30 avril 2004

Ce soir, ce superbe streaming , qui me fait un peu penser au "Mystère Picasso" de H.G.Clouzot (connexion rapide, évidemment, la qualité est assez bonne pour se le passer plein écran)

29 avril 2004

Pensée de la nuit N° 63 : "ll se disait qu'il avait cessé d'être un enfant du jour où il n'avait plus couru sans raison en allant chercher le pain ou voir un copain" Jean Baptiste Pontalis, L'enfant et les limbes

27 avril 2004

« La poésie est la mémoire de la langue », je me suis longtemps répété cette jolie formule de Jacques Roubaud sans bien la comprendre ou plutôt je me la suis longtemps répétée pour tenter de la comprendre, sans y parvenir vraiment. Il écrit, dans la « Bibliothèque de Warburg »,si je me souviens bien, comment elle s’est un jour imposée à lui. C’est en lisant aujourd’hui dans la lettre hebdomadaire de Carlotta cette autre phrase d’Antonio Tabucchi : « la littérature donne une forme narrative au regret » qu’un de ses sens possibles m’est soudainement apparu. Bien qu’il ne soit pratiqué ici aucune littérature, et encore moins aucune poésie (malgré tout le désir secret et insatisfait que j’en ai, tout juste pourrait on parler d’écriture ou, pour reprendre une vieille exergue, de graphomanie), il y est, on s’en est aperçu j’espère, souvent question de souvenirs ou de mémoire. Ciscoblog ne pouvait faire autrement que d’entrer en résonance avec cette phrase de Tabucchi qui m’a rappelé soudain celle de Roubaud : Ciscoblog est un peu « la mémoire de Francis ». C’est pratiquement la seule définition possible de Ciscoblog. Ce n’est pas toute la mémoire, mais une partie, un rayon, une étagère. La proposition : « L’ensemble « Ciscoblog » est inclus (sachant qu’il est aussi mathématicien, en disant cela je me risque à une interprétation raisonnable de Roubaud) dans l’ensemble « Francis » », a-t-elle un sens ? Ou plutôt celle-ci : « Existe-t-il une projection d’une partie de l’ensemble « Francis » telle que l’ensemble « Ciscoblog » ? Reprenons : Roubaud dans un autre passage, géographiquement proche de l’endroit où il a posé la formule qui ouvre cette entrée (si vous n’êtes pas sûr, à mon propre instar d’ailleurs, de ne pas tout comprendre à ce que j’écris et que vous vous demandez ce que vient faire ici cette topographie scripturale, je ne peux que vous inviter à lire « Le Grand Incendie de Londres ») Roubaud, donc, dit que tant qu’un souvenir n’est pas raconté, il reste vivant. Mais vivant, il est insaisissable par tout autre. Il n’y a aucun moyen de le transmettre vivant. Le récit ne serait alors qu’une copie dévitalisée. C’est l’action de l’écrire qui tue le souvenir. Tout en le conservant. L’écriture constituerait un procédé de « fixation » de la mémoire, de la même manière que les « colorations » fixent les coupes microscopiques. Roubaud emploie le terme « poser » qui a mon sens présente une grande force poétique : avant l’écriture, le souvenir serait comme en suspension dans la mémoire, ensemble de minuscules particules animées du même mouvement brownien, l’acte de l’écrire le dépose sur le papier, littéralement, le rassemble, lui ôte tout mouvement, le fige, le plaque au sol, donc le tue. Les livres sont fait de cadavres de souvenirs qui ne sentent pas. Les souvenirs narrés sont comme des mouches écrasées (voilà que je me prends pour Quignard…) Roubaud raconte comment il compose un poème (un poème, m’a-t-il appris, ne s’écrit pas, il se compose. Mais ce n’est pas grave, je n’écris pas de poèmes) : c’est uniquement dans sa tête, dans sa mémoire. Il y aurait là une immense bibliothèque (la langue) avec des milliards d’étagères et la mémoire serait comme une fenêtre, merci Windows, qui se déplacerait le long de ces étagères pour y choisir les objets, éléments du poème. Tant que le poème n’est pas posé il est un être hybride, entre la mémoire et la langue. Tout comme le souvenir. Mais, par rapport au souvenir, le poème se situe dans un espace à « plus une » dimension. C’est la poésie qui fait subir à la mémoire cette opération alchimique, de se transformer en mots. Ainsi on peut comprendre la formule : « La poésie est la mémoire de la langue » comme un développement dans une dimension « supérieure » de la proposition : « « Ciscoblog » est la mémoire de « Francis » », par exemple. La poésie serait-elle alors l'intégrale de "Francis" et ne serions nous, nous, uns par uns, pauvres pêcheurs, que des dérivées de la poésie (ou de la langue) ?

26 avril 2004

Nous avions passé la nuit à Ascain (je ne sais plus très bien si on l'écrit comme ça) un petit village tout joli du pays basque où au moins quinze ans plus tôt la famille avait passé des vacances (notre père faisait des films super huits, je me souviens des super huits, bonne fête à tous les super huits, il y a une image où je regarde la caméra avec mon regard de myope derrière des lunettes de la sécu pas parce que nous n'avions pas les moyens mais parce que j'en cassais au moins deux paires par mois, après j'ai arrêté de porter des lunettes mais j'avais toujours un regard de myope : un regard de myope se porte toujours mieux sans lunettes). c'était le temps des amours enfantines où Baudelaire de dieu , comme dit Lacan, il s'en passe de vertes, il y avait mon amoureuse, enfin pas elle, moi, j'ai mis du temps à m'en apercevoir, à cette époque je croyais encore que l'amour c'était à sens unique dans les deux sens, mais moi, je suis resté amoureux d'elle au moins trois ou quatre ans, je ne l'ai jamais embrassée, je l'ai juste serrée un peu fort contre moi en dansant un de mes premiers slows, je me souviens des slows, bonne fête à tous les slows, elle laissait sa main sur mes épaules, elle était un peu plus grande que moi, elle gardait ses distances et se balançait d'un pied sur l'autre, gentiment , elle m'avait laissé enfouir ma tête derrière sa nuque mais je sentais bien qu'elle ne s'abandonnait pas vraiment, je crois quand même que ce jour là j'ai compris que nous n"étions pas vraiment faits l'un pour l'autre, elle est d'ailleurs membre du Comité d'Ethique à l'heure qu'il est et son frère, qui veillait jalousement sur elle à' l'époque, tout petit devant le fronton orange, j'essayais de le battre à la pelote basque à main nue, a eu pluis tard,un prix Nobel collectif, mais un prix Nobel tout de même, une bien belle famille. Nous étions montés en haut de la Rhune en une après midi torride, je me souviens plutôt de la descente, nous avions failli nous perdre dans le soleil couchant. C'était une de nos premières ballades sans les parents. Je me souviens, pendant que j'y suis, de notre première soirée sans les parents, aussi, à Paris, au cinéma je crois où j'avais éssayé de l'embrasser vainement et où à la sortie duquel (était-ce la "guerre des boutons" ?) les flics nous avaient demandé ce que nous faisions si tard à traîner si seuls si sans parents et si jeunes dans la rue mais ils voyaient bien que nous n'étions pas des gros blousons noirs mais des petits yéyés et nous avaient mis dans un taxi sans nous amener au commissariat, je me souviens même du flic qui avait arrêté un taxi au vol d'un coup de sifflet magistral et fouette cocher, direction boulevard Saint Michel. Nous avions dormi à Ascain et nous avions vu un toro de fuego sur la place en bas de l'hôtel, ça m'avait rappelé les vacances avec mes parents au pays basque quinze ans plus tôt ça faisait assez espagnol tout ça tout de même, les toros de fuego, et la descente de la Rhune et les bains de mer à Saint Jean de Luz au milieu des barques de pèches multicolores. Après, nous avions traversé l'Espagne sans presque nous arrêter, c'est comme ça que j'ai raté Madrid pratiquement définitivement, je ne vois plus ce que j'irais faire à Madrid maintenant, d'autant qu'il y a la télé pour les matchs du Réal (j'avais déjà raté Madrid cinq ans plutôt, quand nous étions allé faire un voyage au Maroc et qu'il fallait bien traverser l'Espagne pour aller au Maroc mais surtout ne pas s'y arrêter à cause de Franco, et nous avions pris bien soin d'éviter Madrid, déjà, souvenir d'un camping puant dans le désert castillan, mais le Maroc ça avait été encore pire, nous avions découvert la dictature et la misère, nous étions retournés dégoûtés en Espagne, à Nerja, dans un village de pêcheur tout blanc et coupé de tout mais où malgré le fait que c'était quand même un village espagnol tout n'était pas pesant et irrespirable comme au Maroc) parce que nous n'étions pas venu visiter l'Espagne. En 75, c'était encore assez Franco. Nous sommes tout de même passés par Salamanque qui me laisse un souvenir fulgurant de beauté avec sa cathédrale, il paraît que Madrid c'est autre chose mais j'ai quand même raté. A la frontière, ils savaient bien que nous allions fêter les un an(s ?) de la révolution des oeillets mais ils étaient obligés de nous laisser passer sans nous embêter, ils auraient bien voulu, ils nous ont tout de même sacrément fait la gueule en tournant et retournant nos passeports, allez ouste du balai allez vous faire foutre de l'autre côté dire qu'il va falloir vous revoir au retour, sales petits branleurs et des tas d'autres gentillesses du même style dans leur langue maternelle que je comprenais pas parce que j'avais fait russe en deuxième langue. Nous étions probablement les deux cent millièmes français à les traverser, eux les espagnols pour aller voir le Portugal et quand je dis traverser je sais bien qu'il y a des sous entendus et je peux comprendre que machos et fiers comme ils étaient ils pouvaient penser que c'était comme si on leur faisait un doigt. Mais voilà, c'était au Portugal que nous allions. Direction Lisbonne. J'ai aussi raté Porto, définitivement, même explication que pour Madrid, les fanas de foot comprendront. Il n'y a pas à dire, et maintenant je peux bien l'avouer vu que l'Espagne est devenue un vrai pays démocratique et qu'elle a même retiré ses soldats d'Irak, j'espère que la presse américaine boycotte les corridas mexicaines, je sais très bien ce que je veux dire, le Portugal, comme pays c'est pas terrible, c'est même beaucoup moins beau que l'Espagne. Tant pis si ça vous choque, il n'y a que la vérité qui blesse. Mais à l'époque on aurait bien dit que le Portugal c'était beaucoup plus beau rien parce qu'il y avait eu la révolution et que les gens hormis leur tristesse, mais qui n'était pas tellement différente de celle des espagnols qui étaient tout véners de ne pas s'être encore débarrassés complètement du franquisme, étaient beaucoup plus sympas que les espagnols ce qui n'était d'ailleurs pas vrai pour les espagnols mais seulement pour les flics espagnols, les flics portugais on n'en a pas vu beaucoup, je sais pas au fond. Ca nous aurait écorché la bouche de l'avouer et de le dire à l'époque mais il faut bien se rendre à l'évidence et accepter la vérité telle qu'elle est : sitôt passée la frontière, invasion d'ordure et de vieux papiers, les elections démocratiques étaient passées, circulez il n'y a plus grand chose à voir, finie la grande fête des oeillets, seulement des affiches électorales en lambeaux emportés par le vent de l'atlantique dans le ciel variable et sur tous les murs et le beau visage d'Otello de Carvalho en noir et blanc déchiré par en haut ou en travers. Personne ne ramassait les affiches qui voletaient au vent qui se décollaient des murs par plaques miséreuses et polluaient tous le paysage. Et ces souvenirs d'affiches déchirées sont aussi déchirés que les lambeaux de ma mémoire en lambeaux de notre voyage au Portugal. A Coimbra la tristesse et le fado reprenaient possession des lieux, c'était six mois trop tard mais les vacances c'est en juillet août on n'y peut rien, enfin, je me comprends. L'Espagne est rouge même si dessus règne Franco la couleur politique ça n'a rien à voir et le Portugal est noir de couleur noire comme les robes de ses vielles paysannes de l'Alentejo qui passent derrière les places des villages bondées d'hommes debout. Au Portugal, en ce temps là il n'y avait pas de terrasses de café, je ne sais pas s'il y en a d'ailleurs aujourd'hui, la civilisation atlantique ne sait pas ce que c'est, les terrasses de café, les hommes restaient debout en foule sur les places. Ils ne se prélassaient pas, ils ne prenaient pas le frais à l'heure de l'apéro, les femmes ne faisaient pas le paseo sur les places royales dans la touffeur de la nuit car les nuits étaient fraîches et mal éclairées tout le monde au lit demain on se lève tôt pour travailler aux champs, finie la rigolade, finie la révolution, ils restaient debout à se parler face à face, la cigarette au bec et les mains dans les poches deux par deux par centaines. Le Portugal est un pays sans chaise. C'est un pays âpre je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit c'est assez âpre comme pays. Le Portugal et l'Espagne ne sont pas un couple comme la Belgique et la Hollande que tout rapproche non, tout les divise mais ils sont là à l'autre bout de l'Europe, obligés malgré eux de faire la route ensemble un peu comme le recto et le verso d'une vieille carte à jouer. Bon, nous vîmes des ânes, dans l'Alentejo, exactement les mêmes que sur les cartes postales, mais de revolution agraire et de comités de paysans point, on sentait poindre Mario Soares contre qui je n'ai rien du tout d'ailleurs mais c'est autre chose que les soviets tout de même le vent de la révolution était passé, ils ont voté et puis après dirait le vieux Leo. Et puis après, nous sommes passé trop tard dans la tristesse revenue de ce pays à la beauté âpre je sais c'est un cliché comme on dit d'une fille sans grâce avec un peu de poil aux pattes mais pas trop pour ne pas trop la vexer. L'Alfama étaient remplie de valises en carton et je cherchais en vain les vampires de Pierre Klast. Nous nous sommes rattrapés sur la bacalau à la portugaise, c'est à dire aux petits légumes des portions énormes un délice, c'était toujours ça, dans un tout petit resto ouvrier. Non loin de Praïa de Rocha qui ressemblait beaucoup à Etretat la ville la plus déprimante du monde mais avec un peu de soleil en plus nous avions campé sur la plage et mangé pour nous consoler mais pas vraiment des coquillages qui ressemblaient beaucoup à des palourdes mais qu'on appelait pas comme ça vu que c'était en portugais. A Nazarée nous avions regardé avec respect comme il se devait les pêcheurs en pyjamas ramener leurs filets sur la plage en bas des falaises noires. Nous avions ramené des lirettes qu'on ne trouvait pas encore à IKEA qui n'existait pas encore et sitôt sortis du pays nous nous étions faits dévaliser la voiture à Séville dès la première nuit sous les orangers aux grosses oranges immengeables. Je me souviens que Christine n"avait plus que la robe qu'elle portait sur elle. Nous sommes allés lui acheter des sous vêtements au Corte Inglès du coin après avoir porté plainte au commissariat devant des flics plus débonnaires que patibulaires et qui nous ont regardé avec des yeux goguenards, je me comprends. Et sous les ponts coulait le Guadalquivir et ma mémoire faut-il qu'il m'en souvir. C'était il y a exactement trente ans. ,non, vingt neuf. Ca fait rien, bonne fête à tous les trente ans.

20 avril 2004

Ce soir, je vous ramène ce petit bijou glané sur "Mes lubies" je ne sais pas où elle a trouvé ça, elle non plus semble-t-il...

18 avril 2004

Paris en voiture 4


17 avril 2004 Place d'Italie

14 avril 2004

Ce soir, on demande d'urgence le psychiatre de garde au téléphone. C'est un monsieur que je ne connais pas. Il a la voix d'un homme âgé, il parle très poliment, il est même un peu précieux, "vielle France" ; on n'y est plus habitué à Vigneux sur Seine, par les temps qui courent. "Bonsoir docteur, je suis désolé de vous déranger, je me nomme monsieur S. Je suis suivi par le docteur E. J'ai une question à vous poser, je vous prie de m'excuser, ce ne sera pas très long. Voilà, il y a quelques temps le docteur E. m'avait dit qu'il était bon de manger au moins deux yaourts par jour. J'ai donc décidé de manger un yaourt le matin et un yaourt le soir. Ce sont des yaourts bios (il veut dire : de la marque "BIO", ça a l'air d'avoir son importance toute cette biologie, voilà où nous mène tous ces actimels, ces oméga trois et tous ces alicaments) et je m'en porte bien. Mais figurez vous que ce matin j'ai oublié de manger mon yaourt, voilà la question que je voulais vous poser : y a-t-il un inconvénient à ce que j'en mange deux ce soir ?" Il paraît véritablement anxieux de connaître ma réponse. Je crains ce genre de coup de téléphone. Il ya des habitués qui vous tiennent au bout du fil pendant des heures avec ce genre de conversation surréaliste, une question saugrenue suivant l'autre, et on est pas plus avancé. Je ne crois pas du tout à SOS Amitié, il faut être fou pour faire ce métier, d'ailleurs justement ce n'est pas un métier et surtout pas le mien. Un psychiatre de garde c'est même le contraire d'SOS amitié. De même qu'il ya une sorte d'irresponsablilté fondamentale à exercer cette pratique d'"écoutant" (comme ils disent) proche, à mon sens, de la toute puissance du masochiste, Il y a souvent chez les "appelants" une sorte de perversité à mettre l'interlocuteur dans l'embarras, lui faire sentir son incapacité, triompher de son impuissance ou lui faire perdre ses gonds (je me souviens d'un monsieur qui avait téléphoné en urgence parce qu'on lui avait coupé l'eau et que c'était un grave traumatisme psychique, il comprenait très bien que je ne pouvais rien y faire mais tenant à me faire savoir combien il se sentait agressé par une mesure aussi injuste que néfaste, j' ai encore des sueurs froides au souvenir de mon envie de lui raccrocher au nez tout en me disant qu'il fallait être bien fou pour téléphoner à un psychiatre de garde à onze heures du soir parce qu'on vous avait coupé l'eau plutôt qu'à l'assistante sociale ou à un avocat mais des assistantes sociales ou des avocats reveillés à onze heures et disponibles au téléphone il n'y en a pas beaucoup et que donc c'était mon devoir d'écouter sa plainte sans rien pouvoir y faire, juste écouter, ne rien répondre, ne pas raccrocher surtout, après tout ça le soignait peut-être. Comme ces appels, les plus terribles : tout à coup la voix d'un inconnu ou d'une inconnue vous dit dans la nuit ceci est mon dernier coup de téléphone aussitôt raccroché, je me suicide. Par experience, je sais qu'on passe rarement à l'acte. J'ai reçu, en garde une kyrielle de ce genre de coup de fil et je suis pratiquement sûr qu'aucun de mes correspondants ne s'est effectivement donné la mort (j'ai eu des morts, beaucoup même, la maladie mentale est une maladie éminemment mortelle, mais en général ils n'avaient pas prévenu par téléphone), c'est à chaque fois la même panique intérieure, le même sentiment d'injustice ou d'être pris dans un piège implacable, le même sentiment de culpabilité, voilà que ça tombe encore sur moi, mes nerfs vont encore être mis à rude épreuve mais justement c'est mon métier de ne pas m'énerver de garder mon calme en toute circonstance je ne m'énerverai pas et je ne lui répondrai surtout pas que je n'en ai rien à foutre de son chantage à trois heures du matin et qu'il ou elle aille se jeter du haut de la tour Eiffel si ça lui chante je ne vois pas comment je l'en empêcherais et qu'il ou elle le fasse rien que pour montrer comment le monde et les psychiatres de garde sont cruels, adieu etc. Il y en a qui refusent de donner leur nom pour qu'on ne puisse pas les localiser et leur envoyer les pompiers ils ou elles ne demandent que ça en réalité, ils adore dire merde aux pompiers. La plupart du temps, malgré tout, à l'aide des trucs élémentaires du métier (le numéro de telephone qui s'inscrit sur l'écran du standard et la standardiste qui retrouve le nom et l'adresse par exemple), ça se termine par les pompiers mais ils vous engueulent en arrivant à l'hôpital "ah c'est vous le psychiatre de garde, vous ne m'écoutez pas et en plus vous m'envoyez les pompiers, en voilà une jolie façon de respecter le secret médical le libre arbitre et le droit de disposer de sa vie, tous des nuls ces psy à la gomme" et j'en passe. Mais ce soir c'est différent. Je répond doctement qu'il ne me semble pas y avoir d'inconvénient à manger deux yaourt dans le même repas et attend la suite. Pas de suite. "bon, je vous remercie Docteur, je vais donc manger sans crainte deux yaourts ce soir et excusez moi pour le dérangement. Bonsoir." Clic. Je n'en reviens pas. A cette heure, pas de nouveau coup de téléphone de monsieur S. que je comence à trouver tout à fait adorable, il faudra que j'en parle à E. demain. La psychiatrie, il arrive tout de même parfois que ce soit des histoires de fous !

11 avril 2004

26 (titre provisoire), V


Dans le "Devoir de Mémoire", Primo Lévi écrit : "je dois ouvrir ici une parenthèse : après quarante ans ou presque, je me rappelle tout cela à travers ce que j'ai écrit; mes écrits jouent pour moi le rôle de mémoire artificielle, et le reste, ce que je n'ai pas écrit se résume à quelques détails." Bien entendu, nous n'avons rien à rapporter que n’est aussi terrible ni aussi essentiel que ce dont Primo Lévi avait à se souvenir. Je sens cependant qu'il nous faut tenir compte de son avertissement : Du Vingt-Six il ne restera que quelques détails si aucun d'entre nous ne fait un effort comparable à celui de Primo Lévi. J'ai longuement consulté les gros volumes du Déchronographe, le journal de bord du Vingt-Six, et je me suis rendu à l'évidence : Les écrits ont un pouvoir de remémoration formidable et la mémoire est éminemment volatile. Il nous faudra donc tout décrire : les lieux, les gens, les idées, les événements. On pourrait commencer comme ça : Le Vingt-Six était situé Vingt-six rue des Chevaliers Saint Jean à Dormeil, non loin de l'Essonne qui traverse la ville avant de se jeter dans la Seine qui est la raison d'être de la ville. Etc. Mais cela ne suffirait pas. Avant, il faudrait encore parler des Mozards, de la psychiatrie à la fin des années soixante-dix, de ce que représentaient pour la psychiatrie les Mozards à la fin des années soixante-dix, de la psychiatrie de secteur, de la psychothérapie institutionnelle, de Bonnafé, de son histoire à lui dans la psychiatrie, des parcours individuels de chacun d'entre nous, de ce qui nous avait amenés les uns et les autres à Dormeil, de ce qui nous avait poussés à nous réunir, de l'implantation préalable, de la bataille des "soixante lits", et avant tout ça il faudrait parler de mai soixante-huit, à quel point l'esprit de mai nous faisait encore vivre et agir à cette époque, on chercherait alors le début de l'histoire. Cela avait-il commencé devant le comptoir du secrétariat aux Mozards, le jour où j'ai eu rencontré Jacques pour la première fois en 1978 ? Ou bien le jour où Renée, enceinte de Maelle, a eu visité une jolie maison en meulière du centre ville en 1980 ? Ou bien quand nous avions repeint nous-même le dispensaire des Mozards, comme on disait à l'époque - maintenant on dit CMP- pour montrer que rien ne nous faisait peur pour faire et défaire la psychiatrie comme disait Roger Gentis ? Ou bien le jour où la bande de jeunes turcs de Moisselles des années 1972 - il y avait Danièle B, Jean philipe Catone, Cakouche, Liliane Mesmer, Bernardine Saint Just, Agnès David et Jacques Sylphe, Florence Vantry et moi - était rentré dans le lard de Jean Oury qui faisait une présentation de La Borde dans une librairie de Nancy et qu'il n'en était pas revenu d'avoir "été débordé sur sa gauche" par des gamins enragés - on avait foutu un de ces bordels dans cette librairie provinciale bien pensante de gauche - (je me souviendrai toujours de ma colère quand j'ai découvert que Jean Oury avait l'allure d'un pasteur protestant d'un certain âge et non celle d'un leader maximo de la révolution cubaine) ? Ou bien le jour de la fondation de l'AERLIP par Felix Dupont, Eric Pipot, Jean Pierre Hauclcet et beaucoup d'autres pendant le congrès des psychiatres à Tours, des jours fiévreux, sans dormir à refaire la psychiatrie et le monde ? Ou bien, un jour chez Cathy Coupzo, dans les tours de Montconseil où nous avions préparé avec Michael Gruyalmer, Charlotte Doziki, Daniel Teillard et toute la bande, la réunion fondatrice du Centre de crise et nous étions préparés à la réunion du service du lendemain à laquelle nous étions arrivés déguisés et avec le slogan qui reprenait celui du Journal Actuel de ces années-là: "Nouveau et intéressant" (Daniel Teillard avait fait sensation dans son costume de Tarzan) ? Ou bien, encore bien plus tôt, quand nous mettions en pratique, moi et Nathanael Millner (quel groupuscule !) la théorie de la "dérive" situationniste et du détournement dans les rues de Paris et que nous allions voir "Une petite culotte pour l'été" (film détourné culte) au cinéma d'art et d'essai de la rue Galande ? Ou bien lors ce voyage à Turin, fief de Psychiatria Democratica, en 1980, avec ce psychiatre gauchiste, Agostino Pirella, responsable régional de l'application de la loi 180 sur la suppression des asiles, qui avait des manières d'évêque tout droit sorti d'un film de Fellini, avec son petit secrétaire qui le suivait partout et portait sa serviette et qui faisait la gueule parce qu'on arrivait en retard au restaurant, et la hantise permanente des Brigades rouges dans les rues de Turin (nous avions réussi à ramener des Pinocchios en bois peints pour les enfants et une cafetière italienne douze tasses pour le futur centre de crise et nous avions visité des asiles qui n'en étaient soit disant plus avec des patients bien fous) ? Ou bien lors de cette grande fête, aux Mozards qui avait clos des rencontres mémorables avec les italiens de Trieste de l'équipe de Basaglia et l'équipe de Naples qui étaient venus en camping car et nous trouvions que c'était très classe, je me souviens du mot qu'ils répétaient beaucoup : La rabia (la rage) ? Ou bien, ce grand congrès de la psychiatrie alternative à Trieste en 1978 ou 1979, qui avait vu la fondation du "Réseau Alternative" et où nous avions "délégué" Jacques, Felix Dupont et Charlotte et d’où ils étaient revenus complètement hébétés après des nuits sans dormir ? On chercherait le vrai début de l'histoire, on ne le trouverait pas et ça n'aurait aucune importance parce que cette histoire a eu une infinité de débuts et qu'elle a été la fille d'une époque qui ne reviendra plus jamais, se dit Haltman.




Pensée de la nuit N° 62 : "La pensée est l'esclave de la vie et la vie est le fou du temps" William Shakespeare, Henri IV

08 avril 2004

David Madore, je vous l'ai déjà dit cent fois, est un jeune homme tout à fait charmant. d'ailleurs le monde appartient aux jeunes gens. L'idée géniale de Freud, je suis d'accord avec lui, n'est pas contrairement à ce qu'on croit, la psychanalyse, mais le divan.

07 avril 2004

Je pense à

Me souvenir. Depuis peu, je suis capable de passer du temps à ne rien faire d'autre que de me repasser mes souvenirs favoris. Cela a acquis le statut d'activité licite depuis que je suis entré dans l'âge mûr. Car force est de reconnaître, sans vaine rébellion, que la mémoire est sur la balance devenue plus lourde que les projets. Je suis donc chaque fois surpris de constater qu'un ou deux de ces souvenirs ont radicalement changé de manière irréversible. Et, à chaque fois la surprise et la même : car le souvenir est un familier, bon ou mauvais, ce n'est pas la question, c'est un souvenir connu, répertorié, pas une trouvaille ou une rareté repêchée à force de plongées risquées dans les grands fonds. Non, c'est souvenir tranquille, de la surface, dans le paysage depuis toujours, qu'on cueille en laissant sa main tremper, au passage de la barque. Ce n'est pas qu'il ait perdu sa précision : un souvenir ne perd pas sa précision, par définition, sinon il est tout simplement oublié ou bien n'est plus que ce lambeau inutile et triste qu'on appelle un "vague souvenir", sur le dos comme un poisson mort, entre deux eaux, mais plus près du fond. Non, je veux parler des souvenirs qui font encore partie de la liste qu'on peut rappeler sans difficulté et convoquer sans crainte. Seulement au détour de la file qui serpente, alignant presque à l'identique, l'une derrière l'autre les dociles réminiscences, en voilà une ou deux, parfois trois, mais jamais plus, qui ne ressemble plus aux autres. J'ai mis longtemps à comprendre ce qui me les faisait paraître si étranges. S'il s'agissait seulement d'images, je dirais qu'elles sont devenues ternes. S'il s'agissait seulement de son, je dirais qu'ils sont devenus assourdis. Ils ont perdu une qualité essentielle : ce que je ne peux appeler que leur charge d'émotion. Il n'y a plus ni douleur, ni regret, ni joie ni peine. Le souvenir est manipulable comme un objet, présent, ayant parfaitement répondu à la convocation, mais il se laisse curieusement examiner avec froideur et passivité, alors que son voisin, pourtant tout aussi "historiquement" important ou au contraire d'égale insignifiance, peut encore me faire battre le cœur de mélancolie, de douceur perdue, d'angoisse, de honte ou de colère, et que lors même de la dernière consultation, il y a donc peu encore, il me faisait chavirer l'âme. Je ne dirais pas à tout coup que ces souvenirs ternis sont les plus anciens. Les souvenirs de mon enfance, par exemple, restent pratiquement tous très vifs, si on veut filer la métaphore visuelle ou sonore. Mais ce sont malgré tout des souvenirs assez vieux, parmi ceux, allez, d'il y a vingt ou même dix ans. Et je me demande quelle est la force qui leur a retiré à jamais, et à mon insu, la charge qui les faisait vibrer si peu de temps auparavant. Je n'ai pas trouvé la réponse. Peut-être puis-je évoquer la sagesse ou bien le début de l'indifférence ou le pardon, la maturité enfin acquise. Probablement tout cela à la fois. Cependant je me demande parfois si la vieillesse ce n'est pas cela : convoquer ses souvenirs, constater que pas un ne manque à l'appel et s'apercevoir, sans angoisse aucune, que tous ont perdu leurs couleurs, qu'ils se sont éteints un à un et que la file grise s'allonge à l'infini en serpentant pour disparaître à l'horizon.

06 avril 2004

Un p'tit lien pour ce soir : Cassandra la funambule, un photolog tout à fait pas mal.

03 avril 2004

Paris en voiture 3


28 mars 2004, rue du Moulin des Prés
Situé dans un petit renfoncement, juste à côté des lits-porte, le local des psys à Longjumeau est clair et agréable. Nous nous faisons face, de part et d'autre du bureau. Comme son lit est à trois pas, elle est encore branchée à sa perfusion, couverte de la camisole verte réglementaire. Dans le dossier, il est noté qu'elle a quarante et un ans. Je lui en donnerais plutôt cinquante. Elle ne paraît pourtant pas défaite, mais désuète, physiquement. Hier elle a avalé tout le traitement antidépresseur que son généraliste venait de lui prescrire. Elle dit qu'elle ne voulait pas vraiment mourir, qu'elle a honte maintenant, surtout pour son fils. Il a dix-sept ans, il est formidable, ils sont une sorte de couple chaste depuis le départ du mari avec une autre femme, il y a dix-huit mois. Elle travaille à la Défense, et habite Longjumeau. Trois heures de trajet par jour. Mais elle ne se plaignait pas, elle gagnait suffisamment sa vie. Une employée modèle. Bien sûr, ça avait été dur, après le départ du mari, mais elle avait fait face, pour son fils surtout. Elle me dit qu'elle n'a pas vraiment voulu mourir, me parle encore de sa honte. Mais la honte vient d'ailleurs : son patron, un petit directeur de PME, dit qu'il est tombé amoureux d'elle. Il a essayé de l'embrasser. Il veut coucher avec elle. Il dit que ce n'est pas du harcèlement parce qu'il l'aime et qu'il est sincère. Pourtant il a une femme et trois enfants, même qu'elle les connaît vu que ça fait quatorze ans qu'elle travaille pour lui. Depuis qu'il sait que son mari est parti - et il avait été très gentil à ce moment-là, il avait toléré non pas des arrêts maladie parce qu'elle ne s'est jamais arrêtée, même aux pires moments, des demi-journées d'absence, il dit maintenant que tout autre patron l'aurait licenciée - il la veut pour maîtresse. Et elle ne veut pas, elle ne l'aime pas et puis elle est loin de penser à ces choses-là. Mais il a menacé de la licencier économique si elle ne change pas d'avis. Pas du chantage, il dit, mais parce qu'il ne pourrait plus supporter de la voir tous les jours, ça lui ferait trop mal. Elle est accablée par toute cette injustice. Il l'hypnotise comme un serpent, il lui dit qu'il est capable de tout pour atteindre son but, que c'est un gagnant et elle, elle n'a pas la force de se défendre, elle est une perdante. Elle craque à l'idée qu'elle va perdre son travail et que son fils ne pourra pas poursuivre ses études à cause de ça. Quant à céder à ses avances, plutôt mourir. Elle n'arrive pas à en parler, sauf à son mari, (elle ne dit pas à son ex-mari), et aujourd'hui, à moi, pour la première fois. Mais il a fallu qu'elle en passe par ce geste honteux. Elle est à la fois ferme et désemparée : elle mesure avec lucidité la force infinie qu'il lui faudra pour surmonter cette nouvelle épreuve, elle n'est pas sûre de la posséder. En parlant comme ça avec moi, elle passe du désespoir à un pessimisme raisonnable, mesuré. La passion, celle du malheur, mais aussi celle qui lui a toujours fait défaut toute sa vie, n'a pas pris le dessus, définitivement.