de la moiti� de la classe est pass� en "fin d'�tudes" ou au "cours compl�mentaire" pour pr�parer le certificat d'�tudes qui �tait la derni�re station avant l'apprentissage et la vie active � quatorze ans. Quatre ou cinq ans apr�s, les premiers �pisodes du "Petit Nicolas" de Ren� Gossini, illustr�s par Semp� ont commenc� � �tre publi�s dans le journal Pilote. Nous sommes une poign�e � �tre entr�s en sixi�me au lyc�e Henri IV qui �tait le lyc�e de notre quartier. Plusieurs souvenirs sont li�s plus ou moins directement � l'�cole de la rue Pierre Brossolette. Le premier est celui d'un matin de janvier ou f�vrier. Le ciel est encore tout rose des lueurs de l'aube. C'est juste avant la sonnerie de la rentr�e. Nous regardons � travers des morceaux de pellicule photographique le soleil qui commence � �tre mang� par l'ombre de la lune. C'est l'�clipse de 1957, qui ne fut que partielle � Paris. J'ai un souvenir tr�s pr�cis du disque br�lant au-dessus de la ligne bris�e des toits des maisons de la Montagne Sainte Genevi�ve s'�levant jusqu'� l'ombre nimb�e du Panth�on. Le deuxi�me est tr�s pr�cis�ment li� � la descente assourdissante (bruit de souliers ferr�s et cris de joie) de l'escalier de l'�cole vers la sortie : l'annonce que le premier Spoutnik tourne autour de la terre. Les deux ne sont certainement pas li�s dans la r�alit�. Je ne sais pas ce qui en moi associe l'aube de la conqu�te de l'espace et une descente d'escalier vertigineuse. Plus tard suivra la mort de la chienne La�ka sacrifi�e pour la Science. Le troisi�me est le jour de la prise du pouvoir par le g�n�ral De Gaule, le 13 mai 1958. La classe et l'�cole tout enti�re s'�taient divis�es en deux camps in�gaux, � l'image du monde adulte. Nous n'avons �t� que quelques-uns uns � entrevoir que les Fellaghas et le FLN �taient peut-�tre les combattants de la libert� que m�me nos p�res admir�s n'avaient pas su �tre.
Je me souviens d'Anne Franck et des vingt-huit ans de ma mère. J'ai cru un moment que c'était un faux souvenir, que les dates ne correspondaient pas. Mais en refaisant mes calculs, je me rends à l'évidence : je me souviens bien des vingt-huit ans de ma mère. J'avais cinq ans. C'est d'ailleurs un souvenir de tout petit garçon. Je parlerai un jour de l'extraordinaire capacité des souvenirs à "oublier" le temps : que je me souvienne de l'anniversaire des vingt-huit ans de ma mère ou de la chasse aux sauterelles avec mon grand-père ou de ma maîtresse de l'école communale, madame Massé, ou du jour du résultat du bac ou de l'internat ou de la première fois que j'ai fait l'amour, j'ai toujours le même âge. C'est un âge que je n'ai jamais eu et que je n'aurai jamais, un âge hybride. Il y a une contraction du temps et une contradiction : C'était il y a quarante-cinq ans et je le vis comme si c'était aujourd'hui, mais aujourd'hui, précisément au moment où je me souviens, j'ai l'âge que j'avais au moment où le souvenir se passe, il y a quarante-cinq ans. Au moment précis où je me souviens je suis à la fois moi-me-souvenant, maintenant, et celui que j'étais alors. Comme si le souvenir m'avait aspiré dans son temps propre. J'avais cinq ans. J'ai cinq ans. Je me souviens que nous étions chez une amie de ma mère, Fanny, la mère d'Agnès, une petite copine. Seules "les mères", comme nous disions alors, étaient présentes, et les enfants. Les pères étaient au travail. Il y avait peut-être Franklin et sa maman Monique et Alain Bourla et sa maman Yvette. L'appartement des parents d'Agnès était un tout petit appartement dans une HLM de la ville de Paris de la rue Pierre Nicole, aménagé douillettement, avec des canapés et des fauteuils profonds de couleur sombre et des lumières tamisées avec plein de livres et de glaces partout. J'ai précisèment le souvenir de galipettes ou de chahuts sur un canapé, avec une image renversée de miroir éclairé de côté, de rires et de réprimandes, de bougies soufflées sans façon. Les petits enfants trouvent toujours drôle qu'on f?te l'anniversaire des grands, ils se demandent si les grands y croient vraiment, si c'est un jour si important que ça pour eux et s'ils doivent y croire, eux, les petits. Il y a deux événements merveilleux dans la vie des petits : l'anniversaire et Noêl : les grands, ça fait longtemps qu'ils n'y croient plus, au père Noël. Mais dans le souvenir "des vingt-huit ans de ma mère", ce qui m'émeut n'est pas seulement que je revive la jeunesse et la beauté de ma mère, avec ce sentiment (très "oedipien", j'en conviens) d'y "être", de la manière que je disais plus haut. Ce qui m'émeut est une évocation, toujours la même, liée au souvenir des galipettes au fond d'un canapé sombre. C'est celle d'Anne Frank. Car toujours Anne Frank vient occuper ma pensée quand j'évoque les vingt-huit ans de ma mère. Vingt-huit ans, c'est peut-être l'âge qu'aurait eu en 1954, Anne Frank si elle avait survécu, mais l'association ne repose pas sur un jeu avec les chiffres. C'est que cette scène se passe à peine dix ans après la fin de la guerre. Nos mères étaient persuadées d'avoir échappé au massacre par chance, uniquement. Avec toute la culpabilité inconsciente que ça vous colle. Anne Frank avait justement leur âge en mille neuf cent quarante-trois ou quarante-quatre. Elles avaient lu le "Journal d'Anne Frank" en pleurant et en pensant à leurs amies disparues. Comment peut-on imaginer que leurs enfants n'aient pas pris leur tristesse de plein fouet. Il y a des choses qu'on ne devrait pas dire aux petits. Mais justement on ne leur a pas dites. Quarante-cinq ans après, ils s'en souviennent encore, pourtant.


05 octobre 2002

un petit tour de surf sur le web d'o� je vous ram�ne ce site d'un photographe, art-weber et graphiste newyorkais. Connexion rapide souhaitable. Admirez! (pendant que je tape ces lignes, mon ami le bouleau se tient droit comme un i. Pas un souffle d'air. Derri�re lui les tours du treizi�me scintillent et se couvrent de rose. Le ciel est mauve tr�s p�le. C'est le cr�puscule, c'est la fin d'une journ�e de l'�t� indien. La lumi�re change insensiblement � chaque seconde. D�s que je l�ve les yeux de mon clavier, la vision est autre. Mon ami le bouleau agite maintenant une branchette, mais sereinement, pourrait-on dire. Il est Calme. Sa couleur vire inexorablement au noir.Les tours du treizi�me sont en feu. Dans quelques minutes, ce sera la nuit. Maintenant l'ombre gagne).

02 octobre 2002

50 ans apr�s, la synagogue, � Bollwiller
Je viens de publier ici le texte que vous pouvez lire � la suite de celui-ci. C'est � ce moment-l� qu'un tr�s vieux souvenir a jailli de ma m�moire, avec une force qui me laisse encore perplexe, et qui m'oblige � le retranscrire � l'instant m�me. J'ai deux ou trois ans. Je suis au milieu d'une for�t de jambes. C'est le souvenir de la "for�t de jambes". Il y a longtemps que je ne l'avais pas convoqu�. Mongrandp�re m'avait emmen� avec lui chez "Martinken" (je suis assailli, au moment ou le souvenir �merge en moi, "tout arm�", du fond des �ges, par l'odeur m�l�e, douce�tre, de la bi�re et du vin blanc, si caract�ristique des caf�s des pays al�maniques). Mongrandp�re est attabl� devant un verre � pied vert, haut. Il boit du vin blanc que lui a servi la jolie Annie Martinken (dans mon souvenir elle a une trentaine d'ann�e, une robe imprim�e noire � pois blancs, de longs cheveux ramen�s en arri�re � la mode des ann�es quarante, des boucles d'oreilles en nacre blanche, des yeux et un sourire �patants, elles morte assez r�cemment � pr�s de quatre vingt dix ans). Disons qu'il a rencontr� un membre de la famille Grumbach, peut-�tre le p�re Grumbach lui m�me, un gros homme joufflu qui promenait son ventre entre ses bretelles de pantalon, marchand de bestiaux de son m�tier, il me faisait un peu peur, il parlait fort une langue que je n'ai jamais comprise, l'alsacien, je crois m�me qu'il n' a jamais su le fran�ais (je me souviens des visites, avec ma grand m�re Germaine, dans une rue du village toute champ�tre, une maison � gauche de la rue, chez madame Grumbach, nous prenions du th� et des g�teaux). Le p�re Grumbach a sollicit� Mongrandp�re pour "faire Mineyane". Il y a une communaut� juive ancestrale � Bollwiller, petit village de la plaine, situ� � une dizaine de kilom�tres de Mulhouse et autant du pied des Vosges et les premi�res pentes du Hartmannswillerkopf. Le souvenir du caf� et le souvenir de la "for�t de jambes" ne sont pas le m�me souvenir. J'ai recours aux "artifices d'une transfiguration mensong�re" dont parle Ren� Louis Desfor�ts dans "Face � l'imm�morable" pour tenter d'expliquer, de situer, de developper, comme la photo dans le bac, sous la lumi�re rouge, le souvenir de la "for�t de jambes", qui en lui-m�me ne veut strictement rien dire. Je rajoute, je raboute d'autres souvenirs de la m�me �poque ou d'autres encore, tr�s post�rieurs de dix ou quinze ans. Mais, dans le souvenir de la "for�t de jambes", je revois tr�s pr�cis�ment jusqu'� la forme de certaines chaussures, je distingue encore dessus la couleur de la boue des cours de fermes, je revois les bas des pantalons bleu marine, souvent finement ray�s de blanc, � l'�poque. Grumbach a enr�l� Mongrandp�re pour "faire Mineyane" � la schule (la synagogue, en langue alsacienne et en yiddish � la fois). "Faire Mineyane" : traditionnellement, il est n�cessaire que dix hommes au dessus de l'�ge de la bar-mitsva soient pr�sent pour que tout office religieux puisse se d�rouler. C'est une sorte de quorum. A cette �poque, on manquait d�j� parfois d'hommes pour faire Mineyane � tous les coups (les femmes ne comptaient pas, je crois). Mongrandp�re, malgr� son ancienne profession de fabriquant de pain azyme sous la surveillance du grand rabbinat et tout le toutim n'�tait ni tr�s pratiquant ni m�me tr�s croyant. Tout le monde le savait, bien entendu, dans le village. On n'allait pas jusqu'� le traiter de m�cr�ant, comme il n'emb�tait personne on ne l'emb�tait pas, il �tait tout de m�me un bon juif. Il rendait volontiers service � la communaut� dont il entendait rester juste � la marge. On venait donc le chercher pour "faire Mineyane", pour faire le dixi�me, quand on �tait � court de juifs. La plupart du temps, pour ne pas dire toujours, il acceptait de bonne gr�ce. Je nous vois nous h�ter dans la petite rue de la schule (mais, je l'ai d�j� dit, ce n'est pas le m�me souvenir). La porte en bois grince, nous entrons, et c'est la "for�t de jambes". Le souvenir s'arr�te l�, brutalement. En r�alit� je ne sais pas vraiment ce que je fais l�. c'est Mongrandp�re qui m'a racont� bien plus tard qu'il m'emmenait � la schule avec lui quand on lui demandait de d�panner pour "faire Mineyane". Puis petit � petit, il n'y a plus eu du tout assez de juifs dans le village pour pratiquer les offices � la synagogue. Ils ne sont plus, maintenant que deux ou trois vieux, de l'�ge de mes parents, qui sont rest� l�, allez savoir pourquoi. La synagogue, qui date de 1652, ne fonctionne plus. Bollwiller est devenue une banlieue difficile de Mulhouse avec des cit�s et des voitures qui br�lent au moment des �t�s chauds.
Nous partions � la chasse aux sauterelles. C'�tait toute une exp�dition. Il fallait pr�parer le bocal au couvercle perc� de trous qui allait leur servir de cage. Mongrandp�re proc�dait � l'op�ration rituelle. Il allait chercher un gros clou et un marteau dans la remise au fond de la cour, un bocal de confiture vide � la cave et s'installait dans la cuisine pour en cribler le couvercle. Nous nous battions un peu pour savoir lequel de nous deux porterait le pot de confiture, nous recevions une ou deux taloches et nous nous mettions en route vers le terrain de chasse. Mongrandp�re nous tenait par la main. � la fin de la guerre, il avait trouv� une grenade dans sa cour et en la manipulant, lui qui n'avait jamais �t� soldat, il l'avait malencontreusement d�goupill�e. Par chance, la grenade, ayant eu le temps de se d�t�riorer un peu, avait fait long feu. Il en quand m�me perdu l'usage de l�annulaire et de l'auriculaire de la main droite qui �taient d�finitivement paralys�s et repli�s dans sa paume. Il ne se servait plus que des trois autres doigts, ce qui ne semblait pas le g�ner beaucoup. Il n�gligeait ostensiblement son infirmit�. C'�tait d�sagr�able quand il nous tenait par cette main-l�. Nous nous sommes arrang�s pour ne jamais le lui dire. Nous avions �labor� des tactiques raffin�es pour �chapper � la main bless�e. Mais quand nous �tions tous les trois, lui, mon fr�re et moi, l'un de nous deux ne pouvait y couper. Nous faisions la course pour attraper la main valide. Celui qui avait la mauvaise main h�ritait par principe du droit de porter le pot de confiture. Le terrain de chasse �tait une prairie au bord d'une route � la sortie du village. Les hautes herbes vertes pullulaient de criquets et de sauterelles. Mongrandp�re se postait au milieu du champ avec le pot de confiture et surveillait les op�rations. Nous avions appris � ne pas serrer trop le poing qui enfermait la sauterelle attrap�e, pour ne pas l'�craser mais, dans le feu de l'action, au cours d'une capture mouvement�e, la prisonni�re r�calcitrante (j'ai encore le souvenir du mordillement agr�able de l'insecte qui essayait de se lib�rer) se retrouvait parfois �crabouill�e malgr� nous, avant m�me que nous ayons pu l'enfermer dans le pot de confiture. La man�uvre d�licate de l'ouverture du couvercle, pour �viter que les sauterelles d�j� emprisonn�es ne s'�chappent quand nous en rajoutions une �tait r�serv�e � Mongrandp�re, l'exp�rience ayant prouv� notre maladresse en cette mati�re. Nous ne rentrions � la maison que lorsque le pot �tait plein d'insectes �clop�s, tass�s et � moiti� morts. Nous en versions le contenu dans la cour et les poules venaient achever le massacre.

01 octobre 2002

Mon ami le bouleau n'est toujours pas visible : il est cach� par la cr�mone de la fen�trePour continuer avec Mongrandp�re, et je crois bien que je ne sois pas pr�s d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que �a a �t� l'homme pr�f�r� de toute la vie de ma m�re. Elle l'a m�me pr�f�r� � moi, c'est tout dire. Elle �tait sa fille unique et apr�s la mort impr�vue de ma grand-m�re en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouv� seul et ne s'est pas tr�s bien support� : il a failli sombrer un peu dans l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en mille neuf cent soixante-neuf � quatre-vingt-trois ans, c'�tait assez vieux, � l'�poque. J'�tais d�j� en deuxi�me ann�e de m�decine. Un peu avant sa mort, en dehors du fait qu'il �tait encore vivant, ce n'�tait plus tout � fait le m�me homme. Je veux dire : Mongrandp�re �tait devenu vieux et fragile. Ma m�re avait ajout� un tabouret � chaque palier de chacun des trois �tages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque jour de sa derni�re principale mission qui �tait de chercher le pain. �a nous faisait dr�le et pour ainsi dire triste de le voir diminu� comme �a, mon fr�re et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait �t� jeune, encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Am�rique, il s'�tait amus� avec des copains � tenir le pari de boire douze demis et de manger douze oeufs durs dans le temps o� les douze coups de midi avaient sonn� deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le croyions, qu'il l'avait fait. Mongrandp�re avait �t� une force de la nature. Je le revois encore, tout petit que j'�tais, � la campagne, en Alsace, remplir d'�normes seaux d'eau � la pompe � bras et les porter au bout des siens, un dans chaque main, comme �a, sans effort. Le soir, quand il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait toujours la bouche mouill�e, c'�tait un peu d�sagr�able mais pas trop, il nous disait : "Bonsoir, Hamel� !" (Prononcer avec le "h" tr�s aspir� comme dans Khaled). �a voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place favorite, c'�tait dans la cuisine �troite, derri�re la table en Formica. Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa chambre. Ma m�re, quand �a durait trop longtemps, ne le supportait pas : elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait d�faite, parce qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il voulait mourir. Mais comme au fond, il �tait tr�s gentil, il essayait la plupart du temps de ne pas inqui�ter trop. On le revoyait derri�re la table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adress� la parole. J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa pr�sence. Nous avons parl� de choses et d'autres. Il m'a interrog� sur mes �tudes, ce qu'il n'avait jamais fait. Je pensais m�me qu'il ne s'en �tait jamais aper�u que je faisais des �tudes. Et tout � coup, prenant peut-�tre conscience que j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme �a, il s'est mis � me poser plein de questions. Pourquoi le coeur bat-il ? Comment les m�dicaments soignent-ils ? Les microbes, � quoi ils ressemblent ? Etc. J'essayais de r�pondre le plus honn�tement possible, car les questions �taient vraiment difficiles. Je me souviens particuli�rement d'une d'entre elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle ne tombe pas sur nous. Ce n'�tait pas une question na�ve c'�tait un test pour savoir si les �tudes servaient vraiment � quelque chose. Alors, avec tout le respect dont j'ai �t� capable, j'ai essay� de lui faire comprendre, comme on le fait avec un enfant et �a me faisait presque pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il m'�coutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au ma�tre ignorant de Jacotot. Un ma�tre, Mongrandp�re. Quelques semaines apr�s, il �tait mort.
Je crois bien ne jamais avoir eu de Magrandm�re. Pour ce qui est de "M�m� Regina", la femme de Jacques (en r�alit�, Yankel, mais allez vous faire appeler Yankel juste avant la guerre de 14 et vous me direz si on vous prend pour un bon fran�ais), la m�re de mon p�re, je n'en ai que de tr�s vagues souvenirs : une vieille dame un peu impressionnante, toujours aper�ue au fond de son appartement sombre et calfeutr�, �ternelle r�fugi�e craintive, ne parlant pas fran�ais mais une dr�le de langue gutturale (le yiddish). C'est � peu pr�s tout. Je fais un effort pour en extirper plus. Tout juste revient un souvenir isol�, dont j'ai quand m�me la certitude qu'il est li� � ma grand-m�re Regina : la couleur orange d'une soupe aux l�gumes. C'est, malgr� la profondeur o� je suis all� la chercher, une image �tonnamment vive. J'ai un souvenir tr�s pr�cis de cet orange-l�, je le reconna�trais entre mille. Je suis toujours �tonn� de l'absurde pr�cision de la m�moire. Pourquoi la couleur de cette soupe aux l�gumes-l�, pourquoi juste une couleur et pas un son ou un mouvement ? Allez savoir. Elle donne cette soupe � mon p�re pour qu'il la rapporte chez nous. Je revois les gestes. En gros plan. Les mains, les avant-bras, la dentelle et les manchettes. C'est toujours une petite complication de transporter de la soupe. Je me souviens d'une descente d'escalier pr�cautionneuse. Je me souviens justement, � cet instant pr�cis o� j'�cris ces lignes, d'avoir fait resurgir ce souvenir-l� � d'autres instants de ma vie : toujours, en premier vient la couleur. La couleur orange de la soupe aux l�gumes. C'est tout ce qui me reste de ma grand-m�re Regina, la couleur de la soupe aux l�gumes. Elle est morte avant que j'aie atteint six ans. Autrement, bien s�r, j'en ai entendu parler par mes parents. Il y avait eu un gros conflit entre ma m�re et elle. C'est toujours rest� un peu myst�rieux. Je me demande en quelle langue elles se sont engueul�es. Je pourrais dire que "M�m� Germaine", la femme de Jean, aurait �t� Magrandm�re si elle avait v�cu plus longtemps. Un cancer l'a emport� avant mes cinq ans. D'elle non plus il ne me reste que tr�s peu d'images mentales. L'une se confond � peu pr�s certainement avec une photo o� appara�t sa lumineuse beaut�. Elle me tient b�b� dans ses bras. Elle sourit, moi aussi. Elle est vraiment tr�s belle, tr�s jeune. Une autre photo la repr�sente avec sa propre m�re, une tr�s belle vieille femme elle aussi, au port de reine. J'en garde encore une autre dans mon portefeuille, une photo d'identit� sur laquelle elle pose en plan am�ricain. Elle doit avoir vingt ans tout au plus. Elle a le front haut et un chignon l�g�rement d�fait sur le c�t�, elle regarde l'objectif bien en face, son regard est limpide, tr�s intense. Elle porte une grande �charpe claire sur les �paules. C'est tout � fait l'image qu'on se fait d'une r�volutionnaire russe au coeur pur. Je sais que mes premiers instants lui doivent presque tout. Ne dit-on pas qu'une femme fait son premier enfant autant pour sa m�re que pour faire un enfant ?. Je me plais � imaginer qu'elle m'a �lev�e dans les trois premi�res ann�es. D'apr�s ma m�re, c'est faux. Tout au plus, ai-je pass� chez elle de longues vacances. Je n'en ai, bien s�r, aucun souvenir, mais je m'obstine � ne pas vouloir croire ma m�re. Un autre souvenir, grav� au burin dans ma m�moire est li� de tr�s pr�s � ma grand-m�re Germaine. Nous sommes dans notre chambre, nous avons du mal � nous endormir. Ce soir-l� notre m�re doit rentre d'un voyage �clair. Nous entendons des bruits de pas dans le couloir. C'est elle ! Nous appelons "Maman ! Maman !" Elle entre dans la chambre avec un rai de lumi�re aveuglant. Nous nous serrons contre elle, elle nous serre tr�s fort dans ses bras. Elle dit "Je vous embrasse tr�s fort de la part de M�m� Germaine". Ce n'est que bien plus tard, que j'ai compris que ce soir-l�, elle revenait d'Alsace o� elle avait assist� sa m�re dans ses derniers moments.