29 février 2008

an incredible optical illusion (via mnémoglyphes)

27 février 2008

Un grand salut à deux hirondelles qui se sont envolées ce soir pour le bout du monde !

24 février 2008

Retour à la Défense, 2


Comme le temps passe ! J'ai du mal à y croire. Cela fait pourtant quinze ans que je n'étais pas retourné à la Défense. C'était bien de "retour" qu'il s'agit. Il y a dans le mot "retour" quelque chose de solennel, un peu grandiloquent, qui n'affecte en rien la Défense en elle même, notez bien. Revenir, c'est répéter. On croit que voyager dans le temps c'est impossible, on nous l' a cent fois répété : il suffit pourtant de bouger, de se déplacer, et voilà, c'est fait, le tour est joué, on est aussi quinze ans en arrière. (C'est d'ailleurs exactement pour ça qu'on se presse dans la foule des japonais pour "revoir" la "Joconde" ou qu'on sue sur son chameau pour "voir" les "Pyramides", quarante siècles etc.) On croit seulement qu'on est là, en un lieu. Non, on est là à un autre moment de sa vie, ou de celle de l'humanité, c'est tout. Il y a des tas d'endroits où je ne retournerai jamais. D'ailleurs j'aurais aussi bien pu ne jamais retourner à la Défense : je sais que je n'aurai jamais rien à y faire. C'est ce qui me rend fondamentalement triste, à mon âge. Le nombre des choses révolues devient beaucoup plus grand que celui de celles qui seulement se répèteront, sans parler de celles qui ne sont pas encore arrivées et qui n'auront plus le temps d'arriver. Et puis un jour tout sera révolu. Même seulement répéter, revenir, même un tout petit peu, ce ne sera plus possible. C'est ainsi. Je n'étais pas si joyeux que ça de me retrouver à la Défense ( "Il faut toujours que tu kvetshes", dirait ma mère, en fait elle dit gekvetshn, utilisant bien à propos ce curieux participe passé bègue propre aux langues germaniques. Il faut toujours que je me plaigne, que je me sois fait plaindre. C''est ma nature, de "kvetsher" ( en yiddish, "kvetshn" veut aussi dire presser (comme un citron)). La dernière fois où j'étais allé à la défense était déjà un retour. Déjà une plainte. l'histoire, si elle doit retenir de moi quelque chose, n'en retiendra que le kvetsher que j'étais. Bien entendu, Je ne suis pas retourné à la défense par hasard. Des circonstances fortuites ne m'ont pas surpris. Aucune obligation professionnelle, aucun rendez-vous d'affaire, pas de retrouvailles. J'y suis retourné exprès par pur désœuvrement, faire une promenade en souvenir de la dernière fois que j'y étais venu, que je ne croyais pas si lointaine. Aucune raison de kvetsher, donc. Et pourtant je ne peux pas m'en empêcher. Si on veut vraiment une explication qu'on sache seulement que la Défense est liée pour moi à la nostalgie, à une certaine forme d'exil intérieur. Je vais essayer d'expliquer pourquoi. Pourquoi la Défense, pas pourquoi la nostalgie, ça ne regarde que moi. J'arrive par le RER. .Je fais surface au pied de l'Arche, exactement comme la dernière fois. C'était le même ciel gris d'hiver, celui qui ne pèse pas, un ciel d'hiver doux. Il est une heure avant midi, jour de semaine. Des touristes sous le nuage de l'Arche, mais pas beaucoup. Un grand calme, comme à la campagne. Les tours sont toujours les mêmes. Peut-être ont-elles changé de nom ? AREVA, SGI, EDF TECHNIP, TI, KUPKA IBM, CNIT L'immeuble qui était en construction il y a quinze ans, je m'en souviens, c'est SG celui de la Société Générale, estampillé maintenant du même carré rouge et noir que mon carnet de chèques. Il me semble aussi qu'il y avait d'autres tours, avec d'autres noms encore, NOBEL ou GAN, qui ont disparu ou ont été remplacées par d'autres. Au delà de l'Arche il y avait une plaine immense, la zone de Nanterre et Puteaux, sur laquelle étaient plantées comme de fières sentinelles les fameuses tours nuages d'Emile Alliaud. Elles sont toujours là, fidèles au poste, mais un peu plus cernées par la ville. L'horizon se perd dans le brouillard, on devine maintenant un semblant de skyline comme de jeunes Alpes qui voudraient se dresser. Je me promène aux pieds des tours. Il y a de petits jardins, des "playgrounds", des coulées vertes envoyées là comme des tentacules par des parcs dissimulés derrière les tours. On voit une école, on entend les cris des enfants. Le plus étonnant c'est qu'on puisse se promener, justement, dans cet espace qui, vu de loin, y semble si peu propice, même de près, avec ses monstrueux échangeurs autoroutiers en éternelle construction qu'on peut contempler du haut des élégants ponts suspendus qui les enjambent. Il y a ces passerelles, ces passages, ces escaliers, ces amphithéâtres, ces piazzetas. De monumentales portes trouent les immeubles géants et vous laissent passer, vous faisant découvrir plus loin d'autres paysages enchevêtrés. A la défense, pas plus qu'à New york, même si l'espace y est plus courbe (et plus petit), on ne se perd pas. Il y a des repères, des fanaux, des balises, des marques pages. Absolument rien d'oppressant. Au contraire : partout les tours veillent sur vous. Je sais maintenant pourquoi j'ai tant aimé le film "Lost in Translation". Si on aime la défense on aime forcément Tokyo. En tout cas, la Défense est l'idée que je me fais de Tokyo, ce côté propre, simple, beau, paisible, prédit à l'avance, à la limite de l'ennui, invite à la méditation. En parcourant les allées du centre "Les Quatre Temps" (qui a du être rénovés au moins deux fois depuis la dernière fois que j'y ai mis les pieds) avec l'alignement des terrasses des restaurants vides mais prêtes pour l'assaut des salary-men bientôt déversés pour déjeuner, je me dit que je ne vois là aucune Scarlett Johansson à rencontrer pour le Bill Muray pour lequel je me prends. En tout cas je ne la trouve pas à l'inévitable Starbuck Café où il est encore raisonnable des commander un café et des scones. Après, je me fourvoie un moment à la FNAC qu'on a installée dans le CNIT lui aussi toujours en rénovation. Au rayon livres et disques elle est d'une indigence crasse, pas mieux achalandée que celle de l'Agora d'Evry, près de chez moi, mais on ne lui demande pas à elle d'être dans l'air du temps... En sortant du CNIT (je crois bien que s'y étaient tenus, dans les années soixante, des salons de l'Automobile ou de l'Enfance, des Floralies, peut-être) le gris uniforme du ciel qui jusque là nous recouvrait comme le dôme posé sur Sprinfield dans "Les Simpsons, le Film", s'illumine sous une poussée encore infructueuse du soleil. L'Arche se détache un moment devant une esquisse de nuages en forme de montagnes indistinctes puis tout redevient uniformément gris et rassurant. Il ne reste plus qu'à refaire le chemin en sens inverse. Rentrer à la maison. La ligne M1 est l'ancienne ligne Vincennes Neuilly, mais on ne dit plus comme ça. C'était la première ligne de métro de Paris, en 1900. A la fin des années cinquante j'ai posé mes fonds de culottes sur les banquettes en bois des wagons d'avant guerre. Maintenant, la rame est en fait un couloir ambulant en forme de ver de terre. La station Franklin Roosevelt, emblème des années soixante, n'existe plus. On la refait. Personne ne me l'avait dit. C'est un choc. Mais j'en ai vu d'autres. Dans les couloirs de la gare de Lyon le flot des passagers souterrains me rattrape. Sur le quai du RER C, deux amoureux seuls au monde au milieu de la foule se disent un adieux pathétique pendant que le RIVA de 12h 32 entre en gare (nous avons juste raté le ZYRC précédent). Les trains sont à deux étages. Je joue des coudes pour m'installer là haut sur l'impériale qui nous donne des yeux de géants. Nous croisons des TGV bien en rang, attendant sagement comme des chevaux à l'écurie le moment venu pour eux de s'élancer et de fendre l'espace. Tant de puissance au repos inspire le respect. La voie du RER, c'est le pays des taggeurs. Les yeux rivés sur les murets, les bornes, et les murs d'entrepôts qui défilent de plus en plus vite, je vois les strates de siècles et de siècles de tags. Je dis que le tag est une œuvre d'art à part entière, dès lors qu'il se veut la trace d'un être humain sur l'inanimé. Un tag c'est un signe d'homme au même titre qu'un tableau, même si je préfère Duhrer. Gloire éternelle, donc, à KIBUZZ, VICIN, TRANC, TVA NT SWIT ROR YOLE TPOL et PLASM qui nous saluent ici pour l'éternité en nous composant cette austère haie d'honneur. La voute grise du ciel se fissure, se craquèle. C'est la croute céleste, lézardée de filets blancs qui rendent le gris encore plus sombre. ARSN, ZAT, BANSA, NEKRO, OZNEK, SEYA, LYS, OKONG (je l'aime bien celui-là, Okong), COSE TRAN, tiens encore TPOL. ARSENI, ZAT WANGSER, OZMER, TPOL encore, et aussi TRANC. Le train est un direct, il accélère toujours. Voici BENSA, MOR, ARM, OKIB, TZIPS, SKC ( est-ce cassé ?) KUNI, KREVET, BRECK, TIGE et beaucoup d'autres très beaux très purs mais pas trancriptibles, illisibles comme des signatures. NAZBAL OEBONG, OZNEK, une vielle connaissance, salut à toi OZNEK ! OKTO, PIER (eh oui, le petit Pierre, il a mis son nom, lui aussi) Nous croisons en trombe un train qui retourne à Paris. Il est de l'ancienne génération gris strié à banquettes oranges. Le RER c'est mon autre ligne de vie, avec la N7. On arrive à Villeneuve Saint Georges, VSG pour les intimes. La seine, dont on ne peut apercevoir l'autre rive à cause du cadre de la fenêtre du wagon, l'alignement des arbres soigneusement élagués. Cette image est en moi depuis l'infini du temps. Dans une autre vie je descendais là, remontais la rue de Paris, populeuse et sympathique, disais bonjour à tous les passants qui me connaissaient tous par mon prénom, poussais la porte du magasin situé au N°33 de la rue, et l'odeur inoubliable de tissus propre et coupé de fers chauds de couture et de bois mêlés des "VETEMENTS JACQUES" que je ressens à nouveau, à cet instant précis, en tapant ces lignes, dans toute son intensité, me sautait au visage et aux narines. Le train repart. ZYCK BIPA. VILLENEUVE SAINT GEORGES, POSTE 4. OZBA, STILL. On traverse la Seine. ZIH, NOK. Salut à vous, Zih et Nok ! Voici que lentement se découpent sur le ciel pommelé jaune et gris, autres fanaux fameux, les tours de Vigneux en personne. Quelle majesté, quelle splendeur ! Salut les tours de Vigneux ! EPAV, BRAK, NOK, ZMK ZMK (deux fois) PH FUCK (tout de même) SOYN, PLE, RISOT (pourquoi pas) Salut à vous tous ! Juvisy. Terminus. Tout le monde descend.

20 février 2008

Paris au volant, 6




15 février 2008

"Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais" Je viens de refermer le livre d'Annie Ernaux, "Les Années" (quand je dis "je viens de" ce n'est pas façon de parler, c'est vraiment : je viens de. Je l'ai lu en trois soirs, les deux premiers avant de m'endormir, allongé de "mon côté", sous la couette en désordre, à la lumière toute bachelardienne d'une lampe de "chevet' IKEA en forme de tentacule orientable dans absolument tous les sens, qui lit d'abord avec moi par dessus mon épaule, puis éclaire de plus en plus indistinctement le désordre de la couette et de la courtepointe emmêlées se perdant dans l'ombre du bout du lit où parfois se tient un des chats dont la forme noble émerge à peine du néant qui me fait face, lampe très propice aux insomnies mais préservant parfaitement le sommeil si facile de celle avec qui je vis ; Je l'ai terminé à la troisième fois, ce soir à 0 heures 54, il y a juste un instant. Je l'ai refermé et j'ai eu immédiatement envie de le relire depuis le début. Cela m'arrive rarement. J'ai ressenti le besoin de le dire. Je me suis alors levé, laissant la lampe éclairer toute seule ma "place" désertée, laissant dans l'ombre la forme endormie mais visible de ma compagne et suis descendu tout nu, dans le silence de la maison, "à l'ordinateur" (le réduit qui me sert de bureau est une caverne creusée dans les livres et les souvenirs, je ne le chauffe qu'en y arrivant, avec un vieux radiateur à bain d'huile, on tire un rideau qui le sépare de la "bibliothèque" (une ancienne boucherie chevaline, ce qui explique la petitesse de mon réduit : il a été aménagé dans une des anciennes chambres froides (déménagée de ses frigos, tout de même)) ladite boucherie étant, elle, beaucoup trop grande pour être chauffée en hiver mais est, en été, est un havre de fraîcheur) Mais revenons à nos moutons, "Les Années". Ce livre est un objet extraordinaire : il ne parle que de vous. De "notre" génération. C'est un livre palimpseste écrit sur plus de vingt ans (moins de 250 pages, pas plus de 25 par an, 2 par mois, 0,07 par jour) Ce n'est pas du tout un journal de bord, ni un mémorial. C'est la forme qu'on pourrait donner à l'éternel retour. C'est un objet à la MC Escher, à la G. Perec (celui du "je me souviens" qui ne se souvient de rien mais de tout ce que "nous" nous souvenons) C'est d'une écriture et d'une construction superbe en spirale, dont on ne sait jamais si c'est le centre ou la périphérie qui se situe l'un au-dessus de l'autre. C'est l'une des plus belles choses que j'ai lues sur la mémoire, la remémoration, la mélancolie, la sérénité. C'est vraiment une biographie impersonnelle, comme l'a elle même espéré A. Ernaux. C'est ma vie, c'est la votre, celle de vos parents pas encore tout à fait celle de vos grands parents, elle nous colle encore à la peau, écrite à l'imparfait dans une langue parfaite : "Les espaces marchands s'élargissaient et se multipliaient jusque dans les campagnes en rectangles de béton hérissés de panonceaux lisibles depuis l'autoroute. Des lieux de consommation dure où l'acte d'acheter s'effectuait dans un dépouillement aride, blocs de constructions à la soviétique contenant chacun, en quantité monstrueuse, la totalité des objets disponibles d'une même gamme, chaussures, vêtements, bricolage, et un Mac Do en récompense pour les enfants. A côté, l'hypermarché déroulait ses deux mille mètres carrés de nourriture et de produits déclinés pour chaque catégorie en une dizaine de marques. Faire ses courses réclamait plus de temps et de complications, surtout pour ceux qui n'avaient que le SMIC à dépenser en un mois. La profusion de la richesse occidentale se donnait à voir et à toucher en couloirs parallèles de marchandises où, du haut de l'allée centrale, le regard se perdait. Mais on levait rarement la tête..." Ou encore, plus loin, " On revenait à soi. Le soleil d'août chauffait la peau. Les paupières fermées sur le sable, c'était la même femme, le même homme. On baignait dans son corps, le même que celui de l'enfance sur les galets de Normandie, des vacances anciennes sur la Costa Brava. Une nouvelle fois ressuscité du temps dans un linceul de lumière. On ouvrait les yeux et l'on voyait une femme entrer tout habillée dans la mer avec sa veste et sa longue jupe, un voile de musulmane couvrant ses cheveux.Un homme torse nu, en short, la tenait par la main. C'était une vision biblique dont la beauté rendait affreusement triste"

13 février 2008

Pensées de la nuit N°132 et 133 : "Notre souverain n'aimait pas déléguer : il abattait à la fois la besogne de ses ministres et celle de son bouffon" et "Au bout de cette allée de gravillons une foule de petits poucets" Eric Chevillard, l'autofictif

07 février 2008

Je pense à

Dominque Laffin. Elle est morte d'une crise cardiaque à 33 ans en 1985. J'ai été follement amoureux de Dominique Laffin (et aussi de Christine Pascal, mais on reparlera une autre fois de Christine Pascal, elle aussi morte prématurément) Qui n'a pas été amoureux de Dominique Laffin à cette époque ? De son regard éperdu, de sa lumineuse beauté, de sa voix rauque ? Elle a été L'étoile filante du cinéma français des années soixante dix. La "Femme qui pleure" de Jacques Doillon, c'était elle. On dit que sa tombe est située au Père Lachaise, juste à côté de celle de François Truffaut. Ils ne se sont pas rencontrés au cinéma, pourtant. Ils auraient du. Du coup je pense aussi que la "Drôlesse" du même Jacques Doillon est l'un de mes dix films préférés au monde. Une grâce inouïe. Un chef d'oeuvre. Et Madeleine Desdevises (qui se souvient des acteurs non professionnels du film ?) qui est morte, elle aussi, à 13 ans, d'une maladie héréditaire deux ans après le tournage et Claude hébert, le garçon, qui est parti missionnaire au fin fond du monde et n'a plus jamais voulu entendre parler de cinéma. J'ai pensé à Dominique Laffin à cause des "Doigts dans la Tête" qui était aussi un film de J. Doillon. Et les "Doigts dans la tête" c'était le nom de la librairie qu'ont ouverte en 1975 N. et C. , ou plutôt C. comme on le verra, car N est devenu rapidement un grand spécialiste en pneumologie et en cancérologie, à Dijon. Un sacré nom pour une librairie, "Les Doigts dans la tête". J'étais, moi à quelques semaines de la quille. Presque en partance. Je peux dire avec fierté que j'ai participé à l'aventure. Oh, très modestement. Un coup de main au rafraîchissement des peintures du vieux fond de la rue Chabot Charny, dans le quartier des facultés, non loin de la fac de médecine ou de lettres, mon souvenir est vague, mais surtout, la vie dijonaise a pris alors pour moi un interêt imprévu. "Les doigts dans la tête" sont rapidement devenus un haut lieu alternatif de Dijon. Les jeunes et les moins jeunes en mal de nouveauté venaient s'y presser. La librairie ne désemplissait pas. Toutes les substances fumables et ingérables y circulaient, des révolutions bien plus souriantes et fraîches que celles du Quartier Latin d'alors y étaient fomentées. On y vendait pas seulement des livres selon les méthodes apprises en quelques voyages au même Quartier Latin à Paris à "Autrement dit ou "La Hune"et pieusement reproduites, mais aussi des disques dont s'occupaient plus particulièrement N. et son copain Biquette (N. et Biquette, en fait tous deux natifs tous deux d'Avallon étaient venus étudier à Dijon, ils y était déracinés eux aussi, pour ainsi dire comme moi, C. etait quant à elle de Noyères sur Serein où ses parents tenaient la pharmacie) Les surnoms bourguignons, il faudra un jour leur consacrer une entrée entière de Ciscoblog. C'est un des grands acquis de mon service militaire. En bourgogne, savez-vous, on s'appelle surtout par son surnom, pas par son prénom. Ainsi, dans la bande, par exemple, il y avait une fille qu'on appelait "La cigogne" probablement à cause de ses très belles longues jambes, je n'ai jamais su son vrai prénom ou en tout cas je l'ai vite oublié, et un jour, "la cigogne" a rencontré un garçon et ils se sont mis ensemble. Je ne me souviens pas non plus de son prénom mais tout le monde l'a immédiatement appelé "Le cigognot" bien qu'il ne présentât aucun caractère propre aux volatiles de cette espèce. C. s'appelait la "Puce" à cause de sa taille et "Biquette" "Biquette" à cause des ses cheveux frisés, etc. A cette époque les projets foisonnaient. En dehors des livres, donc, il y avait les disques, et particulièrement les exports d'Impulse dont les nouveautés étaient attendues dans la fièvre, le label "ECM" avec Dollar Brand ou Pharoa Sanders, pour ne citer que les moins connus (N. avait deux idoles : Schmoll, alias Eddy Mitchell et Sun Ra) J'y ai découvert le Art ensemble of Chicago avant Brigitte Fontaine, Keith Jarreth avant le concert de Cologne , Anthony Braxton et Cecil Taylor : de grands moments. Au sous sol on avait ouvert une galerie d'Art contemporain qui marchait du feu de Dieu. J'ai bien plus appris en quelques mois à Dijon qu'en 10 ans de rue de la Huchette. Bien sûr comme toutes les Utopies, "Les doigts dans la tête" n'ont pas tenu, victimes, tout comme leur illustre modèle "La joie de Lire" du vol de livres qui était à cette époque un sport national et un manque à gagner bien plus irréparable que Napster ou La Mule vingt cinq ans plus tard pour les grandes compagnies de disques. Mais "La puce" se battit plusieurs années avant de rendre dignement les armes et de devenir l'une des bibliothécaires les plus respectées de la région. "Biquette" est parti un jour tout droit sans un sou aux US à New York où il a failli crever de faim dans le légendaire Lower East Side et dans un désir inextinguible de contre culture, ce qui lui a valu deux ans plus tard à son retour, pétri comme personne de musique d'outre atlantique de se faire engager par Jean Francois Bizot dans l'équipe d'Actuel (et plus tard de devenir le parrain de Jérémie, entre autre) N a suivi sa route, c'est un cancérologue respecté maintenant. Je présume qu'il ne rate pas un concert de Schmoll. Après, je suis retourné à Paris pour finir mon internat en psychiatrie à Dormeil chez Bonnafé et y rencontrer les petits Mozards (sic pour le "d") qui ont maintenant bien vieilli mais c'est la vie. Et la vie qui sépare tout doucenement ceux qui s'aiment sans faire de bruit nous a séparés nous aussi. Je porte Dijon et tous ces amis dans mon âme et mon coeur.

01 février 2008

Je me souviens

De Dijon. Le train se mettait à ralentir juste avant le lac Kir. Felix Kir avait été le maire emblématique de Dijon de 1945 à avril 1968, date de sa mort, un mois avant les évènements et juste cinq ans avant que prenne place l'évocation qu'on va lire. Il a donné son nom au lac sus-nommé et surtout au blanc-cassis dont il fit inlassablement, durant sa très longue carrière de député maire de Dijon, la promotion pour Lejay-Lagoutte. Chanoine, il fut le dernier député en soutane à sièger sur les bancs de l'assemblée nationale. Au cours de l'une de ses mémorables rencontres avec Nikita Khroutchev, fut inventé le "Double K" (en voir ici une recette anticommunisto-bolchevique) Nous longions les rives du lac de blanc - casse à petite vitesse. Je commençait à réunir mes affaires pour descendre lors d'une des deux minutes d'arrêt prévues à Dijon. Il n'était pas plus de huit heures du matin en ces lundis de saine froidure. Trois heures plus tôt je m'étais arraché du lit, des bras de ma bien aimée endormie et des fins de nuits des weekends de perm' pour sauter dans mon jean et dans le premier métro qui m'avait conduit à la gare de Lyon, éponyme de la ville terminus du train d'où, présentement je descendais, la chemise un peu fripée. Un changement de bus plus tard, vers huit heures et demie, j'étais dans le service de psychiatrie de l'hôpital d'application des armées Hyacinthe Vincent. C'était l'époque des comités de soldats. quelques mois plus tard ils défileraient masqués et cagoulés lors d'un défilé du 1er mai, mémorable lui aussi. Avec mon copain Cambray, originaire du Pas de Calais vu qu'il était natif d'Arras, non, pas d'Arras, de Maubeuge en r&alité (et pas de Cambray, si vous me suivez, c'était son nom de famille) c'était un bon vivant tranquille qui savait ce qu'il voulait dans la vie, enveloppé (gros, quel gros?) et binoclard, avec mon copain Cambray donc, lui aussi aspirant médecin du service psychiatrie de l'hôpital militaire de Dijon nous faisions un concours de réforme de bidasses, membres des comités ou non. Certains d'entre ces membres d'ailleurs nous arrivaient en fort mauvais état, au bout du rouleau, après parfois des semaines passées au trou, mutiques, apeurés, sûrs de se faire piéger. Nous avions beau leur dire que leur calvaire était terminé, il ne voulaient pas nous croire. Il y en a qui ont joué dangeureusement (au risque de se faire prescrire et d'ingurgiter même les neuroleptiques que la mort dans l'âme nous nous étions résignés Cambray et moi à leur prescrire, les prenant finalement pour les schizophrènes qu'ils simulaient si bien) avant de rendre les armes devant toutes les preuves que nous leur donnions de notre bonne foi et à notre grand soulagement. Je me souviens d'en avoir embrassé un sur la bouche quand il s'était mis à parler. Curieusement, notre hiérarchie, nos capitaines, nos colonels et nos commandants d'actives fermaient les yeux et nous donnaient cartre blanche pour réformer à tour de bras. C'est vrai que pas plus qu'en mai 68 il n'y eut dans ces années des comités de soldats de grosses bavures et les miltaires, pas plus que les CRS ne s'étaient finalement pas montrés si SS que ça. Ils auraient pu. Je peux en témoigner. Notre commandant, le chef de service, de quatre ou cinq ans notre aîné, était loin de porter les gauchistes dans son coeur, il avait ses "valeurs" comme on dit maintenant à tout bout de champ, il s'occupait avec beaucoup d'humanité des vrais laissés pour compte de l'armée, les legionnaires abrutis par les guerres coloniales de la précédente génération et qui souffraient de vrais traumatismes de guerre, eux, nous disait-il, alors vos appelés de la société de consommation comme vous dites, toujours nous disait-il, faites en ce que vous voulez et mettez vous les même ou je pense... Alors nous ne nous gênions pas. Je ne sais plus qui avait gagné de Cambray ou de moi, mais nous avions chacun dépassé les mille réformés dans l'année. A part ça nous faisions des gardes, pas très souvent, heureusement. Nous surveillons les angines de poitrines des mamans des colonels, nous vaccinions les petits enfants des mamans des colonels et nous rafistolions les bobos plus ou moins graves des simples soldats des colonels. Je me souviens par exemple d'avoir recousu un oreille de chasseur alpin coupée net par les carres du ski d'un copain passé trop près, avec un certain succès je dois le dire, ce qui lui donna définitivement une certaine coquetterie dans le port de la tête qui lui attira moult succès féminins par la suite et d'une détorsion de testicule en salle d'op avec comme seul aide le capitaine chirurgien titulaire au téléphone, qui n'avait en aucune manière voulu se déplacer (mais cela existait aussi dans le civil) quand je ne savais plus quelle aponévrose couper ou recoudre. A l'armée les psychiatres étaient des chirurgiens commes les autres, nuls. Mais il n'y eut pas de catastrophe trop catastrophique. La médecine n'était pas aussi technologique qu'aujourd'hui. On avait encore le droit de se débrouiller avec des bouts de ficelles et personne ne faisait une maladie d'un poignet cassé pas replâtré tout droit, surtout à l'armée. Personne ne me dut de perdre un membre ou un organe interne, personne ne devint invalide ni infirme de mon fait. Ce qui n'était pas gagné d'avance il faut bien le dire. Mais il ne faut pas croire, nous étions loin d'être assommés de travail. Il nous restait largement assez de temps pour déjeuner longuement tous les jours au mess des officiers, au centre ville où on servait des vins de bourgogne d'un excellence que je ne pu me payer que très rarement même longtemps après être revenu à la vie civile et gagner correctement ma vie, de faire la tournée des caves des côtes de Nuit et de Beaune réunies. Le corpus de mes connaissances en oenologie date de cette époque-là, il n'a été que très peu modifié par la suite. Ces années là, qui précédèrent le Numérus Clausus mis en place peu après et dont nous souffrons tant de nos jours, mais c'est une autre histoire, regorgaient d'étudiants hospitaliers et d'externes en tous genres qu'il fallait bien placer dans les hopitaux disponibles. La pénurie des postes des hôpitaux civils obligea à envoyer les étudiants dans les hôtitaux militaires, ce qui redora très largement leur blason. C'est ainsi que je me trouvais à la tête d'une petite troupe d'apprentis médecins, de cinq ans mes cadets, eux, que j'initiai gaiement aux joies de la psychiatrie de secteur, de la psychanalyse et des formations de l'inconscient au tableau noir en guise de batailles napoléonnieennes et même de l'antipsychiatrie anglaise en toute impunité. L'austère hôpital militaire se retrouvait transformé (mais peut-on dire transformé, ne l'était-il pas déjà avant?) grâce à cet apport de civils juvéniles en une sorte d'Abbaye de Thélème assez bonne enfant. Je pense que ce fut le début de la fin parce que l'hôpital Hyancinthe Vincent n'existe plus de nos jours. J'ai fait une recherche internet. Tout juste ai-je appris qu'il était désaffecté, voire démoli et qu'on songeait à la reconversion des terrains qu'il avait occupé. Je devins vite ami des membres de cette joyeuse communauté d'étudiants provinciaux. Je me mis à fréquenter la Rue Mably où habitaient N. et C. Ce qu'il advint par la suite et qui est l'histoire de la naissance d'un haut lieu de la vie culturelle dijonnaise de l'époque vous sera conté, si vous êtes sages et attentifs dans une prochaine soirée, bonne nuit à tous.