31 décembre 2002

On voudrait en faire la photo, on n'y parviendrait pas, m�me avec l'appareil le plus sophistiqu�. Pas m�me un dessin. Encore moins une peinture. Ce que je suis en train de regarder, on ne peut pas le reproduire. Il n'y a probablement que les mots qui ne sont pas trop tra�tres pour le faire. Magritte s'y est pourtant essay�, il y a m�me un tableau c�l�bre qui fait la fortune des vendeurs de posters, mais, il faut bien le dire, Magritte, malgr� ses bonnes id�es, �tait un mauvais peintre. Je viens d'�teindre la lumi�re. Il est une heure du matin. Allong�, je vois, en face de moi la fen�tre de ma chambre. Je ne ferme ni les rideaux ni les volets, jamais. La nuit �claire la chambre. La fen�tre est comme le cadre d'un tableau que j'aime regarder d�s que j'�teins la lumi�re. En g�n�ral la nuit est blanche, par contraste avec l'obscurit� de la pi�ce. Elle d�coupe l'ombre des objets pos�s sur le bureau en une sorte de skyline sombre. C'est d'ailleurs pour �a que j'ai pos� sur mon imprimante une tour Eiffel gonflable achet�e chez "Why" un dimanche apr�s midi de ballade avec Nathan dans le Marais. Il y a aussi les contours que font la masse de l'ordinateur cr�nel�e par les photos fix�es autour de l'�cran et la silhouette effil�e de la lampe. La nuit est blanche quand le ciel est pur, sans nuage, d'un blanc qu'on peut � juste titre qualifier de blafard, c'est � dire parfaitement mat, qui brille par l'absence de tout �clat. Elle est encore plus blanche, perdant quelque peu de cette matit�, si le ciel est couvert. C'est un effet d'optique connu. Mais, ce soir, la vision est magique : Il y a de gros nuages blancs, rondouillards et paresseux qui tapissent le ciel, sur un arri�re fond de la vraie couleur de la vraie nuit, pour une fois : violet fonc�, pas bleu nuit, zinzolin, pr�cis�ment. Ces gros patapoufs de nuages semblent immobiles. On dirait qu'ils ont surgi l�, subrepticement, pendant que je me pr�parais au coucher. Ils me regardent b�tement, � travers la fen�tre. Comme l'ombre n'est d�cid�ment pas propice aux ombres port�es, on n'a aucune impression de volume ni de relief. Tout est plat. On ne peut pas savoir quelle couleur est appliqu�e sur l'autre : les grosses taches blanches pos�es � la mani�re noire sur le fond violet fonc� de la nuit ou, � l'inverse, le violet fonc� de la nuit d�goulinant joliment sur un fond de blanc mat. C'est tellement �trange et tellement beau que je me suis lev�, in petto, et que j'ai rallum� l'ordinateur. Je viens de taper ces lignes, dans le noir. Au moment ou je rel�ve la t�te, juste maintenant, tout est fini. Les nuages se sont dispers�s. Il y a, sur le fond redevenu uniform�ment gris de la nuit (o� tous les chats sont gris), une grande strie oblique et laiteuse qui n'est pourtant pas la voie lact�e.

23 décembre 2002

C'est tr�s beau. C'est tres hard, mais c'est tr�s beau, mais c'est tr�s hard, mais c'est tr�s beau, bon, je vous aurai pr�venus !

22 décembre 2002

Imre Kertezs parle de matzhas �miett�s dans du caf� au lait...Les "matzs". Chez nous, on disait "les matzs" et non les "matzots" comme il aurait fallu. On disait aussi "des" matzs et non "du" matz, ni "de la" matzah. Pain azyme �miett� dans une tasse de caf� au lait, le matin, avant de partir � l'�cole. Pas tous les jours. Surtout les jours autour de Pessah (les autres matins de l'ann�e nous trempions plus banalement tartines et biscottes). Mais pas uniquement autour de Pessah. Notre m�re, certains dimanches soirs, par exemple, apr�s une apr�s-midi pass�e "aux jonquilles" dans la for�t de S�nart, disait que, ce soir-l�, elle ne ferait pas le d�ner, elle profiterait de la journ�e de repos jusqu'au bout, elle se conterait bien d'une tasse de caf� au lait avec des "matzs". Nous n'avions, nous les enfants, pas droit au caf� au lait le soir. Cela n'aurait d'ailleurs pas �t� consid�r� comme assez nourrissant, surtout apr�s avoir pris l'air : elle envoyait notre p�re, mais souvent c'est nous qui demandions ce d�ner de f�te, chercher du Picklefleish, du gehacte lieber, du galeh, toutes sortes de plats caschers froids, des p�tisseries, des tranches de Strudel au pavot, rue des Rosiers, chez Goldemberg ou chez Finkieljahn. C'�tait comme ��, quand on voulait rompre la monotonie des jours, se laisser aller un peu, tra�nasser, se faire une petite douceur, cela n'avait rien � voir avec Pessah : On se faisait un caf� au lait avec les matzs et on allait chercher des plats de chez Goldemberg, c'�tait comme la r�surgence d'une source qui coulait sous le sol, pas tr�s profond, sans aucune r�f�rence � un quelconque rituel. Mais les autres dimanches, et, m�me quasiment tous les autres soirs de la semaine, �'�tait jambon nouilles ou m�me c�te de porc charcuti�re et pas seulement steak frites ou navarin d'agneau, et le fromage suivait le plat de r�sistance dans la m�me assiette, au m�pris de toute prescription (je me souviens n�anmoins de cette phrase terrible de notre m�re qui expliquait d�finitivement les complications du rituel de la double vaisselle - fleishig et melshig : "On ne mange pas l'agneau dans le lait de sa m�re", je voyais alors un agneau mort noy� dans le sang de sa pauvre maman, saign�e � blanc, bien entendu, dont la d�pouille gisait � l'�cart). Nos parents n'�taient pas pratiquants. Manger casher, � la maison, �tait seulement un plaisir, en principe. Un plaisir dont nos parents estimaient qu'ils n'avaient pas � se priver. Du moins notre p�re. Pour notre m�re, �lev�e religieusement et croyante, c'�tait moins simple qu'elle voulait bien le dire. Pessah, � cause des matzs, �tait la seule f�te juive dont nous avions entendu parler � cette �poque. Le C�der, nous ne l'avons jamais c�l�br�. Notre marxiste de p�re en aurait �t� bien incapable (mais il se souvient de son propre p�re, d�j� communiste, ou plut�t membre du Bund, en Pologne, qui se souvenait du sien qui le c�l�brait). C'�tait les ann�es soixante. Il n'y avait pas encore d'�piciers arabes partout, sauf � Barbes, et si certains commen�aient � remplacer les Auvergnats, ils n'osaient pas tellement ouvrir le dimanche. Le dimanche, rue des Rosiers, c'�tait ouvert. Je parlerai plus tard de la charcuterie casher, peut-�tre, mais l�, juste maintenant, je ne veux pas oublier de dire que jusque dans les ann�es quatre-vingts, notre m�re, alsacienne, n'a fait la choucroute qu'� la juive, c'est-�-dire aux viandes cashers, et que c'�tait d�licieux, alors je le dis tout de suite. Pour en revenir aux matzs, je pourrais d�crire pr�cis�ment l'�miettement du pain azyme dans la tasse de caf�. D'ailleurs, j'ai longuement r�fl�chi : je vais le faire. Ce sont ces caf�s au lait-l� (ni trop forts ni trop blancs), ces miettes-l�, ces brisures-l�, ces morceaux, ces bouts de Mazots Rosinski-l�, fabriqu�es sous le contr�le du grand rabbinat et tout, fragiles et fines galettes gondol�es, rectangulaires et empil�es comme les pages d'un livre, qui pourraient, peut-�tre, par la bande, pour ainsi dire, faire que je passe pour juif � mes propres yeux. Je ne peux pas oublier ces gestes d�risoires d'�mietter consciencieusement, ou, au contraire, distraitement, du pain azyme dans mon caf� au lait, certains matins de fin d'hiver, avant de partir � l'�cole. Il ne s'agit pas de madeleine tremp�e dans du th� mais de matzs dans du caf� au lait, entendons-nous bien. Les tasses sont grandes, en fa�ence faux Gien blanc-cass�, un peu ventrues. Les petites cuill�res ne sont pas de grandes cuill�res � caf�, mais de petites cuill�res � dessert. Il y a parmi elles, rang�es dans un tiroir de la cuisine, celle-l� m�me dont se servait notre m�re quand elle-m�me �tait petite, avant la guerre, en argent, avec le poin�on, toute fine et toute l�g�re, un peu pointue au bout, us�e d'avoir tant servi. On peut penser qu'elle a fait l'exode de quarante, au milieu des baluchons et des piqu�s des Stukas, qu'elle est pass�e par Tassin la demi-Lune et qu'elle a connu l'occupation de la zone libre. C'est une petite cuill�re qui a droit � un certain respect et dont on a plaisir � se servir pour remuer le caf� au lait. Bien qu'elle appartienne � notre m�re, chacun s'en sert indistinctement quand il tombe dessus dans le tiroir. Mais, le dimanche soir, notre m�re aime bien se servir de sa cuill�re. En tapant ces lignes, un souvenir enfoui depuis pr�s de cinquante ans, qui a trait au caf� au lait, comme on va le voir, surgit "tout arm�" de ma m�moire : je revois notre p�re, en Marcel, mont� sur le tabouret de bois sombre � tiroir o� nous rangions le cirage et les chiffons � chaussures, fixer un Machine ant�diluvienneappareil m�nager au mur jaune de la cuisine (qui est encore, � l'�poque, une cuisine-salle de bain, au sens propre du terme, si j'ose dire, puisque qu'elle n'est qu'une seule et m�me pi�ce et que la baignoire jouxte la cuisini�re (souvenir dans le souvenir : la lessiveuse pos�e sur la cuisini�re exhale un bonne odeur de linge et le visage de notre m�re �merge � peine de la brume qui envahit toute la pi�ce pendant que mon fr�re et moi barbotons dans notre bain, au retour du jardin ; la vapeur se condense en d�goulinant sur les murs et les vitres de la fen�tre)) C'�tait un de ces moulins � caf� muraux � r�servoir de verre cannel� et manivelle qu'on ne voit plus que dans les brocantes, de nos jours. Image rare de notre p�re en bricoleur : il pr�f�rait faire confiance aux professionnels, comme il disait. D'ailleurs, jusqu'au moment o� il a fallu que je le fasse moi m�me, j'ai toujours cru que changer une ampoule au plafond �tait une v�ritable aventure ou, qu'au moins, cela demandait de solides comp�tences, surtout � cause du courant (changer les "plombs", qui �taient en plomb, �videmment, aussi). Les premiers morceaux de matzs flottaient � la surface, on pouvait en faire de tout petits radeaux, les faire naviguer et les ramasser � la cuill�re avant qu'ils soient compl�tement imbib�s. Puis, les morceaux s'ajoutant aux morceaux, ils commen�aient � tomber au fond de la tasse, faisant, selon le principe d'Archim�de, monter le niveau du caf� au lait jusqu'� le faire d�border. Un de nos jeux, si on peut employer ce mot, tant le geste �tait machinal, �tait de tenter d'�mietter une demi-galette de pain azyme (les galettes rectangulaires �taient facilement divisibles en deux suivant une ligne pointill�e par le fabricant, comme dans les d�coupages) dans la tasse sans faire d�border le caf�. C'�tait faisable : les derniers morceaux restaient pos�s au sec au-dessus des autres qu'ils �crasaient de leur poids et faisaient plonger plus profond. Restait � tasser doucement avec le dos de la cuill�re pour mouiller tout le pain azyme. Le r�sultat, outre qu'il �tait satisfaisant pour l'esprit, �tait d�licieux. Il y avait plusieurs couches de consistance diff�rentes et graduelles, du plus imbib�, du plus mou, presque de la cr�me, au fond, au plus croustillant, au plus croquant, � la surface. Le caf� au lait prenait un go�t de g�teau et les matzs celui de petits beurres. En jouant de la cuill�re, on pouvait ramener des morceaux de diff�rentes profondeurs, donc de diff�rentes consistances. Une autre technique consistait � ne pas saturer le caf� au lait en morceaux de matzs, mais de les laisser tremper plus ou moins longtemps jusqu'� la consistance d�sir�e, puis de les manger un par uns, en �vitant le plus possible de boire le caf�. Quand il n'y en avait plus, et que ne flottaient plus alors que de toutes petites miettes � la surface du liquide, on ajoutait alors au caf� au lait une nouvelle s�rie de morceaux de matzs qu'on mangeait � nouveau, et ainsi de suite, toujours sans boire le caf�. Mais, comme il avait imbib� les morceaux qu'on avait mang�s, le niveau du liquide baissait quand m�me dans la tasse. Ainsi, nous parvenions � vider la tasse de caf� sans boire, seulement en mangeant les mazs, les derni�res cuill�r�es ramenant une exquise cr�me au caf�.

15 décembre 2002

Je me souviens d'Od�on (84 OO), Danton, S�gur, Pelletan (22 22), Gobelin et Etoile.
Je me souviens des receveurs d'autobus et de leurs machines � obliterer � manivelle.
Je me souviens des pi�ces de un ancien franc et de celle de un nouveau centimes (de franc).
Je me souviens des voitures Dinky Toys et des soldats Mokarex.
Je me souviens de Nino Ferrer : Oh, eh, hein, bon !
Je me souviens du petit bonhomme papillon de Jean Michel Folon dans le g�nerique d'ouverture et de fin des programmes de la deuxi�me chaine de t�l�vision.
Je me souviens des "electrophones" et des changeurs de disques trente trois tours automatiques (et aussi des manges-disques qui ressemblaient � des soucoupes volantes).
Je me souviens de Lucien Jeunesse et pas du Jeu des Mille Francs.
Je me souviens de Sag Varum et de Shake it Baby.
Je me souvien de Paulette Merval et Marcel Merkes.
Je me souviens d'Alexandra Stewart dans la "Nuit am�ricaine" de Truffaut, l'un des plus beaux films du monde.
Je me souviens de Carnaby Sreet.

Une v�ritable salve, ce soir...
Je viens de refermer "Etre sans destin", d'Imre Kertesz. Apr�s un tel livre, on est comme � la fin d'une tr�s belle musique : le silence auquel elle laisse la place est encore de la musique. Tout ce que je fais, ce que je pense, ou ce que je dis apr�s avoir referm� le livre est encore le livre, est encore dans le livre. C'est un livre inou�. Comment un tel chef d'oeuvre a-t-il pu rester inconnu si longtemps. Qui connaissait Imre Kertesz avant octobre 2002 et le prix Nobel ? Pas moi, en tout cas. Honte � moi. Ce n'est pas encore un homme tr�s vieux. Je l'ai vu, pas plus tard qu'il ya quelques jours, en zapant � la t�l�, en habit noir, recevoir son prix � Stockholm. Il n'avait que quinze ans � Auschwitz et Buchenwald. Il a dit ceci, qui vaut la peine d'�tre lu.

11 décembre 2002

Voici quelques d�finitions de mots-valises piqu�e � la vol�e dans le lexique du site "Le Pornithorynx est un salopare", d'Alain Cr�hange. Allez y faire un tour !


�PAPHINIE. F�te c�l�br�e le lendemain du jour des Rois, au cours de laquelle on mange les restes de galette de la veille.
ESPOIRE. Individu dont la confiance confine � la cr�dulit�.
FLOPTIMISTE. Qui a confiance en ses chances d'�chec. "Je me sens tr�s floptimiste quant � l'avenir du pessimisme." (Jean Rostand).
FRESQUINTER. Ab�mer une pi�ce, un b�timent, en couvrant ses murs de peintures. "J'aimerais bien savoir dans combien de temps ce Michelangelo Buonarroti aura fini de me fresquinter ma chapelle." (Jules II).
FURETANTE. Epouse d'un furoncle.
GAGACIT�. Finesse d'esprit dont font parfois preuve les personnes retomb�es en enfance.
GOMORRHO�DES. Douleurs particuli�rement p�nibles dont souffrent parfois les personnes qui ont fr�quent� Sodome.
GRIGOUREUX. Qui pratique l'avarice avec une duret� inflexible. "La fourmi est grigoureuse, c'est l� son moindre d�faut." (Jean de La Fontaine).




voil� ce qu'aurait, peut-�tre, fait M.C. Escher avec l'informatique. Sait-on jamais... (via Geisha Azobi)
La petite brise la glace. J'ai bien �crit : "la petite brise la glace". Je vois bien que vous vous dites : "et alors, "la petite brise la glace", il a �crit "la petite brise la glace", et alors ?" Lisez deux fois. lisez deux fois � haute voix, s'il vous pla�t. J'ai dit lisez � haute voix s'il vous plait (j'en vois deux dans le fond qui ne lisent pas � haute voix) Toujours rien ? Et �a, �a vous dit quoi ? La petite brise - la glace et : la petite - brise la glace. Compris ? eh oui. Ce sont effectivement deux phrases totalement diff�rentes �crites avec exactement les m�mes mots (un autre, pour voir si vous avez compris. Si je dis : La belle porte le voile, vous me dites quoi ?). C'est joli, non ? Moi, en tout cas, je trouve �� tr�s joli. J'ai trouv� cette phrase dans mon courrier il y a quelques mois et l'avais gard� pour aujourd'hui. Pas facile d'en faire d'autres dans le m�me genre. Cela s'appelle des ambigrammes Exercice pour la prochaine fois, sur un cahier propre : dix lignes d'ambigrammes. Rammasage des copies dans..un an (au mieux) Bonne nuit.

P.S. Rien � voir. J'ai trouv� ce site chez ma copine Emmanuelle. Ca (excuses : "Blogger" ne fournit pas le "c" s�dille majuscule) d�coiffe. M�rite la LCD. Re-bonne nuit

05 décembre 2002

je me souviens de Dagobert

04 décembre 2002

C'�tait  un soir pas plus noir qu'un autre...J'ai re�u un mail de Francis Grossmann. Pour ceux qui ne le savent pas (les Maltais, les Finnois, les Ouzbeks, les Malayalis, les Eskimos, entre autres), Francis Grossmann, c'est mon nom. J'ai bien re�u un mail de Francis Grossmann, mais je ne me l'�tais pas envoy� moi-m�me. Si vous lisez cette histoire jusqu'au bout, vous allez comprendre, enfin, pas s�r, parce que c'est peut-�tre une histoire de fant�mes. Donc, comme tous les soirs, j'ai consult� ma boite de r�ception Outlook. Je suis abonn� � une liste de diffusion g�r�e par de sympathiques olibrius, une quinzaine de po�tes oulipiens. Cela reste tr�s artisanal et confidentiel. Ils s'�changent leurs trouvailles et leurs d�fis. C'est p�tillant, divertissant, bon enfant et �a donne plein d'id�es. Bien �videmment, je n'interviens jamais. Je me contente de lire. C'est ce qui est bien, avec les listes de diffusion, c'est que vous �tes l�, tapis dans votre coin, invisibles et silencieux, et vous interceptez tout plein de conversations sans �tre oblig� d'y participer, un peu comme les fant�mes de Kafka : "Ecrire c'est se mettre nus devant les fant�mes, ils attendent ce moment avidement. Les baisers �crits n'arrivent pas � destination, les fant�mes les boivent en route. C'est gr�ce � cette copieuse nourriture qu'ils se multiplient si fabuleusement. L'humanit� le sent et lutte contre le p�ril, elle a cherch� � �liminer le plus qu'elle le pouvait le fantomatique entre les hommes. L'adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; apr�s la poste, il a invent� le t�l�graphe, le t�l�phone, la t�l�graphie sans fil, mais nous, nous p�rirons" dit-il dans une sublime lettre � Mil�na. Kafka avait pressenti internet. Je ne suis qu'un fant�me, et je me plais � penser qu'il y en a d'autres, eux aussi invisibles, qui n'interviennent jamais, comme moi, et que nous sommes l�, pourtant � regarder passer les messages et nous en repa�tre. Enfin, tout �a pour dire que je re�ois des messages tous les jours ; heureusement que je ne compte pas que sur mes amis et connaissances. Il y a aussi des mails professionnels et des pubs. Bref, ce soir l�, je "consultais" mon courrier, comme on dit. j'avais une douzaine de messages. J'ai l'habitude de remonter la liste en commen�ant par le bas. Comme vous savez, les messages pas encore lus s'inscrivent en gras. Souvent je clique sans regarder l'auteur du message, � gauche. La plupart du temps je les parcours rapidement, �value leur int�r�t en deux ou trois secondes. Je n'en lis enti�rement qu'un sur deux ou trois, en moyenne; apr�s, je clique sur la croix rouge de la barre des t�ches de Outlook pour effacer le message ou, plus rarement, je double-clique pour le d�placer vers un dossier sp�cial (comme celui r�serv� aux �pisodes du feuilleton de Martin Winckler, "Ange", par exemple). Je me livrais machinalement � cet exercice quand soudain apparut ceci sur l'�cran (ne lisez pas tout ou alors seulement en diagonale, si vous voulez avoir une id�e) :

Notes Beno�t Habert (document en ligne �
l�adresse :http://www.limsi.fr/Individu/habert/Publications/Fichiers/hdr/node4.html

G. Gross [Gross, 1988] met en oeuvre cette d�marche de mise en �vidence de restrictions transformationnelles pour les s�quences N Adj. Il retient les transformations suivantes : pr�dicativit� : L'adjectif peut-il figurer en position d'attribut ? On oppose ainsi nous avons un climat froid notre climat est froid � cette arme blanche cette arme est blanche. nominalisation de l'adjectif : L�a a un teint blanc la blancheur du teint de L�a / L�a a pass� un examen blanc la blancheur de l'examen de L�a. rupture paradigmatique sur l'adjectif : l'adjectif peut-il �tre remplac� par un autre �l�ment de sa s�rie distributionnelle ? Cf. du papier bleu, violet, blanc ...et une douche �cossaise, *fran�aise. variation en nombre : est-elle libre ? Cf. *le denier public ou *les devoirs conjugaux. adjonction d'un adverbe : une explication tr�s vague / *un terrain tr�s vague. adjonction d'un autre adjectif par coordination : une explication longue et fastidieuse / *une �toile filante et brillante. reprise du groupe par le nom seul : j'ai lu un livre passionnant. Ce livre ... / *Le bras droit de Luc a appel�. Ce bras .... rupture paradigmatique sur le nom : du beurre noir, ? de la margarine noire, ? de l'huile noire. remplacement de l'adjectif par un compl�ment de nom : une faute grammaticale + de grammaire / la m�decine douce + *de douceur. La d�termination du degr� de figement se heurte toutefois � un certain nombre d'obstacles qui limitent ce qu'on peut escompter de cette approche. Contrairement � ce qu'affirme G. Gross [Gross, 1988, p. 69] : � les propri�t�s sont autonomes et ont une valeur binaire �, les propri�t�s en cause ne sont pas ind�pendantes. Ainsi, les adjectifs relationnels refusent la mise sous forme pr�dicative et l'ajout d'un adverbe de degr� [M�lis-Puchulu, 1991]. D. Corbin [Corbin, 1992, p. 36, note 1] souligne d'ailleurs que les propri�t�s examin�es am�nent parfois � attribuer au figement ce qui ressortit � la morphologie des mots. L'alternance d'un adjectif li� � un nom avec le syntagme pr�positionnel construit sur ce mot ne se fait pas de la m�me mani�re selon que l'adjectif est un d�nominal ou au contraire que le nom est bas� sur l'adjectif. Commercial est d�riv� de commerce et les deux s�quences entreprise commerciale et entreprise de commerce commutent. Il n'en va pas de m�me pour devoir difficile et *devoir de difficult� : or difficult� est d�riv� de difficile. Par ailleurs, indique D. Corbin, un adjectif � emploi relationnel et qualificatif peut parfois �tre remplac� par un compl�ment de nom dans ces deux emplois : le palais du prince/le palais princier, une allure de prince/une allure princi�re. Sans doute ne faut-il pas mesurer � la m�me aune les diff�rentes s�quences en fonction des classes syntactico-s�mantiques du nom et de l'adjectif. Il conviendrait par exemple de comparer entre elles les contraintes de s�quences qui rel�vent du patron N Adj comme choc op�ratoire, fait historique, livre scolaire, ordures m�nag�res, paix sociale et service national. La comparaison en bloc des N Adj devrait laisser la place � des examens de groupes plus restreints et plus homog�nes


je fais s�cher mes id�es au grand airEt c'�tait sign� Francis Grossmann. Je relus la signature : pas de doute, Francis Grossmann, avec deux "n" et tout. C'�tait une sorte de charabia. Cela ressemblait � des notes de travail, celles d'un linguiste ou d'un grammairien, apparemment. Un c�t� inachev�, pas vraiment fait pour �tre publi�, ni m�me diffus�. C'�tait adress� � un certain Beno�t Haber. Et cela m'�tait parvenu, � moi, Francis Grossmann. En dehors du fait que je me demandais pourquoi, et comment, moi, Francis Grossmann, qui n'�tais pas Beno�t Haber, j'avais re�u ce message de Francis Grossmann, il fallait que je me rende � l'�vidence : il y avait un autre Francis Grossmann. Je lan�ai une recherche Google : il y avait bien un Francis Grossmann enseignant � l'universit� de Grenoble et qui �tait responsable d'un nombre respectable de publications scientifiques. Il utilisait aussi internet. Rien de bien inqui�tant, � priori, mais un tantinet d�sagr�able tout de m�me. Cette id�e d'un autre type qui s'appelait exactement comme moi et qui n'�tait pourtant pas moi, me tarabustait. Voil� que j'�tais pris d'un l�ger vertige, comment dirais-je, identitaire ? Je ne sais pas pourquoi, le seul fait qu'il puisse envoyer des messages sur Internet me mettait mal � l'aise, pas seulement � cause du grand nombre de publications, mais aussi � cause. A cause, point. J'�tais jaloux. J'aurais pr�f�r� ne pas savoir. J'aurais voulu continuer de croire que j'�tais le seul. Il y a pas mal de temps j'avais fait une recherche minitel sur les Grossman avec un "n" et les Grossmann avec deux "n" : les Grossmann sont nettement moins nombreux que les Grossman (avec un seul "n"), comme on pouvait s'y attendre, parce que, par exemple, on ne r�siste pas � l'�rosion. Ils sont tout de m�me quelques milliers. D'origine allemande - " homme grand" et non pas "gros homme" comme le r�p�taient stupidement mes petits copains, � l'�cole -, Grossmann (ou Grossman) est un nom tr�s r�pandu, particuli�rement dans l'Est de la France. Il y a par exemple un Robert Grossmann de mon �ge assez connu, qui avait, en son temps, dans les ann�es soixante-dix, fond� ou dirig�, je ne sais plus tr�s bien, les jeunesses gaullistes de France � j'avais honte. Il est d�sormais Maire de Strasbourg ou presque. Robert n'est que mon troisi�me pr�nom (le deuxi�me est Gustave, j'en suis tr�s fier). Il y a aussi, pendant que j'y suis, et qui ne portent aucun de mes pr�noms, Steve Grossman, saxophoniste noir, du temps de Coltrane et Dolphy, qui avait chang� son nom � l'�poque des "blacks muslims" et qui l'a repris depuis, David Grossmann, �crivain isra�lien ("colombe", heureusement) et surtout Vassili Grossman, l'inoubliable auteur de "Vie et Destin", LE roman du stalinisme. Mais, Francis Grossmann, avec deux "n", inconnu jusque l�, m�me nom, m�me pr�nom, tout de m�me, �a me faisait quelque chose. Passe encore qu'il exist�t un autre Francis Grossmann, mais, comme je le disais, je n'arrivais pas � comprendre par quelles voies digitales, num�riques, �lectroniques, certes, mais n�anmoins obscures, ce message, qui ne m'�tait pas adress�, et que je n'avais pas �crit, ��, j'en �tais s�r, avait pu parvenir � mon adresse email. Je me perdais en conjectures. Je commen�ai d'abord par soup�onner mon "FAI", je veux dire mon "fournisseur d'acc�s Internet", Wanadoo, en l'occurrence. Il s'�tait produit une sorte de bug. Un tout petit bug, un grain de sable. Les robots dissimul�s derri�re le d�cor, la machinerie qui nous faisait croire que le monde entier se d�versait sans effort et en douceur jusqu'� nos tables de travail, la "Matrice" qui organisait le "Truman Show" de nos vies �lectroniques, avaient eu une sorte de rat�. Un rat �tait sorti du labyrinthe et s'�tait perdu. Aucun autre des centaines de millions de rats pris au m�me moment sans le savoir dans la m�me toile ne s'en �tait aper�u, non plus que la "Matrice", d'ailleurs : �v�nement trop infime, sans cons�quence. �a devait pouvoir se produire, allez, une fois par si�cle. C'�tait tomb� sur moi et mon homonyme. La "Matrice" n'avait rien � craindre : je ne voyais pas comment, nous, les Francis Grossmann, � nous tout seuls, aurions pu d�chirer la toile, nous r�volter et tenter de passer derri�re le d�cor. Piste trop parano�aque. Il ne me restait plus que les fant�mes de Kafka. Mais cette explication ne me satisfaisait pas, m�me si j'en appr�ciais le caract�re hautement po�tique. Pas que je n'�tais pas s�r qu'ils existassent, j'en �tais certain. Mais je croyais, que, comme moi, ils �taient parfaitement passifs : ils se contentaient de siroter les baisers et autres mots d'amours qui passaient par millions � leur port�e, sans m�me se d�placer, sans m�me envoyer le fameux coup de langue du cam�l�on : la linguistique ne les int�ressait pas. J'en �tais l� de mes �lucubrations, quand je m'aper�us que le bug provenait peut-�tre du fait que, non seulement il existait un autre moi-m�me sur le net et qui n'�tait pas moi, comme je l'ai expliqu�, mais, qu'en plus, nous avions la m�me adresse sur Wanadoo, ce qui multipliait par quelques dizaines, encore, les improbabilit�s.id�e en gros plan Le bug r�sidait alors en ceci : l'un de nous deux, par le plus grand des hasards, avait choisi exactement le m�me login que l'autre, et Wanadoo avait commis l'erreur inexcusable de l'accepter. Je m'empressai de consid�rer que cette hypoth�se �tait rationnelle, et m�me v�rifiable. Je m'empressais aussi, en toute mauvaise foi, de consid�rer que, en ce cas, j'avais la priorit�, que j'avais �t� le premier � choisir l'adresse en question (se reporter � "M'ECRIRE" sur la colonne de droite). Il suffisait alors de r�pondre au mail intrusif. il n'y avait plus qu'� cliquer sur la commande "r�pondre �" et envoyer un message de protestation. Je choisis le ton d'une col�re feinte, assez disproportionn�e pour ne pas passer pour un vrai parano mais pour un humoriste � froid, et, j'envoyais le message suivant avec l'id�e que le bug de la"Matrice" ne se r�p�terait probablement pas deux fois, mais qu'on ne perdait rien � essayer :

" Cher monsieur. Ce n'est pas parce que nous avons le m�me nom et le m�me pr�nom que nous devons avoir la m�me adresse internet. Cela est fort f�cheux. J'ai d'abord cru, � la lecture de votre texte � th�me linguistique, � une plaisanterie oulipienne mais j'ai �t� forc� de me rendre � l'�vidence : il s'agit d'un vrai texte universitaire. (sinc�res condol�ances, si, si...) pour ce qui est de l'adresse Internet, j'�tais le premier. A vous de c�der la place. Pour le reste, je ne suis, bien s�r, pas qualifi� pour juger, et en plus, �a ne me regarde pas. (imaginez que vous entreteniez une correspondance amoureuse... ou d�lictueuse..) . J'ai fait une recherche Google. Il me semble que vous enseignez � Grenoble. Je n'ai rien � voir avec la linguistique. Salutations. Francis Grossmann

Sec, p�tant, p�te sec � souhait. La r�ponse ne tarda pas. Le lendemain, je re�us � nouveau un mail de Francis Grossmann, je commen�ais � m'habituer. On pouvait y lire :

Cher monsieur. D�sol� de vous avoir importun�. J'ai effectivement voulu envoyer une note de lecture de mon m�l professionnel � mon m�l personnel, et ai malencontreusement tap� votre adresse au lieu de la mienne (fgrossmann@wanadoo.fr). Par ailleurs, et si cela peut vous rassurer, je n'ai aucune intention de vous faire part de mes correspondances personnelles ou professionnelles, et puisque vous semblez appr�cier OULIPO, je suis s�r que vous saurez faire preuve d'un peu d'humour en oubliant cet incident. Cordialement,
Francis Grossmann


Le myst�re �tait r�solu. L'erreur n'�tait ni robotique ni fantomatique. L'erreur �tait humaine, simplement humaine. Je ne l'avais m�me pas envisag�, et pourtant c'�tait la seule raison possible du myst�re. Internet restait ce gigantesque organisme infaillible, et les fant�mes n'�taient jamais sortis de leur tani�re. En un sens, j'�tais rassur� sur le mouvement du monde. Francis Grossmann bis (notez le c�t� l�g�rement m�prisant du "bis") avait tout b�tement interverti ses deux adresses. dont l'une, la professionnelle, �tait francis.grossmann@n'imporetquelfournisseurd'acc�s. Le monde redevenait intelligible ou si vous pr�f�rez, totalement opaque, ce qui revenait au m�me. Quelques jours plus tard, alors que je croyais Francis Grossmann bis retourn� d�finitivement derri�re son ordinateur grenoblois et � un complet anonymat, je re�us un nouveau mail que je reproduis ici :

Soutenance de th�se :

Mich�le GUILLAUTEAU-MAUREL soutiendra une th�se de doctorat le 5 d�cembre 2002, � 13h30, en Salle des Actes : "Appropriation de l'�crit au cours pr�paratoire. Approche qualitative d'une didactique du message".
Francis GROSSMANN LIDILEM - UFR des Sciences du Langage
Universit� Stendhal Grenoble III


Suivait adresse compl�te, num�ro de t�l�phone et adresse professionnelle compl�te que je ne retranscris pas ici. Francis Grossmann bis s'�tait excus� ; n'emp�che, il avait oubli� de me sortir de sa liste ! A l'heure qu'il est je n'ai pas envoy� de nouveau message de protestation.


02 décembre 2002

Savez-vous ce que veut dire inthalassopotable , par exemple ? savez vous ce qu'est un kilopediculteur ? une m�lanobutyrophtalmie ? ou m�me un simple m�lanopode ? Courez sur ce merveilleux (le mot n'est pas trop fort) site, et surtout, prenez bien garde de ne pas attraper une mauvaise m�dianoctancomputophilie ! Madame Claire de Lavall�e, pardonnez moi, je vous aime (et musicienne, avec �a) ! Je m'empresse d'ailleurs de vous faire une (bien trop modeste) place en LCD.

01 décembre 2002

Je vous ram�ne ce site , prometteur, j'esp�re qu'il va se developper, d'une promenade tardive sur la toile, bonne nuit...

26 novembre 2002

22 rue du Pr�sident Wilson, Gentilly, Val de Marne, France, 26 novembre 2002, 11 heures du matin
Incroyable mais vrai. J'habite exactement l�. On voit un bout de l'immeuble � gauche. C'est par ces matin de novembre o� la couleur du ciel est conforme � la m�lancolie. Nous sommes � vingt m�tres de Paris. Aucune banlieue au monde ne peut tenir aussi bien lieu de banlieue.

25 novembre 2002

Ce qui va suivre est un extrait de la "tentative d'�puisement de la partie du boulevard Saint Michel comprise entre les num�ros soixante treize et cent quarante cinq, c�t� impair uniquement" que vous pouvez lire dans son int�gralit� en cliquant soit l�, soit en LCD.

La quinine, ah...Si on file la m�taphore physiologique, cette vielle catachr�se qui utilise la circulation sanguine, comparant la ville � un corps gorg� de sang, v�hicule de tous les bienfaits pour ses habitants, si donc on convient de donner � notre boulevard pr�f�r� l'appellation d'art�re, alors la Place Louis Marin en serait comme un an�vrysme voire, un angiome, puisque, pour toujours filer la m�taphore, la r�gion se trouve fortement vascularis�e : C'est le point de confluence, sur le trajet de notre boulevard, de la rue de l'Abb� de l'Ep�e, qui vient de l'Est, bien perpendiculairement, de la rue Henri Barbusse, qui vient du Sud, comme � rebours, beaucoup plus parall�lement, qui remonte le cours du boulevard sur un trajet de trois cent m�tres, d�limitant sur sa rive Est, celle qui nous int�resse, non pas un p�t� de maison, un block, comme on dit � New York, mais une ligne, une file de maisons, un contre quai, comme � Honfleur ou � Sauzon ( Belle �le en Mer), de la rue Auguste Comte, qui d�boule de l'Ouest, partie de la rue d'Assas et vient heurter la place de plein fouet, y perdant son nom, du coup, en la traversant, puisque de l'autre c�t�, de philosophe et positiviste qu'elle �tait jusque l� elle devient eccl�siastique et protectrice des sourds et muets. Mais, je l'ai d�j� dit, nous n'appelions pas cette place la place Louis Marin, d'ailleurs, je ne sais pas si elle portait un nom avant la mort du Marin en question (survenue, comme nous l'avons lu quelques quinze pages plus haut sur une plaque comm�morative, en 1960, donc largement apr�s mes dix ans), nous l'appelions la place de � la Quinine �. Chacun sait que la quinine, extraite de l'�corce du quinquina est souveraine contre les acc�s palustres. Mais je dois avouer que � la Quinine �, pour moi, est tout autre chose qu'un vulgaire alcalo�de : � la Quinine �, c'est comme � la belle Otero � ou � la Fornarina � ou encore � la Claudia Cardinale �.la quinine au crepuscule, la quinine sous toutes ses coutures Car � La Quinine � est une femme. Une superbe femme de marbre allong�e sur un pi�destal en marbre de trois m�tres de haut. Elle est toute nue. Un linge, qui ne voile que ses cheveux, lui ceint, impudiquement pourrait-on dire, le front et non les hanches. Signe, probablement, qu'elle est malade, mais bien belle tout de m�me, puisque � cause de sa maladie ou plut�t gr�ce � elle, en proie � une horrible migraine, elle a oubli� d'enfiler sa chemise de nuit et nous offre toutes les merveilles de son corps languide. De plus, pour bien nous montrer qu'elle a vraiment mal au cr�ne, et autre chose � penser que de couvrir sa nudit�, elle renverse la t�te en arri�re, drapant ainsi de son voile une partie du socle, et se tient le front d'un avant bras, justifiant ainsi son impudeur, alors que l'autre bras, accoud� sur le socle, permet � son buste, ainsi l�g�rement relev�, de faire la sym�trie avec ses jambes a demi fl�chies. � La quinine �, all�gorie de la souffrance et de la maladie, chouette, les all�gories sont toujours de femmes nues, a toujours �t� pour nous comme une balise, un fanal, un point de ralliement reconnaissable de loin, quand nous revenions de nos promenades, signe que la maison et le bon go�ter n'�taient plus tr�s loin (de m�me, le Lion de Belfort, place Denfert Rochereau, nous a servi longtemps � marquer l'entr�e de notre territoire, le dimanche soir, apr�s les embouteillages sur l'autoroute du Sud qu'on appelait pas encore l'autoroute A6.) � La Quinine �, donc, qui a nourri certaines de mes r�veries �rotiques au d�but des ann�es soixante, s'alanguit au centre de la place Louis Marin, au sommet d'un parall�l�pip�de dress� qui fait aussi office de fontaine double, l'eau s'�coulant par deux robinets � la forme des serpents entrem�l�s du caduc�e situ�es sur chacune des faces �troites du grand bloc de marbre blanc, surmont�es l'une et l'autre des profils en bronze de chacun des deux inventeurs du m�dicament antipalud�en, Caventou et Le Pelletier ( Professeurs � l'Ecole de Pharmacie, 1795 -1877 et 1798 -1842). Malgr� le fait que l'eau �tait - et est toujours - recueillie dans deux petits bassins minables, toujours plus ou moins obstru�s de divers d�tritus, peaux de bananes ou sacs en plastiques, et en d�pit de leur sens de l'hygi�ne r�put� aigu, nous y avons toujours vu des touristes scandinaves, allemandes ou am�ricaines s'y rafra�chir le visage avant d'aller rendre leur v�lo de location hollandais au marchand de cycles un peu plus haut sur le boulevard et m�me �tancher leur soif. cela nous donnait d�licieusement � imaginer qu'on aurait pu bient�t les retrouver elles-m�mes, dans leurs chambrettes de la cit� universitaire, toutes nues sur leurs lits, se tenant le front en proie aux affres de la maladie tropicale que � la Quinine �, contagieuse comme elle �tait, n'aurait pas manqu� de leur refiler par le truchement des sournois serpents qui lui servaient, sous pr�texte de fontaines, � �vacuer les miasmes dont elle �tait infest�e (jamais n'avons nous os� nous- m�mes y tremper le bout de nos l�vres, m�me assoiff�s par nos courses les plus folles.) Sur la face la plus large du socle, on peut lire ces nobles lignes : � L'an 1820, les pharmaciens Pelletier et Caventou firent la d�couverte de la quinine. Par leur pr�cieuse d�couverte, par leur d�sint�ressement, ils ont m�rit� le titre de bienfaiteurs de l'humanit�. � encore et toujours la QuininePour savoir qui est l'auteur de cet inoubliable monument, il faut faire au moins deux fois le tour de l'�difice. On finit par d�nicher une signature, tout en haut, juste sous le voile qui pend le long du socle : Poisson Pierre, S.C. Bravo et merci, encore merci ! On doit � la v�rit� de dire qu'au moment o� j'�cris ces lignes, l'�rotisme un peu pervers et kitsch de notre belle malade vient d'�tre encore aggrav� du fait de la pose, par je ne sais quel tagueur impertinent, d'un soutien gorge peint en blanc � m�me ses seins marmor�ens, la transformant pour un peu en une vulgaire et val�tudinaire preneuse de bain de soleil ou m�me en bonne soeur de films pornos softs. Honte � lui.



J'ai vu �a dans "Le Monde" aujourd'hui. C'est tr�s beau.

24 novembre 2002

Au louvre, le 16 novembre 2002Voici mon copain Franklin et ma copine Agn�s devant mon tableau pr�f�r�, dans la grande galerie du Louvre, par un apr�s midi lumineux de novembre. Je sais, le mot "lumineux" ne "va" pas avec "novembre". Mais c'�tait pourtant ainsi cet apr�s midi l� : la lumi�re �tait partout dans le ciel, sur les pierres, � la surface de la Seine; dans la cour Marly et la cour Puget, elle inondait de tendresse et faisait palpiter les coeurs. Ce furent quelques heures magiques. Que la petite flamme de ce souvenir ne s'�teigne jamais.

21 novembre 2002

Tout le monde conna�t ces curiosit�s graphiques, ces images impossibles de rivi�res remontant leurs propres cours, d'escaliers qui se descendent en montant, de mains qui se dessinnent l'une l'autre, de vols de canards qui se transforment en champs de bl�s dont M. C. Escher s'est fait l'in�galable orf�vre. Phrase impossible (et doublement, si j'ose dire, impossible) : Aujourd'hui, je n'ai pas pens� � toi.

20 novembre 2002

Je me souviens du capitaine Troy.

19 novembre 2002

je suis compl�tement abasourdi par ce qu'on peut lire ces jours-ci dans la presse (cf par exemple "le Monde" dat� du 19 novembre) sur la prolif�ration des fausses plaques comm�moratives dans Paris. La fameuse plaque dont je parlais sur cet �cran il ya un peu moins de six mois ("Ici, le 17 avril 1967, il ne s'est rien pass�", pos�e rue du Banquier) ne serait donc pas unique ? Tout un monde s'�croule ! Tout ceci serait donc l'oeuvre d'un gang oulipien organis� et non celui d'un hurluberlu po�te et furtif ? Ah, ma brave dame, la po�sie fout le camp ! Afin, donc, de respecter la v�rit� historisque et tout le toutim je suis dans l'obligation de vous envoyer vers � cette enqu�te tout � fait s�rieuse d�gott�e sur la toile pas plus tard que ce soir. Si, par le plus grand des hasards, vous avez manqu� l'�pisode "rue du Banquier" sur ce site, et bien que vous soyez un tr�s mauvais �l�ve (ou alors peut-�tre n'�tiez pas encore n�, et, l�, vous �tes obligatoirement excus�s), je veux bien vous diriger sur les archives de juin 2002 (voir au 15 dudit mois, un samedi) de Ciscoblog.

16 novembre 2002

La toute premi�re image que j'ai de la psychiatrie date de fin octobre 1968. La fi�vre des �v�nements �tait quelque peu retomb�e. Nous avions pass� nos examens en septembre. Pour �viter tout remous, on avait demand� aux profs de recevoir tout le monde. Les oraux avaient �t� incroyablement faciles. Des examinateurs, r�put�s de vraies peaux de vache, qui, lors des c�l�bres "colles des agr�g�s" d'avant mai vous retournaient sadiquement sur le gril et vous trouvaient toujours une question � laquelle il �tait impossible de r�pondre, comme la description d�taill�e des insertions sur l'os pisiforme par exemple, et vous recalaient en vous traitant de pure nullit�, se mettait soudain � vous poser des questions dont on trouvait la r�ponse dans les manuels de science naturelle des �l�ves de sixi�me. Nous n'osions pas y croire. Nous ne reconnaissions plus, dans ces examinateurs bienveillants et pleins d'encouragements, appliquant cyniquement les consignes, les ma�tres hautains et m�prisants qui avaient sem� la terreur les deux premi�res ann�es. Nous r�pondions des �vidences du bout des l�vres, persuad�s qu'on nous tendait un pi�ge et que nous allions chuter � la question suivante, qui ne venait pas car nous �tions d�j� d�clar�s re�us, incr�dules. La grande victoire de mai, en m�decine, avait �t� "l'externat pour tous", c'est-�-dire le droit � une formation pratique pour tous, ce qui, avant Mai 1968, n'avait jamais �t� �vident. Jusque-l�, on pouvait passer avec succ�s tous ses examens, devenir m�decin, sans avoir jamais examin� vraiment un seul malade, et avoir �t� form� uniquement dans les livres (Mai 68 a �t� la vraie fin des m�decins de Moli�re). Il y avait donc les bons m�decins, ceux qui avaient le potentiel pour devenir professeurs, et qui avaient pass� les concours, l'externat et l'internat ( "L'externe est debout quand l'interne est couch�": c'est le moyen mn�motechnique pour se souvenir de la position des ligaments du genou) et qui pouvaient s'exercer sur de vrais patients, sous la tutelle de leurs a�n�s, et les mauvais m�decins qu'on lan�ait dans la carri�re, sans aucune exp�rience, tout juste bon � soigner les rhumes et les cors aux pieds, mais qui se formaient tout de m�me sur le tas, permis d'exercer en poche, avec la terreur perp�tuelle, directement li�e au sadisme de leurs ma�tres, de tuer leurs premiers patients. Il y avait r�ellement une aristocratie et une pl�be m�dicale. On doit � Mai 68 d'avoir tent� et � peu pr�s r�ussi � niveler tout cela. Il avait donc fallu consid�rablement augmenter les postes d'externes (on ne disait plus externes, qui �tait un titre, le premier �chelon de l'aristocratie, mais "�tudiants hospitaliers"). Les grands CHU, les grandes facs, ont donc �t� oblig�es de passer des conventions avec tout un tas d'h�pitaux consid�r�s jusque l� comme de seconde zone qu'on appelait aussi "p�riph�riques" et qui n'avait jamais b�n�fici� de la moindre consid�ration universitaire. L'h�pital de Corbeil-Essonnes �tait un de ces vieux hospices, cr�e � la fin du XIX�me si�cle, gr�ce aux dons de deux industriels, les fr�res Galiganni. Il dressait ses sinistres b�tisses sur une colline qui surplombait la Seine, un peu en dehors de la ville, qui vivait de ses minoteries (les grands moulins de Corbeil), de ses papeteries (D'arblay), de ses imprimeries (H�liogravure) et de son port fluvial, et dont l'histoire avait �t� faite par les grands patrons paternalistes et les luttes ouvri�res. De Corbeil, je n'avais, moi, que le souvenir d'une ville grise et quelconque, travers�e par la nationale sept que chantait Charles Trenet et que nous empruntions, entass�s dans la 203 familiale, au milieu des embouteillages des d�parts en vacances vers le midi, bien avant la construction de l'autoroute du Sud.

On nous avait donc r�uni dans cette vielle salle de la Salpetri�re, trop petite et rapidement enfum�e. On avait tir� une lettre au sort : le "h" �tait sorti. j'�tais donc parmi les derniers � choisir. Il ne restait plus aucun poste dans les services parisiens. Je choisis donc, sans aucun enthousiasme, la neurologie � Corbeil, plut�t que la g�riatrie � Monfermeil ou la r��ducation fonctionnelle � Juvisy, et me pr�parait � un triste exil au bout des lignes de trains de banlieue qui ne s'appelaient pas encore des RER. Je me souviens de mon arriv�e � l'h�pital de Corbeil par un matin d'octobre froid et brumeux. Je suis all� me pr�senter � l'administration ou je rencontrai une sorte d'adjudant tout � fait antipathique qui m'envoya sans le moindre mot de bienvenue chercher une blouse � la lingerie parce que j'�tais d�j� en retard. l'h�pital �tait une sorte de chaos architectural : il y avait les b�timents originels, autour de la cour d'honneur, en briques, fa�on caserne, avec des hauteurs de plafonds d�mesur�es et des escaliers trop sonores, avec les services de "m�decine homme" et "m�decine femme", de part et d'autre du b�timent administratif, la chirurgie et la maternit�, derri�re, autour d'un cour sombre, sous le mur d'enceinte, rien que des salles communes de trente lits au moins et m�me dans les combles glaciales en hiver et surchauff�es en �t�, le sinistre service Jauzon o� officiaient encore les derni�res religieuses en cornette, et il y avait les extensions, les rajouts b�tonn�s, d�pareill�s et anarchiques rendus n�cessaires au fil des ann�es par une augmentation pas du tout ma�tris�e de l'activit�. Ainsi la lingerie se trouvait, pas tr�s loin de la cuisine, elle-m�me hideux appendice de b�ton, au bout d'un d�dale de couloirs, d'escaliers et de portes mal ajust�es. J'y re�us une blouse aux manches courtes, trop longue et sans formes, un manteau r�glementaire en gros drap bleu marine et un jeu de ces tabliers qui nous faisaient ressembler � des apprentis bouchers. j'enfilai cet accoutrement, mettait mon st�thoscope en �charpe, pour �tre s�r de ne pas �tre confondu avec un brancardier, et me h�tai vers la neurologie o� la visite avait certainement d�j� commenc�. Je traversai � nouveau la cour d'honneur toujours aussi d�serte et triste, descendis quelques marches, longeait le b�timent de pneumologie, qu'on appelait LBH, je ne sais plus pourquoi, peut-�tre �taient-ce les initiales d'une c�l�brit� de la sp�cialit�, et qui �tait, quant � lui, d'une r�elle beaut�, avec ses grandes verri�res orient�es vers le levant, autrefois d�di�es aux chaises longues des tuberculeux (c'est celui qui, vingt-cinq ans plus tard, l�g�rement remani� et repeint, deviendra le service d'hospitalisation psychiatrique que nous avions tant combattu.) Ce qui faisait office de vague parc disparaissait sous un brouillard opaque que l'humidit� du fleuve tout proche entretenait. Je distinguais au loin deux baraquements sinistres qui se faisaient face. Jamais on ne se serait cru dans un h�pital. Je m'approchai, le coeur commen�ant � me remonter dans la gorge, de ce qui ressemblait plut�t � un Stalag ou un Lager. L'un des baraquements �tait le Chalet, et l'autre la Neuro. La Neuro n'avait de neurologique que le nom, c'�tait en fait un service dit de "moyen s�jour", dirig� certes par un neurologue, le docteur M*-M*, mais qui en fait �tait l'annexe de la maison de retraite, avec des petits vieux encore plus mal en point ou au bord de la mort. Je poussai la porte et p�n�trai dans un hall qui donnait sur deux immenses salles communes, l'une d'hommes et l'autre de femmes. une chaleur moite, charg�e de miasmes me sauta au visage et une odeur de merde et de soupe m�lang�es, que jamais je n'oublierai, m'emplit les narines, odeur dont inexplicablement j'ai encore la nostalgie comme celle de mes vingt ans � tout jamais enfuis.

La visite avait d�j� parcouru et quitt� la Neuro, je courus la rattraper au Chalet qui �tait aussi dirig� par le m�me chef de service, M*-M*. Il avait connu son heure de gloire autrefois, disait-on, en terminant premier de l'internat de Paris. Le fait qu'il ait �chou� � Corbeil, petit h�pital de banlieue perdue, �tait d'ailleurs suspect, par d�finition. J'appris plus tard qu'il souffrait de psychose maniaco-d�pressive qui frappe sans distinction de classe ni de race et qui avait g�ch� une carri�re promise � de plus hauts sommets. En attendant il faisait la visite au Chalet. Seul ma�tre � bord apr�s dieu. Il " faisait la visite ", comme les grands patrons dans les services parisiens, avec une �vidente nostalgie, obligeant tout le service � le suivre, un peu comme Robinson Cruso� sur son �le quand il force Vendredi � mimer la rel�ve de la garde, avec la certitude qu'en maintenant co�te que co�te la forme du c�r�monial il retrouverait un jour la vieille Albion. C'�tait un homme de la quarantaine, imposant, le visage sanguin orn� d'un bouc couleur de corbeau, engonc� dans un sarrau et un tablier blanc. Il ressemblait, lui, plus � un sapeur qu'� un commis boucher, un peu � cause de la barbe. Une autre "victoire" de mai 68 avait �t� la s�paration de la neurologie et de la psychiatrie en tant que sp�cialit�s m�dicales distinctes. Mais, � cette �poque la plupart des neurologues �taient encore neuropsychiatres et soignaient indiff�remment les syndromes c�r�belleux, les maladies de Parkinson, les polyn�vrites alcooliques, les sciatiques, les m�lancolies stuporeuses, les troubles du caract�re et les bouff�es d�lirantes aigu�s. Au Chalet, horrible baraquement pr�fabriqu�, il y avait les fameuses " cellules " dont Bonnaf� parlera plus tard apr�s les avoir glorieusement abolies. Mais personne ne savait encore que Bonnaf� allait jeter son d�volu sur Corbeil pour y mettre en pratique ses id�es sur la psychiatrie de secteur. C'�tait encore trois ans avant. Je rejoignis aussi discr�tement que possible la maigre file de blouses blanches qui suivait le patron dans un couloir nu sur lequel donnait six lourdes portes qu'on ouvrait une � une en tirant un gros loquet apr�s avoir jet� un coup d'oeil � travers le judas. Trois ou quatre �taient occup�es par les prises de la nuit. M*-M*, form� � l'�cole de la neurologie fran�aise, faisait la le�on, dans la grande tradition des pr�sentations de malades, � un auditoire indiff�rent et mal r�veill�, en traquant les signes de la folie des pauvres bougres enferm�s l�, qui n'avaient pratiquement aucune chance de s'en tirer et allaient in�vitablement se retrouver envoy�s, pour ne pas dire d�port�s, � cent cinquante kilom�tres de l�, � l'h�pital psychiatrique de Clermont de l'Oise (Le centre psychoth�rapique Barth�lemy Durand, � Etampes, dernier des h�pitaux-villages construits n'ouvrira qu' en 1971, deux ans plus tard.) Je m'en souviens comme si c'�tait hier. Les cellules �taient nues et leurs occupants en pyjamas r�glementaires. Il n'y avait ni eau ni commodit�s hormis un seau � couvercle. On s'engouffrait dans la cellule, le " malade " se levait de son grabat impressionn� par le nombre et le d�corum. Le chef de service, proc�dait imm�diatement � son interrogatoire avec une politesse convenue. Il lui demandait pourquoi il �tait l�, le laissait � peine r�pondre et lui demandait alors, � br�le pourpoint, s'il entendait des voix ou s'il �tait triste, ou encore s'il buvait depuis longtemps, c'�tait selon. Cela d�pendait de son allure. De toute fa�on, on trouvait toujours un signe pathognomonique. Syphilis, alcoolisme, d�g�n�rescence, h�r�dit�. Et on ressortait, on refermait la porte, le patron faisait un bref commentaire, donnait ses ordres et on passait � la cellule suivante. C'�tait il y a juste un peu plus de trente ans, c'�tait hier. Je me souviens d'un homme d�j� �g� dans la derni�re cellule, debout au garde � vous, grand, d�passant le patron d'une t�te, les yeux fix�s au plafond, la t�te rejet�e en arri�re, agit� d'un tremblement de tout le corps. Le patron lui demande si c'est de froid. L'autre r�pond : " non, c'est de joie, c'est de joie ". Il a l'accent alsacien, il prononce " c'est te choie ". Il me fait penser � Mongrandp�re, avec sa grande taille et son accent, et j'ai les larmes qui me montent aux yeux. Je revois Mongrandp�re attach� � son lit, se d�battant, agit�, perdu, confus apr�s un accident vasculaire c�r�bral, me demandant de le ramener � la maison en alsacien, m'engueulant de ne pas le faire en fran�ais et moi qui pleure de ne pas le faire dans une salle commune de l'H�tel Dieu avant que je m'enfuie, �pouvant�. C'�tait cette ann�e l�, il est mort, apais�, apr�s son retour � la maison, quelques semaines plus tard. La visite est termin�e. Je me retrouve � l'air libre. Le brouillard s'est un peu d�chir�, il y a des lambeaux de ciel bleu. Je respire. Quelques jours plus tard, un camarade me demande de changer avec la chirurgie. Je saute sur l'occasion pour fuir le Chalet et les cellules. Je continuerai le semestre dans les salles d'op � tenir les �carteurs, pench� sur les entrailles des bless�s de l'autoroute du Sud.

Mais ma vraie premi�re rencontre avec la psychiatrie a lieu trois ans plus tard. Cette fois ci, j'avais pu choisir mon lieu de stage, quel que fut la lettre tir�e au sort, car d�j� � l'�poque, la psychiatrie ne s'arrachait pas. L'h�pital de Moisselles �tait pratiquement la seule entreprise de cette petite ville situ�e loin au Nord de Sarcelles, et � l'Ouest de Montmorency, � l'endroit incertain o� la banlieue s'effiloche dans la campagne, avec cet �trange assemblage de cit�s, de champs de bl� ou de colza et d'usines de produits chimiques. C'�tait un h�pital pavillonnaire classique, avec cours et galeries. La circulaire de mille neuf cent soixante sur la mixit�, �dict�e dix ans plus t�t, n'avait pas atteint cette banlieue recul�e : Moisselles �taient un h�pital de femmes, uniquement. A vrai dire, � cette �poque peu d'h�pitaux psychiatriques �taient mixtes, m�me plus pr�s de Paris. Je me souviens par exemple de Maison Blanche pour les femmes et de Ville Evrard pour les hommes. En revanche, Barth�lemy Durand � Etampes, qui venait d'�tre construit, et Becheville aux Mureaux, encore plus r�cent, ont �t� mixtes d'embl�e. J'allais � Moisselles en voiture. Il fallait, depuis le quartier latin, traverser tout Paris pour rejoindre la porte de la Chapelle et l'autoroute du Nord. Je me souviens du franchissement du Pont au Change � l'aube par les beaux jours d'hiver, le chatoiement du soleil sur la blancheur bleut�e du givre qui recouvre tout, la Seine, les quais et l'enfilade des ponts : un enchantement. Sur le parking � Moisselles, en sortant de mon Ami 6 jaune p�le, je distingue une silhouette errant parmi les voitures gar�es. C'est Guiguitte. Elle est grise des pieds � la t�te. Elle porte une blouse terne comme ses cheveux raides et son regard d�lav�. Elle a l'air toujours effray� et perplexe, elle fait mine de s'avancer vers vous tout en gardant un p�rim�tre de s�curit�. On ne peut pas vraiment l'approcher. c'est la sentinelle de Moisselles. Elle est toujours l�, muette, plus personne ne conna�t son histoire qui se confond avec le temps fig� de l'asile. Elle para�t soixante ans, mais elle en a peut-�tre beaucoup moins. Elle est maigre, cagneuse de partout, les jambes toujours nues avec des chaussettes qui godaillent. Elle se tient de profil, courb�e en avant, les mains jointes sur les genoux fl�chis, le visage tourn� vers vous et le regard vide. Chaque matin, sur le parking, � l'arriv�e des voitures, elle fait mine de s'avancer vers chacun, comme pour un accueil rejetant et d�s qu'on s'approche, elle bat en retraite, elle a ses cachettes. Depuis longtemps, elle ne parle qu'une langue qui n'appartient qu'� elle, faite de sons gutturaux, et que seuls les plus anciens soignants de Moisselles savent traduire. Guiguitte, c'est peut-�tre le diminutif de Marguerite. Peu apr�s, au bar, qui est � la fois un vrai bar et le centre socioculturel de l'h�pital et o� se retrouvent soignants et soign�s pour les assembl�es g�n�rales ou les f�tes, je suis soumis � une sorte de rite initiatique : la rencontre avec Kiki. Ce pr�nom-l� est aussi un diminutif, celui de Christine, peut-�tre, qui s'est perdu dans la nuit des temps. Kiki est l'autre patiente embl�matique de Moisselles. Elle est l'exact oppos�e de Guiguitte. Elle a autour de vingt ans. Elle a les cheveux blonds comme les bl�s, elle p�se cent vingt ou cent trente kilos, elle ne sait pas parler. Elle est toujours nue et rose sous une chemise blanche, une camisole devrait-on dire, si nous n'�tions pas dans un asile, elle ne peut conserver sur elle aucun autre v�tement, pas m�me un pull au plus dur de l'hiver. Elle est toujours en nage, �chevel�e, couverte de taches ind�finissables. D�s qu'elle vous voit, elle court vers vous et vous agrippe, vous enserre de ses �normes bras, vous �touffe sous ses gros seins et vous donne des baisers baveux tout en vous tirant les cheveux. Une grande partie de vos efforts de la journ�e tend � �viter les d�monstrations d'affection de Kiki qui tournent souvent � l'acc�s de col�re. Mais, en ce premier matin, je ne peux me d�rober. Je viens de commander un caf� et me suis install� sur un tabouret en regardant partout autour de moi. il y a des tables avec des consommateurs, comme dans n'importe quel caf�. Certains sont des soignants, d'autres les patientes. On m'a pr�sent� comme le nouvel externe. L'accueil a �t� simple et chaleureux. Tous les nouveaux arrivants viennent me serrer la main, certaines me demandent une cigarette ("vous �tes un nouveau m�decin ?" -"Non, je suis le nouvel externe, je m'appelle Francis" - "Bonjour, moi c'est une telle, etc.") Une furie fait irruption. C'est Kiki. Elle se rue vers moi, grimpe sur le tabouret le plus proche du mien et se met � me tripoter partout. On me pr�sente : "C'est Kiki. Dis bonjour � l'externe, Kiki". Elle a d�j� la main dans mon pantalon, je ne sais pas si je dois me d�fendre ou subir avec le sourire. On me rassure : "Elle est toujours comme �a, surtout avec les nouveaux." Ah, bon. Me voil� rassur�. Son autre main est agripp�e � une touffe de mes cheveux. J'ai le plus grand mal � la faire l�cher et � me d�gager. Avec le sourire, donc. J'ai le sentiment que la sc�ne a �t� attentivement observ�e. Ai-je pass� le test avec succ�s ? Kiki engloutit une tasse de lait br�lant et quitte le bar en se ruant derri�re une infirmi�re. Moi, je me sens bien, l�. Il fait bon, Il y a une odeur de caf� au lait. il r�gne maintenant un grand calme une solidarit� bienveillante. On me fait des sourires, il y a des bruit de vaisselle et de voix tranquilles. Je sais que je vais rester longtemps � Moisselles. En me souvenant de ces instants je pense � une phrase de Maurice B�reau, des ann�es plus tard lors de nos conversations sur l'accueil : "Quand je suis au milieu des autistes, je ne bouge plus. Je ne veux pas les d�ranger, au contraire. J'ai envie de me figer dans un calme absolu et d�finitif, comme eux. C'est comme une paralysie irr�pressible et reposante. Une envie de ne plus rien faire du tout. Ca te change la perception du monde."

15 novembre 2002

Ce soir, juste cette phrase (plus celle du deuxi�me paragraphe, forc�ment) : � Dans cette phrase le mot dans appara�t deux fois, le mot cette appara�t deux fois, le mot phrase appara�t deux fois, le mot le appara�t treize fois, le mot mot appara�t treize fois, le mot appara�t appara�t treize fois, le mot fois appara�t treize fois, le mot treize appara�t cinq fois, le mot cinq appara�t deux fois, le mot deux appara�t sept fois, le mot sept appara�t deux fois et le mot et appara�t deux fois. �

Vous pouvez trouver tout un tas d'autres exemples d'"�criture amusante" (j'�cris "�criture amusante" comme on disait, au d�but du si�cle dernier "physique amusante". Souvenez vous ! ces petits tours de magie avec des verres d'eau, des pi�ces de monnaie, des allumettes etc.) sur le site : http://www.cetteadressecomportecinquantesignes.com

14 novembre 2002

Ce soir, et ne me demandez pas comment ("ces myst�res nous d�passent, feignons d'en �tre l'organisateur") j'ai trouv� ��. Oui, vous avez bien vu. Ne pensez-vous pas que cela est �tonnant, voire incroyable ? Saviez vous qu'un tel film �tait sorti, ou allait sortir, ou m�me qu'il �tait possible ? Vous n'en revenez pas. Moi non plus. Ca r�concilierait presque avec les am�ricains, non ? Ou bien �a ach�verait de nous les rendre insupportables ? Pas de r�ponse, pour ma part, � cette angoissante et culturellement exceptionnelle question. Bonne nuit !

P.S. Comment trouvez vous ces petits dessins anim�s sans pr�tention ?


Mon p�re a toujours fait plus jeune que son �ge. Du plus loin que je m'en souvienne, cette particularit� lui a toujours valu une petite admiration, en particulier de la part de dames, pour la plus grande fiert� de ma m�re, qui, il faut dire, est plus jeune que lui de onze ans. Je me souviens des commentaires �logieux de l'entourage ou des exclamations de surprise quand il annon�ait, apr�s l'avoir faite deviner longuement, sa date de naissance. Il faut dire, qu'en tant que fils, je jouissais aussi un peu des retomb�es de cette petite gloire avec une fiert� touchante mais largement usurp�e. Cela a dur� tr�s longtemps jusqu'� ce qu'il atteigne un �ge tr�s avanc�, au de-l� de quatre-vingts ans, car maintenant, bien qu'il ne soit en aucune mani�re atteint des infirmit�s fr�quentes li�es au grand �ge (il n'est pas sourd, il y voit tr�s bien, il se d�place sans difficult�s, fait sa gymnastique tous les matins, etc.) il a l'air de ce qu'il est : Un vieillard. Alerte, certes, mais un vieillard, in�luctablement, une personne de qui on peut dire qu'elle est tr�s vieille. Bref, � Quatre vingt-huit ans son �ge l'a rattrap�. Je n'ai pas h�rit� de ce don. Je fais mon �ge, sans plus, mais je fais mon �ge. Mon fr�re en a h�rit�, lui. Je me rappelle que jusqu'� trente ans, on lui donnait souvent dix-huit ans, tout au plus vingt. La derni�re fois que je l'ai vu, il y a un an, il avait donc quarante-huit ans, tout avait chang� : j'avais toujours eu le sentiment que j'�tais l'a�n� des deux, non pas parce qu'il y avait une diff�rence d'�ge effective (nous avons dix-sept mois d'�cart) mais parce son apparence �tait v�ritablement celle d'un homme tr�s jeune. Et l�, subitement j'ai eu conscience (�tait-ce d� au fait que nous ne nous �tions pas vus depuis longtemps ?) que je me trouvais face � une personne de mon �ge, qui aurait m�me pu para�tre plus vieille que moi. J'ai eu la r�v�lation que l'�ge avait rattrap� mon fr�re, et que mon fr�re m'avait rattrap�. Etrangement, notre brouille n'en p�se que plus encore. Mais je veux en revenir � l'apparente jeunesse de mon p�re, car je lui dois la premi�re grande tristesse de ma vie. Il nous a longuement menti sur son �ge. Pour quelle raison ? Par coquetterie ou pour ne pas avoir � justifier une diff�rence d'�ge qui peut-�tre g�nait ma m�re ou une quelconque grand-m�re, dans une image id�ale d'harmonie conjugale qui n'existait pas, � ce niveau-l�, au moins. Mensonge b�nin, faute v�nale, mais en �tait-ce seulement une � leurs yeux ? Bref, quand nous �tions petits, la version officielle lui donnait tout juste un an de plus que notre m�re. Un jour, quand j'eus atteint les dix ans, la r�v�lation de son �ge v�ritable, qu'il fit sans trop y penser, comme on met fin � une plaisanterie un peu longue ou � un petit mensonge de convenance sans importance, au d�tour de la fin de repas de midi, avant de retourner � l'�cole, me plongea dans un d�sarroi que n'avais encore jamais connu. Je fus soudain assailli par l'id�e que j'allais le perdre, qu'il allait bient�t mourir. Dix ans de plus ! Ils nous avaient tromp�s sur un temps qui repr�sentait toute la dur�e de ma propre vie, une �ternit� ! Notre p�re, que nous croyions jeune et �ternel se trouvait soudain vieux et mortel. Et puis, l'image de couple harmonieux, � laquelle ils nous avaient montr� qu'ils tenaient tant, vacillait justement elle-m�me tout enti�re, par la chute du d�tail absurde qu'ils avaient rajout� pour la parfaire. Les larmes nous vinrent aux yeux. Ils nous prirent tour � tour dans leurs bras, se rendant compte soudain de leur erreur, tentant de nous consoler mais ne faisant qu'aggraver notre tristesse. Pendant longtemps, le soir au lit, nous avons essay�, mon fr�re et moi, de consid�rer sans y arriver que notre p�re n'�tait pas un vieillard pr�s de la mort. Je n'arrivais plus � l'embrasser sans que l'image de son prochain enterrement ne vienne m'assaillir. Je me retenais de lui dire, et il me retrouvait en larmes, sans comprendre, � la fin du baiser. Pendant longtemps, nous avons craint qu'ils ne divorcent, comme �a, uniquement parce qu'une jeune femme n'est pas faite pour un vieil homme. Et puis ils sont rest�s ensemble, nous nous sommes mis � percevoir leurs dysharmonies. Les enfants savent que les p�res sont mortels. Mais le terme de l'existence des parents est rejet� en principe dans un avenir suffisamment irrepr�sentable pour qu'ils n'anticipent pas trop l'angoisse de la perte. Le mensonge stupide, par le simple fait qu'il �tait un mensonge, avait brouill� nos rep�res temporels mal assur�s et rendu palpable la mortalit� des adultes et des couples. Ce qui �tait probablement l'inverse de ce qui l'avait motiv�. Nous en voul�mes � notre p�re assez longtemps avant d'oublier et de vieillir nous-m�me assez pour nous repr�senter le moment de la mort de mani�re suffisamment rationnelle. Et surtout, il eut le bon ton de vivre vraiment longtemps. Heureusement pour lui !

09 novembre 2002

Ce soir je suis tomb� par l�. Si, comme moi, vous �tes un fan des bandes sons de J.L. Godard je vous recommande de cliquer. En plus, c'est un tr�s beau site qui envoie sur pleins d'endroits tous plus envo�tants les uns que les autres. Par exemple, celui-ci. Bonne ballade (je suppose qu'une connexion rapide est plut�t recommand�e...)
le m�me jour, toujours dans les embouteillages,au cr�puscule, avant la garde La nationale sept prend des allures de Highway. C'est le soir, au cr�puscule. Il y a comme une sorte de magie dans l'air. Au milieu des embouteillages et de toute ma m�lancolie, j'ai le sentiment �trange et exaltant qu'il suffit d'appuyer sur le bouton de mon vieil Espio Pentax pour en voler quelques bribes. Il y a d'autres clich�s, par exemple celui-ci ou celui-l� : la beaut� dure dix minutes par jour.

08 novembre 2002

Nationale 7, un soir d'octobreCe n'est pas l'am�rique. C'est juste la nationale 7 � hauteur d'Athis Mons, un soir o� je roule vers l'h�pital d'Evry.

06 novembre 2002

Ce soir, j'ai err� parmi les ruelles sombres d'une ville imaginaire, et je me suis perdu par ici . C'est bizarre, envo�tant. On peut ne pas aimer.

02 novembre 2002

Monsieur Chou porte bien son nom. Il est tout petit. Il est tout maigre. Il flotte dans ses v�tements. Il porte un coupe vent bleu marine et un passe montagne de m�me couleur, qu'il pleuve ou qu'il vente. Avec ses lunettes grosses comme des hublots, il ressemble � un dr�le d'homme grenouille � la combinaison beaucoup trop grande pour lui. Il ne manque que les palmes. Mais �a ne serait pas pratique pour p�daler : Monsieur Chou se d�place toujours � v�lo. Il gare son v�lo juste devant la porte du CMP, par crainte qu'on lui vole. Il a raison. Il est tr�s poli, c�r�monieux m�me, toujours s�rieux. Il est vietnamien, ou cambodgien, ou encore laotien. Tout le monde lui dit : "Bonjour Monsieur Chou !", "Au revoir, Monsieur Chou !" C'est amusant de dire ces deux mots : "Monsieur Chou". Tout le monde aime bien Monsieur Chou. C'est un patient agr�able. Je ne connais Monsieur Chou que pour l'avoir crois� dans la salle d'attente. C'est un patient du docteur B. Il vient bien r�guli�rement tous les jeudis � son rendez-vous. Ce que je sais de monsieur Chou ? Trois fois rien : il vit tout seul, il est tr�s pauvre, il est tr�s fou, il dit toujours merci. On dit qu'il est venu du Vietnam (ou du Laos, ou du Cambodge) � v�lo, mais c'est une l�gende. Jusqu'� ce matin je ne savais m�me pas ce que tout le monde sait au CMP : Monsieur Chou se saigne aux quatre veines pour faire des cadeaux. En plus de p�daler en costume d'homme grenouille, Monsieur Chou aime faire des cadeaux ou plus exactement, tient absolument � faire des cadeaux. Ah, les cadeaux de Monsieur Chou ! C'est le roi du potlatch. Je passe donc, ce matin-l�, dans le couloir du rez de chauss�e pour monter � mon bureau, au premier. Au m�me moment, Monsieur Chou sort du CMP. "Au revoir, Monsieur Chou !" En me voyant, il se retourne comme s'il avait trouv� celui qu'il cherchait. Une sorte d'illumination. J'ai toujours eu l'id�e vague qu'il ne savait pas qui j'�tais. Je ne suis jamais intervenu dans sa prise en charge, ou alors pour faire une ordonnance, une fois, pas plus, en l'absence de son propre m�decin. Je me suis tromp�, il semble me conna�tre. Il m'interpelle, timide et plein de respect : "J'ai quelque chose pour vous". "Pour moi ?" "Oui, pour vous." "Mais pourquoi pour moi ?" Sous entendu : "Nous ne nous connaissons pas." "C'est.. C'est que vous �tes un homme..." Il a trouv� son homme : c'est moi, bon, pourquoi pas ? Mais je ne sais encore pas qu'il est un "offreur" de cadeau et qu'aujourd'hui, en ma personne, il a trouv� "l'homme" de la situation, celui, allez savoir pourquoi, � qui le cadeau correspond le mieux. Il se met � fouiller dans son gros sac � main de toile noire, tout en essayant de retenir son coupe vent par le menton et son passe montagne par les dents. Tout finit par tomber par terre. Le voil� � quatre pattes dans l'entr�e du CMP, abandonnant les v�tements autour de lui, il continue de fouiller le sac avec fr�n�sie. "Ne partez pas !" supplie-t-il, presque d�sesp�r�. Au moment o� j'avance pour l'aider � se relever, il tend le bras vers moi. Dans sa main, au bout du bras, un sac en plastique bleu qui enveloppe un objet non identifiable. C'est pour moi. "Mais, Monsieur Chou, je ne peux pas accepter...". Ma r�ponse l'an�antit. Le voil� � genoux. Il est comme l'amoureux transi qui tend un bouquet de fleurs � sa dulcin�e dans les dessins humoristiques. "Je vous en prie, acceptez !" J'ai envie de rire, mais il y va de sa vie, de son honneur, de l'avenir de la plan�te, que sais-je ? Ce n'est pas si dr�le que �a. Je ne supporte pas qu'il s'humilie ainsi : "Monsieur Chou, je ne peux pas accepter si vous restez � genoux et moi debout, relevez vous." Il prend ces derniers mots pour un ordre et, tout en se redressant, r�ussit � me fourrer entre les mains le sac de plastique bleu. Il se met au garde � vous et fait un impeccable salut militaire, radieux. C'est comme s'il �tait venu � bout d'une mission sp�ciale. Comme s'il avait r�ussi � franchir les lignes ennemies sous la mitraille et en �tait sorti vivant. Il reste raide comme un i., le sourire triomphal aux l�vres. Je m'incline vers lui, � l'asiatique et le remercie le plus chaleureusement possible. Il est toujours au garde � vous, comme le m�daill� qui vient de recevoir l'accolade. Il en pleurerait presque, s'il ne souriait pas. Je d�balle le cadeau : c'est un magnifique tire bouchon d�capsuleur datant d'au moins les ann�e soixante dix, qu'on pouvait, d�j� � l'�poque, acheter dans une grande surface puisqu'il est sous plastique (mais il a du l'acheter dans un "tout � dix franc", pardon , dans un "tout � deux euros"). Le carton qui sert de support porte un d�cor tr�s kitch et le nom du d�capsuleur : " Le Limonadier". C'est effectivement comme �a qu'on appelle ce genre de d�capsuleur multifonction au petit couteau pour d�couper la capsule, � la vrille (ou la m�che) pour percer le bouchon et � l'ing�nieux syst�me de levier pour le tirer, comme celui-ci. C'est un tr�s beau cadeau. Je suis tr�s honor�. Il ne fallait pas. Je ne sais pas quoi dire. Je comprends pourquoi il fallait absolument un homme : ce sont les hommes qui servent le vin. Monsieur Chou est comme ce Rabbin qui parcourait les rues de Novogrodock en criant : " Des r�ponses, j'ai des r�ponses ! J'ai tout un sac de r�ponses ! Mais qui a une question, qui veut bien me poser une question ?" Monsieur Chou ach�te des cadeaux, se ruine, il en a dix ou quinze d'avance, pr�ts comme des r�ponses; seulement c'est le donataire, celui � qui il va les offrir qui est la question. Monsieur Chou me d�livre en rompant la posture militaire et se confond lui-m�me en remerciements et en adieux. Il recule vers la porte au milieu des courbettes et regagne son fid�le v�lo. Nous avons tous d�j� connu ce d�sagr�able sentiment d'�tre forc� de recevoir un cadeau : le donateur proteste toujours que ses intentions sont pures, qu'il ne tente pas de vous acheter, que c'est "du fond du c�ur", qu'il n'attend rien en �change. Mais, pr�cis�ment c'est ce "fond du c�ur" qui nous inqui�te : ce fond est trop profond. La chose (l'objet-cadeau) en dit mille fois plus sur ses intentions que l'image-mot du c�ur. La chose emporte toujours avec elle un bout du coeur du donateur, malgr� toutes ses protestations. C'est d'ailleurs ce que dit le sage maori Rapaniri : " Les choses, les taonga ont un esprit (le hau). Cet esprit est autant l�esprit de la chose, que finalement celui de la personne qui poss�de le taonga. Parce que la chose donn�e poss�de un hau et que ce hau veut rentrer chez lui "; Mais Rapaniri va plus loin : "supposons, dit-il � l'anthropologue Best, que tu me donnes un cadeau et que je le transmette � un tiers ; lorsque celui-ci s'avisera de rendre par r�ciprocit� un autre cadeau, je ne pourrai le garder pour moi car il est juste que je te le redonne : ce cadeau est le hau du tien (le hau : prestige que t'a m�rit� le cadeau que tu m'as fait) et il ne serait pas juste de le garder pour moi, je pourrais en mourir. Le "hau" n'est donc pas seulement l' "esprit" de la chose, il est le prestige m�me du donateur, son honneur, le t�moin qu'il existe pour un semblable comme autre, mais aussi un �l�ment tiers, qui fait "tourner" le syst�me du don et permet le lien non mortif�re entre les �tres. Ecoutons encore Rapaniri : "la for�t donne des oiseaux au chasseur, le chasseur me donne un oiseau que je redonne � la for�t. Mais, en plus j'y ajoute le mauri, que je fabrique de mes mains et qui est une repr�sentation du prestige (du hau) que g�n�re le don". Rapaniri remet le mauri � la for�t pour que le cycle de la chasse se reproduise � son initiative. Il cr�e donc une chim�re de r�ciprocit� dont il peut tirer un esprit avec lequel il enchante le monde. Ce que Rapaniri ne dit pas, mais nous dit presque, c'est que ce n'est qu'� partir de cet enchantement du monde qu'il peut, lui-m�me, admettre sa propre existence en tant que sorcier, sage, passeur : �tre bien contradictoire que celui qui donne et re�oit en m�me temps ( celui qui maintient r�unis et s�par�s, joints et disjoints, le monde des morts et celui des vivants, l'homme et la nature, le groupe et l'individu, l'�me et le corps, etc.) Monsieur Chou, lui aussi, peut-�tre, "fait-il tourner" le syst�me, � sa mani�re ? Peut-�tre, lui aussi, se sent-il "responsable" du mouvement du monde, justifiant ainsi son existence � donner, recevoir, rendre. Quelle histoire, monsieur Chou !

PS : il va sans dire que j'ai chang� le nom de Monsieur Chou.

28 octobre 2002

Je vous recommande, ce soir, de cliquer sur ce lien tr�s sympathique. Ce n'est pas du "Web art" mais c'est bourr� de talent tout de m�me ! Bonne nuit

27 octobre 2002

Mais la puissance de l'oubli est terrifiante. Comme un torrent, il emporte avec lui notre pass� vers des rapides qui l'engloutissent et le broient. On n'a guerre le temps de sauver que quelques objets, sans faire le tri, de les tra�ner sur la berge, � l'abri. Ce qui est �pargn� est intact, ou presque, et, si l'image jaunit, elle conserve sa nettet� : Mais l'ampleur de ce qui a disparu est si �norme qu'il n'est pas possible d'en faire le compte. Au bas de la chute, les eaux bouillonnent et grondent, avant de s'apaiser d�finitivement. Alors parfois, � la surface de cette lagune sombre et imp�n�trable brillent des reflets dans lesquels on retrouve des tonalit�s famili�res, mais si faibles, si inconsistantes, qu'elles demeurent � peine visible � nos yeux, � peine audible � nos oreilles, secr�tes. Si l'on retourne les yeux vers la lagune, les t�n�bres arr�tent le regard � la surface de l'eau tandis qu'au loin les �chos de la chute continuent de marteler notre �chec.

Je cite ce passage de Charles, de Jean Michel B�cqui�, qui est un des livres les plus poignants que j'ai jamais lu. Ce passage, je l'ai depuis longtemps recopi� � la main (et Dieu sait si mon �criture manuscrite est laide) sur un grand bristol que j'ai install� dans la vitrine de livres qui est dans mon bureau � Vigneux. Il m'a accompagn� partout (Corbeil, Vigneux) et le bruit de la chute d'eau est � jamais grav� dans ma m�moire. Les patients ou m�me les soignants qui attendent parfois l� ne peuvent manquer d'�tre attir� par ce manuscrit et je me plais � les imaginer en mon absence se p�n�trer de sa m�lancolie. Je tenais ce matin un souvenir qui ainsi flottait � la surface de la lagune sombre. Il n'en reste rien au moment ou je frappe ces lignes, absolument rien, sinon ce faible reflet dont parle B�cqui�, bien en de�� des mots. Il est vingt deux heures cinquante quatre, nous sommes � une poign�e d'heures du solstice d'�t�, le ciel est un tableau de Magritte, bleu nuit, avec cette bande claire vers le bas, o� se d�coupent les ombres noires d'encre des arbres et des maisons, et je suis l�, avec la solitude pour compagne, dans ce soir si beau, en train de remuer ma m�moire � la recherche d'un souvenir envol�. Dans l'apr�s midi, j'ai re�u un coup de fil de Claude Poug�s, le m�decin du SAMU de Corbeil, que je connais depuis vingt cinq ans, nous �tions internes au m�me moment, nous nous sommes toujours appr�ci�s bien que nous ne soyons jamais devenus de vrais amis. Nous nous appelons cependant par nos pr�noms, ce qui est rare chez les m�decins, o� l'on utilise plut�t le noms propres et le tutoiement. Il voulait me parler d'Alfred T�m�lis qui est son vieux patron de r�animation, qui �tait un grand copain de Bonnaf�, qui est rest� longtemps le pr�sident de la CME de l'h�pital de Corbeil, et qui s'est toujours pr�tendu un des fondateurs de la psychiatrie corbeilloise quoi que je pense qu'il n'y a jamais rien compris. Il a lui, fond� le SAMU de l'Essonne, ce qui n'est d�j� pas si mal. J'ai des souvenirs de T�m�lis quand j'avais vingt cinq ans. C'�tait un anesth�siste ancienne mani�re qui a appris la r�a au fur et � mesure du d�veloppement prodigieusement rapide de cette discipline. C'�tait un bel homme, charmeur et gueulard, toujours torse nu sous sa blouse blanche avec des poils tr�s noirs qui d�passaient de partout. A cette �poque j'�tais externe en chirurgie � Corbeil, je tenais les �carteurs du bon docteur Goidin, le chirurgien de l'h�pital, tr�s ancienne mode, en calot et sarrau, et lui, c'�tait l'anesth�siste qui se tenait � la t�te de l'op�r�. J�ai des souvenirs de cette �poque et de mon externat en chirurgie avec les gardes, les blocs op�ratoires carrel�s, les bless�s de l�autoroute du Sud et aussi les plasties de carrefour aortique rat�es du docteur Goidin, je me souviens notamment d�un interne libanais qui avait entre autre pour t�che de m�encadrer. Il �tait tr�s gentil avec moi et avec les patients, mais comme chirurgien, il �tait totalement nul. Il ratait absolument toutes les op�rations, il oubliait des compresses dans les ventres, il fallait toujours qu�il agrandisse les incisions, il n�arrivait pas � s�en sortir dans l�espace habituel du champ op�ratoire, ses sutures �taient � chier, et les assistants du patron lui faisaient recommencer � chaque fois. Il arrivait m�me � s�embrouiller avec les anses intestinales dans une simple appendoque. Bref, il n��tait pas dou�. Je me souviens d�un stripping de varices qui avait carr�ment tourn� au gore et d�une vagotomie hom�rique. La vagotomie �tait � l��poque un traitement de l�art�rite des membres inf�rieurs : il s�agissait de sectionner le nerf vague correspondant � l�art�re f�morale en question pour emp�cher les vasoconstrictions, enfin je n�insiste pas sur les d�tails techniques, mais je peux assurer que c��tait une op�ration enfantine. A condition de savoir reconna�tre le nerf vague. Je tenais donc les �carteurs et me demandais comment il allait s�y prendre cette fois encore pour rater. La r�ponse arriva vite. Il ne savait pas reconna�tre le nerf vague. Le moindre externe en chirurgie, comme moi par exemple, aux connaissances anatomiques �l�mentaires encore toutes fra�ches, pouvait dire qu�il s�agissait d�une sorte de petite corde � n�uds toute blanche, qui longeait la bifurcation aortique, mais lui non. Il avait saisi de sa pince un vague tuyau blanch�tre qui n��tait s�rement pas le vague et me demanda si � mon avis c��tait bien le nerf vague. Je n�eu m�me pas le temps de r�pondre que rien n��tait moins s�r, qu�il en avait d�j� sectionn� un bout de cinq centim�tres de long. J�aurais �t� bien incapable de dire ce qu�il avait coup�, mais ce dont j��tais s�r, c�est que ce n��tait pas le nerf vague. Je le lui dit. Il me dit que j�avais probablement raison et se remit � fouiller. Evidemment, il finit par trouver le bon nerf vague � l�aspect si caract�ristique, et au moment o� il s�appr�tait � corriger sa b�vue, le patron fit irruption, apr�s une op�ration termin�e dans le bloc voisin. Mon interne se comporta comme un �colier pris en faute : il me demanda de cacher vite la preuve de sa m�prise qui reposait dans une cupule. Le patron se penchait sur le champ op�ratoire juste au moment o� son interne sectionnait une belle partie du nerf vague droit pour faire bonne mesure. Je ne sus jamais quel morceau d�anatomie il avait enlev�, toujours est-il que l�op�ration r�ussit � peu pr�s, comme d�habitude mais j�ai bien peur de me souvenir que le patient a finalement �t� amput� de sa jambe un peu plus tard.

21 octobre 2002

Il faudrait que j'�crive � nouveau "La chambre de Nathan". Elle n'est depuis longtemps plus la m�me. (voir en LCD)

12 octobre 2002

vue de la fen�tre du psychiatre de Garde � l'h�pital d'Evry, extrait du petit carnet � dessins J'ai pass� � Evry une nuit �pouvantable, alors que je n'avais quasiment rien fait de la journ�e. Vers deux heures du matin, comme je commen�ais � peine � m'endormir (c'est fou ce que je m'endors tard en ce moment), on ne peut pas savoir quel caravans�rail sont les urgences d'Evry � deux heures du matin, avec les bless�s allong�s sur les brancards dans les couloirs pas encore vus par les faisant fonction d'internes de chirurgie africains, les poivrots cuvant sur les si�ges en m�tal, les suicid�s qui ne savent pas encore qu'ils vont, une fois de plus, se r�veiller dans ce monde de merde, les mamies attach�es qui hurlent de terreur et qu'on laisse mourir toutes seules, les gens qui sont venus passer un moment l� parce qu'ils ne peuvent pas dormir et racontent des histoires de mal � la t�te ou au ventre, ceux qui ne savent pas pourquoi ils attendent depuis trois heures leur ordonnance et qui n'osent plus protester de peur que �a dure une heure de plus, les familles angoiss�es et �puis�es, on dirait que toute la lie et la tristesse de cette ville se sont donn� rendez vous l�, � cette heure, et les infirmi�res qui s'agitent au-dessus de toute cette m�l�e en essayant de montrer qu'elles ne sont pas d�bord�es, vers deux heures du matin donc, au milieu d'un d�but de r�ve o� je r�ve que mon bip sonne, mon bip sonne, justement, mais ce n'est pas dans mon r�ve, du fond duquel je mets un temps certain � m'apercevoir que ce n'est pas dans mon r�ve, je dis dans le r�ve, excusez moi on m'appelle, et je tente de me r�veiller pour sortir dur r�ve mais c'est dur, p�nible. Une fois r�veill�, le bip, le vrai, celui qui est sur la table de nuit continue de m'appeler comme un fanal plaintif. Je rappelle le standard pour dire que je suis r�veill� et la douce voix interstellaire de la standardiste m'apprend, � surprise, que je suis demand� par les urgences. On me les passe. La charmante voix �raill�e de l'aide soignante de service me fait savoir qu'une HDT m'attend, sans plus. Je reste inerte, allong� sur le dos, scotch� au grand lit double et mou de la chambre de garde comme un papillon. Au bout de quelques interminables secondes je fais un geste : je claque dans mes doigts et mes v�tements �pars, qui dormaient, eux, d'un sommeil sans r�ve d�collent du dossier d'un chaise ou du fond d'un fauteuil, prennent tout juste le temps de se d�chiffonner, et vol�tent vers moi, s'enfilant tout seul, avec une grande douceur, apr�s quoi je me vois sauter au ralenti dans mes chaussures qui se lacent elles-m�mes comme dans les dessins anim�s de Walt Disney. Des ailes ont pouss� � mes chaussures, car me voici planant dans les couloirs d�serts. Je fais juste tra�ner mes cl�s contre les radiateurs bleus d�guis�s en barri�res et �a fait triiiing avec de l'�cho, J'atterris juste devant la porte des urgences qui att�nue pour l'instant un brouhaha indistinct. La porte s'ouvre toute seule � deux battants par magie, et, soudain, simplement soutenu par le plancher ordinaire, je fais mon entr�e dans le monde en marchant. Le monde en question est celui que je d�crivais tout � l'heure : triste et glauque, la camera de mes yeux passe en revue, en un long travelling, les brancards et leurs charges souffrantes ou endormies, des t�tes hilares de pompiers qui viennent d'en dire une bien bonne, les cernes sous les yeux des soignants �puis�s, le regard vide du SDF qui ne bougera plus de l�, il n'ira pas plus loin, les radios sur le n�gatoscope, les armoires ouvertes, les scialytiques tremblotant, j'entends des bouts de phrases, des cris, il n'y a pas de musique d'accompagnement, personne ne se presse vraiment. Mon " client " est assis derri�re le comptoir devant l'aide soignante fig�e sur place le doigt au-dessus du clavier de son ordinateur et qui hoche la t�te. Il est plus vrai que nature. C'est un �norme malabar avec d'�normes tatouages sur chaque bras, il bougonne tout haut et l'aide soignante continue � hocher la t�te de peur. Elle semble soulag�e de me voir et ne me jette pas le dossier � la figure mais c'est tout comme. Son doigt tombe et enfonce enfin une touche. Je dis bonjour monsieur qu'est-ce qui vous arrive, et je l'entra�ne vers mon petit bureau sans fen�tre. Il me suis comme un gros Toutou. Il dit qu'il ne veut pas rester l�, qu'il veut retourner � Viry, il habite Viry, �a commence bien, voil� qu'il veut rentrer chez lui et les pompiers l'ont laiss� l� comme un paquet il n'y a m�me pas de famille, je r�pond qu'il doit rester � l'h�pital pour se soigner parce qu'il est en HDT, il me r�pond qu'il est tout � fait d'accord, mais qu'il veut retourner � Viry, je me sens bien seul tout � coup parce qu'il commence � s'�nerver parce que je ne comprends pas qu'il ne veut pas retourner chez lui, mais � Viry, � la clinique de l'Abbaye, l� o� il est soign� par le docteur Saclay, ah bon, je dis, je comprend, mais on ne peut pas vous y envoyer maintenant, � cette heure ci, il faut que vous restiez � l'h�pital, vous irez plus tard � Viry, je comprends bien, il r�pond, je vais rester � l'h�pital mais je pr�f�rerais �tre � Viry. Je suis un peu soulag� car il semble que nous ayons trouv� comme un terrain d'entente. Mais ce n'est pas si simple. Il dit qu'il n'en peut plus qu'il faut absolument qu'il retourne � Viry, j'essaie de ne plus le contrarier en faisant comme si c'�tait de la clinique de l'Abbaye qu'il parle mais je sais tr�s bien qu'il parle de chez lui aussi. Il me dit qu'il peut changer les couleurs, d'ailleurs il n'arr�te pas de changer les couleurs, bleu, vert, jaune, bleu et qu'il peut faire peter la terre enti�re, il n'en peut plus, il faut arr�ter de le pousser � bout, il est au bord de craquer. Il est habill� comme � la maison en petit short, Marcel, et tennis d�lac�es, il est pench� en avant sur sa chaise il se tord les mains, s'essuie le front et le visage de sa paume, bougonne et dit que, vraiment, vraiment oui, il en a marre. Je pense qu'il est temps de le calmer. Je lui demande comment il se soigne d'habitude, par les plantes et avec du jus de fruit, beaucoup de jus de fruit, il r�pond. Mais � mon regard un peu dubitatif il dit que des fois il ajoute un peu d'haldol, vous connaissez, mais pas souvent. Je le laisse un instant dans la salle d'attente et file chercher un verre d'haldol avec un tranxene en plus. Quand je reviens, il est � nouveau en train d'entreprendre l'aide soignante qui paralys�e de peur comme elle est ne peut toujours pas beaucoup l'aider et encore moins le soigner. Lui, il s'en fout �a fait toujours quelqu'un pour �ponger l'angoisse, tout en parlant il avale le contenu du verre que je lui tends et l'aide soignante lui dit ah �a c'est bien, nous sommes tous soulag�s. Il dit, bon maintenant c'est pas tout �a, je rentre � Viry, il est tard je vais me coucher, j'irai � Viry demain. Je lui dit non monsieur ce n'est pas possible, il me r�pond pourquoi pas possible, � cause des m�dicaments, je lui r�pond, mais justement je les ai pris vos foutus m�dicaments et le voil� qui se dirige vers la sortie d'un pas gaillard, pas question de se mettre en travers de sa route. L'aide soignante devient alors g�niale, elle appelle : Radouane ! et un grand black surgit, c'est un vigile, la s�curit�, il accompagne un peu le monsieur en parlant avec lui et lui souriant, je cours derri�re, on passe le sas, un autre vigile arrive � la rescousse mais le monsieur n'est pas m�chant : bien s�r qu'il va rester � l'h�pital, il ira � Viry dans deux ou trois jours, pas de probl�me puisque je vous le dis. Je le laisse en conversation avec ces deux psychoth�rapeutes et cours appeler les ambulances pour BD, ils vont arriver vite, qu'ils promettent, vite, je dis avant qu'il change d'avis et d�cide de passer sur le corps des gentils vigiles pour retourner � Viry.. Enfin voil�, un quart d'heure apr�s l'ambulance arrive, il monte dedans, s'allonge sur le brancard parce que l'haldol et le tranxene commencent � faire leur effet et il part pour BD, il ira � Viry apr�s. Je ne me souviens plus � quelle heure je suis retourn� dans ma chambrette mais je sais � quelle heure le bip a � nouveau bip�, sept heures moins le quart, pour m'annoncer que Corbeil transf�rait faute de lit un HO � Soisy. Je ne raconte pas la suite qui a peu d'int�r�t. J'ai quand m�me pass� la matin�e � Mouffetard, pris un super petit dej avec Equipe et journal du dimanche, � la Bourgogne, j'ai revu Tib�ri, mais sans Xavi�re cette fois, j'ai t�l�phon� � Nathan qui avait �t� la veille � un concert de Lisa Ekdhal au Parc Floral, c'�tait g�nial, il a m�me eu un autographe (il me l'a montr� cet apr�s midi, c'est adorable, il y a �crit : " For Nathan, Lisa Ekdhal ", et elle a dessin� un petit coeur, le tout au roller couleur or), j'ai fais mon march�, je suis all� apr�s d�jeuner (toujours � la Bourgogne) Place Maubert o� il y avait un march� aux livres anciens. Je suis rest� assez longtemps, j'ai fouill� dans les tas de livres ou dans les bacs des marchands. Je cherchai un livre de R�my de Gourmond, Lettre � l'Amazone, mais je ne l'ai pas trouv�. J'ai march� dans Paris, il faisait beau, j'�tais m�lancolique juste comme il faut pour une promenade comme celle l�. Rue de Bi�vre, il y a un petit square qui s'appelle le Jardin de la rue de Bi�vre, nich� entre trois immeubles du vieux Paris, avec du lierre et des bancs publics, j'y ai lu quelques lignes du Paul Val�ry que je venait d'acheter au bruit tout frais d'une petite fontaine. C'est un square secret, probablement : il n'y avait pas un chat, m�me pas d'amoureux. Puis, j'ai d�cid� de pousser en voiture jusqu'au passage Brady, dans le dixi�me, pas loin de la gare de l'Est pour acheter des �pices indiennes dont j'avais besoin. Pas la peine d'aller les chercher en Inde : ils ont exactement les m�mes ! La rue Saint Denis semblait en f�te. J'ai bien ralenti pour mater les superbes prostitu�es qui font partie du d�cor. Et je suis revenu chez moi � Gentilly, pas � Viry, comme mon client de cette nuit mais j'esp�re que j'irai aussi un jour, et j'ai trouv� le velours d�vor� dans ma boite � lettres qui m'attendais depuis deux jours.

08 octobre 2002

J'ai lu �a dans "Le Monde" ce soir. C'est un article tr�s s�rieux. Mais o� va donc le monde, je vous le demande un peu ma bonne dame ?


L'ONU interdit le lancer de nain


Les r�gles du jeu �taient pourtant d'une �tonnante simplicit�. Imaginez-vous dans une discoth�que, v�tu d'un gracieux costume ; sorte de harnachement rembourr�, rehauss� d'un casque de footballeur am�ricain et dot� d'une seyante poign�e dorsale. Cette poign�e servirait aux costauds de la bo�te de nuit pour vous propulser vigoureusement en l'air, le plus loin possible, contre un matelas pneumatique de 16 m� et 80 cm de haut, au son d'un hymne joyeux. �a y est, vous savez jouer au lancer de nain ! Seul accroc � votre plaisir de cascadeur des airs, d'amuseur vesp�ral fa�on toile � matelas, l'interdiction de ce passe-temps vient d'�tre confirm�e par la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme, au nom du respect de la personne humaine.

Import�e en France au d�but des ann�es 1990, la pratique du lancer de nain conna�t, depuis quelques d�cennies, un franc succ�s en Australie et aux Etats-Unis. Ce spectacle aux ind�niables relents d'exhibition de monstre dans les foires d'antan fit l'objet, en 1991, d'une circulaire du ministre fran�ais de l'int�rieur sollicitant l'intervention des pr�fets, et, en 1995, d'un avis du Conseil d'Etat enjoignant directement aux maires de l'interdire dans leur commune.

Le lancer de nain a, depuis son apparition, toujours suscit� les plus vives pol�miques. Certains "nains lanc�s" protestent, en effet, contre la prohibition de ces one-man-show, leur unique source de revenus. M. Wackenheim en est l'un des plus virulents en France. Contraint d�s 1991 � l'abandon de sa profession dans plusieurs communes du sud du pays, il a toujours argu� de sa capacit� � d�cider lui-m�me de sa participation ou non � des spectacles publics comme projectile humain et de ce que l'interdiction de ces lancers l'obligeait � pointer? au ch�mage. Jusqu'� la d�cision du Conseil d'Etat, M. Wackenheim s'�tait d'ailleurs vu plusieurs fois donner raison par des tribunaux administratifs et accorder des indemnit�s, en guise de d�dommagement. Comme d'autres "personnes de petite taille" professionnellement aguerries aux mini-vols plan�s, il a n�anmoins d� raccrocher d�finitivement depuis sept ans son d�guisement de "Mister Skyman" et se mettre en qu�te d'un autre gagne-pain, moins humiliant aux yeux des l�gislateurs.

De nombreuses associations de personnes atteintes de nanisme, offusqu�es, ont par ailleurs lutt� avec acharnement pour l'interdiction de ces spectacles jug�s d�gradants, alors m�me que les partisans du lancer de nain continuent de s'insurger contre la prohibition de leurs activit�s qu'ils comparent aux matches de boxe ou de catch, dont les athl�tes concourent toujours.

Les amateurs de ces lancers, d�sormais priv�s de leur distraction favorite, souhaiteraient-ils r�introduire dans les bo�tes de nuit de la C�te les combats de gladiateurs ?

Sandrine Blanchard