31 août 2006

Psychiatrie humanitaire (sic), 2

Pour ne plus revenir dessus et dire les choses avec un minimum de romantisme, j'avais "gagné" ce voyage à Bucarest. On me l'avait offert un peu comme lot de consolation à la suite d'une campagne de nomination fatigante, sans interêt et bel et bien perdue. Il se trouve que l'un de mes concurrents et néanmoins confrères, aussi peu chanceux que moi, membre assez influent à l'époque d'un syndicat professionnel qui ne l'est plus du tout de nos jours, influent, je veux dire, faisait partie du comité d'organisation du "premier congrès mondial de Psychiatrie Humanitaire" et avait inscrit mon nom sur une liste où figuraient aussi certaines célébrités incontestables de la profession. C'était une sorte de 'Psychiatrie Sans Frontière" qui fit lamentablement long feu dans le sillage de "Médecins Sans Frontières" et "Handicap Internationnal", fondés vingt ans plus tôt et qui étaient alors plus ou moins à leur apogée. La Roumanie, qui se remettait plutôt mal de la chute de Caucescu, était le pays "traumatisé" de l'époque. Tenir un congrès humanitaire à Bucarest était une sorte de "coup" : dans la ville même qui avait vu la folie au pouvoir et dont le pays venait d'être "guéri" par une révolution peu sanglante malgré des images célèbres de justice expéditive, on verrait bien pire et encore moins loin quelques années plus tard, le symbole était évident. La violence et la misère, donc, les orphelinats bondés faisaient la une des journaux, à moins de deux heures d'avion des portes des cabinets de médecins de l'âme politiquement corrects et bien nourris que nous étions. Il y a de tout dans l'humanitaire, comme partout, des gens formidables, et j'en ai rencontré ce printemps-là en Roumanie, et aussi des fonds de commerce. Il y a 15 ans ça se voyait moins. On avait le droit d'être un peu naïf. Je ne suis pas du tout amateur de congrès en général et surtout de leurs affriolants "à côtés", banquets, visites culturelles, hôtels tout frais payés etc.. Je m'attendais donc à un congrès "sérieux", "light" et décent. Je me trompais, comme on va le voir, pas sur toute la ligne mais presque. J'avais donc préparé un petit texte assez modeste et démocratique et m'était envolé non sans quelques fantasmes héroiques à travers la tête.

26 août 2006

Psychiatrie humanitaire (sic), 1


Bucarest, avril 1990. Comme d'habitude, la panique me prend. L'avion amorce son atterrissage. La vision, en principe rassurante, de mes voisins continuant leurs conversations et attachant négligemment leurs ceintures ou bien ne levant même pas le nez du livre où ils sont plongés et leur inconscience de leur mort prochaine m'ébahissent. l'habituelle certitude que tout va mal se passer, que je suis le seul à me rendre compte de l'extrême gravité de la situation, que notre angle d'attaque n'est pas le bon, qu'il y a quelque chose qui cloche dans notre portance ou que sais-je, que nous allons nous écraser comme une bouse et que décidément je ne suis pas fait pour les voyages en avion me raidit tout entier. Mes mains s'accrochent à mon siège dans le vain réflexe de saisir n'importe quoi qui ne tombe pas. Finalement deux ou trois minutes plus tard, le succès de cette manoeuvre à chaque fois si improbablement acrobatique me procure un soulagement mêlé de gratitude envers le pilote, son professionnalisme et cette euphorie des survivants qui succède d'ordinaire aux décharges repetées d'adrénaline. L'avion roule maintenant à deux cent à l'heure sur le bitume mal entretenu de la piste. Par le hublot, défile un paysage hallucinant, qui pourrait déjà me faire regretter le mal de l'air. Le plancher si caractéristique des aéroports du monde entier, les vastes prairies d'herbe rase où courent mulots, lapins et autres lagopèdes et fort peu de vaches, sont ici remplacés par des tranchées de champ de bataille, des fortifications, des empilements de sacs de sables, des trous d'hommes ou des trous d'obus (qui sait?) des abris camouflés, des postes d'armes automatiques parmi lesquels la piste, malgré sa rectitude obligée semble se frayer un chemin sinueux. Mais l'état insurectionnel me fait moins peur que les plus lourds que l'air : tout à ma stupide euphorie d'avoir échappé au crash de l'année, je néglige de considérer comme inquiétant le peloton de soldats en treillis assez patibulaires et fermés qui nous entoure, la kalachnikov à la hanche (je dis "Kalachnikov" pour me vanter, n'étant pas du tout un spécialiste et n'ayant finalement pas une grande expérience des conflits armés ni des armes à feu, d'autant qu'il n'est venu à aucun d'entre nous l'idée de leur demander la marque de leur matériel.) Comme il n'y a pas de rampe télescopique ni de minibus, il nous faut marcher jusqu'au bâtiment principal et le hall d'accueil qui ressemblent assez à Orly dans les années soixante en plus petit (mais Orly n'était peut être pas aussi grand dans ces années-là.) Il y a une sentinelle en arme tous les dix mètres. Mais une fois sortis de l'aéroport, les formalités d'arrivée accomplies, à peine un peu plus lentes qu'ailleurs, après avoir été comptés et recomptés, appelés et rappelés (il y avait un nom en trop sur la liste, ou en moins, je ne me souviens plus exactement), installés dans le car qui nous mène d'Otopeni au centre de Bucarest, les militaires s'envolent comme par enchantement. Aucune présence armée sur les routes, pas de démonstrations de force dans les rues. Des policiers aux carrefours, pour la circulation, sans plus. Nous ne sentons plus la présence qui pesait sur l'aéroport. Nous ne verrons d'ailleurs désormais plus un seul militaire en arme. Cette désertion est même incompréhensible, vu l'état de crise extrême du pays. Comme si le fait de coller la trouille une fois pour toutes aux étrangers à leur descente d'avion suffisait pour garantir le nouveau pouvoir de la non intervention des troupes du pacte de Varsovie ou quelque chose comme ça. Mais cette absence militaire ne compense pas la première impression de malaise. Ce n'est pas la rareté des véhicules à moteur croisés sur la route, ce n'est pas le nombre étonnant de charrettes (avec leurs roues de voitures à pneus, si peu folkloriques) tirées par des chevaux, que l' on en voit dans de nombreux pays de l'Est à l'époque (et maintenant ? je ne sais pas), c'est la grisaille : une poussière grise comme le ciel et froide comme l'air de ce début de printemps s'est déposée partout sur les moindres détails, s' insinuant jusque sur les bouts de terre, sur les carrés d'herbe, sur l'eau des marais, des égoûts en pein air, des bassins des parcs où faute de jardiniers les herbes folles ont envahi les pelouses et semble en avoir banni à tout jamais l'idée de couleur locale. Le paysage n'a aucun interêt. Encore maintenant, quinze ans après, rien dans mon souvenir ne peut me fait trouver Bucarest une jolie ville. Il y a pourtant un vieux quartier, des souvenirs innombrables de l'histoire mouvementée de l'Europe centrale, de l'antique Valachie et de la toute puissance ottomane. C'est comme si leur présence est accessoire, non urgente, incertaine, sans signification, sans importance. C'est la brutalité de la lutte pour la vie qui saute à la figure. L'idée même de simplement se promener par les rues ne peut venir à l'esprit. Pas que le paysage soit en ruine, révoquant à tout jamais l'idée du tourisme comme incongrue, d'ailleurs on se forcera, comme on le verra par la suite, peu de choses détruites, non, mais inachevées, abandonnées, laissées pour compte, reliquats criants de promesses non tenues, images de dereliction, de boue, de poussière, de métal rouillé et de béton vérolé, de cauchemar vague, de réel.

urban detail (brushes)




Pensée de la nuit N°105: "On ne peint jamais rien d'autre que la lumière" Je ne sais plus qui, je ne sais plus dans quoi.






24 août 2006

Tous les matins du monde, 1


Tous les matins du monde ne reviennent jamais. Aujourd'hui, nous étions installés avec Nathan, comme nous le faisons presque tous les mercredis, depuis quelque temps, à vrai dire depuis qu'il est assez grand pour boire du café, à la terrasse du Rostand, qui n'est lui même plus tout à fait ce qu'il était, par exemple dans le film de Jean Eustache "La maman et la Putain" : les banquettes en moleskine verte ont été remplacées par du mobilier en osier et la terrasse n'est plus fermée en aquarium, les tables sont plus serrées. Il n'y a plus de vieux garçon en gilet, la main dans le gousset, mais des jeunes, et aussi des demoiselles, en jean et vestes noires. Nathan m'a rappelé un souvenir de son enfance : chaque mercredi, disait-il, je lui achetais "Mickey Magazine". Je ne m'en souvenais plus. J'ai fouillé ma mémoire, en vain. C'était comme un champ de ruines. Je voulais retrouver une image du petit garçon d'alors que je tenai par la main. J'ai fini, à force de me concentrer, pendant qu'il commentait nonchalamment la beauté des filles qui passaient devant nous, à en inventer une, qui se distingue, j'en suis sûr, des vraies par son manque absolu de relief : la maison de la presse de la rue Feray à Corbeil Essonnes, quand il avait huit ou neuf ans, après le conservatoire. Mais je sais que nous n'allions pas acheter "Mickey Magazine" après le conservatoire, parce qu'il était trop tard, c'était fermé, nous nous hâtions de rejoindre Jérémie, son grand frère, affalé devant la télé et le début du journal de treize heurs qui nous attendait pour le déjeuner. On voudrait pouvoir se souvenir de chaque minute où l'on tenant les petits garçons par la main, on croit les tenir ces minutes, ces mains, mais elles sont du sable qui coule dès que notre main se referme. Voilà maintenant que je me souviens que pendant tout un temps, quand il avait huit ou neuf ans, nous allions aussi nous promener au musée du Louvre. C'était sa période "Oeuvre d'art" comme il l'appelle maintenant lui même. Il prononçait le mot avec délectation en insistant bien sur le son "Eu" du mot oeuvre, comme le prototype d'un mot d'adulte, comme celui d'une langue qu'il ne possédait pas encore tout à fait. A l'époque, il y a donc neuf ou dix ans, on pouvait encore se garer devant l'Académie Française, mais les places y étaient déjà rares. Nous avions souvent de la chance. Avec un peu de ruse et de persévérance, on pouvait s'y glisser. Nous empruntions alors la passerelle du Pont des Arts main dans la main, nous nous arrêtions devant les bateleurs et nous pénétrions dans la cour carrée qui est notre plus belle cour du monde (en hiver, à la nuit tombée, sous les illuminations elle a des splendeurs de chateaux de contes de fée) Nous nous attendions à voir surgir des traînes rapières et des spadassins enveloppés dans leurs grands manteaux noirs ou d'austères ministres conspirateurs à fraise. Nous allions nous ébahir devant l'immensité des noces de Cana et je l'emmenais voire mon tableau préféré, la "diseuse de bonne aventure" du Caravage qui est un hymne à la jeunesse. Ensuite, nous allons acheter un petit souvenir, le plus souvent une carte postale (du maître d'école de Van Oestade, par exemple) dans les nouvelles galeries souterraines. J'avais moi même pour souvenirs enfantins du Louvre ceux d'un bâtiment noir et froid mais infiniment attirant et mystérieux. J'avais rêvé avec effroi de m'y perdre et d'y rencontrer Belphégor (la vraie, celle de Juliette Gréco, qui avait en son temps scotché la France entière devant sa télé) Les nouvelles salles des antiquités égyptiennes, scénographiées à la mode d'aujourd'hui, ont perdu leur poussière, leur savant désordre, et les menaces tapies aux fonds des tombeaux ne font plus frissonner. Côté peinture, les "gros" Rubens qui m'affolaient à dix ans, comme les glaces à la crème, sont encore mieux en chair dans la Salle Médicis que dans celle des états. J'ai toujours pensé que la Grande Galerie était une sorte de foutoir à l'éclairage plat, où les tableaux étaient accrochés à la file les uns des autres. Par respect, les rénovateurs n'y ont rien changé. Mais je jure qu'en trente ans les tableaux y ont subrepticement changé de place et que la Sainte Anne et l'enfant Jésus de Vinci a bien rampé toute seule trois ou quatres places en arrière. Il y en a même qui ont changé de mur. Chut, personne ne s'en est aperçu !

23 août 2006

Nouvelle rubrique sur Ciscoblog : la "liste des entrées à venir", directement recopiée du carnet "Clairefontaine" où je les note, avec les principaux détails, avec dès que jen sens l'idée poindre au fond de mon cerveau embrumé, sur une double idée de Georges Brougnard (Echolalie) et François Bon (Tumulte) La liste des entrées à venir pourrait aussi s'appeler "la liste des promesses d'ivrognes" !

20 août 2006




J'adore absolument les images verticales de "Dayly dose". Celle ci s'intitule "White arrow" cela se passe dans une petite ville italienne. Better seen in large (comme on dit sur Flickr où ses photos ne sont pas visibles)

19 août 2006

Un haïku par bain, 36


L'orage crepite
Sur le Velux impassible.
Et moi, je barbote.

17 août 2006

Google a inventé une sorte de concurrent de Blogger. Manquait plus que ça ! Voici donc le nouveau Notebook de Ciscoblog, alias "Cisconotebook" (voir aussi en LCD, la colonne de droite, en toute queue de liste de liens) Un nouvel outil qui fera ou non ses preuves à l'usage... (en anglais, via transnet)

15 août 2006

Même sans chercher beaucoup, on trouve toujours une liste épatante chez "Echololalie" ! "Echolalie" est bon pour la santé !

14 août 2006

Hier, dernier jour de l'expo "le Grand Repertoire" nous avons vu la machine désoeuvrée. Aujourd'hui, vous pouvez la voir fonctionner. On n'arrête plus le progrès !

Dimanche une lectrice rupestre
A jeté ma liquette
dans une crevasse de cristal

Pourquoi ? Parce que :

Le mot dit
Le mot ment
le mot Dimanche

Le mot lyre
Le mot trisse
Le mot lectrice

Le mot leste
Le mot rue
Le mot rupestre

Le mot quète
Le mot lit
Le mot liquette

Le mot lasse
Le mot grée
Le mot crevasse

(à la reine Mab)


08 août 2006

Un excellent diptyque sur "the house by the railroad" de Hopper chez "La boite à images" comme "Best Link du jour" (ou "Meilleur Lien of the day", nouvelle rubrique irrégulière). Ciscoblog est, comme vous le voyez, de retour. En pleine forme.