30 décembre 2004

Pau et le Tsunami


Je n’ai pas l’habitude de m’exprimer sur l’actualité. Je suis persuadé que mon opinion sur les faits du jour n’a aucune importance et même que je n’ai rein d’intéressant à en dire. Je me suis toujours dit qu’il y avait des professionnels pour ça. J’ai un grand respect pour le travail des journalistes et il y en a beaucoup qui le font très bien. C’est un vrai métier, difficile avec ses grandeurs, ses servitudes et son éthique, quoiqu’ en disent les esprits chagrins, les spécialistes jamais contents et les messieurs-je-sais-tout. Loin de moi, donc, l’intention de paraphraser Clemenceau et dire que l’information est une chose trop sérieuse pour la confier aux journalistes. Qu’on se le dise, Ciscoblog ne fait pas partie de l’armada des pirogues qu’on voit en ce moment pagayer à toute allure pour aller couler les lents galions qui croisent, chargés à raz bord, au large. Je ne crois pas trop à cette mode des « blogs » comme nouvelle forme d’information. Je crois même le contraire. Je pense que les blogs ne font au mieux que se répéter les uns les autres et, qu’ils font, dans le domaine de l’information, ce que la rumeur défait dans la communication habituelle (il y a certainement des exceptions, ça et là, je peux en convenir) Je soutiens qu’un blog bien informé n’est pas meilleur que n’importe quel organe de presse qui se respecte. Je sais bien, qu’avec Internet, ce qui change tout, c’est le nombre et la vitesse, c’est la transformation de la quantité en qualité, pour parler comme Hegel. Etes-vous donc déjà allés consulter « Google news » ? On se dit d’abord que c’est un tour de force, puis on s’aperçoit que ça n’a aucune saveur et que l’ information « rapide » n’a pas plus de goût que la restauration « rapide ». La grande « agrégation » des blogs du monde entier ne fera jamais mieux que Google news, c'est-à-dire une sorte de bouillie pour les chats. Pourtant, je me sens là, maintenant, le droit et l’envie d’intervenir : j’ai été personnellement très touché par l’affaire de Pau qui a tenu, comme vous le savez, la une des journaux au moins trois jours, voire quatre (ils sont où les blogs, d’ailleurs ?) Si on est lecteur un tout petit peu attentif de Ciscoblog, on peut admettre que je m’y implique. Notre ministre de la santé (il n’y a bien que des médecins pour vouloir devenir ministre de la santé, le poste ministériel le plus fui de toute la politique, qui n’a jamais rien rapporté à ses titulaires. J’ai tendance à penser que c’est une charge tellement peu souhaitée qu’il faut être le pire des arrivistes pour l’accepter et en plus ça rate, cf. Kouchner, Mattei et bien d’autres), notre ministre de la santé donc, s’en est très bien tiré si on veut voir les choses sous cet angle. Je ne reviens pas sur l’horreur des faits eux-mêmes et sur ce qu’il faut partager avec les proches des victimes, je reviens sur le mal que ce genre d’affaire peut faire à la psychiatrie en général. Des évènements de ce genre se produisent environ une fois tous les dix ou quinze ans. C’est très peu. C’est un fait que la violence est beaucoup moins fréquente, en moyenne, en psychiatrie qu’ailleurs. Pour tout un tas de raisons, dont une est qu’il s’agit de gens dont on s’occupe, tout simplement. Et cette vérité statistique va tout à fait à l'encontre des idées reçues. Elles ont portant la vie dure, les idées reçues : c'est que si la folie participe de la souffrance sociale, elle n’est pas LA souffrance sociale. Le malheur n’est pas une maladie. Le malheur ne se soigne pas et ne se soignera jamais (il y en a chez nous qui, depuis longtemps, ont flairé ce que ce mensonge peut leur rapporter…) La tristesse par exemple ça n'existe plus : on est dépressif, il y a des médicaments pour ; la colère n'existe plus non plus : on est agressif, etc. Un peu trop facile ! On a beau répéter que folie et violence, folie et malheur, ça n’a peut-être pas tout à voir, rien n’y fait. Pour être aussi honteusement violent ou malheureux que ça, il faut être malade, c’est bien connu. Et pour être président de la république, alors ? Ou général en chef ? Ou champion du monde d’échecs ? Ou pape de Rome qui s'entretient en privé tous les matins avec Dieu ? Le premier qui me redit qu’Hitler était un fou (cela ne sera que la dix millionième fois) je ne cause même plus avec lui. Et le glissement est toujours le même : folie = violence, malheur = folie. Même les syndicats de soignants tombent dans le panneau : il n’y a qu’à voir la réaction de la CGT ou du syndicat Sud qui ont utilisé les faits sans plus de vergogne que notre ministre. Leur empressement même à dénoncer la politique du gouvernement (scandaleuse, je suis d’accord, en matière de santé publique) n’a fait qu’accréditer l’équation folie = violence et contribuer à ternir comme d’habitude l’image de leur propre métier. A croire qu’ils se vivent vraiment comme des gardes chiourme ! A croire qu'ils aiment scier la branche où ils sont assis. Mais personne n’est dupe, au fond, chacun tente de surfer sur la vague comme il l'entend et tord des évènements de manière à les conformer à sa rhétorique. Le ministre y est allé de ses bonnes paroles, a pris symboliquement la garde à l’hôpital de Pau (très fort, ça…), a promis des mesures qu’il n’appliquera jamais parce que complètement inapplicables, voire contraires aux droits de l’homme et du citoyen. Il le sait très bien, a fait son petit tour sans rien oublier et a correctement parlé pour ne rien dire. Les syndicats ont été totalement obscènes et ont encore perdu une occasion de se taire. Qu’on se rassure dans la profession, aucune mesure ne sera prise après Pau. Depuis la canicule, on a appris à ouvrir les parapluies, rien de plus. La vague va passer, refluer, et on entendra plus parler de rien. Chacun pourra revenir à ses certitudes et ses petits discours. L’autre vague de la semaine, elle, a fait 125000 mille morts et personne ne songe à accuser le gouvernement ou promulguer des lois contre les tremblements de terre. Mais cela ne saurait tarder.

29 décembre 2004

Un Haiku par bain, 1

Mon ventre est une île
S’écoule dans ma baignoire
La fuite des jours

(je prends aussi des douches et n'y compose pas de haikus...)

Pensée de la nuit N° 77 : "A chicago, il est minuit, hier hésite une seconde avant de devenir demain" David Lodge, Changement de décor

25 décembre 2004

Tentative d'épuisement d'un week end, 7



[8 - Mr R. qui se réveille et se rendort, je sens que je ne vais pas passer une bonne nuit… L. me manque. Cette fatigue qui s'abat sur moi en fin d'après midi. Vue madame G. 56 ans Alcool ivre rechute longue conversation avec elle et le mari. Long CT avec l'ami Gilles Nous allons témoigner en croisé. Bain dans baignoire. Toux +++ Appel à minuit pour madame D. 50 ans. ivre. frappée par son mari, un gamin de 11 ans, etc… boit du rosé à 10 frs 2 bouteilles. Ma dit que je suis sympa.]


La nuit tombe vite. Bientôt tout est noir. Il y a comme un silence. Les urgences se ramassent sur elles-mêmes, comme pour se préparer aux tensions de la nuit. La noria des voitures de pompiers et des ambulances va bientôt commencer. Elle ne cessera, au mieux, que vers trois heures du matin. Puis ce seront les heures creuses de la nuit, plus ou moins longues, qui font comme une caverne temporelle, où la souffrance fait une pose et accorde un peu de repos aux blessés et aux infirmières épuisées. Mais nous n'en sommes pas encore là. Monsieur R., le gros bébé, se réveille et se rendort, sans émerger vraiment, selon le rythme oscillant de son organisme qui se purge par à-coups des derniers restes du triste festin de la veille. Pourvu qu'il ne se réveille pas à contre temps, au milieu de la nuit, pensant qu'il est midi. On verra bien. Tout à coup, sans prévenir, la fatigue me tombe dessus. Je me sens seul et las. De plus en plus souvent, je sens ce harassement dont parle Jean Reverzy dans "Place des angoisses" me dissoudre entrez chien et loup. Tout me pèse, le moindre geste me coûte, l'énergie qui me manque me semble irrécupérable à jamais ; je suis vidé. Je ne devrais plus faire de gardes, à mon âge, mais c'est seulement à ce moment précis que je "sens mon âge", comme on dit (le reste du temps je le contiens, je le tiens à l'écart, je le traite par le mépris). Chaque week-end de garde, je me fais cette promesse d'ivrogne : l'année prochaine, j'arrête. Cela dure depuis cinq ans…au moins. Passons. Je pense à mon amoureuse. Elle ne m'a pas appelé depuis le coup de fil de ce matin, furtif. Sa voix, mais aussi son corps, me manquent. Passons aussi. D'ailleurs voici qui me sort de ma mélancolie : on m'appelle encore. C'est pour un couple. Le mari amène sa femme. Elle s'est remise à boire depuis quelques jours. Ils ne sont pas loin de la cinquantaine, assez beaux tous les deux. Elle, c'est une alcoolique sévère, lui c'est un mari d'alcoolique (d'habitude, on dit plutôt : femme d'alcoolique…). Elle a déjà subi plusieurs cures de désintoxications. La dernière date d'à peu près trois mois. Les périodes d'abstinence rétrécissent dangereusement. le mari à raison de s'inquiéter. Le bureau des psys est devenu un huis clos tragique : ils rejouent là la scène pour au moins la trentième fois de leur vie. Je me sens spectateur, voyeur. Je le leur dis, et l'"entretien" démarre vraiment. Nous parlons plus d'une heure. L'entretien se termine sur une note d'optimisme raisonnable : la rechute est peut-être enrayée, à elle de voir. Ils ont bien fait de venir, tous les deux. Je me suis senti utile. La fatigue s'était seulement tapie dans l'ombre : dès que je passe dans le couloir, elle me saute à nouveau à la gorge. Le parvis des urgences est plein de vent, de camions de pompiers, d'ambulances et de familles hagardes. Installé dans ma Clio, je ne démarre pas. Une toux sèche, que je connais bien et qui me fait office de compagne ces derniers temps s'est emparé de moi. Elle ne me lâchera pas avant deux ou trois heures, je le sais, (il y a probablement quelque chose d'âcre, dans l'air, à Longjumeau qui ne me réussit pas…) et elle me quittera aussi soudainement qu'elle est venue. Je me décide à mettre le contact. Première escale à l'internat. Je m'aperçois que je meurs de faim. Je suis une vielle rosse à la mangeoire… Les psys de garde dorment au CMP, qui se trouve à cinq cent mètres de l'hôpital. On peut dire qu'en comparaison avec les chambres de garde sordides de Vigneux, Corbeil ou Evry, c'est un véritable palace. Le seul problème, ce sont les cinq cent mètres justement : au milieu de la nuit, si on est appelé, il faut non seulement s'habiller, mais sortir dans le froid, prendre la voiture, achever de se réveiller en traversant la ville endormie. Mais pour l'heure, je profite avec délice de la salle de bain et de sa vraie baignoire (il y a aussi la télé, dans un salon confortable, une cuisine, un frigo, des tableaux. contemporains aux murs renouvelés tous les mois comme dans une galerie, le luxe intégral). J'aime les bains très chauds. Quand l'eau refroidit, je rajoute de l'eau brûlante. Plaisir. Je barbotte, je marine, je macère. Je somnole. Je rêve. Ou alors, quand je suis moins crevé, je lis un polar en écoutant 89,9 ou en téléphonant avec mon ami Gilles, par exemple, qui fait une pose dans ses révisions pour son concours de l'école de la magistrature. Je lui parle de mon amoureuse, il me parle de la sienne. J'adore les patatis et patatas des conversations avec l'ami Gilles. L'heure avance. Pas d'appel ce soir. Si. En voilà un. Il faut sortir du bain s'habiller etc. C'est minuit, l'heure du crime. C'est madame D. Elle a été admise aux lits porte dans l'après midi, complètement ivre. Elle a cinquante ans bien dégradés. Quand j'arrive, elle fait la conversation avec les infirmières, on se marre, on se bidonne, dans l'office. Elle raconte qu'elle est une femme battue. Elle a un enfant de onze ans. Misère, misère. Qui s'en occupe à ct'heure ? Son père, ben, enfin, je dis son père, son beau-père, le père il y a longtemps qu'il est loin. Il a vingt cinq ans de moins qu'elle. Il boit aussi mais moins, il faut le reconnaître. Il lui tape d'ailleurs dessus pour qu'elle boive moins, au fond. Il l'enferme, mais, notez, elle réussit toujours à sortir, alors il la tape encore. Normal. Misère, misère. Elle boit dur rouge à dix francs, de chez l'arabe, il lui a bien dit à l'arabe de ne pas lui vendre de vin, mais il est sympa l'arabe, il lui en vend en cachette. On se marre, on se bidonne. Elle veut rentrer chez elle pour s'occuper du petit. A ct'heure ? Mais il dort le petit ! Pensez-vous ! Il fait la foire, je parie qu'il ne lui a même pas fait son dîner. Déjà, elle a la tremblote. Il lui faut sa dose. Misère, misère. C'est pour ça qu'elle veut sortir, pas pour le petit. Sa bonne humeur est communicative, elle me trouve sympa. On va la laisser sortir, sinon il faudra lui faire des perfusions de gros rouge pour éviter le delirium. Misère, misère.

22 décembre 2004

Il semble que l'entrée suivante (donc la précédente, vous me suivez ?) soit la plus longue de tout Ciscoblog. Courage, lecteur ( je ne te jetterai pas la pierre si tu fais l'impasse et si tu attends un note plus brève, une "notule" chère à Philippe Didion, plus conforme à l'esprit des blogs. Celle-ci par exemple, précisément ...)
Tentative d'épuisement d'un week end, 6



[7 - je prends plein de photos du bureau de ma veste avec l'écharpe sur une chaise. Soleil d'hiver aussi métallique dans le ciel que tendre et caressant sur les choses. Allé à Antony sous l'averse. Visite à papa qui se remet de son opération. Vu Chantal. Rappelé par IMG pour un mr qui a trop bu PTSD pris dans l'attentat du boulevard Saint Michel en 96. Surtout pb de séparation. Rien à voir avec PTSD].


Mon copain Franklin, a tenu son journal photographique ( intitulé : "2001, l'Odyssée de mon espace") à raison d'une photo par jour durant toute l'année 2001, imitant sans le savoir, le photographe Frank Horvat, qui en avait fait de même en 1999, mais c'est Horvat le "plagiaire" par anticipation, bien entendu ( Frank Horvat, 1999, "Un Journal Photographique", Acte sud /Arte 2000). A la différence d'Horvat, qui l'a fait à de nombreuses reprises, il me semble qu'il ne se soit jamais photographié lui-même, ce qui serait une contrainte de l'Ouphopo ( Ouvroir de Photographie Potentielle) fort intéressante, car ne pas se photographier soi-même une seule fois (sur trois-cent soixante cinq photos) dans un journal autobiophotographique est une sorte d'exploit, à peu près le même que faire obligatoirement trois cent soixante cinq autoportraits à la suite (renseignement pris, il s'est photographié lui même, mais une seule fois, exception qui confirme donc la règle). Souvent, il n'a photographié "rien de particulier", comme on dit : "rien de particulier" n'est arrivé dans cette journée. La beauté du "rein de particulier" photographique, sans commune mesure avec celle des jours, correspond un peu avec celle qui naît petit à petit à la lecture du "Je me souviens" de Georges Perec. Chaque photo d'objet banal, ou de rue, ou de personnage qui passe, prend une intensité qui vient du fait que, comme dans le "Je me souviens", la représentation n'est pas intime, mais au contraire, partagée avec le lecteur, en l'occurrence le spectateur ("Je me souviens de l'ange blanc", par exemple) ; Le "je me souviens" n'est pas un souvenir privé, interne (le jour des résultats du bac, une image des vacances en Italie avec mes parents en 1964, etc.) mais il n'est pas non plus un souvenir public, totalement externe ( ce n'est pas Marignan 1515, Napoléon portait un bicorne, le brésil a gagné la coupe en 58, les tables de multiplication, etc.), il est semi-externe : Partagé, au sens propre, par toute une génération, à cheval sur l'interne individuel et le collectif public (je me souviens de Platini serrant la main de Battiston, je me souviens d'Henri Jeunesse et du jeu des mille francs, je me souviens de Carnaby Street, etc.) C'est leur accumulation successive, qui "construit", à la fin, leur auteur à la fois dans son intimité et ce qu'elle touche de l'intimité du lecteur, ce qui lui donne ce caractère de rencontre et de mutualité, qu'on pourrait alors qualifier de "pudique" (comme les "Vénus pudiques" des peintres anciens), par opposition au mode de la confession (Montaigne, Rousseau, bien sûr etc.) qui serait, lui "impudique"(comme la confession impudique de Tanizaki). Quant à moi, j'ai carrément plagié Franklin, mais en ne me donnant aucune contrainte, pour une fois. J'ai donc toujours, dans mon sac, mon Pentax "Espio" qui porte bien son nom pour son faible encombrement et sa maniabilité enfantine (clic clac, merci Kodak). Je me fais le touriste de mon quotidien, je photographie mes lieux de travail, les bureaux, les chambres de garde, les rues que j'emprunte tous les jours, mais aussi les seins et les sourires de ma copine. Je classe ces photos dans des albums bon marché qui s'empilent sur les rayons inférieurs de ma bibliothèque, je ne les consulte pas souvent.bureau des psys Bref, ce jour là, comme souvent, la lumière dans le bureau des psys à Longjumeau était si caressante, que j'ai eu envie de la conserver quelque part, pour m'en souvenir. J'ai donc posé mon écharpe rouge en travers de la chaise grise et je l'ai photographiée avec tout le fatras coloré qui s'étale sur le bureau. La photo est bonne, effectivement. Je m'en sers comme fond d'écran à mon bureau de Vigneux où la lumière est toujours froide à cause de l'éclairage au néon (même tamisé). La pluie est arrivée, en longues rafales d'averses glaciales, un peu en avance pour des giboulées de mars. J'ai tourné en rond dans la banlieue pavillonnaire un long moment avant de trouver la clinique du bois de Verrière à Antony où mon père a été opéré. En pénétrant dans un hôpital, la plupart du temps, vous savez où vous mettez les pieds : l'hôpital moderne, chef d'œuvre d'architecte plus ou moins mégalo, déclinaison plus ou moins réussie de verre et de béton, grand hall, batterie d'ascenseurs, une dizaine d'étages avec la pédiatrie tout en haut, par exemple, couleurs des murs étudiées, longs couloirs aseptisés mais de largeur réglementaire, pour laisser passer les lits roulants et les chariots de cantine, aile Untel, bâtiment Chose ; l'hôpital ancien, monument historique, pavillonnaire, pas plus d'un étage le plus souvent, avec des galeries couvertes reliant des cours et des petits jardins, pareils à des cloîtres, hauteurs de plafond vertigineuses, larges escaliers de pierre, sonores et froids. Les cliniques sont plus trompeuses. Si leurs halls d'entrée, en général bien plus petits que ceux des hôpitaux, sont systématiquement recouverts de marbre et de verre, quel que soit leur rang sur l'échelle du luxe, elles ne sont pas toutes luxueuses, loin s'en faut, vous pénétrez parfois dans ce qui pourrait ressembler à un hôtel, construit à l'économie comme ceux qui prolifèrent à la sortie des villes et des entrées des autoroutes, genre "Formule 1", laid et tout juste fonctionnel ou alors un hôtel particulier, un petit château, chaleureux et biscornu, où il faut se plaquer contre le mur pour laisser passer le moindre chariot, avec de petits escaliers introuvables et des couloirs qui tournent en rond. Les chambres sont toutes petites, parfois en coin, tout sent la soupe ou l'éther. Souvent, il s'agit de bâtiments raboutés les uns aux autres, gagnés au fur et mesure de l'extension économique de la clinique, sans plan préétabli, avec des changements de niveau, des parcours aberrants. Il n'y a pratiquement pas d'infirmières visibles. Le confort, recherché avant tout par les malades, y est souvent largement moindre qu'à l'hôpital où pratiquement toutes les chambres, par exemple, sont individuelles (sans supplément). Ce qui n'est pas le cas à la clinique du bois de Verrière, fort réputée pour la cardiologie, et qui est une clinique banale : Pratiquement pas d'accueil, couloirs étroits, ternes et tout justes propres, y compris à l'USIC (unité de soins intensifs de cardiologie) où mon père est hospitalisé dans une chambre double. Il a bonne mine, meilleure que le soir de la syncope, quand ma mère m'avait appelé en urgence et en larmes, persuadée qu'elle était en train de le perdre (j'avais appelé le SAMU, sauté dans la voiture, étais arrivé en même temps que les pompiers, poussé un grand ouf de soulagement en le voyant en vie, l'avait accompagné aux urgences de Cochin, où mon frère était venu nous rejoindre, avait attendu plusieurs heures comme c'est toujours le cas aux urgences, où le diagnostic avait finalement été fait, finalement assez rassurant, et, après moult palabres et coups de téléphone avec nos portables - vivent les portables - avions nous-mêmes, mon frère et moi trouvé la place en clinique que l'interne et le senior des urgences, ne possédant pas de portable ni le carnet d'adresses de mon frère avaient été incapables de trouver (ça sert, des fois, d'avoir des fils médecins et, tant qu'à faire, deux valent encore mieux qu'un et je suis sûr que si l'un de nous deux avait été une fille, tel Argante, mon père l'aurait mariée à un fils de médecin)). Son problème cardiaque et l'opération (bénigne) qu'il vient de subir ne l'inquiètent pas plus que ça : il adore les hôpitaux, il s'y sent en sécurité, dame (l'hôpital, le havre de paix, le paradis du malade imaginaire). Il est calme et détendu. Ce qui, bien sûr, n'est pas le cas de ma pauvre mère, obligée de faire tous les jours un long trajet pour venir le voir, et qui, comme je l'ai déjà dit, reste très inquiète. Il a pour compagnon de chambre un énorme gros homme, trop gros pour tenir sous le drap bordé du lit, qui ne peut même pas s'asseoir tout seul tellement il est gros, et qui reçoit, lui aussi, toute sa petite famille. Nous sommes à peu près huit dont six debout, donc, dans la petite chambre double, sans chaise supplémentaire, et les conversations banales et convenues s'entrecroisent d'un lit à l'autre. On pourrait, sans peine et sans beaucoup de dommage, les échanger. Mon père nous fait la conversation. Il nous parle du livre de Tonino Benaquista, "le voleur qui aimait Mondrian", qu'il est en train de lire. Ou plutôt il nous parle de Tonino Benaquista, l'auteur du livre, qui est d'ailleurs passé à "Bouillon de culture" (il vient de publier son dernier roman "quelqu'un d'autre"), non pas qu'il soit un fan de cet auteur un peu à la mode mais parce qu'il vient d'acheter l'appartement du premier, au 119 boulevard saint Michel. c'est leur voisin. Mes parents sont tout fiers de partager leur immeuble avec un homme de lettre qui passe à la télé. Mais mon père, honnêtement, lit "le voleur qui aimait Mondrian" pour se rendre compte par lui-même : eh, bien, ce n'est pas mal, bien qu'un peu difficile pour lui, dit-il. Mon père est modeste, autodidacte, ne se prend pas du tout pour un intellectuel et a beaucoup de respect pour la culture. Ma mère préfère la télé. Elle est très "people", comme on dit. Benaquista, elle ne connaît que lui, bien sûr, et même sa femme, et en plus c'est son voisin maintenant, alors. Chantal, qui a donc véhiculé ma mère jusqu'ici, est une vielle amie d'enfance. Je suis toujours content de la revoir, malgré le fait que nous vies aient totalement divergé. C'est une femme simple, belle, et généreuse. Elle est grand-mère depuis l'année dernière (je la revois, elle et ses petits seins, à quinze ans, quand nous partagions nos jeux d'eaux, pendant les grandes vacances : ce souvenir est une racine carrée de souvenir, si j'ose dire, un souvenir "écran" tout ce qu'il y a de plus "écran" puisque c'est en réalité le souvenir d'une image de film super-8 que mon père avait tourné à Pörtschach am Wertersee, en Carinthie, à deux pas de la frontière slovène, ou nous avions passé plusieurs étés délicieux du temps de l'aisance de la famille, dans une sorte de palace comme on n'en fait plus). Mon portable sonne. C'est Longjumeau, il y a un patient pour moi aux urgences. Le devoir m'appelle, dis-je, comme on dit à l'Opéra et chez Courteline. Je prends congé, tout à fait rassuré sur l'état du paternel qui continue de s'interroger sur ses hallucinations, libre à lui. L'après midi touche à sa fin. Il y a un très beau début de coucher de soleil d'hiver, rouge et gris à la fois, strié de bleu pâle. Il a plu, tout est embué et brillant à la fois. Aux urgences on m'attend pour un monsieur qui a inquiété l'interne de garde : il avait un peu bu, mais surtout avait évoqué l'attentat du Métro saint Michel en 1996. On avait donc, apparemment à juste titre, fait appel au spécialiste du syndrome post-traumatique. Mais ça n'avait rien à voir ni avec l'attentat du Métro Saint Michel ni avec un quelconque PTSD (prononcer Pitièsdi, Post Traumatic Syndrome Disorder) si à la mode depuis que le malheur a été enfin classé parmi les troubles psychiques (pourquoi a-t-on attendu si longtemps, je vous le demande ?), il avait bu pour un chagrin d'amour tout simplement, il avait bu pou oublier, mais comme souvent cela avait produit l'effet inverse : celui de tout lui rappeler.

19 décembre 2004

Quand je pense que sur cent millions de sites internet soixante dix neuf millions sont sans intérêt et vingt millions sont des sites de cul. Il en reste encore un bon million de géniaux, dont celui-ci (via David Madore)
Tentative d'épuisement d'un week-end, 5


[6 – souvenir de Miklos Jancso. Cinéaste hongrois. Les sans espoirs 1965. les rouges et les blancs 1968. Roi du plan séquence. Scènes sadiques. Passe sur Cine Classic mardi. La crampe de l'écrivain en me versant du café. Reçu et donné plusieurs CT (coups de téléphone : abréviation mozardienne (et non pas mozartienne (les initiés comprendront…))) aux parents. Papa opéré, voix fatiguée de maman au bord des larmes. Noté le principe du journal sur le Psion. Vu une B.A de la Nuit Américaine de Truffaut hier soir. Me souviens que c'est l'un des + beaux films que j'ai vu.]

miklos jancsoMon père va bientôt sur ses quatre-vingt-sept ans (au moment ou je tape ces lignes, il les a déjà largement dépassé…), depuis quelques temps, il n'est pas bien. Il me téléphone il y a quinze jours (c'est au psychiatre qu'il s'adresse, en plus du fils (ça arrive souvent, chez ce malade imaginaire en pleine santé, j'ai l'habitude)). Voici ce qu'il me raconte : Il lui est arrivé une chose étrange, la veille au soir. Alors qu'il avait du mal à trouver le sommeil, mais pas plus que d'habitude, il s'est mis tout à coup a voir défiler, devant lui, et non pas devant ses yeux, la différence est importante, tout un tas d'objet hétéroclites, saugrenus, comme par exemple une serviette éponge, un arrosoir, des pinces à linge et des chiens en laisse. Selon lui, ça a duré une bonne dizaine de minutes. C'était bien plus vrai qu'au cinéma, il est sûr qu'il ne rêvait pas. Il insiste là dessus. Il savait très bien où il était, il ne se prenait pour personne d'autre que lui-même, il ne confond pas avec ces sortes d'images qui viennent juste au moment de l'endormissement, dans le demi-sommeil, les images hypnagogiques, il sait très bien ce que c'est. C'est ça justement qui le terrifie, il a vraiment vu des serviettes éponges et des séchoirs à linge, comme je vous vois, c'était complètement absurde, il ne peut rien expliquer de plus (C'est souvent l'absurdité d'un événement, son incompréhensibilité totale qui vous fait soudain douter de votre raison, à cause justement de sa plus-que-normalité, son apparence hyper-réelle, et vous fait croire, mais seulement croire, que vous êtes devenus fous). Ça ne s'est pas reproduit depuis, mais ça l'a plongé dans une peur panique d'avoir eu des hallucinations, donc d'être "devenu fou" (et de l'être encore) qui ne l'a pas quitté depuis et le ronge par l'intérieur. Au téléphone, il a une voix d'outre tombe. Moi qui suis psychiatre, effectivement, je n'y comprends rien. Quand on est halluciné, on n'a jamais pleinement conscience d'avoir des hallucinations, les hallucinations n'en sont jamais vraiment, pour qui les perçoit, il y a toujours un minimum de rationalisation délirante qui permet d'intégrer l'hallucination dans un système "compréhensible", de les "organiser", en quelque sorte, de ne plus les traiter comme des hallucinations, justement, quelque chose qui ressemble à la préparation de l'attaque des martiens ou à la télé qui se met à vous parler, si vous voulez, le début de la persécution. Au minimum, et surtout dans les délires naissant, il y a cette brusque certitude d'être concerné par on ne sait pas quoi, mais d'être concerné et c'est bien ce qui vous angoisse (Grivois parle de "centralité"). Quand il n'y a pas de délire, c'est-à-dire qu'il n'y a pas le minimum d'organisation dont je viens de parler, les hallucinations font alors partie de ce qu'on appelle l'onirisme, la confusion mentale, comme dans le delirium tremens, par exemple, où on ne sait plus où on est ni même qui on est, où on y croit dur comme fer, où on participe à la scène ; on a tous déjà vu ça, notamment chez les vieillards qui perdent la boule. Ce qui n'est justement pas du tout le cas de mon père. Il n'est pas désorienté, il "sait" où il habite, il est à sa place dans ses baskets. Il connaît le jour, l'heure, le mois, le nom du président de la république, et ne se prend pas pour Napoléon. Pour moi, il y a quelque chose qui cloche, mais pas du tout à l'endroit où mon père pense que ça cloche. Il n'est pas fou, j'en suis convaincu. Je veux dire que le psychiatre en est convaincu. Je tente de le rassurer, non pas en lui faisant le cours que vous venez de lire, il est bien trop angoissé, mais par de bonnes paroles dont j'étaye les arguments sur la brièveté du phénomène, le fait que cela ne s'est pas reproduit et qu'il n'y a aucune raison objective que cela se reproduise, ce qui est somme toute d'assez bon sens (il y a tellement de choses qui échappent à la science). Il me répond qu'il n'y a pas non plus de raison objective que cela ne se reproduise pas. Ce à quoi je n'ai rien à répondre et qui continue de me confirmer dans l'idée qu'il ne perd pas du tout la tête. Mais quoi, alors ? il s'est bien passé quelque chose. Il a bien vu tous ces objets. Pas question d'imaginer qu'il mente ou affabule. Mais en même temps pas question ni pour lui (passe encore) ni pour moi (manquerait plus que ça !) de supposer une seconde l'existence desdits objets. Quoi, alors ? reposé-je la question. Réponse : des hallucinations ! Oui, des hallucinations, mais des hallucinations qui n'ont rien à voir ni avec la folie ni la psychiatrie, mais avec la neurologie. Quelque chose de transitoire s'est probablement produit dans son cerveau, l'organe, pas l'esprit, dans la zone située un peu en avant de son cortex visuel, que n'importe quel étudiant en première année de médecine vous situera vers l'occiput (on a littéralement les yeux derrière la tête), un ictus, comme on dit, une interruption, une coupure de courant ( non pas un plomb qui pète, mais un petit vaisseau, qui se bouche, plutôt, et qui se débouche…) qui l'a rendu au contraire aveugle, c'est à dire ne percevant plus rien du tout, contrairement à ce qu'il croyait, tout le laps de temps qu'a duré la panne (ça aurait d'ailleurs tout aussi bien être définitif) mais ça, il ne s'en est pas rendu compte, et le cortex visuel soudain privé des influx auxquels il est habitué, a tenté de "compenser", comme on dit, en envoyant au reste du cerveau, et donc à la conscience, les premières images qu'il avait sous la main, pour ainsi dire, n'importe quoi, des serviettes éponges et des pinces à linge, un peu comme un ordinateur bogué qui se met à proposer le logiciel de traitement de texte pour ouvrir un fichier image ( comme je ne suis pas sûr que la comparaison soit tout à fait scientifique, si vous voulez c'est aussi un peu comme au cirque et qu'il y a eu un accident de trapèze sérieux, que le spectacle doit continuer et qu'on envoie les clowns en urgence faire des pitreries pour occuper le public. C'est mieux, non ?) Puis, à la fin de la panne il a, par bonheur, recouvré la vue. Il ne s'en est toujours pas aperçu et il a cru qu'il devenait fou. On appelle ça le syndrome de Charles Bonnet. C'est rare, mais c'est connu. C'est connu pour être particulièrement angoissant. Pour tout dire, sur le moment, j'ai donné ma langue au chat et je n'ai pu tenter de le calmer qu'en usant de l'autorité que confère la Science au médecin péremptoire sur le malade imaginaire (ce n'est qu'un peut plus tard, après qu'on lui ai posé son pace maker, en en discutant avec des collègues et en ouvrant des livres que j'ai trouvé la solution). Mais, ça finit par arriver un jour ou l'autre, les malades imaginaires, comme tous les autres bien-portants tombent vraiment malades (il n'y a bien qu'eux pour croire, les malades imaginaires, que d'être un malade imaginaire les préservera de la maladie, croyez moi, je parle par expérience, mais des fois ça marche ( en tout cas pour mon père, vu ses quatre vingt sept ans)). Fou, bien sûr il ne le devint pas, ni même gâteux comme nous l'avons tous craint (à l'heure ou j'écris ces lignes il est reparti comme en quarante et se pose des questions sur sa thyroïde, ce qui est très bon signe). En revanche, il fit, exactement une semaine après, une vraie syncope liée à un pouls lent permanent et à un bloc de branche complet (lequel pouls lent permanent doit être à l'origine du petit ictus cérébral qui a provoqué les hallucinations). Bien que mortelle à coup sûr si on ne la soigne pas, c'est la meilleure maladie de cœur qu'on puisse attraper, on vous pose un petit pace maker, une opération de rien du tout et c'est comme s'il n'y avait jamais rien eu, on meurt d'autre chose, un peu ou beaucoup plus tard, mais sûrement pas du cœur. (je me souviens très bien, dans mon enfance, que mon père, déjà malade imaginaire, avait décidé de se mettre au régime sans sel pour ne pas "attraper" de tension (son médecin, le bon docteur Zara, a eu un mal de chien à l'en empêcher et lui expliquer que c'était encore plus mauvais pour sa santé que d'avoir de la tension), eh bien, moi, tout compte fait, je le dis sans vraiment plaisanter, je serais assez pour qu'on vous pose systématiquement un pace maker avant toute syncope, ça serait toujours ça d'évité). Pour en revenir à aujourd'hui, au week-end dont je suis censé, par contrat, rapporter les péripéties ici, c'est celui qui suit le jour de la pose du fameux pace maker dans une clinique d'Antony, non loin de Longjumeau où je monte, en ce moment, la garde. la nuit américaineTout c'est très bien passé, mais ma mère qui a jusque là remarquablement tenu le choc (elle a eu il y a moins de deux ans un cancer du sein pas imaginaire du tout) craque. Elle pleure au téléphone, elle est épuisée. Nous nous donnons rendez-vous au chevet de mon père, où elle sera amenée de son côté par une amie, Chantal. C'est peu après avoir raccroché que j'ai l'idée de ce journal du week-end, allez savoir pourquoi. Je note la consigne qu'on a pu lire au début du fragment sur le Psion et je commence à tout noter sur mon calepin Clairefontaine. Nous sommes samedi après midi. Je me remémore donc maintenant ce qui s'est passé depuis vendredi soir. C'est pourquoi je note que j'ai vu, hier, à la télé, parce que je m'en souviens seulement maintenant : une bande annonce du film de Truffaut, "La Nuit Américaine" (je n'en parlerai pas ici, mais dans un autre fragment) , qui est mon film préféré. Il doit passer mardi prochain. Ne pas le manquer.

15 décembre 2004

Toujours ce saisissement absurde qui peut me prendre soudain, même au sein de la fatigue la plus extrême ou de la dépression la plus sombre, non seulement au moment où je n'y pense pas, mais au moment où je me trouve le plus sec, le plus vide. Ecrire. Je viens d'envoyer la requête et mon système limbique a trouvé l'information en moins de secondes qu'il ne fait pour l'écrire : "Ecrire c'est se tenir à côté de ce qui se tait" dit Jean Louis Giovanonni, "écrire c'est ce que nous écririons si nous écrivions" dit Marguerite Duras et "On n'écrit pas parcequ'on a quelque chose à dire mais parce qu'on a envie de dire quelque chose" dit Cioran. Bon, ça va mieux.

14 décembre 2004

Tentative d'épuisement du week-end, 4


[4 – Vu monsieur R. D. Se réveille agité. Histoire de psychopathe. Veut fumer une cigarette, veut qu'on le détache etc. je veux le garder jusqu'au lendemain, son psy traitant est de garde justement. Lu dans l'Express la devise de Marie France Pisier : chaque matin qui se lève est le premier matin de tous les matins qui me restent. Joli noter le roman de cet indien : un père obéissant ]

On m'appelle aux lits-porte : c'est que le beau bébé, monsieur R.D. celui qui avait été mis dans le coma dans la chambre de soins intensifs et qu'on avait attaché par les quatre membres aux barreaux de son lit, pour qu'il ne se sauve pas, commence à se réveiller et inquiète les petites infirmières. Il veut fumer, il proteste contre ses entraves. Il ne fera pas de mal à une mouche. Il est dans le coltard, mais complètement dégrisé. On le détache, je l'accompagne dans le couloir en griller une. Déjà il veut sortir, il n'a rien à faire ici, il n'est pas fou (alors pourquoi a-t-il voulu se foutre en l'air ? ) Je ne change pas de tactique, je lui demande de rester : son médecin, dont il me fait comprendre qu'elle le soutient "contre" ses parents (qui m'en on dit le plus grand mal, je n'avais pas oser l'écrire plus haut, je suis assez d'accord avec eux, pas forcément pour les mêmes raisons, comme on sait), sera présent demain, il pourra avoir un entretien avec elle. On discute, on négocie (autour des cigarettes dans le couloir) il accepte. Ouf ! S'il avait fallu se battre pour le garder je l'aurais laissé partir. Il se rendormira sous l'effet"rebond" des médicaments, et je n'entendrai plus parler de lui de la journée, ni de la nuit, sauf une fois. Un vieux numéro de l'express traînait dans le bureau des psys : j'y ai pêché dans une interview en forme de questionnaire de Proust, de Marie France Pisier, actrice et romancière, cette phrase : "Chaque matin qui se lève est le premier matin de tous les matins qui me restent à vivre", qui est sa devise. (l'ai consignée dans mon Psion : c'est ainsi que je devrais considérer la vie. Facile à dire. Mais c'est joli, tout de même) et aussi le titre étrange d'un roman indien : "Un père obéissant" d'un certain Akhil Shama (depuis Rohinton Mistry et "l'Equilibre du Monde" je lève toujours un sourcil dès qu'il s'agit d'un auteur de ce pays). A l'heure où j'écris ces lignes, et après l'avoir feuilleté à l'arbre à lettres sans l'acheter, je sais qu'il n'aura pas fait partie de mes lectures. L'après midi commence dans ce calme relatif, sous un soleil d'hiver aussi métallique et froid dans le ciel que tendre et caressant sur les choses, et je continue, un peu désœuvré, la lecture en diagonale de l'Express (on est souvent désœuvré au cours des gardes, c'est ce qui leur donne leur charme : "qui vive" et lenteur du temps qui passe, ouverts, tous les deux, sur la méditation). A la rubrique télé on parle des "Sans Espoirs" de Miklos Jancso, cinéaste hongrois des années soixante-dix, qui doit passer sur le câble dans la semaine. Je me souviens tout à coup de ses longs plans séquences et de ses savants mouvements de caméras, ainsi que de certaines scènes violentes, d'un érotisme glacial et troublant. Un cinéma assez intello. Je me souviens aussi de nos deux copines hongroises, à Gilbert, mon frère, et Franklin, mon ami, que nous avions rencontré à l'époque en Italie, dans un hôtel de la côte Adriatique où nos parents nous avaient emmenés en vacances : Katy et Eva. Katy, la plus jeune, ravissante, avait eu une aventure avec Gilbert et peut-être aussi avec Franklin (il faudra que je lui demande, s'il s'en souvient), les avait même invités quelques années plus tard à Budapest, dans l'appartement rococo datant d'avant 1956 de son père gynécologue et leur villa du lac Balaton. Je me souviens quant à moi d'un Slow un peu appuyé dansé avec Eva, l'aînée, un peu moins jolie, lors d'une soirée dansante organisée par l'hôtel. Rien de plus, nous avions quinze ans. Une sorte d'histoire à la "Deux anglaises et le continent" mais au petit pied. En revanche je me souviens très bien d'une conversation sur Miklos Jancso avec Eva, là aussi bien des années plus tard, car les deux familles étaient restées amies, correspondaient par l'intermédiaire d'Eva qui était interprète trilingue, nous avions rendu leur invitation aux deux sœurs et seule était venue Eva, mariée alors à un médecin élève de son père, Emeric (une invitation en bonne et due forme transmise à l'ambassade avait été la condition sine qua non de la sortie du territoire des résidents des pays de l'Est à cette époque). Nous avions parlé de Miklos Jancso qui était une star en France à ce moment-là. Je me souviens qu'Eva, qui se devait de contredire ses origines grandes bourgeoises par un engagement de fer au parti, avait dénigré le cinéaste en disant, ce qui était probablement vrai, qu'il était quasiment inconnu en Hongrie, que personne ne comprenait rien à son cinéma là-bas. Autrement dit, facile raccourci, c'était un mauvais cinéaste pour la simple raison qu'il était devenu célèbre en occident. Ce qui ne l'empêcha pas, durant tout son séjour, d'entasser les achats de jeans "pattes d'eph", de petites robes et de baver sur les vitrines de biens de consommation capitaliste en pestant de ne pas avoir assez d'argent.

12 décembre 2004

J'aime bien le blog de Mademoiselle M , vraiment, et j'adare celui de Nador. Euh, j'adore celui de Nadar
Il se trouve que - pourquoi pas plus tôt ? - moi aussi, je viens de découvrir l'excellent guide de blog qu'est Un Blog par Jour (je le fais illico figurer en LCD). C'est une sélection très bien tempérée de blogs tous plus interessants les uns que les autres. Une mine, une vraie.

11 décembre 2004

Pensée de la nuit N° 76 : "Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble. La probité,la sincérité, la candeur, la conviction, l'idée du devoir, sont des choses qui, en se trompant, restent grandes. Leur majesté propre à la conscience humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il s'en doutât, Javert, dans son bonheur formidable, était à plaindre comme tout ignorant qui triomphe. Rien n'était poignant et terrible comme cette figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du bon." Victor Hugo, Les Misérables

10 décembre 2004

210_fedex


Non, non, je ne me suis pas mis aux textures de Photoshop. Il s'agit d'une vraie photo pas truquée : le reflet dans un numéro de porte chromé d'un gros camion qui passe dans la rue ! Et c'est toujours à Toronto chez Dayly Dose. Quel photographe !
Décidément, Google fait feu de tout bois. encore une nouvelle version béta : Google suggest (elle risque de le rester, béta...)

08 décembre 2004

Zamenhof l'a rêvé, Google l'a (presque) fait en 30 secondes avec les liens, la traduction du contenu des liens et tout (cliquez sur "la chambre de Nathan" par exemple). Pas si mal, au fond, surtout pour un automate pressé... (sur une idée de Francis Pisani)

05 décembre 2004

Tentative d'épuisement d'un week-end, 3


[ -3- photos du bureau avec veste et écharpe – petit dèj à la cafet, les journaux – la belle au bois dormant sur Mezzo Qs génial – j'aime bien le bureau des psys à LGM. Bonne taille, lumineux. Tranquille – déjeuner salle de garde (code 8649D) fraîchement repeinte (bites en fleurs, moules volantes, etc. ]

La cafétéria de l'hôpital de Longjumeau est comme un grand aquarium posé au milieu de la salle d'embarquement d'un aéroport de seconde zone. On peut y trouver la presse qui se presse justement sur des étagères trop exiguës, des sous-marques de jouets en mauvaise matière plastique et des meubles de jardin en guise de mobilier. C'est un exemple particulièrement raté de la campagne "d'humanisation des hôpitaux" lancée il y a douze ou quinze ans et qui peine encore à décoller. C'est essentiellement un endroit triste. On y croise des brancardiers en fin de service, des vigiles qui prennent le leur, des patients désœuvrés du "septième CD" ou du "sixième AB" accoudés au bar tout emmêlés dans leurs perfusions qu'ils ont descendue par l'ascenseur en poussant et tirant l'encombrant pied à roulette, des enfants chauves et leurs mamans aux yeux cernés et des ambulanciers entre deux courses qui lancent à la cantonade des vannes salaces sans aucun égard pour les enfants chauves et les mamans aux yeux cernés. Le café, servi dans des gobelets en plastique est bon. Surprise. Aviez-vous remarqué que le café est toujours bon dans les cafétérias d'hôpitaux ? J'ai une certaine expérience : il en est de même à Evry et à Corbeil. D'ailleurs on devrait faire un guide des cafétérias d'hôpitaux de banlieue, distribuer des étoiles (en forme de béquilles entrecroisées) je soufflerai l'idée au Routard. La cafétéria de l'hôpital de Longjumeau obtiendrait zéro béquille, celle de l'hôpital d'Evry, en revanche, en mériterait trois. C'est un lieu animé, chaleureux. Tout à fait paradoxalement, c'est le seul lieu convivial du quartier du Canal, de sinistre renommée, où se trouve l'hôpital d'Evry. Les p'tits loubs désœuvrés et sans le sou y côtoient les travailleurs affairés, ambulanciers, brancardiers, patients de l'unité psychiatrique, infirmières de médecine qui viennent commander leurs casse-croûtes de midi pour ne pas déjeuner à la cantine et internes qui se draguent pendant la pause café. Le gérant a réussi un beau pari : les jeunes s'installent à quatre ou six autour d'un seul café, vendu à prix dérisoire, restent autant qu'ils le veulent à condition de débarrasser leur table eux même et de ne pas écraser leurs cigarettes par terre. C'est un espace de paix relative qui contraste avec la violence qui règne aux urgences, à l'autre bout du bâtiment. Pour exemple : Nabil K. Il habite dans les appartements délabrés d'en face, il passe la journée là, en survêt, la casquette Nike vissée sur le crâne à causer avec chacun, l'appeler par son prénom, tenter de rire aux bon mots et taper dans la main pour dire bonjour. Le soir, quand il vient aux urgences en pantoufles, au sortir de son insomnie, parce qu'il ne supporte plus son angoisse de psychotique, qu'il a envie de taper sur sa mère parce qu'elle en a marre de le voir toute la journée sans rien faire, il est déjà tout hérissé contre l'agressivité des infirmières épuisées, il ne ressemble déjà plus au bon gars du comptoir, il est prêt à rentrer dans le lard du psychiatre de garde qui va, une fois de plus, être mis en demeure de lui rendre la pêche d'avant : "Avant la bouffée délirante, j'étais bien, j'avais la pêche, quoi. Vous pensez qu'on peut récupérer d'une bouffée délirante ? Vous pensez que je vais redevenir comme avant, retrouver la pêche ? J'ai plus jamais la pêche. Avant, j'avais la pêche, vous voyez ce que je veux dire, la pêche ? Je voudrais retrouver la pêche, comme avant, vous entendez ? Je vais la retrouver la pêche vous croyez ?" Et il va rentrer chez lui, sans la pêche, pas rassuré, pas rassurable, toujours à la recherche de cette foutue pêche irrécupérable. La nuit blanche va être longue. Nabil K. passe littéralement sa vie à l'hôpital, bon garçon, cordial, le jour, à la cafet', fou la nuit, désespéré, aux urgences. La cafétéria de Corbeil, est, elle aussi, complètement ratée. On l'a aménagée dans un couloir, en plein passage. Il faut faire la queue pour s'asseoir sur des tabourets de torture. Il n'y a pas d'espace fumeurs : on les aligne sur un banc, à l'écart, une vraie cour des miracles. On attribuera une seule béquille, à peine. Au guide des salles de garde, en revanche, celle de Longjumeau pourrait bien obtenir trois étoiles (trois bites volantes ?, trois moules en fleur ?) non pas pour ses fresques paillardes qui viennent d'être restaurées avec un soin digne de la chapelle Sixtine, mais pour la qualité roborative de sa cuisine. J'y arrive à la fin du repas à cause du fait que je ne vais tout de même pas me taper un déjeuner roboratif (j'ai remarqué qu'en garde mon appétit était décuplé, allez savoir pourquoi) tout de suite après mes deux tartines du petit déjeuner et à cause de tout le temps que j'ai passé à lire les journaux et surtout l'Equipe (j'adore, quand j'ai le temps, lire l'Equipe entièrement, d'un bout à l'autre, même les articles sur les sports orphelins (orphelins comme on dit maladies orphelines) pratiqués par deux cent personnes dans le monde, genre Polo à dos de zèbre ou jeux de quilles régionaux et dont l'Equipe met un point d'honneur à rendre compte (je parlerai un jour de ma passion pour l'Equipe, je n'en saute pas un numéro ni le mardi, ni le dimanche (depuis qu'elle paraît le Dimanche) La salle de garde de Longjumeau occupe très certainement une ancienne salle commune de l'ancien hôpital. Il y a une hauteur de plafond royale et d'immenses fenêtres. La table ( en réalité un assemblage de tables à la file les unes des autres qui forment un grand fer à cheval tout autour de la pièce) est recouverte, selon la tradition, de grands draps blancs en guise de nappe. Au milieu du petit côté, on peut apercevoir le siège, que dis-je le trône, de l'économe surmonté d'un énorme phallus en plâtre peint (le plâtre ne manque jamais dans les salles de garde à cause de la chirurgie orthopédique, ce qui explique aussi que les internes sont assez doués pour la sculpture : il y a aussi des culs en relief sur les murs, moulés certainement d'après nature ainsi que divers entre-cuisses féminins réalisés lors de chaudes soirées de tonus débridés). L'étiquette de la salle de garde est assez relâchée le week-end : on n'est pas obligé de toucher l'épaule de chaque convive en arrivant, on n'est pas obligé de s'asseoir à la file et de respecter "la quinconce", on peut parler médecine sans se faire "taxer" (faire le tour de la table à quatre pattes, par en dessous ou par au-dessus, rouler une pelle à son voisin de droite ou de gauche, chanter une chanson, offrir une bouteille de whisky, se déculotter et montrer son cul à l'assistance), on n'est pas obligé de demander la permission à l'économe avant de se lever. De toute façon, il a filé depuis longtemps dans son service faire des courbettes à l'assistant qu'il insultait probablement il y a une heure ; de plus, le café est déjà sur la table, ce qui, selon les règles, met fin à toutes les prescriptions rituelles. Les reliefs d'un déjeuner pantagruélique jonchent honteusement la table et une partie du sol. Dans un coin, une interne à lunettes, bien comme il faut, probablement pucelle, indifférente à ce désordre, termine son café et parle doctement du tiers monde avec un jeune stagiaire en dermato africain qui n'en pense pas moins, à propos des pucelles et du tiers monde. Je déblaye un autre coin de la table pour poser mon couvert.

04 décembre 2004

ricardo baez duarte


Cette très belle photo de Ricardo Baez Duarte, ou bien celle-ci, sont issues de Flickrblog, un fantastique site de photographes (auquel je ne comprends pas tout, mais il semble qu'il soit "contributif") où l'on pourrait se perdre des semaines entières (via douze lunes)

01 décembre 2004

tetracapillotomie pseudosociologique : lire la radio


On arrête plus le progrès. Je suis en train de lire la radio, tout en écrivant. C'est un match de foot pas très captivant (Sporting - Sochaux, tour préliminaire de l'UEFA) mais parfois c'est un match capital. C'est "en direct live" sur Le Monde.fr, comme on dit maintenant , et comme dit "Le Monde" lui-même. Si "Le Monde" le dit, alors ce n'est probablement plus un pléonasme. Parce qu'il doit exister des directs pas "live", il faudrait en parler aux correcteurs. C'est comme à la radio, à la manière d'Eugène Sacomano ou de Jacques Vendroux,très imagé, pas toujours en très bon français ( essayez vous de commenter en direct live sans que votre langue ne fourche avant de vous moquer, pour voir) très bien informé, technique et tout, "rafraîchi" (refreshed, acctualisé) vraiment minute par minute, il vous suffit d'ailleurs d'y aller faire un tour vous-mêmes. C'est tout comme à la radio, sauf qu'on l'écoute pas, on le lit. C'est moins pratique que la radio : il faut cliquer et en plus il faut lire. Alors, à quoi ça sert ? C'est que c'est de la presse écrite en direct ! Vous souvenez vous, vous, les jeunes, des grands comptes rendus de l'"Equipe", il y a encore, disons, douze quinze ans ? C'était quasiment en direct : le lendemain matin. A l'Equipe, ils ont arrêté les comptes rendus pour les remplacer par des commentaires à chaud, enfin, à tiède, mais ils avaient la nostalgie. A mon avis,le "direct live" à lire, ça n'a pas beaucoup d'avenir. C'est trop hybride, c'est juste pour faire plaisir aux journalistes. la presse écrite en direct. Et pourquoi pas la radio en silence, tant qu'on y est ! (tiens, c'est une idée...)