30 janvier 2005


Merveille, 15




Je ne me souvenais plus de la "tête" de la cour carrée du Louvre avant la rénovation. Peut-être contenait-elle un jardin miteux que les pavés ont avantageusement remplacé. Elle n'était pas ouverte sur Paris, je crois, les grandes portes restaient closes. Elle est restée interminablement en travaux, toujours au moins dans un coin du carré. Puis à la fin des années quatre-vingt elle a enfin ouvert au public. Pureté des lignes et classicisme triomphant, façades en pierre de Loire. A certaines époques, à certaines heures, et malgré le flot des touristes pyramidaux de la cour Napoléon dont la plupart ne poussent pas jusque là, on peut la découvrir parfois déserte. On s'attendrait alors à y croiser de fiers spadassins, traînes rapières ou conspirateurs en collerette. Phillippe Beaussant, dans "le roi Soleil se lève aussi" raconte que les parisiens, à l'heure de la messe faisaient, à la sortie de l'aile Est, une haie d'honneur toujours joyeuse au roi qui se rendait avec femmes, maîtresses, ministres et courtisans tous les matins à la messe à Saint Germain l'Auxerrois. J'y venais beaucoup il y a une dizaine d'années avec N. Nous parvenions encore à trouver une place terdite ou le plus souvent interdite sur le petit parking de l'Institut (depuis, on a ajouté des chaînes : plus moyen de s'y faufiler) puis nous gravissions les quelques marches qui donnent à la passerelle du pont de art son aspect si particulier outre qu'elle est réservée aux piétons et à la promenade : c'est qu'elle est surélevée pour surplomber le fleuve, plus que les autres ponts de Paris. N. était très attiré par les bateleurs et les groupes de jeunes touristes avec guitare, canettes de bière et joints comme il se doit. C'est à cet endroit que Paris est le plus beau. En plein milieu de la passerelle du pont des arts. Il y avait le vent qui venait du fleuve, le ciel, la rumeur du flot en contrebas, le bruissement des péniches ou des bateaux mouches et les amoureux, accoudés à la rambarde, jamais mièvres en cet endroit, transcendent le paysage ou transcendés par lui, qui, comme nous, contemplaient ébahis l'étendue de la ville et du fleuve. L'île de la cité, envoyée là par Notre Dame avait placé le Vert Galant pour permettre au génial Pont Neuf de s'y poser. C'était pour N. et pour moi, le paysage urbain par excellence : un fleuve, un pont qui réunit deux rives et les hommes, un jardin, le vent, au fond une fière cathédrale, derrière nous une fête continue, la jeunesse et par dessus tout çà le ciel toujours en mouvement. L'agitation et la majesté. Je serrais N. contre moi, et sa petite main logée au fond de la mienne, nous marchions comme des rois vers la grande porte de la cour carrée qui s'avançait.

29 janvier 2005

Un haiku par bain, 4


Miroir embué
Flic floc, le robinet goutte
Le temps fait des bulles


26 janvier 2005

Beau et angoissant, cliquez (via AEIOU)


cnnibalologue

23 janvier 2005

Tentative d'épuisement d'un weekend, 9 et fin


[Dej avec Fkin qui me parle de l'euro et de la devise "liberté égalité fraternité". Je lui suggère d'en faire un billet pour " Le monde". Il me rappelle plus tard pour me le lire au tel. Extra. Tour chz Tang pour acheter les narcisses rituels annuels. Retour à Gentilly, AM Flemme avec le Znatha : Ordi et télé, Pian un peu. Fait des disques pour L.]


L'établissement ne désemplit pas de la journée. On peut quasiment manger vingt-quatre heures sur vingt-quatre la fameuse soupe fumante, servie dans de simples grands bols de faïence blanc. Une armée de serveurs agités gère la file des clients affamés qui cherchent à s'entasser dans ce lieu somme toute exigu, de manière quasiment militaire, sans aucun sourire commercial aux lèvres, sauf la jolie serveuse dont je parlais plus haut : impossible de choisir sa place ni ses voisins, impossible de choisir entre banquette de faux cuir fatiguée et spartiate tabouret de rotin. On nous installe à côté de deux jeunes Japonaises pour qui la soupe Pho est aussi exotique que nous, même si elles sont venues là par nostalgie des foules de leur Asie natale. La salle est pleine de familles chinoises et vietnamienne, de jeunes couples thaïs ou khmers hyper branchés ( piercing et cheveux colorés) et de quelques européens comme nous (pas mal d'Américains) C'est une vraie cantine, populaire et branchée à la fois. Les soupes appétissantes, fumantes et odorantes sont posées devant vous deux minute après votre arrivée. Nous sommes, par chance, servis par la jolie serveuse souriante qui nous réjouit toujours les yeux (elle n'est pas eurasienne : Africasienne? Philippine?) Mais nous n'aurons, pas plus que d'habitude, le temps de lui faire la causette, elle court de table en table. Il faut s'en tenir à des sourires et de courts compliments pour lesquelles Franklin excelle et pour la gloire. Autant de convives, autant de manière de déguster le Pho : d'abord il faut ajouter les herbes fraîches et le soja cru, qui attendent déjà à votre place, au bouillon fumant, pour le rendre encore plus odorant, si c'est possible, mais certains négligent ce rite, on peut aussi y presser deux quartiers de citrons (ce que j'oublie de faire la plupart du temps), il faut ensuite préparer, en un savant mélange de purée rouge de piment extra fort et de pâte "Hoï sin" brune (qui est à base de soja fermenté), votre propre sauce, celle qui accompagnera les morceaux de bœuf coupés en lamelles fines que vous tirerez, plus ou moins cuits, selon votre goût et selon le temps où vous les aurez laissé finir de cuire, du bouillon brûlant, (Pho : soupe de bœuf. Pho au poulet, aucun intérêt, si la vache folle vous affole changez de cantine) les Asiatiques, mais pas nous, ajoutent souvent au bouillon du sucre en poudre qui n'est donc pas posé à l'avance sur les tables pour le dessert. On peut aussi ajouter des rondelles d'oignons crus, ce que je fais depuis peu, au risque de gâter mon haleine pour la journée (cela dépend de la journée en question…) en principe les baguettes sont tenues dans la main droite et la cuillère dans la main gauche, en même temps. Les Vietnamiens alternent avec beaucoup de délicatesse et d'habileté l'usage des baguettes pour saisir les nouilles ou les morceaux de viande et la cuillère pour boire la soupe. Cela n'est pas donné naturellement, à mon avis, aux européens, même rompus à l'usage des baguettes : nous vidons d'abord le bouillon des nouilles et de la viande à l'aide des baguettes et buvons le bouillon, dans un deuxième temps, à la cuillère. C'est beaucoup moins élégant. Le plus difficile, c'est de manger les nouilles : il faut les tirer, avec les baguettes, du bouillon brûlant, il n'y a pas le choix (on ne peut pas les tourner autour de la fourchette, puisqu'il n'y a pas de fourchette, ce que ne font d'ailleurs jamais les Italiens eux-mêmes avec les spaghettis, ni avec la cuillère, bien sûr) il faut donc se résoudre à "manger salement", du moins pour nos manières d'occidentaux : le visage à quelques centimètres du bol, et jouant des mandibules pour faire progresser les nouilles avant de les couper en plusieurs coups de dents et, en s'aidant des baguettes, faire retomber ce qui reste dans le bol et non sur la nappe. Il est très rare que votre chemise en ressorte aussi immaculée qu'elle était entrée. Mais c'est un risque nécessaire. Ensuite tout est au choix : dis-moi par quoi tu commence à manger ton Pho et je te dirai qui tu es : les boulettes (toutes ou une seule), la viande ou les nouilles ? Outre cette grave question existentielle, comme il se doit de deux aussi vieux compères, Franklin et moi commentons l'actualité internationale de la semaine ( Franklin a un plan pour la paix au proche orient : renvoyer à la fois Sharon et Arafat et mettre des jeunes à leur place) et le récent remplacement du Franc par l'Euro : nous sommes passés à la monnaie unique depuis trois semaines. Il me signale un fait qui semble être passé totalement inaperçu et qui n'est pas, selon lui, sans une certaine importance symbolique : les nouvelles pièces en euros ne portent plus, et pour cause, la devise de la république française "liberté, égalité, fraternité", ce qui, selon lui en dirait long sur la "world company" et la "confédération intergalactique du commerce". C'était comme si la devise de la république, gravée dans le nickel sinon l'airain des pièces en avait jusque là sauvé la face (sinon le pile) et rappelé aux possesseurs des poches au fond desquelles elles transitaient les lois et devoirs intangibles d'une république qui se respecte. La formule républicaine, gravée sur l'agent même qui aurait pu la dévoyer, aurait été, en quelque sorte, le pendant de la mention obligatoire sur les paquets de cigarette, qui traînent, eux aussi, dans les poches : "Fumer nuit gravement à la santé". Cautère sur jambe de bois, peut-être, mais respect d'une certaine éthique. Tout cela est perdu avec l'Euro, et les lois intangibles ne tiennent plus, pour combien de temps encore, qu'aux frontons des mairies et des écoles. Ce n'est pas une petite perte. Personne n'en a parlé nulle part. Franklin s'étonne. Je trouve ça étonnant, à la réflexion, moi aussi. Je lui suggère d'en faire un billet, une "libre opinion" pour "Le Monde" ou "Libé". Bien tourné, sait-on jamais, ils le publieront. Pendant tout le repas, Franklin a tenté d'établir un contact visuel avec l'une de nos voisines japonaises : il s'est fendu de larges et francs sourires mais n'a obtenu en échange que des regards aussi vagues que la lune vague après la pluie. Echec dont il se remet pourtant sans peine pendant que nous remontons l'avenue d'Ivry en direction de "chez Tang", cet immense entrepôt transformé en hypermarché par les mythiques "frères Tang" débarqués de leur village chinois natal il y a à peine trente ans. "Tang", comme une dynastie mandchoue, étale son empire commercial sur tout le treizième depuis vingt ans au moins et on ne sait pas quand il va s'arrêter. Comme tout les dimanche, les Toyotas, Mitsubishis et autres Daewoos (mais il y aussi des Clios et des 206) forment une file sans fin pour entrer dans le parking du magasin et bloquent l'avenue. Des marées d'hommes de femmes et d'enfants chargés de sacs en plastique jaunes aux inscriptions rouges dégorgent du porche de la cour ou se tient l'entrepôt et s'écoulent en direction de Tolbiac ou des boulevards extérieurs. Pour un amateur de grande surface comme moi, "Tang" est un paradis, un vrai paradis exotique : mais les rayons interminables et les gondoles surchargées ont remplacé les cocotiers et le sable fin. (C'est un de nos buts de promenade préféré, avec mon fils Nathan (et avant lui mon fils Jérémie) qui s'y est longtemps acheté, avec son argent de poche encore républicain, d'improbables friandises, à la gelée, certifiées pur colorants, qu'on ne trouve que là et avec lesquelles il épatait tous ses copains reginoburgaliens (habitants de Bourg la Reine), il y avait aussi les bonbons "Rabbit", au lait, tout blancs qui collaient au dents et enveloppés dans un fin papier qui se mange). Fin janvier, c'est la saison des premiers narcisses. Chez "Tang" on peut les acheter, encore en bulbes, serrés par six ou huit dans des pots en forme de coupelle. Ils écloront dans la chaleur des appartements, grandissant ensemble à une vitesse pharamineuse, visible quasiment à l'œil nu, tout droit vers le plafond en une magnifique gerbe raide verte et jaune, figurant la force du printemps, d'un effet très "zen". Nous en ramenons deux coupelles chacun, sacrifiant au rituel annuel et nous retournons vers le carrefour Tolbiac, nous aussi chargés de lourds sacs en plastiques jaunes aux inscriptions rouges. Je retrouve Nathan chez moi. Nous passerons le reste de la journée fort calmement à moitié devant la télé et les programmes du câble, à moitié au piano et une troisième moitié à l'ordinateur. Vers seize heures, je reçois un coup de téléphone de Franklin. Il a rédigé sa libre opinion sur l'Euro. Il me la lit : "IL Y A DEVISE ET DEVISE. La république a une célèbre devise : "Liberté, égalité, fraternité", et l'Etat français a une nouvelle devise, l'Euro, qu'on ne cesse de célébrer. Un même mot pour deux choses en apparence bien différentes. La première de nos devises, la républicaine, évoque l'un des sens qu'aurait pris le mot par le passé, dans le Berry (selon Littré) : subterfuge. Qui y croit encore ? Ou plus exactement, qui DOIT y croire encore ? La classe moyenne sans aucun doute. C'est sur la classe moyenne que l'on compte pour abonder le libéralisme économique autant pour penser le socialisme d'aujourd'hui (selon l'entretien accordé par Dominique Strauss Kahn à Edwy Plenel sur L.C.I.) J'ai, devant moi, étalée sur la table, notre nouvelle devise, la sonnante et trébuchante, et j'y vois soudain la métaphore de cet état des choses : Plus d'inscription "Liberté, Egalité Fraternité sur les billets (les riches n'en ont pas grand chose à faire) ni sur les centimes (les pauvres savent à quoi s'en tenir), mais uniquement sur les monnaies très "moyennes" de un et deux euros. Nous nous approchons de la vérité du temps, et la vérité avait besoin de deviser pour régner."

20 janvier 2005

Ce que fait Picasa2 n'est pas tout à fait permis. Je viens de l'installer sur mon PC. J'en ai encore le vertige. Je ne peux m'empêcher de citer un extrait du livre génial de Clémént Rosset : Principes de sagesse et de folie (minuit) :"Le sentiment jubilatoire de l'existence est curieusement très proche de la nausée de l'existence et tend même à s'y confondre jusqu'à un certain point, le fait que l'existence existe étant éprouvé dans les deux cas avec une égale et une exceptionnelle intensité. L'analyse de la joie [...] montre en effet que l'homme joyeux ne se réjouit pas de tel ou tel bonheur particulier, mais du fait général que l'existense existe ; de même que l'homme saisi de nausée profonde [...] ne souffre pas de tel ou tel aspect fâcheux de l'existence mais bien du fait de l'existence elle-même. J'irai plus loin : jubilation et nausée ont en commun de percevoir confusément l'existence comme non prévue, non programmée, non nécessaire, bref, comme survenant en plus et en trop. Surprise donc dans les deux cas, mais qui peut être aussi désagréable que gratifiante selon que cette existence "en trop" qui donne de toute façon plus qu'on ne pouvait attendre puisqu'elle est sans cause apparente et n'a en somme aucune obligation à être, est perçue soit comme fatalité imméritée, infligée par un dieu vengeur, soit come un don gratuit, offert par un dieu généreux, - tel celui que célèbre Virgile dans la première bucolique(Deus nobis haec otia fecit, "c'est un dieu qui nous a donné tout cela)""

19 janvier 2005

Paris au volant 12


VAL DE GRACE

18 janvier 2005

Je viens de passer quelques quarts d'heure sur ce site. Si vous faîtes un peu de photo courez-y, c'est simplement génial !

16 janvier 2005

Un haiku par bain, 3


A la fin du jour
Le seul clapotis de l’eau
Un instant m’endort


13 janvier 2005

Luxembourg, 2


Je suis luxembourgeois. Ou lucobourgeois. C'est mon pays. Le jardin du Luxembourg, dit le "Luco", à Paris. Plus que mon pays. C'est mon arrière-pays, comme dit Yves Bonnefoy. J'ai habité ce jardin de trois à treize ans. Nous y venions tous les jours,sous le règne du président Coty (mais peut-être déjà, avant, dans nos landaus, sous celui du président Auriol), dès le printemps, mais aussi en hiver pour les promenades du Dimanche (nous allions aussi parfois ce jour-là au parc de Sceaux où à la forêt de Sénart). Notre mère s'asséyait toujours au même endroit (nous l'appelions "l'allée aux cerfs" à cause d'une très belle sculpture animalière en bronze posée sue une pelouse encadrée de bosquets) située non loin de la rue Auguste Comte, au Sud, et de la rue d'Assas, à l'Ouest. L'allée était ombragée et plutôt calme. Notre mère y retrouvait des copines et les enfants de ces copines étaient devenus nos copains (ils le sont encore quarante cinq ans plus tard). Si le jardin du Luxembourg était notre pays, et Pascal Quignard dit que nous nous attachons encore plus à nos lieux qu'à nos proches, l'allée des cerfs était notre province, notre village. C'était un petit entrelac d'allées serpentant entre des pelouses bordées d'arceaux, à l'ombre de grands arbres plusieurs fois centenaires. Nous nous y sentions bien, nous nous y sentions chez nous. Nous y revenions avec joie retrouver "les mères" après nos expéditions dans les autres provinces : "La grande forêt", par exemple, au-delà du bassin et de la "grande pelouse", vers la sortie sur la place Edmond Rostand avec ses vendeurs de marrons chauds ou de glaces selon la saison, où d'autres bandes nous avaient tendu des embuscades ou nous venions délivrer une petite copine prisonnière, mais c'étaient aussi d'autres pays, comme les abords des parterres de roses du Sénat, l'Orangerie et ses broderies de buis, les poires du Président (pas très loin de l'allée aux cerfs) ou la fontaine Médicis avec ses guirlandes de lierre, le kiosque à musique, ou le territoire des joueurs de boule, celui des joueurs d'échec ou encore le terre plein de "longue paume", bordé par les terrains de tennis. C'était un monde à notre échelle, où ne nous perdions jamais et où nous plaisions à imaginer des dangers aussi grands que ceux du Pays Imaginaire de Peter Pan. Un pays que nous aurions aisément pu dessiner sur une carte au trésor en en ayant soigneusement découpé et brûlé les bords pour imiter le parchemin. Une île peuplée, à la nature ordonnée, aux kiosques à bonbons toujours achalandés, aux plans d'eau sans tempêtes mais à petits bateaux, aux cascades canalisées, aux forêts sans broussailles et sans épines, et aux préaux disséminés un peu partout en cas d'intempéries. Plus tard, dès le règne du général De Gaulle et juste avant l'arrivée des nouveaux francs, il y eu la période des billes. Le Pays imaginaire se transforma en monde impitoyable. Il avait lieu tous les jours à la sortie de l'école, le long des grilles qui bordaient la rue Auguste Comte. C'était un marché, une bourse, un champ de bataille, du Balzac, du Zola. Des fortunes se faisaient et se défaisaient. Il y avait des riches, des pauvres, des faillites, de fulgurantes ascensions et des chutes vertigineuses. C'était un cours préparatoire à HEC, l'anti-chambre de United Fruit. Un monde d'une cruauté inouïe, Dallas. Tour à tour, nous étions vendeurs et acheteurs. De corbeille, point. Mais l'agitation frénétique, les gestes incompréhensible au profane, les cris. Les "vendeurs", après avoir tracé du pied à bonne distance un trait en guise de "pas de tir" s'asseyaient dans la poussière, jambes écartées à cent degrés, le dos calé contre le muret qui supportait les grilles. Ils installaient un petit soldat, une figurine, une petite voiture (plus rarement) à l'intérieur du sommet de l'angle formé par l'écartement de leurs cuisses plaquées au sol. Ils prononçaient alors leur boniment, "Qui tire ? Piquette pure, sans ass'(sans associés : déjà la loi anti-trusts) etc." litanie précise et infinie des règles alors en vigueur du jeu de billes. Les acheteurs, les chalands, à pas lents, la main sur les billes au fond de la poche, ou la poignée d'agates derrière le dos, ou dans leurs deux mains en coupelles, debordant comme l'eau de la fontaine, il leur fallait déposer au sol un petit monticule scintillant avant de tenter leur chance, ou l'unique calot comme unique fortune à l'intérieur de leur bouche, à ne dépenser qu'à bon escient, remontaient et descendaient la file des enfants assis sur leurs derrières dans la poussière, les jambes écatrtées et vociférant leurs boniments, stands d'une fête foraine humains ou plutôt petitd'humains, à la fois grandes roues et chamboule-touts, évaluant les cibles et la valeur des figurines exposées (mais on ne pouvait très bien n'exposer qu'une bille qui, soit, "valait" la figurine ou le petit soldat, soit d'autres billes, entre cinq et dix le plus souvent, premier pas vers la valeur "pure" et la compréhension profonde du capitalisme). Un marchandage se faisait toujours sur la distance du pas de tir, répondant tant bien que mal aux nuances infinies des évaluations, de la valeur présumée du but et des règles. L'accord conclu, les "acheteurs", le plus souvent par groupes de trois ou quatre, envoyaient leurs billes vers la cible qu'il s'agissait alors de toucher le premier,au plus vite, comme dans les enchères à l'envers, par salves, par volées. Je me souviens des impacts délicieux des projectiles sur mes cuisses ou sur le bas de mon ventre, de mes mains qui s'agitaient et ramenaient avidement, en tas mêlés de poussière, les billes gagnées vers le sommet de l'angle ouvert de mes jambes, du sanglot qui m'étreignait soudain au moment où la cible touchée vacillait et tombait au sol telle un roi fait échec et mat, à la perte irrémédiable et annoncée de mon plus beau petit soldat, ou cheval de laiton, ou animal de la ferme, ou fermier ou fermière, tracteur Dinky toy Norev. La figurine un instant tenue en l'air triomphalement disparaissait au milieux des mains dans une poche obscure sans espoir de retour. Il fallait ravaler ses larmes ou ne plus revenir. "Piquette pure" : la bille devait atteindre la cible sans toucher terre après une trajectoire parfaite comme un carreau à la pétanque, il y avait de véritables virtuoses, des professionnels pour ainsi dire ; "roulette", au contraire la bille ne devait jamais quitter le sol et rouler jusqu'au but, les novices ou les moins bons croyaient que c'était plus facile alors que c'était encore plus hasardeux. les trajets des billes étaient comme des fusées dans le ciel, des pluies de météorites, des trajectoires pointillées de particules, des copies de chambres à bulles. Mon frère et moi en rêvions la nuit avec l'espoir de regagner le lendemain les figurines perdues le jour. Car le nerf de la guerre était les billes, avec leur taux de change, leurs "valeur" et leur obéissance inexorable aux lois du marché. Les calots valaient trois agates et les agates cinq billes en terre, c'était notre seule loi. A l'apogée de son activité, nous devions être une centaine d'enfants à participer en même temps à ce marché. Certains venaient avec ces sacs bleus cylindriques qui servaient aux goûters ou aux affaires de piscine remplis de billes à ras bord et se voyaient ruinés en dix minutes, proprement nettoyés commme à Las Vegas après avoir tenté de regagner à tout prix le cow-boy perdu la veille, d'autres repartaient en soutenant leurs poches qui menaçaient de craquer sous le double poids de leus chance et de leurs gains. Un peu plus tard, des grands de quinze ans vinrent avec des sacs à dos entiers, réapprovisionner sur place les petits intoxiqués que nous étions vite devenus en munitions à des prix prohibitifs. L'argent, le vrai, se mit à circuler sans vergogne. Je l'ai déjà dit, des fortunes se firent, les ruines avec promesses de raclées parentales, les supplications, les pleurs les laissaient de marbres. Ils ne connaissaient qu'un seul Dieu : la pièce de un nouveau franc. Ils installaient des stands toujours plus sofistiqués, avec, par exemple, des boites à chaussures percées de différentes portes dont la largeur équivallait à des gains de plus en plus minces. Tout notre argent de poche y passait. Ce marché, ce trafic, il faut bien le dire, où nous n'avions rien fait d'autre que singer les travers les plus mesquins des grandes personnes, où le conformisme, l'appât du gain, la ruse, la rouerie et l'argent, le sale argent des grands avaient règné sans partage, ne dura que quelques mois dans une fièvre à croissance à deux chiffres et taux d'intérêts exponentiels. Les adultes comprirent assez vite quelle caricature de leur propre monde s'était tramée là et interdirent momentanément l'accès à ce coin du jardin. Un soir, les poches pleines, en arrivant après l'école, nous vîmes les gardes du jardin, en uniforme d'hirondelles, postés le long du muret au pied des grilles. C'en était fini de nos rêves de regagner nos armées nos ranchs nos garages nos plaines du Far West et nos basses-cours. C'est avec un rage de petits actionnaires au coeur, mais aussi un soulagement certain, comme on en voit seulement aux interdits de casinos, que nous retournâmes aux manèges et ses petits chevaux, au bassin et ses petits bateaux. Cela ne dura pas, car l'enfance était bien derrière nous. Un peu plus tard, ce fut la période des Jeux Olympiques (Rome, 1960).

12 janvier 2005

Paris au volant 11




Pensée de la nuit N° 78 : "Freud ne se reconnaît pas dans la glace du wagon-lit. Il s'est levé pour se rendre au cabinet de toilette quand il se trouve nez à nez avec un homme d'un certain âge et peu sympathique qui le considère avec ahurissement. Puis avec épouvante. Sigmund Freud prétend qu'il ressent alors une impression d'une étrangeté familière. Il se rend compte que cet homme n'est pas un démon mais lui-même - et lui-même presque mort." Pascal Quignard. Les Paradisiaques.

09 janvier 2005

Ce soir je me suis amusé un petit moment avec ça (tapez, par exemple, votre prénom dans le champ libre et go !)
Et pendant ce temps là, Philippe de Jonkhere est en train de mener à bien son pari, réaliser la bijection parfaite : connecter cellule grise par cellule grise son cerveau à son ordinateur. Matrix, en somme.

08 janvier 2005

Paris au volant 10




06 janvier 2005

fantastique serie de photos sur la Chine : Life In China [A Series of Photos Without Words, For The Mysterious Beauty and Contradictions of China] en provenance de Eastsouthwestnorth

04 janvier 2005

Un haiku par bain, 2


Un livre à la main,
L’autre ne pas la mouiller
Pour tourner la page !

Tentative d'épuisement d'un week-end, 8


[ 9 Dimanche. Mal à me lever. Réveillé par plusieurs CT de L. grasse mat au lit en lisant Marie Claire et recettes de cuisine. Salade de nouille de riz aux crevettes et sauce au gingembre. pour 4 p. 250 g de nouilles chinoises larges. 400g de crevettes roses. ½ botte de Pak Choï . 1 citron vert. 1 cuillère à café de gingembre moulu. 1 cuillère à soupe de sucre. 1 cuillère et ½ de vinaigre de framboise. 5 cuillères à soupe d'huile d'arachide. 1 et ½ d'huile de sésame. Sel. Prélevez le zeste du citron. Faire bouillir 2 mn. Refroidir. Hacher. Dans un bol sucre et sel dans vinaigre, ajouter gingembre et zest de citron, l'huile d'arachide et l'huile de sésame et du poivre. Décongeler les crevettes les faire macérer avec la moitié de la sauce. Découper le Pak Choï en tronçons et le vert en lanières. Le faire bouillir5 mn dans de l'eau salée plus deux c.a.s. d'huile d'A. faire les nouilles. Egouttez, rincez, mélangez le tout avec le reste de la sauce. Servir 15 mn après. C'est un plat tiède. Faire 1 peu + de sauce. Retrouvé Franklin au Pho 14 après marché à Mouffetard. Ne peux résister à l'Arbre à lettres. Achète trois livres : 1 sur la peinture, 1 sur Heidegger et Primo Lévi qui commence par : je déteste Heidegger, et le dernier Tabucchi]


Un livre qui commence par ces mots "je déteste Heidegger" ne peut qu'attirer mon attention. C'est un livre de (j'allais écrire "d'un certain", mais depuis, j'ai lu le livre, (je sais, je ne respecte pas la contrainte, tant pis) je crains que cela ne soit par trop condescendant de ma part) "de" Max Dorra, donc, qui porte un nom de camp de concentration ; le titre exact en est : " Heidegger, Primo Lévi, et le séquoia". C'est vraiment un excellent livre, stimulant, réjouissant, intelligent. Alors, Heidegger ? On le déteste ou on ne le déteste pas ? On sépare l'homme de l'œuvre ou on ne le sépare pas? On jette le bébé avec l'eau du bain ou on ne le jette pas ? Je sais qu'il faut détester Heidegger, et je le déteste bien poliment, bien sagement, comme tout le monde, pour son engagement prouvé archi-prouvé dans le nazisme, pour la trahison innommable de son maître Husserl, etc. Facile. Mais la lecture du livre de Max Dorra ne m'a pas ôté cette gêne qui se saisit de moi à chaque fois qu'il faut détester Heidegger : car il serait l'exemple même de la faillite humaine. Facile, encore. Comment peut-on détester ce qui est à la fois la preuve du plus évident génie (pas que je comprenne grand chose à "Heidegger dans le texte", je me mélange toujours dans les "être-là", les "être pour-soi", les être-en soi", les "être -pour-le- monde" et tous ces "être pour l'autre" dont, pour n'être pas philosophe, il me manque la définition, mais je crois ses éminents commentateurs sur parole, et Emmanuel Levinas en premier) et la preuve de la plus grande lâcheté, au moins, si pas pire. Il y aurait donc un côté proprement monstrueux chez Heidegger : comme une bande de Moebius sur laquelle on avance toujours croyant cheminer sur les sommets de la philosophie la plus élevée et s'apercevant soudain qu'on ne fait que patauger dans la merde. Le pire c'est que Heidegger, je veux dire l'homme, le vrai, pas celui des livres, je veux dire celui en chair et en os, il n'a jamais cherché à nous gruger, à nous en faire voir. Il ne s'est jamais même excusé, il n'a jamais tenté de se disculper. Il a toujours pensé, le salaud, que sa philosophie était en parfait accord (Muss Es Sein…) avec sa vie, avec les actes même de sa vie ! Le salaud, je dis ça parce que ça nous fait douter de l'intelligence, de la bonté et même de la Poésie ! Bref, j'écris ces lignes : "un livre qui commence par "je déteste Heidegger" ne peut qu'attirer mon attention" non pas pour souligner mon accord avec la proposition (vous en voyez, vous, des livres, aujourd'hui qui commenceraient par "j'adore Heidegger" ou par "je sais qu'Heidegger a été nazi, mais" ça attirerait sacrément l'attention !) mais au contraire pour souligner tout ce que je trouve de "facile" dans la formule, pute, même, un peu. Heureusement, la première phrase est sauvée par tout le reste du livre, et Primo Levi, ouf ! (en écrivant ces lignes, et pensant à Primo Levi, je ne sais plus si vous avez déjà lu le fragment ou il est question de "l'équilibre du monde", de Rohinton Mistry (oui, vous l'avez déjà lu, du moins si vous lisez les fragments les uns après les autres) eh bien, je veux juste écrire ici qu'il y a un autre roman que je tiens pour un chef d'œuvre absolu, qui est de "l'ordre", comme on dit, de "l'équilibre du monde", c'est "Maintenant ou jamais", de Primo Levi, qui n'est pas son livre le plus connu, qui est son seul roman, je crois, et qui raconte la fuite éperdue d'un petit groupe de juifs polonais et russes, que rien ne destinait à vivre ensemble, à travers toute l'Europe de la seconde guerre mondiale, dont un des personnages s'appelait "Guedal", diminutif de "Guedalia", qui était le prénom de mon arrière grand père et ce n'est pas pour cela que le livre est un chef d'œuvre.) Mais revenons à mon réveil, en ce dimanche matin où je ne suis donc plus de garde à Longjumeau. C'est la douce voix de ma douce copine qui me réveille une première fois. Nous échangeons de douces mignardises, et… je me rendors. A Longjumeau, on ne se passe pas "physiquement" le relais, comme c'est partout ailleurs la tradition, d'autant que pas mal de "gardistes" prennent leurs gardes chez eux (ils habitent dans le coin), ce qui est le cas ce matin. Je peux donc "garder" le lit, à tous les sens qu'il vous plaira. Je décide de faire la grasse matinée. Voluptueusement. Mais comme je ne suis plus à l'âge on les matinées se graissent facilement et que ma copine me rappelle pour d'autres mignardises téléphoniques, je goûte à la volupté d'une grasse matinée réveillé, au lit, en lisant et en écoutant la radio. Et ce n'est pas, vous vous en doutez, Heidegger que je lis en cette dite grasse et sainte matinée, c'est le journal "Marie Claire" qui traînait par-là et n'était probablement pas celui du mois. Je le lis de la première page à la dernière, comme je le fais avec tous les journaux dits "féminins" qui me tombent sous la main. (mon préféré, c'est "Elle", parfois je l'achète, "neuf", chez le marchand de journaux avec un peu de la honte que doivent éprouver les acheteurs de revues pornos) Ca prend du temps. Je recopie une recette de cuisine chinoise sur mon Psion. Je fais collection des recettes de cuisine, j'en ai plus d'une centaine, au cas où. Mais je ne m'en sers presque jamais, sauf pour faire de la blanquette de veau ou les petits oignons marinés de Franklin, le reste on verra plus tard, à la retraite. J'aime lire les recettes de cuisine, les relire. Lire une recette de cuisine me suffit presque. C'est comme si j'avais mangé le plat. C'est dire , au moins, si j'aime la lecture, sinon la cuisine… Vers onze heures je laisse le luxueux CMP de Longjumeau à ses silences de fins de semaine et, par l'autoroute déserte du dimanche matin je file d'une traite à Mouffetard. Je trouve, comme d'habitude, une place dans la coquette rue Lagarde pour garer ma voiture, achète les journaux ( l'Equipe et le Journal du Dimanche réunis) chez le marchand de journaux qui se situe à gauche en montant vers la Contrescarpe, après la rue de l'arbalète, en face du torréfacteur Marc et je vais les lire devant un café-tartine dans l'arrière-salle de café "le Verre à Pied", un peu plus bas. C'est le PC des écolo-bobos-branchés du quartier et le café préféré de mon fils Nathan qui est tombé amoureux de son poêle Godin encore en service, de son beau vrai Zinc comme on n'en trouve plus, de ses poivrots pour touristes new-yorkais accoudés au-dit Zinc et des tables en bois sombre aux plaques d'étains vissés (table des "dinosaures", table des "Zigotos", etc.) qui datent au moins du temps de Verlaine et de Rimbaud. Mais je ne verrai Nathan que dans l'après midi : il fait encore la grasse, lui. Depuis deux ou trois ans, depuis que j'habite à vingt mètres de Paris, je me suis mis à fréquenter à nouveau ce quartier de mon enfance. J'y suis pratiquement tous les samedis ou dimanches matins quand je ne suis pas de garde. D'un coup de voiture, en cinq minutes, je viens faire mon marché. Malgré toutes les années, et toutes les transformations, je m'y sens encore chez moi. Je devrais écrire plutôt : je veux m'y sentir encore chez moi. La maison où vivent encore mes parents est à quelques tirées d'aile : passer sous le porche des immeubles modernes qui conduit à la rue Pierre Brossolette dans le prolongement de la rue de l'Epée de Bois, tourner au coin de l'extension 1930 de normale sup' (qui contient encore le petit théâtre ou nous avions joué "les mille et une nuits" il y a vingt cinq ans), traverser la rue d'Ulm, enfiler la rue Thullier ( ou mon père avait son garagiste), traverser la rue Gay-Lussac, continuer par la rue des ursulines, déboucher rue Saint Jacques en face de l'institut national des jeunes sourds (fondé par l'abbé de l'Epée et où officia le grand Itard, celui précisément qu'interprète lui-même François Truffaut dans "l'Enfant Sauvage"), y marcher vingt mètres, traverser encore, prendre la rue de l'Abbé de l'Epée, longer le mur de l'institut qui porte depuis toujours un "DEFENSE D'AFFICHER", LOI DU 21 JUILLET 1889" qui le préserve depuis toujours de la colle et du papier, dont j'aime la rugosité sous ma paume qui l'effleure, même encore maintenant que je ne cours plus parce que je ne suis plus en retard à l'école, traverser la rue Henri Barbusse, et, enfin, prendre pied sur le boulevard Saint Michel. Dix minutes en tout, à peine. Pour un peu, je dirai que le quartier est "trop bien" préservé. La "forme d'une ville change bien plus vite, hélas, que le cœur des humains" (c'est moi qui rajoute le mot "bien" (pas le mot "hélas") au titre du recueil de poèmes de Jacques Roubaud) : Le luxe tapageur se cache mal sous cette tentative conservatrice et trop superficielle (de surface). Depuis longtemps le quartier Mouffetard n'est plus un quartier populaire. Il triche, honteusement. Mais la rue Mouffetard où je marche est celle ou "marche" mon cœur depuis quarante-cinq ans. J'espère seulement que mon cœur, lui, n'a pas encore changé tant que ça. Je me laisse donc volontiers berner par tous ces mensonges en descendant la rue au milieu de la foule et des étals des marchands qui vendent des primeurs de luxes hélant le chaland comme il y a trente ans et qui sont tous des descendants du petit Bachir de la "sorcière du placard à balai". En bas de la descente, c'est le Square Saint Médard, avec la magnifique église Saint Médard d'ou s'écoule la sortie de la messe qui va encore grossir la foule et où l'animation est à son comble à cette heure somme toute tardive (ce ne sont pas les bobos-branchés qui vont se lever à huit heures le dimanche pour faire leur marché, c'est le marché qui s'est adapté aux bobos-branchés : à midi, on est encore loin de fermer boutique) Il y a un vrai faux chanteur de rues qui distribue les partitions de "Nini peau de chien" ou des "Escaliers de la butte" aux touristes australiens, belges et bellifontains. La terrasse de "La Bourgogne", chauffée par ces grands radiateurs à gaz en forme de champignons qui ont poussé comme des champignons aux terrasses des cafés branchés et qui font perdre tout sens à la notion – toute saisonnière - de terrasse de café (mais l'appât du gain conjugué au désir forcené de faire "parisien" des avides cafetiers a tout fichu par terre), est pleine à craquer de "bruncheurs" de tous âges. Un peu plus loin, à la jonction de la rue de Bazeilles et de l'avenue des Gobelins, un bassin rond, avec jet d'eau au milieu, véritable aberration urbanistique (imaginez l'installation d'un "cours des halles"au milieu du parc Monceau) a récemment été mis en place par le maire de l'arrondissement pour faire joli et gagner des voix ce qui ne l'a pas empêcher de perdre la mairie de Paris (il y a tout de même une justice). C'est là que s'abouche la petite et charmante rue Edouard Quenu qui abrite l'une des seules librairies de Paris ouverte le dimanche matin, j'ai nommé (je vais seulement nommer d'ailleurs, je m'apprête à nommer, je me demande pourquoi on dit ainsi) : "L'arbre à Lettres". Il est du dernier chic d'y pénétrer avec son cabas d'où dépassent les poireaux. Ce que je fais d'ailleurs sans honte aucune. Ici, une incise obligatoire : la liste de mes librairies préférées de Paris, que je vais bientôt dresser dans un prochain fragment, est comparable, en tout point, à la liste des immortels de l'Académie Française ou celle de l'Oulipo : Quand on fait partie de la liste de mes librairies préférées de Paris, c'est pour l'éternité, in secula seculorum. Même si la librairie a disparu, a été remplacée par un magasin de fringues ou un Mac Do' ou même si restée une librairie elle s'est retrouvée aux mains d'un commerçant inculte qui a cru bon de remplacer le fond de philosophie par la collection "Soignez-vous même votre dos" et un stock de posters ou de cartes postales. Disparu, on est juste "excusé" quand on fait l'appel. Je suis le secrétaire perpétuel de ma liste de mes librairies préférées de Paris. Fin de l'incise. Mais "L'arbre à Lettres" n'en est pas encore là. C'est une bonne librairie, au fond copieux, qui sent encore bon le papier et la colle. Nonobstant le caractère complètement snob de la chose ici, dans ce quartier confisqué, il n'est pas du tout aberrant qu'une bonne librairie se retrouve au milieu d'un marché aux légumes. Les livres font partie des choses comestibles. Je serais assez tenté, même, de traiter les librairies comme les épiceries ou les supérettes. Je ne considère pas les librairies comme des endroits "à part", comme des temples de la culture. Une "bonne" librairie n'occupe pas un rang plus élevé dans la hiérarchie qu'un bon boucher, qu'un bon caviste ou qu'une bonne boutique de fringue..., Je dis, Par exemple, en faisant l'inventaire de mes placards : "tiens, je n'ai plus de sel" ou "je manque de riz" ou bien "il faudrait que j'achète une ou deux paires de chaussettes" ; En cherchant parmi les rayons de ma bibliothèque je peux aussi bien dire : "tiens, je manque de Verlaine" ou "je suis en panne de Garcia Marquez" ou "j'achèterais bien un peu de Maurice Leblanc" ou "je me taperais bien un polar". Quand j'ai besoin de café je vais chez l'épicier, quand j'ai besoin de Baudelaire, je vais chez le libraire. Voilà tout. Je ne conçois pas qu'on puisse emprunter un livre pour le lire. De même qu'on ne peut pas emprunter une botte de poireau ou un steak pour les manger, parce qu'on les mange, justement, en vinaigrette, ou au poivre, parce qu'on doit les consommer, les incorporer, et que ce que l'on rendra ce ne seront sûrement ni les poireaux mangés, ni le steak digéré, mais éventuellement d'autres poireaux, ou un autre steak, achetés spécialement pour être rendus, et donc non consommés, de même on ne peut pas emprunter les livres, car ce n'est pas les mêmes livres qu'on rend, jamais. Les livres, ça se consomme, comme les poireaux, comme les steaks. C'est le même mécanisme physiologique. Je sais, il y a un côté cannibale à la chose, c'est comme ça. Bien sûr, j'ai déjà lu des livres empruntés, mais j'ai toujours eu, après les avoir rendus ( il faut toujours, mais toujours, rendre les livres empruntés (ou alors il faut les voler)), comme une impression d'inaccompli. Pour moi, la lecture ne peut s'accomplir, s'achever, qu'avec la certitude que le livre subsistera dans mon univers immédiat. Un livre lu, je m'en suis nourri, il me peut plus me quitter, surtout s'il est "bon", comme les poireaux vinaigrette. C'est pourquoi je pense que les livres ont un vrai prix, qu'il faut les acheter ou bien ne pas les lire. Je me suis toujours méfié des gens qui ont pour habitude de vous emprunter des livres (sauf les êtres chers, mais ce qui est à vous est à eux). Je soupçonne qu'ils n'aiment pas vraiment lire ou qu'ils sont des radins encore plus radins que les autres. De la pire espèce. D'ailleurs ils ne rendent pratiquement jamais les livres, non pas parce qu'ils vous les ont volés, mais parce qu'il n'y attachent tellement pas d'importance qu'ils les perdent ou les jettent en oubliant à qui ils les ont emprunté (comme je l'ai dit, je préfèrerais de loin qu'ils me les volent, malgré le grand délit que cela représente), et en plus ils ne les lisent pas, j'en suis sûr. Et si on ne me rend pas un livre que j'ai prêté malgré ma réticence à la chose, c'est qu'on m'a volé un bout de moi, je le dis tout net. Je peux me fâcher très fort pour un livre pas rendu. Ça n'a rien à voir avec une manie. Et si cela en est une, je la revendique. Il faudra aussi que je m'explique, mais dans un autre fragment, si vous permettez, sur les bibliothèques publiques, celles ou on emprunte des livres, ces maisons de tolérance. Ce n'est pas pareil. Et sur les grandes bibliothèques, ou les "très grandes", ou les "nationales". Ce n'est pas pareil non plus. En attendant, je téléphone à Franklin sur son portable. A midi, un dimanche matin, je sais que je risque de le réveiller (j'admire sa faculté de dormir tard pour un homme de son âge (et du mien)). Il ne dort pas. Il finit juste son petit déjeuner. Nous projetons de nous retrouver à déjeuner au "Pho 14", à Chinatown, dans le treizième, qui est en quelque sorte notre cantine. J'ai le temps de finir mon marché pendant qu'il finit de se préparer. Le "Pho 14" sert la meilleure soupe Pho de Paris (et "même du monde" comme rajoute avec fierté la jolie serveuse qui travaille là avec un entrain toujours égal) depuis le rachat du "Pho pasteur Saïgon" où nous avions eu nos quartiers pendant dix ans (le restaurant a changé de nom, il s'appelle le "Village Saïgon", il s'y sert encore des "Bô Bun" très corrects mais le Pho n'y est plus ce qu'il était). Nous nous retrouvons dans la file d'attente qui s'allonge sur le trottoir.

03 janvier 2005

Spécial étrennes


Plein les mirettes avec "l'année 2004 en images" du New-york times.

01 janvier 2005

210_fedex