25 avril 2009

Tanka,3


Près de la chapelle
Un aigle dans le ciel pur
Au loin disparait

Le pic du Gar éternel
Et les saisons reviennent
Gare de Toulouse Matabiau, sept heures trente. Le petit train de Luchon vient de s'ébranler. Une heure plus tôt j'avais débarqué, un peu chiffonné dans une aube calme et prometteuse, du train de Paris où j'avais dormi quelques heures en couchette de première en compagnie d'une sympathique famille mono-parentale et montalbanaise, Ce sont les premières heures des vacances, J'apprécie, même un peu courbaturé. Hier, mon voisin Christian m'a accompagné à la gare de Juvisy d'où en RER j'ai gagné la gare d'Austerlitz. Arrivé très en avance pour le train de nuit, j'ai traîné un long moment dans le relais H. Les relais H sont un de mes vices cachés. Surtout dans les gares. Je ne peux pas m'en passer. Pour moi relais H rime avec voyage. c'est une faiblesse coupable et néanmoins délicieuse. J'ai acheté le dernier numéro de «La Recherche» que je ne lis que quand je voyage (c'est un tort, excellent numéro sur la disparition des langues dans le monde) et je ne sais plus quel revue de cuisine, et au milieu des bestsellers du mois, un bouquin de philosophie amusante intitulé «Planton et l'ornithorynque» à bases de blagues juives américaines pas mal tournées du tout. Je suis allé récupérer la première carte senior de ma vie (je pense à Sheila : «C'est ma première surprise partie») au guichet. Je n'ai pas pu empêcher de faire le malin, J'ai dit : «C'est terrible, je n'arrive pas à m'y faire» et la jeune femme du guichet, une brune ravissante sanglée dans le bel uniforme bleu roi de la SNCF m'a très aimablement répondu avec un sourire : «eh oui, c'est terrible mais ça permet de voyager» sans se démonter et sans plus de compassion que ça. Après je suis retourné vers les quais regarder les filles. c'est fou ce qu'on voit comme filles, à Paris, surtout dans les gares un samedi soir de chassé croisé de vacances. j'adore ça, même dans des moments plus ordinaires. Déjà dans le RER, une blonde. Magnifique créature assise juste en face de moi, cheveux longs savamment crantés, impeccablement maquillée à la mode d'aujourd'hui, visage et long cou de madone du Pontormo ceint des écouteurs blancs d'un téléphone multifonction très chic, ne daignant à aucun moment regarder le pauvre monde environnant, perdue dans son ennui ses pensées sa musique ou sa conversation avec sa meilleure copine si ce n'était son amant, que je regardais à la dérobée, de même que la plupart de mes voisins mâles, dont un grand noir au visage sympathique qui souriait à la vie, un magrébin portant à l'envers une casquette marquée «SECURITE» et plus loin encore un fou à lunettes de soleil et santiags parlant à haute voix de Sarkosi et de la «maire» de Juvisy tout en regardant tout le monde d'un air entendu. Je lui jetais de rapides coups d'oeil furtifs, surtout pas trop insistants, en m'efforçant de regarder un point plus ou moins fixe derrière elle par dessus son épaule, ou tournant ostensiblement la tête vers le paysage nocturne qui défilait par la fenêtre et qui reflétait l'ombre de mon propre visage, captant ainsi son image juste le temps du mouvement, par peur de croiser son regard qui m'aurait transpercé de honte. Je pense qu'a treize ou quatorze ans, devant la même fille (qui devait en avoir vingt tout au plus) j'aurais été encore plus mal à l'aise. Je me souviens qu'il y a dix ans, voire cinq, j'aurais essayé un sourire, à tout hasard, pour la frime mais pas plus. D'ailleurs, divine surprise, nos regards s'étaient croisés une fraction de seconde. Elle levait donc les yeux elle aussi furtivement sur nous, pendant que nous nous efforcions de ne pas la regarder, testant le pouvoir universel de son charme, se demandant peut être si nous la regardions si nous la trouvions belle, et moi, le petit monsieur assis en face d'elle à soixante quinze centimètre de distance, ce fut comme si le regard de la déesse Aphrodite en personne où la grâce s'étaient posées sur lui. Mais j'avais pu rester stoïque. Elle nous avait finalement délivré en se levant une station avant la notre, à «Bibliothèque de France», empoignant sa valise roulante et bousculant la mienne, sans un sourire même d'excuse, définitivement indifférente, sculpturale, grande comme la statue de la Liberté dans son jean moulant de marque, roulant sur les talons hauts qui en faisait une vraie star de magazine, suivie, je le vérifiai tout de suite, par les regards admiratifs et respectueux de toute la gente masculine du wagon. Des filles, de tous les pays, de tous les âges, déambulant comme à la «passagietta» en groupe voire en troupeaux, avec leurs sacs à dos ou tirant des valises à roues, touristes japonaises habillées n'importe comment, espagnoles chantant des cantiques avec entrain, par trois ou quatre à la recherche de leurs copains, de leurs familles, seules avec ou sans enfants, des filles. Debout face au grand tableau des départs, légèrement en retrait de la foule attentive, une asiatique longiligne appuyée sur un parapluie transparent à la Courrèges, bas et escarpins noirs, un long manteau noir de couturier sur une minirobe vert pastel exactement assortie au liseré qui borde le tour du parapluie, les longs cheveux de jais encadrant son visage allongeant encore sa silhouette filiforme, le nez chaussé de grandes lunettes blanches rectangulaires, parle dans l'inévitable portable dernier modèle. D'une voix qui n'a pas du tout la distinction de sa vêture, elle engueule sans aucun accent - elle est française, à coup sûr ce n'est pas la fille du maffieux japonais ou du magnat chinois que vous imaginiez - un pauvre correspondant affecté d'un retard semble-t-il inadmissible. Dans la queue du guichet grandes lignes, cette africaine avec son copain, tous les deux très tendance, minutieusement sapés, joyeux dans l'éclat de leur jeunesse. Sous un béret noir, ses cheveux défrisés auburn (mais ne serait-ce pas une perruque ?) et ses sourcils rasés remplacés par deux courbes de maquillage très nettes et très noires soulignent la beauté de ses yeux en amandes. J'ai erré un peu dans la foule. Le train avait du retard. C'était la cohue des départs en vacances. Pas une seule place assise sur les banquettes réservées à cet effet devant la salle d'attente des grandes lignes. J'étais là au milieu de toute cette agitation et je m'ennuyais un peu, aspirant au repos dans un compartiment de première et ses couchettes confortables et n'arrivais toujours pas à me faire à l'idée que c'était ma première carte senior.

21 avril 2009

Un haïku par bain, 84

Est-ce assez décent
Les attributs recouverts
D'Obao moussant ?



17 avril 2009

Un haïku par bain, 83



Les deux pieds croisés,
Ce sont les queues des sardines
Serrées dans leur boite.

12 avril 2009

Pensée de la nuit N° 153 "On les a pourtant bien fermés, mais la nuit entre par les fentes des volets." Eric Chevillard, l'autofictif

11 avril 2009

A nouveau Haltmann hantait sa propre mémoire, se livrant à la minutieuse récolte du moindre lambeau de souvenir. Pendant des heures, il ne trouvait rien, arpentant en un vaste désert froid où le ciel avait la couleur exacte du sable. De loin en loin il rencontrait des scènes figées dans des paysages en ruine qu'il ne parvenait pas, malgré tous ses efforts à animer. Le petit latin, le pot de l'Ecole, l'assistanat à Châlon... C'était un homme du début du siècle dernier, il avait cru se souvenir de son nom - Harnois - mais juste au moment de l'écrire il lui était revenu qu'il pensait en fait à un autre professeur de Français latin grec, qu'il avait eu plus tard, en première et que celui duquel il s'était souvenu en premier, il l'avait eu en quatrième (on commençait le latin en sixième en même temps que la première langue) mais il ne se souvenait plus du tout de son nom. Il leur faisait faire du "petit latin". C'est là que Haltmann voulait en venir : au "petit latin". "Ils faisaient du petit latin." Cette expression qu'il n'avait ni lue ni entendue depuis au moins trente ans lui était revenue à la lecture des mémoires de Catherine Clément (les gens de son âge commençaient à publier leurs mémoires - il n'est tout de même pas de la génération de Claude Lanzmann, loin de là - c'était une mine inespérée pour ses propres recherches, qu'ils exaltaient en quelque sorte). Le professeur de quatrième était toujours bien habillé, costume trois pièces gris souris et cravate unie bleu marine, les joues roses, les cheveux blancs jaunissant impeccablement bien peignés. Avec son menton légèrement fuyant et son sourire aux grandes dents il ressemblait un peu à un personnage du Bébète Show. Mais qui connaît le Bébète Show de nos jours à part ceux qui se souviennent ? Il avait fallu pénétrer encore plus profondément les strates des souvenirs empilés, pousser la focale de l'instrument mémoriel à l'extrême, remonter à des scènes imprécises et indatables de lecture de cahiers de textes, d'écriture au stylo à plume, de copies Clairefontraine à grands carreaux et à marge rouge à gauche, feuillets de deux pages recto verso dont on n'utilisait que les deux premières pour les versions et à peine la moitié de la première pour les thèmes (qui étaient déjà en perte de vitesse, devenant désuets et traditionnels, très proches des maths, ne servant plus du tout à la selection comme encore une génération plus tôt). Faire du petit latin c'était comprendre un texte latin avec la traduction sur la table, en plus du Gaffiot, toujours autorisé. Le grand latin, le latin "de compétition" avait deux épreuves : la version, qui était d'une difficulté normale et le thème latin, qui était beaucoup plus difficile puisque d'ordinaire le thème est la langue étrangère "parlée" et qu'on ne pouvait en principe pas "parler" latin . Tout thème était forcement un exercice de littérature ardu nécessitant la plupart du temps une maturité et un goût rares à leur âge. Il se souvenait qu'en thème latin, qui était probablement l'exercice le plus difficile de toute la scolarité, il avait eu des notes négatives, des moins onze ou des moins neuf, il n'avait jamais du dépasser les trois ou quatre sur vingt, ce qui le situait tout de même dans les cinq meilleurs de la classe. Le professeur qui leur donnait des notes négatives pour qu'ils ne se découragent pas et puissent mesurer leurs progrès, ce qu'il n'aurait bien sûr pas pu faire en accumulant les simples zéros, s'émerveillait quand un élève atteignait les notes positives et proposait au concours général celui qui avait atteint la moyenne. Le "petit latin" se situait entre le thème et la version, il était à la fois du thème et de la version. Tout le monde aimait le petit latin, c'était comme se reposer, se divertir, faire ce qu'on n'avait pas le droit de faire "en compétition", comme jongler avec le ballon à l'entraînement du foot par exemple. Malheureusement, il n'y avait pas d'épreuve de petit latin même si on était capable d'y être bien plus brillant qu'en "Grand Latin" (on se fait sortir par l'entraîneur quand on se met à jongler pendant un match) En fait, ils apprenaient le latin en faisant du petit latin, c'était là qu'ils rencontraient vraiment les romains, se frottaient à leurs grands esprits, leur mode de vie, leurs certitudes, leurs doutes, ce qui leur donnait un sens très profond de l'histoire. C'était un divertissement intelligent, comme la "physique amusante". Les professeur "modernes" , comme celui de quatrième, dont Haltmann ne se souvenait plus du nom, poussaient encore plus loin l'esprit du petit latin vers la détente et l'accessibilité : ils faisaient de la conversation latine. Ils leur proposaient de dialoguer en "version originale", de traduire des mots comme "vélomoteur" ou "avion à réaction" ou bien encore "téléphone" ou "ascenseur". Il fallait inventer des mots. leur professeur de quatrième était un as de l'exercice. Il parlait latin couramment "à la restituée". Il les émerveillait. Haltmann le revoyait, transfiguré, du haut de sa chaire, comme un demi dieu, une star des stades micrognathe, raconter sans le moindre effort le "petit chaperon rouge" en latin ou doubler en "live" des extraits de "capitaine courageux" ou des "trois mousquetaires". Ils avaient envie d'applaudir.

06 avril 2009

Tanka, 2

Pour H.G.

En faisant le pain
La farine à l'eau se mêle
Odeur de levain

De même en mes souvenirs
Présent et passé s'emmêlent

05 avril 2009


















Ce qu'a vraiment vu Hokusai (via "Very spécial report" )
Je suis tombé sur cette vidéo proprement renversante (je vous jure que c'est le mot, s'il y en a un qui doit tout à Bach, c'est Dieu come disait l'ami Cioran) en parcourant l'excellent blog de maths "Algorythmes" (avec la faute d'orthographe) Les blogs de math sont à consommer avec aussi peu de modération que les blogs de cuisine!