29 décembre 2007

Un haïku par bain, 62


S'inonder le crâne
Et gésir dans la pénombre
Solstice d'hiver.

23 décembre 2007

Pensée de la nuit N°128 :"Les génies ont la cervelle deux fois plus grosse que la normale, si t'en manges, tu peux pas tout finir" Jean-Marie Gourio, Brèves de comptoires, L'anniversaire !
Un haïku par bain, 61


Désirs et canards
Souvenirs, flacons, tout flotte
Inexorablement

21 décembre 2007

Je me souviens

de Martin Beck, Le héros des romans de Cheval et Valleux. C'étaient les auteurs, de leur vrai nom Maj Sjöwall et Per Whallö, de polars suédois épatants des années soixante dix. Le polar suédois a bâti sa réputation sur de solides bases sociologiques voire politiquement assez engagées, le style procédural et un hyperréalisme confinant parfois au fantastique. Martin Beck était un flic ordinaire bien qu'extrêmement doué, accrocheur, marqué par les aléas de la vie et par conséquent plein d'espérience. Entre seux enquêtes il consommait son divorce, refaisait sa vie etc. Bien qu'ennemei juré de l'injustice, il n'était pas particulièrement politisé. C'était le narrateur qui était d'extrême gauche. Le lecteur aussi, le plus souvent, à l'époque. C'était un héros brechtien, pour ainsi dire. Ses aventures s'étalaient sur une petite dizaine de romans que nous dévorions en nous les repassant les uns aux autres. Il valait mieux les lire dans l'ordre. Vers la fin, l'enquête en cours s'étalait parfois sur deux romans. Un des volumes commençait par la fin de l'histoire du précedent et finissait sur le début du suivant. Il n'y avait pratiquement pas d'histoire dans celui qu'on était en train de lire. Mais la force de séduction et l'humanité de Martin Beck était telles que nous sentions comme des poissons dans l'eau de la vie du commissariat et celle de son commissaire. L'hyperréalisme le disputait au minimalisme. Et pourtant pas de remplissage, pas de fioriture. Les détails, les sentiments, les personnages, l'ennui, la routine, le train train des jours, tout cela était si tranquillement et minutieusement décrit que nous nous sentions scotchés à ces pages comme s'il s'était agi d'un suspens à la hitchcock. C'est la lecture de la trilogie de "Millenium" de Stieg Larsson et des aventures de son héros, Michael Blomkvist, le super journaliste, dans laquelle je suis enfoui jusqu'au cou ces jours-ci qui m'a rapellé Cheval et Valleux et Martin Beck. Il y a un personnage féminin, qui prend d'ailleurs une importance de plus en plus grande au fil des trois volumes, Lisbeth Salander, qui est des figures les plus originales et les plus attachantes que j'ai rencontré sur le papier ses dernières années. Stig Larsson c'est Cheval et Valleux revisité par Quentin Tarantino et c'est sacrément réjouissant. Si, comme le dit la pub, vous ne faites pas encore partie du million d'accros, n'hésitez pas une seconde, lancez vous, vous ne le regretterez pas ! Et cette pub-là est totalement gratuite !

18 décembre 2007

Coup d'envoi



















C'est la saison des retrospectives : Reuters ouvre le bal
Les 3 chats

Tandis que Babouche, tel l'impossible monsieur Bébé, roule lentement des mécaniques avec des faux airs de Clark Gable, et que Binz joue les figurines du musée du louvre sur le rebord de la fenêtre, Woolite, la petite, assise sur un pouf, se mesure des yeux avec le plecostomus punctatus collé en face d'elle sur la vitre de l'aquarium.

14 décembre 2007

LA BORNE (2004)


La Borne, 2004


11 décembre 2007

je me souviens

d'avoir marché avec C. tard dans la nuit par une belle soirée de septembre 1985 sur la toile épaisse mais soyeuse dont Christo et Jeanne Claude avaient emballé le Pont Neuf. Ce soir-là, on aurait dit que tout Paris s'était donné rendez-vous. Il y avait cette rumeur feutrée des foules nocturnes et un joyeux étonnement dans les yeux des passants surpris par tant de beauté. Des gens qui ne se connaissaient pas se parlaient, on s'interpellait de groupe en groupe. Une lumière étrange de lumignon orangé émanait des réverbères emballés, eux aussi, lanterne comprise. Des groupes s'étaient formés dans les petits balcons ronds qui avaient jadis hébergés des vendeurs ambulants devenus de confortables petits salons privés. On allumait dans l'ombre des briquets, des bougies. On tenait des conciles minuscules, on recevait ses amis, on se penchait pour regarder couler la seine et passer les bateaux mouches bondés.
On se faisait de grands gestes. Nous pensions aux statues du musée du Louvre tout proche. Quand elles partaient pour de longs voyages à l'étranger, quand on les envoyaient pou se faire admirer par les foules tokyoïtes, pékinoises ou new-yorkaises, on les emballait avec attention. C'était toute une science.
On avait pris soin du pont comme d'une chose précieuse, on avait eu des égards pour lui. On avait fait comme un écrin pour chacune de ses pierres. C'était comme si on avait emballé toute la ville avec ses habitants pour la leur donner en cadeau. Nous nous sentions précieux nous mêmes, nous nous sentions aimés, ménagés sous la vôute étoilée au dessus du fleuve qui s'écoulait paisible avec le brouhaha universel de la Ville en fond sonore.

( si vous voulez lire d'autres "je me souviens", je me souviens des "je me souviens", etc. cliquez ici ou encore là ou bien allez vous perdre dans les archives...)

10 décembre 2007

Pensée de la nuit N°127 : "Les cafés sont devenus tellement chers qu'avant de prendre une cuite faut demander un devis" Jean Marie Gourio, breves de comptoir, l'anniversaire (R Laffont)

09 décembre 2007

Un haïku par bain, 60


Une sourde fugue
(On a mis du Bach, en bas)
Atteint mon étuve

07 décembre 2007

Un matin, on se réveille vers quatre heures. On ne se rendort pas jusqu'à l'heure de se lever. On s'est couché très tard la veille. A peine trois heures de sommeil. On ne sait pas ce qu'on a, on n'a pas dormi de la nuit. On se dit que c'est pour ça qu'on se traîne toute la journée. On passe son temps à bailler. On résiste mal aux envies de sieste après le déjeuner. La fin de journée est harassante. On ne pense qu'à se coucher, pour rattraper le rythme. Une bonne nuit et il n'y paraitra plus. Mais arrivé le soir, on n'a plus sommeil. Impossible de se coucher. On tourne en rond, du frigo de la cuisine à la télé du salon. On se dit qu'à ce rythme on ne va pas tenir. On couve quelque chose, mais non. Le lendemain matin, on se réveille à nouveau avant l'aube. On se dit qu'il faudrait bien récupérer de toute cette fatigue. Le week-end suivant on ne fait rien. On essaie de récupérer. On se dit qu'on va faire une bonne grasse matinée. On se réveille encore avant l'aube. On ne récupère pas. rien n'y fait. Et puis cela dure des mois, des années. les fins de journées sont toujours harassantes et les nuits toujours aussi courtes. On sait que la fatigue ne vous quittera plus. On oublie même qu'on n'était pas fatigué. On ne fera plus jamais de grasse matinée. Il n'y a pas de remède. Le pire c'est qu'on s'y habitue. La révolte n'a qu'un temps. On préfère s'asseoir que de rester debout et même les jeunes femmes vous cèdent leur place. On ne monte plus les escaliers quatre à quatre. On ne court plus après les autobus. On a plus de petits matins triomphants. On ne sait toujours pas ce qu'on a. On n'a rien. On est vieux et c'est tout.

06 décembre 2007

Pensée de la nuit N°126 : "Je cherche en même temps l'éternel et l'éphémère" Georges Perec, Les revenentes.

03 décembre 2007

Cinquante ans de modernité, 1


Il n'est pas tout à fait sûr qu'à l'époque où une moitié de la France attendait l'installation du téléphone et l'autre la tonalité, nous ayons imaginé des téléphones libérés de leurs amarres filaires ("filaire" était d'ailleurs un mot qui n'éxistait pas, puisqu'il n'y avait aucun besoin de ditinguer des objets "à fil" et d'autres "sans fil", hormis pour les petite voitures télécommandées). Avant l'arrivée des postes de radio à transistor, à la fin des années soixantes, je ne crois pas que nous comprenions tous la différence entre le téléphone et la radio. Je n'établirai pas avec certitude que nous savions que les sons de la radio ne lui parvenaient en aucune manière par le fil qui la branchait sur le réseau électrique. Dans les années cinquante, il y avait chez nous un meuble radio dernier cri, pour ainsi dire, comme on en trouve encore dans les brocantes. Je me souviens qu'un haut parleur était dissimulé, dans un souci décoratif, dans un cadre photo qui contenait un portrait de moi en barboteuse à un an. Je me souviens aussi de notre premier poste à transistor Grundig que nous amenions sur la plage (à Jesolo sur l'adriatique, plusieurs années de suite) et qui faisaient l'admiration des voisins de parasol. Il était de la taille d'un sac à main, parallélépipèdique avec une anse et recouvert d'une matière plastique beige du plus bel effet. Il était indestructible, il a duré plus de vingt ans jusqu'au milieu des années quatre-vingts. et quand bien même aurions nous imaginé de pouvoir converser avec la terre entière dans ce petit galet noir qu'on tient d'une seule main (vous souvenez-vous des gestes compliqués qu'il fallait effectuer avec les vieux téléphones, le combiné dans une main, collé à l'oreille, et le poste lui même dans l'autre, quatre doigts enfoncés dans l'anfractuosité astucieusement ménagée à cette effet et qui servait de poignée quand nous voulions nous balader dans la pièce en faisant bien attention de ne pas nous prendre les pieds dans les fils toujours emmêlés, ce qui n'était jamais gagné d'avance, et de ne pas trébucher et ainsi lâcher le poste qui ne touchait pas terre que grâce au rapide mouvement vers le haut de la main qui tenant le combiné loin au-dessus de l'oreille et d'où s'échappait la voix angoissée et nasillarde de notre correspondant soudain abandonné seul au monde, avec le poste suspendu au bout du fil qui n'était pas du tout destiné à cet exercice, on revenait en hurlant de loin dans le combiné alors tendu devant notre bouche à bout de bras des "Ne quittez pas !" désespérés, comme si on avait pris une vieille chaussure à la pêche à la ligne, avant de pouvoir reposer le tout sans dommage sur la commode ou table basse qu'il n'aurait jamais du quitter même si nous avions des fourmis dans les jambes ?), quand bien même l'aurions nous imaginé que nous n'aurions jamais, ô grand jamais, prévu qu'il puisse prendre des photos et servir en prime de walkman.

30 novembre 2007

Minigraphies, 6


C'est un grand gars un peu dégingandé, à la tignasse argentée, à la moustache tombante et aux beaux yeux bleus très doux. Il n'a pas l'accent des cités mais bien celui des banlieues. S'il était plus jeune ce serait une sorte de ziva, mais comme il tourne plutôt autour de la cinquantaine, il parle avec l'accent de Raymond Bussière ou celui de Mouloudji. Son nom signifie "nuage"en polonais, bonjour monsieur Nuage! Mais il est né à Montgeron, non loin du célèbre café le "Reveil Matin" qui vit un beau matin le départ du premier Tour de France. Il a toujours habité là. Il travaille à la mairie. On dira qu'il est cantonnier. Il vient souvent me voir en habit vert fluo pareil à celui des éboueurs, avec des cataphotes partout, quand nos rendez vous tombent sur une pause. Il faut dire qu'il en jette dans le petit couloir qui sert de salle d'attente. Il est confiant et sans façon, presque familier. Ses parents sont arrivés en France un peu avant la guerre. Le frère et la soeur sont nés à la fin de la guerre, lui dans les années cinquante. Il est le petit dernier. Il est resté vivre avec la maman quand son frère et sa soeur l'ont quittée pour se marier. Le papa était mort depuis longtemps. La maman n'a jamais bien parlé le français, elle me fait toujours passer le bonjour par son fils "vous avez le bonjour de Mamoushka", plus encore depuis qu'il lui a appris que nonobstant mon nom allemand je suis moi aussi d'origine polonaise. Elle ne sort quasiment jamais de chez elle. Elle est pleine de rhumatismes, elle a les jambes comme des poteaux. J'ai rencontré monsieur Nuage un jour où il avait tout cassé chez lui. Ce n'était pas la première fois. Il boit tous les jours. Il n'a pas du tout le vin gai. Surtout quand il a du vague à l'âme, qu'il n'a même plus envie de manger de se lever ou de se laver, quand il passe ses journées au lit les yeux au plafond et les bouteilles tout autour. Cela peut durer des semaines entières. Le frère et la soeur, très occupés par leur métiers leurs enfants et leurs familles se demandent ce que fait la médecine nom de dieu, donnent des coups de fils au CMP, desespèrent d'avoir à s'occuper comme ça du petit dernier en plus de leur mère impotente avec tout le travail qu'ils ont. La maman, elle ferme les yeux sur tout ça parce qu'elle ne pourrait surtout pas se passer de la présence de son fils monsieur Nuage qui, sans lui servir à grand chose, il ne fait même pas les courses, l'entoure de toute la tendresse et de l'affection dont un petit dernier est capable. Au fond ils vivent en autarcie affective. Qu'on les abandonne, mais qu'on ne les sépare pas. Un beau jour, sans méchanceté, il n'en a après personne, il finit par prendre la table et la jeter contre le mur. Il faut le faire enfermer pour qu'il arrête de boire malgré la maman désolée. C'est déjà arrivé plusieurs fois. Au bout de trois ou quatre jours il est remis à l'endroit. Nous savons bien, lui et moi que ce n'est pas une question d'alcool éthylique, que c'est à la fois plus simple et plus grave, cette tristesse du fond du temps. Il supporte très bien le sevrage. Il n'a jamais cessé d'être doux et calme, malgré le coup de folie. Il n'y a qu'à le laisser retourner chez la maman qui l'accueille les bras ouverts et lui fait la fête, au grand dam du frère et de la soeur. Ils voudraient qu'on l'enferme toute sa vie. Ca lui fait tout de même un petit peu peur. Il ne boit plus pendant plusieurs mois, ou du moins beaucoup beaucoup moins, se remet au travail, au jardin, à la culture des topinambours qui sont, c'est lui qui me l'a appris, de grands tournesols de plus de deux mètres de hauts et qui envahissent son jardin depuis toujours, se remet au fouilli du garage qui date de son papa qui gardait tout, à la pêche à la ligne, à sa petite vie de solitaire avec la maman sur son fauteuil dans son salon. Il revient me voir, les entretiens sont un plaisir. Il m'apporte des graines pour mon jardin, des chocolats de la part de Mamoushka qui me passe toujours bien le bonjour. Et puis un jour elle tombe malade. elle est hospitalisée. Il va tous les jours à l'hôpital, en costume d'éboueur vert fluo et des cataphotes partout. Je suis étonné parcequ'il tient le coup, qu'il ne se remet pas à boire. Cela dure comme ça plusieurs mois. Un jour il vient me voir. Il est triste mais fataliste. Elle a beaucoup baissé. Il ne se fait pas d'illusion. Deux ou trois jours après on m'apprend qu'il s'est tiré deux balles dans la tête. Il croyait avoir raté la première, il avait encore eu le temps de recharger le fusil, de le poser sur la table et de tirer le deuxième coup. Il est à l'hôpital en neurochirurgie. il s'en sort sans aucune sequelle. Un vrai miracle. Cela arrive parfois. Les balles n'ont touché aucune zone "parlante". Après ça on ne le laisse pas sortir. Surtout pas le frère et la soeur. Il passe de longs mois dans le service à se remettre. Il raconte son suicide raté avec humour. Il se traite de maladroit. Il en rit tout seul. "Deux balles, vous vous rendez compte! et je me suis raté. Quel godiche tout de même!" La maman finit par mourir à l'hôpital, il va à l'enterrement avec son frère et sa soeur quoi désormais le regardent avec le respect qu'on doit aux miraculés. A l'heure qu'il est, il fait des aller et retours entre l'hôpital et chez lui. Il a rendu le costume fluo à cataphotes à la mairie. Il ne travaille plus mais continue de cultiver les topinambours. Je pense à lui parce que c'est la saison de les récolter. Salut, monsieur Nuage !

25 novembre 2007

Je viens de passer un peu plus d'une heure, sur ce délicieux blog, dans tous les sens du terme, qui m'a, en outre, fait revenir mille petites madeleines, si j'ose dire (cliquez ici pour un peu de dépaysement et beaucoup de nostalgie...)

23 novembre 2007

26 quatrains d'autoroute, 5


Ce matin
La blondine
Elle taquine
Mon tétin

19 novembre 2007

Nous, les Rothivores, après que nous nous fussions jetés comme des morts de faim sur la pitance que nous avions tant attendue, l'emportant au creux de nos bras serrés tel le trésor inestimable qu'aucun n'eut pu nous le contester sans que nous n'ayons poussé fort grognements, aboiements, ou mieux beuglements et barrissements dissuasifs, nous nous sommes retirés, à reculons, jetant partout des regards, extasiés et tout tremblant, poussant de ridicules petits cris de joie et d'impatience, dans nos cavernes, nos tanières, nos terriers, nos tours d'ivoire ou de guet, dans nos cellules, nos repaires, nos bauges, nos abris et cabinets d'aisance et nous sommes calés dans nos fauteuils voltaires, lits douillets, coussins amoncelés, encoignures de fenêtres, vécés, tables de travail, prairies fleuries, tas de paille odorante et autres épais tapis persans propices à la lecture allongée, nous sommes soigneusement enfermés, calfeutrés, avons poussé gros rochers devant l'entrée, tourné de lourds verrous, fermé les judas et les oeilletons, mis les scellés, avons affiché pancartes et écriteaux "Occupé", "Ne Pas Déranger" "En Conférence", avons chaussé nos meilleurs lunettes à monture d'or et avons commencé de nous repaitre, coupés du monde, retranchés, de la substantifique prose sans laquelle le monde et la vie ne seraient pas tout à fait ce qu'ils sont.

18 novembre 2007

Chouette, le numero 6 de Purpose est arrivé !

17 novembre 2007

Un haïku par bain, 59


La pomme de douche
Crache, cobra convulsif,
Sitôt qu'on la lache

16 novembre 2007

Minigraphies, 5


On m'a annoncé "un état maniaque". La mère et la fille attendent dans le troisième box. La mère est assise sur un petit tabouret. C'est une toute petite femme au regard doux. La fille est allongée sur le brancard. Elles ont l'air aussi tranquille l'une que l'autre. Elles ont l'air bien ensemble. La mère est encore une jeune femme, la quarantaine, coiffeuse. La fille a 21 ans, elle est en licence de maths à la fac, elle travaille dans l'animation pour payer ses études. Je m'en voudrais presque de troubler leur tête à tête. La mère explique doucement que la fille ne dort plus depuis plusieurs nuits. Elle fait absolument n'importe quoi, elle chante, elle danse, elle fait la fête et tente d'y entrainer tout le monde, la famille, la petite sœur, le copain. La fille la laisse parler, toute blonde toute menue toute jolie, elle prend sur elle, elle tente de se contrôler mais ça part tout d'un coup : "Allez on se dépêche, je n'ai pas que ça à faire moi, faites ce que vous voulez mais faites-le, vite ! A huit heures moi je suis partie, je vous préviens ! Rester à l'hôpital ? Mais tout ce que vous voulez ! Bien sûr, tiens, un peu que je reste ! Entièrement d'accord avec vous, allez dépêchez vous si on y va on y va tout de suite ! On bouge, on avance. C'est pas qu'on s'ennuie avec vous mais ça traine !" On dirait qu'elle a bu deux ou trois verres de trop mais elle n'a pas la bouche pâteuse, qu'elle a fumé un ou deux joints de trop mais elle n'a pas le regard vague. elle se lève, se demandant tout à coup pourquoi on l'a allongée là, elle n'est pas fatiguée, puis se recouche, puis se lève, mais sans plus d'agitation. elle laisse pourtant sa mère parler. La voix de la mère s'est imperceptiblement brisée. On sent qu'elle fait un effort pour rester calme. L'angoisse est juste là qui pourrait déborder. Mais elle ne débordera pas. Pas ce soir. Elle raconte que la fille a déjà été dans cet état là, il y a dix huit mois, que cela a duré environ huit jours, qu'on lui a donné des médicaments et que ça s'est calmé. Elle a refusé de consulter un psychiatre, malgré les recommandations de son généraliste, et puis voilà ça recommence, elle rechute. Recommence quoi ? La la psychose maniacodépressive dit la mère, il y a de gros antécédents dans la famille. Sa grand-mère et son grand-père. de quel côté ? Mes parents, à moi, les deux, Ils ont longtemps été suivis au CMP. Vos deux parents ? Je fouille rapidement ma mémoire. Je ne connais que deux personnes maniacodépressives qui avaient été mariées ensemble. La mère me dit : "Si vous êtes le docteur Hartmann. - vous êtes le docteur Hartmann, n'est-ce pas ? - vous connaissez mon père. Mon père parlait souvent de vous. quand nous lui disions qu'il n'allait pas très bien il répondait ça va aller mieux, cocotte. Ne t'inquiètes pas, j'ai rendez vous avec le docteur Hartmann, Il vous aimait bien. Alors, si je vous connais, sans jamais vous avoir vu!" - " Comme ça vous êtes la fille de monsieur T..." - "oui, je suis la fille de monsieur T. Et de madame Q." Madame Q., sa mère, Je la connais bien, je l'ai croisée pas plus tard que ce matin, au CMP, elle venait à son rendez-vous avec Jean Pierre B. qui la suit depuis plus de vingt ans. Monsieur T. , je l'ai perdu de vue il y a plus de douze ans. Il allait beaucoup mieux. On avait réussi à trouver un bon traitement, il ne faisait plus de rechutes. Elle me dit qu'il est mort il y a plusieurs années à soixante et onze ans d'un cancer du poumon qui s'est déclenché quand ses crises se sont arrêtées. Monsieur T. et madame Q. s'étaient connus dans une clinique, avait une eu une fille, elle, et s'étaient séparés peu de temps avant la naissance de la fille. La fille avait été élevée par sa grand mère, la mère de madame Q. Ils avaient été l'un et l'autre trop malades pour l'élever. Leurs maladies respectives s'étaient renforcées de leur rancœurs. Ils avaient, chacun de leurs côtés été hospitalisés de nombreuses fois. Je me souviens d'une jeune fille qui venait visiter tantôt sa mère tantôt son père au centre de crise, timide, discrète et triste. C'était elle. elle avait l'âge de sa fille aujourd'hui, qui ne perd pas un mot de notre dialogue. Je lis dans le regard de la fille de madame Q. et monsieur T. une infinie tristesse. Elle se souvient de l'accent méridional de son père qui pourtant ne l'a pas élevée, qui en faisait voir de toute les couleurs quand il était en crise mais qui était tout de même son père. Il se croyait invulnérable, infatigable, le roi du monde, il partait tout droit, on le retrouvait dans toutes les villes d'Europe. Un jour il avait été à la coupe du monde de football en 1990, s'était enfermé dans un hôtel de Turin, n'avait assisté à aucun match, il s'en foutait du football, il était là pour s'amuser seul dans sa chambre qui avait du être pris d'assaut par les carabiniers et on l'avait rapatrié à Dormeil. Il nous avait fait sacrément peur à tous. entre les crises c'était une crème d'homme, tout gentil. Les crises de madame Q. avaient dépassé tout ce qu'on pouvait imaginer en indignité. elle s'était promenée toute nue dans les rues plusieurs fois. Et voilà que la fille de madame Q. amène sa petite fille à l'hôpital. voilà une boucle étrange et fatale qui se boucle. En me regardant dans les yeux elle me dit qu'elle avait pensé en avoir fini avec tout ça à la mort de son père et que maintenant c'est sa fille qui recommençait. Elle, elle avait eu de la chance, la maladie avait sauté une génération. Elle s'était mariée très jeune, avait eu deux filles jolies comme des cœurs. Un bien court répit. Maintenant, elle me parle toujours aussi doucement de son malheur. Elle n'est pas sûre de pouvoir le supporter. Et sa fille et moi l'écoutons en silence, dans ce box exigu, dans cette suspension du temps.

12 novembre 2007






















Irrépressible contribution à une anodine mais très tendance joyeuseté blogosphérique actuelle (quatre millions de clicks par jour, paraît-il) : la scandaleuse affaire martine. Promis, je ne recommence plus ! (via la boite à image)

10 novembre 2007

WINDOW


Surréel, isnt'it ?

09 novembre 2007

Pensée de la nuit N°125 : "Dernièrement, O., dix ans, nous demandait, au milieu d'une rafale de questions, quel était notre rêve le plus fou et nous sommait de répondre en dix secondes. Pour ma part je répondis : publier un livre. J'omettais la vraie part du rêve, encore plus inaccessible : publier un livre, oui mais dans la collection blanche de Gallimard."

05 novembre 2007

L'épuisement du mercredi, 5


Des bureaux, je suis riche, j'en ai deux. Qui a deux maisons perd la raison, qui a deux femmes perd son âme... Chez certains on appelle ça des cabinets de consultation. Mais je ne fais pas qu'y consulter, il ya toutes les tâches administratives, alors on dit que ce ne sont que de simples bureaux. L'un à l'hôpital, l'autre au CMP. Je les partage avec qui veut. Mais c'est un principe peu suivi, malgré la pénurie. On ne se précipite pas pour cohabiter avec moi. Le respect du à la fonction, probablement. Ici, c'est une ancienne chambre dont on a évacué le lit. Il reste les placards encastrés, la penderie et le cabinet de toilettes, bien pratiques, quasiment un luxe. Mon fauteuil, ergonomique, est dos à ce que l'usage veut qu'on appelle une baie vitrée. Elle est étudiée pour éviter tout accident. elle ne s'entrebaille que par le haut. La vue est imprenable sur le parking et les pelouses moutonnantes mais on l'oublie vite. Autre luxe, il y a quatre sièges dépareillés en comptant mon fauteuil. Je peux recevoir des familles. L'armoire metallique règlementaire contient des piles de dossiers et deux rangées de livres bichonnés, changés régulièrement, empruntables par qui les mérite. L'ordinateur me sert à consulter les plannings, les courriels et mon agenda Outlook mais aussi à m'évader tout en travaillant à je ne sais quel rapport ou expertise : en ce moment le coffret des CDs des concertos de Zartmo par Barenboïm voisine avec le porte crayons, par exemple. Il y a une lampe penchée sur mon agenda ouvert qui regarde tout ce que je fais quand la nuit tombe lentement et que nous nous retrouvons seuls dans le noir. Le plafonnier que je n'allume jamais diffuse une lumière aveuglante et froide. Il nous rappelle trop que nous sommes à l'hôpital. Rien au mur, si ce n'est près de mon bureau une liste de garde, simplement punaisée. Je n'ai pas encore eu le temps d'afficher la pérécienne et réglementaire image de Sainte Ursule ou l'éternel chef d'oeuvre d'art brut que nous a offert il y a quinze ans une patiente aussi grave que reconnaissante et que nous traînons partout. Cela ne saurait tarder, donc.

27 octobre 2007



Ciscoblog va s'aérer une petite semaine à la montagne et reviendra tout neuf. A Dimanche en huit !
Un Haiku par bain, 58


No Haïku today
Because in my tiny vat
Was a pretty guest

24 octobre 2007





Cette photo parfaite fait partie du photostream de Rui Palha (tous droits réservés) un excellent photographe lisboète qui m'a été aimablement signalé par Nathan, elle appartient par ailleurs à un groupe de discussion Flickr tenu par Hugo et d'une très haute tenue. Si vous voulez tout savoir sur le moment décisif et H. Cartier Bresson click here sans délai !

22 octobre 2007

26 quatrains d'autoroute, 4



le regard
Qu'elle me jette !
Tout noir,
Ah mazette !


Douze, pré postscriptum



"Dans le champ de ruine qu'est devenue ma mémoire", ce lambeau de souvenir de ce lambeau de phrase de Jacques Roubaud, dans le début du "Grand Incendie de Londres" me revient comme une ritournelle, à chaque fois que je me pose à moi-même la question de la mémoire. Immédiatement, ces images de villes bombardées sur de vieilles cartes postales surgissent, sortes de stalagmites sinistres pointées sur le ciel gris, totems dressés à des dieux cannibales, déserts caillouteux et plat de je ne sais quel Nevada lointain, châteaux de boue grisâtres, dont je me dis maintenant que les collages de Max Ernst et les châteaux de sables de nos vacances détruits par la mer étaient directement issus - ces photos de bombardement, où une ville écroulée ne se distinguera plus d'une forêt dévastée avec ses troncs sans branches, ces hauteurs à jamais abolies, ces coins d'immeubles encore debout, ces solitudes pétrifiées, minérales, hagardes, à tout jamais désertées de vivant. "Dans le champ de ruine qu'est devenue ma mémoire" j'arpente ces rues vides et silencieuses, je passe le long de ces arches triomphales, de ces portiques froids dressées dans le vide, seuls vestiges d'habitations des hommes. Je trouvais que Roubaud exagérait, sa mémoire me semblant par ailleurs insondable et d'une précision "photographique". Il y a sûrement des choses, me disais-je, parmi toutes celles que nous avons vécu, dont nous ne nous souvenons plus. Probablement le nombre des souvenirs perdus est grand, mais le nombre de nos souvenirs gardés est bien plus grand que grand, incommensurable ; la perte est infime - du moins je croyais cela - notre mémoire n'ést pas si délabrée, tout juste manque-t-il, dans la rue en ruine, pour filer la métaphore, quelques vitres, peut être la signification perdue d'un vieux slogan publicitaire (Dubo, Dubon... Charbons Car...) voire quelques éléments de mobilier urbain, de petits détails sans importance, des poignées de porte, des choses comme des boules d'escalier en laiton (il y avait une au pied de l'escalier du boulevard Saint Michel, à la quelle je m'accrochait pour ne pas être emporté par la force centrifuge en descendant à toute vitesse dans le virage final, elle a été volée dans les années soixante dix, le matin elle avait disparu, arrachée pour être revendue à des collectionneurs. On a, fort joliment d'ailleurs, rebouché le trou avec un petit couvercle de laiton en forme de goutte aplatie et moins chère, aussi, utilisant moins de métal, et n'offrant aucune aspérité permettant l'arrachage) une vitrine soufflée à la grande rigueur, béant alors comme une bouche édentée dont on se détourne. Mais de dévastation, non. Pas à ce point, tout de même. Je me trompais. La perte était catastrophique, irrémédiable. Quand je tente de rassembler mes souvenirs du Douze, je me dis que Roubaud avait raison. 12 souvenirs , en hommage au Douze en 12 phrases chacun, 12 phrases pour appuyer secrètement l'hommage, 12 fois 12, 144 phrase, un chapitre, même pas, une peccadille, me disais-je. Il suffira de fourrer le poing dans le grand sac plein pour ramener tout un tas de sable aurifère. Je n'aurai plus qu'à sélectionner les plus pittoresques. Jacques Roubaud s'est mis à écrire le "Grand Incendie de Londres", qui est le livre de la mémoire de toute sa vie, juste après la mort de sa femme. Il y a une vie après la mort, mais nous ne survivons que peu de temps, seulement dans la mémoire de la première génération, nous évanouissant déjà dans celle de la seconde, abolis dans celle de la troisième, morts définitifs, pour ainsi dire. Je comprends ce qui a saisi Roubaud comme une nécessité. Qu'il ait ressenti cela juste après la mort de sa femme, je le comprends aussi. J'ai vécu 7 ans dans ce quartier, de 1974 à 1981, à l'apogée de mon âge, devenant un homme jeune dans un pur bonheur. Tous les jours j'ai arpenté la rue Jonquoy et j'ai franchi le porche du Douze soit en partant au travail soit en en revenant, des milliers de fois. Il ne m'en reste qu' une seule pauvre image, toujours la même. Le trottoir gris bleu, un petit muret de béton avec des plantes (très semblables à du canabis, nous nous demandions si ce n'en était pas vraiment, tour joué par un locataire malicieux à une concierge qui pêchait par excès de zèle, mais n'avons jamais vraiment essayé) des capots de voiture assez indistincts - dans ce petit film un peu tremblé aux couleurs plutôt uniformes, une espèce de gris bleu comme j'ai dit, je traverse la rue entre deux voitures garées, il y a des échappées sur la rue en perspective avec l'enfilade de trois ou quatre porches, la camera remonte jusqu'au niveau du premier étage, des balcons, des colonnes, la pierre taillée, des images totalement banales qui pourraient renvoyer à n'importe quelle rue de n'importe quelle ville en n'importe quelle année du vingtième siècle, mais qui ont ce goût et cette odeur que je peux distinguer entre mille. J'essaie maintenant de remonter le temps, de me retrouver auprès de moi de ce temps là, de faire ma propre filature, comme dans la nouvelle de Borges - "l'autre", dans "le Livre de Sable", où le narrateur rencontre son double jeune et où il se met en tête de le convaincre que c'est bien lui, mais vieux, qui se parle à lui-même, jeune. Le jeune ne veut pas croire que c'est à lui-même vieux qu' il est en train de parler. On commence à comprendre qu'on serait peut être dans un rêve mais lequel ? Celui du vieux qui rêve du jeune ou bien celui du jeune qui rêve du vieux ? Comme pour nous donner tort, le vieux veut convaincre le jeune qu'il se rencontre lui-même plus vieux de trente ou quarante ans dans la réalité vraie, pas en rêve. Il cherche à lui donner une preuve : il cite deux ou trois choses que lui seul peut connaître, les livres de sa bibliothèque, une rencontre secrète, un "certain après midi" etc. mais le jeune dit que cela ne prouve rien parce qu' il pourrait être en train de rêver (car dans le rêve, on y est soi tout entier et personne d'autre, y compris justement les personnages du rêve que notre esprit ne fait que secréter, il n'y a aucun "autre", aucune scission) et il lui répond : "je veux te prouver immédiatement que tu n'es pas en train de rêver de moi. Ecoute bien ce vers que tu n'as jamais lu, que je sache." et il déclame lentement ce vers de Victor Hugo, "l'hydre-univers tordant son corps écaillé d'astres". A ce moment là, dans une "stupeur presque terrifiée" le jeune se rend compte qu'il a bien affaire à lui même car jamais, lui, n'aurait pu et ne pourra écrire un vers d'une telle beauté - A ma grande stupeur terrifiée à moi je constate que les souvenirs du Douze en ce temps là ne sont, bien sûr, plus des milliers ni des centaines. Ils ne sont même plus des dizaines. J'ai eu le plus grand mal à en réunir 12, pour tout dire, à ma stupeur presque terrifiée. Au début c'était facile, je n'avais que l'embarras du choix, je croyais choisir parmi les plus fugaces, les plus éphémères, ceux dont je ne souviendrai peut-être plus très bien dans vingt ou trente ans si dieu me prête vie. J'écrivais les premiers chapitres dans une sorte d'insouciance et la joie des réminiscences. Je me prenais pour un Casanova qui revivait sa vie en l'écrivant, un Michel Leyris et tout son fourbis ou un René Louis Desforets obstiné. Vers le cinq ou sixième souvenir, il y eut un brusque ralentissement. Comme si quelqu'un dans ma tête avait bloqué le défilement tranquille des images. Je ne m'en formalisai pas, reportant à plus tard un moyen de forcer la bobine à se dévider. Après le huit ou neuvième, je dus me rendre à l'évidence : tout ce que j'avais pris pour plénitude n'était que bribes et lambeaux étriqués. J'étais déjà au fond du sac et mes doigts ne faisaient plus que gratter l'étoffe rugueuse. Je fis des poses, pensais à autre chose, décrivait le présent pour mieux surprendre le passé, essayais de me tromper moi-même. La vérité est qu'il n'y avait jamais eu de bobine. Depuis plusieurs semaines - non, plusieurs mois - je faisais périodiquement des efforts de mémoire et de concentration, utilisant des ruses de chat pour me surprendre moi-même, faisant le vide, l'absent, le pas là, le "disparu", l'"e", promenons nous dans les bois pendant que le chat n'y est pas, pour laisser remonter des images de cette période et de cet endroit, et mieux leur sauter dessus, en vain, ou presque. Des bribes, dis-je. Des bouts de trottoirs, des capots de voitures, des plantes qui ressemblent à du canabis, des sourires sur les arbres, des traces de cravates, des odeurs de cire, de serpillière ou de contreplaqué, des émotions ineffables, des poignées de porte, des boules d'escalier, des milliers d'images presque toutes identiques mais différentes tout de même ou alors toujours la même, une seule qui radote, mais rien, absolument rien de racontable, rien qui ne permette d'en tricoter plus de douze phrases - euh, 12 phrases. 12 petits chapitres de 12 phrases sur le Douze. Pas un de plus. La messe est dite : "Dans le champ de ruine qu'est devenue ma mémoire" je ne fais que fouiller les décombres.

18 octobre 2007

Un haïku par bain, 57


Nu dans ma baignoire
Par un paresseux dimanche :
Un bain de midi.

16 octobre 2007

Parfois la beauté fugace d'un instant me serre le coeur et me dit la fin des choses sans tristesse. Ainsi ce soir je descends les trois marches du perron de pierre du dispensaire de la rue du quatorze juillet, les "Mozards". C'est une belle grande maison de maître un peu incommode devenue trop chère à entretenir. Il y a un jardin sublime en terrasse au dessus de la seine. L'hôpital va le vendre prochainement pour renflouer ses caisses à une PME qui en faira un siège social de prestige. Ce sera épatant... C'est l'heure du retour à la maison, celle qui, dans les villes de banlieue succède à la sortie des bureaux. Il est tard, sept heures presque et demie. La rumeur de la ville monte de l'autre côté de la Seine et se mêle au bruit du fleuve qui s'écoule. La circulation est dense. La rue plutôt banale en réalité prend des airs de boulevard. A ma gauche, un parking qui occupe un espace entre les maisons se termine sur le quai dela Seine au pied du pont qui la traverse. On peut y nourrir les cygnes qui y ont élu domicile. Le magnifique saule pleureur qui l'ombrage attire souvent les groupes de SDF. A ma droite une suite de garages individuels avec leurs rideaux de fer peint en vert bouteille précède une batisse assez laide où habitait jadis un de mes patients. En face, un immeuble des années soixante dix sans grâce, tête de pont d'une petite cité qu'on appelle "la Poterie" tirant son nom de celui de la rue qu'elle enserre et qui est l'une des plus anciennes de la ville. C'est là que Bonnafé avait installé son CMP primordial, dans un petit appartement bien avant le préfabriqué sur la colline de Montconseil. La douceur du souffle de la ville me ravit. Tout semble suspendu. Je marche, je flotte, jusqu'à la voiture en regardant le ciel qui brille des feux du crépuscule. C'est la nuit, mais elle porte encore le nom de jour. Je me dis que je n'ai vécu que pour cette beauté. En anglais l'automne se dit "the fall" : la chute. La chute des feuilles, la chute du jour. Je marche sans souci dans cette ville qui respire. Mon dieu, un souffle, et trente ans ont passé !

15 octobre 2007

Pensée de la nuit N°124 "J’ai retenu ma respiration et si bien fait le mort que mon âme abusée s’est envolée au Ciel où elle jouit de la félicité divine, baignée de lumière, de musique, tandis que mon corps ranimé se goberge ici-bas dans la compagnie de très lascives poulettes et roule impunément d’orgie en orgie." Eric Chevillard, l'Autofictif, Blog

14 octobre 2007

Avec un peu de temps devant vous, une petite ballade dans Purpose, excellente revue photographique en ligne (via La boite à images)

12 octobre 2007

L'épuisement du mercredi, 4




L'ascenseur, ah l'ascenseur. En fait, il y en a six. Trois sont "réservés au public", les trois autres servent au brancardage et aux malades couchés, on leur a donné une forme de monte-charge, ce qu'ils sont en réalité. les entrées sont situées dans un hall étroit relégué derrière l'obligatoire atrium d'accueil. Sourires verticaux béants qui déversent à intervalles irréguliers des grappes de soignants pressés ou de patients hagards, inquiétants molochs qui se repaissent de petites foules frileuses, ils bloblotent comme des parkinsoniens, avec un boucan d'enfer juste avant l'arrêt, achevant de terroriser les petites vieilles chavirées qui se risquent avec moi sur le palier du troisième étage, à la recherche d'un service ou d'une consultation. Ici les couleurs sont le vert anglais et le rouge orangé, avec ce sol gris eternellement brillant, qualité passage intensif, poli chaque jour par des cireuses si énormes qu'elles semblent traîner derrières elles les toutes petites agents des services hospitaliers censées les piloter. Des sièges rivés au sol, très peu accueillants, anti-SDF, comme dans le métro, tentant de décourager toute position allongée mais sans succès dès que le froid arrive ne meublent pas cet espace inhospitalier par excellence. C'est là, dans cet inconfort notoire, qu'on peut rencontrer aux heures de visites reglementées des mères ou des grands mères hébétées avec des enfants qui dégoulinent de leurs genoux, se répandent et se chamaillent sur le lino, manquent de se faire emporter à l'étage supérieur par l' ascenseur vide qui vient absurdement de s'ouvrit devant eux, il faut se lever et leur courir après, des pères des frères des soeurs des amis silencieux et dignes aux yeux bouffis d'inquiétude et de résignation attendant les nouvelles que les blouses blanches qui passent chargées de soucis de dossiers et responsabilités ne leur apporteront pas. A droite la neuro, au delà du palier la cardio. L'étranger, l'Amérique, la planète Mars. Pour chez nous c'est à gauche et en face. La - euh - signalétique est plutôt mystérieuse. Vous savez ce que ça veut dire, vous, UPLI ? (Unité Psychiatrique de Liaison Intersectorielle, et alors ? C'est un acronyme, c'est très à la mode mais, développé, ça ne veut toujours rien dire) Il faut connaître, en quelque sorte. On n'entre pas là par hasard. D'ailleurs ça ne risque pas. C'est fermé à clef ou plutôt à code, c'est plus moderne. Il faut s'annoncer, il y a un interphone. La porte ne s'ouvre pas toute seule. On vient vous ouvrir. On regarde qui vous êtes à travers le hublot carré. Ce genre de regard peut ne pas être accueillant parfois, c'est une litote. Mais moi, personne ne me regarde, j'ai le code (0105A) Je pianote et ça s'ouvre tout seul. Nouveau couloir immmaculé que rien ne vient encombrer. Ni mobilier, ni chariot ni roulante. Du blanc, beaucoup de blanc, des touches de rouge, de vert de jaune et d'orangé sur les portes. Ca brille par terre comme jamais. C'est très propre.

11 octobre 2007

Marronier


Je peux écrire ici pour la cinquième année consécutive, non sans tristesse mais avec un peu d'agacement, que Philip Roth, notre écrivain favori préféré, a encore raté le Nobel, ce qui, selon la formule désormais consacrée, n'ôte rien à
l'heureuse récipiendaire.

10 octobre 2007

26 quatrains d'autoroute, 3


Sa bouche
Un "O"
Farouche
Et clos!
Vieux lieux pieux, post scriptum n+6


Cela arrive par vagues, par salves successives que rien n'annonce, venant à chaque fois contredire l'immanence des choses, souvent après une période de plusieurs mois où rien n'était venu troubler la belle et rassurante succession qu'on pensait chaque jours un peu plus indestructible. Quelque chose d'anormal survient soudain dans le paysage que vous croyiez familier. C'est comme une lente corrosion, un détail bizarre qui attire l'oeil : une vitrine, par exemple, se couvre lentement d'affiches collées à même le verre, une autre reste curieusement sombre au milieu des illuminations qui continuent alentour, un rideau de fer ne se relève pas, petit à petit même il se couvre de rouille et de tags, une taie grisâtre vient opacifier telle surface vitrée auparavant transparente. Soudain les rez-de-chaussée aveugles ne vous regardent plus. Ils vous forcent même à détourner le regard, à "passer", comme à une table de jeu de cartes, faussement détaché, le nez en l'air vers le soleil qui joue avec les feuilles des platanes. J'avais ainsi douloureusement assisté à l'agonie, à l'éffacement inexorable de ce qui avait été la "Papeterie 115", dépouillée du jour au lendemain de son contenu et livrée à l'oeuvre du sale vide poussiéreux. C'était maintenant au tour de la boutique "Peau d'Ane", la maroquinière amie de la famille, au 109, de tirer sa révérence : plus de portants sur le trottoir, plus d'abondance cossue dans la vitrine, disparues les valises Delsey ou Samsonite, les sacs à main italiens et à dos Easpack qui avaient fini par remplacer nos vénérables cartables à bretelles.Tout cela s'était éclipsé par un week end pas plus beau qu'un autre, sans plus de cérémonie. Du coup, à cet emplacement le boulevard, dejà pas si animé que ça, paraîssait plus vide et plus désoeuvré. Mais bien sûr ce n'était pas un drame, personne n'était mort. L'ancienne propriétaire commençait même, malgré sa trahison, selon ma mère à couler une retraite tranquille. La vie continuait. Pour ainsi dire, parce que c'était la tuberculose qui avait racheté le fond. En un tour de main la boutique avait été transformée en une officine austère aux vitrines opaques et dépolies. Nous appelions ainsi, dans le temps, une boutique du trottoir opposé (la "tuberculose" se tenait "en face" c'est à dire, comme on l'a déjà dit, "à l'étranger") qui a de tout temps hébergé luxueusement le "Comité National de Lutte contre la Tuberculose" au N°66, côté pair donc, qui n'a théoriquement rien à faire ici, qui est devenu plus tard le "Comité National de Lutte contre la Tuberculose et contre les Maladies Respiratoires" quand on a cru, à la fin des années soixante dix, juste avant le SIDA, que la tuberculose allait être vaincue pour de bon et devant laquelle nous passions en courant toujours bien respectueux mais fort contents de respirer à plein poumons, avec une pensée rapide mais toujours émue pour les petits enfants des sanas et des poumons artificiels (non ça c'était la Polio, on s'y perd) quand nous tournions au coin de la rue Auguste Comte pour nous rendre au Luxembourg. Voici donc la preuve qu'en ces temps troublés la tuberculose a pour ainsi dire repris du poil de la bête puisqu'elle a traversé le boulevard pour s'emparer de la vielle maroquinerie et en faire une annexe de son inquiétant commerce sans même besoin du renfort des maladies respiratoires cette fois. Comme pour narguer l'optimisme des années quatre vingt, elle s'étale, elle fait tache d'huile et se vautre sur le trottoir d'en face. Elle conquiert le quartier. Ca fait froid dans le dos.

08 octobre 2007

Un haïku par bain, 56


Soir de fin d'été
Tout s'estompe et s'obscurcit
Dans la tiédeur lente
Faites votre télé vous- même, 1



Théo Jansen, artiste kinetique







Nouvelle rubrique : faites vraiment votre télé vous même, choisissez vos images parmi le flot du net, laissez vous emporter ou bien résistez si vous le voulez. Ciscoblog donne seulement des pistes (pour la télé cliquez sur le lien au dessus et choisissez votre video, merci Ciscoblog).


05 octobre 2007

L'épuisement du mercredi, 3


Je ne gare jamais la polo dans le parking reservé au personnel auquel l'accès est assez malaisé (il faut passer sous l'hôpital en suivant la rampe d'accès des urgences, s'arrêter dans le sas des ambulances, sortir de la voiture et appuyer sur le bouton qui manoeuvre une lourde porte de fer dont j'ai déjà parlé et dont le vacarme s'entend à cent mètres à la ronde y compris dans notre petit bureau, remonter dans la voiture, passer le sas, et chercher longuement une place en pestant contre les imprévoyances des administratifs qui eux, ont la leur reservée à leur nom etc.),je préfère jeter l'ancre dans celui des visiteurs, non protégé mais plus commode par définition, malgré les risques non négligeables de se faire vandaliser (j'y ai déjà perdu deux ou trois enjoliveurs, cataphotes et autres, il circule comme partout des histoires probablement vraies de vol avec effraction et bris de glaces) mais bon, à cette heure encore matinale où toutes les consultations n'ont pas encore commencé, on n'a pas à y faire trois fois le tour et on peut garder encore un peu sa bonne humeur. Je salue les SDF qui ont réussi à se faire enfermer la veille au soir pour dormir à l'abri dans les couloirs, les escaliers et autres coursives et qui grillent leur premier mégot de la journée sur le parvis. Avec leurs joues creuses mangées de barbe et leurs vêtements fripés, leurs cabas rayés et sacs de sports sur l'épaule, ils ont la mine hagarde et les gestes raides des passagers clandestins. Car l'hôpital est bien un vieux rafiot, avec ses soutes ses machines et ses cales qui se mettent à grincer dans la brise du nouveau jour qui se lève. A cette heure, les marins commencent à deserter la cafétéria et regagner leurs postes dans les étages. On y sert avec le sourire et dans des gobelets en plastiques un excellent café à soixante centimes d'euros que j'avale rituellement en parcourant tout aussi rituellement les pages de l'"Equipe" du jour et celle de "Télérama" puisque c'est Mercredi. Il y a des malades en robes de chambre ou en pyjama qui promènent leurs pieds à perfusions entre les improbables tables de jardin de cette caféteria souterraine tout aussi accros que moi à leur expresso du matin (il vont dans deux minutes eux aussi se griller la cigarette interdite sur le parvis, en grelotttant solitaires, à l'air libre, à peine plus légitimes ici que les SDF). Je pense à B.V. que je vais bientôt retrouver qui, quand elle n'est plus hospitalisée, squatte les verrières de la gare de Lyon entre les rames de trains de banlieue. Les hôpitaux sont des gares où on n'attend aucun train avec des rêves de voyages qui se prennent pour des rêves de guérison.

01 octobre 2007

Un haïku par bain, 55



Un seul jet doré
Fonde le plaisir liquide
Des réminiscences

30 septembre 2007

Fin d'été au Luco



LUXEMBOURG

27 septembre 2007

l'épuisement du Mercredi, 2


Heureusement, la sortie Dormeil-Centre est à quelques centaines de mètres. Il suffira la plupart du temps d'être patient pour s'échapper du bourbier où les pauvres voyageurs vers Pontault Combaut ou Marne la vallée sont eux, comme l'annonce flegmatiquement le panneau lumineux, encore scotchés pour au moins 103 bonnes minutes. Il faudra juste que notre Polo, telle une bille lors d'un tirage du Keno, subisse les dernieres courbes cabalistiques de l'échangeur fou avant de déboucher, au niveau du centre commercial "Art de Vivre" (ou se trouvent réunis côte à côte une Pizza Hut, la symapthique librairie "Le Verger des Muses" unique endroit de la région où l'on peut acheter des journaux le dimanche après midi en même temps que le dernier Eric Chevillard, un gigantesque "BABOU" où presque tout est à un euros, de la paire de chausette à la piscine gonflable, diverses autres friperies, chausseries et meubleries bon marché), sur une route enfin droite, sans fioriture qui rejoint la Nationale 7, celle de Charles Trenet et des vacances des années soixante. La 7 traverse Dormeil tout droit comme une tranchée et grimpe résolument, à travers le centre ville encombré, sur la colline de Montconseil hérissée de cités, de barres et de tours. Au delà c'est Fontainebleau, le Morvan, la vallée du Rhône, et encore au delà Montelimar, le nougat, la Provence les cigales les tongs et les coups de soleil. C'est là que se trouve l'hôpital qui surplombe la rive gauche de la Seine. Je le trouve beau, moi l'hôpital de Dormeil. Ila été construit sous le gouvernement Maurois en 81 et inauguré par Edmond hervé, ministre communiste de la santé au cours de l'état de grâce qui suivit l'élection de Mitterand. C'est un bâtiment harmonieux fait d'une tour blanche et bleue pas très haute qui est l'assemblage en damier de cinq tours plus petites et d'inégales hauteurs auquel on accède par un large parvis dallé au milieu de pelouses et de mamelons herbus où des mères promènent les poussettes l'après midi, les enfants de la cité voisine jouent au foot, les familles pique-niquent le dimanche et sont aux premières loges pour assister en toute sécurité, les jours de chance, au ballet des hélicoptères du SAMU qui transportent les blessés de l'A6 du jour.

26 septembre 2007

Voilà exactement le genre d'information, spectaculaire mais fichtrement bien torchée, qui me fascine (via le blognote du coyote)
Dernière minute : Mnémoglyphes nous apprend qu'Eric Chevillard a un blog. Ce n'est pas une annonce, c'est une annonciation ! Eric chevillard, vous avez bien lu : on y court!
L'épuisement du Mercredi, 1



Les nuits sont fraîches à présent. Il fait à peine 9° au petit jour nous apprend le weather man de la télé. J'ouvre un oeil vers sept heures moins le quart dans la sombre clarté d'avant l'aube. L. est debout depuis presque une heure. Je l'entend qui vaque à l'étage. Je me rendors avec volupté non sans avoir interrogé du regard le reveil aux chiffres lumineux verts. C'est comme ça toutes les dix minutes. Je m'endors, je me reveille un peu anxieux d'avoir peut-être trop dormi, le coup d'oeil au réveil, et je m'endors à nouveau, rassuré, pour dix nouvelles minutes. Il me reste presque une heure entière que je vais ainsi grignoter, la couette sur l'oeil, petit à petit, jusqu'à la dernière seconde. J'ai de la chance, c'est mercredi. L ne travaille pas : elle monte un petit dej que nous partagerons dans la chambre. Après, il faut tout de même se lever et se dépècher. Avant de monter dans la Polo qui attend bien sagement depuis la veille au soir devant la maison, je franchis le portillon qui me sépare du petit jardin. Dans le bassin à l'eau glauque, les carpes et les poissons rouges suivent dans un bruissement d'eau mon trajet rituel vers le seau de nourriture. Quelques poignées de paillettes rouges jaune et blanches pareilles à de gros confetti et c'est la fête aquatique. Un grouillant festin. Au moindre geste brusque, tout le monde file se cacher au fond de l'eau. Babouche, le chat noir qui croit aux miracles, arrive dare dare et, comme tous les jours essaie d'attraper les poissons qui s'enfuient. A défaut de matelote il se rabat, au risque de se mouiller, voire même de se noyer, sur les derniers flocons qui virevoltent et se déposent sur l'eau à nouveau lisse. Dans la voiture je me branche sur France info. Répression des manifestations à Rangoon. Grève des Taxis à Paris. On a aperçu la petit Madeleine au Maroc. Je traverse la Grande Borne. Comme tous les matins laisse errer mon regard sur les immeubles courbes qui serpentent entre les pins. Il y a des cours en forme de petit amphithéatre grec avec des statues de dragons couvertes de mosaïques. C'est beau sous la lumière rasante de ce début de journée, même si la cité n'est pas aussi radieuse que l'avait imaginéee il y a presque quarante ans Emile Alliaud (j'avais un copain, devenu lui aussi un architecte assez célèbre, C.F. qui sortait avec sa fille au lycée et que je soupçonnais d'être plutôt tombé amoureux des plans de la Grande Borne : si on m'avait dit à l'époque que j'habiterai tout près un jour je ne l'aurai jamais cru mais j'en aurai été tout fier) Il ne faut pas croire : la Grande Borne à Grigny, la cité basse dont vous apercevez les formes ondulantes derrière le mur anti-bruit de l'autoroute A6, le fameux ghetto des mal lotis où même les flics et le SAMU n'entrent pas après neuf heures du soir, possède la même splendeur que les palais abandonnés des rois antiques (il me revient là, maintenant, des images de la "Butte Rouge", elle aussi très chère à mon coeur, construite par Bassompierre dans les années trente à Chatenay Malabris dont la chaleureuse et utopique beauté se rapproche de celle de la Grande Borne et dont il faudra que je parle un jour ici, tout chagrin bu) Mais pour l'instant nous nous jettons dans le flot qui s'écoule à vitesse certaine sur l'A6 en "direction de la province" comme dirait Christian Magdelaine en direct de Rosny sous bois. On passe la sortie de Ris Orangis, celles d'Evry, qui se succèdent sur trois cent mètres, puis on rejoint le flot principal de l'autoroute A6, impressionnant mais toujours fluide à cet endroit. Parfois cela se corse sacrément à peine quelques kilomètres plus loin à la bifurcation vers la Francilienne que nous emprunterons toutefois vaillamment , si vous voulez bien, en ce matin frisquet, à touche pare choc, sans quoi nous ne pourrions nous rendre à notre destination, ce qui serait fort dommageable, et qui est le célèbre hôpital de Dormeil. Là, c'est un enchevêtrement d'échangeurs inouï, perpétuellement en travaux, dont il m'est, après près de trente ans, impossible d'établir la carte mentale. Au milieu de ce paysage en béton gris, au sein d'un vague moutonnement de remblais verdâtres, la statue grandeur nature d'un homme svelte, en complet veston, la tête couverte d'un chapeau mou et qui semble marcher (vers où, vers quoi?) en balançant nonchalamment son sac à main est signalée comme "l'Homme aux Semelles de Vent" par l'une de ces improbables pancartes touristiques dont les autoroutes de France nous font gracieusement cadeau pour nous cultiver et nous divertir de la monotonie de leur longueur. Je comprends maintenant qu'elle a été installée là par des aménageurs de territoire sadiques : Il se ballade tranquillement dans les collines en balançant son sac à main pendant que nous, pauvres cons d'usagers, nous faisons la queue lamentablement. Il n'est là, foin d'oeuvre d'art, que pour nous narguer. Et comme ça tous les matins.

24 septembre 2007

Pensée de la nuit N°123 : "La vodka est aux russes ce que les psy sont aux américains : quelque chose de cher auquel on s'accroche et qui vous empêche définitivement d'avoir une vie normale" Six feet under, émi par HBO, produit par Allan Ball

19 septembre 2007

26 quatrains d'autoroute, 2


Oh,
Sommeil !
Clos
L'oreille !

18 septembre 2007

Minigraphies, 4



Les lits-porte c'est un peu la consigne de l'hôpital. Les patients sont en souffrance : ils attendent de savoir ce que l'on va faire. Les garder ou les renvoyer chez eux. Mais pour ce matin c'est une jeune femme qui m'attend, blottie seule au fond de la salle d'attente. Elle a un visage de petite fille tout rougi d'avoir trop pleuré, encadré de mèches blondes comme les blés. Elle me suit dans mon bureau. Elle est comme sidérée, confuse de chagrin. Entre hoquets et sanglots, elle me raconte cette histoire extraordinairement triste : Elle est mariée avec Verter depuis vingt ans. Elle a trois enfants : une grande fille de dix-huit ans et deux garçons, un grand qui a treize ans et un petit de six ans. Elle, on lui en donne tout juste vingt-cinq, mais sa fiche d'entrée m'apprend qu'elle en a trente-neuf . Elle travaille à la poste, avec Freiderich. Elle est tombée amoureuse de Friederich. Depuis deux mois. Un coup de foudre terrible. Elle a été emportée comme par une crue. Elle est éperdue d'amour. Freiderich aussi. Il est marié et a lui aussi des enfants. Elle vient de quitter Verter, c'est une décision irrévocable, elle ne peut plus vivre avec lui. Il est resté effondré à la maison. Mais elle ne veut forcer Freiderich à rien. Elle est partie tout droit sans rien emporter et elle est arrivée dans cet état d'hébétude aux urgences, accompagnée par une dame qui n'a pas pu la laisser comme ça, seule dans la rue. On pourrait dire que c'est comme au cinéma ou comme dans les livres, mais pourtant ça se passe à Dormeil par un matin d'hiver gris et ça n'a rien de romantique. Elle se croit folle, elle se demande ce qui lui arrive, pas le coup de foudre, pas son amour pour Freiderich, qu'elle accepte comme son destin, mais là, çà, cette douleur insoutenable qui l'étreint et qui la rend incapable même d'embrasser ses enfants. Elle dit qu'elle sait bien qu'elle n'a rien à faire à l'hôpital, qu'elle n'est pas malade, que c'est juste une tragédie qui lui arrive, mais elle reste là, droite sur sa chaise, la tête vide, et les larmes qui dégoulinent sur ses joues, comme si, quand même, elle attendait quelque chose de moi. Et moi, à qui ses larmes donnent envie de pleurer aussi, qui aurait envie de lui dire que cette douleur de partir, je l'ai déjà ressentie, comme elle, et qu'on ne peut vraiment rien y faire mais elle le sait déjà, et qui, malgré tout, me doit rester un minimum professionnel, comme on dit, je lui dis doucement que tout ça n'a rien à voir avec une maladie, mais avec ce qu'on nomme la passion et que je ne connais rien qui fasse plus mal que la passion. Je lui dis que si elle voulait rester un moment à l'hôpital, cela n'aurait rien d'illégitime. Elle cesse alors de pleurer, me regarde et me dit qu'oui, elle veut bien rester à l'hôpital. Je la laisse un instant pour aller chercher une infirmière des lits-porte à qui je raconte rapidement toute l'histoire et qui la prend tout à fait au sérieux : les infirmières des lits-porte préfèrent largement ce genre de psychiatrie de courrier du cœur à celle de la page des faits divers. Le chagrin d'amour est une folie qui garde un visage humain, pour ainsi dire. On a tous connu ça plus ou moins, un jour ou l'autre, on se sent capable d'aider. On peut comprendre, ce n'est pas comme la schizophrénie ou la paranoïa, radicalement étrangères, qui font salement peur. Je reviens avec l'infirmière. Elle emmène la femme qui pleure vers une chambre, au fond des urgences. Je me souviens, quand je suis revenu prendre des nouvelles un peu plus tard, de son visage posé sur la blancheur de l'oreiller, toujours aussi juvénile, toujours aussi désespéré.

16 septembre 2007

Pensée de la nuit N°122 : "L'humanité se divise en deux catégories : ceux qui jouent du piano et ceux qui les transportent " Les Papous Dans la Tête" France Culture, émission du 16 septembre 2007

13 septembre 2007

Minigraphies, 3



Un peu relégué en deçà des urgences, encore en avant de l'accueil et du premier cercle de l'attente, le bureau des psys donne sur le sas des ambulances dont les lourdes portes automatiques s'ouvrent et se ferment à intervalles réguliers dans un vacarme assourdissant de tôles entrechoquées. Un store métallique perpétuellement baissé devant une baie vitrée qui occupe tout un mur tente d'atténuer le bruit mais surtout de masquer la vue désolante du ballet des brancards. On ne peut éclairer qu'à la lumière électrique. Nous nous faisons face, de part et d'autre du bureau. Comme son lit est à trois pas, elle est encore branchée à sa perfusion, couverte de la camisole réglementaire. Dans le dossier, il est noté qu'elle a quarante et un ans. Je lui en donnerais plutôt cinquante. Elle ne paraît pourtant pas défaite, mais désuète, physiquement. Hier elle a avalé tout le traitement antidépresseur que son généraliste venait de lui prescrire. Elle dit qu'elle ne voulait pas vraiment mourir, qu'elle a honte maintenant, surtout pour son fils. Il a dix-sept ans, il est formidable, ils sont une sorte de couple chaste depuis le départ du mari avec une autre femme, il y a dix-huit mois. Elle travaille à la Défense, et habite M. Trois heures de trajet par jour. Mais elle ne se plaignait pas, elle gagnait suffisamment sa vie. Une employée modèle. Bien sûr, ça avait été dur, après le départ du mari, mais elle avait fait face, pour son fils surtout. Elle me dit qu'elle n'a pas vraiment voulu mourir, me parle encore de sa honte. Mais la honte vient d'ailleurs : son patron, un petit directeur de PME, dit qu'il est tombé amoureux d'elle. Il a essayé de l'embrasser. Il veut coucher avec elle. Il dit que ce n'est pas du harcèlement parce qu'il l'aime et qu'il est sincère. Pourtant il a une femme et trois enfants, même qu'elle les connaît vu que ça fait quatorze ans qu'elle travaille pour lui. Depuis qu'il sait que son mari est parti - et il avait été très gentil à ce moment-là, il avait toléré non pas des arrêts maladie parce qu'elle ne s'est jamais arrêtée, même aux pires moments, des demi-journées d'absence, il dit maintenant que tout autre patron l'aurait licenciée - il la veut pour maîtresse. Et elle ne veut pas, elle ne l'aime pas et puis elle est loin de penser à ces choses-là. Mais il a menacé de la licencier économique si elle ne change pas d'avis. Pas du chantage, il dit, mais parce qu'il ne pourrait plus supporter de la voir tous les jours, ça lui ferait trop mal. Elle est accablée par toute cette injustice. Il l'hypnotise comme un serpent, il lui dit qu'il est capable de tout pour atteindre son but, que c'est un gagnant et elle, elle n'a pas la force de se défendre, elle est une perdante. Elle craque à l'idée qu'elle va perdre son travail et que son fils ne pourra pas poursuivre ses études à cause de ça. Quant à céder à ses avances, plutôt mourir. Elle n'arrive pas à en parler, sauf à son mari, (elle ne dit pas à son ex-mari), et aujourd'hui, à moi, pour la première fois. Mais il a fallu qu'elle en passe par ce geste honteux. Elle est à la fois ferme et désemparée : elle mesure avec lucidité la force infinie qu'il lui faudra pour surmonter cette nouvelle épreuve, elle n'est pas sûre de la posséder. En parlant comme ça avec moi, elle passe du désespoir à un pessimisme raisonnable, mesuré. La passion, celle du malheur, mais aussi celle qui lui a toujours fait défaut toute sa vie, n'a pas pris le dessus, définitivement.

11 septembre 2007

Minigraphies, 2


On doit à la poésie de dire qu'une ville où se trouve une rue qui porte le nom du Pré de la Montagne du Crève Cœur ne peut être considérée comme un véritable trou. La rue du Pré de La Montagne du Crève Cœur se trouve à M., où il n'y a ni pré ni montagne. Elle se fraye un chemin incertain à travers le fouillis de la zone, bordée de bicoques mal alignées. Avec ses trottoirs étroits recouverts toute l'année de la boue ramenée des terre-pleins pelés des cités voisines, elle hésiterait à se donner elle-même le nom de rue. C'est pourtant là qu'habite Zerlina, dans le petit pavillon que lui loue pas trop cher son médecin généraliste. Il lui en a fait la proposition au moment où ça ne pouvait plus continuer comme ça avec Juan il y a dix-huit mois et où ils s'étaient séparés. Quand le médecin vient voir comment va sa maison, il en profite pour prendre des nouvelles de ses locataires, et quand il vient pour la bronchite du petit, Zerlina lui demande en même temps de faire quelque chose pour le chauffe-eau ou la fenêtre qui ferme mal. Le médecin est un brave homme. Il s'acquitte sans façon à la fois de ses obligations professionnelles et de ses devoirs de propriétaire. On peut dire qu'il aide beaucoup Zerlina. Elle travaille dans une usine de sacs en plastique, à E-sur-seine, de l'autre côté de Paris. Coup de chance, elle n'a pas à changer de RER. Le soir elle s'occupe de ses trois enfants. L'aîné, Léoplold a quatorze ans. Il marche bien à l'école. C'est un peu le papa maintenant. C'est lui qui met de l'ordre quand Wolfgang et Bastien se chamaillent. Léopold et Wolfgang ont le même père, mais pas Bastien, son père à lui, c'est Juan. Zerlina s'est séparée du père des deux grands, Mazetto, il y a huit ans. Il avait été routier, s'était fait virer, avait mal tourné, avait traîné un peu, mais surtout s'était mis à la battre, par jalousie ou pour rien, quand ça le prenait. C'était un violent. Elle avait dû le quitter. Mais, curieusement ils sont toujours restés en bons termes, il n'a pas refait sa vie, comme ça il n'a plus personne à battre et il s'en trouve bien. Il travaille, il est de nouveau routier. Il voit ses enfants régulièrement. Il n'a jamais bu une goutte d'alcool. Après, elle a rencontré Juan et Bastien est né. Il buvait déjà, Juan. C'était là le problème. Juan s'est suicidé il y a trois semaines. Il s'est jeté sous le train à la gare de B. Le soir même, il lui avait demandé encore une fois de reprendre la vie commune. Cette fois là, elle avait refusé, suffisamment fermement pour le désespérer. Et il s'était jeté sous le train. Depuis, la vie qui déjà n'était pas drôle tous les jours est devenue un mauvais rêve. Souvent déjà elle avait l'impression d'être automatique, mais là, tout s'était carrément déréglé. Les courses, elle les faisait une fois sur deux, au lieu d'acheter des yaourts elle achetait du mauvais whisky, la vaisselle, elle ne la faisait plus, le linge sale s'accumulait et ainsi de suite. Déjà elle dormait mal, mais maintenant elle ne pouvait même plus se coucher. Les enfants ne la reconnaissent plus. Les deux plus jeunes, avec l'insouciance de leur âge, retournent à leurs chahuts, mais Léopold s'inquiète et elle ne peut pas le rassurer. Et puis elle s'est mise à boire, pas beaucoup mais suffisamment pour que tout le monde le voie. Jamais elle n'avait bu auparavant. Elle fait ça pour se calmer le soir, un verre ou deux de Whisky. Bien sûr, elle ne supporte pas l'alcool, alors si elle dépasse trois verres elle ne sait plus ce qu'elle fait ni ce qu'elle dit et elle en dit des mots, des mots qui donnent envie à ses amis d'appeler le médecin ou de l'emmener à l'hôpital, tellement elle leur fait peur. Et puis, la nuit, quand elle ne dort pas, elle voit Juan au pied du lit et elle l'entend parler. Il lui redit ses derniers mots, il lui demande de le reprendre, il lui jure qu'il ne reboira plus jamais. Dès qu'elle allume la lumière il disparaît. Une fois elle a cru qu'elle n'arriverait pas à allumer, elle était comme paralysée. Elle sait bien qu'il n'est pas vivant, elle doit être tellement fatiguée qu'elle s'endort sans s'en rendre compte et se met à rêver qu'elle est dans son lit, seule. Et alors il vient. En ce moment elle va le voir tous les jours au cimetière, la plupart du temps avec Bastien, c'est lui qui insiste pour porter une fleur à papa, c'est lui qui veut, mais elle ne refuse pas, elle se laisse entraîner. Elle y va aussi seule quand elle est trop triste et que le manque de lui et la culpabilité l'oppressent trop. Elle lui parle, elle lui raconte sa journée ou autre chose, à haute voix, comme s'il pouvait l'entendre. Elle peut rester des heures, une après-midi. C'est bête, mais ça lui fait du bien. Il lui manque pas seulement parce qu'il est mort mais surtout parce qu'elle l'aime encore et qu'elle ne le reverra plus jamais. Elle n'arrête pas de se répéter, jusqu'à se déchirer de souffrance, que si elle avait su l'accueillir l'autre soir, il serait là avec elle et pas dans cette urne scellée dans le mur du cimetière. Parfois elle n'est plus elle-même que cette unique pensée. Elle se sent la tête bouffée comme par un monstre. À ce moment-là la douleur est si insupportable qu'elle pourrait en finir et le rejoindre. Même la pensée des enfants ne peut pas combattre ça. D'ailleurs, en ce moment ils se chamaillent tout le temps ou bien ils chahutent en ricanant, ils évacuent comme ils peuvent, elle n'en peut plus de les entendre. Le soir, ils sont couchés et elle se retrouve seule, plus rien ne la détourne du chagrin, même la télé elle ne peut pas la regarder.

(repost)

09 septembre 2007

26 quatrains d'autoroute, 1


Clin
D'oeil
Craint
Deuil

08 septembre 2007

Minigraphies, 1


Cette voyante extra lucide s'était en quelque sorte prise à son propre jeu : alors qu'elle avait exercé son métier sans encombre mais avec beaucoup de professionnalisme et d'humanité pendant plus de quinze ans, elle avait soudain "vu", à la cinquantaine, sa vie lui échapper. Inversion effroyable de sa "vision" du monde, elle avait eu la révélation que ses pensées et ses actes avaient été contrôlés sur Internet par un fantôme qui la guettait tapi dans l'ombre depuis des années. Il avait réussi à infiltrer jusqu'à sa vie familiale et le groupe bienveillant de tous ses anciens amants. Elle ne pouvait plus se fier à personne et surtout pas à un cousin éditeur de jeux de rôles qui contrôlait le réseau depuis une grande ville de province. Cela lui donnait le sentiment insupportable d'avoir trahi la confiance de ses fidèles clients et de ne plus pouvoi exercer le seul métier pour lequel elle s'était toujours sentie faite. Elle se sentait fouillée jusqu'au fin fond de son cerveau, mise à nu devant tout le monde avec la certitude qu'on lui reprochait une faute qu'elle n'avait pas commise pour la disqualifier professionnellement, la priver de son gagne-pain, la mettre sur la paille et la chasser de chez elle. Des cernes sous les yeux, le teint brouillé, la voix éraillées par les cigarettes anxieusement fumées depuis des jours, elle rapportait tristement les détails de tous ces évènements sur le ton de l'évidence. Dans son récit, le complot gagnait de proche en proche des zones de son entourage jusque là indemnes de toute suspicion et ses alliés se retournaient contre elle à la vitesse d'un cheval au galop. A l'heure qu'il était, elle n'était même plus en sécurité chez une soeur aimante chez qui elle avait couru se réfugier. Nous étions comme une île coupée du monde où elle avait échoué, neutres encore. Elle nous faisait une confiance enfantine. Mais pour combien de temps ?

06 septembre 2007

La plupart du temps j'ai l'angoisse de la page blanche. Mais là, maintenant, arrêter définitivement Ciscoblog ne me ferait ni chaud ni froid.

30 août 2007

MAULEON BAROUSSE


Un coin de Mauleon Barousse

24 août 2007

Un haïku par bain, 53 et 54


Fondre dans l'eau chaude
Et composer ce haïku
dans le même instant


A fleur d'eau tenue
Entre le pouce et l'index
C'est sa voix lointaine

23 août 2007

la rentrée (prononcez distinctement à haute voix : c'est parfois très laid, le français) la rentrée (oui, c'est laid) c'est aussi la rentrée littéraire, ouf ! Jusqu'il y a un jour, le juillétiste célibataire que je suis traînait son ennui d'après le travail dans les librairies aôutiennes, aussi peu achalandées et aussi tristes que des grandes surfaces de pays communistes. Depuis aujourd'hui, cette fin d'été mouillé, que dis-je, dégoulinant, prend des allures de printemps : les livres nouveaux se mettent à bourgeonner sur les étals. Et cela ne fait que commencer, il va en fleurir un nombre certain au cours de l'automne à venir. D'ailleurs les météos unanimes annonce du beau temps pour le week end, enfin. Le jeudi a toujours été pour moi un jour de semaine un peu plus supportable que les autres à cause du "Monde des livres", vers 17 heures (en grande banlieue). C'est dire la patience de sioux avec laquelle j'ai guetté précisément ce jeudi d'aujourd'hui. Je suis passé à la seule librairie digne de ce nom du département, mais aussi la plus proche, cise dans un centre commercial très laid au nom sonnant comme une publicité mensongère, "Art de Vivre", dans la zone industrielle de Dor- euh - Corbeil, planté entre les voies d'un échangeur géant. J'en cite d'ailleurs volontiers le nom car elle a bien du mérite : il s'agit du "Verger des Muses", elle se reconnaîtra. J' y ai immédiatement fait l'acquisition du dernier Philippe Forest, le "Nouvel amour" (Ah, Philippe Forest : c'est très certainement l'écrivain français le plus important depuis l'an 2000, j'en ai déjà parlé et j'en reparlerai) je suis également tombé avec un plaisir surpris sur "CV roman" de Thierry Beinstingel que je ne fréquentais jusqu'ici que là. Je n'y ai pas trouvé non plus ce que le "Monde des livres" présente comme la première pierre du projet - démesuré - de description exhaustive de Paris, "Paris musée du XXI°siècle, le Dixième Arrondissement", de Thomas Clerc et qui n'est pas sans rappeler une certaine et modeste "tentative d'épuisement" voisine de ces lignes. En tout cas je l'ai soigneusement noté sur mon calepin pour la prochaine visite à "Compagnie", très bientôt...

22 août 2007

Les chinois sont des gens comme nous. Ils partent en vacances à la plage. La mer y est brune et le ciel gris. Ils ont des bouées, ils ne sont pas des champions de natation, ils courent devant des vagues qui leur mouillent les talons, ils grelottent en sortant de l'eau et se sèchent avec des serviettes pleines de sable.

19 août 2007

Pensée de la nuit N° 121 : "Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu'un demi-être : ce ne sera plus moi : je m'échappe tous les jours, et me dérobe à moi : Singula de nobis anni praedantur euntes (les années qui passent nous volent les biens que nous avons un par un)" Montaigne, de la présomption

16 août 2007

XIII°, première


Ce soir, deux bonnes heures après avoir écouté la conférence du jour de l'Université Populaire de M. Onfray sur Charles Fourier rue Charles Fourier, précisément, chez F., en sortant du restaurant Thaï de la rue de Tolbiac dont je ne me souviens jamais du nom mais dont l'entrée est flanquées de deux éléphants et sous le seuil fait de dalles de verre duquel s'ébattent des carpes Koï de belle taille, où nous avions diné d'excellents petits crabes mous au sel et au poivre (on croque dedans et un délicieux liquide vous envahit la bouche), F. et moi, donc, agréablement surpis par la douceur de la nuit en ce mois d'août pourri de 2007 pourtant propice à la promenade, avons marché en devisant vers la place d'Italie, avons descendu l'avenue des Gobelins presque déserte, l'avons remontée en devisant toujours puis, bifurquant à droite par le boulevard Blanqui et la rue des Cinq Diamants avons traversé la Butte aux Cailles avec ses cafés illuminés et leur jeunesse sage et gaie pour revenir à notre point de départ, rue des Peupliers. Nous faisions naguère, à peu près à la même époque de l'année, des marches similaires à travers Paris désert aux heures tièdes de la nuit en partant du même endroit situé entre le carrefour de Tolbiac et la place d'Italie. Mais nos pas alors plus vigoureux qu'aujourd'hui (et notre envie) nous emmenaient bien au delà des Gobelins vers le boulevard de la gare où nous rejoignions la Seine, que nous descendions alors par les quais jusqu'au boulevard Saint Germain (j'ai le souvenir qu'une nuit nous avions poussé jusqu'à la tout Eiffel mais je n'en suis pas sûr) pour revenir vers deux ou trois heures du matin, euphoriques et fourbus, dans le quartier des Peupliers qu'il habite encore. Ce soir notre modeste périple m'a tout de même valu une ampoule sous le pied gauche... Le temps file comme une flèche et les cochons volent comme des bananes. Sans aucun rapport avec ce qui précède, sauf que ce fut pendant cette promenade un des thèmes de notre bavardage, sachez qu'il est désormais possible de créer, sur le principe de SimCity, une ville virtuelle à visiter sur miniville.fr. Cliquez ici pour ajouter un habitant à Neodogma la ville virtuelle de Tristan M. et ici, si vous voulez en ajouter un à Dormeil où le célèbre Haltmann effectua ses 26 travaux... Merci pour eux !

14 août 2007




Une image d'henri Zerdoun découverte à travers "Tokyo-blog" qui semble avoir aluni à Paris dernièrement (un sacré bloggeur, lui, un peu intoxiqué mais chapeau tout de même !)

12 août 2007

Douze, 11


Ainsi vécûmes-nous au "dix ter" durant quelques jours, dans le regret de notre jolie plaque émaillée perdue (victime sans doute d'un trafic international, elle ornait peut-être le sommet d'un porche dans les Émirats ou bien celui d'un milliardaire japonais qui l'avait achetée à prix d'or dans des ventes clandestines.) Souvent, en sortant, après avoir franchi notre porte d'entrée, nous retournions-nous, jetant un regard en l'air dans l'espoir qu'un remord du voleur aurait rendu à notre immeuble son originaire ordinal. Puis, nous nous résolûmes à installer au-dessus du porche une vulgaire plaque numérotée "12" en plastique. Nous savions bien que c'était contre l'âme de notre petite communauté douillette que le forfait avait été perpétré. La plaque évanouie était le symbole de notre solidarité et comme l'image d'un serment parjuré. Le fait même d'habiter au "Douze", appartenir à ce phalanstère sublime, faillit perdre son sel. Des envies cachées de zizanies germèrent. Nous imaginions notre voleur tapi dans l'ombre, un sinistre sourire à la bouche, se repaître de nos désarrois. Nous fîmes fièrement front : il n'y eut pas de désunion. Elle ne vint que bien plus tard. Nous conçûmes ainsi l'idée que l' auteur du canular devait être un candidat dépité, un communautaire éconduit, un raseur écarté, un révoqué, un banni voire un simple foutu à la porte. Et puis nous oubliâmes. Quelques mois plus tard, bien avant la fin des années soixante-dix, la plaque réapparut, lors d'une fête, sous un gâteau d'anniversaire.