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28 juin 2007

Vieux lieux pieux (...), 15 et fin


Le café du Val de grâce fait le coin Nord de la rue du Val de Grâce et du boulevard. Au-delà, sur l'autre berge de cette étroite artère, au bout de laquelle la façade imposante et noire du Val de Grâce (la chapelle de l'hôpital militaire) inquiétait jadis le regard (elle n'a été ravalée et restaurée, joliment d'ailleurs, qu'à la fin des années quatre-vingt dix), c'est déjà le deuxième cercle. Certes, nous ne sommes pas, pour ainsi dire, autant à l'étranger qu'"en face"(nous empruntions ce chemin pour aller à la station de métro Port-Royal, par exemple) mais c'est déjà plus loin que notre horizon quotidien (je ne me résous pas à respecter la concordance des temps). En revanche, la rue du Val de Grâce, elle-même, zone frontière, en faisait partie. Nous allions y chercher le pain et les journaux, nous l'empruntions pour nous rendre rue Pierre Nicole ou habitait notre copine Agnès et ses parents, ou pour rejoindre les nombreux commerces de la rue Saint Jacques. Le coin sud, du carrefour, comme je l'ai déjà dit plus haut est occupé par le rival de toujours, le "Gamin de Paris". C'est lui qui a "hérité" du débit de tabac. Il expose, fièrement, au niveau du premier étage, son trophée, sa prise de guerre, la fameuse carotte qu'un néon rouge illumine jour et nuit en spirale serrée du plus bel effet. La carotte est d'ailleurs entourée de deux autres enseignes de prébendes, lumineuses, elles aussi : l'enseigne du Loto, en lettres rouges et bleues sur fond blanc, et celle du métro, sous forme d'un ticket de métro géant, de couleur vert d'eau, comme il se doit (depuis combien de temps les tickets de métro ne sont-ils plus jaune bulle, au fait ?) Le "Gamin de Paris" est, lui, très bien fréquenté. Etudiants bien nourris et professeurs. Le tabac veut se donner des airs de brasserie, comme celle du Montparnasse déjà tout proche, mais il n'y parvient pas tout à fait. Il faudrait, dernier effort, larguer le "café du Val de Grâce" qui lui colle le train, et rappelle à tous, comme un encombrant parent pauvre, les modestes origines ; voguer vers des quartiers plus chics. Cet effort est cependant impossible : les café-tabacs, pas plus que les petits bateaux, ne possèdent de jambes. Le "Gamin de Paris" restera toujours amarré, flanc à flanc, à l'indignité du "café du Val de Grâce" et ne quittera jamais ce coin de rue pas assez aristo. C'est assez moral, somme toute. Le porche de l'immeuble dont dépend le "Gamin de Paris" a perdu son numéro : du moins la plaque émaillée sur lequel il était inscrit. L'enquête n'a pas permis de déterminer s'il y eut vol ou chute due aux vibrations du métro qui passe juste en dessous ou quelque autre délit plus grave encore. Toujours-est-il qu'on a cru bon de graver ( fort maladroitement) dans le plâtre sec, le nombre 139, en attendant de la remplacer, pour ne pas déconcerter les facteurs, probablement. Il y avait là un fleuriste chic, qui vendait de beaux bouquets de magazines féminins, des orchidées, des plantes grasses et exotiques, hors de prix. Il a disparu. La boutique est en travaux. l'enseigne du fleuriste subsiste encore, toute de guingois. On la retirera en temps utile, on n'est pas pressé. Il y aura là un cabinet de radiologie flambant neuf. On ne peut s'empêcher de penser au nénuphar qui pousse dans le poumon de la pauvre héroïne de l"Ecume des Jours". Le café du Val de grâce fait le coin Nord de la rue du Val de Grâce et du boulevard. Au-delà, sur l'autre berge de cette étroite artère, au bout de laquelle la façade imposante et noire du Val de Grâce (la chapelle de l'hôpital militaire) inquiétait jadis le regard (elle n'a été ravalée et restaurée, joliment d'ailleurs, qu'à la fin des années quatre-vingt dix), c'est déjà le deuxième cercle. Certes, nous ne sommes pas, pour ainsi dire, autant à l'étranger qu'"en face"(nous empruntions ce chemin pour aller à la station de métro Port-Royal, par exemple) mais c'est déjà plus loin que notre horizon quotidien (je ne me résous pas à respecter la concordance des temps). En revanche, la rue du Val de Grâce, elle-même, zone frontière, en faisait partie. Nous allions y chercher le pain et les journaux, nous l'empruntions pour nous rendre rue Pierre Nicole ou habitait notre copine Agnès et ses parents, ou pour rejoindre les nombreux commerces de la rue Saint Jacques. Le coin sud, du carrefour, comme je l'ai déjà dit plus haut est occupé par le rival de toujours, le "Gamin de Paris". C'est lui qui a "hérité" du débit de tabac. Il expose, fièrement, au niveau du premier étage, son trophée, sa prise de guerre, la fameuse carotte qu'un néon rouge illumine jour et nuit en spirale serrée du plus bel effet. La carotte est d'ailleurs entourée de deux autres enseignes de prébendes, lumineuses, elles aussi : l'enseigne du Loto, en lettres rouges et bleues sur fond blanc, et celle du métro, sous forme d'un ticket de métro géant, de couleur vert d'eau, comme il se doit (depuis combien de temps les tickets de métro ne sont-ils plus jaune bulle, au fait ?) Le "Gamin de Paris" est, lui, très bien fréquenté. Etudiants bien nourris et professeurs. Le tabac veut se donner des airs de brasserie, comme celle du Montparnasse déjà tout proche, mais il n'y parvient pas tout à fait. Il faudrait, dernier effort, larguer le "café du Val de Grâce" qui lui colle le train, et rappelle à tous, comme un encombrant parent pauvre, les modestes origines ; voguer vers des quartiers plus chics. Cet effort est cependant impossible : les café-tabacs, pas plus que les petits bateaux, ne possèdent de jambes. Le "Gamin de Paris" restera toujours amarré, flanc à flanc, à l'indignité du "café du Val de Grâce" et ne quittera jamais ce coin de rue pas assez aristo. C'est assez moral, somme toute. Le porche de l'immeuble dont dépend le "Gamin de Paris" a perdu son numéro : du moins la plaque émaillée sur lequel il était inscrit. L'enquête n'a pas permis de déterminer s'il y eut vol ou chute due aux vibrations du métro qui passe juste en dessous ou quelque autre délit plus grave encore. Toujours-est-il qu'on a cru bon de graver ( fort maladroitement) dans le plâtre sec, le nombre 139, en attendant de la remplacer, pour ne pas déconcerter les facteurs, probablement. Il y avait là un fleuriste chic, qui vendait de beaux bouquets de magazines féminins, des orchidées, des plantes grasses et exotiques, hors de prix. Il a disparu. La boutique est en travaux. l'enseigne du fleuriste subsiste encore, toute de guingois. On la retirera en temps utile, on n'est pas pressé. Il y aura là un cabinet de radiologie flambant neuf. On ne peut s'empêcher de penser au nénuphar qui pousse dans le poumon de Chloé, la pauvre héroïne de l"Ecume des Jours" de Boris Vian. Le 139 abrite encore deux boutiques : l'une, d'antiquités chinoises, à la devanture peinte en rouge écrevisse (les antiquités chinoises marchent très bien, en ce moment), CHEN HUI, qui a ouvert récemment (impossible de me souvenir quelle boutique elle a remplacé), l'autres est une galerie d'art, "Regard Croisés". Elle expose des sculptures modernes en haut de colonnes blanches et des tableaux accrochés à la pierre des murs bruts. Les trois immeubles qui suivent terminent superbement le boulevard : Le 141, le 142 et le 143 rétablissent dignement l'alignement haussmannien avec balcons en fer forgé, sculptures dans la pierre de taille, etc. qui n'aurait pas du être interrompu si longtemps. C'est une sorte de cadeau d'adieu. Les trois immeubles sont signés par Pierre Bourseau, entrepreneur en 1912. Au 141, il y a une porte de service : c'est la première et la dernière que nous rencontrons dans notre promenade. Entre les porches du 142 et du 143 voisinent une galerie de mauvaises peintures de Paris qui se nomme bizarrement "FIDIM" et "ROYAL FOOD", tout petit vendeur de sandwichs grecs. Art et gastronomie…Le café Saint Michel se situe en bout de ligne, il n'offre aucune particularité. L'immeuble du 147 n'a pas été construit par Pierre Bourseau, il tente de prolonger l'alignement, mais sans véritable succès. On ne lui en voudra d'ailleurs pas car il ne fait pratiquement plus partie du boulevard qui s'est déjà considérablement évasé. Suivent une téléphonerie Bouygues Telecom bientôt en faillite et un magasin très laid de déménagement garde meubles. C'est la fin de l'alignement On tombe alors sur le 29 place Georges Bernanos et l'immeuble Bullier dont les descriptions n'ont pas leur place ici mais je ne leur en veux pas vraiment. Saint Michel s'est évanoui pour de bon.

25 juin 2007

Je me souviens qu' "Echolaliste" est dans la liste de mes liens depuis pratiquement le début. Je viens d'y trouver cette remarquable "listedeplaisirsdelire". Je rappelle qu'Echolaliste est un "wiki" et qu'il existait, j'en suis sûr, avant la trop célèbre "Wikipédia". Je rappelle ce qu'est un "wiki" : c'est un fichier entièrement modifiable à tout moment. Vous pouvez donc ajouter vos plaisirs de lire persos à la liste, mais vous pouvez aussi vous plonger interminablement jusqu'au bout de la nuit dans les presque trois milles listes disponibles et y ajouter tous les items que vous voulez, mais à l'instar de wikipédia vous ne pouvez pas rajouter n'importer quoi car les listes sont "modérées à la main", pour ainsi dire, par le listomane en chef, Georges Brougniard accompagné de son célèbre chinchard qui veille au grain et n'hésite jamais à ajouter son grain de sel. C'est d'ailleurs un soir dans l'une de ces listes que j'ai trouvé cette magnifique version de la première page de la "Recherche du temps perdu" traduite en japonais. Longue vie à Echolalie.

22 juin 2007

Petits théorèmes et entrechats, 2


Plus encore que l'Opéra, lequel manque sacrément de mouvement, la danse est pour moi l'art total. Cela a commencé par Béjart dans la cour d'honneur du Palais des Papes (Paolo Bortolluzi, Georges Done, Nomos Alpha, Les quatres fils Aymond) en 1967 puis continué par Alvin Nicholaïs, Alvin Aley, Merce Cunhigham, Maggie Marin, Pina Bauch, dans le désordre. Pour ceux qui ne connaissent pas, s'ils aiment Decouflé, imaginez la même chose, en mille fois mieux. Il y a eu une grande période pour la danse des années soixante dix à la fin des années quatre vingt. Pourtant à cette époque, Dieu sait si tout ce qui venait des USA était mauvais par principe. Sauf Gene Kelly, Cyd Charris, Fred Aster et Ginger Rogers, Stanley Donnen et Vincente Minelli. Un pays capable de produire de telles merveilles ne pouvait être totalement mauvais. Nous sommes tous d'accord pour dire que "Chantons sous la pluie" (allez, on se le refait, encore une fois) est le chef d'oeuvre absolu du cinema mondial largement devant le "Cuirassé Potemkine" des cinéclubs et de la propagande du Partide de notre adolescence mais nous ne voulons pas toujours l'avouer. Nous dirons même que "Brigadoon" est peut être même un peu au dessus. Il n'y a pas plus de différence entre la comédie musicale et la Modern Danse qu'entre Art Tatum et Martha Arguerish au piano. La forme populaire, là aussi, devance en perfection la forme savante.

19 juin 2007




Un blog vraiment magnifique ici. Et là, un autre, superbe !

18 juin 2007

Un Haïku par bain, 50


Un vaisseau fantôme
dérive un soir de solstice :
Ma baignoire et moi.




Sympathique utilisation du morphing. Tendrait à prouver l'éternel féminin (on peut se passer de la bande son...), via Geisha Asobi

17 juin 2007

Vieux lieux pieux (...), 14


Après le porche vert bouteille du 137, où l'habituelle plaque de cuivre nous apprend que le docteur Alain Lever pratique la médecine générale et la mésothérapie (Nous n'avons pas encore compté le nombre de médecins rencontrés dans cette promenade, mais nous pouvons, cependant, dire déjà qu'ils sont plus nombreux que les avocats), on atteint le café du Val de Grâce. Le café du Val de Grâce est un ancien tabac. Il s'appelait d'ailleurs le "Tabac du Val de Grâce", il y a des siècles, quand j'allais y acheter mes Gauloises sans filtre, et, il y a d'autres siècles encore, Mongrandpère son tabac à rouler. C'était aussi là que se situait le Flipper le plus proche de la maison. Nécessairement, il faut commencer une digression sur le flipper. Commençons-la, donc. J'ai été un accro du flipper (mais on n'employait pas ce mot dans les années soixante-dix et quatre vingt, le vocabulaire toxico n'ayant pas encore contaminé le niveau de langue quotidien (on disait "intoxiqué", ce qui avait plus à voir avec le poison, et donc avec l'alcool)), j'ai glissé dans la fente de la foutue machine des milliers de pièces de un franc, puis de pièces de deux francs (trois parties, deux francs, puis, encore plus tard, trois parties cinq francs, mais à ce moment-là je jouais moins). Je suppose, je suppose seulement, puisque cela doit faire au moins quinze ans que je n'ai pas touché un flipper, qu'à l'heure actuelle, on doit en être rendu à deux euros les trois parties ; je vérifierai, mais il y a beaucoup moins de flippers dans les cafés. J'ai connu, bien sûr le flipper quand on l'appelait encore le "billard électrique", c'est à dire dans les années soixante. Je me souviens, il y avait un café sur le trajet de l'école communale, au coin de la rue Saint Jacques et de la rue Gay-Lussac. Nous n'y jouions pas, bien sûr. Mais nous perdions volontiers dix minutes, au risque de se faire enguirlander par notre mère qui ne supportait pas le moindre retard, à contempler, à travers la vitrine, de grands ados aux moustaches clairsemées qui se prenaient pour de vrais hommes malmener un flipper. Nous étions souvent trois ou quatre gosses, agglutinés contre la paroi de verre, à suivre les lignes brisées de la bille de métal affolée, à nous griser des "ding" des chiffres du score qui défilaient à toute allure et du "tac-tac tac"des "bumpers" martyrisés. Notre regard allait de la course de la bille au visage du joueur, qui nous semblait l'image même de la concentration, de la virilité et de la sévérité. Le joueur de flipper était une sorte de demi-dieu. Il défiait, à la fois, la mécanique, le hasard et la mort (tout est fait, au flipper, pour ne pas nous laisser d'espoir. On ne fait que lutter contre la fin, pour faire durer, rien qu'un peu : la bille finit inexorablement par tomber dans ce gouffre en entonnoir où la machine s'unit à vous, entre vos bras, au niveau de votre ventre. C'est un combat héroïque, bien que dérisoire. Au flipper, on ne gagne que des "parties gratuites" qui ne sont rien d'autre que le droit de perdre à nouveau. Elles claquent comme une gifle, un drapeau qui se déchire ou les plombs qui sautent. L'autre grand "Clac" est celui du "Tilt". C'est la punition sans sursis, la guillotine. Plus rien alors ne peut s'opposer à l'engloutissement, et, la bille, privée de toute résistance intrinsèque, se laisse enfin aller à son triste sort. En général, le joueur ne veut pas voir ça. Avant la disparition finale, il retourne, ostensiblement, à sa bière ou à son café, sur le comptoir. Il méprise la mort, c'est un homme, un vrai). Le "Tilt", que nous attendions secrètement, nous prenait toujours par surprise et nous transperçait d'une onde de plaisir à peine équivoque. J'ai commencé à jouer au flipper en me mettant à fumer, vers seize ans. Premiers gestes d'adulte : entrer au Tabac du Val de Grâce, acheter ses clopes, en profiter pour faire une partie ou deux, puis, rapidement, cinq, dix ou quinze, en comptant les "gratuites". Il y a déjà un ou deux joueurs, plus âgés, ça grise, "it's more fun to compete". On saisit la machine chacun son tour. Pas un mot ne sera échangé : ce n'est pas la compétition qui importe, ni la communication, c'est le pouvoir de pénétrer dans un espace jusque là interdit, celui des mâles adultes, et de mimer les gestes. C'est précisément ce qui en fait une drogue aussi dure que le tabac, qui est mime, lui aussi. Quoiqu'il en soit, le "Tabac du Val de Grâce" a été remplacé par le "Café du Val de Grâce". Entre temps les anciens propriétaires, auvergnats renfrognés, avaient "vendu", comme disaient mes commerçants de parents, mais j'avais déjà quitté le quartier depuis longtemps, à un couple de petits jeunes pleins de projets et de petites entreprises. Un beau matin, seule la rumeur sait pourquoi (mais laissons la rumeur au commères), on a déboulonné la fière "carotte" qui surplombait les vitrines : la "licence" avait été retirée. On peut encore voir les vestiges du glorieux passé, au niveau du premier étage, au dessus de la devanture, sous forme de trous pas rebouchés, cicatrices indélébiles, témoins du descellement fatidique. Il est vrai que la petite entreprise n'a jamais décollé. La fréquentation des lieux, amputés de ce qui en faisait la raison principale, a chuté, selon le principe des vases communicants, au profit de celle du "Gamin de Paris", le café d'en face la rue du Val de grâce, tout heureux de la manne, dont on parlera à un prochain paragraphe, qui végétait jusque-là, souffrant de sa trop grande proximité avec le Tabac, justement. Les petits jeunes ne s'en sont jamais remis. Ils ont tenté de surnager, d'une année sur l'autre, le café ne se faisant plus de nouveaux habitués (ce sont les habitués qui font vivre les cafés de quartiers, à l'inverse des grands cafés des boulevards parisiens qui vivent du "passage"), ils se sont un peu laissés aller avec les derniers piliers de comptoir fidèles qui leur restaient, et ils ont vieilli aussi, comme leurs derniers piliers de comptoir fidèles, le visage hagard et les yeux vitreux, malgré le sourire commercial, les cernes autour des yeux et la couperose précoce aux joues. A la fermeture du "marchand de journaux" (on ne disait pas "Point Presse", à l'époque) de la rue du Val de grâce, ils ont passé un accord avec les NMPP, pour servir de dépôt local. L'idée n'était pas mauvaise (j'ai bien connu un garage qui s'était appelé "la Belle Idée"), ça arrangeait les gens du quartier qui n'aimaient pas faire plus de cent mètres pour se procurer leur "Figaro" quotidien. Mais le cœur n'y était plus, ils ont arrangé le café n'importe comment pour faire de la place aux rayons de revues et aux présentoirs de presse. Ils en ont fait un lieu hybride, plutôt monstrueux, aux revues de motos à la place de bouteilles de Ricard et aux bouteilles de Ricard à la place des cigarettes. Pour couronner le tout, croyant surfer sur la vague Internet, mais au mauvais moment (c'est à dire à celui où tout le monde s'est mis à posséder un ordinateur chez soi), ils ont transformé un bout de leur salle en une caricature d'Internet café tout ce qu'il y a de plus ringard, avec un seul ordinateur d'un modèle largement obsolète, et à la chaise de café ripolinée de blanc devant toujours vide. En tout cas, je n'ai jamais vu la moindre touriste allemande, scandinave ou américaine aux cuisses fuselées s'y installer. À force de noyer leurs échecs incompréhensibles dans les verres de leurs derniers piliers de comptoir fidèles, les petits jeunes sont devenus des petits vieux avant l'âge, au sourire toujours commercial mais terrifiant comme celui des morts qui s'extirpent de leurs cercueils.

12 juin 2007

J'ai écouté cet après midi tout à fait par hasard (j'étais exceptionnellement en voiture à cette heure et je suis resté scotché à mon siège bien après être arrivé à destination) - cette émission inouïe - c'est véritablement le mot - sur France Cul, "du Grain à Moudre", avec Jacques Vergès dans le rôle du méchant : "Peut-on défendre l'indéfendable ?" A écouter de toute urgence, même vous n' avez pas 56 minutes ! Du suspense, de l'action, des débats, des disputes, des empoignades, de la mauvaise foi, beaucoup d'intelligence et un "goûter avec le diable". De la vraie radio ! (on peut l'écouter pendant un mois)

11 juin 2007

Vieux lieux pieux (...), 13


La façade du 131 ressemble, par son absence de détails notables, à celle du 129. Le porche ouvert montre une vilaine cour. Au fond de la cour, comme l'indique une plaque assez discrète à gauche du porche en entrant, des bureaux annexes de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales sont logés dans un rez de chaussée dépourvu de tout charme. Une autre plaque, bien mystérieuse et tout aussi discrète, annonce un énigmatique "CID", centre inter-institutionnel pour la diffusion" (de quoi ?) qui doit se situer dans les étages. Suit immédiatement une boutique "Manpower". C'est ce que nous disent de larges lettres bleues qui courent au-dessus de la boutique et répondent à leurs petites sœurs, blanches, inscrites sur une bannière de grosse toile du même bleu disposée encore au-dessus. C'est L'agence spécialisée dans la pharmacie et la chimie. Il y a deux vitrines séparées par la porte d'entrée, vitrée, elle aussi. On ne repère pas immédiatement le célèbre emblème de l'agence (cet homme debout aux bras et aux jambes écartés, touchant les quatre coins d'un carré parfait, lui-même inscrit dans un cercle, dessiné par Léonard de Vinci) : Il n'apparaît qu'en tout petit sur les petites et classiques affichettes qui tapissent la première vitrine. " Nous recherchons des professionnels chauffage, froid, climatisation, plomberie". "Recherchons infirmières". "Formation de gardiens d'immeubles" (sic). "Animalier de labo. BTS biologie (biochimie. Expérience en microbiologie)". La deuxième vitrine montre des fioles, ou des "vases", qui, malgré leur nombre, ne suffisent pas à contenir un flot de fausses gélules toutes de la même couleur (bleues, évidemment) et du même format qui se répandent finalement en nappes sur le sol, comme émises par une corne d'abondance invisible, double métaphore des joies du travail intérimaire et de la spécialité concernée (au moment où je frappe ces lignes, je me souviens, adolescent, avoir longuement et rêveusement contemplé cette vitrine, tentant de compter le nombre immuable des gélules et me disant en même temps que je n'y arriverai jamais (Je suis certain, aujourd'hui, que les gélules, quoique un peu plus poussiéreuses, les fioles et les "vases", sont encore exactement les mêmes, qu'ils n'ont pas été déplacés d'un centimètre depuis toutes ces années, et que leur nombre n'a pas bougé d'une unité)). Le 133 est un immeuble plus étroit, sans boutique, Il possède une belle porte en bois et fer forgé. A gauche de la porte deux plaques disposées l'une au-dessus de l'autre : "Docteur Sylvia Payen, gynécologue. Sur rendez-vous." "Docteur Christelle Bougard Barge angiophlébologue. Docteur Bruno Payen Doppler. Echographie vasculaire. microcirculation. Varices. Phlébites. Artérites." Le 135 est lui un superbe immeuble 1930 dont la façade rattrape un peu la médiocrité des numéros précédents. Sur ses sept étages, elle est entièrement recouverte d'une mosaïque de tout petits carreaux de faïence grise qui recouvrent aussi les colonnettes des balcons droits ou en forme de croissant. Chacun de ces balcons est souligné d'un motif de petits carreaux dorés. La porte, toute de verre et de fer forgé, très élégante, une vraie oeuvre d'art, est rehaussée, elle aussi, d'un double filet des mêmes petits carreaux dorés. L'immeuble, signé au coin droit de la façade par "H.M. Delaage, ARCte DPLG", abrite deux boutiques de part et d'autre de l'entrée. L'une, à gauche ne porte aucune enseigne, aucun signe de reconnaissance extérieure. Les deux vitrines sont aveuglées par des rideaux sales mais bien tirés, laissant à grand peine distinguer des piles de dossiers. C'est une officine obscure et quelconque, peu soucieuse de publicité, qu'on ignore en passant. L'autre est la "Maison de la bible", qui, depuis longtemps a pris, je crois, la place d'une jolie librairie vouée, dès le départ, à disparaître, gérée par des petits jeunes, qui ont même tenté l'aventure de l'édition et vendu des livres d'occasion pour tenir. C'est, comme son nom l'indique, une librairie religieuse, du type de celles qui prospèrent dans le quartier de Saint Sulpice, pas particulièrement spécialisée dans la bible. L'enseigne en est un livre ouvert sur les pages duquel repose un globe terrestre (si on regarde mal, ou distraitement, on croit apercevoir une tête de pieuvre (le globe) et ses tentacules (les tranches bombées des pages du livre ouvert)). Un bac de géranium, qu'on sort dès le printemps, en agrémente peu originalement l'entrée. A l'intérieur de la vitrine, une affiche, plutôt incongrue, risque de rendre le passant hésitant quant à la véritable destination de la boutique : C'est une plage tropicale avec les cocotiers, le sable immaculé et la mer toute bleue. Mais la légende ne propose qu'un voyage spirituel : "Heureux qui met sa confiance dans le seigneur". On se rassure. Le 137 ne vaut malheureusement pas le 135. C'est à nouveau un immeuble banal, au crépi gris fatigué et douteux, sans grâce, malgré les persiennes conservées aux fenêtres et les balcon en fer forgé du cinquième et du sixième étage. Deux boutiques se serrent et se suivent avant qu'on atteigne un porche sans intérêt particulier. La première a remplacé l'OTU, Office du Tourisme Universitaire, des tarifs préférentiels duquel je n'ai jamais pu bénéficier, n'étant pas étudiant à l'époque de sa splendeur et des premières années des vols charters réservés aux universitaires (Cuba, Katmandou, la Crête, le Portugal d'après la révolution des oeillets). Quand je suis ensuite devenu moi-même étudiant, les vols charters s'étaient suffisamment "démocratisés" et généralisés : j'ai pu alors réserver les rares places d'avion dont j'avais besoin dans des agences de voyages plus professionnelles. La boutique et son activité d'agence de voyage spécialisée n'ont d'ailleurs pas survécu à la banalisation de l'avion comme moyen de transport. Il a fallu que la MNEF, qui avait partie liée à l'UNEF à ses débuts, puis s'était autonomisée au décours des luttes intestines entre les syndicats étudiants, la reprenne. C'était, au demeurant, une excellente mutuelle qui n'avait qu'une rivale, non politisée (donc de droite, à l'époque, mais tout a bien changé), la SMEREP, qui se tenait plus haut sur le boulevard, sur le côté opposé dont il n'est pas question et ne sera jamais question, n'y comptez pas, dans ces pages. Mais la MNEF a connu les ennuis que l'on sait. Il a fallu encore une fois transformer la boutique. Elle est restée le siège de la mutuelle, mais, à cause du scandale, c'est la mutuelle qui a changé de nom : elle s'appelle maintenant la LMDE et se prétend, sur une large affiche qui barre toute la boutique en diagonale, "la première mutuelle étudiante". L'ancienne enseigne n'a même pas été déposée. Elle est seulement soustraite aux regards par un calicot blanc noué à la va vite qui cache mal le sigle devenu honteux. Des affiches, placardées sur toutes les vitrines, vantant les mérites indépassables de la LMDE, masquent, elles aussi, l'intérieur de la boutique. A gauche de la porte d'entrée une grosse boite aux lettres porte de grandes lettres jaunes : "Dépôt des dossiers". La boutique qui suit immédiatement n'a, selon mes plus anciens souvenirs, jamais subi aucun changement. C'est une librairie de livres de droit d'occasion qui a toujours, qu'il pleuve ou qu'il vente, exposé dans des bacs posés sur des tréteaux de chaque côté de la porte d'entrée. J'ai fouillé, il y a très longtemps, parmi les codes Dalloz périmés et les manuels écornés de droit fiscal, comme on se promène dans un paysage indifférent, juste pour la marche.

08 juin 2007

J'ai installé la nouvelle petite merveille du web, "hyperwords", sur mon navigateur comme me l'a soufflé "transnet" et je me suis immédiatement mis à faire joujou. On surligne un bout de texte, un mot, une phrase, un paragraphe et hop ! on fait ce qu'on veut avec en un tour de souris. On peut l'emailer en moins de temps qu'il faut pour le dire, le chercher sur Google ou Wikipedia en trois coups de cuillère à pot, le faire apparaitre sur une carte comme par enchantement (essayer avec le "129 boulevard Saint michel" du dernier "Vieux Lieux Pieux" (nobody's perfect)) et un tas de choses tout aussi magique et vertigineux. Mais les fantômes du temple veillent à peine masqués, prêts à tout intercepter. Tout se paye. A part ça, il y a un petit outil de traduction automatique et immédiate en quinze langues qui ravira vos polyglotismes les plus secrets. J'adore les robots traducteurs. Ils font des progrès tous les jours, mais ils restent délicieusement idiots. On ne rendra jamais assez grâce aux robots traducteurs automatiques idiots qui n'imaginent jamais eux même leur incroyable potentiel poétique. J'ai immédiatement soumis le haïku de bain N° 49 (voir un peu plus bas) à l'épreuve. Voici ce que cela donne, d'abord en espagnol :

Hundir en el aqua caliente
No dissuelve la préoccupacion
que se me clava al corpo

On dirait du Gongora, non ? En allemand cela donne ceci :

Ins heisse Wasser tauchen
löst nicht die Sorge auf
die meir auf den Körper klebt

du Goethe, rien moins. Et en italien, en portugais, en hollandais, en anglais :

Immergere nell'acqua calda
Non scioglie la préccupazione
Che me attacha al corpo

Mergulhar na aqua quente
não dissolve a preoccupação
Que cola-me ao corpo

In het warme water duiken
outbindt de zorg niet
die me aan het lichaaen plakt

dive in hot water
not dissolve the concern
that sticks me to the body

qui immédiatement retraduit en français donne l'énigmatique :

Plonger dans l'eau chaude
Pas dissout l'inquiétude
Qui m'enfonce au corps

Nous faisant préssentir que la poésie n'est pas un "corps" commutatif pour la traduction automatique (entrez "corps" dans "hyperwords" si vous êtes nuls en math) quoique, retraduit de l'espagnol cela donne le bien meilleur :

Descendre dans l'eau chaude
Ne dissout pas la préoccupation
Qu'on me cloue au corps

Qui retraduit en espagnol puis retraduit en français finit par donner :

Diminué dans l'eau chaude
Il ne dissout pas la préoccupation
Moi qui cloue au corps

Etc.etc., à l'infini, jusqu'à la jargonophasie terminale :

Rétréci en l'eau qui il chaleur
Pas il préoccupation il dissout
A le corps non cloué

Amen.

04 juin 2007

Enfin sur Ciscoblog : intégrale des haïkus de bain, dernière mise à jour. Voir en LCD

03 juin 2007

Vieux lieux pieux (...) , 12

Le 129 boulevard Saint Michel, qui fait suite au 127, est, lui aussi, un immeuble de rapport banal. C'est là, au premier étage qu'habitait notre copine Chantal, dont la maman tenait la boutique du rez de chaussée. Cette boutique est maintenant une boutique de Pizzas à emporter. Une "Pizza Hut". Il n'y a pas de table, on n'y mange pas. On peut acheter les pizzas à un comptoir et les emporter chez soi. Mais surtout, c'est la base d'où partent, sur leur mob Peugeot toute rouge, les livreurs pressés d'imiter le héros du film "Taxi" et de livrer en onze minutes chrono la boite de carton contenant la Pizza commandée par téléphone dans les trois kilomètres à la ronde. La boutique est toute rouge, pas très propre, comme les mobs fatiguées qui traînent, par deux ou trois, sur le trottoir. Une enseigne portant un téléphone stylisé (un Logo) annonce la boutique de loin le soir. Des affiches jaunes et vertes barrent les vitrines, en biais. "Même le week End ! 1 pizza achetée = 1 pizza offerte". Dans le temps, (j'aime assez cette expression; je suis d'accord avec le commentaire d'Alain Rey : "ellipse de dans le temps passé (1770, d'Alembert). L'ellipse de passé engendre une autre image, celle de l'enfoncement dans la dimension temporelle"), dans le temps, donc, La boutique avait été une boutique de "cadeaux", qui s'appelait "Home Confort" (je me souviens des brain stormings, vers la fin des années soixante, qui avaient agité la famille et le voisinage au moment où, Yvonne, la maman de Chantal, ayant pris la décision de faire de sa boutique de "marchand de couleurs" une boutique moderne, il avait fallu donner un nom au nouveau magasin). C'était le temps où les "Gadgets" devenaient à la mode, et où, surtout, on les tenait encore dans un certain respect, qu'il ne faut pas oublier, dans leur inutilité même, leur luxe véritable, comme témoins d'une société de consommation ludique qui prenait son essor. La décadence des "Gadgets" date seulement des années soixante-dix, après la critique soixante-huitarde, et ce n'est que dans les années quatre-vingts, que les "Gadgeteries" cessèrent définitivement d'être considérées comme des boutiques de luxe. En tout cas, dans ses débuts, "Home Confort" n'était pas la gadgeterie qu'elle est devenue en partie plus tard, mais un "magasin de cadeaux", ce qui est bien plus honorable. D'ailleurs l'histoire de cette boutique, "marchand de couleurs" (droguerie) devenue "magasin de cadeaux" résume à elle seule assez bien l'évolution sociologique du quartier en quarante ans, y compris sa triste fin de Pizza Hut à emporter. "Home Confort" était le point de ralliement des commères du quartier dont la mienne, je veux dire, de mère ( le mot "commère" n'est que le féminin exact du mot "compère" qui n'a pourtant pas la même connotation péjorative puisque le mot "compèrage" n'existe pas.) Des souvenirs de la boutique de marchand de couleurs, je n'en ai plus (j'en avais, j'en suis certain, il y a quelques années; j'ai un souvenir de souvenirs, mais ils se sont effacés) même si, en me concentrant, j'arrive à faire naître une image le visage d'Yvonne jeune et souriante sous des ballais-brosse suspendus au plafond par le bout du manche. Cela n'est pas un vrai souvenir. C'est une image reconstruite à partir des deux boutiques de marchand de couleurs que je connais et qui subsistent à Paris probablement par nostalgie et souci louable de conserver un peu de "couleur" locale. L'une est située rue des Ecoles, dans un quartier branché, j'y suis passé pas plus tard que l'année dernière avec ma copine, l'autre est plus incertaine, mais son image constitue, elle, dans ma mémoire, un véritable souvenir; elle est située rue Raymond Losserand, dans le quatorzième, où j'ai habité huit ans. La boutique "Home Confort" faisait quasiment fonction de service public dans le quartier. On pouvait, par exemple, y récupérer des clés, laissées en partant par un membre de la famille; on pouvait y déposer, comme à la consigne, des objets encombrants et continuer de faire ses courses, et même des messages "oraux", comme on précise maintenant, à transmettre si on voyait, par hasard passer le destinataire; on pouvait s'y faire livrer, si c'était à des horaires indus, bref tout un tas de petites choses que la modernité a remplacé ou supprimé sans même sans rendre compte, en même temps que la vie de quartier et les relations de voisinage. Après le porche, en continuant notre remontée, il y a maintenant un concessionnaire de motos Honda : "Boulmich Moto" (sans apostrophe, s'il vous plaît). C'est une vaste boutique, presque une halle, rouge et bleue, qui expose, serrées les une contre les autres, un nombre impressionnant de motos et de scooters de tous types, en laissant déborder sur le trottoir tout un choix de neufs ou d'occasion. Des vendeurs en tenue décontractée de rigueur (à l'inverse, exactement, des concessionnaires autos) discutent avec d'éventuels acheteurs qui ont l'air d'être leurs copains. Les lieux, de tout temps, ont été habilités à contenir de gros objets. Le concessionnaire a été précédé, jusqu'à la fin des années soixante-dix, par un marchand de lits : la literie "Gerbault". Elle aussi, à la bonne saison, exposait la marchandise à des prix imbattables sur le trottoir. Je dis : "elle", parce que le magasin se condense pour moi en l'image unique de sa propriétaire, une grosse femme sanguine aux cheveux blancs pas coiffés, que je revois, debout au milieu de ses sommiers, les poings sur les hanches.
Un Haïku par bain, 49


Plonger dans l'eau chaude
Ne dissout pas le souci
Qui me colle au corps

28 mai 2007

Vieux lieux pieux (...), 11



Après le 125, vient le 127. Pas à pas, immeuble "à" immeuble, nous avançons vers le boulevard "que nous laisserons". Le 127, qui confond les alignements de ses persiennes avec celles des immeubles suivants, héberge une boutique à gauche de la grande porte cochère carrée qui lui sert d'entrée et deux autres, à sa droite, qui, comme on le verra n'est étaient qu'une seule à l'origine. A gauche, donc, C'est l'opticien "Osiris" qui, on ne sait pas comment, semble avoir résisté à la franchisation et aux divers "Afflelou", "Grand Opitcal" et "Générale d'optique" qui se disputent, comme la télé nous l'apprend tous les jours, le juteux marché des lunettes. Malgré sa proximité du domicile familial, nous allions acheter nos lunettes ou les faire réparer chez un opticien de la rue Soufflot, un homme très grand et très gentil, aux cheveux gris, dont les propres lunettes témoignaient pour mes parents, à l'évidence, du savoir-faire, et qui avait du être recommandé à la famille par l'ophtalmologiste, le docteur Bernard (qui plus tard devint professeur) lui aussi lunetteux, en plus de sa petite moustache et de son nœud papillon consulté rue Médicis. Je suis porteur de lunettes depuis l'âge de huit ans, quand j'ai commencé à ne plus bien voir au tableau, même au premier rang. "Je suis myope et astigmate" : j'ai appris à dire ça très jeune, je me souviens de ces sentiments mitigés et étranges qui m'avaient envahi, entre la fierté et la honte, le jour où j'ai porté ma première paire en verres "incassables" (une grande nouveauté à l'époque) dont la monture épaisse, genre "sécurité sociale" dirait-on de nos jours, garantissait la solidité au regard de ma supposée turbulence enfantine. On m'avait donné aussi un bel étui en papier mâché, pour les ranger la nuit, posées, branches bien sagement croisées, sur le petit coussin que constituait ce si doux jersey de tissus toujours de couleur jaune qui sert à essuyer les verres et dont je ne me servais jamais préférant la mouchoirs, les pans de chemise, ou rien du tout, laissant les verres s'embrumer de poussière et du sel de la sueur ou des larmes, au fil des jours et que ma mère finissait, excédée, par m'arracher des yeux, les passer sous le robinet et les essuyer avec un Kleenex en râlant. Je redécouvrais soudain le monde. L'œil d'Osiris nous a contemplé, donc, toutes ces années depuis cette vitrine aux dominantes vertes et jaunes. La porte cochère du 127 est surmontée, toute fière, de la plaque bleue et verte qui nomme les rue de Paris : "Cinquième arrondissement. Boulevard Saint Michel". Je rappelle que nous ne sommes pas à un coin de rue. Il suffit de se retourner pour comprendre sa présence ici : c'est à ce niveau du boulevard que s'abouche la rue Michelet, quasiment une avenue, mais trop courte pour en porter le nom, large et aérée, qui relie le boulevard un peu au loin à la rue d'Assas (au-delà du "petit Luxembourg et de l'institut d'Archéologie, qui jouxte la fac de Pharmacie, bizarre et belle ziggourat de briques rouges) dont le cours, on l'a vu diverge lentement de celui du boulevard (mais on devrait dire "converge vers" puisqu' en réalité comme toutes les rues de Paris, il commence à la Seine) depuis (ou vers) l'avenue de l'Observatoire. Il faut que le piéton qui, venu de la rue d'Assas, ayant pris à gauche dans la rue Michelet et qui débouche ici puisse savoir que c'est sur le boulevard Saint Michel, c'est la moindre des choses. A l'autre bout, la rue d'Assas devrait lui rendre la politesse, mais je n'ai pas vérifié. Plantée là, entre deux platanes, une belle colonne Morris entièrement d'époque montre les affiches des derniers spectacles des derniers théâtres de Paris (il n'y en aura bientôt plus, et de colonnes Morris non plus). A droite de la porte cochère, on trouve d'abord "Copie Service", un magasin de reprographie ( "A petits prix, mémoires et thèses, couleur laser") comme il en existe beaucoup dans le quartier pour les thèses, mémoires et autres travaux universitaires (j'y ai récemment fait "reproduire" mon curriculum vitæ quand j'ai postulé à Vigneux : c'est sérieux et rapide.) "Copie service" est directement accolé à la "Pharmacie du Luxembourg". C'est en fait une seule et même boutique à l'origine, la Pharmacie. On l'a rapetissée en en vendant une partie. On le voit aux rondeurs des constructions, aux trois marches identiques qu'il faut gravir pour atteindre le seuil de chaque boutique. Les murs de la pharmacie sont recouverts de crépi gris souris tandis que ceux de la boutique de reprographie ont gardé les briques originelles mais recouvertes d'une couche de peinture couleur brique. La vitrine expose des pubs pour produits de beauté ("Dorée, adorée, de chez Bergas") ou les belles fesses fermes que ne manqueront pas de vous donner les "kits" d'amaigrissement à la mode ("804 : 8 jours, 0 difficulté, 4 kilos") Du plus ancien qu'il me souvienne, la "Pharmacie du Luxembourg" a toujours existé. Quand j'étais petit, je crois bien que le pharmacien me faisait peur : il était très laid et sévère ; il avait les cheveux coupés en brosse haute, les oreilles décollées et un très long nez. Il était toujours de mauvaise humeur, pas "commerçant" pour un sou, mais à l'époque, ce n'était pas encore trop grave, pour un pharmacien. Le derniers souvenirs que j'en ai est de lui avoir acheté, l'air faussement détaché, il y a au moins trente ans, sans qu'il sourcille d'un poil, une boite de préservatifs.

25 mai 2007

Pensée de la nuit N° 120 :"Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse" F.Nietzsche, in Corinne Reiner, "De l'accueil à la transition thérapeutique"
Le futur est plein d'avenir ! (via "AEIOU")




22 mai 2007

Je n'ai jamais pu écrire à la main. Vous vous souvenez ? Le crayon, les stylos, l'encre, la gomme, le papier, le buvard ? L 'encre bleue, noire, violette, sépia. Le papier, feuilles "volantes" ou cahiers, carnets ou blocs d'écriture, vierges, à lignes ou à petits carreaux, vélins, vergers, ordinaires ou autre Clairefontaine. J'ai tout essayé : stylos à bille et stylo "à plume", stylo à "plume" à réservoirs ou stylo à "plume" à cartouches. Rien n'y a fait. Pendant longtemps j'ai essayé les stylos de marques différentes, espérant dénicher la plume idéale, le "corps" qui tient bien dans la main, le "clic" plus ou moins distingué ou plus ou moins sensuel du capuchon, Waterman, Schaeffer, ou Parker et Mont blancs. Offerts aux anniversaires ou aux étrennes, aussitôt perdus après avoir montré leur imperfection. Achetés aussi, souvent très cher, dans le but auto-persuasif d'éviter de les perdre ou de les oublier, mais perdus tout de même (aucun n'a pu rester plus de quelques mois) avec pratiquement aucun regret. N'utilisant alors que les Bics à trois francs (un demi euro) ou les "Cristal" à deux (trente cinq centimes), les perdant tout autant et en achetant plusieurs par semaines. Décidant alors de les voler, ramassant sans vergogne tous ceux qui passaient à ma portée, connu comme le "dangereux voleur de stylos" et les perdant eux aussi encore et toujours. J'ai cru au miracle à l'apparition des premiers rollers, hybrides entres les billes et les plumes, mais j'ai vite déchanté car le problème, finalement, j’ai fini par me l’avouer, n'a jamais été un problème de "matériel". Ni de stylo, ni de papier. Pas que cette grave infirmité n'ait eu son origine dans je ne sais quelle "crampe de l'écrivain" chronique et répertoriée par la science neurologique. Pas que ce défaut inavouable ne m'ait jamais empêché de rédiger mes copies d'examens, remplir mes déclarations d'impôts, ciseler mes billets doux, ou envoyer mes cartes postales de vacances. Pas que je n'aime pas écrire, comme beaucoup de gens, qui s'en tiennent à une expression écrite paresseuse et minimale. Au contraire, j'adore. Je peux même dire que l'écriture tient une place essentielle dans ma vie et dans mon imaginaire, comme on s'en est peut-être aperçu en parcourant les pages qui précèdent et le nombre encore ignoré de moi, au moment ou ces mots s'inscrivent sur mon écran, de celles qui suivent. Je peux même dire et comme vous le savez déjà que je suis un véritable graphomane, un obsédé textuel, un scribouillard invétéré. Mais jusqu'à ces quelques dernières années il m'était tout simplement impossible d'écrire à la main, au moins durablement, ce qui est très étonnant quand on connaît le plaisir quasiment sensuel qu'éprouvent mes congénères à manier stylos, humer encre et lisser feuilles de papiers. Le pire est que j'éprouve moi-même ces plaisirs, mais que la cause ma difficulté à écrire "à la main" est encore plus forte que ceux-ci : je ne supporte pas les ratures. C'est tout simple, mais rédhibitoire. Alors que d'autres les chérissent, en jouissent, les dédoublent ou les triplent, raturant les ratures de leurs ratures, amoureux de leurs pages surchargées et presque illisibles et considérant que leurs biffures sont les égales de leur sang, de leur sueur, les scories de leurs efforts, les strates géologiques de leur pensée, l'archéologie de leur créativité, les traces émouvantes de leur "work in progress", je les abhorre et les ai en horreur. Les ratures me terrifient et surtout me paralysent. Elles me font perdre mes moyens. Pour moi, la page écrite doit être propre, nette. La rature est un lit défait sous les yeux d'un visiteur attendu, le truc dévoilé du tour de magie raté devant des enfants confiants, l'aveu d'un cheminement qui n'est que besogneux. "Mettre au propre" m'importe bien plus qu'enjoliver mes brouillons. Dans les temps obligés de l'écriture "à la main", je faisais une consommation insensée de papier : je n'ai jamais dit que je ne corrige pas, que je ne reprends pas. Il est clair que je ne prétends pas voir ma phrase apparaître toute faite sur le papier telle Minerve tout armée sur la cuisse de Jupiter. Je suis comme les autres, je bégaie, j’ai sur le bout de la langue, je cherche le mot juste et ne le trouve pas, j’ahane, je m’arrache les cheveux, je polis, je cisèle, donne un petit coup de pinceau par-ci, un petit coup d'archet par-là, je coupe, je retranche, j’ajoute, j’empile. Mais c'est à chaque fois sur le "propre". Une seule rature et me voici, comme par contrainte pathologique, obligé de recommencer toute la page. Deux ratures et je me perds, n'y comprends plus rien, ne m'y retrouve plus. Trois, j'arrête tout, c'est la Berezina et la retraite de russie. En plus que ça coûte cher en papier, c'est une infirmité, il n'y a pas d'autre mot. A la fin, même, il arrive que je renonce et quitte le texte, définitivement insatisfait. Quand la rature vous attache au texte, j'en connais qui publient des fac simile de leurs broullons huileux, la remise au net perpétuelle finit par vous le faire quitter. L'invention du traitement de texte a tout révolutionné. On dirait qu'elle a été faite rien que pour moi. Je peux à la fois corriger, recorriger (je viens de le faire, juste à l’instant, vous n’allez pas me croire, "en temps réel", avec délice et vous ne vous en n’êtes même pas aperçu) et écrire en un propre perpétuel, immaculé, faussement mais délicieusement vierge, un texte tout prêt à imprimer qui semble enfin tenir, qui n’échappera pas et n’ira pas se perdre dans les méandres des hésitations infinies. Dieu a créé le traitement de texte pour mon seul usage. Thanks God for MS Word. (repost & slightly rewrited)

21 mai 2007

Petits théorèmes et entrechats, 1




Deux choses que j'aime en secret et dont je ne parle jamais sur Ciscoblog ( c'est la mode, sur les blogs, ai-je-remarqué, de parler ce dont on ne parle d'habitude jamais) : les maths et la danse. Pour les maths, je vous rassure, je ne suis pas du tout matheux. Et pour la danse, je vous rassure aussi, à peine plus danseur : j'ai toujours été été raide comme un piquet et incapable de suivre la moindre mesure (malgré dix ans de piano). Mais j'aime la Danse et les Maths, peut être par dessus tout. J'ai une admiration sans borne pour les vrais matheux et les vrais danseurs. J'ai péniblement réussi un bac "Math Elem", mais uniquement grâce au français où j'ai obtenu une note que je préfère cacher par pudeur (j'ai eu 6 sur 20 en maths avec coeff 8, c'est dire). Pas que je n'aimais pas les maths : elles me faisaient peur, elles me paralysaient, me donnaient envie de rater, ce que je détestais. Je n'avais pourtant pas eu le courage de m'opposer aux injonctions paternelles qui me poussaient vers la Science alors que, par exemple, deux de mes brillants condisciples d'Henri IV, Alain F et François G. , bon en maths mais bons en tout, avaient obtenu de leur artisan maroquinier et professeur bourbakiste de pères respectifs de les laisser faire "Philo" puis hypokhagne et khagne au bout desquelles ils avaient intégré Normale Sup Lettres, excusez d'ailleurs du peu, et de belles agrégations. Pour ma part je n'ai réussi à faire céder le mien qu'après le bac et n'ai donc poursuivi ni en hypotaupe ni taupe la très peu brillante carrière d'ingénieur qui ne m'étais pas promise. L'année de terminale avait frisé la crise de nerf malgré les "petits cours" au moins bi-hebdomadaires de l'excellent monsieur T. Je m'en étais miraculeusement tiré avec la mention assez bien qui m'avait permis d'intégrer, proposition "plancher" des susdites injonctions, la section "C", la meilleure section du CPEM, (Cours Préparatoire aux Etudes Médicales et nom pas comme de nos jours PCEM, premier cycle d'Etudes Médicales) qui, comme je l'ai déjà peut être mentionné dans ces pages, permettait à ses élèves de sécher tous les cours, de passer toute la saison universitaire au jardin des plantes et au cinéma sans manquer d'être admis automatiquement en première année de médecine (c'était la seconde, mais à l'époque, en médecine, on commençait à la zéroième année (ça, c'est des maths...)) où les choses se corsaient à peine plus. Bref, c'est au moment où je les ai quittées soulagé que je me suis autorisé à aimer les maths. A la section "C" on ne faisait plus que les survoler et leur coefficient était minable par rapport à ceux de l'histologie ou de l'embryologie (qui est une science méconnue et tout à fait passionnante dont je garde un excellent et encore très vivace souvenir) et j'ai pu m'autoriser à rêver devant les pures beautés des décompositions en série de Fourier, de l'équation de Shrödinger, du calcul matriciel et des intégrales triples avant de les quitter définitivement pour les insertions sur la tête du cubitus et autres cycles de Krebs. Bref je restais un scientifique, mais en moins dur, avec des ailes de tout un chacun, qui ne m'empêchaient pas de marcher. Ainsi, au fil des ans, en m'approchant du côté littéraire sinon obscur de la force en médecine, de la psychiatrie et de ses mystères incertains, j'ai dérivé loin des "matières fondamentales" et des maths dures, avec une sorte de regret que j'ai encore gardé. C'est ce qu'on appelle la culture (ce qui reste quand on a tout oublié, disait l'autre) scientifique.

19 mai 2007

Pensée de la nuit N°119 : " C'est ainsi que chacun se disperse et se ramifie dans l'esprit d'autrui. C'est éphémère, bien sûr, ce n'est pas l'immortalité. Nous portons les morts en nous jusqu'à ce que nous mourions aussi, et, après, c'est nous qui sommes portés quelque temps, puis ceux qui nous ont portés tombent à leur tour et ainsi de suite jusqu'à d'inimaginables générations. Je me souviens d'Anna, notre fille Claire se souviendra d'Anna et de moi, puis Claire s'en ira et resterons ceux qui se souviendront d'elle, mais pas de nous, et ce sera là notre fin ultime. " John Banville. La Mer. Robert Laffond

17 mai 2007

Misère, misère ! Je m'aperçois que j'ai laissé passer presque une semaine après le cinquième anniversaire de Ciscoblog dont la première entrée a été publiée le 11 mai 2002. Bon anniversaire à tous les Ciscoblog ! Pour la peine, je vous inflige le repost (re-publication) de la première entrée de Ciscoblog, na !


"Tender", un "tender". Nom commun, masculin singulier. Qui emploie encore ce mot aujourd'hui ? Dans le livre de Marcel Cohen, "Faits. lectures courantes à l'usage des grand débutants" qui consiste en une suite de courts textes apparemment sans liens entre eux, mais qui, à la manière du puzzle perecien, dévoilent petit à petit la sensibilité, les souvenirs et la vie de leur auteur, et qui, à des année lumières du genre romanesque, pourraient ressembler à ce que je tente de faire modestement en ces pages, je lis le mot "tender". L'auteur est un homme de mon âge ou peut-être un peu plus vieux. Le mot apparaît dans le dernier fragment du livre. Marcel Cohen y décrit avec un grand bonheur d'écriture un souvenir de petit garçon qui se tient sur le pont de l'Europe, immortalisé comme chacun sait par un célèbre tableau de Claude Monet ou d'Edouard Manet, et qui se laisse envelopper avec griserie par la fumée des machines à vapeur qui passent sous le pont avant de gagner le large : "Les pistons lâchaient leur exhalaison d'huile chaude. Mêlée à la petite traînée de poussier arraché au tender, elle n'était perceptible qu'après coup, comme le sillage odorant d'un animal." Le texte joue subtilement sur l'analogie entre la bouffée de fumée brûlante que dégage le monstre métallique et une bouffée de souvenir associée à cette odeur complexe que Marcel Cohen décrit avec tant de précision. Il décrit en même temps l'émotion qui lui est immanquablement attachée. En l'occurrence, c'est le sentiment d'héroïsme, pour le petit garçon qu'il était, d'oser approcher de si près de tels monstres et de supporter leurs terrifiantes manifestations. On s'amuse de cet héroïsme puéril, mais surtout, on prend conscience, comme par la bande, de la disparition définitive des locomotives à vapeur. le texte induit à la fois exaltation jubilatoire et nostalgie irrémédiable. A un autre endroit du livre, Marcel Cohen écrit : "Alors que les être et les choses témoignaient sans relâche de sa présence au monde et qu'il lui semblait, jour après jour, apprécier un peu mieux son sillage parmi eux, un homme découvre que tout ne répète plus, désormais, que sa propre absence. Quand, et comment, cette inversion s'est-elle opérée ? Il serait bien incapable de le dire. Certes, si douloureux soit-il, et contre toute apparence, ce sentiment d'une perte est peut-être la preuve d'un regard plus aigu, auquel cas il n'avait à peu près rien vu jusque là, se dit-il. Et, à plus forte raison, comment aurait-il pu deviner ce qu'il expérimente maintenant tous les jours : que la beauté, alors même qu'on la touche, et déchirante comme un adieu et qu'un visage ami est parfois plus douloureux qu'une plaie ouverte. Cependant cette homme va, vient et se dépense sans compter." C'est ce genre de douleur que me fait subitement ressentir la lecture du mot "tender". D'abord parce que, pendant un fragment infime de temps, ne le comprenant pas, j'ai cru à une coquille ou une faute d'orthographe ("poussier" aurait pu me faire le même effet, mais j'avais lu "poussière" et c'est un mot plus technique, sinon plus littéraire) puis ensuite, le comprenant, au contraire, je me suis aperçu en un éclair qu'il ne faisait plus partie de mon vocabulaire courant, comme on dit, de mon vocabulaire intime, alors qu'il en avait objectivement fait partie, un jour certes lointain, et que, je me souviens parfaitement de moi, petit garçon, allongé sur le linoléum de ma chambre d'enfant, en train d'accrocher le tender, empli de "poussier" de grésil et de houille concassée, le charbon, parfaitement bien imité, au millième, à la locomotive à vapeur de mon train électrique H.O. dont le mécanisme des bielles, parfaitement reproduit, m'enchantait. L'évanouissement du mot "tender" qui est, rappelons-le, celui qui désigne le chariot accolé à la loco et qui transporte sa réserve de charbon, d'où Gabin, par exemple, tirait des pelletées frénétiques dans la "bête humaine" de Renoir, sa disparition non seulement de ma langue intime, mais aussi de la Langue, la langue quotidienne, dont je prends conscience au moment même où il fait irruption à nouveau et peut-être pour la dernière fois devant mes yeux, crée en moi une émotion qui n'est en rien comparable à ce que des jeunes gens nommeraient, plutôt à juste titre, nostalgie snobinarde de certains mots vieillots, archaïsants ou de tournures anciennes qui ont été souvent remplacés par d'autres à l'instar de "courtepointe" par "dessus de lit", voire "culotte" par "slip" et "auto" ou "automobile" par "voiture", etc. Sans parler bien entendu des différences entre ce que les linguistes appellent des "niveaux de langue" : populaire, courant, familier, argotique, écrit, littéraire, administratif etc. La disparition de "tender" de mon dictionnaire intime tient à la disparition réelle des tenders de l'univers des choses vivantes. C'est la mort d'un mot dont je ne me suis souvenu que de justesse, de mon vivant, plutôt par hasard, pour l'avoir lu dans un livre, bien après le mitant de mon âge, où les trains ne sont plus à vapeur depuis longtemps. Je prononce "Tender" à haute voix, pour moi-même, tout seul : l'émotion est la même, avec un sentiment d'étrangeté indéfinissable. Il me rattache à mon enfance et un certain passé du monde. Je demande à ma compagne si elle sait ce qu'est un "tender", elle me répond non. Elle semble se souvenir vaguement quand je lui parle des machines à vapeur et de charbon. Le mot est étranger à Nathan, aussi, qui n'a qu'une vague idée des locos à vapeur et même des trains électriques (ah bon, on jouait avec çà ?) Si j'interrogeais tout le monde à propos des tenders L'humanité se diviserait en deux : ceux qui se souviendraient du mot, me rassureraient sur la présence de mon passé, sinon celui du monde, et ceux à qui il ne dira rien du tout, nous rejetant, moi et ce monde, dans un passé révolu à tout jamais. L'étrangeté du mot, que je répète à haute voix, "tender", n'en est que plus forte. Existe-t-il, dans d'autres textes ou au fond de moi-même, d'autres mots semblables, enfouis, oubliés, et qui seraient empreints de cette même magie troublante, de cette beauté déchirante comme un adieu dont parle Cohen ? Je me promets de les relever bien précautionneusement s'ils viennent à ressurgir et d'en faire la collection, autant que faire se peut. "Tender". (repost)
Un haïku par bain, 48


Inverser les rôles :
Corps liquide et eau solide.
Plus rien qu'une empreinte.

16 mai 2007

Douze, 9


A un ou deux immeubles de l'atelier du peintre Zao Wu Ki, à peu près en face du douze, habitait le beau docteur M. aux boucles noires qui partageait un rez de chaussée donnant sur la rue avec sa compagne, une blonde délicate et timide danseuse américaine. C'était un généraliste dans la mouvance de Carpentier et du Syndicat de la Médecine Générale. Il ne se mêla vraiment jamais à la turbulente communauté d'en face, se cantonnant à ses marges et lignes de touche, toujours prêt à intervenir en cas de pépin ou de tacle trop appuyé. Il fut ainsi d'un efficace et discret secours à plusieurs moments critiques de cette histoire, notamment néphrétiques. Les filles, déjà nostaliques des tutus roses et des pointes de leur préadolescence, s'étaient remises à la danse,
d'ailleurs plutôt moderne que classique, entraînant parfois avec elles des compagnons aussi raides que peu doués mais décidés à les suivre vaille que vaille. Elles prenaient des leçons toute l'année près du Val de Grâce, dans le lointain cinquième arrondissement, à la "Scola Cantorum", rue Saint Jacques ou sur les parquets du gymnase de la Faculté des Sciences encore plus éloignée, quai Saint Bernard, et filaient l'été à Avignon aux master classes de Merce Cuningham et d'Alvin Nilkolaïs. La joyeuse Marcie, charmante newyorkaise plus vraie que nature, à peine plus âgée qu'elles, fut un de leurs professeurs. Elle créait des chorégraphies répétitives sur les musiques de Steve Reich et Phil Glass. Elle vivait avec un danseur californien chauve taciturne et ascétique, tout le contraire d'elle. Elle venait sans lui et sans façons le soir après dîner au cinquième gauche droite interroger les esprits frappeurs sur la table en sapin de la cuisine. A l'instar de son aîné et en quelque sorte modèle Henri Miller, elle faisait la navette entre la rue Raymond Losserand et le coin de la quarante deuxième rue, où, une ou deux années plus tard, nous la rencontrâmes, miraculeux et magnifique hasard, au beau milieu de la foule immense, qui remontait Broadway de l'alerte démarche et du pas si sûr qui était le motif même de sa danse.

13 mai 2007

MONTSOURIS (SOUS L'ORAGE)
Vieux lieux pieux (...), 10



Au 117, il y a encore du gaz à tous les étages comme le montre la petite plaque émaillée fixée au-dessus d'une porte à deux battants qui n'est pas cochère. Cet immeuble est le dernier, avant la rue du Val de Grâce à posséder quelques balcons en fer forgés. C'en est fini des beaux alignements hausmanniens. Les maisons, dans cette dernière partie du boulevard, deviennent plus simples. Il n'y a plus d'étage noble, pas plus que de chambres de bonnes. Les façades, modestes et sans fioriture, n'alignent plus que des rangées de persiennes grises, pas forcément disgracieuses, d'ailleurs. Au rez de chaussée du 119, deux boutiques côte à côte : MBK, marchand de scooters et de motos, anciennement Motobécanne qui réparait aussi nos vélos et un minuscule magasin de photocopie et reprographie en faillite depuis des années qui avait succédé, je crois, à un magasin de lingerie qui avait aussi fait faillite. Il est à louer. Le 119 est plus bas que les autres : il n'y a que quatre étages. Il est aussi plus étroit : aucun appartement ne dépasse les quatre pièces. A mon avis, c'est le plus petit immeuble de tout le boulevard. C'est tout ce qu'il y a à en dire, je crois bien (je pourrais, bien entendu traiter du 119 bien plus longuement, décrire, une fois passée la lourde porte à deux battants laquée de vert de vessie, dont le code d'ouverture actuel est le 7513, qui est changé à peu près tous les six mois mais qui a toujours été constitué d'enchaînement de chiffres impairs plutôt faciles à retenir : 1357 9753 etc., et qu'avant l'invention du digicode et son usage assez tardif chez nous, il fallait fermer et ouvrir avec une lourde clé qui déformait toujours nos poches ou sacs à main (je me souviens : on l'appelait la "clé d'en bas"), le long couloir carrelé qui ouvre tout au fond sur la porte de l'ancienne loge de la concierge (dont il me reste un souvenir de tout petit enfant : une odeur de pisse infecte, un accumulation monstrueuse d'objets en tout genre (dont ses chiens successifs morts empaillés alignés sur la cheminée ou posés sur la courtepointe élimée d'un lit tout boursouflé, vision d'horreur) dans un espace minuscule (même pour le petit enfant que j'étais) et une terrifiante sorcière, la concierge, qui essayant de me coincer pour me donner des bises édentées et qui m'offrait de faux bonbons acidulés empoisonnés que j'acceptais avec un sourire crispé (et que jamais ô grand jamais je n'aurai mangé)) achetée par mes parents à la copropriété, refaite à neuf, transformée en un coquet studio où a logé Mongrandpère jusqu'à sa mort à qui, vers l'âge de dix huit ans j'ai succédé pour environ cinq ans. Je pourrai décrire aussi la niche ménagée dans le mur droit du couloir manifestement destinée à contenir une statue qui n'est jamais venue et qu'elle attend encore, comme un reproche, après toutes ces années (ou alors, peut-être, a-t-elle été enlevée, il y a bien longtemps, avant même que mes parents ne vinssent habiter là), et la porte de la cour, au bout du couloir à gauche, après l'alignement des boites au lettres, vitrée, à deux battants qui a toujours mal fermée où on range les poubelles et qu'on partage avec le magasin de mobylettes qui y stocke les vieux pneus et les roues voilées, mais je ne le ferai pas parce qu' il aurait fallu que je le fasse pour tous les autres immeubles du boulevard dont j'ai déjà parlé et dont je n'ai décrit que l'extérieur). Le 121, lui, a cinq étages, un de plus, mais il lui manque aussi le toit en zinc percé des fenêtres des chambres de bonne, en forme de coque de bateau renversée qui caractérise tant les immeubles parisiens. Il abrite la Coopérative de l'Université Club qui montre dans ses vitrines gros livres de biologie, de médecine, codes civils et autres gros volumes de droit, choix de stéthoscopes et de marteaux à réflexes. J'ai cru pendant longtemps que ce magasin était réservé aux membres du club de "l'université"comme son nom l'indiquait et je n'y suis quasiment rentré que du jour où j'ai fait moi-même partie de ladite université. C'est une papeterie banale. Je n'y ai même pas acheté de stéthoscope car les réductions étaient plus intéressantes à la librairie qui jouxtait le CHU Pitié-Salpetrière, boulevard de l'hôpital, où j'ai fait mes études de médecine. Le 121 héberge aussi la librairie "Le Petit Prince" qui est la première boutique quand on sort du 119 sur le chemin de la rue du Val de grâce. C'est une sorte de librairie "Minerve" (celle dont j'ai déjà parlé plus haut) mais en plus petit. Elle est restée cependant, elle, une vraie librairie de livres anciens (qui couvrent les rayons de la petite boutique) et de vrais livres d'occasion typique du quartier latin où j'ai parfois trouvé mon bonheur. Je consulte encore longuement ses bacs en bois bien remplis chaque fois qu'une visite chez mes parents m'en donne le loisir. Il n'y a pas si longtemps encore, j'y ai fait l'acquisition de livres d'architecture ou de photographie assez luxueux que je n'aurais jamais osé acheter neufs. La librairie est encore tenue par deux sœurs (dans mon enfance, elle l'était par leur mère), un tout petit peu plus âgées que moi, avec qui, curieusement, je n'ai pas du échanger plus de dix mots en cinquante ans, probablement parce qu'elles ne sont pas très bavardes ni accueillantes ou qu'elle ne me considère pas comme un très bon client, sur la durée, vu les heures innombrables passées à consulter les livres dans les bacs sans les acheter plus d'un fois sur dix ou quinze (voire sur vingt ou trente). Je suis pourtant, comme chacun sait, un grand acheteur de livres, neuf de préférence, il est vrai. Mais je crois que c'est la proximité même de la boutique du domicile familial qui ôtait définitivement son caractère aventureux aux éventuelles acquisitions que je préférais faire rue de l'Odéon, rue Mazarine ou même Monsieur le Prince. Le 123 n'est manifestement pas un immeuble haussmannien, mais pas à la manière du 119, qui est sans style comme je l'ai déjà dit, il affirme, lui sa relative nouveauté. L'architecture en est assez pure, et sa relative élégance vient peut-être de l'absence de persiennes aux fenêtres. En tout cas, il a retrouvé ses six étages et son toit en zinc. Le numéro 123 est rappelé deux fois sur des plaques de marbre qui surmontent la vitrine de l'école de podologie qui en occupe le rez de chaussée. C'est un local tout blanc, bien visible à travers une vitrine qu'aucun voile n'est jamais venu masquer au regard du passant pour bien montrer qu'on ne s'y est jamais livré à autre chose que la podologie, rien que la podologie et en tout cas pas à je ne sais quelle activité illicite à laquelle nous ferait penser immanquablement une vitrine opaque. Je peux d'ailleurs en témoigner, moi qui suis passé des milliers de fois devant : je jure que je n'y ai jamais vu rien d'autre que des clients sagement alignés sur des sièges surélevés, comme ceux des cireurs de chaussures, mais à l'allure beaucoup plus médicale, aux pieds desquels s'affairaient des élèves et des professeurs en blouse blanche. Mais comme l'activité à laquelle ils se livrent touche à l'intimité, car il existe une intimité des pieds, je n'ai jamais vu personne, pas plus que moi-même, stationner ne serait-ce qu'un instant devant la vitrine translucide et observer les opérants se livrer à leur ingrat mais ô combien bienfaisant exercice. Il y a cette sorte d'impudeur, cette" exposition "honnête" d'une activité qui passe souvent pour peu ragoûtante, il faut bien le dire, sa tentative à la fois d'honorabilité et de publicité ("si vous avez mal aux pieds, ne vous résignez pas dans votre malheur, il existe bel et bien un moyen de vous soulager que vous apportera notre honorable profession") et notre gêne, à nous passants, qui baguenaudons, qui pensons que les vitrines sont faites pour exposer sous leurs formes les plus séductrices les objets de nos désirs et non les "oignons", les allus valgus, ou autres cors au pieds de nos prochains. Nous allons bientôt nous rendre, selon notre progression non pas inexorable, mais décidée et tranquille, au prochain numéro du boulevard qui sera, si vous me suivez bien, ce dont je ne doute pas et n'ai jamais douté, le 125. Ce n'est pas du tout que le 125 boulevard Saint Michel soit un numéro remarquable, bien au contraire ou presque, enfin, peu importe, mais c'est qu'il faut nous pénétrer, même si l'idée est un peu forte, que nous arrivons à dix immeubles (puisque s'agissant des numéros impairs, chaque immeuble n'utilise qu'un chiffre sur deux de la suite arithmétique naturelle) de la fin de notre voyage pourtant modestement intitulé "Tentative d'épuisement sentimental de description du boulevard Saint Michel" ; il faut donc nous résoudre à être bientôt sevré de notre boulevard Saint Michel quasi quotidien et en quelque sorte nous y préparer. Le sentiment n'a pas fait défaut, je crois. Mais c'est "la tentative d'épuisement" en elle même qui a posé problème, comme je m'en étais douté à l'avance : la tentative est, bien entendu, manquée, doublement manquée. Je n'ai pas épuisé le boulevard Saint Michel. (pour faire moins poétique, plus prosaïque et moins pérecien si vous voulez, je n'ai pas atteint l'exhaustivité souhaitée) Il y a un échec qu'on qualifiera d'interne, dont je suis l'origine ( échec interne, qui lui-même, pour être le plus complet possible, se dédouble encore une fois, on va y venir) et un échec externe qui tient au boulevard Saint Michel lui même (la symétrie voulant alors que cet échec la se dédouble aussi, on va y venir aussi). Le premier échec est donc le mien, celui de ma mémoire. Dieu sait si j'ai passé de longs moments, en dépit des notes détaillées prises un jour de juillet (en une seule fois) sur un carnet Clairefontaine, les yeux au plafond, dans un effort (invisible) de remémoration le plus souvent agréable mais parfois un peu angoissant ( Mais à quel numéro se situait le salon de thé "Au Croissant d'Or et depuis quand a-t-il disparu ?) Les résultats sont incomplets. Aurait-il fallu encore plus de séances d'yeux au plafond ? Ce n'est pas sûr. L'échec, ensuite, c'est celui de mon écriture (je ne suis pas assez présomptueux pour prétendre que c'est celui de l'écriture en général, mais j'aimerais bien…) Le défi (lancé un jour par Perec) de la "tentative d'épuisement" est particulièrement difficile à relever pour un graphomane amateur comme moi (mais "graphomane amateur" est très certainement un pléonasme) tant en ce qui concerne la technique pure (les mots manquent toujours…) que ce qui concerne l'endurance (je n'ai pas décrit les trottoirs, ni certaines formes architecturales détaillées, ni les pierres ni les crépis, ni les arbres, par exemple, dont je ne pourrais pas affirmer, à l'instant où je frappe ces lignes que ce sont tous des platanes) ni en ce qui concerne l'éthique (ne pas caler, ne pas tricher, ne pas utiliser de raccourcis, bref, respecter la contrainte). Mais finalement, et je ne dis pas ça pour tenter de minimiser mes faiblesses, c'est le boulevard Saint Michel, en lui même qui se révèle indescriptible, le bougre, le cher bougre, car il ne se laisse pas enfermer dans un carnet Clairefontaine. Il se tortille, il se débat, il vous glisse entre les doigts, il coule comme un fleuve dans lequel on ne se baigne pas deux fois, il mène sa vie, pas du tout fatigué, il se fiche bien de ma tentative de l'épuiser. Il change d'aspect au moins deux fois : une fois au cours de la journée (il n'est pas le même le matin, l'après midi ou le soir), une autre fois, tous les jours et particulièrement dans le laps de temps compris entre celui où j'ai commencé ma description et celui où je l'achève (me résigne à l'achever.. ) : des commerces ont déjà changé d'enseigne, des inscriptions ont disparu, d'autres ont été ajoutées. Des devantures ont été repeintes ou refaites, des travaux de ravalement ont été entrepris, masquant certaines façades, etc. Il faudrait peut-être rédiger des "Suppléments à la Tentative d'épuisement sentimental du boulevard Saint Michel "réguliers (annuels ? quinquennaux ?) pour, à la fois, rendre compte de l'instabilité foncière de ce diable de boulevard et mettre en paix ma conscience littéraire. Je vais y songer. En attendant, prenons notre élan pour franchir les quelques dizaines de mètres qui nous séparent encore de la fin, et, pour commencer, revenons au 125, qui précède cette digression (si on peut dire, car en réalité il ne précède que le 127 car il ne peut pas faire autrement). Le 125 , donc, abrite l'hôtel des Mines qui tire sont nom de la proximité de l'école du même nom et non pas des mines de crayon vendus dans les papeteries voisines. C'est un hôtel de bon aloi, pourrait-on dire, ce n'est pas un hôtel louche ni un hôtel borgne (on se demanderait d'ailleurs ce qu'un tel hôtel viendrait faire dans ce quartier). Sa façade est recouverte d'un élégant crépi couleur sable et une série de petits projecteurs, à hauteur du premier étage, en illumine une partie, même le jour, non sans prétention, pour imiter le Crillon ou le Ritz. Nous ne distinguons pourtant que deux étoiles "NN" à la suite du "H" gravé sur une plaque de marbre située à gauche de l'entrée où ne manque ni marbre ni lanternons tarabiscotés. La porte vitrée, de style Art Nouveau sûrement pas d'époque, est tout de même assez jolie. A travers la vitrine on aperçoit un petit salon cossu, ou les clients doivent prendre leur petit déjeuner, mais nous sommes l'après midi et ce n'est pas encore l'heure du thé : il est vide. Dans le temps c'était un hôtel pas vraiment miteux, mais tout simple, qui abritait des étudiants étrangers ou bien des américains à Paris alcooliques qui n'ennuyaient personne. Paris se mondialise, s'uniformise, se rend conforme à toutes les capitales du monde, le boulevard Saint Michel et l'hôtel des Mines aussi. Il me revient ce quatrain de Jacques Roubaud, tiré du recueil "La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains" que je citai déjà plus haut dans ces pages : "Le Paris où nous marchons
N'est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flammes
Vers celui que nous laisserons"

08 mai 2007



Une photo de René Maltête (via "La Boite à Images")

Oublier, ça sert à passer à autre chose. Sans oubli on ne pourrait pas vivre. Figé par l'hypermnésie, on resterait pris dans la banquise des souvenirs infinis. On ne pourrait plus tailler sa route vers le futur, même à une seconde de là. On resterait enchaîné à un passé immobile et à un présent qui n'advient jamais. On n'aurait même pas d'âme, on ne serait rien qu'une chose. Pour une fois, je me souviens de ce que j'ai oublié. J'ai fait une sorte d'effort pour retenir ce qui s'enfuyait à tire d'ailes, pour sauver quelques débris de ce torrent qui emporte tout sur son passage. Un nom m'echappe, ça m'arrive de plus en plus souvent, après un quart d'heure, voire moins j'en ai peur, je ne me souviens même plus de ce qui m'a échappé. Je me souviens juste vaguement que j'avais oublié quelque chose mais quoi ? Je me mets à chercher, vaguement angoissé. De qui diable est-ce que je cherchais le nom ? Et puis j'oublie, justement. J'oublie même que je cherche. Quelque chose d'autre, n'importe quoi qui me passe par la tête, ou bien le choc de la réalité toute nue, un évenement du temps, un simple accident, qui me détourne de l'angoisse, du souvenir - de l'oubli du souvenir et du souvenir de l'oubli - et me force à avancer. Mais là, maintenant, je me souviens. Je me souviens de ce que j'avais oublié. La banquise s'avance comme une grande place bègue. Par où cela a-t-il commencé ? En nageant contre le courant, vers la chute qui gronde à gros bouillons, je ramène sur la berge ces quelques restes du naufrage. Je rêvasse devant un match de foot à la télé pas très passionnant. Je me suis mis à l'aise, c'est à dire que je suis presque dans le plus simple appareil. Des parties de mon corps - il faut m'imaginer avachi sur mon canapé tel Omer Simpson devant un match des Lakers - mains, avant bras, cuisses, pieds, s'interposent, en gros plans aléatoires, au devant du flux lent et chaotique des images, entre mes yeux et l'écran. Sans que je puisse maintenant en donner l'ordre exact, mes pensées balaient alors un peu au hasard l'axe des images qu'évoque en moi le mot "corps", car, pendant qu'on pense les mots se font images et les images se font mots, alternativement. Je passe ainsi du "sport" à la "morgue", de la "peinture" à la "chirurgie". Les odeurs entrent dans la danse (ce qu'on ne voit pas, dans les images de morgue ou d'opération, au cinéma se sont les odeurs, et pour cause). Un étal de boucher ( de tripier) soutient un écorché vif (un gros tas d'abats). J'entrevois un instant mes propres viscères, chauds, humides, étincelants. J'ai alors la certitude que ces images, que je vois si nettement, je les ai lues, un jour, dans un livre. Je me souviens très bien du livre et de sa couverture jaune. Il porte pour titre : Le cousin de " ". Mais je ne me souviens plus de " ". Les associations d'idées, fluides jusque là, papillonnant librement, se mettent soudain à la file indienne comme des prisonniers. Le fleuve tranquille se change en chute vertigineuse. Impossible de me souvenir du nom de " ". A partir de là, mes pensées n'ont plus qu'un seul sens : me souvenir du nom de " ". Le livre raconte la vie du cousin de " " et ne parle pratiquement pas de " ". Mais ils ont le même nom, évidemment. " " est un peintre du XVIII° siècle célèbre pou ses dessins, des dessins parfois un peu licencieux. L'un d'entre eux porte "l'Escarpolette " pour titre. Dans une nature luxuriante, deux hommes cachés dans les fourrés poussent une jeune fille sur une balançoire. L'un des deux a une vue imprenable mais aléatoire sur les dessous de la belle, découverts au petit bonheur sous les plis mouvants de la robe de taffetas rose. Je me souviens d'avoir visité avec A. une expo des dessins de " " au Grand Palais, juste avant sa fermeture. A est morte maintenant. Le cousin de " " a fondé, comme nous l'apprend le livre, l'école vétérinaire de Maison Alfort. C'est un naturaliste de génie, roi de la dissection et des pièces anatomiques. Il embaume des écorchés, animaux et humains. Il donne à ces morts les apparences de la vie. Il les "installe", comme on dirait aujourd'hui, dans des attitudes quotidiennes, disséquant non seulement les corps, mais les gestes, les attitudes. Ses morts sont criants de vie. Tout cela je m'en souviens parfaitement ou plutôt je ne m'en souviens même pas, je le sais. Mais je ne me souviens toujours pas du nom de " ". Je veux relancer la machine des associations. Je cherche à me souvenir du nom de peintres célèbres, espérant ainsi tromper l'oubli, le prendre à revers, pour ainsi dire. C'est une tactique qui me réussit souvent. Mais je suis pris à mon propre piège, durant quelques atroces secondes j'oublie aussi, en "sus" pour ainsi dire, celui de l'auteur de mon tableau préféré "La Diseuse de Bonne Aventure" (qui s'appelait Michelangelo Merisi de son vrai nom, qui a terminé assassiné sur une plage, qui a vecu un moment à Malte, qui a peint Bacchus enfant, la Mort de la Vierge et surtout La vocation de Saint Mathieu, mon autre tableau préféré). Je parcours mentalement les pages des monographies et les salle du Louvre à la vitesse de la lumière. J'ai peur d'avoir oublié les noms de tous les peintres. Le nom de Picasso clignote bêtement par dessus tout ça avec l'effroi de son dernier autoportrait. Le nom de Poussin, Nicolas, est bien là (je ne l'apprécie guerre, avec ses deux éphèbes discutant par dessus une tombe) mais plus celui de "?", auteur d'une autre version de "La diseuse de bonne aventure" et du "Tricheur à l'As de Carreau" et qui a peint aussi Marie Madeleine à la lueur d'une bougie. Voilà que j'ai oublié son nom à lui aussi, "?" (il me semble d'ailleurs que ce n'est pas la première fois. Je me mets à chercher tous les noms à la fois. Tout à fait illogiquement, le nom du Caravage me revient d'un seul coup, comme par enchantement, soufflé par je ne sais quel bon génie ! Ouf ! Un de casé. Mais de " " et de "?" (ça fait deux maintenant) toujours point. "?" n'est-il pas celui qui peignait encore à quatre vingt ans des natures mortes sublimes une visière sur la tête, non, celui là c'est Chardin, mais il porte comme lui un nom tout simple. Plusieurs fois, J'ai sur le bout de la langue le nom de " ". "Le Nom sur le Bout de la Langue, c'est un conte de Pascal Quignard dont l'édition de poche porte justement sur la couverture un détail d'un tableau de "?" (une chandelle). Outre Quignard Du coup, le nom de Pierre Guyotat me vient à la place de " ", probablement là aussi à cause d'A. (elle a vécu quelque temps avec lui, dans sa jeunesse). Rien à voir. J'abandonne la piste. J'en emprunte une autre : le nom d'une infirmière avec qui j'ai travaillé au CMP de Vigneux, Elisabeth G. fausse piste encore, à cause du nom du chef de service à qui j'ai succédé : D. Chardin ! (un arrière petit cousin de Theillard de), qui connaissait bien A., d'ailleurs. Cet acharnement irrationnel, cette manière de mettre en jeu toute sa vie, toute sa force pour un simple nom, pour presque rien (car en deça du nom, il n'y a réellement plus rien), ce qui nous fait y renoncer, et du coup accepter l'oubli, c'est le soudain constat que ça n'a aucune importance, que le simple fait de se souvenir d'un nom n'ajoutera strictement rien à notre destin. C'est un onstat de vanité. De nos jours il existe pourtant un remède souverain contre la maladie du nom sur le bout de la langue. Google. Google est une mémoire de secours, un mémoire véritablement portative. Il suffit de taper escarpolette, par exemple, dans Google pour retrouver presque instantanément le nom de " ". Je change donc de pièce et me dirige, résigné, vers l'ordinateur. Comme la chèvre de Mr Seguin, je cesse de lutter. Mais miracle, c'est au moment même où je m'apprête à entrer escarpolette, à renonçer, que je me souviens du nom du cousin de Fragonard ! Fra - go - nard ! Et je frappe ces mots, là maintenant, en temps réel, mercredi 2 mai 2007 à zéro heures trente où j'allais me laisser manger par Google deux lignes plus haut. Le nom de Fragonard prend des allures de coupe d'Europe de football, d'étendard glorieux, de Jackpot et de "V" de la victoire. Du même coup et sans du tout y penser, le nom de "?", Georges de la Tour me revient lui aussi instantanément comme la cerise sur le gâteau. Au bas de la chute, une grande piscine, puis à nouveau le fleuve tranquille. Je vérifie que je me souviens bien de Bernadette Lafond et d'Henri Gaudin. Je songe à ouvrir une nouvelle rubrique dans CISCOBLOG qui s'intitulera " Le nom sur le bout de la langue ". Les sujets ne manqueront pas. Maintenant j'ai vraiment envie de dormir.

03 mai 2007

Vieux lieux pieux (...), 9


Le 115 est lui, un immeuble en très mauvais état, à la façade de couleur verdâtre, mais il a connu quelque splendeur. Si on prend la peine de traverser le boulevard, sur le trottoir d'en face, pour l'observer tout entier plus facilement, on s'aperçoit que les deux derniers étages sont en partie occupés par un atelier d'artiste et sa verrière verticale. Les ateliers d'artiste, ça fait toujours rêver. C'est le Paris de cinéma, celui de Vicente Minnelli, de Gene Kelly et d'un "Américain à Paris". On se prend à envier Gérard Philippe dans le rôle de l'artiste maudit de "Montparnasse 21" On évoque la "Bohème" de Puccini et l'"Oeuvre" de Zola. C’est presque un proverbe, une idée reçue à la Bouvard et Pecuchet : qui voit un atelier d'artiste, rêve toujours d'habiter là. Pour un peu on se mettrait à la barbouille ! Mais le boulevard Saint Michel n'est pas très propice à ces chromos qui correspondent mieux à des hauteurs plus touristiques, Montmartre, Montparnasse, Montagne Sainte Geneviève ou bien alors aux quais de la Seine. Nous dirons que notre atelier aurait plutôt appartenu à la maîtresse d'un notaire ou à un riche fils de rentier célibataire (ruiné à présent, c'est sûr) . Le rez de chaussée est occupé par la "Papeterie 115" où l'artiste peintre qui n'a jamais habité là n'est jamais venu se fournir en format raisin. La boutique est tenue de toute éternité par une tante, femme au visage carré et aux yeux bleus délavés qui a vieilli sur pied tout le temps que ses longs cheveux raides ont mis pour virer du blond au gris terne, et son neveu, un vieux jeune homme un peu bossu, un peu boiteux, paraissant l'âge qu'on lui voit aujourd'hui depuis plus de quarante cinq ans. La femme s'appelait la "Blonde" et l'homme, plus jeune qu'elle, le "neveu de la blonde" ou simplement le "neveu". La tante ne s'est jamais mariée, n'a jamais bougé de là et le neveu non plus. A croire qu'ils se suffisaient l'un à l'autre ou qu'ils n'étaient pas réellement tante et neveu. C'est toujours resté un mystère pour moi. La tante a été un moment amie avec ma mère, elle est même partie aux sports d'hiver avec la bande de copains dont faisaient partie mes parents et a eu une aventure avec l'un d'entre eux qui s'est probablement mal terminée puisque, après, ma mère et elle ne se sont quasiment plus jamais parlé. La papeterie sent l'encre et le vieux papier. Elle est toujours bien achalandée et expose sur le trottoir un choix impressionnant de cartes postales touristiques et humoristiques. On y trouve des Mont-blancs et des Stypens, des calculatrices, des agendas, des cahiers Clairefontaine de tous formats (à spirale ou non, à petit carreaux ou à lignes, cent pages ou deux cent pages) et toutes les fournitures scolaires et les gadgets dont nous avons eu besoin notre scolarité durant puisque nous habitions à six mètres et qu'il n'y avait que trois étages à descendre.



Le 115 est définitivement un immeuble délabré. La façade, recouverte d'un mauvais crépi blanc tirant insensiblement vers le gris est sale et triste. Il semble maintenant totalement abandonné, à tous les étages. Il n'y a pas de rideaux aux fenêtres, sauf au deuxième, celle du milieu, un rideau simple à demi ouvert, retenu par une embrase bricolée dans le même voile bon marché. La papeterie a fermé cette année. Le neveu a vendu. "Il a vendu" : mes parents utilisaient ce verbe à l'intransitif. Expression particulièrement sinistre, "Vendre", qui était toute leur vie, prenait alors des allures d'arrêt de mort. Derrière le mot se dissimulaient celles dont il ne fallait pas prononcer le nom, sombres faillites ou tristes retraites. C'était "plier boutique", "lever le camp", "reprendre la route de l'exil", sans même peut-être en avoir tiré de quoi rembourser les sempiternelles traites. Ils hochaient gravement la tête. Si peu chrétiens qu'ils étaient, ils seraient aller jusqu'à faire un signe de croix en guise de conjuration. Même encore maintenant je trouve les boutiques vides d'une tristesse infinie. La tante, la blonde, est morte il y a deux ans. On ne voyait déjà plus que le neveu, seul dans sa boutique vêtu de son éternel pull over gris à cotes. Déjà vouté sinon bossu quand nous étions petits, je le crois légèrement plus âgé que moi, il s'est franchement affaissé au fil du temps. Il y a quelques semaines (je savais qu'il allait "vendre" (par ma mère, qui est au courant de tout)) je suis entré dans la boutique pour acheter je ne sais quoi, un gomme ou un cahier, exactement comme il y a trente ans, quand, en plus d'être voisin, étudiant que j'étais, j'étais un "bon client". Le neveu m'avait servi comme si de rien n'avait été, toujours aussi commercial, professionnel et gris. Pas un mot d'adieu, ni même de reproche. Nous nous connaissions depuis quanrante cinq ans et n'avions jamais échangé plus que trois mots. Nous savions l'un et l'autre que nous ne nous reverrions plus jamais. C'est de toutes ces petites ruptures anodines que nous finissons chacun par disparaître.