27 juillet 2010

L'Air du temps, 2


J'ai entendu ce soir, à la radio de bord, en rentrant tard du travail, à cette heure de l'été aux ombres caressantes où le jour, rechignant pour une fois à mourir, tarde à laisser la place à la nuit, me laissant porter par le rythme chaloupé de la route au soleil couchant, un dialogue entre Isy Morgenstein et Jean Ruaud dont je n'ai pas tout de suite saisi le thème, l'ayant passablement pris en marche. Tout d'abord, je n'ai écouté que d'une oreille, occupé que j'étais à me vider lentement des soucis du jour. Il y était question de bonheur et de collectif. Morgenstein disait à peu près qu'il ne pouvait y avoir de bonheur qu' "éprouvé ensemble", que cela faisait partie de la condition humaine. Il disait même que "l'éprouvé ensemble" n'était d'ailleurs probablement que la seule condition du bonheur. Il a alors donné à l'appui de son argument un exemple qu'immédiatement je n'ai pu que reprendre à mon compte. Bon, là je fais donc une pause, puisque je suppose que vous venez de cliquer sur le lien. Je vous laisse le temps de lire le post daté de 2003 sur lequel vous a amené votre clic. Vous y  lisez qu'il était question du souvenir d'une représentation par le Théâtre du Soleil au moins trente ans plus tôt de "La Cuisine", d'Arnold Wesker, mais pourquoi le résumer à nouveau, en 2010,  puisque vous venez de le lire  - maintenant, pour pouvoir suivre la suite, il faut vraiment que vous ayez cliqué sur le lien - ce que je voulais dire, c'est que là dans ma petite auto, au soir tombant si doucement, dans les virages de ce si beau paysage, je venais d'entendre quelqu'un qui avait ressenti la même émotion que moi il y a trente ans. Toujours le fameux syndrome de Stendhal, je vais pouvoir en écrire des tonnes sur le syndrome de Stendhal maintenant que j'ai un alibi aussi culturel. A cette époque maintenant révolue comme disait Morgenstein, on pouvait encore monter des pièces avec une trentaine d'acteur, ce qui est quasiment impossible de nos jours. C'était le temps des troupes, des collectifs. Ce que voulait dire Morgenstein, à cette heure si belle de ce soir si beau, c'était la même chose que je disais en 2003, la même chose que nous avions éprouvé ces soirs de 1967 (eh oui, 1967... quarante ans plus tôt) c'était non seulement le bonheur d'avoir éprouvé ensemble la même émotion parce que si ce n'était que ça, cela serait seulement tautologique, mais d'avoir pu le faire. Je dis bien d'avoir pu le faire, l'éprouver. Il y aurait du bonheur dans le seul fait qu'on au aurait pu réussir à faire quelque chose ensemble. Un groupe, c'est vrai, ça ne peut pas marcher. C'est trop compliqué, il y trop de facteurs, il y a toutes les chances que ça foire. C'est inouï que tout le monde aille ensemble, malgré les engueulades et les divergences d'intérêts individuels. Et pourtant quand ça marche, c'est la grâce. On l'a fait. Gagner la finale de la coupe du monde, regarder le feu d'artifice, sans se bousculer,  jouer une pièce de théâtre, faire la cuisine pour cent personnes. C'est le même : ce n'était pas gagné d'avance, tout concourrait même à l'échec, à la bousculade, à la panique,  mais on l'a fait, et nous, on vous a regardé le faire, on vous a regardé vous exténuer et triompher, c'était un peu notre triomphe à nous, dans ce beau soir d'été au théâtre en rond de la rue Montmartre il y a quarante ans de cela,j'en rêve encore. Le bonheur, disait Morgenstein, c'était l'émotion esthétique, "l'éprouvé" ajouté au "ensemble" : de l"émotion esthétique" pour soi tout seul, c'est possible (le collectionneur devant son Caravage dans sa cave blindée) cela s'appelle de la "consolation" mais le bonheur de l'émotion esthétique et par suite le bonheur tout court c'est forcément "éprouvé ensemble" (non pas la foule devant la vitre pare balles  de la Joconde au Louvre, quoi que, mais la troupe de théâtre à la fin de la représentation plus sûrement ou l'équipe posant la dernière clé d'arc du viaduc de Millau) Le bonheur n'est pas jouir de quelque chose déjà donné mais de jouir de le fabriquer, de le produire, de le faire advenir contre toute attente. Le bonheur c'est l'adéquation qu'il y a entre la perfection de l'œuvre d'art et la performance qu'il a fallu réaliser pour l'accomplir. La reconnaissance de la performance, plutôt : ce n'est qu'au moment même où nous la reconnaissons comme le fruit du travail inouï d'êtres humains comme vous et moi que le sentiment de bonheur  peut nous étreindre la gorge comme dans l'or des soirs d'été les derniers feux du couchant.

24 juillet 2010

L'Air du temps, 1

Philippe Forest, l'inoubliable auteur de "l'Enfant Éternel" roman de la mort de sa fille à l'âge de quatre ans d'un cancer des os. Roman, oui, et redoublé même par un deuxième roman, un an plus tard, "Toute la Nuit", puis d'un troisième, dix ans plus tard "Tous les Enfants sauf Un" et encore d'un quatrième, "Sarinagara" où il redit encore la douleur de sa collision avec la grande banquise du réel tout en continuant de s'enfoncer dans l'écriture qui est, comme le dit G. Bataille, l'espace même de la séparation et de la cruauté indicible avec une honnêteté et un vitalité qui force l'admiration : "J’écris toujours afin de pouvoir cesser de le faire. Mais je n’y parviens pas". Il va publier son cinquième roman "Le Siècle des Nuages" Sur le vingtième siècle et son père. Je l'attends avec impatience en lisant le volume 5 de son "Alphabled" qui regroupe ses essais critiques (il sait de quoi il parle, quand même, il est prof de littérature comparée). Shakespeare, le grand Will. Une mise en scène à la télé en presque primetime en direct d'Avignon et de la cour du Palais des Papes balayée par le mistral nocturne, comme il se doit. C'est bien la preuve que plus personne ne regarde la télé : on peut passer même le festival d'Avignon et une mise en scène très aride de Richard II (JB Sastre) l'une de ses pièces les plus énigmatiques, l'une de celles où il rigole le moins (avec le "roi Lear") et personne ne s'en aperçoit. Quel est donc cet étrange objet, me suis-je d'abord demandé ? De quel épusode du "Loft" s'agit-il donc ? Cela ressemble à du théâtre, à ce qui me semble, du théâtre en direct, je crois bien, et en direct du festival d'Avignon qui plus est ! Ça existe encore ce truc là ? des acteurs vivants qui déclament et gesticulent sur une scène nue devant des ruines ? Pouah! C'est dégueulasse ! À l'heure où les enfants se vautrent encore sur les canapés ! Pour qui nous prend-t-on ? On rentre chez soi après une dure journée de travail, bien crevé, on s'écroule devant la télé, on veut zapper entre "Secret Story" et "Belle toute nue" comme tout citoyen hébété qui se respecte et toc, tout ce qu'on trouve à nous montrer c'est Richard II en direct d'Avignon. de qui se moque-t-on, je vous le demande. Assez de tous ces alibis culturels incohérents, Rendez nous notre télé réalité quotidienne!




Comme vous le voyez j'ai finalement opté pour le changement... non sans mal!

22 juillet 2010

Ah la la, il va falloir vous y faire ! Ciscoblog vient de basculer dans la modernité sans espoir de retour. Je viens, sur l'incitation expresse de Blogger (qui m'a carrémént supprimé la possibilité d'envoyer des posts, sans me prévenir, soit dit en passant) et qui me le demandait avec insistance depuis des mois, je viens donc de jeter à la poubelle la mise en page de Ciscoblog que vous connaissez, vielle de huit ans et qui n'avait pourtant pas pris une ride. Mais c'est comme ça. On ne conserve plus rien à notre époque. L'éternité dure huit ans.  Pour ce qui est de cette nouvelle version, rien n'est au point, loin de là. Je rame à donf parmi les balises, les formats, les codes et les dernières versions du HTML, X ou XL, et tente encore de donner à cette nouvelle  mouture de Ciscoblog une figure acceptable. Il y encore du Boulot! Mais cela ne saurait tarder. Comme vous vous en doutez, j'y travaille avec acharnement. Ne perdons pas espoir. Y'a quelque choses qui cloche la dedans, j'y retrourne immédiatement, disait l'autre! Alors, allons-y et à plus! (eh bien non ! trois fois non ! Je n'ai finalement pas changé de mise en page. J'ai finalement récupéré mon ancien template, celui que j'avais cru perdre définitivement et sans lequel j'en suis sûr, très cher ciscoblogger vous vous perdriez aussi sûrement. Mais rien n'est terminé : l'outil de création de posts est toujours en panne et je dois employer un moyen sacrément détourné (qui passe bizarrement par mon telephone portable - et l'appli Blogpress ) pour m'en sortir. Pour l'instant donc, mais pour combien de temps encore,  le statu quo est maintenu : faites comme si rien ne s'était passé...)

20 juillet 2010

Pensée de la nuit N 172 "Tout cela ne nous dit pas de quel animal mort dans la fournaise le radiateur est le squelette" Eric Chevillard, l'Autofictif
Haïku de rien, 8


Avançons à l'amble
Dans le bleu des champs de blé
Lumière d'été
haïku de rien, 7

 
Sous la pluie de juin
Marcher dans l'herbe des champs
Nettoie mes chaussures

13 juillet 2010

Voyage à Paris, 1.5


Les matinées à la clinique se suivent et se ressemblent sous le ciel gris . Un évènement plutôt gai voire drôle  me sort de la routine et flatte mon ego : On chasse ma tête, si je peux m'exprimer ainsi.  Les professionnels de mon espèce sont si rares que me voilà  devenu une denrée précieuse. Je reçois des propositions plus qu'honnêtes pour un job dans une autre clinique du groupe (qui en exploite plus de quinze dans toute la France, et achète les autres à tour de bras, excusez du peu). Le "siège" de ce groupe se situe justement à la clinique de B ; C'est même le château dont nous avons déjà parlé qui l'abrite. Vaste pièce parquetées, plafonds à caissons, cheminées monumentales abritent les centres de commandement, les secrétaires de direction en tailleur et la direction générale du département "psychiatrie"de cette prospère entreprise en expansion.  On me propose de rencontrer le grand manitou en personne dans quelques jours. Je décide de me prêter au jeu en toute tranquillité, certain de ne pas vouloir quitter Cahors où le travail et la ville me plaisent. Mon ex-curé borderline va nettement mieux , tandis que mon financier surmené broie toujours du noir...Pluie battante tout l'après midi. Une petite accalmie le temps d'une visite au cimetière de Bagneux sur la tombe de mon père, calme bloc ici bas chu  forcément d'un désastre obscur,  que, selon le rite, nous décorons de petits cailloux bleus et solitaires. Plus tard j'essaie de chasser mon spleen avec une descente du Boul'mich où je suis tout à coup pris d'une faim anormale, véritable fringale, alors que j'ai déjeuné à la clinique, qui m'oblige à manger un truc au plus vite. J'entre au Monop du boulevard, celui qui est presque en face de chez Gibert, qui fut dans le temps lointain des années soixante un restaurant universitaire puis plus tard une sorte de Mac'do avant la lettre (Wimpy peut être, mais plus probablement Mac'do lui même qui a fini par acheter plus grand au coin de la rue Soufflot le successeur du café Maheux) Je n'y trouve évidemment  rien qui convienne à mon régime. Je finis par me rabattre sur une sorte de sandwich nouvelle cuisine, qu'on appelle un wrap, un wrap de "poulet à la thaï", au goût absolument infect, je ne suis pourtant pas difficile quand la fringale me prend,  immangeable mais que je mange quand même et que je fais descendre tout en poursuivant ma descente à pied avec un pack de jus de framboise cent pour cent naturel de marque "Innocent" (sans blague) contenant, quand j'en regarde la composition, intrigué que je suis par son goût bizarre,  soixante pour cent de purée de banane... Après j'ai honte de moi, en me regardant dans les vitrines, comme une boulimique devant son frigo. Toujours en fuite, je pousse jusqu'au boulevard Saint Germain après avoir tenté d'entrer à "La Gentilhommière" et en être ressorti épouvanté de n'y avoir rien  trouvé de ma jeunesse. Pousser la porte de chez "Séphora" où j'ai une mission ne me calme toujours pas. Une charmante jeune fille tirée à quatre épingles me vend avec compétence un certain vernis  d'une certaine marque et d'une certaine couleur dont j'ai le nom sur un bout de papier froissé que j'ai sorti de ma poche. Pendant que je parcours le flanc bâbord du vaisseau spatial où sont alignés les parfums pour homme,  mon portable sonne. C'est le grand manitou dont j'ai parlé en personne. Il me parait poli et un peu trop respectueux, pour un peu il me donnerait du professeur.  je me laisse arracher une entrevue un matin à l'aube à la clinique tout en testant le nouveau Kenzo. La même charmante jeune fille me demande si elle peut m'aider. Je lui répond que non. Personne ne peut m'aider. Je ne tiens pas en place. Impossible de me calmer non plus à la librairie du "Moniteur", place de l'Odéon, où je n'arrive pas à me concentrer plus de dix minutes sur les beaux livres d'architecture qui m'enchantent habituellement. A nouveau sous la pluie battante, je remonte cette fois  le boulevard, et me mets à l'abri chez "Gap", place de la Sorbonne où je finis par dénicher un T shirt pour offrir à Oxy.  Mais je ne suis pas très sûr que cela lui plaise - c'est pourtant la version chic du T shirt "I love Paris" qu'elle m'avait commandé - je  pousse donc en évitant les flaques d'eau jusqu'à  chez "Jennifer" où ma main n'avait pas mis le pied depuis au moins trente ans (mais ce n'était pas une boutique de fringues à l'époque) et j'y choisis un petit haut trash très tendance  qui lui permettra tout autant de frimer auprès des copines de son collège à Lauzerte, Tarn et Garonne. Après - il fallait bien que la retraite de Russie prenne fin - on me retrouve dans l'arrière salle du "Rostand" dont le luxe de bon aloi a fini par avoir raison de mon angoisse, attablé devant un jus de tomate olives cacahuètes (toujours la fringale) à lire l'"Équipe" de la première à la dernière page et parcourir au moins tous les tires du "Monde". Enfin rassuré, je peux tranquillement traverser la place Edmond Rostand et terminer la remontée du boulevard jusqu'au 119. Dîner d'oiseaux avec la mamie après quoi je n'ai plus que la force de m'étaler  devant la télé qui qui clignote dans le noir et ne s'arrête jamais (finale de la Ligue Europa, Athletico de Madrid bat Fulham 2 à 1 après prolongation)