28 mai 2007

Vieux lieux pieux (...), 11



Après le 125, vient le 127. Pas à pas, immeuble "à" immeuble, nous avançons vers le boulevard "que nous laisserons". Le 127, qui confond les alignements de ses persiennes avec celles des immeubles suivants, héberge une boutique à gauche de la grande porte cochère carrée qui lui sert d'entrée et deux autres, à sa droite, qui, comme on le verra n'est étaient qu'une seule à l'origine. A gauche, donc, C'est l'opticien "Osiris" qui, on ne sait pas comment, semble avoir résisté à la franchisation et aux divers "Afflelou", "Grand Opitcal" et "Générale d'optique" qui se disputent, comme la télé nous l'apprend tous les jours, le juteux marché des lunettes. Malgré sa proximité du domicile familial, nous allions acheter nos lunettes ou les faire réparer chez un opticien de la rue Soufflot, un homme très grand et très gentil, aux cheveux gris, dont les propres lunettes témoignaient pour mes parents, à l'évidence, du savoir-faire, et qui avait du être recommandé à la famille par l'ophtalmologiste, le docteur Bernard (qui plus tard devint professeur) lui aussi lunetteux, en plus de sa petite moustache et de son nœud papillon consulté rue Médicis. Je suis porteur de lunettes depuis l'âge de huit ans, quand j'ai commencé à ne plus bien voir au tableau, même au premier rang. "Je suis myope et astigmate" : j'ai appris à dire ça très jeune, je me souviens de ces sentiments mitigés et étranges qui m'avaient envahi, entre la fierté et la honte, le jour où j'ai porté ma première paire en verres "incassables" (une grande nouveauté à l'époque) dont la monture épaisse, genre "sécurité sociale" dirait-on de nos jours, garantissait la solidité au regard de ma supposée turbulence enfantine. On m'avait donné aussi un bel étui en papier mâché, pour les ranger la nuit, posées, branches bien sagement croisées, sur le petit coussin que constituait ce si doux jersey de tissus toujours de couleur jaune qui sert à essuyer les verres et dont je ne me servais jamais préférant la mouchoirs, les pans de chemise, ou rien du tout, laissant les verres s'embrumer de poussière et du sel de la sueur ou des larmes, au fil des jours et que ma mère finissait, excédée, par m'arracher des yeux, les passer sous le robinet et les essuyer avec un Kleenex en râlant. Je redécouvrais soudain le monde. L'œil d'Osiris nous a contemplé, donc, toutes ces années depuis cette vitrine aux dominantes vertes et jaunes. La porte cochère du 127 est surmontée, toute fière, de la plaque bleue et verte qui nomme les rue de Paris : "Cinquième arrondissement. Boulevard Saint Michel". Je rappelle que nous ne sommes pas à un coin de rue. Il suffit de se retourner pour comprendre sa présence ici : c'est à ce niveau du boulevard que s'abouche la rue Michelet, quasiment une avenue, mais trop courte pour en porter le nom, large et aérée, qui relie le boulevard un peu au loin à la rue d'Assas (au-delà du "petit Luxembourg et de l'institut d'Archéologie, qui jouxte la fac de Pharmacie, bizarre et belle ziggourat de briques rouges) dont le cours, on l'a vu diverge lentement de celui du boulevard (mais on devrait dire "converge vers" puisqu' en réalité comme toutes les rues de Paris, il commence à la Seine) depuis (ou vers) l'avenue de l'Observatoire. Il faut que le piéton qui, venu de la rue d'Assas, ayant pris à gauche dans la rue Michelet et qui débouche ici puisse savoir que c'est sur le boulevard Saint Michel, c'est la moindre des choses. A l'autre bout, la rue d'Assas devrait lui rendre la politesse, mais je n'ai pas vérifié. Plantée là, entre deux platanes, une belle colonne Morris entièrement d'époque montre les affiches des derniers spectacles des derniers théâtres de Paris (il n'y en aura bientôt plus, et de colonnes Morris non plus). A droite de la porte cochère, on trouve d'abord "Copie Service", un magasin de reprographie ( "A petits prix, mémoires et thèses, couleur laser") comme il en existe beaucoup dans le quartier pour les thèses, mémoires et autres travaux universitaires (j'y ai récemment fait "reproduire" mon curriculum vitæ quand j'ai postulé à Vigneux : c'est sérieux et rapide.) "Copie service" est directement accolé à la "Pharmacie du Luxembourg". C'est en fait une seule et même boutique à l'origine, la Pharmacie. On l'a rapetissée en en vendant une partie. On le voit aux rondeurs des constructions, aux trois marches identiques qu'il faut gravir pour atteindre le seuil de chaque boutique. Les murs de la pharmacie sont recouverts de crépi gris souris tandis que ceux de la boutique de reprographie ont gardé les briques originelles mais recouvertes d'une couche de peinture couleur brique. La vitrine expose des pubs pour produits de beauté ("Dorée, adorée, de chez Bergas") ou les belles fesses fermes que ne manqueront pas de vous donner les "kits" d'amaigrissement à la mode ("804 : 8 jours, 0 difficulté, 4 kilos") Du plus ancien qu'il me souvienne, la "Pharmacie du Luxembourg" a toujours existé. Quand j'étais petit, je crois bien que le pharmacien me faisait peur : il était très laid et sévère ; il avait les cheveux coupés en brosse haute, les oreilles décollées et un très long nez. Il était toujours de mauvaise humeur, pas "commerçant" pour un sou, mais à l'époque, ce n'était pas encore trop grave, pour un pharmacien. Le derniers souvenirs que j'en ai est de lui avoir acheté, l'air faussement détaché, il y a au moins trente ans, sans qu'il sourcille d'un poil, une boite de préservatifs.

25 mai 2007

Pensée de la nuit N° 120 :"Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse" F.Nietzsche, in Corinne Reiner, "De l'accueil à la transition thérapeutique"
Le futur est plein d'avenir ! (via "AEIOU")




22 mai 2007

Je n'ai jamais pu écrire à la main. Vous vous souvenez ? Le crayon, les stylos, l'encre, la gomme, le papier, le buvard ? L 'encre bleue, noire, violette, sépia. Le papier, feuilles "volantes" ou cahiers, carnets ou blocs d'écriture, vierges, à lignes ou à petits carreaux, vélins, vergers, ordinaires ou autre Clairefontaine. J'ai tout essayé : stylos à bille et stylo "à plume", stylo à "plume" à réservoirs ou stylo à "plume" à cartouches. Rien n'y a fait. Pendant longtemps j'ai essayé les stylos de marques différentes, espérant dénicher la plume idéale, le "corps" qui tient bien dans la main, le "clic" plus ou moins distingué ou plus ou moins sensuel du capuchon, Waterman, Schaeffer, ou Parker et Mont blancs. Offerts aux anniversaires ou aux étrennes, aussitôt perdus après avoir montré leur imperfection. Achetés aussi, souvent très cher, dans le but auto-persuasif d'éviter de les perdre ou de les oublier, mais perdus tout de même (aucun n'a pu rester plus de quelques mois) avec pratiquement aucun regret. N'utilisant alors que les Bics à trois francs (un demi euro) ou les "Cristal" à deux (trente cinq centimes), les perdant tout autant et en achetant plusieurs par semaines. Décidant alors de les voler, ramassant sans vergogne tous ceux qui passaient à ma portée, connu comme le "dangereux voleur de stylos" et les perdant eux aussi encore et toujours. J'ai cru au miracle à l'apparition des premiers rollers, hybrides entres les billes et les plumes, mais j'ai vite déchanté car le problème, finalement, j’ai fini par me l’avouer, n'a jamais été un problème de "matériel". Ni de stylo, ni de papier. Pas que cette grave infirmité n'ait eu son origine dans je ne sais quelle "crampe de l'écrivain" chronique et répertoriée par la science neurologique. Pas que ce défaut inavouable ne m'ait jamais empêché de rédiger mes copies d'examens, remplir mes déclarations d'impôts, ciseler mes billets doux, ou envoyer mes cartes postales de vacances. Pas que je n'aime pas écrire, comme beaucoup de gens, qui s'en tiennent à une expression écrite paresseuse et minimale. Au contraire, j'adore. Je peux même dire que l'écriture tient une place essentielle dans ma vie et dans mon imaginaire, comme on s'en est peut-être aperçu en parcourant les pages qui précèdent et le nombre encore ignoré de moi, au moment ou ces mots s'inscrivent sur mon écran, de celles qui suivent. Je peux même dire et comme vous le savez déjà que je suis un véritable graphomane, un obsédé textuel, un scribouillard invétéré. Mais jusqu'à ces quelques dernières années il m'était tout simplement impossible d'écrire à la main, au moins durablement, ce qui est très étonnant quand on connaît le plaisir quasiment sensuel qu'éprouvent mes congénères à manier stylos, humer encre et lisser feuilles de papiers. Le pire est que j'éprouve moi-même ces plaisirs, mais que la cause ma difficulté à écrire "à la main" est encore plus forte que ceux-ci : je ne supporte pas les ratures. C'est tout simple, mais rédhibitoire. Alors que d'autres les chérissent, en jouissent, les dédoublent ou les triplent, raturant les ratures de leurs ratures, amoureux de leurs pages surchargées et presque illisibles et considérant que leurs biffures sont les égales de leur sang, de leur sueur, les scories de leurs efforts, les strates géologiques de leur pensée, l'archéologie de leur créativité, les traces émouvantes de leur "work in progress", je les abhorre et les ai en horreur. Les ratures me terrifient et surtout me paralysent. Elles me font perdre mes moyens. Pour moi, la page écrite doit être propre, nette. La rature est un lit défait sous les yeux d'un visiteur attendu, le truc dévoilé du tour de magie raté devant des enfants confiants, l'aveu d'un cheminement qui n'est que besogneux. "Mettre au propre" m'importe bien plus qu'enjoliver mes brouillons. Dans les temps obligés de l'écriture "à la main", je faisais une consommation insensée de papier : je n'ai jamais dit que je ne corrige pas, que je ne reprends pas. Il est clair que je ne prétends pas voir ma phrase apparaître toute faite sur le papier telle Minerve tout armée sur la cuisse de Jupiter. Je suis comme les autres, je bégaie, j’ai sur le bout de la langue, je cherche le mot juste et ne le trouve pas, j’ahane, je m’arrache les cheveux, je polis, je cisèle, donne un petit coup de pinceau par-ci, un petit coup d'archet par-là, je coupe, je retranche, j’ajoute, j’empile. Mais c'est à chaque fois sur le "propre". Une seule rature et me voici, comme par contrainte pathologique, obligé de recommencer toute la page. Deux ratures et je me perds, n'y comprends plus rien, ne m'y retrouve plus. Trois, j'arrête tout, c'est la Berezina et la retraite de russie. En plus que ça coûte cher en papier, c'est une infirmité, il n'y a pas d'autre mot. A la fin, même, il arrive que je renonce et quitte le texte, définitivement insatisfait. Quand la rature vous attache au texte, j'en connais qui publient des fac simile de leurs broullons huileux, la remise au net perpétuelle finit par vous le faire quitter. L'invention du traitement de texte a tout révolutionné. On dirait qu'elle a été faite rien que pour moi. Je peux à la fois corriger, recorriger (je viens de le faire, juste à l’instant, vous n’allez pas me croire, "en temps réel", avec délice et vous ne vous en n’êtes même pas aperçu) et écrire en un propre perpétuel, immaculé, faussement mais délicieusement vierge, un texte tout prêt à imprimer qui semble enfin tenir, qui n’échappera pas et n’ira pas se perdre dans les méandres des hésitations infinies. Dieu a créé le traitement de texte pour mon seul usage. Thanks God for MS Word. (repost & slightly rewrited)

21 mai 2007

Petits théorèmes et entrechats, 1




Deux choses que j'aime en secret et dont je ne parle jamais sur Ciscoblog ( c'est la mode, sur les blogs, ai-je-remarqué, de parler ce dont on ne parle d'habitude jamais) : les maths et la danse. Pour les maths, je vous rassure, je ne suis pas du tout matheux. Et pour la danse, je vous rassure aussi, à peine plus danseur : j'ai toujours été été raide comme un piquet et incapable de suivre la moindre mesure (malgré dix ans de piano). Mais j'aime la Danse et les Maths, peut être par dessus tout. J'ai une admiration sans borne pour les vrais matheux et les vrais danseurs. J'ai péniblement réussi un bac "Math Elem", mais uniquement grâce au français où j'ai obtenu une note que je préfère cacher par pudeur (j'ai eu 6 sur 20 en maths avec coeff 8, c'est dire). Pas que je n'aimais pas les maths : elles me faisaient peur, elles me paralysaient, me donnaient envie de rater, ce que je détestais. Je n'avais pourtant pas eu le courage de m'opposer aux injonctions paternelles qui me poussaient vers la Science alors que, par exemple, deux de mes brillants condisciples d'Henri IV, Alain F et François G. , bon en maths mais bons en tout, avaient obtenu de leur artisan maroquinier et professeur bourbakiste de pères respectifs de les laisser faire "Philo" puis hypokhagne et khagne au bout desquelles ils avaient intégré Normale Sup Lettres, excusez d'ailleurs du peu, et de belles agrégations. Pour ma part je n'ai réussi à faire céder le mien qu'après le bac et n'ai donc poursuivi ni en hypotaupe ni taupe la très peu brillante carrière d'ingénieur qui ne m'étais pas promise. L'année de terminale avait frisé la crise de nerf malgré les "petits cours" au moins bi-hebdomadaires de l'excellent monsieur T. Je m'en étais miraculeusement tiré avec la mention assez bien qui m'avait permis d'intégrer, proposition "plancher" des susdites injonctions, la section "C", la meilleure section du CPEM, (Cours Préparatoire aux Etudes Médicales et nom pas comme de nos jours PCEM, premier cycle d'Etudes Médicales) qui, comme je l'ai déjà peut être mentionné dans ces pages, permettait à ses élèves de sécher tous les cours, de passer toute la saison universitaire au jardin des plantes et au cinéma sans manquer d'être admis automatiquement en première année de médecine (c'était la seconde, mais à l'époque, en médecine, on commençait à la zéroième année (ça, c'est des maths...)) où les choses se corsaient à peine plus. Bref, c'est au moment où je les ai quittées soulagé que je me suis autorisé à aimer les maths. A la section "C" on ne faisait plus que les survoler et leur coefficient était minable par rapport à ceux de l'histologie ou de l'embryologie (qui est une science méconnue et tout à fait passionnante dont je garde un excellent et encore très vivace souvenir) et j'ai pu m'autoriser à rêver devant les pures beautés des décompositions en série de Fourier, de l'équation de Shrödinger, du calcul matriciel et des intégrales triples avant de les quitter définitivement pour les insertions sur la tête du cubitus et autres cycles de Krebs. Bref je restais un scientifique, mais en moins dur, avec des ailes de tout un chacun, qui ne m'empêchaient pas de marcher. Ainsi, au fil des ans, en m'approchant du côté littéraire sinon obscur de la force en médecine, de la psychiatrie et de ses mystères incertains, j'ai dérivé loin des "matières fondamentales" et des maths dures, avec une sorte de regret que j'ai encore gardé. C'est ce qu'on appelle la culture (ce qui reste quand on a tout oublié, disait l'autre) scientifique.

19 mai 2007

Pensée de la nuit N°119 : " C'est ainsi que chacun se disperse et se ramifie dans l'esprit d'autrui. C'est éphémère, bien sûr, ce n'est pas l'immortalité. Nous portons les morts en nous jusqu'à ce que nous mourions aussi, et, après, c'est nous qui sommes portés quelque temps, puis ceux qui nous ont portés tombent à leur tour et ainsi de suite jusqu'à d'inimaginables générations. Je me souviens d'Anna, notre fille Claire se souviendra d'Anna et de moi, puis Claire s'en ira et resterons ceux qui se souviendront d'elle, mais pas de nous, et ce sera là notre fin ultime. " John Banville. La Mer. Robert Laffond

17 mai 2007

Misère, misère ! Je m'aperçois que j'ai laissé passer presque une semaine après le cinquième anniversaire de Ciscoblog dont la première entrée a été publiée le 11 mai 2002. Bon anniversaire à tous les Ciscoblog ! Pour la peine, je vous inflige le repost (re-publication) de la première entrée de Ciscoblog, na !


"Tender", un "tender". Nom commun, masculin singulier. Qui emploie encore ce mot aujourd'hui ? Dans le livre de Marcel Cohen, "Faits. lectures courantes à l'usage des grand débutants" qui consiste en une suite de courts textes apparemment sans liens entre eux, mais qui, à la manière du puzzle perecien, dévoilent petit à petit la sensibilité, les souvenirs et la vie de leur auteur, et qui, à des année lumières du genre romanesque, pourraient ressembler à ce que je tente de faire modestement en ces pages, je lis le mot "tender". L'auteur est un homme de mon âge ou peut-être un peu plus vieux. Le mot apparaît dans le dernier fragment du livre. Marcel Cohen y décrit avec un grand bonheur d'écriture un souvenir de petit garçon qui se tient sur le pont de l'Europe, immortalisé comme chacun sait par un célèbre tableau de Claude Monet ou d'Edouard Manet, et qui se laisse envelopper avec griserie par la fumée des machines à vapeur qui passent sous le pont avant de gagner le large : "Les pistons lâchaient leur exhalaison d'huile chaude. Mêlée à la petite traînée de poussier arraché au tender, elle n'était perceptible qu'après coup, comme le sillage odorant d'un animal." Le texte joue subtilement sur l'analogie entre la bouffée de fumée brûlante que dégage le monstre métallique et une bouffée de souvenir associée à cette odeur complexe que Marcel Cohen décrit avec tant de précision. Il décrit en même temps l'émotion qui lui est immanquablement attachée. En l'occurrence, c'est le sentiment d'héroïsme, pour le petit garçon qu'il était, d'oser approcher de si près de tels monstres et de supporter leurs terrifiantes manifestations. On s'amuse de cet héroïsme puéril, mais surtout, on prend conscience, comme par la bande, de la disparition définitive des locomotives à vapeur. le texte induit à la fois exaltation jubilatoire et nostalgie irrémédiable. A un autre endroit du livre, Marcel Cohen écrit : "Alors que les être et les choses témoignaient sans relâche de sa présence au monde et qu'il lui semblait, jour après jour, apprécier un peu mieux son sillage parmi eux, un homme découvre que tout ne répète plus, désormais, que sa propre absence. Quand, et comment, cette inversion s'est-elle opérée ? Il serait bien incapable de le dire. Certes, si douloureux soit-il, et contre toute apparence, ce sentiment d'une perte est peut-être la preuve d'un regard plus aigu, auquel cas il n'avait à peu près rien vu jusque là, se dit-il. Et, à plus forte raison, comment aurait-il pu deviner ce qu'il expérimente maintenant tous les jours : que la beauté, alors même qu'on la touche, et déchirante comme un adieu et qu'un visage ami est parfois plus douloureux qu'une plaie ouverte. Cependant cette homme va, vient et se dépense sans compter." C'est ce genre de douleur que me fait subitement ressentir la lecture du mot "tender". D'abord parce que, pendant un fragment infime de temps, ne le comprenant pas, j'ai cru à une coquille ou une faute d'orthographe ("poussier" aurait pu me faire le même effet, mais j'avais lu "poussière" et c'est un mot plus technique, sinon plus littéraire) puis ensuite, le comprenant, au contraire, je me suis aperçu en un éclair qu'il ne faisait plus partie de mon vocabulaire courant, comme on dit, de mon vocabulaire intime, alors qu'il en avait objectivement fait partie, un jour certes lointain, et que, je me souviens parfaitement de moi, petit garçon, allongé sur le linoléum de ma chambre d'enfant, en train d'accrocher le tender, empli de "poussier" de grésil et de houille concassée, le charbon, parfaitement bien imité, au millième, à la locomotive à vapeur de mon train électrique H.O. dont le mécanisme des bielles, parfaitement reproduit, m'enchantait. L'évanouissement du mot "tender" qui est, rappelons-le, celui qui désigne le chariot accolé à la loco et qui transporte sa réserve de charbon, d'où Gabin, par exemple, tirait des pelletées frénétiques dans la "bête humaine" de Renoir, sa disparition non seulement de ma langue intime, mais aussi de la Langue, la langue quotidienne, dont je prends conscience au moment même où il fait irruption à nouveau et peut-être pour la dernière fois devant mes yeux, crée en moi une émotion qui n'est en rien comparable à ce que des jeunes gens nommeraient, plutôt à juste titre, nostalgie snobinarde de certains mots vieillots, archaïsants ou de tournures anciennes qui ont été souvent remplacés par d'autres à l'instar de "courtepointe" par "dessus de lit", voire "culotte" par "slip" et "auto" ou "automobile" par "voiture", etc. Sans parler bien entendu des différences entre ce que les linguistes appellent des "niveaux de langue" : populaire, courant, familier, argotique, écrit, littéraire, administratif etc. La disparition de "tender" de mon dictionnaire intime tient à la disparition réelle des tenders de l'univers des choses vivantes. C'est la mort d'un mot dont je ne me suis souvenu que de justesse, de mon vivant, plutôt par hasard, pour l'avoir lu dans un livre, bien après le mitant de mon âge, où les trains ne sont plus à vapeur depuis longtemps. Je prononce "Tender" à haute voix, pour moi-même, tout seul : l'émotion est la même, avec un sentiment d'étrangeté indéfinissable. Il me rattache à mon enfance et un certain passé du monde. Je demande à ma compagne si elle sait ce qu'est un "tender", elle me répond non. Elle semble se souvenir vaguement quand je lui parle des machines à vapeur et de charbon. Le mot est étranger à Nathan, aussi, qui n'a qu'une vague idée des locos à vapeur et même des trains électriques (ah bon, on jouait avec çà ?) Si j'interrogeais tout le monde à propos des tenders L'humanité se diviserait en deux : ceux qui se souviendraient du mot, me rassureraient sur la présence de mon passé, sinon celui du monde, et ceux à qui il ne dira rien du tout, nous rejetant, moi et ce monde, dans un passé révolu à tout jamais. L'étrangeté du mot, que je répète à haute voix, "tender", n'en est que plus forte. Existe-t-il, dans d'autres textes ou au fond de moi-même, d'autres mots semblables, enfouis, oubliés, et qui seraient empreints de cette même magie troublante, de cette beauté déchirante comme un adieu dont parle Cohen ? Je me promets de les relever bien précautionneusement s'ils viennent à ressurgir et d'en faire la collection, autant que faire se peut. "Tender". (repost)
Un haïku par bain, 48


Inverser les rôles :
Corps liquide et eau solide.
Plus rien qu'une empreinte.

16 mai 2007

Douze, 9


A un ou deux immeubles de l'atelier du peintre Zao Wu Ki, à peu près en face du douze, habitait le beau docteur M. aux boucles noires qui partageait un rez de chaussée donnant sur la rue avec sa compagne, une blonde délicate et timide danseuse américaine. C'était un généraliste dans la mouvance de Carpentier et du Syndicat de la Médecine Générale. Il ne se mêla vraiment jamais à la turbulente communauté d'en face, se cantonnant à ses marges et lignes de touche, toujours prêt à intervenir en cas de pépin ou de tacle trop appuyé. Il fut ainsi d'un efficace et discret secours à plusieurs moments critiques de cette histoire, notamment néphrétiques. Les filles, déjà nostaliques des tutus roses et des pointes de leur préadolescence, s'étaient remises à la danse,
d'ailleurs plutôt moderne que classique, entraînant parfois avec elles des compagnons aussi raides que peu doués mais décidés à les suivre vaille que vaille. Elles prenaient des leçons toute l'année près du Val de Grâce, dans le lointain cinquième arrondissement, à la "Scola Cantorum", rue Saint Jacques ou sur les parquets du gymnase de la Faculté des Sciences encore plus éloignée, quai Saint Bernard, et filaient l'été à Avignon aux master classes de Merce Cuningham et d'Alvin Nilkolaïs. La joyeuse Marcie, charmante newyorkaise plus vraie que nature, à peine plus âgée qu'elles, fut un de leurs professeurs. Elle créait des chorégraphies répétitives sur les musiques de Steve Reich et Phil Glass. Elle vivait avec un danseur californien chauve taciturne et ascétique, tout le contraire d'elle. Elle venait sans lui et sans façons le soir après dîner au cinquième gauche droite interroger les esprits frappeurs sur la table en sapin de la cuisine. A l'instar de son aîné et en quelque sorte modèle Henri Miller, elle faisait la navette entre la rue Raymond Losserand et le coin de la quarante deuxième rue, où, une ou deux années plus tard, nous la rencontrâmes, miraculeux et magnifique hasard, au beau milieu de la foule immense, qui remontait Broadway de l'alerte démarche et du pas si sûr qui était le motif même de sa danse.

13 mai 2007

MONTSOURIS (SOUS L'ORAGE)
Vieux lieux pieux (...), 10



Au 117, il y a encore du gaz à tous les étages comme le montre la petite plaque émaillée fixée au-dessus d'une porte à deux battants qui n'est pas cochère. Cet immeuble est le dernier, avant la rue du Val de Grâce à posséder quelques balcons en fer forgés. C'en est fini des beaux alignements hausmanniens. Les maisons, dans cette dernière partie du boulevard, deviennent plus simples. Il n'y a plus d'étage noble, pas plus que de chambres de bonnes. Les façades, modestes et sans fioriture, n'alignent plus que des rangées de persiennes grises, pas forcément disgracieuses, d'ailleurs. Au rez de chaussée du 119, deux boutiques côte à côte : MBK, marchand de scooters et de motos, anciennement Motobécanne qui réparait aussi nos vélos et un minuscule magasin de photocopie et reprographie en faillite depuis des années qui avait succédé, je crois, à un magasin de lingerie qui avait aussi fait faillite. Il est à louer. Le 119 est plus bas que les autres : il n'y a que quatre étages. Il est aussi plus étroit : aucun appartement ne dépasse les quatre pièces. A mon avis, c'est le plus petit immeuble de tout le boulevard. C'est tout ce qu'il y a à en dire, je crois bien (je pourrais, bien entendu traiter du 119 bien plus longuement, décrire, une fois passée la lourde porte à deux battants laquée de vert de vessie, dont le code d'ouverture actuel est le 7513, qui est changé à peu près tous les six mois mais qui a toujours été constitué d'enchaînement de chiffres impairs plutôt faciles à retenir : 1357 9753 etc., et qu'avant l'invention du digicode et son usage assez tardif chez nous, il fallait fermer et ouvrir avec une lourde clé qui déformait toujours nos poches ou sacs à main (je me souviens : on l'appelait la "clé d'en bas"), le long couloir carrelé qui ouvre tout au fond sur la porte de l'ancienne loge de la concierge (dont il me reste un souvenir de tout petit enfant : une odeur de pisse infecte, un accumulation monstrueuse d'objets en tout genre (dont ses chiens successifs morts empaillés alignés sur la cheminée ou posés sur la courtepointe élimée d'un lit tout boursouflé, vision d'horreur) dans un espace minuscule (même pour le petit enfant que j'étais) et une terrifiante sorcière, la concierge, qui essayant de me coincer pour me donner des bises édentées et qui m'offrait de faux bonbons acidulés empoisonnés que j'acceptais avec un sourire crispé (et que jamais ô grand jamais je n'aurai mangé)) achetée par mes parents à la copropriété, refaite à neuf, transformée en un coquet studio où a logé Mongrandpère jusqu'à sa mort à qui, vers l'âge de dix huit ans j'ai succédé pour environ cinq ans. Je pourrai décrire aussi la niche ménagée dans le mur droit du couloir manifestement destinée à contenir une statue qui n'est jamais venue et qu'elle attend encore, comme un reproche, après toutes ces années (ou alors, peut-être, a-t-elle été enlevée, il y a bien longtemps, avant même que mes parents ne vinssent habiter là), et la porte de la cour, au bout du couloir à gauche, après l'alignement des boites au lettres, vitrée, à deux battants qui a toujours mal fermée où on range les poubelles et qu'on partage avec le magasin de mobylettes qui y stocke les vieux pneus et les roues voilées, mais je ne le ferai pas parce qu' il aurait fallu que je le fasse pour tous les autres immeubles du boulevard dont j'ai déjà parlé et dont je n'ai décrit que l'extérieur). Le 121, lui, a cinq étages, un de plus, mais il lui manque aussi le toit en zinc percé des fenêtres des chambres de bonne, en forme de coque de bateau renversée qui caractérise tant les immeubles parisiens. Il abrite la Coopérative de l'Université Club qui montre dans ses vitrines gros livres de biologie, de médecine, codes civils et autres gros volumes de droit, choix de stéthoscopes et de marteaux à réflexes. J'ai cru pendant longtemps que ce magasin était réservé aux membres du club de "l'université"comme son nom l'indiquait et je n'y suis quasiment rentré que du jour où j'ai fait moi-même partie de ladite université. C'est une papeterie banale. Je n'y ai même pas acheté de stéthoscope car les réductions étaient plus intéressantes à la librairie qui jouxtait le CHU Pitié-Salpetrière, boulevard de l'hôpital, où j'ai fait mes études de médecine. Le 121 héberge aussi la librairie "Le Petit Prince" qui est la première boutique quand on sort du 119 sur le chemin de la rue du Val de grâce. C'est une sorte de librairie "Minerve" (celle dont j'ai déjà parlé plus haut) mais en plus petit. Elle est restée cependant, elle, une vraie librairie de livres anciens (qui couvrent les rayons de la petite boutique) et de vrais livres d'occasion typique du quartier latin où j'ai parfois trouvé mon bonheur. Je consulte encore longuement ses bacs en bois bien remplis chaque fois qu'une visite chez mes parents m'en donne le loisir. Il n'y a pas si longtemps encore, j'y ai fait l'acquisition de livres d'architecture ou de photographie assez luxueux que je n'aurais jamais osé acheter neufs. La librairie est encore tenue par deux sœurs (dans mon enfance, elle l'était par leur mère), un tout petit peu plus âgées que moi, avec qui, curieusement, je n'ai pas du échanger plus de dix mots en cinquante ans, probablement parce qu'elles ne sont pas très bavardes ni accueillantes ou qu'elle ne me considère pas comme un très bon client, sur la durée, vu les heures innombrables passées à consulter les livres dans les bacs sans les acheter plus d'un fois sur dix ou quinze (voire sur vingt ou trente). Je suis pourtant, comme chacun sait, un grand acheteur de livres, neuf de préférence, il est vrai. Mais je crois que c'est la proximité même de la boutique du domicile familial qui ôtait définitivement son caractère aventureux aux éventuelles acquisitions que je préférais faire rue de l'Odéon, rue Mazarine ou même Monsieur le Prince. Le 123 n'est manifestement pas un immeuble haussmannien, mais pas à la manière du 119, qui est sans style comme je l'ai déjà dit, il affirme, lui sa relative nouveauté. L'architecture en est assez pure, et sa relative élégance vient peut-être de l'absence de persiennes aux fenêtres. En tout cas, il a retrouvé ses six étages et son toit en zinc. Le numéro 123 est rappelé deux fois sur des plaques de marbre qui surmontent la vitrine de l'école de podologie qui en occupe le rez de chaussée. C'est un local tout blanc, bien visible à travers une vitrine qu'aucun voile n'est jamais venu masquer au regard du passant pour bien montrer qu'on ne s'y est jamais livré à autre chose que la podologie, rien que la podologie et en tout cas pas à je ne sais quelle activité illicite à laquelle nous ferait penser immanquablement une vitrine opaque. Je peux d'ailleurs en témoigner, moi qui suis passé des milliers de fois devant : je jure que je n'y ai jamais vu rien d'autre que des clients sagement alignés sur des sièges surélevés, comme ceux des cireurs de chaussures, mais à l'allure beaucoup plus médicale, aux pieds desquels s'affairaient des élèves et des professeurs en blouse blanche. Mais comme l'activité à laquelle ils se livrent touche à l'intimité, car il existe une intimité des pieds, je n'ai jamais vu personne, pas plus que moi-même, stationner ne serait-ce qu'un instant devant la vitrine translucide et observer les opérants se livrer à leur ingrat mais ô combien bienfaisant exercice. Il y a cette sorte d'impudeur, cette" exposition "honnête" d'une activité qui passe souvent pour peu ragoûtante, il faut bien le dire, sa tentative à la fois d'honorabilité et de publicité ("si vous avez mal aux pieds, ne vous résignez pas dans votre malheur, il existe bel et bien un moyen de vous soulager que vous apportera notre honorable profession") et notre gêne, à nous passants, qui baguenaudons, qui pensons que les vitrines sont faites pour exposer sous leurs formes les plus séductrices les objets de nos désirs et non les "oignons", les allus valgus, ou autres cors au pieds de nos prochains. Nous allons bientôt nous rendre, selon notre progression non pas inexorable, mais décidée et tranquille, au prochain numéro du boulevard qui sera, si vous me suivez bien, ce dont je ne doute pas et n'ai jamais douté, le 125. Ce n'est pas du tout que le 125 boulevard Saint Michel soit un numéro remarquable, bien au contraire ou presque, enfin, peu importe, mais c'est qu'il faut nous pénétrer, même si l'idée est un peu forte, que nous arrivons à dix immeubles (puisque s'agissant des numéros impairs, chaque immeuble n'utilise qu'un chiffre sur deux de la suite arithmétique naturelle) de la fin de notre voyage pourtant modestement intitulé "Tentative d'épuisement sentimental de description du boulevard Saint Michel" ; il faut donc nous résoudre à être bientôt sevré de notre boulevard Saint Michel quasi quotidien et en quelque sorte nous y préparer. Le sentiment n'a pas fait défaut, je crois. Mais c'est "la tentative d'épuisement" en elle même qui a posé problème, comme je m'en étais douté à l'avance : la tentative est, bien entendu, manquée, doublement manquée. Je n'ai pas épuisé le boulevard Saint Michel. (pour faire moins poétique, plus prosaïque et moins pérecien si vous voulez, je n'ai pas atteint l'exhaustivité souhaitée) Il y a un échec qu'on qualifiera d'interne, dont je suis l'origine ( échec interne, qui lui-même, pour être le plus complet possible, se dédouble encore une fois, on va y venir) et un échec externe qui tient au boulevard Saint Michel lui même (la symétrie voulant alors que cet échec la se dédouble aussi, on va y venir aussi). Le premier échec est donc le mien, celui de ma mémoire. Dieu sait si j'ai passé de longs moments, en dépit des notes détaillées prises un jour de juillet (en une seule fois) sur un carnet Clairefontaine, les yeux au plafond, dans un effort (invisible) de remémoration le plus souvent agréable mais parfois un peu angoissant ( Mais à quel numéro se situait le salon de thé "Au Croissant d'Or et depuis quand a-t-il disparu ?) Les résultats sont incomplets. Aurait-il fallu encore plus de séances d'yeux au plafond ? Ce n'est pas sûr. L'échec, ensuite, c'est celui de mon écriture (je ne suis pas assez présomptueux pour prétendre que c'est celui de l'écriture en général, mais j'aimerais bien…) Le défi (lancé un jour par Perec) de la "tentative d'épuisement" est particulièrement difficile à relever pour un graphomane amateur comme moi (mais "graphomane amateur" est très certainement un pléonasme) tant en ce qui concerne la technique pure (les mots manquent toujours…) que ce qui concerne l'endurance (je n'ai pas décrit les trottoirs, ni certaines formes architecturales détaillées, ni les pierres ni les crépis, ni les arbres, par exemple, dont je ne pourrais pas affirmer, à l'instant où je frappe ces lignes que ce sont tous des platanes) ni en ce qui concerne l'éthique (ne pas caler, ne pas tricher, ne pas utiliser de raccourcis, bref, respecter la contrainte). Mais finalement, et je ne dis pas ça pour tenter de minimiser mes faiblesses, c'est le boulevard Saint Michel, en lui même qui se révèle indescriptible, le bougre, le cher bougre, car il ne se laisse pas enfermer dans un carnet Clairefontaine. Il se tortille, il se débat, il vous glisse entre les doigts, il coule comme un fleuve dans lequel on ne se baigne pas deux fois, il mène sa vie, pas du tout fatigué, il se fiche bien de ma tentative de l'épuiser. Il change d'aspect au moins deux fois : une fois au cours de la journée (il n'est pas le même le matin, l'après midi ou le soir), une autre fois, tous les jours et particulièrement dans le laps de temps compris entre celui où j'ai commencé ma description et celui où je l'achève (me résigne à l'achever.. ) : des commerces ont déjà changé d'enseigne, des inscriptions ont disparu, d'autres ont été ajoutées. Des devantures ont été repeintes ou refaites, des travaux de ravalement ont été entrepris, masquant certaines façades, etc. Il faudrait peut-être rédiger des "Suppléments à la Tentative d'épuisement sentimental du boulevard Saint Michel "réguliers (annuels ? quinquennaux ?) pour, à la fois, rendre compte de l'instabilité foncière de ce diable de boulevard et mettre en paix ma conscience littéraire. Je vais y songer. En attendant, prenons notre élan pour franchir les quelques dizaines de mètres qui nous séparent encore de la fin, et, pour commencer, revenons au 125, qui précède cette digression (si on peut dire, car en réalité il ne précède que le 127 car il ne peut pas faire autrement). Le 125 , donc, abrite l'hôtel des Mines qui tire sont nom de la proximité de l'école du même nom et non pas des mines de crayon vendus dans les papeteries voisines. C'est un hôtel de bon aloi, pourrait-on dire, ce n'est pas un hôtel louche ni un hôtel borgne (on se demanderait d'ailleurs ce qu'un tel hôtel viendrait faire dans ce quartier). Sa façade est recouverte d'un élégant crépi couleur sable et une série de petits projecteurs, à hauteur du premier étage, en illumine une partie, même le jour, non sans prétention, pour imiter le Crillon ou le Ritz. Nous ne distinguons pourtant que deux étoiles "NN" à la suite du "H" gravé sur une plaque de marbre située à gauche de l'entrée où ne manque ni marbre ni lanternons tarabiscotés. La porte vitrée, de style Art Nouveau sûrement pas d'époque, est tout de même assez jolie. A travers la vitrine on aperçoit un petit salon cossu, ou les clients doivent prendre leur petit déjeuner, mais nous sommes l'après midi et ce n'est pas encore l'heure du thé : il est vide. Dans le temps c'était un hôtel pas vraiment miteux, mais tout simple, qui abritait des étudiants étrangers ou bien des américains à Paris alcooliques qui n'ennuyaient personne. Paris se mondialise, s'uniformise, se rend conforme à toutes les capitales du monde, le boulevard Saint Michel et l'hôtel des Mines aussi. Il me revient ce quatrain de Jacques Roubaud, tiré du recueil "La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains" que je citai déjà plus haut dans ces pages : "Le Paris où nous marchons
N'est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flammes
Vers celui que nous laisserons"

08 mai 2007



Une photo de René Maltête (via "La Boite à Images")

Oublier, ça sert à passer à autre chose. Sans oubli on ne pourrait pas vivre. Figé par l'hypermnésie, on resterait pris dans la banquise des souvenirs infinis. On ne pourrait plus tailler sa route vers le futur, même à une seconde de là. On resterait enchaîné à un passé immobile et à un présent qui n'advient jamais. On n'aurait même pas d'âme, on ne serait rien qu'une chose. Pour une fois, je me souviens de ce que j'ai oublié. J'ai fait une sorte d'effort pour retenir ce qui s'enfuyait à tire d'ailes, pour sauver quelques débris de ce torrent qui emporte tout sur son passage. Un nom m'echappe, ça m'arrive de plus en plus souvent, après un quart d'heure, voire moins j'en ai peur, je ne me souviens même plus de ce qui m'a échappé. Je me souviens juste vaguement que j'avais oublié quelque chose mais quoi ? Je me mets à chercher, vaguement angoissé. De qui diable est-ce que je cherchais le nom ? Et puis j'oublie, justement. J'oublie même que je cherche. Quelque chose d'autre, n'importe quoi qui me passe par la tête, ou bien le choc de la réalité toute nue, un évenement du temps, un simple accident, qui me détourne de l'angoisse, du souvenir - de l'oubli du souvenir et du souvenir de l'oubli - et me force à avancer. Mais là, maintenant, je me souviens. Je me souviens de ce que j'avais oublié. La banquise s'avance comme une grande place bègue. Par où cela a-t-il commencé ? En nageant contre le courant, vers la chute qui gronde à gros bouillons, je ramène sur la berge ces quelques restes du naufrage. Je rêvasse devant un match de foot à la télé pas très passionnant. Je me suis mis à l'aise, c'est à dire que je suis presque dans le plus simple appareil. Des parties de mon corps - il faut m'imaginer avachi sur mon canapé tel Omer Simpson devant un match des Lakers - mains, avant bras, cuisses, pieds, s'interposent, en gros plans aléatoires, au devant du flux lent et chaotique des images, entre mes yeux et l'écran. Sans que je puisse maintenant en donner l'ordre exact, mes pensées balaient alors un peu au hasard l'axe des images qu'évoque en moi le mot "corps", car, pendant qu'on pense les mots se font images et les images se font mots, alternativement. Je passe ainsi du "sport" à la "morgue", de la "peinture" à la "chirurgie". Les odeurs entrent dans la danse (ce qu'on ne voit pas, dans les images de morgue ou d'opération, au cinéma se sont les odeurs, et pour cause). Un étal de boucher ( de tripier) soutient un écorché vif (un gros tas d'abats). J'entrevois un instant mes propres viscères, chauds, humides, étincelants. J'ai alors la certitude que ces images, que je vois si nettement, je les ai lues, un jour, dans un livre. Je me souviens très bien du livre et de sa couverture jaune. Il porte pour titre : Le cousin de " ". Mais je ne me souviens plus de " ". Les associations d'idées, fluides jusque là, papillonnant librement, se mettent soudain à la file indienne comme des prisonniers. Le fleuve tranquille se change en chute vertigineuse. Impossible de me souvenir du nom de " ". A partir de là, mes pensées n'ont plus qu'un seul sens : me souvenir du nom de " ". Le livre raconte la vie du cousin de " " et ne parle pratiquement pas de " ". Mais ils ont le même nom, évidemment. " " est un peintre du XVIII° siècle célèbre pou ses dessins, des dessins parfois un peu licencieux. L'un d'entre eux porte "l'Escarpolette " pour titre. Dans une nature luxuriante, deux hommes cachés dans les fourrés poussent une jeune fille sur une balançoire. L'un des deux a une vue imprenable mais aléatoire sur les dessous de la belle, découverts au petit bonheur sous les plis mouvants de la robe de taffetas rose. Je me souviens d'avoir visité avec A. une expo des dessins de " " au Grand Palais, juste avant sa fermeture. A est morte maintenant. Le cousin de " " a fondé, comme nous l'apprend le livre, l'école vétérinaire de Maison Alfort. C'est un naturaliste de génie, roi de la dissection et des pièces anatomiques. Il embaume des écorchés, animaux et humains. Il donne à ces morts les apparences de la vie. Il les "installe", comme on dirait aujourd'hui, dans des attitudes quotidiennes, disséquant non seulement les corps, mais les gestes, les attitudes. Ses morts sont criants de vie. Tout cela je m'en souviens parfaitement ou plutôt je ne m'en souviens même pas, je le sais. Mais je ne me souviens toujours pas du nom de " ". Je veux relancer la machine des associations. Je cherche à me souvenir du nom de peintres célèbres, espérant ainsi tromper l'oubli, le prendre à revers, pour ainsi dire. C'est une tactique qui me réussit souvent. Mais je suis pris à mon propre piège, durant quelques atroces secondes j'oublie aussi, en "sus" pour ainsi dire, celui de l'auteur de mon tableau préféré "La Diseuse de Bonne Aventure" (qui s'appelait Michelangelo Merisi de son vrai nom, qui a terminé assassiné sur une plage, qui a vecu un moment à Malte, qui a peint Bacchus enfant, la Mort de la Vierge et surtout La vocation de Saint Mathieu, mon autre tableau préféré). Je parcours mentalement les pages des monographies et les salle du Louvre à la vitesse de la lumière. J'ai peur d'avoir oublié les noms de tous les peintres. Le nom de Picasso clignote bêtement par dessus tout ça avec l'effroi de son dernier autoportrait. Le nom de Poussin, Nicolas, est bien là (je ne l'apprécie guerre, avec ses deux éphèbes discutant par dessus une tombe) mais plus celui de "?", auteur d'une autre version de "La diseuse de bonne aventure" et du "Tricheur à l'As de Carreau" et qui a peint aussi Marie Madeleine à la lueur d'une bougie. Voilà que j'ai oublié son nom à lui aussi, "?" (il me semble d'ailleurs que ce n'est pas la première fois. Je me mets à chercher tous les noms à la fois. Tout à fait illogiquement, le nom du Caravage me revient d'un seul coup, comme par enchantement, soufflé par je ne sais quel bon génie ! Ouf ! Un de casé. Mais de " " et de "?" (ça fait deux maintenant) toujours point. "?" n'est-il pas celui qui peignait encore à quatre vingt ans des natures mortes sublimes une visière sur la tête, non, celui là c'est Chardin, mais il porte comme lui un nom tout simple. Plusieurs fois, J'ai sur le bout de la langue le nom de " ". "Le Nom sur le Bout de la Langue, c'est un conte de Pascal Quignard dont l'édition de poche porte justement sur la couverture un détail d'un tableau de "?" (une chandelle). Outre Quignard Du coup, le nom de Pierre Guyotat me vient à la place de " ", probablement là aussi à cause d'A. (elle a vécu quelque temps avec lui, dans sa jeunesse). Rien à voir. J'abandonne la piste. J'en emprunte une autre : le nom d'une infirmière avec qui j'ai travaillé au CMP de Vigneux, Elisabeth G. fausse piste encore, à cause du nom du chef de service à qui j'ai succédé : D. Chardin ! (un arrière petit cousin de Theillard de), qui connaissait bien A., d'ailleurs. Cet acharnement irrationnel, cette manière de mettre en jeu toute sa vie, toute sa force pour un simple nom, pour presque rien (car en deça du nom, il n'y a réellement plus rien), ce qui nous fait y renoncer, et du coup accepter l'oubli, c'est le soudain constat que ça n'a aucune importance, que le simple fait de se souvenir d'un nom n'ajoutera strictement rien à notre destin. C'est un onstat de vanité. De nos jours il existe pourtant un remède souverain contre la maladie du nom sur le bout de la langue. Google. Google est une mémoire de secours, un mémoire véritablement portative. Il suffit de taper escarpolette, par exemple, dans Google pour retrouver presque instantanément le nom de " ". Je change donc de pièce et me dirige, résigné, vers l'ordinateur. Comme la chèvre de Mr Seguin, je cesse de lutter. Mais miracle, c'est au moment même où je m'apprête à entrer escarpolette, à renonçer, que je me souviens du nom du cousin de Fragonard ! Fra - go - nard ! Et je frappe ces mots, là maintenant, en temps réel, mercredi 2 mai 2007 à zéro heures trente où j'allais me laisser manger par Google deux lignes plus haut. Le nom de Fragonard prend des allures de coupe d'Europe de football, d'étendard glorieux, de Jackpot et de "V" de la victoire. Du même coup et sans du tout y penser, le nom de "?", Georges de la Tour me revient lui aussi instantanément comme la cerise sur le gâteau. Au bas de la chute, une grande piscine, puis à nouveau le fleuve tranquille. Je vérifie que je me souviens bien de Bernadette Lafond et d'Henri Gaudin. Je songe à ouvrir une nouvelle rubrique dans CISCOBLOG qui s'intitulera " Le nom sur le bout de la langue ". Les sujets ne manqueront pas. Maintenant j'ai vraiment envie de dormir.

03 mai 2007

Vieux lieux pieux (...), 9


Le 115 est lui, un immeuble en très mauvais état, à la façade de couleur verdâtre, mais il a connu quelque splendeur. Si on prend la peine de traverser le boulevard, sur le trottoir d'en face, pour l'observer tout entier plus facilement, on s'aperçoit que les deux derniers étages sont en partie occupés par un atelier d'artiste et sa verrière verticale. Les ateliers d'artiste, ça fait toujours rêver. C'est le Paris de cinéma, celui de Vicente Minnelli, de Gene Kelly et d'un "Américain à Paris". On se prend à envier Gérard Philippe dans le rôle de l'artiste maudit de "Montparnasse 21" On évoque la "Bohème" de Puccini et l'"Oeuvre" de Zola. C’est presque un proverbe, une idée reçue à la Bouvard et Pecuchet : qui voit un atelier d'artiste, rêve toujours d'habiter là. Pour un peu on se mettrait à la barbouille ! Mais le boulevard Saint Michel n'est pas très propice à ces chromos qui correspondent mieux à des hauteurs plus touristiques, Montmartre, Montparnasse, Montagne Sainte Geneviève ou bien alors aux quais de la Seine. Nous dirons que notre atelier aurait plutôt appartenu à la maîtresse d'un notaire ou à un riche fils de rentier célibataire (ruiné à présent, c'est sûr) . Le rez de chaussée est occupé par la "Papeterie 115" où l'artiste peintre qui n'a jamais habité là n'est jamais venu se fournir en format raisin. La boutique est tenue de toute éternité par une tante, femme au visage carré et aux yeux bleus délavés qui a vieilli sur pied tout le temps que ses longs cheveux raides ont mis pour virer du blond au gris terne, et son neveu, un vieux jeune homme un peu bossu, un peu boiteux, paraissant l'âge qu'on lui voit aujourd'hui depuis plus de quarante cinq ans. La femme s'appelait la "Blonde" et l'homme, plus jeune qu'elle, le "neveu de la blonde" ou simplement le "neveu". La tante ne s'est jamais mariée, n'a jamais bougé de là et le neveu non plus. A croire qu'ils se suffisaient l'un à l'autre ou qu'ils n'étaient pas réellement tante et neveu. C'est toujours resté un mystère pour moi. La tante a été un moment amie avec ma mère, elle est même partie aux sports d'hiver avec la bande de copains dont faisaient partie mes parents et a eu une aventure avec l'un d'entre eux qui s'est probablement mal terminée puisque, après, ma mère et elle ne se sont quasiment plus jamais parlé. La papeterie sent l'encre et le vieux papier. Elle est toujours bien achalandée et expose sur le trottoir un choix impressionnant de cartes postales touristiques et humoristiques. On y trouve des Mont-blancs et des Stypens, des calculatrices, des agendas, des cahiers Clairefontaine de tous formats (à spirale ou non, à petit carreaux ou à lignes, cent pages ou deux cent pages) et toutes les fournitures scolaires et les gadgets dont nous avons eu besoin notre scolarité durant puisque nous habitions à six mètres et qu'il n'y avait que trois étages à descendre.



Le 115 est définitivement un immeuble délabré. La façade, recouverte d'un mauvais crépi blanc tirant insensiblement vers le gris est sale et triste. Il semble maintenant totalement abandonné, à tous les étages. Il n'y a pas de rideaux aux fenêtres, sauf au deuxième, celle du milieu, un rideau simple à demi ouvert, retenu par une embrase bricolée dans le même voile bon marché. La papeterie a fermé cette année. Le neveu a vendu. "Il a vendu" : mes parents utilisaient ce verbe à l'intransitif. Expression particulièrement sinistre, "Vendre", qui était toute leur vie, prenait alors des allures d'arrêt de mort. Derrière le mot se dissimulaient celles dont il ne fallait pas prononcer le nom, sombres faillites ou tristes retraites. C'était "plier boutique", "lever le camp", "reprendre la route de l'exil", sans même peut-être en avoir tiré de quoi rembourser les sempiternelles traites. Ils hochaient gravement la tête. Si peu chrétiens qu'ils étaient, ils seraient aller jusqu'à faire un signe de croix en guise de conjuration. Même encore maintenant je trouve les boutiques vides d'une tristesse infinie. La tante, la blonde, est morte il y a deux ans. On ne voyait déjà plus que le neveu, seul dans sa boutique vêtu de son éternel pull over gris à cotes. Déjà vouté sinon bossu quand nous étions petits, je le crois légèrement plus âgé que moi, il s'est franchement affaissé au fil du temps. Il y a quelques semaines (je savais qu'il allait "vendre" (par ma mère, qui est au courant de tout)) je suis entré dans la boutique pour acheter je ne sais quoi, un gomme ou un cahier, exactement comme il y a trente ans, quand, en plus d'être voisin, étudiant que j'étais, j'étais un "bon client". Le neveu m'avait servi comme si de rien n'avait été, toujours aussi commercial, professionnel et gris. Pas un mot d'adieu, ni même de reproche. Nous nous connaissions depuis quanrante cinq ans et n'avions jamais échangé plus que trois mots. Nous savions l'un et l'autre que nous ne nous reverrions plus jamais. C'est de toutes ces petites ruptures anodines que nous finissons chacun par disparaître.