31 juillet 2005

Ce soir c'est la fête, c'est Byzance : trois nouvelles entrées en LCD (la colonne de droite !) D'un seul coup ! Bienvenue donc, à "Lunettes Rouges" alias "Amateur d'Art", mais c'est pas beau, à "Blablablog", qui cause très bien, et à "Images", il aurait juste pu se creuser un peu pour le titre. Trois blog très talentueux hébérgés chez "le Monde". Que du beau monde, comme il se doit.
Pensée de la nuit N° 88 : "Et c’est pour ça qu’il y a aussi dans la phrase de Claude Simon, une forme d’impatience, qui crée ce rythme parfois douloureux, cet acharnement à dire, en se corrigeant, en précisant, cette façon courageuse et pathétique de tenter de céder à la volonté de dire tout, à cette impossibilité de dire tout, le tout d’une chose, d’une minute, d’une scène. Le courage de le tenter, en sachant d’avance qu’on ne peut pas dire tout à la fois et qu’il faut, dans la succession, dans l’ordre indispensable de l’écriture, procéder par ordre et en avouant que c’est seul cet ordre faux, tordu, qui peut donner l’idée, à défaut de l’image, du désordre dans lequel on se heurte au monde." Blablablog, entrée du 12 juillet 2005
Je te disais donc l'autre jour, ô lecteur attentif, que j'entreprenais la lecture du Quichotte, ce monument de la littérature mondiale, cette mère de tous les romans, qui manquait malheureusement, à la liste de mes lectures, parmi bien d'autres d'ailleurs. (tiens pas mal comme liste : liste des livres que je n'ai pas encore lus... ) Comme toute information se doit d'être suivie, car je te sais bien sûr, ô courageux lecteur , suspendu aux dernières péripéties de mes aventures sinon littéraires du moins livresques, je viens ici te rendre compte et satisfaire ton insatiable curiosité. Voici donc, ô patient lecteur, puisqu'à bon droit tu y prétend, des nouvelles en direct live de mon voyage à la suite du chevalier à la triste figure. Je n'en suis rendu qu'à la fin de la première partie. Je progresse trop lentement, tu as raison, ô sévère lecteur, mais diverses en sont les raisons. L'une d'entre elles est que, comme tu le sais, la lecture est une activité ambulatoire qui n'interdit pas l'ubiquité. Les livres sont comme des vallées qu'empruntent des chemins, souvent parallèles, se rejoignant parfois au sommet de cols escarpés, mais aussi divergeantes, chacune singulière. On peut passer de l'une à l'autre en traversant la montagne. Il suffit pour cela de marquer sa page, fermer le volume, en prendre un autre, l'ouvrir, faisant fi des protestations des personnages abandonnés et de s'y plonger comme on dévale une pente au soleil couchant. En ce moment, donc, L'ingénieux hidalgo reste souvent la nuit à m'attendre au milieu de la sierra, debout sur ses étriers et appuyé sur sa lance, comme arrêté sur image, pendant que mes yeux, coupables ou non, se délectent des peintures de l'un de ses quasi contemporains, le rois du clair obscur, le sensuel prince de l'or en lumière, le fier amant de Saskia, tu auras reconnu le génial Rembrandt en personne. C'est Simon Schama qui t'introduit secrèterment dans l'atelier du peintre, comme une petite souris, comme une patte de mouche, comme une atome de silence. Tu es la poussière qu'il frotte dans ses yeux. Il réussit littéralement à te faire voir le monde à travers l'oeil même du maître flamand. Les Yeux de Rembrandt. Quel beau titre pour un livre sur les mystères de la peinture. Ainsi passé-je, sous la lampe, du soleil de plomb ibérique, qui lave toutes les couleurs, à la pluie fine qui baigne la plaine du plat pays, tout en restant dans le même siècle, le siècle d'Or, entre le milieu du seizième et celui suivant. J'ai toujours lu de cette manière, à saute mouton, plusieurs livres à la fois. Ainsi n'aie aucune crainte, ô indulgent lecteur, de me voir confondre les leçons d'anatomie avec les moulins à vent ni de prendre les troupeaux de moutons pour des rondes de nuit. Le Quichotte est un livre qui n'a pas été écrit, du moins par quelqu'un : ni par Cervantès, ni par Pierre Meynard, ni par Borgès. Il n'a pas été écrit parce qu'il s'est écrit tout seul. S'écrit tout seul, au présent, faut-il dire. Au moment même où tu le lis. Pure jubilation... Son mystère te saisit exactement au moment où tu crois que tu vas abandonner, que le volume te tombe des mains. Il ya cette fameuse première phrase que tout le monde connaît avant de la lire (sauf moi !) " Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom... " (On se dit "j'ai mal lu, il fallait lire : "dans un village dont je ne me rappelle pas le nom"", alors on recommence et on bute encore sur le "je ne veux pas", c'est donc bien ce qui est écrit, et on recommence encore une fois : "dans un village dont je ne veux pas me rappeler le nom..." Pourquoi le narrateur refuse-t-il de ce souvenir du nom du village ? On s'arrête encore. Il a peur qu'on le reconnaisse ? Il n'avait qu'à dire simplement qu'il ne se rappelait plus le nom, alors qu'il tente le diable dès la première phrase en disant qu'il ne veut pas se rappeler ! C'est au contraire qu'il se le rappelle ! Etc... Mais il ne va pas plus loin, le narrateur, il te laisse comme un paquet de sottise avec cette petite phrase qui étendra son étrangeté tout au long des pages. Tu reprends la lecture. Il y a les moulins à vent, Dulcinée, l'auberge avec Maritorne et tout le toutim. tu apprends tout à coup que le narrateur n'est pas l'auteur du livre ! Ca alors ! Qu' arrive-t-il encore ! Un chapitre s'arrête net en pleine action, les épées levées des combattants sont prêtes à s'abattre l'une sur l'autre. tu passes au prochain chapitre, haletant. Rien. Pas de suite. Où est-elle passée ? Tu vérifie, reconte les pages. Non, c'est bien la bonne. Pas de suite. Le narrateur ne la connaît pas. Il est arrivé au bout de l'histoire qu'il a à sa disposition. Il cherche la suite, lui aussi. Il la trouve au marché. Il l'achète cinq réals. Le véritable auteur de l'histoire est un érudit arabe. Le narrateur ne fait que la traduire, à la virgule près et la rapporte en temps réel semble-t-il. Il est comme nous : il ne sait jamais la suite (Mais à la fin, parce que je lis toujours la fin des livres avant d'y arriver, à la mort du Hidalgo, l'auteur arabe, on n'est jamais assez "prudent", comme dit le narrateur, prétendra que ce n'est pas lui qui a écrit le Quchotte, mais que c'est sa plume, elle toute seule et personne d'autre !) Tout à coup le combat reprend, les épées s'abaissent malgré toutes ces apories, ce qui relance toute l'histoire... dont tu te diras toujours, à partir de cet instant, qu'elle ne tient qu'à un fil. A un moment, Sancho Pansa s'adresse à un ennemi de son maître, au bachelier : "Vous venez d'être vaincu par le chevalier à la Triste Figure ! " C'est la première fois que la célèbre expression apparaît dans le livre. Pendant que l'homme s'enfuit, Don Quichotte se retourne interloqué et dit à Sancho : "Triste Figure, Triste Figure, dis-tu ? (ce ne sont pas le mots exacts, je cite de mémoire , je ré-écris le Quichotte, ce n'est pas difficile) Ce n'est pas toi, Sancho Pansa qui a inventé ces mots, tu n'en n'es pas capable. C'est forcément l'auteur du livre dont nous sommes les personnages, il t'aura soufflé le mot et c'est pourquoi tu m'appelle ainsi maintenant, etc... Délicieux vertige. Je ne résiste pas au plaisir de ré-écrire la dédicace de la deuxième partie que je n'ai pas encore lue (mais ce n'est pas grave puisqu'à chaque fois qu'on ouvre Don Quichotte c'est un autre livre qu'on lit !) Cervantès s'adresse à son protecteur le comte de Lemos : " ... C'est l'empereur de Chine qui, jusqu'à présent, a manifesté le plus grand intérêt à l'égard de mon livre. Il y a un mois, en effet un méssager m'a remis une lettre de lui, écrite dans sa langue, et dans laquelle il me demandait ou, plutôt, me suppliait de lui expédier, car il voulait fonder un collège où l'on apprendrait la langue espagnole, et il avit décidé que le livre qui servirait de manuel, ce serait l'histoire de Don Quchotte. Il me priait aussi de venir dans son pays, car il voulait me nommer recteur de ce collège. Je demandais alors au porteur si Sa MAjesté l'avait chargé de me donner un peu d'argent pour mes frais de voyage. Il me répondit que l'idée ne lui avait même pas traversé l'esprit. - eh bien, mon ami, dis-je alors, retournez dans votre Chine, à dix ou vingt lieues par jour, ou à la vitesse qui vous est imposée. Ma santé ne me permet pas d'entreprendre un si long voyage. En plus d'être malade, je n'ai pas le sou ; et empereur pour empereur, monarque pour monarque, à Naples j'ai l'illustre comte de Lémos qui au lieu de tous ces maigres titres de recteur ou autres me donne de quoi vivre, me protège et me soutient du mieux que je ne saurais désirer..."

27 juillet 2005

L'humanité se divise en deux catégories : les " photographes" et les "bons photographes". La deuxième catégorie est, bien sûr la plus rare. En poussant un petit peu plus loin, outre le "sens" du sujet, il y a, à mon sens, deux qualités essentielles (que je ne possède, de toute évidence, pas) qui déterminent cette catégorie : le "sens" du cadrage et le "sens" de l'instantané. Pour le sens de l'instantané on a Cartier Bresson. Bon. Je ne vous fait pas une photo. Mais pour le sens du cadrage je me demande si on n'a pas ... celui ci, au bout de votre petit clic, là. (après "l'homme qui marche". Je ne l'avais pas lié avant, probablement par jalousie, c'est un amateur...)

26 juillet 2005

Beaubourg,


beaubourg

25 juillet 2005

Vous avez dit anamorphoses ?

24 juillet 2005

Ford Thunderbird, 4



Voici ce qui arriva. La Thunderbird rendit l'âme. Elle eut de ratés. Elle refusa d'accélérer. elle se traîna. Elle eut des hoquets. On la mena à un garagiste, dans un hameau presque déserté qui n'était pas une de ces villes fantômes plus tôt traversées, mais presque. Le garagiste était un homme sans âge, énorme sous son stetson, torse nu sous sa salopette, une sorte de Dieu mineur taillé dans la glaise et ombrageux. Il jeta un coup d'oeil définitif sous le capot. Il disparut dans son atelier sans un mot et revint avec un tuyau d'arrosage, sans répondre à nos questions. Il méprisait ces étrangers. Il grommela quelque chose comme "Get away from there" avec deux ou trois jurons que nous ne comprîmes pas et noya le moteur sous un torrent. La Thunderbird rendit un dernier long soupir de machine à vapeur - l'ontogenèse résume la phylogenèse - et s'éteignit définitivement. D'un geste de la main tranchant l'air le représentant momentané de la plus grande puissance invitante du monde nous signifia que c'était "over" et retrouva son fauteuil à bascule l'ombre de son atelier. Don not disturb any more. Nous restions là, incrédules, devant le garage clos et notre voiture immobile. Elle avait encore fière allure malgré la poussière du désert et le brouillard de vapeur. Personne n'aurait pu la prendre pour une épave. Il y avait un cabine téléphonique à pièces (je me souviens des cabines téléphoniques à pièces américaines)à trente mètres. On joignit San Francisco (imaginez vous devoir joindre Paris du plateau du Larzac en plein milieu des années soixante dix, c'était pou cela que l'Amérique était un grand pays.) L'agence de location enregistra la perte de la Thunderbird et nous promis un véhicule de remplacement sous quarante huit heures. A nous de rappeler pour le lieu de rendez-vous. Pas de quoi dormir sous un toit à Scottsdales. Deux enfants (quinze ou seize ans) conduisaient un pick-up Ford. Salopettes et foulards autour du cou, tout droits sortis d'une photo de Dorothea Lange. Ils voulaient bien nous emmener au premier motel. Une des filles monta à l'avant sur le large siège du passager et les trois autres grimpèrent sur le plateau au milieu des bidons et des barres à mines. Le motel appartenait à la tribu Navajo (les cuistots faisaient cow-boy après le service) mais ressemblait à tous les dinner's de l'Amérique profonde avec sa façade striée de gris qui rappelait les cars greyhounds. Comme partout, le généreux T bone steack avait un goût sucré. Nous passâmes vingt quatre heures enfermés dans l'air conditionné ou à mariner dans l'eau tiède d'une piscine douteuse. Le lendemain, un Xman coiffé en brosse, à lunettes noirs et costume trois pièces, surgi de nulle part comme dans les films, nous fit demander et nous conduisit à notre nouvelle monture : une impeccable Chevrolet noire, stricte comme une bonne soeur, garée devant le motel. La Chevrolet était beaucoup plus banale que la Thunderbird mais beaucoup plus solide. Nous mîmes cependant quelques heures à lui faire confiance. Elle nous mena sans encombres, à travers les landes de Tolumnie meadows au sommet du Tiogga pass, neuf mille neuf cent pieds plus haut. C'était exactement un an avant ta naissance, Jérémie.

21 juillet 2005





Cette image est extraite du très joli photostream de mon ami "petit mouvement" sur Flickr, évidemment. A consommer sans modération...

19 juillet 2005

Un haiku par bain, 19


La mousse qui flotte
Dessine des continents.
Un geste, ils dérivent...
Enfin une information qui vaut la peine d'être relayée par CISCOBLOG : on ne trouve plus rien à la Samaritaine (j'ai faille écrire : "il ne se passe plus rien", mais non, eux, ils continuent) Depuis aujourd'hui je ne crois plus à l'éternité.

16 juillet 2005

Ford Thunderbird, 3


L'espace. On a que ça à la bouche, l'espace, quand on parle du Far West. On le qualifie de grand. Et on le met au pluriel : Les Grands Espaces. On s'imagine des plaines, des chevaux, des cailloux, des vallées de la mort. Clément Rosset parle de cette curieuse émotion, de ce sentiment d'étrangeté qui vous etreint dès lors que ce que l'on perçoit correspond absolument à ce qu'on imaginait. Cette irruption du réel. Cette confirmation que l'on attendait pas : "9a existe, alors..." Le réel est un astéroïde. Le réel est un rhinoceros, un désert, un bloc en travers de l'image. C'est "exactement ça" (exactement quoi ?), même si c'est en beaucoup, beaucoup plus grand. Parce qu'on ne peut imaginer que le plus grand, on ne peut imaginer que le pire. C'est comme la Tour Eiffel. On sait depuis toujours qu'elle est haute, mais quand on la voit pour la première fois on ne peut s'empêcher de dire 'Ah oui, elle est haute" et on se tait devant sa hauteur. " C'est exactement ça..." On se tait devant 'Monument Valley" à midi. "Ah oui, c'est beau". On se tait comme dans une cathédrale. Cinquante trois à l'ombre. Pas âme qui vive. 'Ah oui, c'est le désert". On ne connaît pourtant pas d'autres "grands espaces", on n'a pas vu la Mongolie ni la Sibérie ni l'Abitibie, mais on a compris : Ce désert est l' idée même de désert. Les grands espaces américains surprennent toujours, en dehors de leur côté éminemment réel, à cause des villes, peut-être, mégapoles qui sont leur antithèse, leur exacts contraires. Ce ne sont pas seulement des espaces "entre les villes"
qu'on pourrait sauter par n'importe quel moyen de transport, comme on aurait pu s'y attendre, tellement on "imagine" le Far west, tellement on pense qu'il n'existe pas. L'espace est ici monumental. Il devait déjà être monumental bien avant Christophe Colomb. (de même on pourrait dire que la foule, en Inde, est monumentale). On baisse le front, sous les yeux de ces espaces-là. La Ford Thunderbird s'engage bravement sur une route de terre qui serpente entre les mesas. Il fait l'imaginer toute petite comme un point rouge tout en bas, sur l'ocre de la terre, vu par l'indien Navajo en embuscade tout là haut sur le plateau. C'est du sable fin, fin. C'est du sable jaune, jaune. des ondulations. On s'exclame : "c'est comme le Sahara !" mais on n'est jamais allé au Sahara. C'est son premier désert. On enfile les scaphandres pour une nouvelle sortie dans l'espace. La Ford va attendre. Il y a une petite dune. Elle barre le ciel blanc de plomb fondu. Elle n'est pas très haute. On peut l'escalader. Arrivés tout en haut, on est épuisé. Pas de vue. Une autre dune, pas très haute, barre encore le ciel de plomb. Ce n'est plus seulement le bruit du sable qui coule sous les pas qui brise le silence. Depuis trois secondes il y a une rumeur qui vient de derrière la dune. Le sol tremble sous les pieds, la rumeur se fait tonnerre. Thunder. Un, deux, dix, vingt mustangs tout noir dévalent la dune comme dans les films, comme dans les rêves, venus de nulle part et s'enfuient sans nous jeter un regard. Le tonnerre s'éloigne derrière une autre dune. Vingt secondes après, un cowboy descend la dune à cheval. Il suivent les mustangs. C'est un navajo, les cowboys sont indiens, maintenant, ça ne fait rien. Pas un regard, lui non plus. Puis de nouveau le silence lunaire. Retour au LEM.

15 juillet 2005

Pensée de la nuit N° 87 : "le souvenir est à la fois antérieur à l'écriture et suscité (ou plutôt enrichi) par elle. Plus on écrit, plus on a de souvenirs" (Claude Simon, Entretien avec Mireille Calle, "L'inlassable réa/encrage du vécu", Claude Simon. Chemins de la mémoire, Presses Universitaires de Grenoble, (via Jean Claude Bourdais)

13 juillet 2005

Moi aussi je suis un Parisist ! Même si je n'habite plus tout à fait intramuros à l'abri étroit du périphérique et des élus écolos-pisse-froids. Parisist ne veut pas dire chauvin, loin de là. Je n'étais pas du tout (bien que lecteur quotidien de l'"Equipe" depuis des lustres) "supporter" de la candidature de Paris pour 2012. Je m'étais, malgré tout, soumis à l'intox et avait accepté les jeux comme un mal nécessaire. Pas que je pensais que le fait d'obtenir les JO aurait mis fin à la rupinisation pestilentielle de ma ville préférée au monde en passe d'ailleurs de ne plus l'être (cf de "vraies" villes comme New york ou Barcelone, je ne suis pas allé à Londres depuis longtemps mais je me souviens de ses quartiers vraiment "populaires") rupinisation qui se serait probablement aggravée, encouragée qu'elle est, "objectivement", par les Saint Just, Robespierre et autres ayatolas écolos qui nous gouvernent, mais parce que j'en éspérais un peu d'audace architecturale ou urbaine. De ce point de vue l'echec aux JO est une vraie catastrophe, quand on pense à se qui s'est passé pour le projet des Halles (les "associations" de riverains ne sont effectivement que des lobbies de nantis de la pire espèce, l'exemple même de la frilosité petite bourgeoise bobo et néo baba). Enfin un blog qui prend le contre pied du politiquement correct parisien qui commence sérieusement à nous les moudre. Enfin une voix qui s'élève et qui tente de parler un langage de vérité. J' avais raté l'article de Frédéric Edelman dans "Le Monde" et je suis ravi de le retrouver ici, sous le titre "tirons un peu plus sur le corbillard" avec des commentaires auxquels CISCOBLOG souscrit entièrement. Longue vie au Parisist. (via JR, L'homme qui marche)
Blogger me tue. Depuis quelques jours il bug sans arrêt de plus il a égaré ma mise en page et ne la reproduit plus dans ses archives. Je suis très déçu. Si vous utilisez Blogger pouvez vous me dire si vous rencontrez les mêmes problèmes ?

10 juillet 2005

Eté



ETE

09 juillet 2005

Un haiku par bain, 18


J'ôte mes deux mains
D'une banquise mousseuse
jolies mouffles blanches !



08 juillet 2005


26 (titre provisoire) XX, 2




Jean Paul répéta deux fois les vers fameux de Kipling : "Si tu rêves et ne te laisse pas emporter par ton rêve, tu seras un homme mon fils". C'était son garde fou, comme il disait. Il rêvait beaucoup, ces temps-ci, et quand il n'était plus très sûr de rêver, quand il se sentait passer à travers le miroir, il se récitait les vers et, pendant qu'il y était, tout le poème qu'il connaissait par coeur en version originale. Il rêvait de choses abominables. Ainsi, ce soir là, il n'avait pas trop résisté aux médicaments et était monté se coucher. Moins d'une heure après, Haltman débarrassait la table en regardant la télé et Marianne passait des coups de fil dans le bureau, on entendit un grand remue ménage au premier étage : Jean Paul s'était reveillé en sursaut. Alain et Marianne étaient montés quatre à quatre. Il était debout dans le noir au milieu de la chambre de Vincent, monsieur B., qui ne dormait pas non plus mais faisait le mort dans son lit, la couette sur la tête . "Vous n'avez pas trouvé mon oreille ?"leur demanda Jean Paul. Il était loin de plaisanter. "Votre oreille ? " - "non, mon oreille, vous ne l'avez pas trouvée ? Je cherche mon oreille." Monsieur B. marmonnait sous la couette qu'on le laisse dormir "son oreille, son oreille, je vous demande un peu." Ils tirèrent doucement Jean Paul sur le palier et le reconduisirent à sa chambre. Cela se reproduisait plusieurs fois par nuit. Il partait en morceaux. D'autres soirs : il était là au milieu de palier et leur disait qu'il se récitait du Kipling. "Vous ne savez pas où je pourrais trouver des chaussures à semelle de corde ?" - "? " - "Pour empêcher le contact direct avec la terre. J'ai les jambes froides et mal au ventre". Il posait sa main sur l'épaule d'Haltman et lui demandait : "ça va, là ? " et Haltman comprenait soudain qu' en posant sa main, il se branchait, qu'il ouvrait les vannes de la communication directe, qu'il pompait une source d'énergie. Il avait peur de le tuer. "J'ai de mauvaises pensées vous concernant, parfois..." Cela pouvait très bien mal se terminer. Jean Paul était assis sur son lit, coudes sur les genoux et parlait derrière ses mains plaquées sur les yeux. Haltamn s'était assis à même la moquette, comme il faisait souvent, aux heures pales de la nuit. "Si votre père avait tué, vous lui pardonneriez ?" il avait rêvé que son père était impliqué dans l'assasinat de Medhi Ben Barka. Haltman voulut lui rappeler ce soir-là son "garde fou", "tu seras un homme mon fils", qui est une parole de père et que le meurtre du père est symbolique et lui parler des semelles de cordes qui s'interpose entre lui et la terre, la terre-mère, la terre nourricière. Mais il se rappela cette autre phrase de J.Claude Pollack : "En pays de psychose on n'est pas interprête, mais géomètre ou cartographe" et se tut. il était de toute façon déjà "pris" dans l'angoisse de Jean Paul, ne pouvait plus rien pointer sur la carte, pas plus que Marianne qui se transformait lentement et sûrement en homme déguisé en femme. Jean Paul leur dit la haine crue et irrémédiable de son père, qui avait rendu sa mère "complètement folle" et les persécutait tous les deux. Mais parfois, de moins en moins souvent, il allait mieux, comme le soir du poème, il reprenait le balai ou bien allait affronter le froid intersidéral au marché, au milieu de la foule. Il ramenait, par exemple, un canard et des patates à faire sauter. Il tenait à leur préparer à manger en racontant que tout le monde le regardait de travers avec son cadavre de canard à la main. Il parvenait même à sourire. Au déjeuner qui suivrait, il essaierait d'entretenir la conversation : "vous vous rendez compte, ce qu'on entend à la radio ? Il y a dans le système solaire une planète invisible froide à plus de -500 degrés." - "Cela n'est pas possible !" C'est monsieur B. qui aurait répliqué sans lever le nez de son assiette ( Monsieur B. c'etait celui qui tournait en rond, montait et descendait les escaliers cent cinquante fois par jour. Il s'arrêtait pour manger, tout de même, s'installait toujours au bout de la table, se faisait servir. Il se goinfrait. Il fallait dire que lui aussi avait un fils très fou, de trente ans à peu près. L'âge de Jean Paul. On dit qu'il n'y a pas de hasard. Ce fils était barricadé chez lui, avec la complicité de sa redoutable mère qui jouait double jeu, refusait de sortir, avait mis son père à la porte, c'était pourquoi on le retrouvait au 26. Monsieur B. était un bricoleur autodidacte et génial) "Ben non, ce n'est pas possible, ça. Ce n'est pas possible, mais ils le disent tout de même à la radio, ces cons, ils nous polluent l'esprit avec leur conneries ! " Jean Paul, interloqué aurait répondu : "Et pourquoi ce n'est pas possible ?" - "A cause du zéro absolu, tiens ! - 273 degrés". Et monsieur Vincent se serait lancé dans une grande dissertation scientifique où il aurait été question de chaud et froid, d'échanges de chaleur, de compression, de détente de pression et de loi de Mariotte, du génie d'Einstein et de l'accélération des corps célestes. Le tout sans pratiquement lever le nez de son assiette. Et Jean Paul en serait resté baba, lui qui aurait toujours pris monsieur Vincent pour un primitif. Et il se serait passé quelque chose entre ce père dont le grand problème était le fils et ce fils dont le grand problème était le père (tu seras un homme...). Et Vincent aurait continué sa diatribe sans se rendre compte qu'il s'adressait à un fils et que les fils, s'ils étaient des pères "reproduits" ne l'étaient pas à l'identique, et Jean Paul aurait entendu une parole de père et aurait entrevu que les pères n'étaient pas que des criminels. Il y eut un silence autour de la table. On entendit Gilberte : "je veux retourner chez mémé..."

06 juillet 2005




Ford Thunderbird, 2



Le reste n’est pas un road movie. Pas d’équipée sauvage, mais des routes oui, des routes, droites. Défiant l’horizontalité comme les grattes ciels défient la verticalité. Puisque nous sommes dans le plus grand pays du monde, roulons sur les routes les plus droites du monde, les plus infinies, dans les plaines les plus plates, les déserts les plus désertés. Soyons un tout petit point qui avance sous le regard des dieux. Personne devant, personne derrière, seuls au (nouveau) monde, le Far West nous appartient. La Ford Thunderbird taille de grands blocs d’espace et les fait sien : que faire d’autre en un pareil lieu ? Mais est-ce bien un lieu ? Est-ce bien le mot ? A droite cailloux et cactus, à gauche cailloux et cactus, champs de cailloux et champs de cactus, derrière la nuit et le grand nulle part, devant le soleil qui n’en finit pas de se coucher et la montagne qui n’arrive jamais. Nous ne roulons pas. Nous sommes immobiles dans un image. D’ailleurs autant s’arrêter, poser juste le pied sur le frein pour débrayer le régulateur de vitesse, ne pas freiner justement, décélérer sur notre aire, couper le moteur, histoire de vérifier que la réalité existe bien. S’arrêter dans le désert déserté, tellement plat qu’il se situe à une altitude négative, sous le niveau de la mer, fouler de nos pieds nus l’asphalte rugueux et brûlant, vite remettre ses chaussures et s’aventurer cinq ou dix mètres dans la caillasse, vers un géant vert qui nous tend ses bras levés, le premier d’une armée immobile, là où la main de l’homme n’a certainement jamais mis le pied comme disait le capitaine Hadock. En tournant le regard par-dessus l’épaule, parce que l’immensité devant est insupportable à nos yeux, s’assurer que la Thunderbird est bien là, comme un lion, comme un sphinx, comme une capsule spatiale, dans toute la force de sa réalité, encore plus immobile qu’en plein mouvement, qu’on ne nous l’a pas ôtée, qu’elle n’a pas disparue par enchantement puisque c’est ainsi quelle est arrivée là. Dans cette plaines d’absolue platitude, dans ce désert déserté, que pas une âme n’habite, qu’aucun fantôme ne hante, dans cette pure étendue, mathématique, vectorielle pour ainsi dire, se sentir habiter sur la terre dans la chaleur encore accablante de ce crépuscule gris, totalement dénué de lyrisme.




26 (titre provisoire), XX




30 décembre 19.., à Alain avec amitiés

Jean Paul M.



C'était la réunion journalière de dix heures du matin dans le bureau (la prochaine n’aurait lieu que le lendemain matin, avec la prochaine relève, puisqu'on était dimanche) Haltman travaillait avec Cathy C. et ses yeux bleus. Ils étaient la « garde montante » comme on dit dans Carmen. L’équipe descendante ne semblait pas trop épuisée malgré toute l’agitation de la maison. : Marianne, légèrement exagérée et superlative comme à son habitude et Félix, déprimé invétéré et roi du rire jaune, comme à la sienne. Ces petites réunions, à l’écart des patients rythmaient le temps soignant. Deux par jour à dix heures et à dix huit heures, aux relèves, en semaine, et une seule par jour le week-end.. Elles ne comptaient que pour moitié dans le temps de travail, en gros. C’était la garde descendante qui s’attardait, en général, pour évacuer la tension des dernières heures. Quoi de neuf ? Marianne leur fit les transmissions. Caroline devait quitter la maison, elle l’avait fait. Courageusement dit Félix. Elle s’y attendait. Elle avait appelé un taxi et était retournée chez elle. Cela ne l’avait pas empêchée de faire deux ou trois canulars de mauvais goût au téléphone histoire de se venger un peu de l’abandon. C’était de bonne guerre. Gilberte, madame E., etait toujours là. Haltman et Cathy n’en aurait pas douté, elle prenait ou ne prenait pas son traitement, c’était selon, il était toujours difficile d’établir le contact. Monsieur B., Vincent, était égal à lui-même : il tournait en rond toute la journée, il faisait des kilomètres, il épuisait se jambes à leur faire prendre les mots à la lettre, il tournait dans un sens le jour et la nuit, il ne dormait pas, il tournait dans l’autre sens. On entendait toute la nuit sa voix qui se lamentait doucement. Ca n’empêchait pas vraiment de dormir. Jean Paul M. était un nouvel arrivant. Enfin, pas vraiment : il avait fréquenté jusque là la maison le jour et était rentré chez ses parents pour la nuit. Mais depuis hier ce n’était plus possible, l’angoisse n’avait fait que monter. Il avait fini par demander à rester mais ce n’était pas très bon signe. Cela voulait dire que vraiment, il allait mal, parce qu’il y a dix jours, son copain Philippe, qui avait séjourné au 26 quelques semaines, l’avait amené en catastrophe pour le leur confier, c’était Marianne et Martine qui l’avaient reçu, il les avait prises pour des envahisseurs et n’avait pas pu rester plus de deux heures. Trois jours plus tard, il essayait de se planter un couteau de cuisine dans le cœur. On l’avait recousu aux urgences de l’hôpital et on avait vérifié que le poumon n’était pas atteint. On l’avait dirigé dare-dare vers Etampes l’hôpital psychiatrique, sans même prévenir le 26. On avait pensé que son cas était trop grave. Il faisait flipper tout le monde. A Etampes il n’était resté qu’une nuit mettant un « point d’honneur » selon ses propres mots, à résister aux hautes doses de sédatifs. Il s’était sauvé, il était retourné chez lui, mais n’avait même pas pu entrer par peur des envahisseurs déguisés en ses parents qui l’attendaient. Il avait donc passé une nuit et un jour dans le jardin du pavillon. On était en plein mois de Janvier. Frédéric, qui le connaissait depuis dix jours, etait allé le chercher au bord de la congélation. Il avait suivi sans rien dire et une fois arrivé au 26 s’était écroulé et avait dormi une douzaine d’heures. A l’heure qu’il était, à la fin de la transmission, il était occupé à balayer la cuisine et le couloir. « il faut que je m’occupe les mains, disait-il, ça m’empêche de penser ». Il avait trente ans, blond à lunettes, l’air intello et doux, le regard brillant d’intelligence, pas vraiment fait pour les tâches manuelles, mais physiquement massif. Plein de bonne volonté et de confiance. Oui, de confiance, même quand il avait revu Marianne, la veille au soir, qui n’était plus qu’une demie envahisseuse. Il était affable et souriant. Il se rendait utile. Il balayait. Dans le salon, Gilberte était immobile pour ne pas dire figée. Elle fixait intensément un objet puis un autre. Son regard passait du cendrier à la plante grasse et revenait au cendrier. Elle répètait, théâtrale et désespérée, les mêmes mots depuis des semaines : « je veux aller en enfer, tout de suite » ou bien « je n’arrive pas à vous aider, c’est la planète des singes, ici, le monde à l’envers » ou encore « je ne veux pas de votre paradis, je ne veux pas rester ici » et elle s’accrochait au fauteuil. Elle ne répondait pas quand on lui parlait ou bien « je veux aller en enfer, etc. » Plus tard à table (endives au jambon cuisinées par Cathy) Jean Paul décrivit un peu son enfer. Il ne pouvait se fier à personne, pas même à ses parents, pas même à sa mère. Il avait peur qu'ils soient des envahisseurs. Il s’en voulait de penser des choses comme ça, mais dès qu’il se mettait à penser c’est ce qu’il avait dans la tête et rien d’autre, les envahisseurs, qui auraient pris la place des autres, enfin, d’eux, qui n'auraient plus été eux mais des envahisseurs. A la fin, qu'on sentait proche, les envahisseurs avaint pris la place de tout le monde et même d'eux-mêmes, de sorte qu'il n'y avait plus qu'un seul envahisseur, c'est à dire personne. Il n’y aurait en fait plus d’eux, c'est à dire plus d'autres. La disparition des autres, la disparition du monde ou plutôt sa désertification, sa minéralisation totale. L'horreur. La pure folie. Il s’engueulait lui-même à haute voix et s’animait. On perçevait alors que les efforts qu’il faisait pour leur dire tout ça étaient quasiment surhumains. Ce n'était pas la folie qui le subergeait par vagues et se retirant le laissant sans force, mais le contraire, pour ainsi dire, il y avait encore, au milieu d'un monde en ruines, totalement désert (ou livré aux envahisseurs, c'était du pareil au même) des instants où l'autre semblait renaître, vascillait à nouveau faiblement, mais il ne pouvait pas s'y raccrocher dans son naufrage. Il était comme un homme qui se noyait et accrochait son regard à tout ce qu'il pouvait voir de terre ferme qui s'éloignait inexorablement. Il était terrifié. Il pouvait les terrifier. Il le savait. Il s’en voulait. Il s’en voulait de penser ça. Il s’en voulait de penser tout court. Il détourna lui-même la conversation. Il parla de son amour pour les langues. C'était comme une sorte de don qu'il avait. Il est très fort en anglais. Il n'avait pas lu le "schizo et les langues" d'Eric Wolfrom mais il en avit vu la couverture dans une librairie. Il avait pensé à lui-même. Il pouvait retenir tout un tas de mots difficiles dans plein de langues. Il passait d'ailleurs toute sa lucidité à ça. Il composait des poèmes, toujours en langue étrangère. Il en récita un en anglais. Son accent était remarquable, et la musique du poème très belle. Haltman et Cathy furent sous le charme. Les envahisseurs s'étaient éloignés un moment. Jean Paul les remercia. Ils n’y étaient pas pour grand-chose. Le soir même, Jean Paul coucherait le poème par écrit et le dédicacerait à Haltman, qui le garderait plié en quatre dans un cahier de notes et qu'il retrouverait bien des années plus tard.


You know who’s got a screw loose
The tenant of the mad house
He says : “I’m Mickey Mouse”
When he had drunk a little glass

And then he dances
And then he shouts
All the day long
On his bath mat

He can tell you
What means the star
That’s twinkling
Far in the sky

He grows a rose
In a big pot
And with it
Speaks a lot

He’s composing
Some poetry
About the amazing story
Of a spider in his head
Weaving a golden cobweb

If you happen to meat him
Give him a form to fill in
Maybe he’d write for you
What is wrong
And what is true.

04 juillet 2005




Ford Thunderbird, 1 (Automobiles, 3)




"Burgundy" ne désigne pas la région mais la couleur, plus encore en anglais que "Bordeaux" en français. Existerait-il des perceptions colorées (nuances entre les terroirs) influencées par les langues ? Je n'ai jamais fait la différence entre "Burgundy" et "Bordeaux", et en français on n'utilise pas "Bourgogne" pour désigner certaine qualité du rouge. Quoiqu'il en soit, il s'agissait d'un profond et voluptueux rouge sombre, qui évoquait les plus grands crus et le meilleur goût, d'autant que les vins californiens, qui plus était dans leur propre pays d'origine, n'avaient pas encore gagné leurs lettres de noblesse. Noblesse forcément d'origine française, "Burgundy" ne désigne rien d'américain, cela faisait partie du peu qu'on savait de la France : "Burgundy", métonymie, partie pour le tout, la couleur pour le vin, le vin pour la province, la province pour le pays tout entier. Ce qui n'était pas si mal à l'époque, puisque maintenant, je suis presque sûr qu'aucun américain ne reconnaîtrait l'origine du mot. La France ne signifiait déjà pas grand chose (Après la panne, deux jeunes frères en salopette, tout droit sortis de Steinbeck, nous avaient pris en stop dans leur pick-up Ford : « where do you come from ? Paris ? » Sourires polis et gênés. « France ? Oh, yes, Europe ! London, Madrid, Roma ! » Etc.) elle signifie encore moins maintenant, pas plus que les "non" aux referenda. Quelques jours plus tôt, au milieu de la nuit. La cabine du Boeing ressemble à celle du métro New-yorkais à la même heure. Presque vide, sale, avachie, semée ça et là de corps endormis, avec des jambes pliées ou un peu tordues qui dépassent des dossiers fatigués, vacillements des loupiotes, odeurs acres et léger mouvement de roulis nauséeux. Un hôtesse de l'air remonte les travées l'air profondément absent. Il ne s’agit pas des deux énormes flics qui arpentent les rames du métro la nuit. On est loin des véritables cérémonies de nos derniers vols en Europe. Pas de chichis inutiles : nous n’aurons droit ni au moindre dîner ni même au moindre coca. La classe économique, ici, ne prétend pas rivaliser avec la classe affaire une taille au dessous. Pas d’épate, pas d’esbroufe mal placée. San Francisco est à encore six ou sept heures de route. Tout le monde a déjà pris ses aises et s'est installé pour la nuit. Il y a assez de fauteuils inoccupés pour s'allonger de tout son long. Les habitués de la navette dorment depuis longtemps. Nous ne tarderons pas à les imiter, nous apercevant qu'aucune remontrance ne vient sanctionner ce que nous aurions pris pour un sacrilège. Nous nous attendions à la routine des vols intérieurs, mais à la toute fin des années soixante dix les avions ressemblent déjà aux vieux cargos de l’espace tout rouillés de la guerre des étoiles. Nous filons vers l’aube immobile tous feux éteints. On atterrit pendant notre sommeil ankylosé. Elle nous attend à l’aéroport, rutilante. Nous nous émerveillons de tout : de sa taille, et pourtant c’est un coupé deux portes, de sa couleur burgonde, de l’épaisseur de sa carrosserie, de la profondeur de ses sièges, de leur largeur et du ronron de son moteur. Nos bagages qui nous avaient encombré sont de tout petits fétus ridicules dans la soute insondable qu’est le coffre. Derrière on peut allonger ses jambes sans presque toucher l’avant. Il y a la direction assistée et la clim. Nous n’avons jamais vu ça. Immédiatement, nous tombons amoureux d’elle. Nous ne l’oublierions jamais. C’est notre Ford Thunderbird for ever.

01 juillet 2005



hôtel Rembrandt




C'est l'heure où le vent de la mer
A pénétré dans les ruelles
Et soufflé les chandelles frêles
Des magiciennes amères

Qui, le soir venu, en hiver,
Quand ils tendent la main vers elles,
Sondent l'avenir éternel
D'hommes graves et solitaires.

Soudain la voici qui frissonne
Dans cet hôtel de Barcelone
Où la rumeur du soir s'élève

Les bateleurs de las ramblas
Sont comme des marins qui passent
Et lui volent ses plus beaux rêves...


(un sonnet par lieu, 4)