30 novembre 2007

Minigraphies, 6


C'est un grand gars un peu dégingandé, à la tignasse argentée, à la moustache tombante et aux beaux yeux bleus très doux. Il n'a pas l'accent des cités mais bien celui des banlieues. S'il était plus jeune ce serait une sorte de ziva, mais comme il tourne plutôt autour de la cinquantaine, il parle avec l'accent de Raymond Bussière ou celui de Mouloudji. Son nom signifie "nuage"en polonais, bonjour monsieur Nuage! Mais il est né à Montgeron, non loin du célèbre café le "Reveil Matin" qui vit un beau matin le départ du premier Tour de France. Il a toujours habité là. Il travaille à la mairie. On dira qu'il est cantonnier. Il vient souvent me voir en habit vert fluo pareil à celui des éboueurs, avec des cataphotes partout, quand nos rendez vous tombent sur une pause. Il faut dire qu'il en jette dans le petit couloir qui sert de salle d'attente. Il est confiant et sans façon, presque familier. Ses parents sont arrivés en France un peu avant la guerre. Le frère et la soeur sont nés à la fin de la guerre, lui dans les années cinquante. Il est le petit dernier. Il est resté vivre avec la maman quand son frère et sa soeur l'ont quittée pour se marier. Le papa était mort depuis longtemps. La maman n'a jamais bien parlé le français, elle me fait toujours passer le bonjour par son fils "vous avez le bonjour de Mamoushka", plus encore depuis qu'il lui a appris que nonobstant mon nom allemand je suis moi aussi d'origine polonaise. Elle ne sort quasiment jamais de chez elle. Elle est pleine de rhumatismes, elle a les jambes comme des poteaux. J'ai rencontré monsieur Nuage un jour où il avait tout cassé chez lui. Ce n'était pas la première fois. Il boit tous les jours. Il n'a pas du tout le vin gai. Surtout quand il a du vague à l'âme, qu'il n'a même plus envie de manger de se lever ou de se laver, quand il passe ses journées au lit les yeux au plafond et les bouteilles tout autour. Cela peut durer des semaines entières. Le frère et la soeur, très occupés par leur métiers leurs enfants et leurs familles se demandent ce que fait la médecine nom de dieu, donnent des coups de fils au CMP, desespèrent d'avoir à s'occuper comme ça du petit dernier en plus de leur mère impotente avec tout le travail qu'ils ont. La maman, elle ferme les yeux sur tout ça parce qu'elle ne pourrait surtout pas se passer de la présence de son fils monsieur Nuage qui, sans lui servir à grand chose, il ne fait même pas les courses, l'entoure de toute la tendresse et de l'affection dont un petit dernier est capable. Au fond ils vivent en autarcie affective. Qu'on les abandonne, mais qu'on ne les sépare pas. Un beau jour, sans méchanceté, il n'en a après personne, il finit par prendre la table et la jeter contre le mur. Il faut le faire enfermer pour qu'il arrête de boire malgré la maman désolée. C'est déjà arrivé plusieurs fois. Au bout de trois ou quatre jours il est remis à l'endroit. Nous savons bien, lui et moi que ce n'est pas une question d'alcool éthylique, que c'est à la fois plus simple et plus grave, cette tristesse du fond du temps. Il supporte très bien le sevrage. Il n'a jamais cessé d'être doux et calme, malgré le coup de folie. Il n'y a qu'à le laisser retourner chez la maman qui l'accueille les bras ouverts et lui fait la fête, au grand dam du frère et de la soeur. Ils voudraient qu'on l'enferme toute sa vie. Ca lui fait tout de même un petit peu peur. Il ne boit plus pendant plusieurs mois, ou du moins beaucoup beaucoup moins, se remet au travail, au jardin, à la culture des topinambours qui sont, c'est lui qui me l'a appris, de grands tournesols de plus de deux mètres de hauts et qui envahissent son jardin depuis toujours, se remet au fouilli du garage qui date de son papa qui gardait tout, à la pêche à la ligne, à sa petite vie de solitaire avec la maman sur son fauteuil dans son salon. Il revient me voir, les entretiens sont un plaisir. Il m'apporte des graines pour mon jardin, des chocolats de la part de Mamoushka qui me passe toujours bien le bonjour. Et puis un jour elle tombe malade. elle est hospitalisée. Il va tous les jours à l'hôpital, en costume d'éboueur vert fluo et des cataphotes partout. Je suis étonné parcequ'il tient le coup, qu'il ne se remet pas à boire. Cela dure comme ça plusieurs mois. Un jour il vient me voir. Il est triste mais fataliste. Elle a beaucoup baissé. Il ne se fait pas d'illusion. Deux ou trois jours après on m'apprend qu'il s'est tiré deux balles dans la tête. Il croyait avoir raté la première, il avait encore eu le temps de recharger le fusil, de le poser sur la table et de tirer le deuxième coup. Il est à l'hôpital en neurochirurgie. il s'en sort sans aucune sequelle. Un vrai miracle. Cela arrive parfois. Les balles n'ont touché aucune zone "parlante". Après ça on ne le laisse pas sortir. Surtout pas le frère et la soeur. Il passe de longs mois dans le service à se remettre. Il raconte son suicide raté avec humour. Il se traite de maladroit. Il en rit tout seul. "Deux balles, vous vous rendez compte! et je me suis raté. Quel godiche tout de même!" La maman finit par mourir à l'hôpital, il va à l'enterrement avec son frère et sa soeur quoi désormais le regardent avec le respect qu'on doit aux miraculés. A l'heure qu'il est, il fait des aller et retours entre l'hôpital et chez lui. Il a rendu le costume fluo à cataphotes à la mairie. Il ne travaille plus mais continue de cultiver les topinambours. Je pense à lui parce que c'est la saison de les récolter. Salut, monsieur Nuage !

25 novembre 2007

Je viens de passer un peu plus d'une heure, sur ce délicieux blog, dans tous les sens du terme, qui m'a, en outre, fait revenir mille petites madeleines, si j'ose dire (cliquez ici pour un peu de dépaysement et beaucoup de nostalgie...)

23 novembre 2007

26 quatrains d'autoroute, 5


Ce matin
La blondine
Elle taquine
Mon tétin

19 novembre 2007

Nous, les Rothivores, après que nous nous fussions jetés comme des morts de faim sur la pitance que nous avions tant attendue, l'emportant au creux de nos bras serrés tel le trésor inestimable qu'aucun n'eut pu nous le contester sans que nous n'ayons poussé fort grognements, aboiements, ou mieux beuglements et barrissements dissuasifs, nous nous sommes retirés, à reculons, jetant partout des regards, extasiés et tout tremblant, poussant de ridicules petits cris de joie et d'impatience, dans nos cavernes, nos tanières, nos terriers, nos tours d'ivoire ou de guet, dans nos cellules, nos repaires, nos bauges, nos abris et cabinets d'aisance et nous sommes calés dans nos fauteuils voltaires, lits douillets, coussins amoncelés, encoignures de fenêtres, vécés, tables de travail, prairies fleuries, tas de paille odorante et autres épais tapis persans propices à la lecture allongée, nous sommes soigneusement enfermés, calfeutrés, avons poussé gros rochers devant l'entrée, tourné de lourds verrous, fermé les judas et les oeilletons, mis les scellés, avons affiché pancartes et écriteaux "Occupé", "Ne Pas Déranger" "En Conférence", avons chaussé nos meilleurs lunettes à monture d'or et avons commencé de nous repaitre, coupés du monde, retranchés, de la substantifique prose sans laquelle le monde et la vie ne seraient pas tout à fait ce qu'ils sont.

18 novembre 2007

Chouette, le numero 6 de Purpose est arrivé !

17 novembre 2007

Un haïku par bain, 59


La pomme de douche
Crache, cobra convulsif,
Sitôt qu'on la lache

16 novembre 2007

Minigraphies, 5


On m'a annoncé "un état maniaque". La mère et la fille attendent dans le troisième box. La mère est assise sur un petit tabouret. C'est une toute petite femme au regard doux. La fille est allongée sur le brancard. Elles ont l'air aussi tranquille l'une que l'autre. Elles ont l'air bien ensemble. La mère est encore une jeune femme, la quarantaine, coiffeuse. La fille a 21 ans, elle est en licence de maths à la fac, elle travaille dans l'animation pour payer ses études. Je m'en voudrais presque de troubler leur tête à tête. La mère explique doucement que la fille ne dort plus depuis plusieurs nuits. Elle fait absolument n'importe quoi, elle chante, elle danse, elle fait la fête et tente d'y entrainer tout le monde, la famille, la petite sœur, le copain. La fille la laisse parler, toute blonde toute menue toute jolie, elle prend sur elle, elle tente de se contrôler mais ça part tout d'un coup : "Allez on se dépêche, je n'ai pas que ça à faire moi, faites ce que vous voulez mais faites-le, vite ! A huit heures moi je suis partie, je vous préviens ! Rester à l'hôpital ? Mais tout ce que vous voulez ! Bien sûr, tiens, un peu que je reste ! Entièrement d'accord avec vous, allez dépêchez vous si on y va on y va tout de suite ! On bouge, on avance. C'est pas qu'on s'ennuie avec vous mais ça traine !" On dirait qu'elle a bu deux ou trois verres de trop mais elle n'a pas la bouche pâteuse, qu'elle a fumé un ou deux joints de trop mais elle n'a pas le regard vague. elle se lève, se demandant tout à coup pourquoi on l'a allongée là, elle n'est pas fatiguée, puis se recouche, puis se lève, mais sans plus d'agitation. elle laisse pourtant sa mère parler. La voix de la mère s'est imperceptiblement brisée. On sent qu'elle fait un effort pour rester calme. L'angoisse est juste là qui pourrait déborder. Mais elle ne débordera pas. Pas ce soir. Elle raconte que la fille a déjà été dans cet état là, il y a dix huit mois, que cela a duré environ huit jours, qu'on lui a donné des médicaments et que ça s'est calmé. Elle a refusé de consulter un psychiatre, malgré les recommandations de son généraliste, et puis voilà ça recommence, elle rechute. Recommence quoi ? La la psychose maniacodépressive dit la mère, il y a de gros antécédents dans la famille. Sa grand-mère et son grand-père. de quel côté ? Mes parents, à moi, les deux, Ils ont longtemps été suivis au CMP. Vos deux parents ? Je fouille rapidement ma mémoire. Je ne connais que deux personnes maniacodépressives qui avaient été mariées ensemble. La mère me dit : "Si vous êtes le docteur Hartmann. - vous êtes le docteur Hartmann, n'est-ce pas ? - vous connaissez mon père. Mon père parlait souvent de vous. quand nous lui disions qu'il n'allait pas très bien il répondait ça va aller mieux, cocotte. Ne t'inquiètes pas, j'ai rendez vous avec le docteur Hartmann, Il vous aimait bien. Alors, si je vous connais, sans jamais vous avoir vu!" - " Comme ça vous êtes la fille de monsieur T..." - "oui, je suis la fille de monsieur T. Et de madame Q." Madame Q., sa mère, Je la connais bien, je l'ai croisée pas plus tard que ce matin, au CMP, elle venait à son rendez-vous avec Jean Pierre B. qui la suit depuis plus de vingt ans. Monsieur T. , je l'ai perdu de vue il y a plus de douze ans. Il allait beaucoup mieux. On avait réussi à trouver un bon traitement, il ne faisait plus de rechutes. Elle me dit qu'il est mort il y a plusieurs années à soixante et onze ans d'un cancer du poumon qui s'est déclenché quand ses crises se sont arrêtées. Monsieur T. et madame Q. s'étaient connus dans une clinique, avait une eu une fille, elle, et s'étaient séparés peu de temps avant la naissance de la fille. La fille avait été élevée par sa grand mère, la mère de madame Q. Ils avaient été l'un et l'autre trop malades pour l'élever. Leurs maladies respectives s'étaient renforcées de leur rancœurs. Ils avaient, chacun de leurs côtés été hospitalisés de nombreuses fois. Je me souviens d'une jeune fille qui venait visiter tantôt sa mère tantôt son père au centre de crise, timide, discrète et triste. C'était elle. elle avait l'âge de sa fille aujourd'hui, qui ne perd pas un mot de notre dialogue. Je lis dans le regard de la fille de madame Q. et monsieur T. une infinie tristesse. Elle se souvient de l'accent méridional de son père qui pourtant ne l'a pas élevée, qui en faisait voir de toute les couleurs quand il était en crise mais qui était tout de même son père. Il se croyait invulnérable, infatigable, le roi du monde, il partait tout droit, on le retrouvait dans toutes les villes d'Europe. Un jour il avait été à la coupe du monde de football en 1990, s'était enfermé dans un hôtel de Turin, n'avait assisté à aucun match, il s'en foutait du football, il était là pour s'amuser seul dans sa chambre qui avait du être pris d'assaut par les carabiniers et on l'avait rapatrié à Dormeil. Il nous avait fait sacrément peur à tous. entre les crises c'était une crème d'homme, tout gentil. Les crises de madame Q. avaient dépassé tout ce qu'on pouvait imaginer en indignité. elle s'était promenée toute nue dans les rues plusieurs fois. Et voilà que la fille de madame Q. amène sa petite fille à l'hôpital. voilà une boucle étrange et fatale qui se boucle. En me regardant dans les yeux elle me dit qu'elle avait pensé en avoir fini avec tout ça à la mort de son père et que maintenant c'est sa fille qui recommençait. Elle, elle avait eu de la chance, la maladie avait sauté une génération. Elle s'était mariée très jeune, avait eu deux filles jolies comme des cœurs. Un bien court répit. Maintenant, elle me parle toujours aussi doucement de son malheur. Elle n'est pas sûre de pouvoir le supporter. Et sa fille et moi l'écoutons en silence, dans ce box exigu, dans cette suspension du temps.

12 novembre 2007






















Irrépressible contribution à une anodine mais très tendance joyeuseté blogosphérique actuelle (quatre millions de clicks par jour, paraît-il) : la scandaleuse affaire martine. Promis, je ne recommence plus ! (via la boite à image)

10 novembre 2007

WINDOW


Surréel, isnt'it ?

09 novembre 2007

Pensée de la nuit N°125 : "Dernièrement, O., dix ans, nous demandait, au milieu d'une rafale de questions, quel était notre rêve le plus fou et nous sommait de répondre en dix secondes. Pour ma part je répondis : publier un livre. J'omettais la vraie part du rêve, encore plus inaccessible : publier un livre, oui mais dans la collection blanche de Gallimard."

05 novembre 2007

L'épuisement du mercredi, 5


Des bureaux, je suis riche, j'en ai deux. Qui a deux maisons perd la raison, qui a deux femmes perd son âme... Chez certains on appelle ça des cabinets de consultation. Mais je ne fais pas qu'y consulter, il ya toutes les tâches administratives, alors on dit que ce ne sont que de simples bureaux. L'un à l'hôpital, l'autre au CMP. Je les partage avec qui veut. Mais c'est un principe peu suivi, malgré la pénurie. On ne se précipite pas pour cohabiter avec moi. Le respect du à la fonction, probablement. Ici, c'est une ancienne chambre dont on a évacué le lit. Il reste les placards encastrés, la penderie et le cabinet de toilettes, bien pratiques, quasiment un luxe. Mon fauteuil, ergonomique, est dos à ce que l'usage veut qu'on appelle une baie vitrée. Elle est étudiée pour éviter tout accident. elle ne s'entrebaille que par le haut. La vue est imprenable sur le parking et les pelouses moutonnantes mais on l'oublie vite. Autre luxe, il y a quatre sièges dépareillés en comptant mon fauteuil. Je peux recevoir des familles. L'armoire metallique règlementaire contient des piles de dossiers et deux rangées de livres bichonnés, changés régulièrement, empruntables par qui les mérite. L'ordinateur me sert à consulter les plannings, les courriels et mon agenda Outlook mais aussi à m'évader tout en travaillant à je ne sais quel rapport ou expertise : en ce moment le coffret des CDs des concertos de Zartmo par Barenboïm voisine avec le porte crayons, par exemple. Il y a une lampe penchée sur mon agenda ouvert qui regarde tout ce que je fais quand la nuit tombe lentement et que nous nous retrouvons seuls dans le noir. Le plafonnier que je n'allume jamais diffuse une lumière aveuglante et froide. Il nous rappelle trop que nous sommes à l'hôpital. Rien au mur, si ce n'est près de mon bureau une liste de garde, simplement punaisée. Je n'ai pas encore eu le temps d'afficher la pérécienne et réglementaire image de Sainte Ursule ou l'éternel chef d'oeuvre d'art brut que nous a offert il y a quinze ans une patiente aussi grave que reconnaissante et que nous traînons partout. Cela ne saurait tarder, donc.