Je me souviens de Philippe Clevenot. Ce n'est pas un vrai "je me souviens" p�recien. Il manque probablement l'essentiel de ce qui fait un "je me souviens" p�recien : �tre � la fois intime et public, individuel et collectif, quasi anonyme et archi connu etc. Un "je me souviens" est une pi�ce de puzzle, il trace les contours, de l'ext�rieur, au sens propre du terme, de celui qui se souviens, et ces contours sont faits de fragments de m�moire collective. C'est ce qui constitue l'�motion de tout "je me souviens". Celui qui se souviens apparait lentement comme la photo dans le r�v�lateur, pi�ce de puzzle apr�s pi�ce de puzzle, en creux, vase entre deux visages. Philippe Clevenot ne fait pas partie de la m�moire collective au sens o� Perec l'entendait. Ce n'est ni "Du bo..du bon...Dubonnet" ni "l'ange blanc". Il fait partie de la m�moire d'un trop petit groupe de gens. Philippe Cl�venot est mort l'ann�e derni�re. Beaucoup trop jeune.C'est un article de Lib� qui me l'a brutalement rappel� ce matin. Philippe Cl�venot �tait l'un des plus grands com�diens de la grande aventure du th��tre des ann�es soixante-dix. Un ma�tre, un ma�tre absolu, tout comme Louis Jouvet qu'il a d'ailleurs incarn� dans une pi�ce magnifique sur le th��tre � l'int�rieur du th��tre. Je me souviens de Philippe Clevenot dans Alceste du Misanthrope mis en sc�ne par Jean Pierre Vincent. je me souviens de Philippe Cl�venot dans "les Camisards" de Ren� Allio. Je me souviens de Philippe Cl�venot � la Cartoucherie. Je me souviens qu'il a jou� avec G�rard Desarthes qui est devenu un petit peu plus connu que lui mais pas beaucoup plus ; Je me souviens qu'il a port� l'art de l'interpr�tation � des niveaux qui ne sont pas pr�ts d'�tre atteints � nouveau. Voici donc le texte, emprunt� � Lib�, que Philippe Cl�venot avait �crit sur le rituel du salut au th��tre : Quoi faire quand c'est fini ? La reconnaissance est dans l'instant. La t�te d'abord � inclin�e forc�ment avec le buste ou pas. Les mains ensuite � prendre celles du partenaire ou pas, puis les lever ou les serrer pr�s de soi. Enfin, comment arriver et comment partir de ce qu'il faut bien appeler une position incommode.
Dans le �venir saluer�, il y a cette descente vers la face, cette avanc�e vers les spectateurs, cet aller � la rencontre. Plus qu'un rituel, le signe d'une communaut�, cette mani�re de s'incliner, de s'encha�ner les uns aux autres, les unes aux autres en d'infinies variations, presque des gestes sacr�s. Etre et se mettre � la merci, demander, attendre quelconque merci, quelconque b�n�diction. Se mettre en lumi�res ; pleins feux qui nettoient tout : spectacle, personnages, intrigue, et la salle reste dans l'ombre. C'est un aveu involontaire. Les spectateurs peuvent � loisir d�tailler la personne civile des acteurs ; ceux-ci l'acceptant de bonne gr�ce mais sans jamais atteindre la fusion.
(...)
Comment les acteurs pourraient-ils, � l'instar d'Artaud, s'enfuir jusqu'� leur loge, emportant ainsi leur personnage, sans avoir pris le soin de s'en d�faire. Cette affaire pourrait se r�v�ler dangereuse � la longue. Il leur faut marquer l� la limite et la fin par les postures du salut. Le �venir saluer� comme palier pour redescendre parmi les mortels en une sorte de conciliabule, un temps immobile, de part et d'autre, un soulagement chaleureux. �Le risque fut grand dans cette embarcation.�
Ce qui me g�ne, c'est de comprendre que l'histoire s'arr�te. La r�alit� vient et devient majeure et primordiale. Le salut appartient au spectacle d'une mani�re sp�cifique car l'interpr�te est encore habit�. Prendre sur soi et faire semblant, c'est-�-dire jouer que le public n'a eu affaire qu'� un mime et qu'il y a l�, retour � la r�alit�.
C'est la reconnaissance d'une fin, d'une repr�sentation, l'artiste est comme le public, il se met � la disposition des saluts. Il sort du personnage, les lumi�res reviennent et il faut retravailler, �tre �gal avec le public. C'est un mensonge total car cela va trop vite. Jouer l'humilit�, humble, trop humble, pas assez humble ; comment saluer juste ? Certains acteurs n'y songent pas car ils sont trop contents d'avoir fini leur travail et ce n'est pas facile parfois. On n'applaudit pas le personnage mais la personne, et le probl�me c'est que la personne est encore dans le personnage. C'est un beau rituel mais difficile � faire car il y a cassure. Au salut je ne pense � rien, je pense � saluer parce qu'il le faut, parce qu'il faut dire, effectivement, c'est moi qui suis en train de saluer.
Il m'a fallu plusieurs dizaines de repr�sentations pour me convaincre de venir saluer apr�s la r�put�e conf�rence d'Antonin Artaud ; quand de nombreux t�moins s'accordent � dire qu'il s'interrompit au beau milieu d'une phrase et s'enfuit. J'ai compris que je punissais les spectateurs d'avoir regard�, cela me faisait r�ver, tellement ils �taient dans le d�sarroi. Cela faisait partie du spectacle. Mais on ne peut pas punir les gens qui ont pay�, qui aiment le th��tre et qui aiment Artaud. D�s qu'il y a repr�sentation, il y a obligation de saluer. Je suis content qu'on applaudisse, le fait de saluer c'est diff�rent, � chaque fois il faut inventer. (...)
Ouf est le dernier mot d'Arnolphe dans l'Ecole des femmes. Ce mot termine son histoire et la continue.
Le salut c'est encore du jeu, de la repr�sentation, m�me les mains n'ont pas la m�me chaleur. Je salue en tant qu'interpr�te, en tant qu'ayant donn� quelque chose. On ne peut pas faire semblant d'�tre reconnu alors qu'on n'a jamais �t� m�connu, justement on est connu sans arr�t ; donc il faut saluer : c'est une sottise et une chose tr�s belle, cette reconnaissance. On est � nouveau comme tout le monde. On est content d'avoir fait ce que l'on voulait faire mais on ne finit pas.
Les spectateurs qui se l�vent, qui crient bravo, disent merci. Les acteurs qui saluent, disent merci. Merci car vous avez pay�, merci car vous avez appr�ci�, merci car vous �tes rest�s. Le moment interm�diaire se situe avant et apr�s les saluts. Avant, on est dans le vide complet, nulle part, on veut �tre �reconnu�, et on ne sait pas si on le sera. C'est le vide de combien il faut faire d'appels pour inciter les spectateurs � applaudir mais ce n'est pas une question de satisfaction. Entretenir, �tre d�sir�, les rappels sont un jeu.
Apr�s, quand on rentre dans sa loge, il n'y a plus rien, m�me pas �a. Ce qui est �trange, c'est comment on est d�pouill� de soi, comment on est � nouveau dans la rue, dans la r�alit�, sans costume.
Le salut est devenu existant, comme une b�n�diction ; quand le spectacle est termin�. Quand les spectateurs s'en vont, � ce moment-l�, c'est bien fini, on peut sortir. L'acteur est venu saluer pour m�moire.




L'autre version de cette pièce dont je me souviens est jouée au théâtre de la cité universitaire, à la fin des années soixante-dix par une jeune troupe pleine d'enthousiasme dont j'ai oublié le nom. Je me souviens des deux praticables pour simple décor et d'un personnage qui portait un mouchoir noué aux quatre coins sur la tête pour figurer la chaleur du jour, dont il est question dans le texte. Je me souviens aussi, bien entendu, de la version de Roméo et Juliette du même Zefirelli, c'était la première fois qu'on utilisait des acteurs qui avaient l'âge du rôle, des ados, c'est devenu banal, mais à l'époque c'était une vraie révolution. Et puis, la scène du balcon finissait vraiment au lit et Mercutio était un voyou chef de bande si tragique. Je me souviens de la version de "Comme il vous Plaira" de Beno Besson, prestigieux élève de Bertold Brecht lui-même, dans la cour du palais des papes à Avignon, avec pour décor un énorme matelas de couleur verte où s'enfonçaient les acteurs et qui figurait la forêt impénétrable et ces incroyables manches à air rouge vif qui les déversaient littéralement comme d'un toboggan à leur entrée en scène. Rien de gratuit dans tout ça, du plaisir pur, exactement comme Shakespeare voulait en donner et puis cet incroyable Fou, un des Fous les plus réussis de Shakespeare, désopilant avec sa voix de crécelle pleurnicharde. Je me souviens aussi de Troïlus et Cressida au théâtre de la cité universitaire, sur une scène en rond qui ressemblait à un ring de boxe, mis en scène par Stuart Seid qui devait vraiment être très jeune à l'époque puisqu'il doit avoir à peu près mon âge, il y avait un duel avec Achille me semble-t-il où je revois une énorme massue de carton-pâte, je me souviens de la beauté sauvage de l'actrice anglaise qui jouait Cressida en français. Je me souviens de Timon d'Athènes mis en scène par Peter Brook dans le décor intemporel et universel du délabrement du théâtre des bouffes du Nord avec François Martouret dans le rôle-titre, comme on dit, et d'infimes accessoires pour figurer les richesses terrestres. Je me souviens du Macbeth de Kurosawa qui s'appelait le Château de l'Araignée au cinéma et de la forêt qui avance vraiment, les grands sapins qui se mettent en marche, des flèches qui traversent le cou du traître enfin vaincu, et de celui d'Orson Welles, mais plus très bien. J'ai vu une version complètement idiote d'Hamlet par Daniel Mesguish, très mode genre Shakespeare postmoderne déconstruit avec des citations rajoutées de Godard (le pauvre) et Roland Barthes. Pour ce qui est de la version de Lawrence Oliver, au cinéma, je la tiens pour très bonne malgré son académisme. L'Antoine et Cléopâtre de Roger Planchon au théâtre des Amandiers à Nanterre reste un grand choc avec la virtuosité inouïe de la mise en scène (On est transporté à l'époque du cinéma muet dans un studio d'Hollywood genre " fils du Cheikh", mais c'est au tournage de la pièce de Shakespeare qu'on assiste et ça colle parfaitement au thème de la pièce) et la beauté pure de l'histoire d'amour contée.
Deux versions du Songe d'une Nuit d'Eté : la sensualité de celle du théâtre du Soleil, dans le début des années soixante-dix avec des acteurs presque nus et baba cool, se poursuivant sur un gigantesque tapis de peau de bête au cirque d'hiver. La cruauté de celle de Lucian Pentillé aux Amandiers à Nanterre, dans la neige, qui se termine par la mise à mort des acteurs paysans comme dans le théâtre antique romain où l'on tuait vraiment les acteurs quand le personnage devait mourir. Un extraordinaire moment de théâtre, complètement envoûtant : les pièces historiques (Henri V, les deux parties d'Henri VI, et Richard III) à la suite, au théâtre de Créteil, spectacle de neuf heures et trois entractes, mis en scène par Denis LLorca avec la même troupe aux acteurs interprétant plusieurs rôles (donât Jean Claude Drouot, Thierry la Fronde colossal) dans un décor unique fait surtout d'une plage de sable doré. On pouvait s'y rendre compte de l'incroyable unité du texte de Shakespeare tout au long du cycle, et notamment le jeu sur les saisons et l'éternel retour, mais aussi la lente ascension au pouvoir de Gloucester, futur Richard III qui traverse plusieurs pièces. A la fin du spectacle, à la fin des neuf heures, à moitié endormi, comme dans un rêve, rassasié de thétre, alors que l'aube se lève réellement sur le lac de Créteil, et que les acteurs, épuisés, ne touchent littéralement plus le sol, transfigurés par la grâce, on quitte le théâtre comme on sort d'une église où on a assisté un office en secret. Je crois bien que j'étais en première année de médecine quand j'ai assisté à la version de Richard II de Patrice Chéreau qui était encore un adolescent. Il y avait l'inoubliable Daniel Emilfolk dans le role de Bolinbroke, et Chéreau lui-même, d'une terrible beauté dans le rôle de Richard. Les grands personnages de la pièce circulaient allongés sur des lits portés par des valets, dialoguaient de lits à lits, étaient transportés par des machines de bois et de cordes à travers le décor de poulies et de machicoulis, personne ne touchait jamais terre, les corps du roi et de la reine faisaient un pont au-dessus du sol lors de la scène d'adieu et seul Richard, point de convergence de toute la pièce, vaincu se tordait sur le sable de sa prison comme un ange déchu. Beaucoup plus tard les Shakespeare de Miouchkine ont occupé deux ans le théâtre de la Cartoucherie. 
J'ai vu un Richard II d'une extreme beauté formelle inspirée de toutes les formes du théâtre japonais, Nô et Kabuki. La nuit des rois était inspirée du théâtre balinais et indien. Il y a peu de choses aussi belles et abouties. Je me souviens d'une " Tempête" d'Alfredo Arias et du théâtre TSE, avec Facundo Bo dans le rôle de Prospero et de Marilu Marini dans celui d'Ariel, Caliban était épatant. Je me souviens d'un autre Richard III, donné seul, celui-là, au théâtre de la ville par Georges Lavaudant, dans une mise en scène époustouflante qui ne faisait pas la part belle aux acteurs. Je ne pourrai jamais oublier le Falstaff d'Orson Welles qui est une adaptation magistrale de la deuxième partie d'Henri IV. Mais le spectacle le plus achevé, le plus intelligent reste une version qui n'appartient pas complètement à Shakespeare : c'est le "Lear" d'Edward Bond mis en scène à L'Odéon par Chéreau vers les années quatre-vingt. Il y avait un voile qui tombait devant le tableau finissant comme un cri déchire un rêve ou comme le sang voile soudain le regard du mourant. La scène de torture, quand on arrache les yeux de Lear était insoutenable et pas du tout grand-guignolesque comme elle est si souvent. Il y encore le merveilleux "beaucoup de bruit pour rien" de Kenneth Branagh au cinéma dans les villas de Palladio et le paysage toscan, l'Henri V du même Branagh, plein de fougue juvénile, je me souviens d'un "Mesure pour Mesure" épatant de Peter Brook avec ce fabuleux acteur anglais (Bruce Myers) dans le rôle du Duc, et d'un Marchand de Venise, avec Daniel Sorano au théâtre Sarah Bernard, c'était encore dans les années soixante, d'un très mauvais "Peines d'amour perdues" du théâtre du Campagnol, au théâtre de Corbeil, il y a trois ou quatre ans, mal joué, au décor laid, tout juste sauvé à la fin par un très joli choeur chanté dont la musique n'était évidemment pas de Shakespeare, d'un prétentieux "Othello" de Mathias Langer avec Tcheki Kario dans Iago et je ne sais plus quelle Béatrice Dalle dans Desdémone ( à moins que ce ne fut une autre actrice à la mode) au théâtre d'Aubervilliers, politiquement correct et rien d'autre, et bien sûr de la version épatante de Richard III par la troupe du Lycée de Savigny avec Malik Rumeau dans le rôle du roi mourant et un très bon jeune Richard, J'y ai retrouvé Thierry Bosc après le spectacle, devenu professeur de théâtre et que j'avais connu au temps de l'Aquarium et qui avait été un ex de Florence Daudy. Et pourquoi j'ai pensé à Shakespeare, je ne sais toujours pas. 




Les "matzs". Chez nous, on disait "les matzs" et non les "matzots" comme il aurait fallu. On disait aussi "des" matzs et non "du" matz, ni "de la" matzah. Pain azyme �miett� dans une tasse de caf� au lait, le matin, avant de partir � l'�cole. Pas tous les jours. Surtout les jours autour de Pessah (les autres matins de l'ann�e nous trempions plus banalement tartines et biscottes). Mais pas uniquement autour de Pessah. Notre m�re, certains dimanches soirs, par exemple, apr�s une apr�s-midi pass�e "aux jonquilles" dans la for�t de S�nart, disait que, ce soir-l�, elle ne ferait pas le d�ner, elle profiterait de la journ�e de repos jusqu'au bout, elle se conterait bien d'une tasse de caf� au lait avec des "matzs". Nous n'avions, nous les enfants, pas droit au caf� au lait le soir. Cela n'aurait d'ailleurs pas �t� consid�r� comme assez nourrissant, surtout apr�s avoir pris l'air : elle envoyait notre p�re, mais souvent c'est nous qui demandions ce d�ner de f�te, chercher du Picklefleish, du gehacte lieber, du galeh, toutes sortes de plats caschers froids, des p�tisseries, des tranches de Strudel au pavot, rue des Rosiers, chez Goldemberg ou chez Finkieljahn. C'�tait comme ��, quand on voulait rompre la monotonie des jours, se laisser aller un peu, tra�nasser, se faire une petite douceur, cela n'avait rien � voir avec Pessah : On se faisait un caf� au lait avec les matzs et on allait chercher des plats de chez Goldemberg, c'�tait comme la r�surgence d'une source qui coulait sous le sol, pas tr�s profond, sans aucune r�f�rence � un quelconque rituel. Mais les autres dimanches, et, m�me quasiment tous les autres soirs de la semaine, �'�tait jambon nouilles ou m�me c�te de porc charcuti�re et pas seulement steak frites ou navarin d'agneau, et le fromage suivait le plat de r�sistance dans la m�me assiette, au m�pris de toute prescription (je me souviens n�anmoins de cette phrase terrible de notre m�re qui expliquait d�finitivement les complications du rituel de la double vaisselle - fleishig et melshig : "On ne mange pas l'agneau dans le lait de sa m�re", je voyais alors un agneau mort noy� dans le sang de sa pauvre maman, saign�e � blanc, bien entendu, dont la d�pouille gisait � l'�cart). Nos parents n'�taient pas pratiquants. Manger casher, � la maison, �tait seulement un plaisir, en principe. Un plaisir dont nos parents estimaient qu'ils n'avaient pas � se priver. Du moins notre p�re. Pour notre m�re, �lev�e religieusement et croyante, c'�tait moins simple qu'elle voulait bien le dire. Pessah, � cause des matzs, �tait la seule f�te juive dont nous avions entendu parler � cette �poque. Le C�der, nous ne l'avons jamais c�l�br�. Notre marxiste de p�re en aurait �t� bien incapable (mais il se souvient de son propre p�re, d�j� communiste, ou plut�t membre du Bund, en Pologne, qui se souvenait du sien qui le c�l�brait). C'�tait les ann�es soixante. Il n'y avait pas encore d'�piciers arabes partout, sauf � Barbes, et si certains commen�aient � remplacer les Auvergnats, ils n'osaient pas tellement ouvrir le dimanche. Le dimanche, rue des Rosiers, c'�tait ouvert. Je parlerai plus tard de la charcuterie casher, peut-�tre, mais l�, juste maintenant, je ne veux pas oublier de dire que jusque dans les ann�es quatre-vingts, notre m�re, alsacienne, n'a fait la choucroute qu'� la juive, c'est-�-dire aux viandes cashers, et que c'�tait d�licieux, alors je le dis tout de suite. Pour en revenir aux matzs, je pourrais d�crire pr�cis�ment l'�miettement du pain azyme dans la tasse de caf�. D'ailleurs, j'ai longuement r�fl�chi : je vais le faire. Ce sont ces caf�s au lait-l� (ni trop forts ni trop blancs), ces miettes-l�, ces brisures-l�, ces morceaux, ces bouts de Mazots Rosinski-l�, fabriqu�es sous le contr�le du grand rabbinat et tout, fragiles et fines galettes gondol�es, rectangulaires et empil�es comme les pages d'un livre, qui pourraient, peut-�tre, par la bande, pour ainsi dire, faire que je passe pour juif � mes propres yeux. Je ne peux pas oublier ces gestes d�risoires d'�mietter consciencieusement, ou, au contraire, distraitement, du pain azyme dans mon caf� au lait, certains matins de fin d'hiver, avant de partir � l'�cole. Il ne s'agit pas de madeleine tremp�e dans du th� mais de matzs dans du caf� au lait, entendons-nous bien. Les tasses sont grandes, en fa�ence faux Gien blanc-cass�, un peu ventrues. Les petites cuill�res ne sont pas de grandes cuill�res � caf�, mais de petites cuill�res � dessert. Il y a parmi elles, rang�es dans un tiroir de la cuisine, celle-l� m�me dont se servait notre m�re quand elle-m�me �tait petite, avant la guerre, en argent, avec le poin�on, toute fine et toute l�g�re, un peu pointue au bout, us�e d'avoir tant servi. On peut penser qu'elle a fait l'exode de quarante, au milieu des baluchons et des piqu�s des Stukas, qu'elle est pass�e par Tassin la demi-Lune et qu'elle a connu l'occupation de la zone libre. C'est une petite cuill�re qui a droit � un certain respect et dont on a plaisir � se servir pour remuer le caf� au lait. Bien qu'elle appartienne � notre m�re, chacun s'en sert indistinctement quand il tombe dessus dans le tiroir. Mais, le dimanche soir, notre m�re aime bien se servir de sa cuill�re. En tapant ces lignes, un souvenir enfoui depuis pr�s de cinquante ans, qui a trait au caf� au lait, comme on va le voir, surgit "tout arm�" de ma m�moire : je revois notre p�re, en Marcel, mont� sur le tabouret de bois sombre � tiroir o� nous rangions le cirage et les chiffons � chaussures, fixer un
appareil m�nager au mur jaune de la cuisine (qui est encore, � l'�poque, une cuisine-salle de bain, au sens propre du terme, si j'ose dire, puisque qu'elle n'est qu'une seule et m�me pi�ce et que la baignoire jouxte la cuisini�re (souvenir dans le souvenir : la lessiveuse pos�e sur la cuisini�re exhale un bonne odeur de linge et le visage de notre m�re �merge � peine de la brume qui envahit toute la pi�ce pendant que mon fr�re et moi barbotons dans notre bain, au retour du jardin ; la vapeur se condense en d�goulinant sur les murs et les vitres de la fen�tre)) C'�tait un de ces moulins � caf� muraux � r�servoir de verre cannel� et manivelle qu'on ne voit plus que dans les brocantes, de nos jours. Image rare de notre p�re en bricoleur : il pr�f�rait faire confiance aux professionnels, comme il disait. D'ailleurs, jusqu'au moment o� il a fallu que je le fasse moi m�me, j'ai toujours cru que changer une ampoule au plafond �tait une v�ritable aventure ou, qu'au moins, cela demandait de solides comp�tences, surtout � cause du courant (changer les "plombs", qui �taient en plomb, �videmment, aussi). Les premiers morceaux de matzs flottaient � la surface, on pouvait en faire de tout petits radeaux, les faire naviguer et les ramasser � la cuill�re avant qu'ils soient compl�tement imbib�s. Puis, les morceaux s'ajoutant aux morceaux, ils commen�aient � tomber au fond de la tasse, faisant, selon le principe d'Archim�de, monter le niveau du caf� au lait jusqu'� le faire d�border. Un de nos jeux, si on peut employer ce mot, tant le geste �tait machinal, �tait de tenter d'�mietter une demi-galette de pain azyme (les galettes rectangulaires �taient facilement divisibles en deux suivant une ligne pointill�e par le fabricant, comme dans les d�coupages) dans la tasse sans faire d�border le caf�. C'�tait faisable : les derniers morceaux restaient pos�s au sec au-dessus des autres qu'ils �crasaient de leur poids et faisaient plonger plus profond. Restait � tasser doucement avec le dos de la cuill�re pour mouiller tout le pain azyme. Le r�sultat, outre qu'il �tait satisfaisant pour l'esprit, �tait d�licieux. Il y avait plusieurs couches de consistance diff�rentes et graduelles, du plus imbib�, du plus mou, presque de la cr�me, au fond, au plus croustillant, au plus croquant, � la surface. Le caf� au lait prenait un go�t de g�teau et les matzs celui de petits beurres. En jouant de la cuill�re, on pouvait ramener des morceaux de diff�rentes profondeurs, donc de diff�rentes consistances. Une autre technique consistait � ne pas saturer le caf� au lait en morceaux de matzs, mais de les laisser tremper plus ou moins longtemps jusqu'� la consistance d�sir�e, puis de les manger un par uns, en �vitant le plus possible de boire le caf�. Quand il n'y en avait plus, et que ne flottaient plus alors que de toutes petites miettes � la surface du liquide, on ajoutait alors au caf� au lait une nouvelle s�rie de morceaux de matzs qu'on mangeait � nouveau, et ainsi de suite, toujours sans boire le caf�. Mais, comme il avait imbib� les morceaux qu'on avait mang�s, le niveau du liquide baissait quand m�me dans la tasse. Ainsi, nous parvenions � vider la tasse de caf� sans boire, seulement en mangeant les mazs, les derni�res cuill�r�es ramenant une exquise cr�me au caf�.
J'ai re�u un mail de Francis Grossmann. Pour ceux qui ne le savent pas (les Maltais, les Finnois, les Ouzbeks, les Malayalis, les Eskimos, entre autres), Francis Grossmann, c'est mon nom. J'ai bien re�u un mail de Francis Grossmann, mais je ne me l'�tais pas envoy� moi-m�me. Si vous lisez cette histoire jusqu'au bout, vous allez comprendre, enfin, pas s�r, parce que c'est peut-�tre une histoire de fant�mes. Donc, comme tous les soirs, j'ai consult� ma boite de r�ception Outlook. Je suis abonn� � une liste de diffusion g�r�e par de sympathiques olibrius, une quinzaine de po�tes oulipiens. Cela reste tr�s artisanal et confidentiel. Ils s'�changent leurs trouvailles et leurs d�fis. C'est p�tillant, divertissant, bon enfant et �a donne plein d'id�es. Bien �videmment, je n'interviens jamais. Je me contente de lire. C'est ce qui est bien, avec les listes de diffusion, c'est que vous �tes l�, tapis dans votre coin, invisibles et silencieux, et vous interceptez tout plein de conversations sans �tre oblig� d'y participer, un peu comme les fant�mes de Kafka : "Ecrire c'est se mettre nus devant les fant�mes, ils attendent ce moment avidement. Les baisers �crits n'arrivent pas � destination, les fant�mes les boivent en route. C'est gr�ce � cette copieuse nourriture qu'ils se multiplient si fabuleusement. L'humanit� le sent et lutte contre le p�ril, elle a cherch� � �liminer le plus qu'elle le pouvait le fantomatique entre les hommes. L'adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; apr�s la poste, il a invent� le t�l�graphe, le t�l�phone, la t�l�graphie sans fil, mais nous, nous p�rirons" dit-il dans une sublime lettre � Mil�na. Kafka avait pressenti internet. Je ne suis qu'un fant�me, et je me plais � penser qu'il y en a d'autres, eux aussi invisibles, qui n'interviennent jamais, comme moi, et que nous sommes l�, pourtant � regarder passer les messages et nous en repa�tre. Enfin, tout �a pour dire que je re�ois des messages tous les jours ; heureusement que je ne compte pas que sur mes amis et connaissances. Il y a aussi des mails professionnels et des pubs. Bref, ce soir l�, je "consultais" mon courrier, comme on dit. j'avais une douzaine de messages. J'ai l'habitude de remonter la liste en commen�ant par le bas. Comme vous savez, les messages pas encore lus s'inscrivent en gras. Souvent je clique sans regarder l'auteur du message, � gauche. La plupart du temps je les parcours rapidement, �value leur int�r�t en deux ou trois secondes. Je n'en lis enti�rement qu'un sur deux ou trois, en moyenne; apr�s, je clique sur la croix rouge de la barre des t�ches de Outlook pour effacer le message ou, plus rarement, je double-clique pour le d�placer vers un dossier sp�cial (comme celui r�serv� aux �pisodes du feuilleton de Martin Winckler, "Ange", par exemple). Je me livrais machinalement � cet exercice quand soudain apparut ceci sur l'�cran (ne lisez pas tout ou alors seulement en diagonale, si vous voulez avoir une id�e) :
Et c'�tait sign� Francis Grossmann. Je relus la signature : pas de doute, Francis Grossmann, avec deux "n" et tout. C'�tait une sorte de charabia. Cela ressemblait � des notes de travail, celles d'un linguiste ou d'un grammairien, apparemment. Un c�t� inachev�, pas vraiment fait pour �tre publi�, ni m�me diffus�. C'�tait adress� � un certain Beno�t Haber. Et cela m'�tait parvenu, � moi, Francis Grossmann. En dehors du fait que je me demandais pourquoi, et comment, moi, Francis Grossmann, qui n'�tais pas Beno�t Haber, j'avais re�u ce message de Francis Grossmann, il fallait que je me rende � l'�vidence : il y avait un autre Francis Grossmann. Je lan�ai une recherche Google : il y avait bien un Francis Grossmann enseignant � l'universit� de Grenoble et qui �tait responsable d'un nombre respectable de publications scientifiques. Il utilisait aussi internet. Rien de bien inqui�tant, � priori, mais un tantinet d�sagr�able tout de m�me. Cette id�e d'un autre type qui s'appelait exactement comme moi et qui n'�tait pourtant pas moi, me tarabustait. Voil� que j'�tais pris d'un l�ger vertige, comment dirais-je, identitaire ? Je ne sais pas pourquoi, le seul fait qu'il puisse envoyer des messages sur Internet me mettait mal � l'aise, pas seulement � cause du grand nombre de publications, mais aussi � cause. A cause, point. J'�tais jaloux. J'aurais pr�f�r� ne pas savoir. J'aurais voulu continuer de croire que j'�tais le seul. Il y a pas mal de temps j'avais fait une recherche minitel sur les Grossman avec un "n" et les Grossmann avec deux "n" : les Grossmann sont nettement moins nombreux que les Grossman (avec un seul "n"), comme on pouvait s'y attendre, parce que, par exemple, on ne r�siste pas � l'�rosion. Ils sont tout de m�me quelques milliers. D'origine allemande - " homme grand" et non pas "gros homme" comme le r�p�taient stupidement mes petits copains, � l'�cole -, Grossmann (ou Grossman) est un nom tr�s r�pandu, particuli�rement dans l'Est de la France. Il y a par exemple un Robert Grossmann de mon �ge assez connu, qui avait, en son temps, dans les ann�es soixante-dix, fond� ou dirig�, je ne sais plus tr�s bien, les jeunesses gaullistes de France � j'avais honte. Il est d�sormais Maire de Strasbourg ou presque. Robert n'est que mon troisi�me pr�nom (le deuxi�me est Gustave, j'en suis tr�s fier). Il y a aussi, pendant que j'y suis, et qui ne portent aucun de mes pr�noms, Steve Grossman, saxophoniste noir, du temps de Coltrane et Dolphy, qui avait chang� son nom � l'�poque des "blacks muslims" et qui l'a repris depuis, David Grossmann, �crivain isra�lien ("colombe", heureusement) et surtout Vassili Grossman, l'inoubliable auteur de "Vie et Destin", LE roman du stalinisme. Mais, Francis Grossmann, avec deux "n", inconnu jusque l�, m�me nom, m�me pr�nom, tout de m�me, �a me faisait quelque chose. Passe encore qu'il exist�t un autre Francis Grossmann, mais, comme je le disais, je n'arrivais pas � comprendre par quelles voies digitales, num�riques, �lectroniques, certes, mais n�anmoins obscures, ce message, qui ne m'�tait pas adress�, et que je n'avais pas �crit, ��, j'en �tais s�r, avait pu parvenir � mon adresse email. Je me perdais en conjectures. Je commen�ai d'abord par soup�onner mon "FAI", je veux dire mon "fournisseur d'acc�s Internet", Wanadoo, en l'occurrence. Il s'�tait produit une sorte de bug. Un tout petit bug, un grain de sable. Les robots dissimul�s derri�re le d�cor, la machinerie qui nous faisait croire que le monde entier se d�versait sans effort et en douceur jusqu'� nos tables de travail, la "Matrice" qui organisait le "Truman Show" de nos vies �lectroniques, avaient eu une sorte de rat�. Un rat �tait sorti du labyrinthe et s'�tait perdu. Aucun autre des centaines de millions de rats pris au m�me moment sans le savoir dans la m�me toile ne s'en �tait aper�u, non plus que la "Matrice", d'ailleurs : �v�nement trop infime, sans cons�quence. �a devait pouvoir se produire, allez, une fois par si�cle. C'�tait tomb� sur moi et mon homonyme. La "Matrice" n'avait rien � craindre : je ne voyais pas comment, nous, les Francis Grossmann, � nous tout seuls, aurions pu d�chirer la toile, nous r�volter et tenter de passer derri�re le d�cor. Piste trop parano�aque. Il ne me restait plus que les fant�mes de Kafka. Mais cette explication ne me satisfaisait pas, m�me si j'en appr�ciais le caract�re hautement po�tique. Pas que je n'�tais pas s�r qu'ils existassent, j'en �tais certain. Mais je croyais, que, comme moi, ils �taient parfaitement passifs : ils se contentaient de siroter les baisers et autres mots d'amours qui passaient par millions � leur port�e, sans m�me se d�placer, sans m�me envoyer le fameux coup de langue du cam�l�on : la linguistique ne les int�ressait pas. J'en �tais l� de mes �lucubrations, quand je m'aper�us que le bug provenait peut-�tre du fait que, non seulement il existait un autre moi-m�me sur le net et qui n'�tait pas moi, comme je l'ai expliqu�, mais, qu'en plus, nous avions la m�me adresse sur Wanadoo, ce qui multipliait par quelques dizaines, encore, les improbabilit�s.
Le bug r�sidait alors en ceci : l'un de nous deux, par le plus grand des hasards, avait choisi exactement le m�me login que l'autre, et Wanadoo avait commis l'erreur inexcusable de l'accepter. Je m'empressai de consid�rer que cette hypoth�se �tait rationnelle, et m�me v�rifiable. Je m'empressais aussi, en toute mauvaise foi, de consid�rer que, en ce cas, j'avais la priorit�, que j'avais �t� le premier � choisir l'adresse en question (se reporter � "M'ECRIRE" sur la colonne de droite). Il suffisait alors de r�pondre au mail intrusif. il n'y avait plus qu'� cliquer sur la commande "r�pondre �" et envoyer un message de protestation. Je choisis le ton d'une col�re feinte, assez disproportionn�e pour ne pas passer pour un vrai parano mais pour un humoriste � froid, et, j'envoyais le message suivant avec l'id�e que le bug de la"Matrice" ne se r�p�terait probablement pas deux fois, mais qu'on ne perdait rien � essayer :