30 septembre 2005

Je sais, CISCOBLOG n'est pas trop bavard en ce moment. Des projets restent en plan, des textes traînent sur mon bureau en attente de début ou de fin. Il faut dire que je suis un peu bousculé au travail en ce moment, où la réalité dépasse de très loin la fiction (je raconterai peut-être tout ça un jour, dans dix ans, mais certainement pas avant) il y a des échéances qui ne peuvent plus attendre. Pour l'instant, il faut courber le dos et écoper en attendant une éclaircie... CISCOBLOG s'est toujours fait la nuit. Il arrive pourtant des moments où la fatigue est la plus forte. Je m'en tiens donc, plus pour très longtemps j'espère, à une maintenance parfaitement routinière, j'en conviens, et j'en profite pour faire des choses un peu fastidieuses quoiqu'indispensables, mais qui ne demandent pas trop d'énergie. La republication des archives de CISCOBLOG en fait partie. N'hésitez donc pas à fouiller en LCD parmi d'anciennes entrées qui redeviennent accessibles. Bonne pêche ...

25 septembre 2005

Mais qu'est-ce que je fais là, moi ?


24 septembre 2005

Un Haiku par bain, 24


Comme un miroir lourd
l'eau paralyse mon corps
Quel est ce silence ?

21 septembre 2005

Via l'Homme qui marche, un lien génial vers trois heures et des poussières de pur bonheur !
Je me lance ce soir dans un long travail de republication des archives de CISCOBLOG qui sont illisibles depuis que Blogger s'est "modernisé" (deux fois depuis 2002, en 2003 et cette année) et qu'il ne peut plus les publier sans les truffer de signes bizarres ni détruire la mise en page, pour des raisons informatiques qui m'échappent mais paraîssent définitives. Voici donc, et je suis assez fier d'y avoir réussi tout seul, la page de mai 2002 , qui est la première de tout CISCOBLOG. Je ne vous avertirai pas pour les autres pages, et je ne créerai pas de lien dans le corps du texte, mais elles apparaîtrons progressivement, jusqu'à totalement remplacer celles de Blogger dans la rubrique "archives" de la colonne de droite (LCD pour les intimes)
Un passionnant feuilleton sur la perspective dans la "Boite à Images"

18 septembre 2005

Un Haiku par bain, 23


Oasis inverse
Dans le tumulte du temps
Une île liquide

17 septembre 2005

Malgré la relative rareté de ses "posts" (guerre plus d'un ou deux par mois), je continue de m'émerveiller de la limpide simplicité des photos d'Alessandra Bovarini. Je donnerais tout mon photostream flickrien pour son seul dernier cliché...

14 septembre 2005

Pensée de la nuit N° 89


"Quand le terre claquera dans l'espace comme une noix sèche, nos oeuvres n'ajouterons pas un atome à sa poussière." Emile Zola, l'Oeuvre

12 septembre 2005

qui est-ce ?



Connaissez-vous l'auteur de ce tableau ? "Lunettes rouges" nous dirige vers cette exposition du musée Getty, entièrement visible sur le site (n'hésitez pas à zoomer sur les touches de pinceau)

09 septembre 2005

Raune, Vleu, Bouge et Jert


PRESENCES

Mon frère et moi avons partagé la même chambre tant que nous avons habité chez nos parents. La chambre était toute petite, elle sert maintenant de bureau à mon père, et quand je la revois, je me demande comment nous avons pu y vivre toutes les aventures que nous inventions alors (le dimanche matin nous jouions "aux cabanes" avec nos édredons pendant que les parents faisaient la grasse matinée, en rentrant de l'école, nous en faisions un terrain de basket "indoor", etc.) Nous dormions tête-bêche dans des lits gigognes. Nos parents étaient assez à cheval sur l'heure du coucher. Pas de télé sauf le mercredi, qui était alors la veille du mercredi, comprenne qui pourra, et après la piste aux étoiles de Gilles Margaritis, hop au lit lumières éteintes (pas questions de les rallumer, même en cachette, notre mère avait un sixième sens pour ça) Nous partagions les premiers instants en parlant dans le noir, ensuite, nous nous détachions l'un de l'autre et chacun se livrait à ses rêveries hypnagogiques personnelles. Nous avions des sujets métaphysiques. "Quand on regarde, est-ce qu'on voit la même chose ?" demandait mon frère. C'était le début de toute une palabre. « Quand on regarde, est-ce qu’on voit la même chose ? » « Est-ce que nous voyons les couleurs de la même manière ? » « Par exemple, une chose qui est bleue, et que nous appelons bleue tous les deux, le ciel, tel objet de notre chambre, croyons-nous seulement qu’elle est bleue ? Quelle est sa vraie couleur, en dehors de nous ? » « C’est notre cerveau qui nous la fait voir comme ça » « Peut-être que le ciel n’est pas bleu, en réalité, Il n'aurait aucune couleur. Ce serait seulement dans notre tête qu’il serait bleu » « Et si le monde, en réalité, n'était d'aucune couleur ? » « Il se mettrait à en avoir que si on le regarde, mais dès qu’on ne le regarderait plus, il aurait n’importe quelle couleur. Le monde serait gris » « Mais alors, ça serait pareil pour les formes ? » « Ben oui, ça serait pareil, mais les formes, c’est plus facile, on peut les toucher ! » « tu peux toucher la forme d’une montagne toi, t’est fort… » « Ca dépend de notre cerveau. » « Si je ne regardais plus le monde, il se mettrait à avoir n’importe quelle couleur, comment vérifier. Mais alors toi tu te mettrais à le regarder et alors il reprendrait une couleur, une couleur qui serait dans ta tête à toi, même si moi, je ne le regardais plus » « Si nous le regardions ensemble, ce ne serait pas sûr que nous voyions la même chose ? » « Oui, hein ! » « Es-tu sûr que ce que tu vois bleu, moi, je le vois bleu aussi ? Peut-être je le vois rouge, je veux dire « ton » rouge à toi. Et alors, « ton » rouge serait « mon » bleu. » Et si « tes couleurs n’avaient rien à voir avec les miennes. Si tes couleurs étaient des couleurs que je ne peut même pas imaginer, que je n’ai jamais vues et que je ne verrai jamais, des couleurs uniquement à toi » "Mes couleurs ? bleu rouge jaune et tout ? » « Qu’est-ce qui le prouve ? Comment sais-tu qu’il n’y a pas d’autres couleurs que celles que nous connaîssons » « Et comment on les appellerait, alors ? » « Ben je sais pas moi… Raune, Bouge, Vleu, Bert, par exemple " « et pourquoi pas étagère, crocus ou éléphant ? « « Parce que rien que de leur donner un nom on voit une étagère beige, un crocus bleu, ou un éléphant gris » « comme jonquille, par exemple, ou lilas, Jonquille jaune ou lilas lilas, tu as raison, mais lunettes par exemple… » « Lunette c’est une couleur : je suis sûr que tu vois une couleur quand tu penses à une lunette » « Bon : « il avait les yeux couleur lunettes, alors ! » » « Moi, je les vois marrons ces yeux lunettes, mais tu peux les voir noirs ou transparents, si tu veux » « C’est drôle, c’est juste une question de mots, il faut inventer un mot qui n’existe pas pour une couleur qui n’existe pas, on est obligé… Si je te dit bouge, ou raune alors tu ne vois aucune couleur, mais « ton » jaune, pour moi, peut être que c’est du bouge, ou ton bleu c’est du bert » « Alors on dirait que les objets n’ont aucune couleur en réalité, quand on ne les regarde pas. C’est notre cerveau qui leur donne une couleur » « Les couleurs ça serait juste des mots, les vraies couleurs, elles seraient invisibles » « non pas invisibles, on pourrait juste pas leur donner de nom » etc…etc…


06 septembre 2005





Et au milieu, coule une Ourse...

05 septembre 2005

Magique. Ouvrez grands vos quinquets et cliquez dans tous les coins !

04 septembre 2005

Un Haiku par bain, 22


Un seul bain vous manque
Et la douche est dépeuplée.
Retour au bercail.

Douze, 1


C'était un large escalier, entièrement en bois dont chaque palier faisait un angle droit avec le précédent. On disait que le premier propriétaire de l'immeuble l'avait acheté tel quel, déjà tout fait. Comme il avait bien fallu qu'il serve à quelque chose, il avait ensuite construit la maison tout autour. Son style manifestement germanique contrastait étrangement avec l'architecture haussmannienne ou plutôt post-haussmannienne qui l'englobait. Il semblait déplacé, malgré sa taille imposante et sa couleur sombre naturelle. Avec ses larges paliers et sa balustrade de bois tourné, il aurait pu se visiter comme une curiosité touristique du quatorzième arrondissement. Pas plus que la rue Simon Crubellier, la rue Jonquoy ne présentait, à vrai dire, d'intérêt particulier. Située dans le quartier Plaisance, non loin de la rue de l'Ouest et de la rue Vercingétorix - on se souvient du projet giscardien (peut-être même pompidolien) de "radiale" Vercingétorix qui se proposait de démolir tout un quartier de Paris au profit d'une pénétrante autoroutière sur laquelle les écologistes naissants firent leurs premières dents, avec succès, semble-t-il - la rue Jonquoy joignait la rue des Suisses à la rue Didot (des pénétrantes, d'axe Sud-Nord), la rue Pierre Larousse, qui longeait l'hôpital Saint Joseph, et celle de l'abbé Carton constituant les quatrièmes côtés des pâtés de maisons au Sud et au Nord. Peu de commerces, hormis au 2 (en face du 1), un café, "Le Cactus". Mais des ateliers d'artistes, comme dans tout le quatorzième populaire, et pas des moindres. Roy Adzak, américain de Paris, ami d'Andy Warhol et de Roy Lichtenstein qui s'était fait une spécialité d'exposer ses déjections corporelles, un homme peu facile d'accès qu'on rencontrait à tout heure de la journée, toujours de mauvais poil et entre deux vins au "Cactus", et surtout Zao Vu ki, tout petit chinois, poli et froid, en costume cravate qu'il vente ou qu'il pleuve, qui ne sortait presque jamais et qu'on ne voyait dans la rue que lorsqu'il dirigeait la délicate manœuvre qui consistait à sortir de son atelier d'immenses toiles toujours soigneusement emballées. Il y avait eu aussi une poignées d'ateliers d'artisans, avec pignon sur rue, se hélant dans la rue quand ils passaient et s'appelant par leurs prénoms, mais ils disparurent les uns après les autres. L'escalier reliait six étages, sept niveaux en comptant le rez de chaussée, qui était habité par la concièrge d'un côté et C.D. , de l'autre, trois appartements par étage (gauche gauche, gauche droite et droite) ce qui faisait, en tout, un petite vingtaine d'appartements.
Sereine Jeunesse, 1


Je me souviens de l'hôtel Moskva. Dans la deuxième moitié des années soixante, Je ne sais plus s'il existe encore. On pouvait y manger du caviar. A vrai dire, ça se faisait d'aller manger du caviar à l'hôtel Moskva. C'était bien avant le temps de la perestroïka. C'était un hôtel pour étranger et pour apparatchiks. Il suffisait d'avoir une tête d'étranger, c'est-à-dire par exemple d'être habillé normalement, en jean et T-shirt pour qu'on vous laisse entrer. Les grooms avaient des têtes de barbouze. Il me semble que l'hôtel Moskva donnait sur la place rouge, mais peut être était-ce sur la rue Gorki. C'était un restaurant au douze ou treizième étage d'un immeuble élégant et strict. On mangeait en terrasse, avec, finalement, j'y tiens, une vue sur l'entrée de la place Rouge. On y servait, au milieu de la nomenklatura et des diplomates, dans des plats d'argents posés sur des coupes de cristal, pleines de glace pilée, comme il se doit, un caviar gris sombre et luisant comme un fourrure de petit animal . On y servait aussi des pirojkis délicieux. Je ne me considérais pas encore comme assez âgé pour arroser le tout à la bière, comme le faisaient tous mes camarades plus âgés, ou au vin géorgien qui coulait à flots : je me contentais de l'eau minérale gazeuse en bouteilles de verre vert qu'on vendait aux touristes. Selon une sorte de coutume, toutes ces bouteilles n'étaient jamais desservies et s'accumulaient donc au centres des tables à nappes blanches empesées comme autant de témoins de l'immoralité des temps et pour qu'on puisse mesurer, rien que du regard, l'importance des convives et le brio avec lequel ils tenaient l'alcool. On n' est pas sérieux quand on a dix sept ans. A cette époque, le parti communiste français possédait un nombre incalculable d'officines plus ou moins officielles, plus ou moins secrètes et plus ou moins ouvertement financées par lui : des associations d'entraide, des associations de femmes, d'émigrés, des éditeurs, des librairies et des agences de voyage. Mon père avait déniché le catalogue de "Loisirs et Vacances de la Jeunesse" (LVJ) qui était imbattable pour les séjours en URSS. Le voyage à Moscou était la récompense d'un bac réussi avec mention (assez bien) et des études médicales qui s'ouvraient largement devant moi. Je me rendis vite compte que le voyage auquel je devais participer n'était pas un voyage seulement touristique ("rencontres avec la jeunesse soviétique", disait, par exemple, la brochure). C'était un voyage "officiel" qui ne disait pas son nom. Il était dirigé, à la manière des commissaires politiques par un membre assez élevé de l'appareil des "jeunesses communistes", puisqu'ils contrôlaient LVJ, dont je ne me souviens plus du nom, mais je n'ai plus jamais entendu parler de lui plus tard comme député de la gauche ou encore moins comme ministre. Il était entendu que les participants au groupe, garçons et filles, n'étaient en aucune manière des militants triés sur le volet, mais vu qu'il s'étaient adressés à LVJ pour leur voyage en Russie ils savaient quand même à quoi s'en tenir sur leur représentativité pour les Journées Mondiales de la Jeunesse. C'était donc d'une manière inofficielle mais implicite qu'ils en constituaient la délégation française (le pape, avec les JMJ, n'a fait que reprendre une vieille idée stalinienne et éculée). Beaucoup d'entre nous étaient quand même tombés là comme des cheveux sur la soupe. Il y avait comme une mauvaise foi dans ce recrutement qui ne disait pas son nom, sous des protestations d'oecuménisme : le parti ratissait large, il fallait montrer qu'il recrutait par trains entiers, même s'il attirait ses proies sous couvert d'une agence de voyage anodine. Nous partions faire du "tourisme", nous nous trouvions "enrôlés", on ne dira pas "malgré nous", dans les rangs des sympathisants, des "compagnons de route" et des "représentants de la jeunesse mondiale", échantillon justement représentatif puisque quasi prélévé au hasard parmi, disons, la jeunesse de gauche, humaniste et généreuse sinon tout à fait enthousiaste. Nous n'étions pas seulement tendres et crédules, mais nous nous sentions vaguement complices, coupables ou manipulés, selon notre degré de croyance en l'avenir de l'homme et aux lendemains qui chantaient. Notre responsable de groupe, un moniteur un peu plus âgé que nous, n'était pas inscrit au parti, mais il savait ce qu'il faisait tout en prétendant pouvait préserver son libre arbitre. Nous avions tout des parents staliniens, qui nous avaient envoyé là sans notre désaccord, d'ailleurs. Rares étaient ceux qui étaient venu pour voir par eux même : l'agence de voyage avait, avec suffisamment de perversité mis cartes sur table. En général, on était sympathisant ou au moins bienveillant. Nous nous attendions à vérifier in situ ce que ceux qui nous envoyaient là bas, voulaient savoir : L'URSS était le premier pays du monde et sa jeunesse la plus lucide et la plus enthousiaste. Je n'en voulais absolument pas à mon père de m'avoir payé, en guise de récompense d'un bac réussi, ce voyage plus politique que d'agrément et je m'apprêtais, bon fils que j'étais, à confirmer l'avance évidente de la société socialiste sur l'occidentale. J'étais de toute façon intéressé (Moscou valait bien une messe) et partais à l'aventure avec enthousiasme. J'avais fait le plein de colifichets et de stylos à bille, dont on disait, même les amis de mon père, qui revenaient d'URSS et qu'on ne pouvait pas soupçonner de mauvais esprit, que les autochtones, en plus d'être héroïques, étaient friands. Mon père m'avait confié la camera super huit familiale, avait bourré ma valise de pellicules vierges et s'attendait, après mes derniers succès de vacances comme "Venise en contre jour" et "Carinthie sous la pluie" à ce que je ramène le reportage du siècle sur les merveilles de la Grande Patrie. J'avais la ferme intention de ne pas le décevoir. Je partis donc sur les lieux du tournage la tête pleine d'idées de montage à la prise de vue et de musiques d'accompagnement. Il faudrait maintenant, pour être tout à fait dans le ton, avoir en tête la pompe étincelante de "la Grande Porte de Kiev" de Moussorgski, orchestrée par Maurice Ravel ou la sensualité surannée des "Danses Polovstiennes" de Borodine. Le film, effectivement réalisé, plein de panos tremblés et de plans de six secondes, dignes de Dziga Vertov, d'une durée d'un bon quart d'heure, qui est un saisissant accéléré de toutes les merveilles de la Patrie du Socialisme deux ans avant mai 68, a malheureusement disparu au cours d'un de mes nombreux déménagements. Le rassemblement avait lieu à la gare de l'Est. C'était en train que devait se faire le voyage. Il y avait pas mal de jolies filles un peu plus âgées que moi, des célibataires, des couples à venir, des couples déjà constitués dont l'inévitable chanteur et guitariste, sympathique au demeurant, avec son inévitable petite amie béate d'admiration qui animerait tout le voyage avec le répertoire complet de Georges Brassens, Jacques Brel et Jean Ferrat. Il y avait aussi le couple franchouillard, vieilli avant l'âge, embarqué dans l'aventure par erreur, pour le coup, gaulliste, qui servait d'excellente caution démocratique au parti et de repoussoir au reste du groupe, chauvin, je ne dirais pas petit bourgeois car nous l'étions tous. Il y avait le vieux qui se croyait encore jeune et faisait des plaisanteries douteuses et aussi le vieux qui l'était encore vraiment avec son "esprit ouvert" un peu simplet, sa moustache, son bermuda et son Instamatic. J'étais parmi les plus jeunes sinon le plus jeune. Et impressionné par les jolies filles. J'avais appris, en deuxième langue, un peu de russe encore tout frais dans le si proche secondaire, toujours pour faire plaisir à mon père, et c'était le peu de pratique de cette langue qui me distinguait un tant soit peu des autres, non pas par supériorité mais pour l'embarras qui pouvait en résulter, on verra comment un peu plus loin. Le voyage dura trois jours, dans la promiscuité obligée du train qui préfigurait les acquis futurs de notre éphémère et hétéroclite communauté. Le Paris Moscou régulier était un train russe. Les compartiments se transformaient le soir en chambrettes d'un luxe tout prérévolutionnaire avec petites lampes de chevets sur les tables basses à rabats. C'était du plus coquet effet et fort propice aux visites ou invitations dans les compartiments des filles, où nous passions le temps à boire, débattre toute la nuit et tomber amoureux au petit matin. C'est au cours de ces ébats que nous franchîmes la frontière entre les deux Allemagnes et fîmes face sans vraie frayeur aux tracasseries de vopos et de leurs têtes d'enterrement. L'imminence de la traversée du mur de Berlin nous plongea au second matin dans une sorte de recueillement angoissé. Par ses arrêts inopinés, ses ralentissements, ses redémarrages improbables et inattendus le train se montrait un metteur en scène hors pair. Visages collés aux vitres, silencieux, nous traversâmes au ralenti un long no mans’ land tout enchevêtré de barbelés et de béton armé. Une lente litanie de murs muets et de fenêtres aveugles défilait en arrière plan. Je filmai l'instant précis où nous franchîmes le mur, à vrai dire le pignon d'un immeuble déserté perpendiculaire à la voie. Puis ce fut Berlin Est, avidement contemplé, et le train réaccéléra vers les vastes forêts d'Europe centrale. Il y eu des centaines de kilomètres de bouleaux, de clairières et de petites maisons de bois. La langueur des voyages transeuropéens commençait à nous gagner. Nos voix se turent petit à petit, nous nous renfermâmes chacun sur nous mêmes, lents et contemplatifs, nos yeux se perdaient dans les paysages immuables (forêts, prairies, isbas) et nous laissions nos têtes et nos corps se bercer aux balancements organiques du train qui fonçait en fuyant le crépuscule. Notre jeunesse était sereine. La vision du paysage en mouvement déroulait les pensées en volutes et les poèmes montaient aux lèvres. Il y eut un très long arrêt nocturne à Brest Litovsk pour changer l'écartement des roues des wagons, les voies russes n'ayant pas la même largeur qu'ailleurs, encore des douaniers et des soldats, et nous pénétrâmes, l'esprit un peu embrumé par le manque de sommeil ou l'hébétude mais le cœur battant, sur le territoire soviétique. C'était nuit noire, nous écarquillions les yeux, il n'y avait rien à voir. Le jour se leva sur les mêmes espaces infinis et socialistes. Minsk arriva au milieu de la plaine, pendant que nous courions vers le soleil. Des voyageurs descendaient, d'autres montaient, comme dans tous les trains. A deux ou trois téméraires, nous nous aventurâmes dans la gare, puis dans la ville, enfin, juste devant la sortie principale. Une avenue d'une largeur inconcevable, de vieux bâtiments modernes, avec des tramways déjà d'un autre âge furent notre première vision du paysage soviétique, plutôt furtive, pusqu' il fallut rejoindre en courant le train qui partait sans nous (le souvenir de cette incursion d'à peu près une minute trente sur cette avenue de Minsk - tout ce que je connaîtrai jamais de la Biélorussie - est non seulement resté gravé, des années durant, sur le film super huit perdu dans les déménagements, en un plan séquence de quinze secondes obscurci rythmiquement par les masses sombres des camions qui passaient, mais aussi dans ma mémoire, comme souvenir "écran" : je me suis longtemps demandé ce qui se serait passé si nous n'avions pas pu rattraper le train. J'en conçus une expression de ma langue interne : "voir Minsk", qui désignait une forme très précise d'acte irréfléchi, impulsif et téméraire que la vie m'a donné pas mal d'occasions d'utiliser). Le matin du troisième jour, le train, tel un sprinter vainqueur juste avant la ligne, eut une sorte de relâchement, un ralentissement de satisfaction qui annonçait le terminus : Moscou, enfin.