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08 juin 2007

J'ai installé la nouvelle petite merveille du web, "hyperwords", sur mon navigateur comme me l'a soufflé "transnet" et je me suis immédiatement mis à faire joujou. On surligne un bout de texte, un mot, une phrase, un paragraphe et hop ! on fait ce qu'on veut avec en un tour de souris. On peut l'emailer en moins de temps qu'il faut pour le dire, le chercher sur Google ou Wikipedia en trois coups de cuillère à pot, le faire apparaitre sur une carte comme par enchantement (essayer avec le "129 boulevard Saint michel" du dernier "Vieux Lieux Pieux" (nobody's perfect)) et un tas de choses tout aussi magique et vertigineux. Mais les fantômes du temple veillent à peine masqués, prêts à tout intercepter. Tout se paye. A part ça, il y a un petit outil de traduction automatique et immédiate en quinze langues qui ravira vos polyglotismes les plus secrets. J'adore les robots traducteurs. Ils font des progrès tous les jours, mais ils restent délicieusement idiots. On ne rendra jamais assez grâce aux robots traducteurs automatiques idiots qui n'imaginent jamais eux même leur incroyable potentiel poétique. J'ai immédiatement soumis le haïku de bain N° 49 (voir un peu plus bas) à l'épreuve. Voici ce que cela donne, d'abord en espagnol :

Hundir en el aqua caliente
No dissuelve la préoccupacion
que se me clava al corpo

On dirait du Gongora, non ? En allemand cela donne ceci :

Ins heisse Wasser tauchen
löst nicht die Sorge auf
die meir auf den Körper klebt

du Goethe, rien moins. Et en italien, en portugais, en hollandais, en anglais :

Immergere nell'acqua calda
Non scioglie la préccupazione
Che me attacha al corpo

Mergulhar na aqua quente
não dissolve a preoccupação
Que cola-me ao corpo

In het warme water duiken
outbindt de zorg niet
die me aan het lichaaen plakt

dive in hot water
not dissolve the concern
that sticks me to the body

qui immédiatement retraduit en français donne l'énigmatique :

Plonger dans l'eau chaude
Pas dissout l'inquiétude
Qui m'enfonce au corps

Nous faisant préssentir que la poésie n'est pas un "corps" commutatif pour la traduction automatique (entrez "corps" dans "hyperwords" si vous êtes nuls en math) quoique, retraduit de l'espagnol cela donne le bien meilleur :

Descendre dans l'eau chaude
Ne dissout pas la préoccupation
Qu'on me cloue au corps

Qui retraduit en espagnol puis retraduit en français finit par donner :

Diminué dans l'eau chaude
Il ne dissout pas la préoccupation
Moi qui cloue au corps

Etc.etc., à l'infini, jusqu'à la jargonophasie terminale :

Rétréci en l'eau qui il chaleur
Pas il préoccupation il dissout
A le corps non cloué

Amen.

04 juin 2007

Enfin sur Ciscoblog : intégrale des haïkus de bain, dernière mise à jour. Voir en LCD

03 juin 2007

Vieux lieux pieux (...) , 12

Le 129 boulevard Saint Michel, qui fait suite au 127, est, lui aussi, un immeuble de rapport banal. C'est là, au premier étage qu'habitait notre copine Chantal, dont la maman tenait la boutique du rez de chaussée. Cette boutique est maintenant une boutique de Pizzas à emporter. Une "Pizza Hut". Il n'y a pas de table, on n'y mange pas. On peut acheter les pizzas à un comptoir et les emporter chez soi. Mais surtout, c'est la base d'où partent, sur leur mob Peugeot toute rouge, les livreurs pressés d'imiter le héros du film "Taxi" et de livrer en onze minutes chrono la boite de carton contenant la Pizza commandée par téléphone dans les trois kilomètres à la ronde. La boutique est toute rouge, pas très propre, comme les mobs fatiguées qui traînent, par deux ou trois, sur le trottoir. Une enseigne portant un téléphone stylisé (un Logo) annonce la boutique de loin le soir. Des affiches jaunes et vertes barrent les vitrines, en biais. "Même le week End ! 1 pizza achetée = 1 pizza offerte". Dans le temps, (j'aime assez cette expression; je suis d'accord avec le commentaire d'Alain Rey : "ellipse de dans le temps passé (1770, d'Alembert). L'ellipse de passé engendre une autre image, celle de l'enfoncement dans la dimension temporelle"), dans le temps, donc, La boutique avait été une boutique de "cadeaux", qui s'appelait "Home Confort" (je me souviens des brain stormings, vers la fin des années soixante, qui avaient agité la famille et le voisinage au moment où, Yvonne, la maman de Chantal, ayant pris la décision de faire de sa boutique de "marchand de couleurs" une boutique moderne, il avait fallu donner un nom au nouveau magasin). C'était le temps où les "Gadgets" devenaient à la mode, et où, surtout, on les tenait encore dans un certain respect, qu'il ne faut pas oublier, dans leur inutilité même, leur luxe véritable, comme témoins d'une société de consommation ludique qui prenait son essor. La décadence des "Gadgets" date seulement des années soixante-dix, après la critique soixante-huitarde, et ce n'est que dans les années quatre-vingts, que les "Gadgeteries" cessèrent définitivement d'être considérées comme des boutiques de luxe. En tout cas, dans ses débuts, "Home Confort" n'était pas la gadgeterie qu'elle est devenue en partie plus tard, mais un "magasin de cadeaux", ce qui est bien plus honorable. D'ailleurs l'histoire de cette boutique, "marchand de couleurs" (droguerie) devenue "magasin de cadeaux" résume à elle seule assez bien l'évolution sociologique du quartier en quarante ans, y compris sa triste fin de Pizza Hut à emporter. "Home Confort" était le point de ralliement des commères du quartier dont la mienne, je veux dire, de mère ( le mot "commère" n'est que le féminin exact du mot "compère" qui n'a pourtant pas la même connotation péjorative puisque le mot "compèrage" n'existe pas.) Des souvenirs de la boutique de marchand de couleurs, je n'en ai plus (j'en avais, j'en suis certain, il y a quelques années; j'ai un souvenir de souvenirs, mais ils se sont effacés) même si, en me concentrant, j'arrive à faire naître une image le visage d'Yvonne jeune et souriante sous des ballais-brosse suspendus au plafond par le bout du manche. Cela n'est pas un vrai souvenir. C'est une image reconstruite à partir des deux boutiques de marchand de couleurs que je connais et qui subsistent à Paris probablement par nostalgie et souci louable de conserver un peu de "couleur" locale. L'une est située rue des Ecoles, dans un quartier branché, j'y suis passé pas plus tard que l'année dernière avec ma copine, l'autre est plus incertaine, mais son image constitue, elle, dans ma mémoire, un véritable souvenir; elle est située rue Raymond Losserand, dans le quatorzième, où j'ai habité huit ans. La boutique "Home Confort" faisait quasiment fonction de service public dans le quartier. On pouvait, par exemple, y récupérer des clés, laissées en partant par un membre de la famille; on pouvait y déposer, comme à la consigne, des objets encombrants et continuer de faire ses courses, et même des messages "oraux", comme on précise maintenant, à transmettre si on voyait, par hasard passer le destinataire; on pouvait s'y faire livrer, si c'était à des horaires indus, bref tout un tas de petites choses que la modernité a remplacé ou supprimé sans même sans rendre compte, en même temps que la vie de quartier et les relations de voisinage. Après le porche, en continuant notre remontée, il y a maintenant un concessionnaire de motos Honda : "Boulmich Moto" (sans apostrophe, s'il vous plaît). C'est une vaste boutique, presque une halle, rouge et bleue, qui expose, serrées les une contre les autres, un nombre impressionnant de motos et de scooters de tous types, en laissant déborder sur le trottoir tout un choix de neufs ou d'occasion. Des vendeurs en tenue décontractée de rigueur (à l'inverse, exactement, des concessionnaires autos) discutent avec d'éventuels acheteurs qui ont l'air d'être leurs copains. Les lieux, de tout temps, ont été habilités à contenir de gros objets. Le concessionnaire a été précédé, jusqu'à la fin des années soixante-dix, par un marchand de lits : la literie "Gerbault". Elle aussi, à la bonne saison, exposait la marchandise à des prix imbattables sur le trottoir. Je dis : "elle", parce que le magasin se condense pour moi en l'image unique de sa propriétaire, une grosse femme sanguine aux cheveux blancs pas coiffés, que je revois, debout au milieu de ses sommiers, les poings sur les hanches.
Un Haïku par bain, 49


Plonger dans l'eau chaude
Ne dissout pas le souci
Qui me colle au corps

28 mai 2007

Vieux lieux pieux (...), 11



Après le 125, vient le 127. Pas à pas, immeuble "à" immeuble, nous avançons vers le boulevard "que nous laisserons". Le 127, qui confond les alignements de ses persiennes avec celles des immeubles suivants, héberge une boutique à gauche de la grande porte cochère carrée qui lui sert d'entrée et deux autres, à sa droite, qui, comme on le verra n'est étaient qu'une seule à l'origine. A gauche, donc, C'est l'opticien "Osiris" qui, on ne sait pas comment, semble avoir résisté à la franchisation et aux divers "Afflelou", "Grand Opitcal" et "Générale d'optique" qui se disputent, comme la télé nous l'apprend tous les jours, le juteux marché des lunettes. Malgré sa proximité du domicile familial, nous allions acheter nos lunettes ou les faire réparer chez un opticien de la rue Soufflot, un homme très grand et très gentil, aux cheveux gris, dont les propres lunettes témoignaient pour mes parents, à l'évidence, du savoir-faire, et qui avait du être recommandé à la famille par l'ophtalmologiste, le docteur Bernard (qui plus tard devint professeur) lui aussi lunetteux, en plus de sa petite moustache et de son nœud papillon consulté rue Médicis. Je suis porteur de lunettes depuis l'âge de huit ans, quand j'ai commencé à ne plus bien voir au tableau, même au premier rang. "Je suis myope et astigmate" : j'ai appris à dire ça très jeune, je me souviens de ces sentiments mitigés et étranges qui m'avaient envahi, entre la fierté et la honte, le jour où j'ai porté ma première paire en verres "incassables" (une grande nouveauté à l'époque) dont la monture épaisse, genre "sécurité sociale" dirait-on de nos jours, garantissait la solidité au regard de ma supposée turbulence enfantine. On m'avait donné aussi un bel étui en papier mâché, pour les ranger la nuit, posées, branches bien sagement croisées, sur le petit coussin que constituait ce si doux jersey de tissus toujours de couleur jaune qui sert à essuyer les verres et dont je ne me servais jamais préférant la mouchoirs, les pans de chemise, ou rien du tout, laissant les verres s'embrumer de poussière et du sel de la sueur ou des larmes, au fil des jours et que ma mère finissait, excédée, par m'arracher des yeux, les passer sous le robinet et les essuyer avec un Kleenex en râlant. Je redécouvrais soudain le monde. L'œil d'Osiris nous a contemplé, donc, toutes ces années depuis cette vitrine aux dominantes vertes et jaunes. La porte cochère du 127 est surmontée, toute fière, de la plaque bleue et verte qui nomme les rue de Paris : "Cinquième arrondissement. Boulevard Saint Michel". Je rappelle que nous ne sommes pas à un coin de rue. Il suffit de se retourner pour comprendre sa présence ici : c'est à ce niveau du boulevard que s'abouche la rue Michelet, quasiment une avenue, mais trop courte pour en porter le nom, large et aérée, qui relie le boulevard un peu au loin à la rue d'Assas (au-delà du "petit Luxembourg et de l'institut d'Archéologie, qui jouxte la fac de Pharmacie, bizarre et belle ziggourat de briques rouges) dont le cours, on l'a vu diverge lentement de celui du boulevard (mais on devrait dire "converge vers" puisqu' en réalité comme toutes les rues de Paris, il commence à la Seine) depuis (ou vers) l'avenue de l'Observatoire. Il faut que le piéton qui, venu de la rue d'Assas, ayant pris à gauche dans la rue Michelet et qui débouche ici puisse savoir que c'est sur le boulevard Saint Michel, c'est la moindre des choses. A l'autre bout, la rue d'Assas devrait lui rendre la politesse, mais je n'ai pas vérifié. Plantée là, entre deux platanes, une belle colonne Morris entièrement d'époque montre les affiches des derniers spectacles des derniers théâtres de Paris (il n'y en aura bientôt plus, et de colonnes Morris non plus). A droite de la porte cochère, on trouve d'abord "Copie Service", un magasin de reprographie ( "A petits prix, mémoires et thèses, couleur laser") comme il en existe beaucoup dans le quartier pour les thèses, mémoires et autres travaux universitaires (j'y ai récemment fait "reproduire" mon curriculum vitæ quand j'ai postulé à Vigneux : c'est sérieux et rapide.) "Copie service" est directement accolé à la "Pharmacie du Luxembourg". C'est en fait une seule et même boutique à l'origine, la Pharmacie. On l'a rapetissée en en vendant une partie. On le voit aux rondeurs des constructions, aux trois marches identiques qu'il faut gravir pour atteindre le seuil de chaque boutique. Les murs de la pharmacie sont recouverts de crépi gris souris tandis que ceux de la boutique de reprographie ont gardé les briques originelles mais recouvertes d'une couche de peinture couleur brique. La vitrine expose des pubs pour produits de beauté ("Dorée, adorée, de chez Bergas") ou les belles fesses fermes que ne manqueront pas de vous donner les "kits" d'amaigrissement à la mode ("804 : 8 jours, 0 difficulté, 4 kilos") Du plus ancien qu'il me souvienne, la "Pharmacie du Luxembourg" a toujours existé. Quand j'étais petit, je crois bien que le pharmacien me faisait peur : il était très laid et sévère ; il avait les cheveux coupés en brosse haute, les oreilles décollées et un très long nez. Il était toujours de mauvaise humeur, pas "commerçant" pour un sou, mais à l'époque, ce n'était pas encore trop grave, pour un pharmacien. Le derniers souvenirs que j'en ai est de lui avoir acheté, l'air faussement détaché, il y a au moins trente ans, sans qu'il sourcille d'un poil, une boite de préservatifs.

25 mai 2007

Pensée de la nuit N° 120 :"Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse" F.Nietzsche, in Corinne Reiner, "De l'accueil à la transition thérapeutique"
Le futur est plein d'avenir ! (via "AEIOU")




22 mai 2007

Je n'ai jamais pu écrire à la main. Vous vous souvenez ? Le crayon, les stylos, l'encre, la gomme, le papier, le buvard ? L 'encre bleue, noire, violette, sépia. Le papier, feuilles "volantes" ou cahiers, carnets ou blocs d'écriture, vierges, à lignes ou à petits carreaux, vélins, vergers, ordinaires ou autre Clairefontaine. J'ai tout essayé : stylos à bille et stylo "à plume", stylo à "plume" à réservoirs ou stylo à "plume" à cartouches. Rien n'y a fait. Pendant longtemps j'ai essayé les stylos de marques différentes, espérant dénicher la plume idéale, le "corps" qui tient bien dans la main, le "clic" plus ou moins distingué ou plus ou moins sensuel du capuchon, Waterman, Schaeffer, ou Parker et Mont blancs. Offerts aux anniversaires ou aux étrennes, aussitôt perdus après avoir montré leur imperfection. Achetés aussi, souvent très cher, dans le but auto-persuasif d'éviter de les perdre ou de les oublier, mais perdus tout de même (aucun n'a pu rester plus de quelques mois) avec pratiquement aucun regret. N'utilisant alors que les Bics à trois francs (un demi euro) ou les "Cristal" à deux (trente cinq centimes), les perdant tout autant et en achetant plusieurs par semaines. Décidant alors de les voler, ramassant sans vergogne tous ceux qui passaient à ma portée, connu comme le "dangereux voleur de stylos" et les perdant eux aussi encore et toujours. J'ai cru au miracle à l'apparition des premiers rollers, hybrides entres les billes et les plumes, mais j'ai vite déchanté car le problème, finalement, j’ai fini par me l’avouer, n'a jamais été un problème de "matériel". Ni de stylo, ni de papier. Pas que cette grave infirmité n'ait eu son origine dans je ne sais quelle "crampe de l'écrivain" chronique et répertoriée par la science neurologique. Pas que ce défaut inavouable ne m'ait jamais empêché de rédiger mes copies d'examens, remplir mes déclarations d'impôts, ciseler mes billets doux, ou envoyer mes cartes postales de vacances. Pas que je n'aime pas écrire, comme beaucoup de gens, qui s'en tiennent à une expression écrite paresseuse et minimale. Au contraire, j'adore. Je peux même dire que l'écriture tient une place essentielle dans ma vie et dans mon imaginaire, comme on s'en est peut-être aperçu en parcourant les pages qui précèdent et le nombre encore ignoré de moi, au moment ou ces mots s'inscrivent sur mon écran, de celles qui suivent. Je peux même dire et comme vous le savez déjà que je suis un véritable graphomane, un obsédé textuel, un scribouillard invétéré. Mais jusqu'à ces quelques dernières années il m'était tout simplement impossible d'écrire à la main, au moins durablement, ce qui est très étonnant quand on connaît le plaisir quasiment sensuel qu'éprouvent mes congénères à manier stylos, humer encre et lisser feuilles de papiers. Le pire est que j'éprouve moi-même ces plaisirs, mais que la cause ma difficulté à écrire "à la main" est encore plus forte que ceux-ci : je ne supporte pas les ratures. C'est tout simple, mais rédhibitoire. Alors que d'autres les chérissent, en jouissent, les dédoublent ou les triplent, raturant les ratures de leurs ratures, amoureux de leurs pages surchargées et presque illisibles et considérant que leurs biffures sont les égales de leur sang, de leur sueur, les scories de leurs efforts, les strates géologiques de leur pensée, l'archéologie de leur créativité, les traces émouvantes de leur "work in progress", je les abhorre et les ai en horreur. Les ratures me terrifient et surtout me paralysent. Elles me font perdre mes moyens. Pour moi, la page écrite doit être propre, nette. La rature est un lit défait sous les yeux d'un visiteur attendu, le truc dévoilé du tour de magie raté devant des enfants confiants, l'aveu d'un cheminement qui n'est que besogneux. "Mettre au propre" m'importe bien plus qu'enjoliver mes brouillons. Dans les temps obligés de l'écriture "à la main", je faisais une consommation insensée de papier : je n'ai jamais dit que je ne corrige pas, que je ne reprends pas. Il est clair que je ne prétends pas voir ma phrase apparaître toute faite sur le papier telle Minerve tout armée sur la cuisse de Jupiter. Je suis comme les autres, je bégaie, j’ai sur le bout de la langue, je cherche le mot juste et ne le trouve pas, j’ahane, je m’arrache les cheveux, je polis, je cisèle, donne un petit coup de pinceau par-ci, un petit coup d'archet par-là, je coupe, je retranche, j’ajoute, j’empile. Mais c'est à chaque fois sur le "propre". Une seule rature et me voici, comme par contrainte pathologique, obligé de recommencer toute la page. Deux ratures et je me perds, n'y comprends plus rien, ne m'y retrouve plus. Trois, j'arrête tout, c'est la Berezina et la retraite de russie. En plus que ça coûte cher en papier, c'est une infirmité, il n'y a pas d'autre mot. A la fin, même, il arrive que je renonce et quitte le texte, définitivement insatisfait. Quand la rature vous attache au texte, j'en connais qui publient des fac simile de leurs broullons huileux, la remise au net perpétuelle finit par vous le faire quitter. L'invention du traitement de texte a tout révolutionné. On dirait qu'elle a été faite rien que pour moi. Je peux à la fois corriger, recorriger (je viens de le faire, juste à l’instant, vous n’allez pas me croire, "en temps réel", avec délice et vous ne vous en n’êtes même pas aperçu) et écrire en un propre perpétuel, immaculé, faussement mais délicieusement vierge, un texte tout prêt à imprimer qui semble enfin tenir, qui n’échappera pas et n’ira pas se perdre dans les méandres des hésitations infinies. Dieu a créé le traitement de texte pour mon seul usage. Thanks God for MS Word. (repost & slightly rewrited)

21 mai 2007

Petits théorèmes et entrechats, 1




Deux choses que j'aime en secret et dont je ne parle jamais sur Ciscoblog ( c'est la mode, sur les blogs, ai-je-remarqué, de parler ce dont on ne parle d'habitude jamais) : les maths et la danse. Pour les maths, je vous rassure, je ne suis pas du tout matheux. Et pour la danse, je vous rassure aussi, à peine plus danseur : j'ai toujours été été raide comme un piquet et incapable de suivre la moindre mesure (malgré dix ans de piano). Mais j'aime la Danse et les Maths, peut être par dessus tout. J'ai une admiration sans borne pour les vrais matheux et les vrais danseurs. J'ai péniblement réussi un bac "Math Elem", mais uniquement grâce au français où j'ai obtenu une note que je préfère cacher par pudeur (j'ai eu 6 sur 20 en maths avec coeff 8, c'est dire). Pas que je n'aimais pas les maths : elles me faisaient peur, elles me paralysaient, me donnaient envie de rater, ce que je détestais. Je n'avais pourtant pas eu le courage de m'opposer aux injonctions paternelles qui me poussaient vers la Science alors que, par exemple, deux de mes brillants condisciples d'Henri IV, Alain F et François G. , bon en maths mais bons en tout, avaient obtenu de leur artisan maroquinier et professeur bourbakiste de pères respectifs de les laisser faire "Philo" puis hypokhagne et khagne au bout desquelles ils avaient intégré Normale Sup Lettres, excusez d'ailleurs du peu, et de belles agrégations. Pour ma part je n'ai réussi à faire céder le mien qu'après le bac et n'ai donc poursuivi ni en hypotaupe ni taupe la très peu brillante carrière d'ingénieur qui ne m'étais pas promise. L'année de terminale avait frisé la crise de nerf malgré les "petits cours" au moins bi-hebdomadaires de l'excellent monsieur T. Je m'en étais miraculeusement tiré avec la mention assez bien qui m'avait permis d'intégrer, proposition "plancher" des susdites injonctions, la section "C", la meilleure section du CPEM, (Cours Préparatoire aux Etudes Médicales et nom pas comme de nos jours PCEM, premier cycle d'Etudes Médicales) qui, comme je l'ai déjà peut être mentionné dans ces pages, permettait à ses élèves de sécher tous les cours, de passer toute la saison universitaire au jardin des plantes et au cinéma sans manquer d'être admis automatiquement en première année de médecine (c'était la seconde, mais à l'époque, en médecine, on commençait à la zéroième année (ça, c'est des maths...)) où les choses se corsaient à peine plus. Bref, c'est au moment où je les ai quittées soulagé que je me suis autorisé à aimer les maths. A la section "C" on ne faisait plus que les survoler et leur coefficient était minable par rapport à ceux de l'histologie ou de l'embryologie (qui est une science méconnue et tout à fait passionnante dont je garde un excellent et encore très vivace souvenir) et j'ai pu m'autoriser à rêver devant les pures beautés des décompositions en série de Fourier, de l'équation de Shrödinger, du calcul matriciel et des intégrales triples avant de les quitter définitivement pour les insertions sur la tête du cubitus et autres cycles de Krebs. Bref je restais un scientifique, mais en moins dur, avec des ailes de tout un chacun, qui ne m'empêchaient pas de marcher. Ainsi, au fil des ans, en m'approchant du côté littéraire sinon obscur de la force en médecine, de la psychiatrie et de ses mystères incertains, j'ai dérivé loin des "matières fondamentales" et des maths dures, avec une sorte de regret que j'ai encore gardé. C'est ce qu'on appelle la culture (ce qui reste quand on a tout oublié, disait l'autre) scientifique.

19 mai 2007

Pensée de la nuit N°119 : " C'est ainsi que chacun se disperse et se ramifie dans l'esprit d'autrui. C'est éphémère, bien sûr, ce n'est pas l'immortalité. Nous portons les morts en nous jusqu'à ce que nous mourions aussi, et, après, c'est nous qui sommes portés quelque temps, puis ceux qui nous ont portés tombent à leur tour et ainsi de suite jusqu'à d'inimaginables générations. Je me souviens d'Anna, notre fille Claire se souviendra d'Anna et de moi, puis Claire s'en ira et resterons ceux qui se souviendront d'elle, mais pas de nous, et ce sera là notre fin ultime. " John Banville. La Mer. Robert Laffond

17 mai 2007

Misère, misère ! Je m'aperçois que j'ai laissé passer presque une semaine après le cinquième anniversaire de Ciscoblog dont la première entrée a été publiée le 11 mai 2002. Bon anniversaire à tous les Ciscoblog ! Pour la peine, je vous inflige le repost (re-publication) de la première entrée de Ciscoblog, na !


"Tender", un "tender". Nom commun, masculin singulier. Qui emploie encore ce mot aujourd'hui ? Dans le livre de Marcel Cohen, "Faits. lectures courantes à l'usage des grand débutants" qui consiste en une suite de courts textes apparemment sans liens entre eux, mais qui, à la manière du puzzle perecien, dévoilent petit à petit la sensibilité, les souvenirs et la vie de leur auteur, et qui, à des année lumières du genre romanesque, pourraient ressembler à ce que je tente de faire modestement en ces pages, je lis le mot "tender". L'auteur est un homme de mon âge ou peut-être un peu plus vieux. Le mot apparaît dans le dernier fragment du livre. Marcel Cohen y décrit avec un grand bonheur d'écriture un souvenir de petit garçon qui se tient sur le pont de l'Europe, immortalisé comme chacun sait par un célèbre tableau de Claude Monet ou d'Edouard Manet, et qui se laisse envelopper avec griserie par la fumée des machines à vapeur qui passent sous le pont avant de gagner le large : "Les pistons lâchaient leur exhalaison d'huile chaude. Mêlée à la petite traînée de poussier arraché au tender, elle n'était perceptible qu'après coup, comme le sillage odorant d'un animal." Le texte joue subtilement sur l'analogie entre la bouffée de fumée brûlante que dégage le monstre métallique et une bouffée de souvenir associée à cette odeur complexe que Marcel Cohen décrit avec tant de précision. Il décrit en même temps l'émotion qui lui est immanquablement attachée. En l'occurrence, c'est le sentiment d'héroïsme, pour le petit garçon qu'il était, d'oser approcher de si près de tels monstres et de supporter leurs terrifiantes manifestations. On s'amuse de cet héroïsme puéril, mais surtout, on prend conscience, comme par la bande, de la disparition définitive des locomotives à vapeur. le texte induit à la fois exaltation jubilatoire et nostalgie irrémédiable. A un autre endroit du livre, Marcel Cohen écrit : "Alors que les être et les choses témoignaient sans relâche de sa présence au monde et qu'il lui semblait, jour après jour, apprécier un peu mieux son sillage parmi eux, un homme découvre que tout ne répète plus, désormais, que sa propre absence. Quand, et comment, cette inversion s'est-elle opérée ? Il serait bien incapable de le dire. Certes, si douloureux soit-il, et contre toute apparence, ce sentiment d'une perte est peut-être la preuve d'un regard plus aigu, auquel cas il n'avait à peu près rien vu jusque là, se dit-il. Et, à plus forte raison, comment aurait-il pu deviner ce qu'il expérimente maintenant tous les jours : que la beauté, alors même qu'on la touche, et déchirante comme un adieu et qu'un visage ami est parfois plus douloureux qu'une plaie ouverte. Cependant cette homme va, vient et se dépense sans compter." C'est ce genre de douleur que me fait subitement ressentir la lecture du mot "tender". D'abord parce que, pendant un fragment infime de temps, ne le comprenant pas, j'ai cru à une coquille ou une faute d'orthographe ("poussier" aurait pu me faire le même effet, mais j'avais lu "poussière" et c'est un mot plus technique, sinon plus littéraire) puis ensuite, le comprenant, au contraire, je me suis aperçu en un éclair qu'il ne faisait plus partie de mon vocabulaire courant, comme on dit, de mon vocabulaire intime, alors qu'il en avait objectivement fait partie, un jour certes lointain, et que, je me souviens parfaitement de moi, petit garçon, allongé sur le linoléum de ma chambre d'enfant, en train d'accrocher le tender, empli de "poussier" de grésil et de houille concassée, le charbon, parfaitement bien imité, au millième, à la locomotive à vapeur de mon train électrique H.O. dont le mécanisme des bielles, parfaitement reproduit, m'enchantait. L'évanouissement du mot "tender" qui est, rappelons-le, celui qui désigne le chariot accolé à la loco et qui transporte sa réserve de charbon, d'où Gabin, par exemple, tirait des pelletées frénétiques dans la "bête humaine" de Renoir, sa disparition non seulement de ma langue intime, mais aussi de la Langue, la langue quotidienne, dont je prends conscience au moment même où il fait irruption à nouveau et peut-être pour la dernière fois devant mes yeux, crée en moi une émotion qui n'est en rien comparable à ce que des jeunes gens nommeraient, plutôt à juste titre, nostalgie snobinarde de certains mots vieillots, archaïsants ou de tournures anciennes qui ont été souvent remplacés par d'autres à l'instar de "courtepointe" par "dessus de lit", voire "culotte" par "slip" et "auto" ou "automobile" par "voiture", etc. Sans parler bien entendu des différences entre ce que les linguistes appellent des "niveaux de langue" : populaire, courant, familier, argotique, écrit, littéraire, administratif etc. La disparition de "tender" de mon dictionnaire intime tient à la disparition réelle des tenders de l'univers des choses vivantes. C'est la mort d'un mot dont je ne me suis souvenu que de justesse, de mon vivant, plutôt par hasard, pour l'avoir lu dans un livre, bien après le mitant de mon âge, où les trains ne sont plus à vapeur depuis longtemps. Je prononce "Tender" à haute voix, pour moi-même, tout seul : l'émotion est la même, avec un sentiment d'étrangeté indéfinissable. Il me rattache à mon enfance et un certain passé du monde. Je demande à ma compagne si elle sait ce qu'est un "tender", elle me répond non. Elle semble se souvenir vaguement quand je lui parle des machines à vapeur et de charbon. Le mot est étranger à Nathan, aussi, qui n'a qu'une vague idée des locos à vapeur et même des trains électriques (ah bon, on jouait avec çà ?) Si j'interrogeais tout le monde à propos des tenders L'humanité se diviserait en deux : ceux qui se souviendraient du mot, me rassureraient sur la présence de mon passé, sinon celui du monde, et ceux à qui il ne dira rien du tout, nous rejetant, moi et ce monde, dans un passé révolu à tout jamais. L'étrangeté du mot, que je répète à haute voix, "tender", n'en est que plus forte. Existe-t-il, dans d'autres textes ou au fond de moi-même, d'autres mots semblables, enfouis, oubliés, et qui seraient empreints de cette même magie troublante, de cette beauté déchirante comme un adieu dont parle Cohen ? Je me promets de les relever bien précautionneusement s'ils viennent à ressurgir et d'en faire la collection, autant que faire se peut. "Tender". (repost)
Un haïku par bain, 48


Inverser les rôles :
Corps liquide et eau solide.
Plus rien qu'une empreinte.

16 mai 2007

Douze, 9


A un ou deux immeubles de l'atelier du peintre Zao Wu Ki, à peu près en face du douze, habitait le beau docteur M. aux boucles noires qui partageait un rez de chaussée donnant sur la rue avec sa compagne, une blonde délicate et timide danseuse américaine. C'était un généraliste dans la mouvance de Carpentier et du Syndicat de la Médecine Générale. Il ne se mêla vraiment jamais à la turbulente communauté d'en face, se cantonnant à ses marges et lignes de touche, toujours prêt à intervenir en cas de pépin ou de tacle trop appuyé. Il fut ainsi d'un efficace et discret secours à plusieurs moments critiques de cette histoire, notamment néphrétiques. Les filles, déjà nostaliques des tutus roses et des pointes de leur préadolescence, s'étaient remises à la danse,
d'ailleurs plutôt moderne que classique, entraînant parfois avec elles des compagnons aussi raides que peu doués mais décidés à les suivre vaille que vaille. Elles prenaient des leçons toute l'année près du Val de Grâce, dans le lointain cinquième arrondissement, à la "Scola Cantorum", rue Saint Jacques ou sur les parquets du gymnase de la Faculté des Sciences encore plus éloignée, quai Saint Bernard, et filaient l'été à Avignon aux master classes de Merce Cuningham et d'Alvin Nilkolaïs. La joyeuse Marcie, charmante newyorkaise plus vraie que nature, à peine plus âgée qu'elles, fut un de leurs professeurs. Elle créait des chorégraphies répétitives sur les musiques de Steve Reich et Phil Glass. Elle vivait avec un danseur californien chauve taciturne et ascétique, tout le contraire d'elle. Elle venait sans lui et sans façons le soir après dîner au cinquième gauche droite interroger les esprits frappeurs sur la table en sapin de la cuisine. A l'instar de son aîné et en quelque sorte modèle Henri Miller, elle faisait la navette entre la rue Raymond Losserand et le coin de la quarante deuxième rue, où, une ou deux années plus tard, nous la rencontrâmes, miraculeux et magnifique hasard, au beau milieu de la foule immense, qui remontait Broadway de l'alerte démarche et du pas si sûr qui était le motif même de sa danse.

13 mai 2007

MONTSOURIS (SOUS L'ORAGE)
Vieux lieux pieux (...), 10



Au 117, il y a encore du gaz à tous les étages comme le montre la petite plaque émaillée fixée au-dessus d'une porte à deux battants qui n'est pas cochère. Cet immeuble est le dernier, avant la rue du Val de Grâce à posséder quelques balcons en fer forgés. C'en est fini des beaux alignements hausmanniens. Les maisons, dans cette dernière partie du boulevard, deviennent plus simples. Il n'y a plus d'étage noble, pas plus que de chambres de bonnes. Les façades, modestes et sans fioriture, n'alignent plus que des rangées de persiennes grises, pas forcément disgracieuses, d'ailleurs. Au rez de chaussée du 119, deux boutiques côte à côte : MBK, marchand de scooters et de motos, anciennement Motobécanne qui réparait aussi nos vélos et un minuscule magasin de photocopie et reprographie en faillite depuis des années qui avait succédé, je crois, à un magasin de lingerie qui avait aussi fait faillite. Il est à louer. Le 119 est plus bas que les autres : il n'y a que quatre étages. Il est aussi plus étroit : aucun appartement ne dépasse les quatre pièces. A mon avis, c'est le plus petit immeuble de tout le boulevard. C'est tout ce qu'il y a à en dire, je crois bien (je pourrais, bien entendu traiter du 119 bien plus longuement, décrire, une fois passée la lourde porte à deux battants laquée de vert de vessie, dont le code d'ouverture actuel est le 7513, qui est changé à peu près tous les six mois mais qui a toujours été constitué d'enchaînement de chiffres impairs plutôt faciles à retenir : 1357 9753 etc., et qu'avant l'invention du digicode et son usage assez tardif chez nous, il fallait fermer et ouvrir avec une lourde clé qui déformait toujours nos poches ou sacs à main (je me souviens : on l'appelait la "clé d'en bas"), le long couloir carrelé qui ouvre tout au fond sur la porte de l'ancienne loge de la concierge (dont il me reste un souvenir de tout petit enfant : une odeur de pisse infecte, un accumulation monstrueuse d'objets en tout genre (dont ses chiens successifs morts empaillés alignés sur la cheminée ou posés sur la courtepointe élimée d'un lit tout boursouflé, vision d'horreur) dans un espace minuscule (même pour le petit enfant que j'étais) et une terrifiante sorcière, la concierge, qui essayant de me coincer pour me donner des bises édentées et qui m'offrait de faux bonbons acidulés empoisonnés que j'acceptais avec un sourire crispé (et que jamais ô grand jamais je n'aurai mangé)) achetée par mes parents à la copropriété, refaite à neuf, transformée en un coquet studio où a logé Mongrandpère jusqu'à sa mort à qui, vers l'âge de dix huit ans j'ai succédé pour environ cinq ans. Je pourrai décrire aussi la niche ménagée dans le mur droit du couloir manifestement destinée à contenir une statue qui n'est jamais venue et qu'elle attend encore, comme un reproche, après toutes ces années (ou alors, peut-être, a-t-elle été enlevée, il y a bien longtemps, avant même que mes parents ne vinssent habiter là), et la porte de la cour, au bout du couloir à gauche, après l'alignement des boites au lettres, vitrée, à deux battants qui a toujours mal fermée où on range les poubelles et qu'on partage avec le magasin de mobylettes qui y stocke les vieux pneus et les roues voilées, mais je ne le ferai pas parce qu' il aurait fallu que je le fasse pour tous les autres immeubles du boulevard dont j'ai déjà parlé et dont je n'ai décrit que l'extérieur). Le 121, lui, a cinq étages, un de plus, mais il lui manque aussi le toit en zinc percé des fenêtres des chambres de bonne, en forme de coque de bateau renversée qui caractérise tant les immeubles parisiens. Il abrite la Coopérative de l'Université Club qui montre dans ses vitrines gros livres de biologie, de médecine, codes civils et autres gros volumes de droit, choix de stéthoscopes et de marteaux à réflexes. J'ai cru pendant longtemps que ce magasin était réservé aux membres du club de "l'université"comme son nom l'indiquait et je n'y suis quasiment rentré que du jour où j'ai fait moi-même partie de ladite université. C'est une papeterie banale. Je n'y ai même pas acheté de stéthoscope car les réductions étaient plus intéressantes à la librairie qui jouxtait le CHU Pitié-Salpetrière, boulevard de l'hôpital, où j'ai fait mes études de médecine. Le 121 héberge aussi la librairie "Le Petit Prince" qui est la première boutique quand on sort du 119 sur le chemin de la rue du Val de grâce. C'est une sorte de librairie "Minerve" (celle dont j'ai déjà parlé plus haut) mais en plus petit. Elle est restée cependant, elle, une vraie librairie de livres anciens (qui couvrent les rayons de la petite boutique) et de vrais livres d'occasion typique du quartier latin où j'ai parfois trouvé mon bonheur. Je consulte encore longuement ses bacs en bois bien remplis chaque fois qu'une visite chez mes parents m'en donne le loisir. Il n'y a pas si longtemps encore, j'y ai fait l'acquisition de livres d'architecture ou de photographie assez luxueux que je n'aurais jamais osé acheter neufs. La librairie est encore tenue par deux sœurs (dans mon enfance, elle l'était par leur mère), un tout petit peu plus âgées que moi, avec qui, curieusement, je n'ai pas du échanger plus de dix mots en cinquante ans, probablement parce qu'elles ne sont pas très bavardes ni accueillantes ou qu'elle ne me considère pas comme un très bon client, sur la durée, vu les heures innombrables passées à consulter les livres dans les bacs sans les acheter plus d'un fois sur dix ou quinze (voire sur vingt ou trente). Je suis pourtant, comme chacun sait, un grand acheteur de livres, neuf de préférence, il est vrai. Mais je crois que c'est la proximité même de la boutique du domicile familial qui ôtait définitivement son caractère aventureux aux éventuelles acquisitions que je préférais faire rue de l'Odéon, rue Mazarine ou même Monsieur le Prince. Le 123 n'est manifestement pas un immeuble haussmannien, mais pas à la manière du 119, qui est sans style comme je l'ai déjà dit, il affirme, lui sa relative nouveauté. L'architecture en est assez pure, et sa relative élégance vient peut-être de l'absence de persiennes aux fenêtres. En tout cas, il a retrouvé ses six étages et son toit en zinc. Le numéro 123 est rappelé deux fois sur des plaques de marbre qui surmontent la vitrine de l'école de podologie qui en occupe le rez de chaussée. C'est un local tout blanc, bien visible à travers une vitrine qu'aucun voile n'est jamais venu masquer au regard du passant pour bien montrer qu'on ne s'y est jamais livré à autre chose que la podologie, rien que la podologie et en tout cas pas à je ne sais quelle activité illicite à laquelle nous ferait penser immanquablement une vitrine opaque. Je peux d'ailleurs en témoigner, moi qui suis passé des milliers de fois devant : je jure que je n'y ai jamais vu rien d'autre que des clients sagement alignés sur des sièges surélevés, comme ceux des cireurs de chaussures, mais à l'allure beaucoup plus médicale, aux pieds desquels s'affairaient des élèves et des professeurs en blouse blanche. Mais comme l'activité à laquelle ils se livrent touche à l'intimité, car il existe une intimité des pieds, je n'ai jamais vu personne, pas plus que moi-même, stationner ne serait-ce qu'un instant devant la vitrine translucide et observer les opérants se livrer à leur ingrat mais ô combien bienfaisant exercice. Il y a cette sorte d'impudeur, cette" exposition "honnête" d'une activité qui passe souvent pour peu ragoûtante, il faut bien le dire, sa tentative à la fois d'honorabilité et de publicité ("si vous avez mal aux pieds, ne vous résignez pas dans votre malheur, il existe bel et bien un moyen de vous soulager que vous apportera notre honorable profession") et notre gêne, à nous passants, qui baguenaudons, qui pensons que les vitrines sont faites pour exposer sous leurs formes les plus séductrices les objets de nos désirs et non les "oignons", les allus valgus, ou autres cors au pieds de nos prochains. Nous allons bientôt nous rendre, selon notre progression non pas inexorable, mais décidée et tranquille, au prochain numéro du boulevard qui sera, si vous me suivez bien, ce dont je ne doute pas et n'ai jamais douté, le 125. Ce n'est pas du tout que le 125 boulevard Saint Michel soit un numéro remarquable, bien au contraire ou presque, enfin, peu importe, mais c'est qu'il faut nous pénétrer, même si l'idée est un peu forte, que nous arrivons à dix immeubles (puisque s'agissant des numéros impairs, chaque immeuble n'utilise qu'un chiffre sur deux de la suite arithmétique naturelle) de la fin de notre voyage pourtant modestement intitulé "Tentative d'épuisement sentimental de description du boulevard Saint Michel" ; il faut donc nous résoudre à être bientôt sevré de notre boulevard Saint Michel quasi quotidien et en quelque sorte nous y préparer. Le sentiment n'a pas fait défaut, je crois. Mais c'est "la tentative d'épuisement" en elle même qui a posé problème, comme je m'en étais douté à l'avance : la tentative est, bien entendu, manquée, doublement manquée. Je n'ai pas épuisé le boulevard Saint Michel. (pour faire moins poétique, plus prosaïque et moins pérecien si vous voulez, je n'ai pas atteint l'exhaustivité souhaitée) Il y a un échec qu'on qualifiera d'interne, dont je suis l'origine ( échec interne, qui lui-même, pour être le plus complet possible, se dédouble encore une fois, on va y venir) et un échec externe qui tient au boulevard Saint Michel lui même (la symétrie voulant alors que cet échec la se dédouble aussi, on va y venir aussi). Le premier échec est donc le mien, celui de ma mémoire. Dieu sait si j'ai passé de longs moments, en dépit des notes détaillées prises un jour de juillet (en une seule fois) sur un carnet Clairefontaine, les yeux au plafond, dans un effort (invisible) de remémoration le plus souvent agréable mais parfois un peu angoissant ( Mais à quel numéro se situait le salon de thé "Au Croissant d'Or et depuis quand a-t-il disparu ?) Les résultats sont incomplets. Aurait-il fallu encore plus de séances d'yeux au plafond ? Ce n'est pas sûr. L'échec, ensuite, c'est celui de mon écriture (je ne suis pas assez présomptueux pour prétendre que c'est celui de l'écriture en général, mais j'aimerais bien…) Le défi (lancé un jour par Perec) de la "tentative d'épuisement" est particulièrement difficile à relever pour un graphomane amateur comme moi (mais "graphomane amateur" est très certainement un pléonasme) tant en ce qui concerne la technique pure (les mots manquent toujours…) que ce qui concerne l'endurance (je n'ai pas décrit les trottoirs, ni certaines formes architecturales détaillées, ni les pierres ni les crépis, ni les arbres, par exemple, dont je ne pourrais pas affirmer, à l'instant où je frappe ces lignes que ce sont tous des platanes) ni en ce qui concerne l'éthique (ne pas caler, ne pas tricher, ne pas utiliser de raccourcis, bref, respecter la contrainte). Mais finalement, et je ne dis pas ça pour tenter de minimiser mes faiblesses, c'est le boulevard Saint Michel, en lui même qui se révèle indescriptible, le bougre, le cher bougre, car il ne se laisse pas enfermer dans un carnet Clairefontaine. Il se tortille, il se débat, il vous glisse entre les doigts, il coule comme un fleuve dans lequel on ne se baigne pas deux fois, il mène sa vie, pas du tout fatigué, il se fiche bien de ma tentative de l'épuiser. Il change d'aspect au moins deux fois : une fois au cours de la journée (il n'est pas le même le matin, l'après midi ou le soir), une autre fois, tous les jours et particulièrement dans le laps de temps compris entre celui où j'ai commencé ma description et celui où je l'achève (me résigne à l'achever.. ) : des commerces ont déjà changé d'enseigne, des inscriptions ont disparu, d'autres ont été ajoutées. Des devantures ont été repeintes ou refaites, des travaux de ravalement ont été entrepris, masquant certaines façades, etc. Il faudrait peut-être rédiger des "Suppléments à la Tentative d'épuisement sentimental du boulevard Saint Michel "réguliers (annuels ? quinquennaux ?) pour, à la fois, rendre compte de l'instabilité foncière de ce diable de boulevard et mettre en paix ma conscience littéraire. Je vais y songer. En attendant, prenons notre élan pour franchir les quelques dizaines de mètres qui nous séparent encore de la fin, et, pour commencer, revenons au 125, qui précède cette digression (si on peut dire, car en réalité il ne précède que le 127 car il ne peut pas faire autrement). Le 125 , donc, abrite l'hôtel des Mines qui tire sont nom de la proximité de l'école du même nom et non pas des mines de crayon vendus dans les papeteries voisines. C'est un hôtel de bon aloi, pourrait-on dire, ce n'est pas un hôtel louche ni un hôtel borgne (on se demanderait d'ailleurs ce qu'un tel hôtel viendrait faire dans ce quartier). Sa façade est recouverte d'un élégant crépi couleur sable et une série de petits projecteurs, à hauteur du premier étage, en illumine une partie, même le jour, non sans prétention, pour imiter le Crillon ou le Ritz. Nous ne distinguons pourtant que deux étoiles "NN" à la suite du "H" gravé sur une plaque de marbre située à gauche de l'entrée où ne manque ni marbre ni lanternons tarabiscotés. La porte vitrée, de style Art Nouveau sûrement pas d'époque, est tout de même assez jolie. A travers la vitrine on aperçoit un petit salon cossu, ou les clients doivent prendre leur petit déjeuner, mais nous sommes l'après midi et ce n'est pas encore l'heure du thé : il est vide. Dans le temps c'était un hôtel pas vraiment miteux, mais tout simple, qui abritait des étudiants étrangers ou bien des américains à Paris alcooliques qui n'ennuyaient personne. Paris se mondialise, s'uniformise, se rend conforme à toutes les capitales du monde, le boulevard Saint Michel et l'hôtel des Mines aussi. Il me revient ce quatrain de Jacques Roubaud, tiré du recueil "La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains" que je citai déjà plus haut dans ces pages : "Le Paris où nous marchons
N'est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flammes
Vers celui que nous laisserons"

08 mai 2007



Une photo de René Maltête (via "La Boite à Images")

Oublier, ça sert à passer à autre chose. Sans oubli on ne pourrait pas vivre. Figé par l'hypermnésie, on resterait pris dans la banquise des souvenirs infinis. On ne pourrait plus tailler sa route vers le futur, même à une seconde de là. On resterait enchaîné à un passé immobile et à un présent qui n'advient jamais. On n'aurait même pas d'âme, on ne serait rien qu'une chose. Pour une fois, je me souviens de ce que j'ai oublié. J'ai fait une sorte d'effort pour retenir ce qui s'enfuyait à tire d'ailes, pour sauver quelques débris de ce torrent qui emporte tout sur son passage. Un nom m'echappe, ça m'arrive de plus en plus souvent, après un quart d'heure, voire moins j'en ai peur, je ne me souviens même plus de ce qui m'a échappé. Je me souviens juste vaguement que j'avais oublié quelque chose mais quoi ? Je me mets à chercher, vaguement angoissé. De qui diable est-ce que je cherchais le nom ? Et puis j'oublie, justement. J'oublie même que je cherche. Quelque chose d'autre, n'importe quoi qui me passe par la tête, ou bien le choc de la réalité toute nue, un évenement du temps, un simple accident, qui me détourne de l'angoisse, du souvenir - de l'oubli du souvenir et du souvenir de l'oubli - et me force à avancer. Mais là, maintenant, je me souviens. Je me souviens de ce que j'avais oublié. La banquise s'avance comme une grande place bègue. Par où cela a-t-il commencé ? En nageant contre le courant, vers la chute qui gronde à gros bouillons, je ramène sur la berge ces quelques restes du naufrage. Je rêvasse devant un match de foot à la télé pas très passionnant. Je me suis mis à l'aise, c'est à dire que je suis presque dans le plus simple appareil. Des parties de mon corps - il faut m'imaginer avachi sur mon canapé tel Omer Simpson devant un match des Lakers - mains, avant bras, cuisses, pieds, s'interposent, en gros plans aléatoires, au devant du flux lent et chaotique des images, entre mes yeux et l'écran. Sans que je puisse maintenant en donner l'ordre exact, mes pensées balaient alors un peu au hasard l'axe des images qu'évoque en moi le mot "corps", car, pendant qu'on pense les mots se font images et les images se font mots, alternativement. Je passe ainsi du "sport" à la "morgue", de la "peinture" à la "chirurgie". Les odeurs entrent dans la danse (ce qu'on ne voit pas, dans les images de morgue ou d'opération, au cinéma se sont les odeurs, et pour cause). Un étal de boucher ( de tripier) soutient un écorché vif (un gros tas d'abats). J'entrevois un instant mes propres viscères, chauds, humides, étincelants. J'ai alors la certitude que ces images, que je vois si nettement, je les ai lues, un jour, dans un livre. Je me souviens très bien du livre et de sa couverture jaune. Il porte pour titre : Le cousin de " ". Mais je ne me souviens plus de " ". Les associations d'idées, fluides jusque là, papillonnant librement, se mettent soudain à la file indienne comme des prisonniers. Le fleuve tranquille se change en chute vertigineuse. Impossible de me souvenir du nom de " ". A partir de là, mes pensées n'ont plus qu'un seul sens : me souvenir du nom de " ". Le livre raconte la vie du cousin de " " et ne parle pratiquement pas de " ". Mais ils ont le même nom, évidemment. " " est un peintre du XVIII° siècle célèbre pou ses dessins, des dessins parfois un peu licencieux. L'un d'entre eux porte "l'Escarpolette " pour titre. Dans une nature luxuriante, deux hommes cachés dans les fourrés poussent une jeune fille sur une balançoire. L'un des deux a une vue imprenable mais aléatoire sur les dessous de la belle, découverts au petit bonheur sous les plis mouvants de la robe de taffetas rose. Je me souviens d'avoir visité avec A. une expo des dessins de " " au Grand Palais, juste avant sa fermeture. A est morte maintenant. Le cousin de " " a fondé, comme nous l'apprend le livre, l'école vétérinaire de Maison Alfort. C'est un naturaliste de génie, roi de la dissection et des pièces anatomiques. Il embaume des écorchés, animaux et humains. Il donne à ces morts les apparences de la vie. Il les "installe", comme on dirait aujourd'hui, dans des attitudes quotidiennes, disséquant non seulement les corps, mais les gestes, les attitudes. Ses morts sont criants de vie. Tout cela je m'en souviens parfaitement ou plutôt je ne m'en souviens même pas, je le sais. Mais je ne me souviens toujours pas du nom de " ". Je veux relancer la machine des associations. Je cherche à me souvenir du nom de peintres célèbres, espérant ainsi tromper l'oubli, le prendre à revers, pour ainsi dire. C'est une tactique qui me réussit souvent. Mais je suis pris à mon propre piège, durant quelques atroces secondes j'oublie aussi, en "sus" pour ainsi dire, celui de l'auteur de mon tableau préféré "La Diseuse de Bonne Aventure" (qui s'appelait Michelangelo Merisi de son vrai nom, qui a terminé assassiné sur une plage, qui a vecu un moment à Malte, qui a peint Bacchus enfant, la Mort de la Vierge et surtout La vocation de Saint Mathieu, mon autre tableau préféré). Je parcours mentalement les pages des monographies et les salle du Louvre à la vitesse de la lumière. J'ai peur d'avoir oublié les noms de tous les peintres. Le nom de Picasso clignote bêtement par dessus tout ça avec l'effroi de son dernier autoportrait. Le nom de Poussin, Nicolas, est bien là (je ne l'apprécie guerre, avec ses deux éphèbes discutant par dessus une tombe) mais plus celui de "?", auteur d'une autre version de "La diseuse de bonne aventure" et du "Tricheur à l'As de Carreau" et qui a peint aussi Marie Madeleine à la lueur d'une bougie. Voilà que j'ai oublié son nom à lui aussi, "?" (il me semble d'ailleurs que ce n'est pas la première fois. Je me mets à chercher tous les noms à la fois. Tout à fait illogiquement, le nom du Caravage me revient d'un seul coup, comme par enchantement, soufflé par je ne sais quel bon génie ! Ouf ! Un de casé. Mais de " " et de "?" (ça fait deux maintenant) toujours point. "?" n'est-il pas celui qui peignait encore à quatre vingt ans des natures mortes sublimes une visière sur la tête, non, celui là c'est Chardin, mais il porte comme lui un nom tout simple. Plusieurs fois, J'ai sur le bout de la langue le nom de " ". "Le Nom sur le Bout de la Langue, c'est un conte de Pascal Quignard dont l'édition de poche porte justement sur la couverture un détail d'un tableau de "?" (une chandelle). Outre Quignard Du coup, le nom de Pierre Guyotat me vient à la place de " ", probablement là aussi à cause d'A. (elle a vécu quelque temps avec lui, dans sa jeunesse). Rien à voir. J'abandonne la piste. J'en emprunte une autre : le nom d'une infirmière avec qui j'ai travaillé au CMP de Vigneux, Elisabeth G. fausse piste encore, à cause du nom du chef de service à qui j'ai succédé : D. Chardin ! (un arrière petit cousin de Theillard de), qui connaissait bien A., d'ailleurs. Cet acharnement irrationnel, cette manière de mettre en jeu toute sa vie, toute sa force pour un simple nom, pour presque rien (car en deça du nom, il n'y a réellement plus rien), ce qui nous fait y renoncer, et du coup accepter l'oubli, c'est le soudain constat que ça n'a aucune importance, que le simple fait de se souvenir d'un nom n'ajoutera strictement rien à notre destin. C'est un onstat de vanité. De nos jours il existe pourtant un remède souverain contre la maladie du nom sur le bout de la langue. Google. Google est une mémoire de secours, un mémoire véritablement portative. Il suffit de taper escarpolette, par exemple, dans Google pour retrouver presque instantanément le nom de " ". Je change donc de pièce et me dirige, résigné, vers l'ordinateur. Comme la chèvre de Mr Seguin, je cesse de lutter. Mais miracle, c'est au moment même où je m'apprête à entrer escarpolette, à renonçer, que je me souviens du nom du cousin de Fragonard ! Fra - go - nard ! Et je frappe ces mots, là maintenant, en temps réel, mercredi 2 mai 2007 à zéro heures trente où j'allais me laisser manger par Google deux lignes plus haut. Le nom de Fragonard prend des allures de coupe d'Europe de football, d'étendard glorieux, de Jackpot et de "V" de la victoire. Du même coup et sans du tout y penser, le nom de "?", Georges de la Tour me revient lui aussi instantanément comme la cerise sur le gâteau. Au bas de la chute, une grande piscine, puis à nouveau le fleuve tranquille. Je vérifie que je me souviens bien de Bernadette Lafond et d'Henri Gaudin. Je songe à ouvrir une nouvelle rubrique dans CISCOBLOG qui s'intitulera " Le nom sur le bout de la langue ". Les sujets ne manqueront pas. Maintenant j'ai vraiment envie de dormir.

03 mai 2007

Vieux lieux pieux (...), 9


Le 115 est lui, un immeuble en très mauvais état, à la façade de couleur verdâtre, mais il a connu quelque splendeur. Si on prend la peine de traverser le boulevard, sur le trottoir d'en face, pour l'observer tout entier plus facilement, on s'aperçoit que les deux derniers étages sont en partie occupés par un atelier d'artiste et sa verrière verticale. Les ateliers d'artiste, ça fait toujours rêver. C'est le Paris de cinéma, celui de Vicente Minnelli, de Gene Kelly et d'un "Américain à Paris". On se prend à envier Gérard Philippe dans le rôle de l'artiste maudit de "Montparnasse 21" On évoque la "Bohème" de Puccini et l'"Oeuvre" de Zola. C’est presque un proverbe, une idée reçue à la Bouvard et Pecuchet : qui voit un atelier d'artiste, rêve toujours d'habiter là. Pour un peu on se mettrait à la barbouille ! Mais le boulevard Saint Michel n'est pas très propice à ces chromos qui correspondent mieux à des hauteurs plus touristiques, Montmartre, Montparnasse, Montagne Sainte Geneviève ou bien alors aux quais de la Seine. Nous dirons que notre atelier aurait plutôt appartenu à la maîtresse d'un notaire ou à un riche fils de rentier célibataire (ruiné à présent, c'est sûr) . Le rez de chaussée est occupé par la "Papeterie 115" où l'artiste peintre qui n'a jamais habité là n'est jamais venu se fournir en format raisin. La boutique est tenue de toute éternité par une tante, femme au visage carré et aux yeux bleus délavés qui a vieilli sur pied tout le temps que ses longs cheveux raides ont mis pour virer du blond au gris terne, et son neveu, un vieux jeune homme un peu bossu, un peu boiteux, paraissant l'âge qu'on lui voit aujourd'hui depuis plus de quarante cinq ans. La femme s'appelait la "Blonde" et l'homme, plus jeune qu'elle, le "neveu de la blonde" ou simplement le "neveu". La tante ne s'est jamais mariée, n'a jamais bougé de là et le neveu non plus. A croire qu'ils se suffisaient l'un à l'autre ou qu'ils n'étaient pas réellement tante et neveu. C'est toujours resté un mystère pour moi. La tante a été un moment amie avec ma mère, elle est même partie aux sports d'hiver avec la bande de copains dont faisaient partie mes parents et a eu une aventure avec l'un d'entre eux qui s'est probablement mal terminée puisque, après, ma mère et elle ne se sont quasiment plus jamais parlé. La papeterie sent l'encre et le vieux papier. Elle est toujours bien achalandée et expose sur le trottoir un choix impressionnant de cartes postales touristiques et humoristiques. On y trouve des Mont-blancs et des Stypens, des calculatrices, des agendas, des cahiers Clairefontaine de tous formats (à spirale ou non, à petit carreaux ou à lignes, cent pages ou deux cent pages) et toutes les fournitures scolaires et les gadgets dont nous avons eu besoin notre scolarité durant puisque nous habitions à six mètres et qu'il n'y avait que trois étages à descendre.



Le 115 est définitivement un immeuble délabré. La façade, recouverte d'un mauvais crépi blanc tirant insensiblement vers le gris est sale et triste. Il semble maintenant totalement abandonné, à tous les étages. Il n'y a pas de rideaux aux fenêtres, sauf au deuxième, celle du milieu, un rideau simple à demi ouvert, retenu par une embrase bricolée dans le même voile bon marché. La papeterie a fermé cette année. Le neveu a vendu. "Il a vendu" : mes parents utilisaient ce verbe à l'intransitif. Expression particulièrement sinistre, "Vendre", qui était toute leur vie, prenait alors des allures d'arrêt de mort. Derrière le mot se dissimulaient celles dont il ne fallait pas prononcer le nom, sombres faillites ou tristes retraites. C'était "plier boutique", "lever le camp", "reprendre la route de l'exil", sans même peut-être en avoir tiré de quoi rembourser les sempiternelles traites. Ils hochaient gravement la tête. Si peu chrétiens qu'ils étaient, ils seraient aller jusqu'à faire un signe de croix en guise de conjuration. Même encore maintenant je trouve les boutiques vides d'une tristesse infinie. La tante, la blonde, est morte il y a deux ans. On ne voyait déjà plus que le neveu, seul dans sa boutique vêtu de son éternel pull over gris à cotes. Déjà vouté sinon bossu quand nous étions petits, je le crois légèrement plus âgé que moi, il s'est franchement affaissé au fil du temps. Il y a quelques semaines (je savais qu'il allait "vendre" (par ma mère, qui est au courant de tout)) je suis entré dans la boutique pour acheter je ne sais quoi, un gomme ou un cahier, exactement comme il y a trente ans, quand, en plus d'être voisin, étudiant que j'étais, j'étais un "bon client". Le neveu m'avait servi comme si de rien n'avait été, toujours aussi commercial, professionnel et gris. Pas un mot d'adieu, ni même de reproche. Nous nous connaissions depuis quanrante cinq ans et n'avions jamais échangé plus que trois mots. Nous savions l'un et l'autre que nous ne nous reverrions plus jamais. C'est de toutes ces petites ruptures anodines que nous finissons chacun par disparaître.

29 avril 2007

Pour Nathan (private joke...)





(via l'excellente livraison du mois de mai de "Geisha Asobi")
Un haïku par bain, 47


Cinq grains de cristal
Poussent au bout de mes doigts
Sans se concerter

25 avril 2007

Vieux lieux pieux (...), 8



Le 111 boulevard Saint Michel est un bel immeuble. J'y ai vu s'installer, enfant, dans le courant des années soixante, le service culturel de l'ambassade de la République Arabe Unie, qui est, depuis la fin des rêves grandioses du président Nasser, redevenue l'ambassade d'Egypte. C'est un vaste espace au rez de chaussée à la devanture dorée et largement vitrée, mais teintée qui abrite des expositions d'art égyptien, surtout contemporain mais parfois antique, aussi, qu'on ne peut pas voir de la rue. Entre deux vitrines, qui n'ont pas été refaites depuis les années soixante-dix, il y a un vrai bas relief de marbre, figurant une inscription hiéroglyphique, comme il se doit. On y organise des vernissages le soir, assez selects, et des débats littéraires ou politiques. Ces diverses manifestations sont assez discrètement annoncées par de petites affiches raffinées placardées sur la porte d'entée et les vitrines. C'est un lieu public : j'ai bien dû pousser la porte une ou deux fois pour jeter un œil sur des toiles abstraites ou sur des exercices de calligraphie moderne. Mais, peut-être à tort, je n'y suis jamais revenu. Cela ressemble plutôt à une galerie privée comme on en voit rue de Seine ou rue Mazarine, avec une jeune fille pâle, l'air de s'ennuyer à cent sous de l'heure, très peu accueillante, assise derrière une table de verre fumé avec un téléphone design qui téléphone à une copine ou recopie des listes d'invités avec toute la lenteur requise, qui ne vous dit ni bonjour ni au revoir ni même ne semble vous accorder aucune attention. Au fond, c'est un service d'ambassade peu dynamique, replié sur son quant à soi, ses petites habitudes et ses petits privilèges, coupé de toute éternité de la vie d'un quartier qui n'en possède pas beaucoup et qui n'est pas décidé à lui en apporter la moindre. L'immeuble date de 1909, comme en témoigne la signature de ses deux architectes, Roset et Boillats, au-dessus de l'atelier de coiffure JEAN LAUNAY dont la devanture de laque vert sombre date, elle, des années soixante-dix et n'a jamais changé depuis les heures de gloire de son fondateur et propriétaire. Le mobilier et magnifiquement moderniste et désuet. Jean Launay lui-même continue d'officier aux peignes et aux ciseaux avec acharnement. Il a au moins quatre-vingts ans, Il est d'une laideur légendaire, il a des cheveux longs et raides comme des baguettes, teints en noir corbeau, qui le rendent encore plus sévère et inquiétant. Il mourra très certainement à la tâche, comme Molière sur son fauteuil. On le voit, à travers la vitrine, qu'il pleuve ou qu'il vente, matin, après midi et soir de nocturne - mais n'est-ce pas tous les soirs nocturne ? - toujours en proie aux tourments de la création, mais toujours inspiré, le geste aussi assuré que celui de Praxitèle, donner le coup de ciseaux qui change tout, le coup de brosse sublime, la dernière touche de génie à la très élégante coiffure de bourgeoises qui ont à peu près son âge et qui ont du être glorieuses il y a cinquante ans. Il est assisté dans son office par de diaphanes apprenties toutes vêtues de noir et ostensiblement attentives et admiratives. On ne vient pas se faire coiffer chez Jean Launay. On vient s'y faire portraiturer, se donner à un maître pour qu'il fasse de vous un objet d'art, on vient à la messe. Mais les jeunes filles aux cheveux de lin ne passent plus par le haut du boulevard Saint Michel. Depuis longtemps, plus près de la Seine, les Magnatis et autre Jean Louis David ont créé leurs empires franchisés. C'est comme un salon de coiffure fantôme, mis en scène par un brin de sadisme à la Polanski, comme un atelier d'embaumeur raffiné avec ses vielles momies figées sous des casques intergalactiques. Le 113, qui abrite la petite agence de voyages "WASTEELS" (spécialisées dans les trajets Paris-Bruxelles ?) est un immeuble parisien banal, le premier à la façade en mauvais état et sur lequel il n'y a pas grand chose à dire. Passons. On passera, donc, non sans se souvenir du restaurant universitaire "halal" qui se trouvait derrière la porte, qui a fonctionné dans une relative discrétion, y compris pendant la guerre d'Algérie, jusque dans le début des années quatre-vingts. On n'y mangeait pas plus mal qu'à Censier, il n'était pas réservé aux musulmans, j'y suis allé une fois ou deux avec ma carte du CROUS, à l'époque. Il m'en reste une vague image : celle de gobelets en plastiques en guise de verres sur des tables en formica pas desservies.



Le service (pas le centre) culturel de l'ambassade d'Egypte n'a, comme prévu, pas changé d'un iota. Vu de dehors tout du moins. Une fois de plus les vitres teintées m'ont découragé d'y entrer. Une affichette, identique à celles d'il y a cinq ans invite cependant à une exposition. On peut y lire, sous la reproduction de deux tableaux figurant des objets et un paysage, "Hamed Dalam Hazeb, plasticité égyptienne". Sans plus d'enthousiasme. L'atelier JEAN LAUNAY a été remplacé, très certainement depuis la mort de son fondateur en plein effort à la tâche, les ciseaux et le peigne à la main, par un autre coiffeur au nom japonais ou africain ou peut-être thaïlandais, AZOUMI, qui propose en lettres assez lisibles sur la vitrine des "massages par captitude.com", tecnhique probablement dernier cri dont le me demande ce qu'elle à à voir avec la coupe en brosse. l'officine "WASTEELS" est fidèle au poste, inespérément identique à elle même. On passe toujours. Le porche par où on gagnait le restaurant universitaire hallal ne semble pas avoir été ouvert depuis la dernière fois. Je n'avais pas mentionné à sa gauche un grand tableau représentant un girafe sur un fond arc en ciel signé MOSKO et ASSOCIES

21 avril 2007

Un homme, vers onze heures du soir, sort de sa maison avec son chien. Tout est désert, mais pas silencieux. Il y a le vacarme de la rivière. Juste avant le large pont qui sert de place du village, à l’endroit exact où les deux torrents, gonflés par la fonte des neiges, confluent en un seul dans une trombe d’enfer, la route qui monte entrelacée à la rivière depuis Sarp tout en bas de la vallée, se dédouble pour continuer de s’entremêler à chacun des deux bras vers Sost au Nord Ouest et Ferrère au Nord Est. Du côté de Sost, c’est le bout du monde : la route s’arrête, elle bute sur la montagne et se perd dans les estives. De l’autre côté, après avoir dépassé Ferrère, elle continue de suivre le torrent devenu ruisseau et se hisse en quelques lacets jusqu’au col de Balès d’où elle peut, depuis peu, continuer à vivre autrement que sous la forme d’un sentier de muletier et redescendre sur la vallée d’Oeil où la vue sur le massif de la Maladetta est imprenable. Un peu plus loin dans le village, alors que le bruit de l’eau s’estompe presque tout à fait, sous la lumière orangée des lanternes les modestes ruelles prennent des allures de décor d’Opéra. Il pense à l’Italie, allez savoir pourquoi, à cause de l’Opéra, probablement, et des décors de théâtre. C’est Bergame, bien plus majestueuse évidemment mais silencieuse et déserte elle aussi, perchée au sommet de sa colline, où il s’est promené à la même heure il y a plus de trente ans, qui lui revient en mémoire. Précédé du chien qui n’en sait rien et se rue sur les odeurs en tirant sur sa laisse comme un malade, il gagne la petite place en triangle que ménagent une ou deux maison, le parvis de l’église et un bout de mur du château et où ses pas se mettent à résonner. Une source s’écoule tranquillement dans une auge de pierre. Malgré la modestie absolue des lieux et l’absence totale de tout décor baroque, les deux petits cyprès qui flanquent joliment l’entrée de l’église le ramènent encore au souvenir incongru de Bergame et de son enfilade de piazzettas nocturnes. De jour, rien dans ce paysage simplement campagnard n’aurait évoqué la ville italienne. Mais à cette heure, l’apparition soudaine d’Arlequin au détour d’un muret, le fixant d’un regard complice, l’index tendu sur les lèvres closes, implorant son silence ne l’étonnerait pas plus que cela. C’est à cause de la nuit, de la douceur de l’air, de la tonalité irréelle de la lumière, de l’écho de ses pas et de celui du bruissement de la source, de l’heureuse harmonie des lieux, à cause d’il ne sait trop quoi. Le souvenir de la nuit bergamasque, venu du fond des temps, maintenant armé de ses détails les plus précis (une petite Fiat garée seule dans une rue vide, une vasque en forme de coquille s’égouttant près d’un porche) se superpose au paysage qu’il a sous les yeux. Son esprit se met à sauter de l’un à l’autre comme le chien court après les odeurs sans suite qui l’affolent. Voilà qu’il se met lui aussi à divaguer. La mémoire et la vie s’entrelacent comme les vers des sonnets de Gongora, se dit-il, comme les bras mêmes des amoureux que chantent ces sonnets et comme la rivière et la route auxquelles il vient de penser. Après la promenade, l’homme et le chien retournent dans leur maison au bord du torrent. Ils s’installent pour la nuit. Le chien couché en rond devant la porte d’entrée et l’homme, à l’étage, assis à son bureau, dans la chambre où sommeille sa compagne, devant le rectangle de lumière froide que diffuse sans rien éclairer son ordinateur portable. Il tape les quelques lignes qu’on vient de lire.


13 avril 2007

Une semaine de vancances bien méritées. Ciscoblog vous retrouvera en pleine forme le jour des élections !
Vieux lieux pieux (...), 7



Sur la place « de la Quinine » s’abouche une sortie de la station du RER Luxembourg. Dans les temps préhistoriques qu’il m’arrive d’évoquer, cette sortie n’existait pas, bien sûr. D’ailleurs le RER lui-même n’existait pas : c’était la ligne dite « de Sceaux », tentacule unique de la pieuvre métropolitaine qui envoyait ses rames, allez savoir pourquoi, jusqu’à Orsay et l’entrée de la vallée de chevreuse. Je me souviens que nous l’empruntions, avec ma classe, en rang par deux, pour nous rendre au « Plein Air » sur le stade d’Antony au-delà de Bagneux et de Bourg-la-Reine. Il y avait aussi, à la station Laplace, celui du fameux démon, la sortie pour la « maison des examens », où j’ai passé le CPEM ( le bac, je l’ai passé à celle de la rue de l’abbé de l’Epée, l’internat dans une salle de la Mutualité, et l’assistanat à la porte de Versailles, à moins que ce ne soit l’inverse.) En sortant du métro vous pouvez acheter Libé ou le Monde à un kiosque à journaux qui a toujours été là, lui, mais qui vient d’être refait dans le plus pur style « mobilier urbain » de Jacques Decaux. Entre la fontaine et l’immeuble qui borde la place à l’Est dont je vais bientôt parler se situe une sorte de monstruosité architecturale, un furoncle, une soit-disant oeuvre d’art vaguement néoclassique destinée à masquer les aérations du métro, faite de pierre de taille et de grillages qui ne masque rien du tout et ne fait qu’exagérer une laideur qui, sans elle, serait peut-être passée inaperçue, offrant de surcroît des bancs ridicules installés apparemment pour jouir surtout de la pollution qui émane du sous-sol. Nous ne nous y installerons donc pas pour admirer le majestueux immeuble du 103. C’est l’ancien siège de la librairie « Armand Colin ». Il y a trente ans vous pouviez encore y acheter vos livres de classe, mais depuis longtemps les éditeurs, même riches, ont déménagé en banlieue, ils ne peuvent plus s’offrit un tel luxe, réservé maintenant aux chaînes de télé ou aux laboratoires pharmaceutiques, du côté du périphérique avec la tour de TF1 et l’immeuble de Canal Plus. Il reste un immeuble de « prestige », abritant des sociétés financières internationales dont le nom est connu des seuls initiés. N’empêche, il a fière allure avec ses décorations de stuc, ses têtes couronnées de laurier et aux barbes fleuries posées au sommet des colonnes qui délimitent des croisées immenses aux étages et les vitrines maintenant aveugles du rez de chaussée. Le 105 est l’extrémité d’un immeuble qui appartient en fait au 20 de la rue de l’Abbé de l'Epée. A son sommet se dresse une splendide coupole recouverte de tuiles d’ardoise avec des ouvertures en forme d’œils-de-bœuf ouvragées. Les balcons allient des délires de pierre et de fer forgé que n’aurait peut-être pas reniés Gaudi lui-même, il fait pendant aux non moins magnifiques immeubles de la rue Auguste Comte, à coupoles et dentelles de pierre eux aussi, qui font face aux serres du Luxembourg, mais qui sont ici hors sujet puisqu’ils sont du côté des numéros pairs. Le rez de chaussée du 105 est occupé par la boutique « vidéo sphère » qui est un commerce assez indéfinissable, à la fois papeterie, gadgeterie loueur de cassettes vidéos, et surtout vendeur de collections très complètes de figurines en plastique très appréciées des enfants : Série de Zorros, d’Astérix, de schtroumfs, de toutes sortes de films de Walt Disney et j’en passe. Il semble me souvenir qu’un tapissier l’avait précédée jusqu’à la fin des années soixante dix, mais je n’ai pas gardé de souvenir de son atelier. Sur les pierres de taille, de part et d’autre de l’entrée de la boutique, les nom des maîtres d’œuvre : H.Ragache. Architecte. 1910. P.Bourseau. Constructeur. 1910. Au-dessus des bacs remplis de vidéos d’occasion, encore une plaque commémorative : « Ici, le 25 août 1944, Raymond Bonnand, FFI du XVème régiment est mort pour la France à l’age de dix neuf ans. » Puis, il faut traverser la rue de l’Abbé de l’Epée, longer un tout petit bout du mur de l’institut des sourds-muets, traverser la rue Henri Barbusse dans le passage clouté avant de reprendre pied sur la berge du boulevard, qui, dieu merci, reprend son cours normal. Le café « le Luco » fait office de figure de proue. Plutôt sans enthousiasme jusqu’à ces dernières années, à vrai dire. Il était resté assez petit bourgeois et conventionnel, avec des patrons étriqués et toujours ronchons qui n’aimaient manifestement pas leur métier ou avaient autre chose à faire que de faire prospérer leur entreprise et qui de toute façon n'ont jamais rien compris au quartier. Il n’attirait ni les étudiants, qui se font à vrai dire plus rares à cette hauteur, ni les touristes qui ne viennent pas se perdre souvent en ces confins du quartier latin. Bref, c’était un café parisien, que je ne dédaignais pas pour son calme relatif et y réviser à la va vite les partiels du lendemain, mais pas du tout un endroit branché comme on dirait de nos jours. C’est en train de changer : la salle a été égayée, les nouveaux patrons, plus entreprenants ont rajeuni la carte du midi et installé une terrasse au soleil, où les bobos (bourgeois-bohèmes, précisé-je au cas ou cette expression très à la mode dans les années deux mille n'aurait plus court quand on exhumera ces manuscrits) du quartier peuvent prendre un café face à « la quinine » et bronzer quand il fait beau. C’est loin encore d’être le Flore ou le Rostand, Mais c’est déjà ça. « Le Luco » occupe le rez de chaussée du 107. Tout le reste de l’immeuble est l’hôtel « Observatoire-Luxembourg » : demi-luxe de bon aloi, air conditionné, trois étoiles, lauriers et thuyas dans des bacs devant l’entrée, vitres fumées au rez de chaussée, belle porte cossue donnant sur une entrée où l’on distingue un beau lustre art déco, quartier central et calme. La façade n’a aucun intérêt. C’est un ancien immeuble « de rapport », sans style. De même que le 109. Au-dessus d’une porte à un battant tout à fait modeste subsiste encore la petite plaque émaillée datant de la fin du XIXeme siècle affirmant qu’on trouve « eau et gaz à tous les étages » et qui me fait toujours penser, allez savoir pourquoi, à une chanson paillarde. Au rez de chaussée, le magasin de maroquinerie « Peau d’Âne » occupe le trottoir avec des portants chargés de sacs. Il a remplacé depuis longtemps un miroitier dont je n’ai plus que de vagues souvenirs. Depuis le temps, la maroquinière est devenue une copine de ma mère qui habite à dix numéros soit cinq immeubles plus loin. On se rapproche.

12 avril 2007

Graveur sur melon : voilà un métier qu'il est kitch !

09 avril 2007

Un haïku par bain, 46


Visite du chat :
De la queue qu'il tient en l'air
Seul le bout dépasse.

05 avril 2007

VITRINE
Vieux lieux pieux (...), 6



Si on file la métaphore physiologique, cette vielle catachrèse qui utilise la circulation sanguine, comparant la ville à un corps gorgé de sang, véhicule de tous les bienfaits pour ses habitants, si donc on convient de donner à notre boulevard préféré l’appellation d’artère, alors la Place Louis Marin en serait comme un anévrysme voire, un angiome, puisque, pour toujours filer la métaphore, la région se trouve fortement vascularisée : C’est le point de confluence, sur le trajet de notre boulevard, de la rue de l’Abbé de l’Epée, qui vient de l’Est, bien perpendiculairement, de la rue Henri Barbusse, qui vient du Sud, comme à rebours, beaucoup plus parallèlement, qui remonte le cours du boulevard sur un trajet de trois cent mètres, délimitant sur sa rive Est, celle qui nous intéresse, non pas un pâté de maison, un block, comme on dit à New York, mais une ligne, une file de maisons, un contre quai, comme à Honfleur ou à Sauzon ( Belle Île en Mer), de la rue Auguste Comte, qui déboule de l’Ouest, partie de la rue d’Assas et vient heurter la place de plein fouet, y perdant son nom, du coup, en la traversant, puisque de l’autre côté, de philosophe et positiviste qu’elle était jusque là elle devient ecclésiastique et protectrice des sourds et muets. Mais, je l’ai déjà dit, nous n’appelions pas cette place la place Louis Marin, d’ailleurs je ne sais pas si elle portait un nom avant la mort du Marin en question (survenue, comme nous l’avons lu quelques quinze pages plus haut sur une plaque commémorative, en 1960, donc largement après mes dix ans), nous l’appelions la place de « la Quinine ». Chacun sait que la quinine, extraite de l’écorce du quinquina est souveraine contre les accès palustres. Mais je dois avouer que « la Quinine », pour moi, est tout autre chose qu’un vulgaire alcaloïde : « la Quinine », c’est comme « la belle Otero » ou « la Fornarina » ou encore « la Claudia Cardinale ». Car « La Quinine » est une femme. Une superbe femme de marbre allongée sur un piédestal en marbre de trois mètres de haut. Elle est toute nue. Un linge, qui ne voile que ses cheveux, lui ceint, impudiquement pourrait-on dire, le front et non les hanches. Signe, probablement, qu’elle est malade, mais bien belle tout de même, puisque à cause de sa maladie ou plutôt grâce à elle, en proie à une horrible migraine, elle a oublié d’enfiler sa chemise de nuit et nous offre toutes les merveilles de son corps languide. De plus, pour bien nous montrer qu’elle a vraiment mal au crâne, et autre chose à penser que de couvrir sa nudité, elle renverse la tête en arrière, drapant ainsi de son voile une partie du socle, et se tient le front d’un avant bras, justifiant ainsi son impudeur, alors que l’autre bras, accoudé sur le socle, permet à son buste, ainsi légèrement relevé, de faire la symétrie avec ses jambes a demi fléchies. « La quinine », allégorie de la souffrance et de la maladie, chouette, les allégories sont toujours de femmes nues, a toujours été pour nous comme une balise, un fanal, un point de ralliement reconnaissable de loin, quand nous revenions de nos promenades, signe que la maison et le bon goûter n’étaient plus très loin (de même, le Lion de Belfort, place Denfert Rochereau, nous a servi longtemps à marquer l’entrée de notre territoire, le dimanche soir, après les embouteillages sur l’autoroute du Sud qu’on appelait pas encore l’autoroute A6.) « La Quinine », donc, qui a nourri certaines de mes rêveries érotiques au début des années soixante, s’alanguit au centre de la place Louis Marin, au sommet d’un parallélépipède dressé qui fait aussi office de fontaine double, l’eau s’écoulant par deux fontaines à la forme des serpents entremêlés du caducée situées sur chacune des faces étroites du grand bloc de marbre blanc, surmontées l’une et l’autre des profils en bronze de chacun des deux inventeurs du médicament antipaludéen, Caventou et Pelletier ( Professeurs à l’Ecole de Pharmacie, 1795 –1877 et 1798 –1842). Malgré le fait que l’eau était – et est toujours - recueillie dans deux petits bassins minables, toujours plus ou moins obstrués de divers détritus, peaux de bananes ou sacs en plastiques, et en dépit de leur sens de l’hygiène réputé aigu, nous y avons toujours vu des touristes scandinaves, allemandes ou américaines s’y rafraîchir le visage avant d’aller rendre leur vélo de location hollandais au marchand de cycles un peu plus haut sur le boulevard et même étancher leur soif. cela nous donnait délicieusement à imaginer qu’on aurait pu bientôt les retrouver elles-mêmes, dans leurs chambrettes de la cité universitaire, toutes nues sur leurs lits, se tenant le front en proie aux affres de la maladie tropicale que « la Quinine », contagieuse comme elle était, n’aurait pas manqué de leur refiler par le truchement des sournois serpents qui lui servaient, sous prétexte de fontaines, à évacuer les miasmes dont elle était infestée (jamais n’avons nous osé nous- mêmes y tremper le bout de nos lèvres, même assoiffés par nos courses les plus folles.) Sur la face la plus large du socle, on peut lire ces nobles lignes : « L’an 1820, les pharmaciens Pelletier et Caventou firent la découverte de la quinine. Par leur précieuse découverte, par leur désintéressement, ils ont mérité le titre de bienfaiteurs de l’humanité. » Pour savoir qui est l’auteur de cet inoubliable monument, il faut faire au moins deux fois le tour de l’édifice. On finit par dénicher une signature, tout en haut, juste sous le voile qui pend le long du socle : Poisson Pierre, S.C. Bravo et merci, encore merci ! On doit à la vérité de dire qu’au moment où j’écris ces lignes, l’érotisme un peu pervers et kitsch de notre belle malade vient d’être encore aggravé du fait de la pose, par je ne sais quel tagueur impertinent, d’un soutien gorge peint en blanc à même ses seins marmoréens, la transformant pour un peu en une vulgaire et valétudinaire preneuse de bain de soleil ou même en bonne sœur de films pornos softs. Honte à lui.

02 avril 2007

Pensée de la nuit N° 117 et 118

Il en va ainsi de la vérité : depuis toujours elle est connue de tous et de tous elle est sans cesse oubliée. C'est pourquoi elle demande perpetuellement à être redécouverte. Et elle ne peut l'être qu'à titre personnel puisque la révélation qui la concerne ne prend jamais d'autre forme que celle d'une expérience. C'est à dire : d'une épreuve. Philippe Forest.Tous les enfants sauf un. Gallimard

J'écris toujours afin de pouvoir cesser de le faire. Mais je n'y parviens pas. Philippe Forest Philippe Forest. Tous les enfants sauf un. Gallimard