J'ai re�u un mail de Francis Grossmann. Pour ceux qui ne le savent pas (les Maltais, les Finnois, les Ouzbeks, les Malayalis, les Eskimos, entre autres), Francis Grossmann, c'est mon nom. J'ai bien re�u un mail de Francis Grossmann, mais je ne me l'�tais pas envoy� moi-m�me. Si vous lisez cette histoire jusqu'au bout, vous allez comprendre, enfin, pas s�r, parce que c'est peut-�tre une histoire de fant�mes. Donc, comme tous les soirs, j'ai consult� ma boite de r�ception Outlook. Je suis abonn� � une liste de diffusion g�r�e par de sympathiques olibrius, une quinzaine de po�tes oulipiens. Cela reste tr�s artisanal et confidentiel. Ils s'�changent leurs trouvailles et leurs d�fis. C'est p�tillant, divertissant, bon enfant et �a donne plein d'id�es. Bien �videmment, je n'interviens jamais. Je me contente de lire. C'est ce qui est bien, avec les listes de diffusion, c'est que vous �tes l�, tapis dans votre coin, invisibles et silencieux, et vous interceptez tout plein de conversations sans �tre oblig� d'y participer, un peu comme les fant�mes de Kafka : "Ecrire c'est se mettre nus devant les fant�mes, ils attendent ce moment avidement. Les baisers �crits n'arrivent pas � destination, les fant�mes les boivent en route. C'est gr�ce � cette copieuse nourriture qu'ils se multiplient si fabuleusement. L'humanit� le sent et lutte contre le p�ril, elle a cherch� � �liminer le plus qu'elle le pouvait le fantomatique entre les hommes. L'adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; apr�s la poste, il a invent� le t�l�graphe, le t�l�phone, la t�l�graphie sans fil, mais nous, nous p�rirons" dit-il dans une sublime lettre � Mil�na. Kafka avait pressenti internet. Je ne suis qu'un fant�me, et je me plais � penser qu'il y en a d'autres, eux aussi invisibles, qui n'interviennent jamais, comme moi, et que nous sommes l�, pourtant � regarder passer les messages et nous en repa�tre. Enfin, tout �a pour dire que je re�ois des messages tous les jours ; heureusement que je ne compte pas que sur mes amis et connaissances. Il y a aussi des mails professionnels et des pubs. Bref, ce soir l�, je "consultais" mon courrier, comme on dit. j'avais une douzaine de messages. J'ai l'habitude de remonter la liste en commen�ant par le bas. Comme vous savez, les messages pas encore lus s'inscrivent en gras. Souvent je clique sans regarder l'auteur du message, � gauche. La plupart du temps je les parcours rapidement, �value leur int�r�t en deux ou trois secondes. Je n'en lis enti�rement qu'un sur deux ou trois, en moyenne; apr�s, je clique sur la croix rouge de la barre des t�ches de Outlook pour effacer le message ou, plus rarement, je double-clique pour le d�placer vers un dossier sp�cial (comme celui r�serv� aux �pisodes du feuilleton de Martin Winckler, "Ange", par exemple). Je me livrais machinalement � cet exercice quand soudain apparut ceci sur l'�cran (ne lisez pas tout ou alors seulement en diagonale, si vous voulez avoir une id�e) :
Notes Beno�t Habert (document en ligne �
l�adresse :http://www.limsi.fr/Individu/habert/Publications/Fichiers/hdr/node4.html
G. Gross [Gross, 1988] met en oeuvre cette d�marche de mise en �vidence de restrictions transformationnelles pour les s�quences N Adj. Il retient les transformations suivantes : pr�dicativit� : L'adjectif peut-il figurer en position d'attribut ? On oppose ainsi nous avons un climat froid notre climat est froid � cette arme blanche cette arme est blanche. nominalisation de l'adjectif : L�a a un teint blanc la blancheur du teint de L�a / L�a a pass� un examen blanc la blancheur de l'examen de L�a. rupture paradigmatique sur l'adjectif : l'adjectif peut-il �tre remplac� par un autre �l�ment de sa s�rie distributionnelle ? Cf. du papier bleu, violet, blanc ...et une douche �cossaise, *fran�aise. variation en nombre : est-elle libre ? Cf. *le denier public ou *les devoirs conjugaux. adjonction d'un adverbe : une explication tr�s vague / *un terrain tr�s vague. adjonction d'un autre adjectif par coordination : une explication longue et fastidieuse / *une �toile filante et brillante. reprise du groupe par le nom seul : j'ai lu un livre passionnant. Ce livre ... / *Le bras droit de Luc a appel�. Ce bras .... rupture paradigmatique sur le nom : du beurre noir, ? de la margarine noire, ? de l'huile noire. remplacement de l'adjectif par un compl�ment de nom : une faute grammaticale + de grammaire / la m�decine douce + *de douceur. La d�termination du degr� de figement se heurte toutefois � un certain nombre d'obstacles qui limitent ce qu'on peut escompter de cette approche. Contrairement � ce qu'affirme G. Gross [Gross, 1988, p. 69] : � les propri�t�s sont autonomes et ont une valeur binaire �, les propri�t�s en cause ne sont pas ind�pendantes. Ainsi, les adjectifs relationnels refusent la mise sous forme pr�dicative et l'ajout d'un adverbe de degr� [M�lis-Puchulu, 1991]. D. Corbin [Corbin, 1992, p. 36, note 1] souligne d'ailleurs que les propri�t�s examin�es am�nent parfois � attribuer au figement ce qui ressortit � la morphologie des mots. L'alternance d'un adjectif li� � un nom avec le syntagme pr�positionnel construit sur ce mot ne se fait pas de la m�me mani�re selon que l'adjectif est un d�nominal ou au contraire que le nom est bas� sur l'adjectif. Commercial est d�riv� de commerce et les deux s�quences entreprise commerciale et entreprise de commerce commutent. Il n'en va pas de m�me pour devoir difficile et *devoir de difficult� : or difficult� est d�riv� de difficile. Par ailleurs, indique D. Corbin, un adjectif � emploi relationnel et qualificatif peut parfois �tre remplac� par un compl�ment de nom dans ces deux emplois : le palais du prince/le palais princier, une allure de prince/une allure princi�re. Sans doute ne faut-il pas mesurer � la m�me aune les diff�rentes s�quences en fonction des classes syntactico-s�mantiques du nom et de l'adjectif. Il conviendrait par exemple de comparer entre elles les contraintes de s�quences qui rel�vent du patron N Adj comme choc op�ratoire, fait historique, livre scolaire, ordures m�nag�res, paix sociale et service national. La comparaison en bloc des N Adj devrait laisser la place � des examens de groupes plus restreints et plus homog�nes
Et c'�tait sign� Francis Grossmann. Je relus la signature : pas de doute, Francis Grossmann, avec deux "n" et tout. C'�tait une sorte de charabia. Cela ressemblait � des notes de travail, celles d'un linguiste ou d'un grammairien, apparemment. Un c�t� inachev�, pas vraiment fait pour �tre publi�, ni m�me diffus�. C'�tait adress� � un certain Beno�t Haber. Et cela m'�tait parvenu, � moi, Francis Grossmann. En dehors du fait que je me demandais pourquoi, et comment, moi, Francis Grossmann, qui n'�tais pas Beno�t Haber, j'avais re�u ce message de Francis Grossmann, il fallait que je me rende � l'�vidence : il y avait un autre Francis Grossmann. Je lan�ai une recherche Google : il y avait bien un Francis Grossmann enseignant � l'universit� de Grenoble et qui �tait responsable d'un nombre respectable de publications scientifiques. Il utilisait aussi internet. Rien de bien inqui�tant, � priori, mais un tantinet d�sagr�able tout de m�me. Cette id�e d'un autre type qui s'appelait exactement comme moi et qui n'�tait pourtant pas moi, me tarabustait. Voil� que j'�tais pris d'un l�ger vertige, comment dirais-je, identitaire ? Je ne sais pas pourquoi, le seul fait qu'il puisse envoyer des messages sur Internet me mettait mal � l'aise, pas seulement � cause du grand nombre de publications, mais aussi � cause. A cause, point. J'�tais jaloux. J'aurais pr�f�r� ne pas savoir. J'aurais voulu continuer de croire que j'�tais le seul. Il y a pas mal de temps j'avais fait une recherche minitel sur les Grossman avec un "n" et les Grossmann avec deux "n" : les Grossmann sont nettement moins nombreux que les Grossman (avec un seul "n"), comme on pouvait s'y attendre, parce que, par exemple, on ne r�siste pas � l'�rosion. Ils sont tout de m�me quelques milliers. D'origine allemande - " homme grand" et non pas "gros homme" comme le r�p�taient stupidement mes petits copains, � l'�cole -, Grossmann (ou Grossman) est un nom tr�s r�pandu, particuli�rement dans l'Est de la France. Il y a par exemple un Robert Grossmann de mon �ge assez connu, qui avait, en son temps, dans les ann�es soixante-dix, fond� ou dirig�, je ne sais plus tr�s bien, les jeunesses gaullistes de France � j'avais honte. Il est d�sormais Maire de Strasbourg ou presque. Robert n'est que mon troisi�me pr�nom (le deuxi�me est Gustave, j'en suis tr�s fier). Il y a aussi, pendant que j'y suis, et qui ne portent aucun de mes pr�noms, Steve Grossman, saxophoniste noir, du temps de Coltrane et Dolphy, qui avait chang� son nom � l'�poque des "blacks muslims" et qui l'a repris depuis, David Grossmann, �crivain isra�lien ("colombe", heureusement) et surtout Vassili Grossman, l'inoubliable auteur de "Vie et Destin", LE roman du stalinisme. Mais, Francis Grossmann, avec deux "n", inconnu jusque l�, m�me nom, m�me pr�nom, tout de m�me, �a me faisait quelque chose. Passe encore qu'il exist�t un autre Francis Grossmann, mais, comme je le disais, je n'arrivais pas � comprendre par quelles voies digitales, num�riques, �lectroniques, certes, mais n�anmoins obscures, ce message, qui ne m'�tait pas adress�, et que je n'avais pas �crit, ��, j'en �tais s�r, avait pu parvenir � mon adresse email. Je me perdais en conjectures. Je commen�ai d'abord par soup�onner mon "FAI", je veux dire mon "fournisseur d'acc�s Internet", Wanadoo, en l'occurrence. Il s'�tait produit une sorte de bug. Un tout petit bug, un grain de sable. Les robots dissimul�s derri�re le d�cor, la machinerie qui nous faisait croire que le monde entier se d�versait sans effort et en douceur jusqu'� nos tables de travail, la "Matrice" qui organisait le "Truman Show" de nos vies �lectroniques, avaient eu une sorte de rat�. Un rat �tait sorti du labyrinthe et s'�tait perdu. Aucun autre des centaines de millions de rats pris au m�me moment sans le savoir dans la m�me toile ne s'en �tait aper�u, non plus que la "Matrice", d'ailleurs : �v�nement trop infime, sans cons�quence. �a devait pouvoir se produire, allez, une fois par si�cle. C'�tait tomb� sur moi et mon homonyme. La "Matrice" n'avait rien � craindre : je ne voyais pas comment, nous, les Francis Grossmann, � nous tout seuls, aurions pu d�chirer la toile, nous r�volter et tenter de passer derri�re le d�cor. Piste trop parano�aque. Il ne me restait plus que les fant�mes de Kafka. Mais cette explication ne me satisfaisait pas, m�me si j'en appr�ciais le caract�re hautement po�tique. Pas que je n'�tais pas s�r qu'ils existassent, j'en �tais certain. Mais je croyais, que, comme moi, ils �taient parfaitement passifs : ils se contentaient de siroter les baisers et autres mots d'amours qui passaient par millions � leur port�e, sans m�me se d�placer, sans m�me envoyer le fameux coup de langue du cam�l�on : la linguistique ne les int�ressait pas. J'en �tais l� de mes �lucubrations, quand je m'aper�us que le bug provenait peut-�tre du fait que, non seulement il existait un autre moi-m�me sur le net et qui n'�tait pas moi, comme je l'ai expliqu�, mais, qu'en plus, nous avions la m�me adresse sur Wanadoo, ce qui multipliait par quelques dizaines, encore, les improbabilit�s.
Le bug r�sidait alors en ceci : l'un de nous deux, par le plus grand des hasards, avait choisi exactement le m�me login que l'autre, et Wanadoo avait commis l'erreur inexcusable de l'accepter. Je m'empressai de consid�rer que cette hypoth�se �tait rationnelle, et m�me v�rifiable. Je m'empressais aussi, en toute mauvaise foi, de consid�rer que, en ce cas, j'avais la priorit�, que j'avais �t� le premier � choisir l'adresse en question (se reporter � "M'ECRIRE" sur la colonne de droite). Il suffisait alors de r�pondre au mail intrusif. il n'y avait plus qu'� cliquer sur la commande "r�pondre �" et envoyer un message de protestation. Je choisis le ton d'une col�re feinte, assez disproportionn�e pour ne pas passer pour un vrai parano mais pour un humoriste � froid, et, j'envoyais le message suivant avec l'id�e que le bug de la"Matrice" ne se r�p�terait probablement pas deux fois, mais qu'on ne perdait rien � essayer :
" Cher monsieur. Ce n'est pas parce que nous avons le m�me nom et le m�me pr�nom que nous devons avoir la m�me adresse internet. Cela est fort f�cheux. J'ai d'abord cru, � la lecture de votre texte � th�me linguistique, � une plaisanterie oulipienne mais j'ai �t� forc� de me rendre � l'�vidence : il s'agit d'un vrai texte universitaire. (sinc�res condol�ances, si, si...) pour ce qui est de l'adresse Internet, j'�tais le premier. A vous de c�der la place. Pour le reste, je ne suis, bien s�r, pas qualifi� pour juger, et en plus, �a ne me regarde pas. (imaginez que vous entreteniez une correspondance amoureuse... ou d�lictueuse..) . J'ai fait une recherche Google. Il me semble que vous enseignez � Grenoble. Je n'ai rien � voir avec la linguistique. Salutations. Francis Grossmann
Sec, p�tant, p�te sec � souhait. La r�ponse ne tarda pas. Le lendemain, je re�us � nouveau un mail de Francis Grossmann, je commen�ais � m'habituer. On pouvait y lire :
Cher monsieur. D�sol� de vous avoir importun�. J'ai effectivement voulu envoyer une note de lecture de mon m�l professionnel � mon m�l personnel, et ai malencontreusement tap� votre adresse au lieu de la mienne (fgrossmann@wanadoo.fr). Par ailleurs, et si cela peut vous rassurer, je n'ai aucune intention de vous faire part de mes correspondances personnelles ou professionnelles, et puisque vous semblez appr�cier OULIPO, je suis s�r que vous saurez faire preuve d'un peu d'humour en oubliant cet incident. Cordialement,
Francis Grossmann
Le myst�re �tait r�solu. L'erreur n'�tait ni robotique ni fantomatique. L'erreur �tait humaine, simplement humaine. Je ne l'avais m�me pas envisag�, et pourtant c'�tait la seule raison possible du myst�re. Internet restait ce gigantesque organisme infaillible, et les fant�mes n'�taient jamais sortis de leur tani�re. En un sens, j'�tais rassur� sur le mouvement du monde. Francis Grossmann bis (notez le c�t� l�g�rement m�prisant du "bis") avait tout b�tement interverti ses deux adresses. dont l'une, la professionnelle, �tait francis.grossmann@n'imporetquelfournisseurd'acc�s. Le monde redevenait intelligible ou si vous pr�f�rez, totalement opaque, ce qui revenait au m�me. Quelques jours plus tard, alors que je croyais Francis Grossmann bis retourn� d�finitivement derri�re son ordinateur grenoblois et � un complet anonymat, je re�us un nouveau mail que je reproduis ici :
Soutenance de th�se :
Mich�le GUILLAUTEAU-MAUREL soutiendra une th�se de doctorat le 5 d�cembre 2002, � 13h30, en Salle des Actes : "Appropriation de l'�crit au cours pr�paratoire. Approche qualitative d'une didactique du message".
Francis GROSSMANN LIDILEM - UFR des Sciences du Langage
Universit� Stendhal Grenoble III
Suivait adresse compl�te, num�ro de t�l�phone et adresse professionnelle compl�te que je ne retranscris pas ici. Francis Grossmann bis s'�tait excus� ; n'emp�che, il avait oubli� de me sortir de sa liste ! A l'heure qu'il est je n'ai pas envoy� de nouveau message de protestation.
Si on file la m�taphore physiologique, cette vielle
Car � La Quinine � est une femme. Une superbe femme de marbre allong�e sur un pi�destal en marbre de trois m�tres de haut. Elle est toute nue. Un linge, qui ne voile que ses cheveux, lui ceint, impudiquement pourrait-on dire, le front et non les hanches. Signe, probablement, qu'elle est malade, mais bien belle tout de m�me, puisque � cause de sa maladie ou plut�t gr�ce � elle, en proie � une horrible migraine, elle a oubli� d'enfiler sa chemise de nuit et nous offre toutes les merveilles de son corps languide. De plus, pour bien nous montrer qu'elle a vraiment mal au cr�ne, et autre chose � penser que de couvrir sa nudit�, elle renverse la t�te en arri�re, drapant ainsi de son voile une partie du socle, et se tient le front d'un avant bras, justifiant ainsi son impudeur, alors que l'autre bras, accoud� sur le socle, permet � son buste, ainsi l�g�rement relev�, de faire la sym�trie avec ses jambes a demi fl�chies. � La quinine �, all�gorie de la souffrance et de la maladie, chouette, les all�gories sont toujours de femmes nues, a toujours �t� pour nous comme une balise, un fanal, un point de ralliement reconnaissable de loin, quand nous revenions de nos promenades, signe que la maison et le bon go�ter n'�taient plus tr�s loin (de m�me, le Lion de Belfort, place Denfert Rochereau, nous a servi longtemps � marquer l'entr�e de notre territoire, le dimanche soir, apr�s les embouteillages sur l'autoroute du Sud qu'on appelait pas encore l'autoroute A6.) � La Quinine �, donc, qui a nourri certaines de mes r�veries �rotiques au d�but des ann�es soixante, s'alanguit au centre de la place Louis Marin, au sommet d'un parall�l�pip�de dress� qui fait aussi office de fontaine double, l'eau s'�coulant par deux robinets � la forme des serpents entrem�l�s du caduc�e situ�es sur chacune des faces �troites du grand bloc de marbre blanc, surmont�es l'une et l'autre des profils en bronze de chacun des deux inventeurs du m�dicament antipalud�en,
Pour savoir qui est l'auteur de cet inoubliable monument, il faut faire au moins deux fois le tour de l'�difice. On finit par d�nicher une signature, tout en haut, juste sous le voile qui pend le long du socle : Poisson Pierre, S.C. Bravo et merci, encore merci ! On doit � la v�rit� de dire qu'au moment o� j'�cris ces lignes, l'�rotisme un peu pervers et kitsch de notre belle malade vient d'�tre encore aggrav� du fait de la pose, par je ne sais quel tagueur impertinent, d'un soutien gorge peint en blanc � m�me ses seins marmor�ens, la transformant pour un peu en une vulgaire et val�tudinaire preneuse de bain de soleil ou m�me en bonne soeur de films pornos softs. Honte � lui.
Voici mon copain Franklin et ma copine Agn�s devant mon tableau pr�f�r�, dans la grande galerie du Louvre, par un apr�s midi lumineux de novembre. Je sais, le mot "lumineux" ne "va" pas avec "novembre". Mais c'�tait pourtant ainsi cet apr�s midi l� : la lumi�re �tait partout dans le ciel,
La nationale sept prend des allures de Highway. C'est le soir, au cr�puscule. Il y a comme une sorte de magie dans l'air. Au milieu des embouteillages et de toute ma m�lancolie, j'ai le sentiment �trange et exaltant qu'il suffit d'appuyer sur le bouton de mon vieil Espio Pentax pour en voler quelques bribes. Il y a d'autres clich�s, par exemple
Ce n'est pas l'am�rique. C'est juste la nationale 7 � hauteur d'Athis Mons, un soir o� je roule vers l'h�pital d'Evry.
J'ai pass� � Evry une nuit �pouvantable, alors que je n'avais quasiment rien fait de la journ�e. Vers deux heures du matin, comme je commen�ais � peine � m'endormir (c'est fou ce que je m'endors tard en ce moment), on ne peut pas savoir quel caravans�rail sont les urgences d'Evry � deux heures du matin, avec les bless�s allong�s sur les brancards dans les couloirs pas encore vus par les faisant fonction d'internes de chirurgie africains, les poivrots cuvant sur les si�ges en m�tal, les suicid�s qui ne savent pas encore qu'ils vont, une fois de plus, se r�veiller dans ce monde de merde, les mamies attach�es qui hurlent de terreur et qu'on laisse mourir toutes seules, les gens qui sont venus passer un moment l� parce qu'ils ne peuvent pas dormir et racontent des histoires de mal � la t�te ou au ventre, ceux qui ne savent pas pourquoi ils attendent depuis trois heures leur ordonnance et qui n'osent plus protester de peur que �a dure une heure de plus, les familles angoiss�es et �puis�es, on dirait que toute la lie et la tristesse de cette ville se sont donn� rendez vous l�, � cette heure, et les infirmi�res qui s'agitent au-dessus de toute cette m�l�e en essayant de montrer qu'elles ne sont pas d�bord�es, vers deux heures du matin donc, au milieu d'un d�but de r�ve o� je r�ve que mon bip sonne, mon bip sonne, justement, mais ce n'est pas dans mon r�ve, du fond duquel je mets un temps certain � m'apercevoir que ce n'est pas dans mon r�ve, je dis dans le r�ve, excusez moi on m'appelle, et je tente de me r�veiller pour sortir dur r�ve mais c'est dur, p�nible. Une fois r�veill�, le bip, le vrai, celui qui est sur la table de nuit continue de m'appeler comme un fanal plaintif. Je rappelle le standard pour dire que je suis r�veill� et la douce voix interstellaire de la standardiste m'apprend, � surprise, que je suis demand� par les urgences. On me les passe. La charmante voix �raill�e de l'aide soignante de service me fait savoir qu'une HDT m'attend, sans plus. Je reste inerte, allong� sur le dos, scotch� au grand lit double et mou de la chambre de garde comme un papillon. Au bout de quelques interminables secondes je fais un geste : je claque dans mes doigts et mes v�tements �pars, qui dormaient, eux, d'un sommeil sans r�ve d�collent du dossier d'un chaise ou du fond d'un fauteuil, prennent tout juste le temps de se d�chiffonner, et vol�tent vers moi, s'enfilant tout seul, avec une grande douceur, apr�s quoi je me vois sauter au ralenti dans mes chaussures qui se lacent elles-m�mes comme dans les dessins anim�s de Walt Disney. Des ailes ont pouss� � mes chaussures, car me voici planant dans les couloirs d�serts. Je fais juste tra�ner mes cl�s contre les radiateurs bleus d�guis�s en barri�res et �a fait triiiing avec de l'�cho, J'atterris juste devant la porte des urgences qui att�nue pour l'instant un brouhaha indistinct. La porte s'ouvre toute seule � deux battants par magie, et, soudain, simplement soutenu par le plancher ordinaire, je fais mon entr�e dans le monde en marchant. Le monde en question est celui que je d�crivais tout � l'heure : triste et glauque, la camera de mes yeux passe en revue, en un long travelling, les brancards et leurs charges souffrantes ou endormies, des t�tes hilares de pompiers qui viennent d'en dire une bien bonne, les cernes sous les yeux des soignants �puis�s, le regard vide du SDF qui ne bougera plus de l�, il n'ira pas plus loin, les radios sur le n�gatoscope, les armoires ouvertes, les scialytiques tremblotant, j'entends des bouts de phrases, des cris, il n'y a pas de musique d'accompagnement, personne ne se presse vraiment. Mon " client " est assis derri�re le comptoir devant l'aide soignante fig�e sur place le doigt au-dessus du clavier de son ordinateur et qui hoche la t�te. Il est plus vrai que nature. C'est un �norme malabar avec d'�normes tatouages sur chaque bras, il bougonne tout haut et l'aide soignante continue � hocher la t�te de peur. Elle semble soulag�e de me voir et ne me jette pas le dossier � la figure mais c'est tout comme. Son doigt tombe et enfonce enfin une touche. Je dis bonjour monsieur qu'est-ce qui vous arrive, et je l'entra�ne vers mon petit bureau sans fen�tre. Il me suis comme un gros Toutou. Il dit qu'il ne veut pas rester l�, qu'il veut retourner � Viry, il habite Viry, �a commence bien, voil� qu'il veut rentrer chez lui et les pompiers l'ont laiss� l� comme un paquet il n'y a m�me pas de famille, je r�pond qu'il doit rester � l'h�pital pour se soigner parce qu'il est en HDT, il me r�pond qu'il est tout � fait d'accord, mais qu'il veut retourner � Viry, je me sens bien seul tout � coup parce qu'il commence � s'�nerver parce que je ne comprends pas qu'il ne veut pas retourner chez lui, mais � Viry, � la clinique de l'Abbaye, l� o� il est soign� par le docteur Saclay, ah bon, je dis, je comprend, mais on ne peut pas vous y envoyer maintenant, � cette heure ci, il faut que vous restiez � l'h�pital, vous irez plus tard � Viry, je comprends bien, il r�pond, je vais rester � l'h�pital mais je pr�f�rerais �tre � Viry. Je suis un peu soulag� car il semble que nous ayons trouv� comme un terrain d'entente. Mais ce n'est pas si simple. Il dit qu'il n'en peut plus qu'il faut absolument qu'il retourne � Viry, j'essaie de ne plus le contrarier en faisant comme si c'�tait de la clinique de l'Abbaye qu'il parle mais je sais tr�s bien qu'il parle de chez lui aussi. Il me dit qu'il peut changer les couleurs, d'ailleurs il n'arr�te pas de changer les couleurs, bleu, vert, jaune, bleu et qu'il peut faire peter la terre enti�re, il n'en peut plus, il faut arr�ter de le pousser � bout, il est au bord de craquer. Il est habill� comme � la maison en petit short, Marcel, et tennis d�lac�es, il est pench� en avant sur sa chaise il se tord les mains, s'essuie le front et le visage de sa paume, bougonne et dit que, vraiment, vraiment oui, il en a marre. Je pense qu'il est temps de le calmer. Je lui demande comment il se soigne d'habitude, par les plantes et avec du jus de fruit, beaucoup de jus de fruit, il r�pond. Mais � mon regard un peu dubitatif il dit que des fois il ajoute un peu d'haldol, vous connaissez, mais pas souvent. Je le laisse un instant dans la salle d'attente et file chercher un verre d'haldol avec un tranxene en plus. Quand je reviens, il est � nouveau en train d'entreprendre l'aide soignante qui paralys�e de peur comme elle est ne peut toujours pas beaucoup l'aider et encore moins le soigner. Lui, il s'en fout �a fait toujours quelqu'un pour �ponger l'angoisse, tout en parlant il avale le contenu du verre que je lui tends et l'aide soignante lui dit ah �a c'est bien, nous sommes tous soulag�s. Il dit, bon maintenant c'est pas tout �a, je rentre � Viry, il est tard je vais me coucher, j'irai � Viry demain. Je lui dit non monsieur ce n'est pas possible, il me r�pond pourquoi pas possible, � cause des m�dicaments, je lui r�pond, mais justement je les ai pris vos foutus m�dicaments et le voil� qui se dirige vers la sortie d'un pas gaillard, pas question de se mettre en travers de sa route. L'aide soignante devient alors g�niale, elle appelle : Radouane ! et un grand black surgit, c'est un vigile, la s�curit�, il accompagne un peu le monsieur en parlant avec lui et lui souriant, je cours derri�re, on passe le sas, un autre vigile arrive � la rescousse mais le monsieur n'est pas m�chant : bien s�r qu'il va rester � l'h�pital, il ira � Viry dans deux ou trois jours, pas de probl�me puisque je vous le dis. Je le laisse en conversation avec ces deux psychoth�rapeutes et cours appeler les ambulances pour BD, ils vont arriver vite, qu'ils promettent, vite, je dis avant qu'il change d'avis et d�cide de passer sur le corps des gentils vigiles pour retourner � Viry.. Enfin voil�, un quart d'heure apr�s l'ambulance arrive, il monte dedans, s'allonge sur le brancard parce que l'haldol et le tranxene commencent � faire leur effet et il part pour BD, il ira � Viry apr�s. Je ne me souviens plus � quelle heure je suis retourn� dans ma chambrette mais je sais � quelle heure le bip a � nouveau bip�, sept heures moins le quart, pour m'annoncer que Corbeil transf�rait faute de lit un HO � Soisy. Je ne raconte pas la suite qui a peu d'int�r�t. J'ai quand m�me pass� la matin�e � Mouffetard, pris un super petit dej avec Equipe et journal du dimanche, � la Bourgogne, j'ai revu Tib�ri, mais sans Xavi�re cette fois, j'ai t�l�phon� � Nathan qui avait �t� la veille � un concert de Lisa Ekdhal au Parc Floral, c'�tait g�nial, il a m�me eu un autographe (il me l'a montr� cet apr�s midi, c'est adorable, il y a �crit : " For Nathan, Lisa Ekdhal ", et elle a dessin� un petit coeur, le tout au roller couleur or), j'ai fais mon march�, je suis all� apr�s d�jeuner (toujours � la Bourgogne) Place Maubert o� il y avait un march� aux livres anciens. Je suis rest� assez longtemps, j'ai fouill� dans les tas de livres ou dans les bacs des marchands. Je cherchai un livre de R�my de Gourmond, Lettre � l'Amazone, mais je ne l'ai pas trouv�. J'ai march� dans Paris, il faisait beau, j'�tais m�lancolique juste comme il faut pour une promenade comme celle l�. Rue de Bi�vre, il y a un petit square qui s'appelle le Jardin de la rue de Bi�vre, nich� entre trois immeubles du vieux Paris, avec du lierre et des bancs publics, j'y ai lu quelques lignes du Paul Val�ry que je venait d'acheter au bruit tout frais d'une petite fontaine. C'est un square secret, probablement : il n'y avait pas un chat, m�me pas d'amoureux. Puis, j'ai d�cid� de pousser en voiture jusqu'au passage Brady, dans le dixi�me, pas loin de la gare de l'Est pour acheter des �pices indiennes dont j'avais besoin. Pas la peine d'aller les chercher en Inde : ils ont exactement les m�mes ! La rue Saint Denis semblait en f�te. J'ai bien ralenti pour mater les superbes prostitu�es qui font partie du d�cor. Et je suis revenu chez moi � Gentilly, pas � Viry, comme mon client de cette nuit mais j'esp�re que j'irai aussi un jour, et j'ai trouv� le velours d�vor� dans ma boite � lettres qui m'attendais depuis deux jours.
Je me souviens d'Anne Franck et des vingt-huit ans de ma mère. J'ai cru un moment que c'était un faux souvenir, que les dates ne correspondaient pas. Mais en refaisant mes calculs, je me rends à l'évidence : je me souviens bien des vingt-huit ans de ma mère. J'avais cinq ans. C'est d'ailleurs un souvenir de tout petit garçon. Je parlerai un jour de l'extraordinaire capacité des souvenirs à "oublier" le temps : que je me souvienne de l'anniversaire des vingt-huit ans de ma mère ou de la chasse aux sauterelles avec mon grand-père ou de ma maîtresse de l'école communale, madame Massé, ou du jour du résultat du bac ou de l'internat ou de la première fois que j'ai fait l'amour, j'ai toujours le même âge. C'est un âge que je n'ai jamais eu et que je n'aurai jamais, un âge hybride. Il y a une contraction du temps et une contradiction : C'était il y a quarante-cinq ans et je le vis comme si c'était aujourd'hui, mais aujourd'hui, précisément au moment où je me souviens, j'ai l'âge que j'avais au moment où le souvenir se passe, il y a quarante-cinq ans. Au moment précis où je me souviens je suis à la fois moi-me-souvenant, maintenant, et celui que j'étais alors. Comme si le souvenir m'avait aspiré dans son temps propre. J'avais cinq ans. J'ai cinq ans. Je me souviens que nous étions chez une amie de ma mère, Fanny, la mère d'Agnès, une petite copine. Seules "les mères", comme nous disions alors, étaient présentes, et les enfants. Les pères étaient au travail. Il y avait peut-être Franklin et sa maman Monique et
Pour continuer avec Mongrandp�re, et je crois bien que je ne sois pas pr�s d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que �a a �t� l'homme pr�f�r� de toute la vie de ma m�re. Elle l'a m�me pr�f�r� � moi, c'est tout dire. Elle �tait sa fille unique et apr�s la mort impr�vue de ma grand-m�re en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouv� seul et ne s'est pas tr�s bien support� : il a failli sombrer un peu dans l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en mille neuf cent soixante-neuf � quatre-vingt-trois ans, c'�tait assez vieux, � l'�poque. J'�tais d�j� en deuxi�me ann�e de m�decine. Un peu avant sa mort, en dehors du fait qu'il �tait encore vivant, ce n'�tait plus tout � fait le m�me homme. Je veux dire : Mongrandp�re �tait devenu vieux et fragile. Ma m�re avait ajout� un tabouret � chaque palier de chacun des trois �tages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque jour de sa derni�re principale mission qui �tait de chercher le pain. �a nous faisait dr�le et pour ainsi dire triste de le voir diminu� comme �a, mon fr�re et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait �t� jeune, encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Am�rique, il s'�tait amus� avec des copains � tenir le pari de boire douze demis et de manger douze oeufs durs dans le temps o� les douze coups de midi avaient sonn� deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le croyions, qu'il l'avait fait. Mongrandp�re avait �t� une force de la nature. Je le revois encore, tout petit que j'�tais, � la campagne, en Alsace, remplir d'�normes seaux d'eau � la pompe � bras et les porter au bout des siens, un dans chaque main, comme �a, sans effort. Le soir, quand il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait toujours la bouche mouill�e, c'�tait un peu d�sagr�able mais pas trop, il nous disait : "Bonsoir, Hamel� !" (Prononcer avec le "h" tr�s aspir� comme dans Khaled). �a voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place favorite, c'�tait dans la cuisine �troite, derri�re la table en Formica. Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa chambre. Ma m�re, quand �a durait trop longtemps, ne le supportait pas : elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait d�faite, parce qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il voulait mourir. Mais comme au fond, il �tait tr�s gentil, il essayait la plupart du temps de ne pas inqui�ter trop. On le revoyait derri�re la table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adress� la parole. J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa pr�sence. Nous avons parl� de choses et d'autres. Il m'a interrog� sur mes �tudes, ce qu'il n'avait jamais fait. Je pensais m�me qu'il ne s'en �tait jamais aper�u que je faisais des �tudes. Et tout � coup, prenant peut-�tre conscience que j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme �a, il s'est mis � me poser plein de questions. Pourquoi le coeur bat-il ? Comment les m�dicaments soignent-ils ? Les microbes, � quoi ils ressemblent ? Etc. J'essayais de r�pondre le plus honn�tement possible, car les questions �taient vraiment difficiles. Je me souviens particuli�rement d'une d'entre elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle ne tombe pas sur nous. Ce n'�tait pas une question na�ve c'�tait un test pour savoir si les �tudes servaient vraiment � quelque chose. Alors, avec tout le respect dont j'ai �t� capable, j'ai essay� de lui faire comprendre, comme on le fait avec un enfant et �a me faisait presque pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il m'�coutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au ma�tre ignorant de Jacotot. Un ma�tre, Mongrandp�re. Quelques semaines apr�s, il �tait mort.