30 novembre 2003

Pensée du jour N° 50 : (ce sera une question) "Trouver une surface dans l'espace à quatre dimensions qui ne contienne aucune courbe plane" David Madore, David Madore' s weblog

29 novembre 2003

Une réaction (tout de même...) :

"Vraiment, elles savent. D'ailleurs, toutes les bêtes de basse-cour savent.

Nous elevions quelques dindes, pendant la guerre, a la campagne. Une dizaine, je pense, qu'il fallait gaver avec des boulettes. Les dindes se debattaient toutes comme des diables, sauf quand c'etait moi, a peine cinq, six ans. Nous, on ne mangeait pas de dinde, je n'avais donc pas fait le rapport. Mais "les grandes personnes" savaient bien a quoi allaient servir les dindes. Je pense que le courant passe entre l'homme et l'animal.

Evidemment, c'est pas scientifique."


(de Pat Fenn)

28 novembre 2003

Une petite merveille de site pour ce soir. C'est juste un site de publicitaires, mais comment qu' il est beau, j't'e dis p�

26 novembre 2003

Cette incroyable photo m'impressionne. Pas vous ? Vraiment, moi, elle m'impressionne. C'est une drôle de photo, mais elle est loin d'être drôle, non ? J'ai d'abord cru, comme vous que c'était un homme costumé en dinde. J'ai bien regardé. C'est bien une dinde, un oiseau, juste un volatile. Pas de trucage. Cette dinde, glanée sur Lemonde.fr, elevée dans une ferme de la côte est des états unis, va être mangée dans un mois, après avoir été farcie et cuite au four. Mangée. On dirait qu'elle le sait. Non, on ne dirait pas : elle le sait vraiment. C'est probablement un hasard, ou un coup de génie du photographe, il a saisi la seule lueur d'intelligence du volatile engraissé qui ait jamais traversé son regard. Coup de chance ou coup de génie ? Qui de plus con qu'une dinde n'est-ce pas ? Mais ce regard , car c'en est un de regard - une dinde peut-elle vous regarder avec cette intensité - oui, ce regard, la gravité incroyable, la dignité pourrait-on dire, de ce regard me retourne, moi qui ne suis pas végétarien, moi qui ne suis pas animé de la sensiblerie des défenseurs des animaux (il y a déjà assez à faire pour défendre les hommes etc.) moi qui n'a pas encore arrêté le menu de mon reveillon de Noël, moi qui mange de la viande à la cantine. Je reçois cette photo comme un coup dans l'estomac, celui avec lequel je digère. Voilà de quoi méditer sur le droit des animaux, voilà de quoi s'interroger sur les fondements de la justice et ma propre animalité

22 novembre 2003

Un petit lien très érudit pour ce soir. A la lecture de la rubrique "jargon normalien" je m'aperçois que le monde n'a pas beaucoup changé en trente ans : au début des années soixante dix, j'escaladais la montagne Sainte Geneviève une fois par semaine pour rejoindre mes copains Alain et François qui n'étaient pas cothurnes, et pour cause, puisque le premier était cloutard, au pot de l'école. Nous n'avoins ernestisé personne encore mais je me souviens d'avoir aperçu dans l'Aquarium un élève beau comme le jour. Je n'ai pas pu m'empêcher de demander son nom. Ce n'était ni un archicube ni un tala. C'était guy Hocquengueim. Je me souviens de Guy Hocquengueim quand il avait vingt ans (et moi aussi). Je ne laissera jamais Paul Nizan dire que ce n'est pas le plus bel âge de la vie. Si vous ne comprenez pas tout, cliquez sur le lien. Pour ce qui est de Paul Nizan, allez voir à Aden, Arabie.
Pensée de la nuit N° 49 : "Mais la puissance de l'oubli est terrifiante. Comme un torrent, il emporte avec nous notre passé vers des rapides qui l'engloutissent et le broient. On n'a guère le temps de sauver que quelques objets, sans faire le tri, de les traîner sur la berge, à l'abri. Ce qui est épargné est intact, ou presque, et, si l'image jaunit, elle conserve sa netteté. Mais l'ampleur de ce qui a disparu est si énorme qu'il n'est pas possible d'en faire le compte. Au bas de la chute, les eaux bouillonnent et grondent, avant de s'apaiser définitivement. Alors, parfois, à la surface de cette lagune sombre et impénétrable brillent des reflets aux tonalités familières, mais si faibles, si inconsistantes, qu'elles demeurent à peine visible à nos yeux, à peine audibles à nos oreilles, secrètes. Si l'on retourne les yeux vers la lagune, les tenèbres arrêtent le regard à la surface de l'eau tandis qu'au loin les échos de la chute continuent de marteler nos échecs." Jean Michel Becquié, Charles.

21 novembre 2003

...Pour les vacances de cette même et faste année, j'avais prévu de rendre visite à ma grand-mère Tranqilina, à Aracata, mais c'est elle qui dut venir d'urgence à Barranquilla pou se faire opérer de la cataracte. A la joie de la revoir s'ajouta celle de recevoir en cadeau le dictionnaire de mon grand-père. elle ne s'était jamais rendu compte qu'elle devenait aveugle, ou ne voulait pas le dire, jusqu'au jour où elle avait été incapable de se déplacer dans sa chambre. L'opération eut lieu à l'hôpital de la Charité, fut rapide et avec de bons pronostics. Lorsqu'on lui ôta ses pansements, ma grand-mère s'assit sur le lit, ouvrit les yeux radieux de sa nouvelle jeunesse, son visage s'illumina, et elle résuma sa joie en un seul mot :
"je vois."
Le chirurgien voulut savoir ce qu'elle voyait si bien, et elle balaya la pièce de son regard renaissant, désignant chaque chose avec une précision admirable. Le médecin fut interloqué de l'entendre nommer des objets dont aucun ne se trouvait dans la chambre de l'hôpital. Moi seul savais qu'elle décrivait ceux de sa chambre à Aracata, et qu'elle se les rappelait un par un et à leur place exacte. Elle ne recouvra jamais la vue.


Ceci est un petit extrait de "vivre pour la raconter", le premier tome des mémoires de Gabriel Garcia Marquez, ne trouvez-vous pas que "Aracata" sonne comme "Macundo", le village perdu de "Cent ans de solitude" ?
Des grues, des grues et des grues. Le site d'un anglais (ils sont fous ces anglais) fou de grues. Il faut de tout, n'est-ce pas ? (via "Ten years of my life", qui continue vaillamment.) Bonsoir !

19 novembre 2003

Des photos, JR, encore des photos. Elles sont vraiment très belles !

16 novembre 2003

D'abord il y a dans mon souvenir " Le songe d'une nuit d'été " de Shakespeare, autour de 68 , dans un cirque, peut-être le cirque Medrano ou bien le cirque de Montmartre. Premier choc, premier amour. Je ne m'en souviens plus beaucoup, pourtant. Un théâtre en rond, forcément, sur une piste de cirque (à l'époque il y avait un vrai théâtre en rond, de " boulevard ", c'est à dire situé sur les grands boulevards à Paris, on y avait longtemps joué une adaptation d' " Ouragan sur le Caine " mais ce n'était pas là) et de jeunes acteurs beaux et à demis nus, la piste recouverte de peaux de bêtes, des actions simultanées, une sensualité et une cruauté de tous les instants. Ensuite (parce que je m'en souviens mieux, mais peut-être avant), " La Cuisine, d'Arnold Wesker ", ce chef d'oeuvre absolu (je me rend compte à l'instant que j'ai complètement oublié " La Cuisine " en dressant la liste des merveilles.) C'est la cuisine d'un grand restaurant, d'un restaurant grand, je veux dire, pas celle d'une cantine, ni d'un restaurant universitaire, mais celle d'un restaurant qui marche, qui sert de très nombreux couverts à midi, et d'autres le soir, peut-être une brasserie comme le " Terminus Nord " ou le " train bleu" ou encore " La Coupole ", un genre d'usine gastronomique. Sur scène, on ne voit que la cuisine : méticuleusement reconstituée pourrait-on dire, mais le décor n'est pas réaliste. C'est une épure de cuisine. Au fond, il y a les deux portes battantes à hublot qui donnent sur la salle où disparaissent les serveuses et les garçons, et à droite et à gauche, les paillasses, les plans de travail. Ce qui est méticuleusement reconstitué ce sont les gestes des cuisiniers, des maîtres d'hôtel, des serveurs : la hiérarchie subtile et la division des tâches de la cuisine d'un grand restaurant, véritable mécanique humaine. Ils sont une bonne trentaine en scène. " La cuisine " résume le monde : les hommes avec les femmes, les employés avec les patrons, les conflits et les instants de vrai amour, le travail, l'inanité du travail, le harassement , le poids des heures, la répétition des gestes. Il y a tout. Rien ne manque. Sauf la nourriture. Elle est invisible. Pourtant on la découpe, on l'écrase, on la mélange. on la pétrit, on la cuit. Il n'y a rien sous le couteau du boucher, il n'y a rien dans les casseroles ni dans les poëles. Mais on ne voir que ça : les morceaux de viande, les volailles qu'on farcit, les poissons qu'on écaille, les légumes qu'on épluches, les assiettes chargées de victuailles qui tanguent au-dessus des têtes. Cela n'a rien à voir avec le mime : on ne pourrait tout simplement pas jouer " La Cuisine ", en temps réel, comme on dit maintenant, avec de la vraie (ou fausse) nourriture. Ce la serait matériellement impossible, imaginez seulement les problèmes d'intendance. Mais cette absence force à une observation et à une précision du moindre geste qui sont, en elles-mêmes, un vrai travail. Ce qu'on voit ce n'est pas l'objet du travail ou le produit en cours de transformation, mais le travail lui-même, nu, comme épuré de son objet. Tout se passe, en "temps réel" (le "temps réel est à la civilisation de l'onformatique ce qu'était la règle des "trois unités" pour Corneille et Racine) tout au long une journée ordinaire. L'arrivée des employés au petit matin, la mise au travail, Les livraisons, la lente préparation des ingrédients et la montée inexorable vers le " coup de feu " de midi qui est une scène d'anthologie, tout s'enchevêtre et accélère avec une précision virtuose, et quand on croit qu'on a atteint l'acmé ça accélère encore tant et si bien qu'on se met à applaudir le tour de force, mais on ne sait plus ce qu'on applaudit, le tour de force des acteurs qui nous montrent si bien ce que nous vivons nous mêmes tous les jours quand nous ne venons pas au théâtre ou bien le tour de force du travail lui même, qui enchaîne les hommes les uns aux autres, dans toute sa crudité. A la retombée, l'épuisement des acteurs est alors exactement celui de la vie de tous les jours, celui-là même que nous pouvons ressentir à la fin de notre propre journée de travail. Ils ne font pas que "jouer" la fatigue, il viennnet d'accomplir vraiment un exploit physique, un travail de force ; il n'y a plus de différence entre leur propre harrassement d'acteur et celui de chacun de leur personnage. Nous nous mettons alors à aimer les acteurs, les aimer d'amour, parce qu'ils nous représentent, au sens propre, qu'ils nous montrent à nous-mêmes et que le théâtre, en cet instant magique a pu accéder à la vérité. Il y a deux acteurs épatants, Jean Claude Penchenat, qui joue le pâtissier, compagnon de toujours de Mnouchkine, qui fondera plus tard, au décours d'une de ces terribles scissions qui déchirera l'histoire du " Soleil ", le "Théâtre du Campagnol" dont nous verrons la première pièce à la cartoucherie " David Copperfield " avec Olivier Merlin ( Théâtre du Campagnol, le bal, Ettore Scola, c'est aussi le " coup de feu " dans ma mémoire) et un acteur allemand dont je ne me souviens plus du nom. Et puis il y aura " 1789 " et " 1793 ", " L'Age d'or , première époque" à la Cartoucherie. D'autres merveilles.

12 novembre 2003

Pensée de la nuit N° 48 :"Dans La Vie mode d' emploi, je donne cette définition, de Robert Scipion, "Du vieux avec du neuf", en onze lettres. La réponse est "nonagénaire". Du vieux avec du neuf, on est entraîné par le syntagme, on lie le vieux avec le neuf, on oppose vieux et neuf, alors que si on pense à quelqu'un qui est vieux, avec le radical neuf, on trouve, et il y a une grande jubilation, aussi bien quand on trouve ce type de définition que quand on le résout. C'est ce que j'aime dans les mots croisés" Georges Perec, Entretiens et Conférences II

11 novembre 2003

En vitesse, ce soir, ce court message "spécial copinage" : "La magistrature assise ment debout"

10 novembre 2003

Aviez déjà eu cette idée de parcourir toutes les stations de metro de Paris en une seule journée ? On en compte 242 ! C'est un problème de topologie mathématique (un peu comme l'énigme des ponts de la ville de Koenigsberg) que ce jeune homme particulièrement doué a résolu en trois coups de cuillère à pot : il a réussi le "Défi Métro" le 30 mai 2002. Question : ce jeune homme est-il un génie, ou bien tous les élèves de l'Ecole Normale Supérieure sont-ils de cet acabit ? Je vous recommande d'ailleurs TOUT le site dudit jeune homme (voir en LCD, David Madore) sur lequel je viens de passer presque une heure. De quoi être impressionné. un petit exemple :1729 est le plus petit naturel qui peut s'écrire de deux façons différentes comme la somme de deux cubes : 1+1728 et 729+1000. C'est aussi le 3e nombre de Carmichael, et il n'y en a pas des masses (même si on sait maintenant qu'il en existe une infinité) : n^1729 est congru à  n modulo 1729 pour tout n. La première de ces propriétés est célèbre en raison de l'anecdote suivante, rapportée par Hardy : "Sa façon [il s'agit de Ramanujan] de retenir les particularités des nombres était presque inquiétante. Chaque entier positif, disait même Littlewood, était pour lui comme un ami personnel. Je me souviens que, lorsque j'étais allé le voir sur son lit d'hôpital à Putney, j'avais pris le taxi n°1729. En arrivant, je lui fis remarquer que ce nombre me semblait plutôt terne, et que j'espérais qu'il ne fût pas de mauvais augure. Non, me répondit-il, c'est un nombre fort intéressant ; c'est le plus petit nombre exprimable en tant que somme de deux cubes, de deux façons différentes.'' En fait, on a tendance à s'imaginer que Ramanujan a vu cette propriété " sur le coup ", mais ce n'est évidemment pas le cas. Et il est naturel qu'il ait retenu la décomposition 1728+1 puisque 1728 ce n'est pas n'importe quoi, c'est la valeur en omega=i de l'invariant modulaire j(z), et celle qui fait que les courbes elliptiques sont désagréables à manier dans les caractéristiques qui divisent 1728 (on pourrait dire "les caractéristiques 2 et 3 ", mais comme Jean Marot l'a fait remarquer avec beaucoup de subtilité, il vaut mieux parler des " nombres premiers divisant 1728 " que de parler de "2 et 3" car cela assure la compatibilité avec les versions ultérieures des mathématiques). Les valeurs entières de la fonction modulaire étaient connues de Ramanujan qui les avait étudiées. On sait maintenant que si E est l'anneau des entiers d'un corps de nombres quadratique imaginaire de nombre de classe 1 (i.e. principal) alors l'invariant modulaire de E (considéré comme réseau complexe - i.e. comme courbe elliptique à multiplication complexe) est un entier (en fait, pour toute courbe elliptique à multiplication complexe, j(E) est un entier algébrique, et son degré, le degré du corps qu'il engendre, est le nombre de classe car le corps en question est précisément le corps de classe de Hilbert de E). Cela, Ramanujan ne le savait pas. On sait aussi, et il ne le savait pas non plus, que le plus grand discriminant en valeur absolue pour lequel Q(\sqrt(-D)) ait nombre de classe 1 est -163. C'est-à-dire que la valeur de l'invariant modulaire j en (1+\sqrt(-163))/2 est un entier - précisément -640320^3. En insérant cette valeur dans le développement de j(z) = 1/q + 744 + 196884 q +... (o q est exp(2i\pi z)), on voit que -640320^3 = -exp(\pi\sqrt(163)) + 744 + ... ce qui montre que exp(\pi\sqrt(163)) est "presque" égal à l'entier 640320^3+744, coïncidence numérique remarquable (valable avec une précision assez stupéfiante) et que Ramanujan avait observée. Donc pour conclure sur 1728 et 1729, on a 1728 = 1/q + 744 + 196884 q + 2149760 q^2 + ... o q est exp(-2\pi) soit 1728 = 535.491... + 744 + 367.669... + 74.956... + 5.628... + ..Et je conclus en beauté :exp(2\pi)=535.491... est proche d'un entier, à savoir 984. C'est ce qui fait tout l'intérêt du nombre 1728 (et donc aussi 1729). :-) eh oui, :- bien sûr, evidemment, où avais-je la tête ? Mais il n'y a pas que des maths, Allez donc y faire un petit tour. Bonsoir !

09 novembre 2003

Pensée de la nuit N° 47 : "Mon univers est mort. Si j'écris, c'est pour pleurer sa fin" Arundhati Roy, l'écrivain-militant.

08 novembre 2003

je me souviens de "You Hou Rintintin !"
Fen�tre sur cour nouvelle s�rie, N�1




(phto prise le 16 aout 2003 � 2 heures 41)

05 novembre 2003

Je vais enfin tout comprendre, me suis-je dit ! Le hasard fait bien les choses. La stochastique est une bien belle science (chacune des deux phrases précédentes est une traduction de l'autre.) Hier soir, avec Nathan, mon plus jeune fils, nous avions décidé, pour gagner du temps, de passer prendre des macdos pour le dîner. Vu que la file des voitures faisait déjà le tour du restaurant nous avons préféré, toujours pour gagner du temps, éviter le macdrive et nous présenter directement aux caisses, à pied. Au Macdo comme chacun sait, on fait la queue. La restauration rapide n'est pas, contrairement à ce qu'on croit, un service rapide. Il faut prendre l'expression au pied de la lettre : ce qui est rapide, c'est la restauration, c'est-à-dire, le fait de se restaurer. Mais je ne parlerai pas de la qualité de la restauration, de l'"être là" (là, dans mon estomac) de la restauration, comme dirait Heiddeger, ce n'est pas mon propos. Et puis cela friserait le mauvais esprit, voire la mauvaise conscience, comme dirait Sartre : si on va à Macdo, c'est qu'on accepte de jouer le jeu (sinon, on n'y va pas, on va dans un resto lent, où on paie après avoir mangé (parce que les restos lents acceptent de prendre des risques, ce que ne peut pas se permetttre Macdo) ou alors on se fait livrer des pizzas, par exemple, ce qui est aussi une forme de restauration rapide.) Mais si on va à Macdo, on fait la queue. Bon. Le jeu est le suivant : sachant qu'il y a quatre ou cinq files de clients aux heures de pointe dans un Macdo moyen, quelle file choisir pour aller plus vite ? Quelle stratégie choisir pour gagner un peu de temps ? Au fil du temps, j'ai élaboré deux ou trois martingales qui valent ce qu'elles valent. Par exemple entre la file d'un serveur garçon et celle d'un serveur fille (sic) je choisis en général la fille, parce qu'elle est plus dégourdie, en général. S'il n'y a que des garçons, je choisis toujours celui qui me semble le plus vieux, pour les mêmes raisons. S'il n'y a que des filles, c'est plus difficile, à cause de leurs minois, j'ai malheureusement tendance à choisir celle de la plus jolie, mais ça me consolera de n'avoir pas su choisir éventuellement la plus rapide. Une autre stratégie, assez communément pratiquée, si on n'est pas seul à faire la queue, est de se diviser en autant de groupes qu'il y a de files d'attente et de sauter au dernier moment tous ensembles sur la plus rapide, quand on arrive à la caisse. Si on est seul, on pratique alors le changement de file, comme dans les embouteillages en voiture. Cela demande beaucoup d'intuition, d'observation et de doigté. Il faut par exemple tenter de repérer les grosses commandes, qui prennent plus de temps, la grande soeur qui passe commande de huit Sundays caramel dont un au chocolat (resic) pour ses huit petits frères déjà assis en salle (savoir qu'un Sunday, c'est au moins cinq étapes : prendre un pot, verser la crème glacée, puis le caramel, puis les cacahuètes pilées, puis recouvrir du couvercle, ne pas oublier les cuillères, ça fait six et j'en oublie), la maman qui demande six menus différents et qui oublie (elle aussi) de préciser qu'elle préfère la mayonnaise au ketchup dans le menu Deluxe, se méfier du grand duduche seul qui demande un simple hamburger mais sans les cornichons et sans la sauce car enlever les cornichons et la sauce d'un seul hamburger prend pratiquement autant de temps que de confectionner huit Sundays, éviter trop de vieux dans la même file parce qu'ils se font expliquer la composition de chaque menu par le menu et qu'en plus, il faut leur répeter parce qu'ils n'ont pas compris, etc. En réalité tout cela n'est qu'illusion. La durée d'attente au Macdo est une durée d'attente moyenne, un point c'est tout. Ce n'est pas parce qu'il y a plus de files qu'on attendra moins : il y a plus de files parce qu'il y a plus de monde. On attend autant sur cinq, voire six files, à midi un mercredi qu'un lundi à trois heures et demie sur une seule (c'est précisément qui me fait rager les lundis à trois heures et demie, bien que je le sache parfaitement.) C'est une loi mathématique. Hier soir, même en tenant compte de ladite illusion et du caractère éminemment psychologique de l'attente, nous avons été au dessous de tout : nous avons d'abord pris la file la plus courte (ce qu'il ne faut jamais faire : il y a toujours une mauvaise raison pour que la file soit la plus courte, en revanche, il peut très bien y en avoir de bonnes, et pas seulement le jolis minois de la serveur (reresic) fille, pour que la file soit longue), file courte qui était, qui plus était, celle d'un serveur garçon, et jeune, qui encore plus était, ce qui est très mauvais signe comme je l'ai déjà dit. Il était, ce garçon, d'une lenteur incroyable et ça n'avait absolument pas l'air de le gêner. Il se comportait dignement en travailleur déjà convaincu qu'on l'exploitait et qui n'en rajouterait certainement pas dans l'effort, par conscience pour ainsi dire syndicale. D'après Nathan c'était son premier soir. Sage explication. Nous avons donc patienté avec une indulgence de moins en moins compréhensive malgré tout au fil des minutes et des quarts d'heures. Le piège s'était refermé sur nous : les autres files s'étaient tellement mises à s'allonger qu'il n'était plus raisonnable d'en changer, alors que nos suivants pouvaient , eux tenter le coup, et, donc allonger les autres files, ce qui était d'ailleurs l'explication de leur anormal accroissement. Notre file restait la plus courte, ce qui n'était satisfaisant que pour l'esprit car elle n'avançait désespérément pas. Je me suis d'abord énervé, comme d'habitude et mon fils a fait comme si nous n'étions pas ensemble, puis je me suis auto-accusé d'avoir mal calculé notre coup, comme d'habitude, et il m'a sermonné, parlé du pauvre jeune homme et de son salaire de misère et je lui ai répondu que tout de même et j'ai fini par me résigner, comme d'habitude (à chaque fois, je constate que le moment de la résignation dans une queue de Macdo ou dans un embouteillage est un grand moment de paix intérieure.) Nous avons pu poursuivre tranquillement notre conversation sur le cinéma avant d'arriver une bonne demie heure plus tard à la terre promise, la caisse. Nous avons, tout aussi tranquillement rejoint notre petite auto sur le parking, encombrés de nos sacs en papier craft trop pleins et des verres en carton de maxi-cocas qui commençaient déjà à fuir. Ce soir, en parcourant le net, j'ai trouvé ce site :  Lemonde.fr. Je me suis dit que le hasard faisait bien les choses et que la stochastique était une bien belle science. Mais ne cliquez pas, vous allez pour ainsi dire rester sur votre faim : ce site est très mal fait. On n'y comprend rien. En tout cas moi, je n'ai rien compris.

01 novembre 2003

Je pense à

Shoranur parce que j'ai failli oublier le nom de cette petite ville du Kerala, dans le sud de l'Inde. Je viens de m'en souvenir à nouveau avec soulagement et ne veux plus jamais l'oublier. Je me rendais tous les jours à Shoranur il y a maintenant quatre ans. Je ne veux pas oublier Shoranur. Je ne veux oublier ni sa saleté ni sa puanteur, ni les vaches rachitiques errant parmi les ordures qui mangeaient les affiches sur les murs et léchaient la colle quand il n'y avait plus rien, ni les visages graves derrière les fenêtres sans vitres des bus Tata, avec les femmes devant et les hommes derrière, ni la sieste des chauffeurs de rickshaws dans leurs machines aux heures les plus chaudes, ni les boutiques des ferblantiers qui vendaient les mêmes gamelles qu'à Montreuil, dix fois moins cher encore, ni les bracelets de chevilles des petits bijoutiers qui pesaient l'or et l'argent sur leurs balances électroniques chinoises, ni les poissons morts du fleuve Peryar sur les étals bourdonnant de mouches, ni les machines à coudre à pédales des tailleurs dans leurs échoppes sombres, ni les pappadam empilés en colonnes bizarres sur le sol des fabriques à ciel ouvert, ni les téléphones publiques IST STD, lourds combinés en bakélite des années quarante avec les jeunes filles muettes assises à la caisses surveillées de loin par des machos moustachus habillés à l'occidentale qui étaient probablement leurs pères, ni les vendeurs de bétel édentés enfermes dans leurs guérites, encore plus intouchables que les chauffeurs de rickshaw, ni le goût si frais du bétel qu'il ne fallait pas avaler mais cracher en de gros glaviots juteux et rouges comme les derniers crachats des tuberculeux, ni celui du thé servi par les vendeurs ambulants dans des verres à cantine plus que douteux, toujours au lait, sucré au sucre gris non raffiné avec la peau du lait qui s'enroulait autour de la cuillère et me soulevait le coeur, ni celui du soda salé sucré dans des bouteilles de coca recyclées et recapsulées, il fallait ajouter le jus d'un citron vert pour faire passer, ni celui, délicieux des jus de mangue en boite de carton, ni l'odeur de la papaye pourrie dans les ruelles, ni la couleur rouge de la latérite qui réapparaissait par nappes et lambeaux sous la fine couche de mauvais bitume des routes fatiguées, ni la jungle épaisse, verte et infinie qu'on pouvait voir du haut des coursives des immeubles jamais terminés avec la ferraille tordue et rouillée s'échappant du béton, ni l'éreintement de la montée des escaliers de ces mêmes immeubles puants à la recherche d'un improbable mais véritable cybercafé sans café ni climatisation avec des boxes qui ressemblaient à ceux des peep-shows, ni le siège du Parti Communiste de la république du Kerala avec des guirlandes de petits drapeaux rouges mais aussi oranges, verts, blanc, ni l'éléphant, à la peau tavelée de grosses taches décolorées et pâles qui, de retour du fleuve où son cornac l'avait baigné, remontait toujours à la même heure la rue principale vers le temple au milieu des embouteillages et des taxis Ambassador qui lui laissaient la priorité, la tête baissée pour ne rien voir, portant la sempiternelle feuille de palme au bout de sa trompe qui frôlait le sol, ni l'enchevêtrement incroyable des lignes électriques dès qu'on levait les yeux vers le ciel blanc comme du plomb, ni la sueur sur le visage fermé des policiers en uniformes kakis exténués, ni les mendiants de la gare aux membres tordus en mille qui marchaient plus vite que vous appuyés sur des béquilles de la guerre de 14, ni les files de femmes et de fillettes avec leurs cruches en plastique sur la hanche aux robinets publiques, ni des montagnes de détritus escaladées comme les alpes par des chèvres perchées, ni les intouchables courbés sous le fardeau d'énormes sacs remplis de canettes vides, ni les charrettes à bras, ni les buffles serrés sous les arbres, ni la poussière, ni la boue, ni le soleil de plomb invisible ni le murmure continu de la foule, ni.