« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
30 mars 2005
Nous irons à la mer en hiver. S'il y a du soleil ce sera bien. Mais la pluie et le vent ne nous arrêteront pas. Nous nous donnerons des rendez-vous à l'aube sur des parkings et nous nous installerons dans notre petite auto. Nous nous arrêterons sur l'autoroute pour prendre des cafés et acheter des bouteilles d'eau minérale, du coq à l'âne et des sandwichs. Une fois arrivés nous nous hâterons vers la jetée voir si la mer est forte et s'il y a de grosses vagues. Nous nous assiérons pour les contempler sur des plages de gros galets pas très confortables et nous irons nous promener le long des falaises au milieu de hautes herbes sèches. Quand nous aurons faim nous nous installerons au fond des seuls petits troquets ouverts du port en cette saison avec des nappes à carreaux sur la table et avec un menu du jour, une assiette de fruits de mer et du vin blanc. Nous serons généralement les seuls clients, vu l'heure tardive et le jour de semaine. Après ce sera selon : soit le vent aura forci, les vagues auront encore grossi et nous irons les voir depuis la jetée, soit la pluie se sera mise de la partie, ruissellera au bord de ton capuchon et te gouttera sur le nez et nous irons alors visiter ou bien le musée de la Bénedictine ou bien celui des terres-neuvas. Et puis il ne sera pas loin de cinq heures et il nous faudra songer au retour. Nous monterons dans notre petite auto, nous prendrons l'autoroute en sens inverse et arriverons au milieu de la nuit noire sur notre parking. Nous nous ferons des adieux et des serments d'amour. Nous irons à la mer en hiver, à Mézilles au printemps, à Orcival en été, à Fontainebleau jusqu'à la fin des temps.
29 mars 2005
Une bonne "entrée" sur les blogs. Le sujet a beau être à la mode, ce n'est pas si fréquent... Je fais d'ailleurs immédiatement entrer le "Baron Perché" dans ma "Nouvelle Liste des Merveilles", prochainement en LCD (cliquez sur le lien pour comprendre, sinon, non)
26 mars 2005
En 1834, dans l'introduction aux trois volumes intitulés "Cent vues du mont Fuji, Hokusaï écrit : "À l'âge de six ans, j'aimais copier la forme des choses et vers cinquante ans mes dessins étaient fréquemment publiés ; Mais jusqu'à l'âge de soixante-dix ans rien de ce que je n'avais dessiné n'était digne d'intérêt. À soixante-treize ans, je fus à peu près capable de me pénétrer de la croissance des plantes et des arbres, et de la structure des oiseaux, des insectes et des poissons. Ainsi, quand j’eus atteint quatre-vingts ans, j'espère avoir eu fait de croissants progrès, et à quatre-vingt-dix ans avoir vu u peu plus loin dans les principes sous-jacents des choses, si bien qu'à cent ans j'aurai atteint un stade divin de mon art et qu'à cent dix ans chacune de mes taches de couleur et chacun de mes coups de pinceau semblera vivant." La "grande vague" fait partie d'un premier recueil intitulé " trente-six vues du mont Fuji" et publié quelques années auparavant. C’est le dessin le plus célèbre d'Hokusaï : on y voit la fameuse vague bleue dressée sur une hauteur formidable, surmontée d'une dentelle d'écume blanche, menaçante comme une bête fantastique, son mouvement comme figé à son acmé, laisser le passage à un frêle esquif qu'elle pourrait très certainement engloutir comme un rien et qu'on devine dans un creux dévoilant un bout de la côte, finalement toute proche, où se découpe au loin la silhouette si reconnaissable et si attendue du mont Fuji. À Fécamp ce jour-là, ils avaient eu de la chance : le ciel était bleu rayé de longs nuages gris effilochés. La mer leur faisait fête, elle dépassait leurs attentes, elle envoyait très haut ses éclats d'écume. Elle jetait ses grosses vagues couleur d’huître contre la jetée avec une constance enthousiaste et inébranlable. Il y avait d'abord un grand boum comme un coup de canon un peu assourdi. Une ou deux secondes après la gerbe d'écume éclatante de blancheur se dressait, comme un monstre débonnaire, défiant un moment les lois de la pesanteur. Elle s'y soumettait ensuite, faute de mieux, et retombait non sans avoir copieusement éclaboussé la petite casemate derrière laquelle, toute petite, ravie mais pas trop téméraire, elle jouait à cache cache avec elle.
23 mars 2005
Ce soir, en vitesse, je fais entrer Alessandra Bovarini en LCD, parce que. Parce que cela s'impose. Chacune de ses photos est un enchantement. L'air de rien. Enfin moi, j'aime. Et vous ? Pendant que j'y pense, la photo à gauche n'est pas du tout d'elle (il vous faudra cliquer sur le lien ci-dessus, na), c'en est une de Cassandra la funambule, une autre incontournable dont je me demande pourquoi elle n'est pas encore en LCD. J'y retourne immédiatement (Je me sens un peu maniaque, au sens clinique du terme, un peu accéléré, quoi, ce soir, pas vous ? Cela doit être le printemps...et la dureté du travail)
19 mars 2005
La première fois que j'ai écouté Summertime, je me souviens très bien quand. C'était vers les années soixante quinze. Je dis bien la première fois. En Soixante quinze. En plein milieu d'une nuit d'été, au douzième étage d'un bel immeuble du treizième entouré comme un vaisseau spatial des lumières de la ville. J'avais bien du l'entendre avant, Summertime, le temps de l'été, qui était précisément celui où nous trouvions tous les quatres à boire et à écouter du Jazz, mais je n'y avais probablement pas prêté plus d'attention que ça : un standart de Jazz parmi d'autres. Je ne l'avais jamais écouté comme ce soir là. C'était chez Jacky et Nathalie. Jacky était un grand amateur de Jazz. Il avait été notre premier guide en ce domaine. Nous allions de découverte en découverte, au fur et à mesure qu'il posait les disques sur la platine (on dit maintenant les "disques noirs", si j'avais prévu à l'époque qu'ils seraient bientôt remplacés par les CDs je les aurais appelé des "grands disques", probablement), une piste de celui-ci, deux ou trois pistes de celui-là, ce qu'il aimait bien et voulait nous faire partager, dans la chaleur de cet été là, qui jamais ne reviendra. Jachim Kuhn, Keith Jarret (Köln concert, je crois bien)et puis soudain ce summertime. J'avais déjà entendu du free. Coltrane, "My favorite Thing", "Olé" et plus tard a "love suprême", et puis, je n'étais ps sûr d'aimer, Ornet Coleman, Antony Braxton et Cecil Taylor, Sun Ra, Pharoa Sanders etc. Summertime, c'était comme si j'écoutais de la musique pour la première fois, pas du Jazz, pas du free, de la musique. enfin, c'était comme autre chose que de la musique mais de la musique malgré tout, qui faisait mal, au coeur, aussi mal que des sanglots longs et des violons. Dans la nuit du treizième. Un solo déchiré. une grande blessure de silence. Aussi douloureux à écouter que certains lieds de Mahler. Je me souviens du sortilège de l'instant comme celui d'un autre monde. Une irruption, un basculement. Je n'ai pas aimé tout de suite, j'ai juste été choqué. Et jamais, après, Summertime ne sera aussi bellement joué. Bien plus tard j'ai rencontré les livres de Jacques Réda et sa manière d'écrire le jazz et de dire le temps de l'été : "Mais quand il s'en est approché, il a vu que le temps simplement suspendu de l'image s'était figé, et avec lui toutes les figures heureuses qui s'y mouvaient sous sa sauvegarde. La scène entière avait basculé dans le temps immobile du passé, et déjà ses couleurs avaient perdu de leur vie, le gris des vieilles photographie neigeait sur l'horizon doré, parmi les ombres opulentes des arbres. Ayler a vu que le temps de l'été s'était achevé. Il n'a pas joué Summmertime. Il s'est agenouillé devant luié il lui a parlé à voix basse et tendre, il l'a supplié comme pour rapeller à soi quelqu'un qui vient de défaillir et à demi defaillant lui-même, il lui a chuchoté et crié combien il avait été beau et combien lui, Ayler, l'aimait, et combien cette distance infranchisssable où il se retranchait maintenant était effrayante et injuste, et cédant à la colère du chagrin il s'est emporté, entrecoupant d'injonctions sa plainte pantelante et presque animalement funèbre. Puis il s'est calmé peu à peu. Il n'a plus émis qu'une lamentation résignée proche du murmure. C'était fini."(L'Improviste). Je trouve ce texte aussi beau que la musique dont il parle. C'est pourquoi jamais je ne pourrai écrire sur Sumertime.
15 mars 2005
13 mars 2005
Je pense à
Ciscoblog. Pas beaucoup de temps pour Ciscoblog. La vie d'un Psychiatre d'Exercice Public n'est pas facile facile par les temps qui courrent : des gardes, des soucis avec des patients, des expertises en retard et l'actualité des médias. Je suis, je l'avoue, décontenancé, angoissé même, par la répétition rapprochée de l’extrême violence qui nous est rapportée et qui frappe des collègues de plein fouet (Pau, Saint Maur…). Je l’ai déjà dit ici, même si le monde de la psychiatrie est un mode violent, par essence, voire par définition, les évènement que rapportent les médias (sans aucun recul) sont relativement rares. Tout de même, et quand la psychiatrie fait la une ce n’est jamais bon signe, presque dix minutes au « 20 heures » de TF1, sur lequel je suis tombé hier, de garde dans le service à Vigneux, à la fin du repas, entouré de quelques patients « schizophrènes » qui ont d’ailleurs reçu le coup sans broncher. Trois fois plus que sur la situation en Irak, et dix fois plus que sur Florence Aubenas…Et le « supplément télévisé » du très sérieux journal «Le Monde » qui en ajoute une couche en publiant une lettre d’un lecteur qui se demande en substance s’il faut continuer à confier notre santé mentale à des incapables Un peu dur à avaler. J’excuse le lecteur, peu importent les difficultés qu’il a pu rencontrer avec notre profession, mais pas la rédaction du journal qui a publié hâtivement la lettre. Dans le même journal, mais dans son édition quotidienne, réputée bien sûr pour son sens de la mesure, j’apprends que « trente personnes travaillent au Centre médicopsychologique de Saint Maur » et que tout le monde stigmatise le manque de personnel. Je crois rêver ! C’est tout juste si au CMP de Vigneux sur Seine où je travaille, ville au moins aussi peuplée que Saint Maur, et autrement plus pauvre, on atteint le tiers. Trente personnes dans un CMP, objectivement c’est beaucoup. Je crois qu’il y a peu de CMP en France qui peuvent se vanter d’avoir une telle équipe. Combien de personnes devraient travailler au CMP de Saint Maur ? Cinquante ? Soixante ? Décidément, je me dis que le problème n’est plus du tout celui du « manque de personnel », et pourtant il en manque, dramatiquement, partout dans les "secteurs". Ajouter des gens, surtout dans les unités d'hospitalisation, il faut le faire, c'est certain, mais j'en suis à me demander si cela va changer grand-chose. C’est du changement radical des relations entre une société qui doute et l’image qu’elle donne de sa propre « santé mentale » ou de sa propre « folie » qu’il est en fait question. C'est un peu plus dramatique encore que le "manque de personnel". Il y a du pain sur la planche pour les psychiatres d’exercice public, vous ne trouvez pas ? J’y courre de ce pas, un peu à reculons pour la première fois de ma vie, le cœur en berne et plein de doute en mes « capacités »… Mais en voilà assez pour ce soir. Bonne nuit braves gens, dormez tranquilles. Et à très bientôt, sur Ciscoblog.
Ciscoblog. Pas beaucoup de temps pour Ciscoblog. La vie d'un Psychiatre d'Exercice Public n'est pas facile facile par les temps qui courrent : des gardes, des soucis avec des patients, des expertises en retard et l'actualité des médias. Je suis, je l'avoue, décontenancé, angoissé même, par la répétition rapprochée de l’extrême violence qui nous est rapportée et qui frappe des collègues de plein fouet (Pau, Saint Maur…). Je l’ai déjà dit ici, même si le monde de la psychiatrie est un mode violent, par essence, voire par définition, les évènement que rapportent les médias (sans aucun recul) sont relativement rares. Tout de même, et quand la psychiatrie fait la une ce n’est jamais bon signe, presque dix minutes au « 20 heures » de TF1, sur lequel je suis tombé hier, de garde dans le service à Vigneux, à la fin du repas, entouré de quelques patients « schizophrènes » qui ont d’ailleurs reçu le coup sans broncher. Trois fois plus que sur la situation en Irak, et dix fois plus que sur Florence Aubenas…Et le « supplément télévisé » du très sérieux journal «Le Monde » qui en ajoute une couche en publiant une lettre d’un lecteur qui se demande en substance s’il faut continuer à confier notre santé mentale à des incapables Un peu dur à avaler. J’excuse le lecteur, peu importent les difficultés qu’il a pu rencontrer avec notre profession, mais pas la rédaction du journal qui a publié hâtivement la lettre. Dans le même journal, mais dans son édition quotidienne, réputée bien sûr pour son sens de la mesure, j’apprends que « trente personnes travaillent au Centre médicopsychologique de Saint Maur » et que tout le monde stigmatise le manque de personnel. Je crois rêver ! C’est tout juste si au CMP de Vigneux sur Seine où je travaille, ville au moins aussi peuplée que Saint Maur, et autrement plus pauvre, on atteint le tiers. Trente personnes dans un CMP, objectivement c’est beaucoup. Je crois qu’il y a peu de CMP en France qui peuvent se vanter d’avoir une telle équipe. Combien de personnes devraient travailler au CMP de Saint Maur ? Cinquante ? Soixante ? Décidément, je me dis que le problème n’est plus du tout celui du « manque de personnel », et pourtant il en manque, dramatiquement, partout dans les "secteurs". Ajouter des gens, surtout dans les unités d'hospitalisation, il faut le faire, c'est certain, mais j'en suis à me demander si cela va changer grand-chose. C’est du changement radical des relations entre une société qui doute et l’image qu’elle donne de sa propre « santé mentale » ou de sa propre « folie » qu’il est en fait question. C'est un peu plus dramatique encore que le "manque de personnel". Il y a du pain sur la planche pour les psychiatres d’exercice public, vous ne trouvez pas ? J’y courre de ce pas, un peu à reculons pour la première fois de ma vie, le cœur en berne et plein de doute en mes « capacités »… Mais en voilà assez pour ce soir. Bonne nuit braves gens, dormez tranquilles. Et à très bientôt, sur Ciscoblog.
12 mars 2005
11 mars 2005
Parfois, la toile est l'inverse d'un labyrhinte angoissant (combien de fois avez vous eu l'impression que ce qu'on appelle d'un mot si "cool", si évocateur de mer et de soleil, le "surf", n'est en fait qu'une manière moderne de se cogner aux murs dans l'obsurité ou de chercher son chemin en voiture sous la pluie avec les essuies-glaces qui n'essuient plus rien ?) : une voie royale, un sentier lumineux. Avez vous déjà cliqué sur plus de deux liens à la suite et découvert à chaque fois une page vraiment interessante ? (envoyez-moi vos records...) Ce soir j'arrive à trois. Trois bonnes pioches de suite,jolie poupée russe donc : (égal à lui même) Le blog du jour ->(très bon) pepites -> (le fin du fin) Alessandra Bovarini
08 mars 2005
07 mars 2005
Enfin une version électronique de 1 00 000 000 000 000 de poèmes, qui n'a jamais attendu que le web, pas trop tôt ! (via désordre)
06 mars 2005
02 mars 2005
un travail invisible un peu fastidieux enfin terminé (mais quel résultat !) : la mise en ligne de l'intégrale des aventures de Lyse Ananas, voir en LCD (la Colonne de Droite)
28 février 2005
C'est peut-être un peu long à télécharger, mais c'est assez vertigineux, peut être l'interface du futur. C'est le dernier projet de Jef Raskin, l'un des inventeurs du macintosh, mort il y a deux jours.
27 février 2005
Merveille, 18

Je vais faire un aveu : j'ai assez longtemps pensé que Georges Perec était breton. Je sais, il y a plus grave comme aveu. Ce n'est pas si intéressant que ça. Ciscoblog a pensé que Perec était breton, bon. La honte. Je sais. N'empêche, j'ai longtemps cru que Perec était breton, c'est à dire français depuis de nombreuses générations, pas tout à fait comme moi. Je pourrai dire même que cela m'avait rassuré, en quelque sorte, qu'il soit breton, pour la bonne raison que quand j'ai appris qu'il ne l'était pas, et je ne vous épargnerai pas comment un peu plus loin, ça m'a fait une sorte de choc . C'est peut-être à cause du fait qu'il n'était pas breton, finalement, que Perec est devenu ce qu'il est pour moi (pardon d'avance aux "vrais" admirateurs...) Ce qui n'empêche pas "La vie, mode d'emploi" d'être peut-être ma merveille la plus merveilleuse. Donc, j'ai cru que Perec était breton. A cause de son nom bien sûr ( Ballec, Leguennec, Drenec, Guilvinec, etc.) et probablement aussi à cause de sa maîtrise de la langue (les bretons sont de vieux français tout de même, ils ne sont pas tous bretonnant et, quand il le sont, j'ai toujours pensé que c'était une érudition supplémentaire, la chance de posséder deux langues, l'une "moderne" et l'autre originelle, etc.) J'ai pensé que Perec était breton, disons au moment où j'ai lu "Les Choses", pas exactement au moment où le livre est sorti, un peu plus tard, mais aussi au moment où j'ai lu "La vie Mode d'Emploi", à sa sortie celui-là, au début des années quatre-vingt. Ca a été a été une des plus grandes rencontre littéraire (et même rencontre tout court) de ma vie. Quand je dis que j'ai pensé que Perec était breton, c'est que justement je n' ai pas pensé à la question des "origines" de Perec en l'air, en passant, ce n'était pas une idée qui m'avait seulement traversé l'esprit (je me fous de savoir, par exemple, si André Green est d'origine anglaise ou Hector Bianchotti argentine, si Vercors est Dauphinois, Marcel Proust juif ou François Bon Icaunais, par exemple, à partir du moment où ils ne sont pas des auteurs "régionalistes", ce que n'était pas Perec, bien entendu.) C'est aussi à cause de son aspect physique, la barbe, le pull marin sur la fameuse photo au chat et au bouton sur la joue (je ne sais pas s'il a jamais mis les pieds sur un bateau et je ne suis pas sûr que le pull soit vraiment marin.) Mais bon, c'est que, dan ces deux livres-là, à aucun moment Perec ne fait allusion à ses origines ou au fait qu'il soit juif, j'en suis certain. Et est-ce que cela compte beaucoup qu'il soit juif - pour lui, ça ne comptait pas tant que ça - ? Ce n'est pas la "judéité" de Perec qui est importante (comme elle l'est, par exemple chez Philip Roth, Primo Levi ou Amos Oz) c'est plutôt la question de ses origines, de la sienne, pas d'où il vient, mais de qui, de qui il est le fils, de ses parents disparus quand il était tout petit, de cette absence (et à l'époque disons que ça avait plus de chance d'arriver à un enfant juif, d'avoir des parents disparus quand on était tout petit, qu'à un autre.) Pourquoi, à la lecture des "Choses" ou de "La vie mode d'emploi" la question de l'origine s'était-elle imposée à moi au point que j'y donne une réponse aussi évidemment fausse ? En premier lieu je suis juif, moi, et je n'ai jamais su distinguer les juifs par autre chose que les assonances de leur nom, mais pas à tous les coups, pas aussi bien en tout cas que le faisaient mes parents et certains de mes copains d'enfance, pour lesquels on pourrait dire que cela avait été plus vital, malheureusement. J'affichais même à l'époque un certain mépris pour cette sorte de sale habitude à chercher des signes de reconnaissance communautaire. A tel point que le nom de Perec "sonnait" breton pour moi et pas juif. Mais en même temps, je suis bien obligé de dire que je lui avais tout de même assigné une origine. Ce qui était loin de mes habitudes et qui n'était en tout cas pas une manie. Je me souviens qu'il y avait des codes de reconnaissance : une question par exemple, "T'es pas un peu breton, toi ? – à laquelle nous ne répondions pas : " Si, de Brest…litovsk !" permettait à la fois de faire signe et de ne pas trop se compromettre en cas d'erreur, j'aurais du me méfier. En second lieu, je parlais de rencontre. C'est après avoir lu "La vie mode d'emploi" (ça a du arriver à d'autres avec Stendhal, Flaubert, Camus ou Claudel, selon les goûts) que j'ai cessé définitivement de croire que j'écrirai un jour un roman ou même un livre. "La vie mode d'emploi" m'avait fait prendre conscience de l'exploit irréalisable que représentait une telle prétention. Malgré mon émerveillement , le bonheur qui m'avait tenu tout au long de la lecture (sans parler des relectures ultérieures), et mon admiration éperdue pour l'homme et l'auteur, j'ai du inconsciemment en vouloir à Perec et donc, peut-être lui retirer le "titre" de juif, ou bien, au contraire, et je suis coutumier de cette trouble duplicité, de lui donner celui de "goy". Je ne dis pas "inconsciemment" au hasard. C'est Francis H., mon analyste, qui me donna la clef quelques années plus tard. Je ne sais plus pourquoi, j'évoquai, au cours d'un de mes soliloques obligés sur son divan, toujours dans l'ignorance de la vérité, "La vie mode d'emploi" à l'appui, l'absence probable de lien entre Perec et la psychanalyse (je devrais avoir honte, mais c'est comme ça) quand je l'entendis ricaner derrière moi (ce qui était très rare, pas seulement ricaner mais même émettre le moindre son) et, de la voix mielleuse qu'il savait alors si bien prendre, me conseiller de lire "W ou le souvenir d'enfance", pour voir. Cette lecture, qui me fit pleurer, fut une révélation aussi grande que celle de "La vie mode d'emploi" et m'obligea à rectifier ma double ou triple erreur. Je n'en admirai Perec que plus éperdument, comme on peut s'en douter (et un peu mon analyste, accessoirement). Bien évidemment, tout était déjà dans "La vie mode d'emploi", à peine déguisé : le puzzle, la pièce manquante, le trop plein, la surabondance ludique, le surplus de plaisir, la jubilation, la douleur. Perec écrivait pour conjurer l'absence, montrait magnifiquement que la vie était comme la littérature : faire semblant de croire qu'on croit, l'écriture ou la vie.

Je vais faire un aveu : j'ai assez longtemps pensé que Georges Perec était breton. Je sais, il y a plus grave comme aveu. Ce n'est pas si intéressant que ça. Ciscoblog a pensé que Perec était breton, bon. La honte. Je sais. N'empêche, j'ai longtemps cru que Perec était breton, c'est à dire français depuis de nombreuses générations, pas tout à fait comme moi. Je pourrai dire même que cela m'avait rassuré, en quelque sorte, qu'il soit breton, pour la bonne raison que quand j'ai appris qu'il ne l'était pas, et je ne vous épargnerai pas comment un peu plus loin, ça m'a fait une sorte de choc . C'est peut-être à cause du fait qu'il n'était pas breton, finalement, que Perec est devenu ce qu'il est pour moi (pardon d'avance aux "vrais" admirateurs...) Ce qui n'empêche pas "La vie, mode d'emploi" d'être peut-être ma merveille la plus merveilleuse. Donc, j'ai cru que Perec était breton. A cause de son nom bien sûr ( Ballec, Leguennec, Drenec, Guilvinec, etc.) et probablement aussi à cause de sa maîtrise de la langue (les bretons sont de vieux français tout de même, ils ne sont pas tous bretonnant et, quand il le sont, j'ai toujours pensé que c'était une érudition supplémentaire, la chance de posséder deux langues, l'une "moderne" et l'autre originelle, etc.) J'ai pensé que Perec était breton, disons au moment où j'ai lu "Les Choses", pas exactement au moment où le livre est sorti, un peu plus tard, mais aussi au moment où j'ai lu "La vie Mode d'Emploi", à sa sortie celui-là, au début des années quatre-vingt. Ca a été a été une des plus grandes rencontre littéraire (et même rencontre tout court) de ma vie. Quand je dis que j'ai pensé que Perec était breton, c'est que justement je n' ai pas pensé à la question des "origines" de Perec en l'air, en passant, ce n'était pas une idée qui m'avait seulement traversé l'esprit (je me fous de savoir, par exemple, si André Green est d'origine anglaise ou Hector Bianchotti argentine, si Vercors est Dauphinois, Marcel Proust juif ou François Bon Icaunais, par exemple, à partir du moment où ils ne sont pas des auteurs "régionalistes", ce que n'était pas Perec, bien entendu.) C'est aussi à cause de son aspect physique, la barbe, le pull marin sur la fameuse photo au chat et au bouton sur la joue (je ne sais pas s'il a jamais mis les pieds sur un bateau et je ne suis pas sûr que le pull soit vraiment marin.) Mais bon, c'est que, dan ces deux livres-là, à aucun moment Perec ne fait allusion à ses origines ou au fait qu'il soit juif, j'en suis certain. Et est-ce que cela compte beaucoup qu'il soit juif - pour lui, ça ne comptait pas tant que ça - ? Ce n'est pas la "judéité" de Perec qui est importante (comme elle l'est, par exemple chez Philip Roth, Primo Levi ou Amos Oz) c'est plutôt la question de ses origines, de la sienne, pas d'où il vient, mais de qui, de qui il est le fils, de ses parents disparus quand il était tout petit, de cette absence (et à l'époque disons que ça avait plus de chance d'arriver à un enfant juif, d'avoir des parents disparus quand on était tout petit, qu'à un autre.) Pourquoi, à la lecture des "Choses" ou de "La vie mode d'emploi" la question de l'origine s'était-elle imposée à moi au point que j'y donne une réponse aussi évidemment fausse ? En premier lieu je suis juif, moi, et je n'ai jamais su distinguer les juifs par autre chose que les assonances de leur nom, mais pas à tous les coups, pas aussi bien en tout cas que le faisaient mes parents et certains de mes copains d'enfance, pour lesquels on pourrait dire que cela avait été plus vital, malheureusement. J'affichais même à l'époque un certain mépris pour cette sorte de sale habitude à chercher des signes de reconnaissance communautaire. A tel point que le nom de Perec "sonnait" breton pour moi et pas juif. Mais en même temps, je suis bien obligé de dire que je lui avais tout de même assigné une origine. Ce qui était loin de mes habitudes et qui n'était en tout cas pas une manie. Je me souviens qu'il y avait des codes de reconnaissance : une question par exemple, "T'es pas un peu breton, toi ? – à laquelle nous ne répondions pas : " Si, de Brest…litovsk !" permettait à la fois de faire signe et de ne pas trop se compromettre en cas d'erreur, j'aurais du me méfier. En second lieu, je parlais de rencontre. C'est après avoir lu "La vie mode d'emploi" (ça a du arriver à d'autres avec Stendhal, Flaubert, Camus ou Claudel, selon les goûts) que j'ai cessé définitivement de croire que j'écrirai un jour un roman ou même un livre. "La vie mode d'emploi" m'avait fait prendre conscience de l'exploit irréalisable que représentait une telle prétention. Malgré mon émerveillement , le bonheur qui m'avait tenu tout au long de la lecture (sans parler des relectures ultérieures), et mon admiration éperdue pour l'homme et l'auteur, j'ai du inconsciemment en vouloir à Perec et donc, peut-être lui retirer le "titre" de juif, ou bien, au contraire, et je suis coutumier de cette trouble duplicité, de lui donner celui de "goy". Je ne dis pas "inconsciemment" au hasard. C'est Francis H., mon analyste, qui me donna la clef quelques années plus tard. Je ne sais plus pourquoi, j'évoquai, au cours d'un de mes soliloques obligés sur son divan, toujours dans l'ignorance de la vérité, "La vie mode d'emploi" à l'appui, l'absence probable de lien entre Perec et la psychanalyse (je devrais avoir honte, mais c'est comme ça) quand je l'entendis ricaner derrière moi (ce qui était très rare, pas seulement ricaner mais même émettre le moindre son) et, de la voix mielleuse qu'il savait alors si bien prendre, me conseiller de lire "W ou le souvenir d'enfance", pour voir. Cette lecture, qui me fit pleurer, fut une révélation aussi grande que celle de "La vie mode d'emploi" et m'obligea à rectifier ma double ou triple erreur. Je n'en admirai Perec que plus éperdument, comme on peut s'en douter (et un peu mon analyste, accessoirement). Bien évidemment, tout était déjà dans "La vie mode d'emploi", à peine déguisé : le puzzle, la pièce manquante, le trop plein, la surabondance ludique, le surplus de plaisir, la jubilation, la douleur. Perec écrivait pour conjurer l'absence, montrait magnifiquement que la vie était comme la littérature : faire semblant de croire qu'on croit, l'écriture ou la vie.
25 février 2005
24 février 2005
Pensée de la nuit N° 80 : "Je compare toujours la langue à un chien en laisse qui vous tire derrière lui. Pour écrire, on n'a pas besoin de faire grand-chose. Il faut commencer par poser quelques jalons, comme pour une esquisse, et puis à un moment les choses prennent. Comme une vis dans le mur qui tout d'un coup mord et qu'on peut enfin visser. Le texte traîne à sa suite celui qui écrit." Elfried Jelinek, interwiew à Christine Lecerf (blog de pierre Assouline)
21 février 2005
A chaque retour de vacances j'ai la même sensation étrange : le monde a changé. D'abord je ne saurais dire pourquoi. Il y a un je ne sais quoi dans l'air, dans l'espace, dans le paysage, dans le réel, pour tout dire, que j'avais oublié et que je retrouve, quelque chose dont je m'étais vite passé qui m'avait pourtant été familier. Le paysage n'est plus celui de la campagne que j'ai parcourue une semaine durant. C'est que je suis à nouveau "en ville", le paysage urbain a ses contraintes, ses laideurs, mais aussi ses beautés, ses familiarités, son rythme. Ce n'est plus le blac silence des espaces enneigés où terre et ciel se confondent. Vous traversez la "campagne" autant qu'elle vous traverse. La nature est silencieuse, elle vous entoure, vous contient. Vous en faites partie immédiatement. Il y a comme une complicité muette, tranquille, un enveloppement. Rien à dire. Le paysage se donne tout de suite, évidence sans paroles. Ce qui arrive, à chaque retour "en ville", c'est que l'espace ne me parle plus de la même façon, ou plutôt il se met à me parler, justement, ce qu'il avait cessé de faire pendant une semaine. C'est de là, probablement que vient cette étrange sensation : Il y a des choses qui s'adressent à moi, moi le passant qui passe, des choses qui me parlent parce que je passe, justement. Ca se met à nouveau à parler. Ce bruit, ce n'est pas seulement la rumeur de la ville. Je peux lire des mots partout. Sur les maisons, les immeubles, à chaque coin de rue. L'espace est saturé de paroles et de significations. La ville parle. La ville me parle. Elle n'a plus la discrétion et l'immédiateté de la nature. Non seulement elle parle mais elle blablate, elle me saoulerait. Le premier jour, la brusque réapparition des mots, des images, absents pendant une semaine, est comme une agression, inquiétante étrangeté. Je m'habitue pourtant vite, oublieux du silence de la nature, et je redeviens cet observateur bavard qu'est tout automobiliste sur son trajet quotidien. Je converse avec la ville, je ne la traverse pas seulement. elle me parle et je lui réponds, je lui donne mon opinion, sinon mes impressions. Il n'y a pas de publicité dans la nature. Aucune inscription sur la neige, pas de néons dans le ciel, pas d'enseignes sur les arbres. On s'abandonne à la contemplation, surpris par la course d'un famille de biches, par le vol des oiseaux se proie ou la vision des éperons de glace figés aux fontaines. On n'y parle pas. Dans la nature, le paysage ne fait que vous caresser et vous envelopper. Pas besoin de mots. Ce matin, en ville, sur les panneaux publicitaires, les slips et les caleçons masculins "Hom" bien remplis avaient remplacés les créatures de rêves et les corps ideaux des filles "Lise Charmel" qui m'avaient accompagné au travail la semaine dernière. En une semaine la ville parlante avait changé de sujet, de sexe, après les femmes les hommes. La conversation avait repris. La ville me parlait de corps, de mon corps forcément à travers celui, idéal, des autres. La ville me parlait de sexe. Bientôt elle me parlera d'enfants, d'argent ou de voitures, et puis encore de sexe. Je me dis que ce qui définit l'espace urbain est qu'il est un paysage parlant. La ville ne serait pas la ville si elle ne parlait pas. La ville est incapable de se taire.
19 février 2005
13 février 2005
09 février 2005
Merveille, 17
Il en est des lieux comme des livres. Vous pensez vous y tenir, mais ce sont eux qui se tiennent en vous, qui vous tiennent. Vous y déambulez mais ils sont déjà depuis longtemps une partie de vos pieds, de vos jambes, de vos yeux. Il ne s'agit pas de paysages. Il ne s'agit pas d'images. ces lieux - ou ces livres - vous habitent plus que vous les avez habités. A vrai dire, vous les avez assimilés, incorporés. Vous vous êtes faits de leur rumeur, de leurs couleurs et de leurs personnages. Quand vous les avez quittés ou que vous les avez refermés, ils vous ont manqué. La nostalgie d'eux vous vient souvent. Pourtant vous ne les avez pas perdus, ils sont déjà en vous, depuis longtemps, ils sont une de vos poutres maîtresses. Je parle des livres aussi parce que je viens d'en refermer un comme on n'en lit pas souvent. Un de ceux qui sont comme un fleuve qui vous emporte, un de ceux à l'intérieur desquels on se sent tomber sans fin. Terminez le, refermez le pour la dernière fois, et c'est le contact brutal avec le sol : les lieux que vous avez parcourus d'abord neufs puis familiers, les personnages, d'abord intrus puis vite amis intimes vous manquent tout à coup et vous vous sentez orphelin, abandonné. C'est comme une séparation, un deuil. La tristesse de la perte vous envahit. Et pourtant, ces mots écrits, ces personnages, par l'alchimie merveilleuse de la seule littérature, sont entrés en vous. Convertis en chair vive par le lent métabolisme de la lecture, ils sont là qui errent, ébahis, égarés sur je ne sais quel Boul'mich intérieur, à votre propre recherche. C'est une émotion que vous pouvez aussi ressentir parfois à l'apparition du mot "fin" au cinéma : ce n'est pas forcément parce que les personnages vous ont à ce point ému que vous sentez les larmes vous envahir, c'est aussi parce que vous les avez aimé et qu'ils viennent de partir sans vous dire au revoir. Mais il faut vous lever, quitter la salle en emportant leur absence avec vous. C'est peut être, au théâtre, la fonction du "salut" des acteurs après que le rideau se soit refermé. Il s'ouvre à nouveau et les voilà qui reviennent. Quelle joie, elle vous fait battre des mains. Au théâtre, contrairement à ce qu'on croit, ce ne sont pas les acteurs qui sont applaudis, ils ne sont même pas faits de chair, mais bien les personnages, les vrais, en chair et en os, parce qu'au moins ils nous disent au revoir et que nous leur rendons cet au revoir. On ne peut pas le faire au cinéma, car ils ne sont que des images, ni dans les livres, car ils ne sont que des mots, et c'est pourquoi notre détresse est plus forte. Le livre dont je parle est "L'équilibre de monde" de Rohinton Mistry. Ainsi, il y a des bouts de moi qui sont fait de "tante Dina", de "Maneck", d'"Ishvar", d'"Omprakash", du "Maître des mendiants" et de "Shankar". Et il y en a d'autres, plus anciens, plus denses encore, qui sont faits de "Librairie soixante treize", de "Papeterie cent quinze", de "Literie Gerbault", de "Café le Luco", de "Home Confort" et de "Motobecane". Le boulevard Saint Michel n'existe plus, il n'a jamais existé, ou plutôt si, il a existé une seule fois, il y a bien longtemps, je l'ai refermé un jour comme un livre de ses librairies disparues et je l'ai rangé chez moi sur une étagères. Il en a été de même il y a moins de cinq ans avec Chérruthuruthi, petit village entre rizière et jungle au fin fond du Kérala
Il en est des lieux comme des livres. Vous pensez vous y tenir, mais ce sont eux qui se tiennent en vous, qui vous tiennent. Vous y déambulez mais ils sont déjà depuis longtemps une partie de vos pieds, de vos jambes, de vos yeux. Il ne s'agit pas de paysages. Il ne s'agit pas d'images. ces lieux - ou ces livres - vous habitent plus que vous les avez habités. A vrai dire, vous les avez assimilés, incorporés. Vous vous êtes faits de leur rumeur, de leurs couleurs et de leurs personnages. Quand vous les avez quittés ou que vous les avez refermés, ils vous ont manqué. La nostalgie d'eux vous vient souvent. Pourtant vous ne les avez pas perdus, ils sont déjà en vous, depuis longtemps, ils sont une de vos poutres maîtresses. Je parle des livres aussi parce que je viens d'en refermer un comme on n'en lit pas souvent. Un de ceux qui sont comme un fleuve qui vous emporte, un de ceux à l'intérieur desquels on se sent tomber sans fin. Terminez le, refermez le pour la dernière fois, et c'est le contact brutal avec le sol : les lieux que vous avez parcourus d'abord neufs puis familiers, les personnages, d'abord intrus puis vite amis intimes vous manquent tout à coup et vous vous sentez orphelin, abandonné. C'est comme une séparation, un deuil. La tristesse de la perte vous envahit. Et pourtant, ces mots écrits, ces personnages, par l'alchimie merveilleuse de la seule littérature, sont entrés en vous. Convertis en chair vive par le lent métabolisme de la lecture, ils sont là qui errent, ébahis, égarés sur je ne sais quel Boul'mich intérieur, à votre propre recherche. C'est une émotion que vous pouvez aussi ressentir parfois à l'apparition du mot "fin" au cinéma : ce n'est pas forcément parce que les personnages vous ont à ce point ému que vous sentez les larmes vous envahir, c'est aussi parce que vous les avez aimé et qu'ils viennent de partir sans vous dire au revoir. Mais il faut vous lever, quitter la salle en emportant leur absence avec vous. C'est peut être, au théâtre, la fonction du "salut" des acteurs après que le rideau se soit refermé. Il s'ouvre à nouveau et les voilà qui reviennent. Quelle joie, elle vous fait battre des mains. Au théâtre, contrairement à ce qu'on croit, ce ne sont pas les acteurs qui sont applaudis, ils ne sont même pas faits de chair, mais bien les personnages, les vrais, en chair et en os, parce qu'au moins ils nous disent au revoir et que nous leur rendons cet au revoir. On ne peut pas le faire au cinéma, car ils ne sont que des images, ni dans les livres, car ils ne sont que des mots, et c'est pourquoi notre détresse est plus forte. Le livre dont je parle est "L'équilibre de monde" de Rohinton Mistry. Ainsi, il y a des bouts de moi qui sont fait de "tante Dina", de "Maneck", d'"Ishvar", d'"Omprakash", du "Maître des mendiants" et de "Shankar". Et il y en a d'autres, plus anciens, plus denses encore, qui sont faits de "Librairie soixante treize", de "Papeterie cent quinze", de "Literie Gerbault", de "Café le Luco", de "Home Confort" et de "Motobecane". Le boulevard Saint Michel n'existe plus, il n'a jamais existé, ou plutôt si, il a existé une seule fois, il y a bien longtemps, je l'ai refermé un jour comme un livre de ses librairies disparues et je l'ai rangé chez moi sur une étagères. Il en a été de même il y a moins de cinq ans avec Chérruthuruthi, petit village entre rizière et jungle au fin fond du Kérala
07 février 2005
Je pense à
La non rencontre de Charlie Parker et de Stravinsky dans le film "Bird" de Clint Eastwood. C'est une scène qui n'a probablement jamais eu lieu. Elle est seulement dans la tête d'Eastwood réalisateur. Mais la magie du cinéma pourrait nous y faire croire. On voit Parker seul dans une rue huppée et déserte de Los Angeles. Peut être qu'il pleut. Il est devant la grille d'un parc. Il semble hésiter. Il est bien trop tard. Ce n'est pas une heure raisonnable pour sonner chez les gens d'un tel milieu. C'est Forest Withaker qui joue le rôle. Il tente la rencontre de sa vie. Il se dandine d'un pied sur l'autre et finalement se décide. Il actionne la sonnette de la grille et scrute la maison cossue au fond du parc. Il attend, la tête basse, déjà résigné. On voit une fenêtre qui s'allume, on entend un léger remue ménage dans la maison. Séparée de la grille par une centaine de mètres d'allée, la porte s'entrebaille. Gros plan alors sur le grand Igor, en douillette robe de chambre à parments de soie. Il a l'air inquiet. Contre champ. On voit la grille dans la pénombre. On distingue mal la silhouette d'un grand homme noir, à la grille, qui pourrait tout à fait être un vagabond. Igor à peur. Cela se voit en gros plan. Il appelle avec une voix de fausset et un fort accent russe : "Il ya quelqu'un ?" Charlie Parker a déjà esquissé le geste de partir. Igor voit bien qu'il y a quelqu'un, quelqu'un qui s'en va, un noir, mais il repose sa question angoissée : "Il y a quelqu'un ?" qui veut seulement dire "Allez-vous en !" Arrive alors Véra, qui le tire par la manche et le fait entrer à l'intérieur. "C'est qui ?" - "Je ne sais pas." Il n'y a plus personne devant la grille. La porte se referme. Noir. J'ai entendu dans la voiture ce matin sur TSF 89.9 un épisode de la biographie fort bien faite de Charlie Parker et l'histoire du Be-Bop. On ne sait pas assez quel enfer a été la vie de certains grands jazzmen, en proie à leur douloureuse condition d'homme noir et d'artiste. "Bird" et surtout le génial Forest Withaker, nous le montrent assez bien. J'ai un infini respect pour le respect que Clint Eastwood porte à la vie et à la musique de cet albatros (que ses ailes empêchaient de marcher...) abattu en plein vol (il est mort à 34 ans d'une crise cardiaque en éclatant de rire devant un dessin animé à la télé). Eastwood, dans cette scène de 45 secondes en fait une extraordinaire ellipse. Charlie Parker connaîssait et admirait profondément la musique de Stravinsky, il était persuadé que ce qu'il tentait de faire avec le Jazz, Stravinsky l'avait réussi avec la musique classique. Il le tenait pour un très grand homme. Il imaginait une rencontre. C'est en tout cas ce que Eastwood était en droit d'imaginer (que Parker imaginait rencontrer Stravinsky) dans cette magnifique scène de la grille. La conclusion de la scène, déprimante, la barrière sociale impossible à forcer, la bonne (in)conscience de Stravinsky, même si d'ailleurs il appréciait le Jazz, mais cela alors absolument plus rien à voir, la douloureuse lucidité de Parker, est aussi désolante que la mort de Bird elle-même dans le dénuement d'humanité qu'on voit aussi dans le film, qui est un film sur l'autodestruction. On sait maintenant que Stravinsky et Parker se sont effectivement rencontrés mais d'une manière qui n'a rien à voir avec celle décrite par Eastwood. Alfred Apple raconte à peu près ainsi la scène. C'était en 1951, un Samedi soir, à New York, au coin de Brodway et de la cinquante deuxième, au Birdland. Le quintette de Parker passait en seconde partie. La salle était déjà pratiquement pleine pour la première partie avec le trio du pianiste Billy Taylor en dehors du grande table marquée "réservée", ce qui était assez rare au Birland. A la fin du set, une compagnie de quatre ou cinq hommes et femmes vint s'installer. Il monta dans la salle une sorte de clameur quand à la table réservée, où trois garçons s'empressaient déjà, on reconnu l'un des messieurs : Igor Stravinsky en personne. C'était aussi une célébrité dans le monde du Jazz à cause du Concerto qu'il avait composé pour Woody Herman et son orchestre en 1946. Comme le Quintet de Parker s'avançait sur le devant de la scène, le trompettiste Red Rodney reconnut Stravinsky. Rodney se pencha vers Parker et le lui dit. Parker attaqua immédiatement le premier morceau, "Koko", en duo avec Gillespie à une vitesse folle. Au commencement de son second chorus il improvisa magnifiquement sur l'ouverture de "l'Oiseau de Feu" et la joua comme si elle avait toujours fait partie du morceau. Stravinsky eut un rugissement de joie et, battant la mesure avec son verre il en reversa le liquide et les glaçons sur ses voisins qui tentaient d'esquiver, riant et hurlant. Le mouvement du public ne sembla pas distraire Parker qui jouait le regard braqué sur le fond de la salle et ne jeta à aucun moment un seul regard à Stravinsky. La chaleur des applaudissements à la fin de "Koko" fut immédiatement coupée par l'enchaînement de Parker sur sa version de "All the things you are", sans un mot de présentation. Stravinsky était visiblement remué. Savait-il que le disque d'où provenait le morceau et que Bird avait enregistré en 1947 s'appelait "Bird of Paradise" ?
La non rencontre de Charlie Parker et de Stravinsky dans le film "Bird" de Clint Eastwood. C'est une scène qui n'a probablement jamais eu lieu. Elle est seulement dans la tête d'Eastwood réalisateur. Mais la magie du cinéma pourrait nous y faire croire. On voit Parker seul dans une rue huppée et déserte de Los Angeles. Peut être qu'il pleut. Il est devant la grille d'un parc. Il semble hésiter. Il est bien trop tard. Ce n'est pas une heure raisonnable pour sonner chez les gens d'un tel milieu. C'est Forest Withaker qui joue le rôle. Il tente la rencontre de sa vie. Il se dandine d'un pied sur l'autre et finalement se décide. Il actionne la sonnette de la grille et scrute la maison cossue au fond du parc. Il attend, la tête basse, déjà résigné. On voit une fenêtre qui s'allume, on entend un léger remue ménage dans la maison. Séparée de la grille par une centaine de mètres d'allée, la porte s'entrebaille. Gros plan alors sur le grand Igor, en douillette robe de chambre à parments de soie. Il a l'air inquiet. Contre champ. On voit la grille dans la pénombre. On distingue mal la silhouette d'un grand homme noir, à la grille, qui pourrait tout à fait être un vagabond. Igor à peur. Cela se voit en gros plan. Il appelle avec une voix de fausset et un fort accent russe : "Il ya quelqu'un ?" Charlie Parker a déjà esquissé le geste de partir. Igor voit bien qu'il y a quelqu'un, quelqu'un qui s'en va, un noir, mais il repose sa question angoissée : "Il y a quelqu'un ?" qui veut seulement dire "Allez-vous en !" Arrive alors Véra, qui le tire par la manche et le fait entrer à l'intérieur. "C'est qui ?" - "Je ne sais pas." Il n'y a plus personne devant la grille. La porte se referme. Noir. J'ai entendu dans la voiture ce matin sur TSF 89.9 un épisode de la biographie fort bien faite de Charlie Parker et l'histoire du Be-Bop. On ne sait pas assez quel enfer a été la vie de certains grands jazzmen, en proie à leur douloureuse condition d'homme noir et d'artiste. "Bird" et surtout le génial Forest Withaker, nous le montrent assez bien. J'ai un infini respect pour le respect que Clint Eastwood porte à la vie et à la musique de cet albatros (que ses ailes empêchaient de marcher...) abattu en plein vol (il est mort à 34 ans d'une crise cardiaque en éclatant de rire devant un dessin animé à la télé). Eastwood, dans cette scène de 45 secondes en fait une extraordinaire ellipse. Charlie Parker connaîssait et admirait profondément la musique de Stravinsky, il était persuadé que ce qu'il tentait de faire avec le Jazz, Stravinsky l'avait réussi avec la musique classique. Il le tenait pour un très grand homme. Il imaginait une rencontre. C'est en tout cas ce que Eastwood était en droit d'imaginer (que Parker imaginait rencontrer Stravinsky) dans cette magnifique scène de la grille. La conclusion de la scène, déprimante, la barrière sociale impossible à forcer, la bonne (in)conscience de Stravinsky, même si d'ailleurs il appréciait le Jazz, mais cela alors absolument plus rien à voir, la douloureuse lucidité de Parker, est aussi désolante que la mort de Bird elle-même dans le dénuement d'humanité qu'on voit aussi dans le film, qui est un film sur l'autodestruction. On sait maintenant que Stravinsky et Parker se sont effectivement rencontrés mais d'une manière qui n'a rien à voir avec celle décrite par Eastwood. Alfred Apple raconte à peu près ainsi la scène. C'était en 1951, un Samedi soir, à New York, au coin de Brodway et de la cinquante deuxième, au Birdland. Le quintette de Parker passait en seconde partie. La salle était déjà pratiquement pleine pour la première partie avec le trio du pianiste Billy Taylor en dehors du grande table marquée "réservée", ce qui était assez rare au Birland. A la fin du set, une compagnie de quatre ou cinq hommes et femmes vint s'installer. Il monta dans la salle une sorte de clameur quand à la table réservée, où trois garçons s'empressaient déjà, on reconnu l'un des messieurs : Igor Stravinsky en personne. C'était aussi une célébrité dans le monde du Jazz à cause du Concerto qu'il avait composé pour Woody Herman et son orchestre en 1946. Comme le Quintet de Parker s'avançait sur le devant de la scène, le trompettiste Red Rodney reconnut Stravinsky. Rodney se pencha vers Parker et le lui dit. Parker attaqua immédiatement le premier morceau, "Koko", en duo avec Gillespie à une vitesse folle. Au commencement de son second chorus il improvisa magnifiquement sur l'ouverture de "l'Oiseau de Feu" et la joua comme si elle avait toujours fait partie du morceau. Stravinsky eut un rugissement de joie et, battant la mesure avec son verre il en reversa le liquide et les glaçons sur ses voisins qui tentaient d'esquiver, riant et hurlant. Le mouvement du public ne sembla pas distraire Parker qui jouait le regard braqué sur le fond de la salle et ne jeta à aucun moment un seul regard à Stravinsky. La chaleur des applaudissements à la fin de "Koko" fut immédiatement coupée par l'enchaînement de Parker sur sa version de "All the things you are", sans un mot de présentation. Stravinsky était visiblement remué. Savait-il que le disque d'où provenait le morceau et que Bird avait enregistré en 1947 s'appelait "Bird of Paradise" ?
06 février 2005
Comme tous les dimanches c'est le calme plat sur le net. Je ne resiste pas au plaisir de "coller" ce délicieux billet des très serieux correcteurs du journal "Le Monde", malicieusement intitulé "langue, sauce piquante", comme on peut d'ailleurs le voir ci-dessous (un délice quasi-journalier...)
"Le plus goûteux dans le verbe savoir, c’est son subjonctif imparfait : que je susse, que tu susses, que nous sussions, que vous sussiez, sans omettre qu’ils ou elles sussent. Pour les besoins de la conjugaison, il s’allonge voluptueusement de cinq à huit lettres, atteignant son extension maximale à la première personne du pluriel, la mieux dotée. La fréquence de ses s lui donne tout son glissant velouté. Selon de savants linguistes, son s initial, articulé avec force par la langue, est dur, mais son s redoublé est doux, car sans vibration de la glotte. Tous les organes se meuvent à l’unisson et ce va-et-vient, doux et dur à la fois, fait monter l’eau à la bouche. L’imparfait du subjonctif, si utile à la concordance des temps, est un des délices de la langue."
"Le plus goûteux dans le verbe savoir, c’est son subjonctif imparfait : que je susse, que tu susses, que nous sussions, que vous sussiez, sans omettre qu’ils ou elles sussent. Pour les besoins de la conjugaison, il s’allonge voluptueusement de cinq à huit lettres, atteignant son extension maximale à la première personne du pluriel, la mieux dotée. La fréquence de ses s lui donne tout son glissant velouté. Selon de savants linguistes, son s initial, articulé avec force par la langue, est dur, mais son s redoublé est doux, car sans vibration de la glotte. Tous les organes se meuvent à l’unisson et ce va-et-vient, doux et dur à la fois, fait monter l’eau à la bouche. L’imparfait du subjonctif, si utile à la concordance des temps, est un des délices de la langue."
05 février 2005
Merveille, 16
C'est une Arche. Elle a une forme d'Arche. Je ne peux pas la décrire autrement. Une Arche avec deux piliers. Une Arche qui s'élance vers le ciel. Une Arche tellement belle qu'on dirait que Dieu lui-même l'a dessinée. Et elle, elle est un petit maçon. C'est le petit maçon qui construit cette Arche. À chaque seconde, à chaque instant, elle la construit. À chacun de ses gestes. C'est un travail de titan. C'est quasiment impossible, mais elle le fait, devant nous, si simplement. Elle pose chaque élément avec une sûreté absolue, avec une douceur absolue. Elle ne se trompe jamais, elle n'hésite jamais, jamais elle ne tremble. Et le plus beau, le plus extraordinaire c'est que l'Arche n'existe qu'au seul moment où le maçon est en train de la construire. Ni avant, elle n'est pas encore née ; ni après, elle a déjà disparu. Mais l'instant de son existence occupe tout le Temps, chaque geste créateur du maçon est L'Espace lui-même. D'un côté, il y a l'arche, d'une beauté absolue, et de l'autre, cette enfant, des gestes de laquelle elle naît à chaque instant. C'est plus que magique. C'est un mystère. C'est le mystère de la Musique. Car seule la musique a ce pouvoir de changer le temps en espace. L'Arche c'est la Sarabande de la Partita en ré mineur. Dieu, le grand architecte, c'est Jean Sébastien Bach, et l'enfant maçon, l'ange de la création, c'est la violoniste Hilary Hahn.
C'est une Arche. Elle a une forme d'Arche. Je ne peux pas la décrire autrement. Une Arche avec deux piliers. Une Arche qui s'élance vers le ciel. Une Arche tellement belle qu'on dirait que Dieu lui-même l'a dessinée. Et elle, elle est un petit maçon. C'est le petit maçon qui construit cette Arche. À chaque seconde, à chaque instant, elle la construit. À chacun de ses gestes. C'est un travail de titan. C'est quasiment impossible, mais elle le fait, devant nous, si simplement. Elle pose chaque élément avec une sûreté absolue, avec une douceur absolue. Elle ne se trompe jamais, elle n'hésite jamais, jamais elle ne tremble. Et le plus beau, le plus extraordinaire c'est que l'Arche n'existe qu'au seul moment où le maçon est en train de la construire. Ni avant, elle n'est pas encore née ; ni après, elle a déjà disparu. Mais l'instant de son existence occupe tout le Temps, chaque geste créateur du maçon est L'Espace lui-même. D'un côté, il y a l'arche, d'une beauté absolue, et de l'autre, cette enfant, des gestes de laquelle elle naît à chaque instant. C'est plus que magique. C'est un mystère. C'est le mystère de la Musique. Car seule la musique a ce pouvoir de changer le temps en espace. L'Arche c'est la Sarabande de la Partita en ré mineur. Dieu, le grand architecte, c'est Jean Sébastien Bach, et l'enfant maçon, l'ange de la création, c'est la violoniste Hilary Hahn.
02 février 2005
J'ai affiché cette liste au-dessus de mon ordinateur :
Ce titre correspond
Cette phrase a vécu. Cette phrase est la deuxième du lot. Cette phrase évoque pour la première fois le moteur de recherche. Cette phrase précise que le moteur n’est qu’un dispositif automatique de tri. Cette phrase comporte presque 6 mots.Cette phrase vient d’être lue. Cette phrase n’a pas besoin de contexte pour exister. Cette phrase appartient-elle à son lecteur ? Cette phrase a peur d’être cou- . Cette phrase amène le mot quincaille, lequel fut proposé par le Conseil supérieur de la langue française en place de hardware. Cette phrase garde un œil sur sa police, les flexions du texte, le gris typographique, les genres, les drapeaux. Cette phrase ne veut pas être effacée, jamais, d’aucune mémoire humaine. Cette phrase dit que quelqu’un est dans la même pièce qu’elle. Cette phrase n’est pas inutile. Cette phrase est parfaitement à sa place. Cette phrase se souvient de sa grand-mère. Cette phrase a vu quelque chose bouger, est-ce une autre phrase ? Cette phrase est au mode interrogatif comme la précédente, non ? Cette phrase jouit d’une certaine autonomie.
Lire la suite sur "cetteadressecomporteciquantesignes.com"
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Cette phrase a vécu. Cette phrase est la deuxième du lot. Cette phrase évoque pour la première fois le moteur de recherche. Cette phrase précise que le moteur n’est qu’un dispositif automatique de tri. Cette phrase comporte presque 6 mots.Cette phrase vient d’être lue. Cette phrase n’a pas besoin de contexte pour exister. Cette phrase appartient-elle à son lecteur ? Cette phrase a peur d’être cou- . Cette phrase amène le mot quincaille, lequel fut proposé par le Conseil supérieur de la langue française en place de hardware. Cette phrase garde un œil sur sa police, les flexions du texte, le gris typographique, les genres, les drapeaux. Cette phrase ne veut pas être effacée, jamais, d’aucune mémoire humaine. Cette phrase dit que quelqu’un est dans la même pièce qu’elle. Cette phrase n’est pas inutile. Cette phrase est parfaitement à sa place. Cette phrase se souvient de sa grand-mère. Cette phrase a vu quelque chose bouger, est-ce une autre phrase ? Cette phrase est au mode interrogatif comme la précédente, non ? Cette phrase jouit d’une certaine autonomie.
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30 janvier 2005
Merveille, 15
Je ne me souvenais plus de la "tête" de la cour carrée du Louvre avant la rénovation. Peut-être contenait-elle un jardin miteux que les pavés ont avantageusement remplacé. Elle n'était pas ouverte sur Paris, je crois, les grandes portes restaient closes. Elle est restée interminablement en travaux, toujours au moins dans un coin du carré. Puis à la fin des années quatre-vingt elle a enfin ouvert au public. Pureté des lignes et classicisme triomphant, façades en pierre de Loire. A certaines époques, à certaines heures, et malgré le flot des touristes pyramidaux de la cour Napoléon dont la plupart ne poussent pas jusque là, on peut la découvrir parfois déserte. On s'attendrait alors à y croiser de fiers spadassins, traînes rapières ou conspirateurs en collerette. Phillippe Beaussant, dans "le roi Soleil se lève aussi" raconte que les parisiens, à l'heure de la messe faisaient, à la sortie de l'aile Est, une haie d'honneur toujours joyeuse au roi qui se rendait avec femmes, maîtresses, ministres et courtisans tous les matins à la messe à Saint Germain l'Auxerrois. J'y venais beaucoup il y a une dizaine d'années avec N. Nous parvenions encore à trouver une place terdite ou le plus souvent interdite sur le petit parking de l'Institut (depuis, on a ajouté des chaînes : plus moyen de s'y faufiler) puis nous gravissions les quelques marches qui donnent à la passerelle du pont de art son aspect si particulier outre qu'elle est réservée aux piétons et à la promenade : c'est qu'elle est surélevée pour surplomber le fleuve, plus que les autres ponts de Paris. N. était très attiré par les bateleurs et les groupes de jeunes touristes avec guitare, canettes de bière et joints comme il se doit. C'est à cet endroit que Paris est le plus beau. En plein milieu de la passerelle du pont des arts. Il y avait le vent qui venait du fleuve, le ciel, la rumeur du flot en contrebas, le bruissement des péniches ou des bateaux mouches et les amoureux, accoudés à la rambarde, jamais mièvres en cet endroit, transcendent le paysage ou transcendés par lui, qui, comme nous, contemplaient ébahis l'étendue de la ville et du fleuve. L'île de la cité, envoyée là par Notre Dame avait placé le Vert Galant pour permettre au génial Pont Neuf de s'y poser. C'était pour N. et pour moi, le paysage urbain par excellence : un fleuve, un pont qui réunit deux rives et les hommes, un jardin, le vent, au fond une fière cathédrale, derrière nous une fête continue, la jeunesse et par dessus tout çà le ciel toujours en mouvement. L'agitation et la majesté. Je serrais N. contre moi, et sa petite main logée au fond de la mienne, nous marchions comme des rois vers la grande porte de la cour carrée qui s'avançait.
29 janvier 2005
26 janvier 2005
23 janvier 2005
Tentative d'épuisement d'un weekend, 9 et fin
[Dej avec Fkin qui me parle de l'euro et de la devise "liberté égalité fraternité". Je lui suggère d'en faire un billet pour " Le monde". Il me rappelle plus tard pour me le lire au tel. Extra. Tour chz Tang pour acheter les narcisses rituels annuels. Retour à Gentilly, AM Flemme avec le Znatha : Ordi et télé, Pian un peu. Fait des disques pour L.]
L'établissement ne désemplit pas de la journée. On peut quasiment manger vingt-quatre heures sur vingt-quatre la fameuse soupe fumante, servie dans de simples grands bols de faïence blanc. Une armée de serveurs agités gère la file des clients affamés qui cherchent à s'entasser dans ce lieu somme toute exigu, de manière quasiment militaire, sans aucun sourire commercial aux lèvres, sauf la jolie serveuse dont je parlais plus haut : impossible de choisir sa place ni ses voisins, impossible de choisir entre banquette de faux cuir fatiguée et spartiate tabouret de rotin. On nous installe à côté de deux jeunes Japonaises pour qui la soupe Pho est aussi exotique que nous, même si elles sont venues là par nostalgie des foules de leur Asie natale. La salle est pleine de familles chinoises et vietnamienne, de jeunes couples thaïs ou khmers hyper branchés ( piercing et cheveux colorés) et de quelques européens comme nous (pas mal d'Américains) C'est une vraie cantine, populaire et branchée à la fois. Les soupes appétissantes, fumantes et odorantes sont posées devant vous deux minute après votre arrivée. Nous sommes, par chance, servis par la jolie serveuse souriante qui nous réjouit toujours les yeux (elle n'est pas eurasienne : Africasienne? Philippine?) Mais nous n'aurons, pas plus que d'habitude, le temps de lui faire la causette, elle court de table en table. Il faut s'en tenir à des sourires et de courts compliments pour lesquelles Franklin excelle et pour la gloire. Autant de convives, autant de manière de déguster le Pho : d'abord il faut ajouter les herbes fraîches et le soja cru, qui attendent déjà à votre place, au bouillon fumant, pour le rendre encore plus odorant, si c'est possible, mais certains négligent ce rite, on peut aussi y presser deux quartiers de citrons (ce que j'oublie de faire la plupart du temps), il faut ensuite préparer, en un savant mélange de purée rouge de piment extra fort et de pâte "Hoï sin" brune (qui est à base de soja fermenté), votre propre sauce, celle qui accompagnera les morceaux de bœuf coupés en lamelles fines que vous tirerez, plus ou moins cuits, selon votre goût et selon le temps où vous les aurez laissé finir de cuire, du bouillon brûlant, (Pho : soupe de bœuf. Pho au poulet, aucun intérêt, si la vache folle vous affole changez de cantine) les Asiatiques, mais pas nous, ajoutent souvent au bouillon du sucre en poudre qui n'est donc pas posé à l'avance sur les tables pour le dessert. On peut aussi ajouter des rondelles d'oignons crus, ce que je fais depuis peu, au risque de gâter mon haleine pour la journée (cela dépend de la journée en question…) en principe les baguettes sont tenues dans la main droite et la cuillère dans la main gauche, en même temps. Les Vietnamiens alternent avec beaucoup de délicatesse et d'habileté l'usage des baguettes pour saisir les nouilles ou les morceaux de viande et la cuillère pour boire la soupe. Cela n'est pas donné naturellement, à mon avis, aux européens, même rompus à l'usage des baguettes : nous vidons d'abord le bouillon des nouilles et de la viande à l'aide des baguettes et buvons le bouillon, dans un deuxième temps, à la cuillère. C'est beaucoup moins élégant. Le plus difficile, c'est de manger les nouilles : il faut les tirer, avec les baguettes, du bouillon brûlant, il n'y a pas le choix (on ne peut pas les tourner autour de la fourchette, puisqu'il n'y a pas de fourchette, ce que ne font d'ailleurs jamais les Italiens eux-mêmes avec les spaghettis, ni avec la cuillère, bien sûr) il faut donc se résoudre à "manger salement", du moins pour nos manières d'occidentaux : le visage à quelques centimètres du bol, et jouant des mandibules pour faire progresser les nouilles avant de les couper en plusieurs coups de dents et, en s'aidant des baguettes, faire retomber ce qui reste dans le bol et non sur la nappe. Il est très rare que votre chemise en ressorte aussi immaculée qu'elle était entrée. Mais c'est un risque nécessaire. Ensuite tout est au choix : dis-moi par quoi tu commence à manger ton Pho et je te dirai qui tu es : les boulettes (toutes ou une seule), la viande ou les nouilles ? Outre cette grave question existentielle, comme il se doit de deux aussi vieux compères, Franklin et moi commentons l'actualité internationale de la semaine ( Franklin a un plan pour la paix au proche orient : renvoyer à la fois Sharon et Arafat et mettre des jeunes à leur place) et le récent remplacement du Franc par l'Euro : nous sommes passés à la monnaie unique depuis trois semaines. Il me signale un fait qui semble être passé totalement inaperçu et qui n'est pas, selon lui, sans une certaine importance symbolique : les nouvelles pièces en euros ne portent plus, et pour cause, la devise de la république française "liberté, égalité, fraternité", ce qui, selon lui en dirait long sur la "world company" et la "confédération intergalactique du commerce". C'était comme si la devise de la république, gravée dans le nickel sinon l'airain des pièces en avait jusque là sauvé la face (sinon le pile) et rappelé aux possesseurs des poches au fond desquelles elles transitaient les lois et devoirs intangibles d'une république qui se respecte. La formule républicaine, gravée sur l'agent même qui aurait pu la dévoyer, aurait été, en quelque sorte, le pendant de la mention obligatoire sur les paquets de cigarette, qui traînent, eux aussi, dans les poches : "Fumer nuit gravement à la santé". Cautère sur jambe de bois, peut-être, mais respect d'une certaine éthique. Tout cela est perdu avec l'Euro, et les lois intangibles ne tiennent plus, pour combien de temps encore, qu'aux frontons des mairies et des écoles. Ce n'est pas une petite perte. Personne n'en a parlé nulle part. Franklin s'étonne. Je trouve ça étonnant, à la réflexion, moi aussi. Je lui suggère d'en faire un billet, une "libre opinion" pour "Le Monde" ou "Libé". Bien tourné, sait-on jamais, ils le publieront. Pendant tout le repas, Franklin a tenté d'établir un contact visuel avec l'une de nos voisines japonaises : il s'est fendu de larges et francs sourires mais n'a obtenu en échange que des regards aussi vagues que la lune vague après la pluie. Echec dont il se remet pourtant sans peine pendant que nous remontons l'avenue d'Ivry en direction de "chez Tang", cet immense entrepôt transformé en hypermarché par les mythiques "frères Tang" débarqués de leur village chinois natal il y a à peine trente ans. "Tang", comme une dynastie mandchoue, étale son empire commercial sur tout le treizième depuis vingt ans au moins et on ne sait pas quand il va s'arrêter. Comme tout les dimanche, les Toyotas, Mitsubishis et autres Daewoos (mais il y aussi des Clios et des 206) forment une file sans fin pour entrer dans le parking du magasin et bloquent l'avenue. Des marées d'hommes de femmes et d'enfants chargés de sacs en plastique jaunes aux inscriptions rouges dégorgent du porche de la cour ou se tient l'entrepôt et s'écoulent en direction de Tolbiac ou des boulevards extérieurs. Pour un amateur de grande surface comme moi, "Tang" est un paradis, un vrai paradis exotique : mais les rayons interminables et les gondoles surchargées ont remplacé les cocotiers et le sable fin. (C'est un de nos buts de promenade préféré, avec mon fils Nathan (et avant lui mon fils Jérémie) qui s'y est longtemps acheté, avec son argent de poche encore républicain, d'improbables friandises, à la gelée, certifiées pur colorants, qu'on ne trouve que là et avec lesquelles il épatait tous ses copains reginoburgaliens (habitants de Bourg la Reine), il y avait aussi les bonbons "Rabbit", au lait, tout blancs qui collaient au dents et enveloppés dans un fin papier qui se mange). Fin janvier, c'est la saison des premiers narcisses. Chez "Tang" on peut les acheter, encore en bulbes, serrés par six ou huit dans des pots en forme de coupelle. Ils écloront dans la chaleur des appartements, grandissant ensemble à une vitesse pharamineuse, visible quasiment à l'œil nu, tout droit vers le plafond en une magnifique gerbe raide verte et jaune, figurant la force du printemps, d'un effet très "zen". Nous en ramenons deux coupelles chacun, sacrifiant au rituel annuel et nous retournons vers le carrefour Tolbiac, nous aussi chargés de lourds sacs en plastiques jaunes aux inscriptions rouges. Je retrouve Nathan chez moi. Nous passerons le reste de la journée fort calmement à moitié devant la télé et les programmes du câble, à moitié au piano et une troisième moitié à l'ordinateur. Vers seize heures, je reçois un coup de téléphone de Franklin. Il a rédigé sa libre opinion sur l'Euro. Il me la lit : "IL Y A DEVISE ET DEVISE. La république a une célèbre devise : "Liberté, égalité, fraternité", et l'Etat français a une nouvelle devise, l'Euro, qu'on ne cesse de célébrer. Un même mot pour deux choses en apparence bien différentes. La première de nos devises, la républicaine, évoque l'un des sens qu'aurait pris le mot par le passé, dans le Berry (selon Littré) : subterfuge. Qui y croit encore ? Ou plus exactement, qui DOIT y croire encore ? La classe moyenne sans aucun doute. C'est sur la classe moyenne que l'on compte pour abonder le libéralisme économique autant pour penser le socialisme d'aujourd'hui (selon l'entretien accordé par Dominique Strauss Kahn à Edwy Plenel sur L.C.I.) J'ai, devant moi, étalée sur la table, notre nouvelle devise, la sonnante et trébuchante, et j'y vois soudain la métaphore de cet état des choses : Plus d'inscription "Liberté, Egalité Fraternité sur les billets (les riches n'en ont pas grand chose à faire) ni sur les centimes (les pauvres savent à quoi s'en tenir), mais uniquement sur les monnaies très "moyennes" de un et deux euros. Nous nous approchons de la vérité du temps, et la vérité avait besoin de deviser pour régner."
[Dej avec Fkin qui me parle de l'euro et de la devise "liberté égalité fraternité". Je lui suggère d'en faire un billet pour " Le monde". Il me rappelle plus tard pour me le lire au tel. Extra. Tour chz Tang pour acheter les narcisses rituels annuels. Retour à Gentilly, AM Flemme avec le Znatha : Ordi et télé, Pian un peu. Fait des disques pour L.]
L'établissement ne désemplit pas de la journée. On peut quasiment manger vingt-quatre heures sur vingt-quatre la fameuse soupe fumante, servie dans de simples grands bols de faïence blanc. Une armée de serveurs agités gère la file des clients affamés qui cherchent à s'entasser dans ce lieu somme toute exigu, de manière quasiment militaire, sans aucun sourire commercial aux lèvres, sauf la jolie serveuse dont je parlais plus haut : impossible de choisir sa place ni ses voisins, impossible de choisir entre banquette de faux cuir fatiguée et spartiate tabouret de rotin. On nous installe à côté de deux jeunes Japonaises pour qui la soupe Pho est aussi exotique que nous, même si elles sont venues là par nostalgie des foules de leur Asie natale. La salle est pleine de familles chinoises et vietnamienne, de jeunes couples thaïs ou khmers hyper branchés ( piercing et cheveux colorés) et de quelques européens comme nous (pas mal d'Américains) C'est une vraie cantine, populaire et branchée à la fois. Les soupes appétissantes, fumantes et odorantes sont posées devant vous deux minute après votre arrivée. Nous sommes, par chance, servis par la jolie serveuse souriante qui nous réjouit toujours les yeux (elle n'est pas eurasienne : Africasienne? Philippine?) Mais nous n'aurons, pas plus que d'habitude, le temps de lui faire la causette, elle court de table en table. Il faut s'en tenir à des sourires et de courts compliments pour lesquelles Franklin excelle et pour la gloire. Autant de convives, autant de manière de déguster le Pho : d'abord il faut ajouter les herbes fraîches et le soja cru, qui attendent déjà à votre place, au bouillon fumant, pour le rendre encore plus odorant, si c'est possible, mais certains négligent ce rite, on peut aussi y presser deux quartiers de citrons (ce que j'oublie de faire la plupart du temps), il faut ensuite préparer, en un savant mélange de purée rouge de piment extra fort et de pâte "Hoï sin" brune (qui est à base de soja fermenté), votre propre sauce, celle qui accompagnera les morceaux de bœuf coupés en lamelles fines que vous tirerez, plus ou moins cuits, selon votre goût et selon le temps où vous les aurez laissé finir de cuire, du bouillon brûlant, (Pho : soupe de bœuf. Pho au poulet, aucun intérêt, si la vache folle vous affole changez de cantine) les Asiatiques, mais pas nous, ajoutent souvent au bouillon du sucre en poudre qui n'est donc pas posé à l'avance sur les tables pour le dessert. On peut aussi ajouter des rondelles d'oignons crus, ce que je fais depuis peu, au risque de gâter mon haleine pour la journée (cela dépend de la journée en question…) en principe les baguettes sont tenues dans la main droite et la cuillère dans la main gauche, en même temps. Les Vietnamiens alternent avec beaucoup de délicatesse et d'habileté l'usage des baguettes pour saisir les nouilles ou les morceaux de viande et la cuillère pour boire la soupe. Cela n'est pas donné naturellement, à mon avis, aux européens, même rompus à l'usage des baguettes : nous vidons d'abord le bouillon des nouilles et de la viande à l'aide des baguettes et buvons le bouillon, dans un deuxième temps, à la cuillère. C'est beaucoup moins élégant. Le plus difficile, c'est de manger les nouilles : il faut les tirer, avec les baguettes, du bouillon brûlant, il n'y a pas le choix (on ne peut pas les tourner autour de la fourchette, puisqu'il n'y a pas de fourchette, ce que ne font d'ailleurs jamais les Italiens eux-mêmes avec les spaghettis, ni avec la cuillère, bien sûr) il faut donc se résoudre à "manger salement", du moins pour nos manières d'occidentaux : le visage à quelques centimètres du bol, et jouant des mandibules pour faire progresser les nouilles avant de les couper en plusieurs coups de dents et, en s'aidant des baguettes, faire retomber ce qui reste dans le bol et non sur la nappe. Il est très rare que votre chemise en ressorte aussi immaculée qu'elle était entrée. Mais c'est un risque nécessaire. Ensuite tout est au choix : dis-moi par quoi tu commence à manger ton Pho et je te dirai qui tu es : les boulettes (toutes ou une seule), la viande ou les nouilles ? Outre cette grave question existentielle, comme il se doit de deux aussi vieux compères, Franklin et moi commentons l'actualité internationale de la semaine ( Franklin a un plan pour la paix au proche orient : renvoyer à la fois Sharon et Arafat et mettre des jeunes à leur place) et le récent remplacement du Franc par l'Euro : nous sommes passés à la monnaie unique depuis trois semaines. Il me signale un fait qui semble être passé totalement inaperçu et qui n'est pas, selon lui, sans une certaine importance symbolique : les nouvelles pièces en euros ne portent plus, et pour cause, la devise de la république française "liberté, égalité, fraternité", ce qui, selon lui en dirait long sur la "world company" et la "confédération intergalactique du commerce". C'était comme si la devise de la république, gravée dans le nickel sinon l'airain des pièces en avait jusque là sauvé la face (sinon le pile) et rappelé aux possesseurs des poches au fond desquelles elles transitaient les lois et devoirs intangibles d'une république qui se respecte. La formule républicaine, gravée sur l'agent même qui aurait pu la dévoyer, aurait été, en quelque sorte, le pendant de la mention obligatoire sur les paquets de cigarette, qui traînent, eux aussi, dans les poches : "Fumer nuit gravement à la santé". Cautère sur jambe de bois, peut-être, mais respect d'une certaine éthique. Tout cela est perdu avec l'Euro, et les lois intangibles ne tiennent plus, pour combien de temps encore, qu'aux frontons des mairies et des écoles. Ce n'est pas une petite perte. Personne n'en a parlé nulle part. Franklin s'étonne. Je trouve ça étonnant, à la réflexion, moi aussi. Je lui suggère d'en faire un billet, une "libre opinion" pour "Le Monde" ou "Libé". Bien tourné, sait-on jamais, ils le publieront. Pendant tout le repas, Franklin a tenté d'établir un contact visuel avec l'une de nos voisines japonaises : il s'est fendu de larges et francs sourires mais n'a obtenu en échange que des regards aussi vagues que la lune vague après la pluie. Echec dont il se remet pourtant sans peine pendant que nous remontons l'avenue d'Ivry en direction de "chez Tang", cet immense entrepôt transformé en hypermarché par les mythiques "frères Tang" débarqués de leur village chinois natal il y a à peine trente ans. "Tang", comme une dynastie mandchoue, étale son empire commercial sur tout le treizième depuis vingt ans au moins et on ne sait pas quand il va s'arrêter. Comme tout les dimanche, les Toyotas, Mitsubishis et autres Daewoos (mais il y aussi des Clios et des 206) forment une file sans fin pour entrer dans le parking du magasin et bloquent l'avenue. Des marées d'hommes de femmes et d'enfants chargés de sacs en plastique jaunes aux inscriptions rouges dégorgent du porche de la cour ou se tient l'entrepôt et s'écoulent en direction de Tolbiac ou des boulevards extérieurs. Pour un amateur de grande surface comme moi, "Tang" est un paradis, un vrai paradis exotique : mais les rayons interminables et les gondoles surchargées ont remplacé les cocotiers et le sable fin. (C'est un de nos buts de promenade préféré, avec mon fils Nathan (et avant lui mon fils Jérémie) qui s'y est longtemps acheté, avec son argent de poche encore républicain, d'improbables friandises, à la gelée, certifiées pur colorants, qu'on ne trouve que là et avec lesquelles il épatait tous ses copains reginoburgaliens (habitants de Bourg la Reine), il y avait aussi les bonbons "Rabbit", au lait, tout blancs qui collaient au dents et enveloppés dans un fin papier qui se mange). Fin janvier, c'est la saison des premiers narcisses. Chez "Tang" on peut les acheter, encore en bulbes, serrés par six ou huit dans des pots en forme de coupelle. Ils écloront dans la chaleur des appartements, grandissant ensemble à une vitesse pharamineuse, visible quasiment à l'œil nu, tout droit vers le plafond en une magnifique gerbe raide verte et jaune, figurant la force du printemps, d'un effet très "zen". Nous en ramenons deux coupelles chacun, sacrifiant au rituel annuel et nous retournons vers le carrefour Tolbiac, nous aussi chargés de lourds sacs en plastiques jaunes aux inscriptions rouges. Je retrouve Nathan chez moi. Nous passerons le reste de la journée fort calmement à moitié devant la télé et les programmes du câble, à moitié au piano et une troisième moitié à l'ordinateur. Vers seize heures, je reçois un coup de téléphone de Franklin. Il a rédigé sa libre opinion sur l'Euro. Il me la lit : "IL Y A DEVISE ET DEVISE. La république a une célèbre devise : "Liberté, égalité, fraternité", et l'Etat français a une nouvelle devise, l'Euro, qu'on ne cesse de célébrer. Un même mot pour deux choses en apparence bien différentes. La première de nos devises, la républicaine, évoque l'un des sens qu'aurait pris le mot par le passé, dans le Berry (selon Littré) : subterfuge. Qui y croit encore ? Ou plus exactement, qui DOIT y croire encore ? La classe moyenne sans aucun doute. C'est sur la classe moyenne que l'on compte pour abonder le libéralisme économique autant pour penser le socialisme d'aujourd'hui (selon l'entretien accordé par Dominique Strauss Kahn à Edwy Plenel sur L.C.I.) J'ai, devant moi, étalée sur la table, notre nouvelle devise, la sonnante et trébuchante, et j'y vois soudain la métaphore de cet état des choses : Plus d'inscription "Liberté, Egalité Fraternité sur les billets (les riches n'en ont pas grand chose à faire) ni sur les centimes (les pauvres savent à quoi s'en tenir), mais uniquement sur les monnaies très "moyennes" de un et deux euros. Nous nous approchons de la vérité du temps, et la vérité avait besoin de deviser pour régner."
20 janvier 2005
Ce que fait Picasa2 n'est pas tout à fait permis. Je viens de l'installer sur mon PC. J'en ai encore le vertige. Je ne peux m'empêcher de citer un extrait du livre génial de Clémént Rosset : Principes de sagesse et de folie (minuit) :"Le sentiment jubilatoire de l'existence est curieusement très proche de la nausée de l'existence et tend même à s'y confondre jusqu'à un certain point, le fait que l'existence existe étant éprouvé dans les deux cas avec une égale et une exceptionnelle intensité. L'analyse de la joie [...] montre en effet que l'homme joyeux ne se réjouit pas de tel ou tel bonheur particulier, mais du fait général que l'existense existe ; de même que l'homme saisi de nausée profonde [...] ne souffre pas de tel ou tel aspect fâcheux de l'existence mais bien du fait de l'existence elle-même. J'irai plus loin : jubilation et nausée ont en commun de percevoir confusément l'existence comme non prévue, non programmée, non nécessaire, bref, comme survenant en plus et en trop. Surprise donc dans les deux cas, mais qui peut être aussi désagréable que gratifiante selon que cette existence "en trop" qui donne de toute façon plus qu'on ne pouvait attendre puisqu'elle est sans cause apparente et n'a en somme aucune obligation à être, est perçue soit comme fatalité imméritée, infligée par un dieu vengeur, soit come un don gratuit, offert par un dieu généreux, - tel celui que célèbre Virgile dans la première bucolique(Deus nobis haec otia fecit, "c'est un dieu qui nous a donné tout cela)""
19 janvier 2005
18 janvier 2005
Je viens de passer quelques quarts d'heure sur ce site. Si vous faîtes un peu de photo courez-y, c'est simplement génial !
13 janvier 2005
Luxembourg, 2
Je suis luxembourgeois. Ou lucobourgeois. C'est mon pays. Le jardin du Luxembourg, dit le "Luco", à Paris. Plus que mon pays. C'est mon arrière-pays, comme dit Yves Bonnefoy. J'ai habité ce jardin de trois à treize ans. Nous y venions tous les jours,sous le règne du président Coty (mais peut-être déjà, avant, dans nos landaus, sous celui du président Auriol), dès le printemps, mais aussi en hiver pour les promenades du Dimanche (nous allions aussi parfois ce jour-là au parc de Sceaux où à la forêt de Sénart). Notre mère s'asséyait toujours au même endroit (nous l'appelions "l'allée aux cerfs" à cause d'une très belle sculpture animalière en bronze posée sue une pelouse encadrée de bosquets) située non loin de la rue Auguste Comte, au Sud, et de la rue d'Assas, à l'Ouest. L'allée était ombragée et plutôt calme. Notre mère y retrouvait des copines et les enfants de ces copines étaient devenus nos copains (ils le sont encore quarante cinq ans plus tard). Si le jardin du Luxembourg était notre pays, et Pascal Quignard dit que nous nous attachons encore plus à nos lieux qu'à nos proches, l'allée des cerfs était notre province, notre village. C'était un petit entrelac d'allées serpentant entre des pelouses bordées d'arceaux, à l'ombre de grands arbres plusieurs fois centenaires. Nous nous y sentions bien, nous nous y sentions chez nous. Nous y revenions avec joie retrouver "les mères" après nos expéditions dans les autres provinces : "La grande forêt", par exemple, au-delà du bassin et de la "grande pelouse", vers la sortie sur la place Edmond Rostand avec ses vendeurs de marrons chauds ou de glaces selon la saison, où d'autres bandes nous avaient tendu des embuscades ou nous venions délivrer une petite copine prisonnière, mais c'étaient aussi d'autres pays, comme les abords des parterres de roses du Sénat, l'Orangerie et ses broderies de buis, les poires du Président (pas très loin de l'allée aux cerfs) ou la fontaine Médicis avec ses guirlandes de lierre, le kiosque à musique, ou le territoire des joueurs de boule, celui des joueurs d'échec ou encore le terre plein de "longue paume", bordé par les terrains de tennis. C'était un monde à notre échelle, où ne nous perdions jamais et où nous plaisions à imaginer des dangers aussi grands que ceux du Pays Imaginaire de Peter Pan. Un pays que nous aurions aisément pu dessiner sur une carte au trésor en en ayant soigneusement découpé et brûlé les bords pour imiter le parchemin. Une île peuplée, à la nature ordonnée, aux kiosques à bonbons toujours achalandés, aux plans d'eau sans tempêtes mais à petits bateaux, aux cascades canalisées, aux forêts sans broussailles et sans épines, et aux préaux disséminés un peu partout en cas d'intempéries. Plus tard, dès le règne du général De Gaulle et juste avant l'arrivée des nouveaux francs, il y eu la période des billes. Le Pays imaginaire se transforma en monde impitoyable. Il avait lieu tous les jours à la sortie de l'école, le long des grilles qui bordaient la rue Auguste Comte. C'était un marché, une bourse, un champ de bataille, du Balzac, du Zola. Des fortunes se faisaient et se défaisaient. Il y avait des riches, des pauvres, des faillites, de fulgurantes ascensions et des chutes vertigineuses. C'était un cours préparatoire à HEC, l'anti-chambre de United Fruit. Un monde d'une cruauté inouïe, Dallas. Tour à tour, nous étions vendeurs et acheteurs. De corbeille, point. Mais l'agitation frénétique, les gestes incompréhensible au profane, les cris. Les "vendeurs", après avoir tracé du pied à bonne distance un trait en guise de "pas de tir" s'asseyaient dans la poussière, jambes écartées à cent degrés, le dos calé contre le muret qui supportait les grilles. Ils installaient un petit soldat, une figurine, une petite voiture (plus rarement) à l'intérieur du sommet de l'angle formé par l'écartement de leurs cuisses plaquées au sol. Ils prononçaient alors leur boniment, "Qui tire ? Piquette pure, sans ass'(sans associés : déjà la loi anti-trusts) etc." litanie précise et infinie des règles alors en vigueur du jeu de billes. Les acheteurs, les chalands, à pas lents, la main sur les billes au fond de la poche, ou la poignée d'agates derrière le dos, ou dans leurs deux mains en coupelles, debordant comme l'eau de la fontaine, il leur fallait déposer au sol un petit monticule scintillant avant de tenter leur chance, ou l'unique calot comme unique fortune à l'intérieur de leur bouche, à ne dépenser qu'à bon escient, remontaient et descendaient la file des enfants assis sur leurs derrières dans la poussière, les jambes écatrtées et vociférant leurs boniments, stands d'une fête foraine humains ou plutôt petitd'humains, à la fois grandes roues et chamboule-touts, évaluant les cibles et la valeur des figurines exposées (mais on ne pouvait très bien n'exposer qu'une bille qui, soit, "valait" la figurine ou le petit soldat, soit d'autres billes, entre cinq et dix le plus souvent, premier pas vers la valeur "pure" et la compréhension profonde du capitalisme). Un marchandage se faisait toujours sur la distance du pas de tir, répondant tant bien que mal aux nuances infinies des évaluations, de la valeur présumée du but et des règles. L'accord conclu, les "acheteurs", le plus souvent par groupes de trois ou quatre, envoyaient leurs billes vers la cible qu'il s'agissait alors de toucher le premier,au plus vite, comme dans les enchères à l'envers, par salves, par volées. Je me souviens des impacts délicieux des projectiles sur mes cuisses ou sur le bas de mon ventre, de mes mains qui s'agitaient et ramenaient avidement, en tas mêlés de poussière, les billes gagnées vers le sommet de l'angle ouvert de mes jambes, du sanglot qui m'étreignait soudain au moment où la cible touchée vacillait et tombait au sol telle un roi fait échec et mat, à la perte irrémédiable et annoncée de mon plus beau petit soldat, ou cheval de laiton, ou animal de la ferme, ou fermier ou fermière, tracteur Dinky toy Norev. La figurine un instant tenue en l'air triomphalement disparaissait au milieux des mains dans une poche obscure sans espoir de retour. Il fallait ravaler ses larmes ou ne plus revenir. "Piquette pure" : la bille devait atteindre la cible sans toucher terre après une trajectoire parfaite comme un carreau à la pétanque, il y avait de véritables virtuoses, des professionnels pour ainsi dire ; "roulette", au contraire la bille ne devait jamais quitter le sol et rouler jusqu'au but, les novices ou les moins bons croyaient que c'était plus facile alors que c'était encore plus hasardeux. les trajets des billes étaient comme des fusées dans le ciel, des pluies de météorites, des trajectoires pointillées de particules, des copies de chambres à bulles. Mon frère et moi en rêvions la nuit avec l'espoir de regagner le lendemain les figurines perdues le jour. Car le nerf de la guerre était les billes, avec leur taux de change, leurs "valeur" et leur obéissance inexorable aux lois du marché. Les calots valaient trois agates et les agates cinq billes en terre, c'était notre seule loi. A l'apogée de son activité, nous devions être une centaine d'enfants à participer en même temps à ce marché. Certains venaient avec ces sacs bleus cylindriques qui servaient aux goûters ou aux affaires de piscine remplis de billes à ras bord et se voyaient ruinés en dix minutes, proprement nettoyés commme à Las Vegas après avoir tenté de regagner à tout prix le cow-boy perdu la veille, d'autres repartaient en soutenant leurs poches qui menaçaient de craquer sous le double poids de leus chance et de leurs gains. Un peu plus tard, des grands de quinze ans vinrent avec des sacs à dos entiers, réapprovisionner sur place les petits intoxiqués que nous étions vite devenus en munitions à des prix prohibitifs. L'argent, le vrai, se mit à circuler sans vergogne. Je l'ai déjà dit, des fortunes se firent, les ruines avec promesses de raclées parentales, les supplications, les pleurs les laissaient de marbres. Ils ne connaissaient qu'un seul Dieu : la pièce de un nouveau franc. Ils installaient des stands toujours plus sofistiqués, avec, par exemple, des boites à chaussures percées de différentes portes dont la largeur équivallait à des gains de plus en plus minces. Tout notre argent de poche y passait. Ce marché, ce trafic, il faut bien le dire, où nous n'avions rien fait d'autre que singer les travers les plus mesquins des grandes personnes, où le conformisme, l'appât du gain, la ruse, la rouerie et l'argent, le sale argent des grands avaient règné sans partage, ne dura que quelques mois dans une fièvre à croissance à deux chiffres et taux d'intérêts exponentiels. Les adultes comprirent assez vite quelle caricature de leur propre monde s'était tramée là et interdirent momentanément l'accès à ce coin du jardin. Un soir, les poches pleines, en arrivant après l'école, nous vîmes les gardes du jardin, en uniforme d'hirondelles, postés le long du muret au pied des grilles. C'en était fini de nos rêves de regagner nos armées nos ranchs nos garages nos plaines du Far West et nos basses-cours. C'est avec un rage de petits actionnaires au coeur, mais aussi un soulagement certain, comme on en voit seulement aux interdits de casinos, que nous retournâmes aux manèges et ses petits chevaux, au bassin et ses petits bateaux. Cela ne dura pas, car l'enfance était bien derrière nous. Un peu plus tard, ce fut la période des Jeux Olympiques (Rome, 1960).
Je suis luxembourgeois. Ou lucobourgeois. C'est mon pays. Le jardin du Luxembourg, dit le "Luco", à Paris. Plus que mon pays. C'est mon arrière-pays, comme dit Yves Bonnefoy. J'ai habité ce jardin de trois à treize ans. Nous y venions tous les jours,sous le règne du président Coty (mais peut-être déjà, avant, dans nos landaus, sous celui du président Auriol), dès le printemps, mais aussi en hiver pour les promenades du Dimanche (nous allions aussi parfois ce jour-là au parc de Sceaux où à la forêt de Sénart). Notre mère s'asséyait toujours au même endroit (nous l'appelions "l'allée aux cerfs" à cause d'une très belle sculpture animalière en bronze posée sue une pelouse encadrée de bosquets) située non loin de la rue Auguste Comte, au Sud, et de la rue d'Assas, à l'Ouest. L'allée était ombragée et plutôt calme. Notre mère y retrouvait des copines et les enfants de ces copines étaient devenus nos copains (ils le sont encore quarante cinq ans plus tard). Si le jardin du Luxembourg était notre pays, et Pascal Quignard dit que nous nous attachons encore plus à nos lieux qu'à nos proches, l'allée des cerfs était notre province, notre village. C'était un petit entrelac d'allées serpentant entre des pelouses bordées d'arceaux, à l'ombre de grands arbres plusieurs fois centenaires. Nous nous y sentions bien, nous nous y sentions chez nous. Nous y revenions avec joie retrouver "les mères" après nos expéditions dans les autres provinces : "La grande forêt", par exemple, au-delà du bassin et de la "grande pelouse", vers la sortie sur la place Edmond Rostand avec ses vendeurs de marrons chauds ou de glaces selon la saison, où d'autres bandes nous avaient tendu des embuscades ou nous venions délivrer une petite copine prisonnière, mais c'étaient aussi d'autres pays, comme les abords des parterres de roses du Sénat, l'Orangerie et ses broderies de buis, les poires du Président (pas très loin de l'allée aux cerfs) ou la fontaine Médicis avec ses guirlandes de lierre, le kiosque à musique, ou le territoire des joueurs de boule, celui des joueurs d'échec ou encore le terre plein de "longue paume", bordé par les terrains de tennis. C'était un monde à notre échelle, où ne nous perdions jamais et où nous plaisions à imaginer des dangers aussi grands que ceux du Pays Imaginaire de Peter Pan. Un pays que nous aurions aisément pu dessiner sur une carte au trésor en en ayant soigneusement découpé et brûlé les bords pour imiter le parchemin. Une île peuplée, à la nature ordonnée, aux kiosques à bonbons toujours achalandés, aux plans d'eau sans tempêtes mais à petits bateaux, aux cascades canalisées, aux forêts sans broussailles et sans épines, et aux préaux disséminés un peu partout en cas d'intempéries. Plus tard, dès le règne du général De Gaulle et juste avant l'arrivée des nouveaux francs, il y eu la période des billes. Le Pays imaginaire se transforma en monde impitoyable. Il avait lieu tous les jours à la sortie de l'école, le long des grilles qui bordaient la rue Auguste Comte. C'était un marché, une bourse, un champ de bataille, du Balzac, du Zola. Des fortunes se faisaient et se défaisaient. Il y avait des riches, des pauvres, des faillites, de fulgurantes ascensions et des chutes vertigineuses. C'était un cours préparatoire à HEC, l'anti-chambre de United Fruit. Un monde d'une cruauté inouïe, Dallas. Tour à tour, nous étions vendeurs et acheteurs. De corbeille, point. Mais l'agitation frénétique, les gestes incompréhensible au profane, les cris. Les "vendeurs", après avoir tracé du pied à bonne distance un trait en guise de "pas de tir" s'asseyaient dans la poussière, jambes écartées à cent degrés, le dos calé contre le muret qui supportait les grilles. Ils installaient un petit soldat, une figurine, une petite voiture (plus rarement) à l'intérieur du sommet de l'angle formé par l'écartement de leurs cuisses plaquées au sol. Ils prononçaient alors leur boniment, "Qui tire ? Piquette pure, sans ass'(sans associés : déjà la loi anti-trusts) etc." litanie précise et infinie des règles alors en vigueur du jeu de billes. Les acheteurs, les chalands, à pas lents, la main sur les billes au fond de la poche, ou la poignée d'agates derrière le dos, ou dans leurs deux mains en coupelles, debordant comme l'eau de la fontaine, il leur fallait déposer au sol un petit monticule scintillant avant de tenter leur chance, ou l'unique calot comme unique fortune à l'intérieur de leur bouche, à ne dépenser qu'à bon escient, remontaient et descendaient la file des enfants assis sur leurs derrières dans la poussière, les jambes écatrtées et vociférant leurs boniments, stands d'une fête foraine humains ou plutôt petitd'humains, à la fois grandes roues et chamboule-touts, évaluant les cibles et la valeur des figurines exposées (mais on ne pouvait très bien n'exposer qu'une bille qui, soit, "valait" la figurine ou le petit soldat, soit d'autres billes, entre cinq et dix le plus souvent, premier pas vers la valeur "pure" et la compréhension profonde du capitalisme). Un marchandage se faisait toujours sur la distance du pas de tir, répondant tant bien que mal aux nuances infinies des évaluations, de la valeur présumée du but et des règles. L'accord conclu, les "acheteurs", le plus souvent par groupes de trois ou quatre, envoyaient leurs billes vers la cible qu'il s'agissait alors de toucher le premier,au plus vite, comme dans les enchères à l'envers, par salves, par volées. Je me souviens des impacts délicieux des projectiles sur mes cuisses ou sur le bas de mon ventre, de mes mains qui s'agitaient et ramenaient avidement, en tas mêlés de poussière, les billes gagnées vers le sommet de l'angle ouvert de mes jambes, du sanglot qui m'étreignait soudain au moment où la cible touchée vacillait et tombait au sol telle un roi fait échec et mat, à la perte irrémédiable et annoncée de mon plus beau petit soldat, ou cheval de laiton, ou animal de la ferme, ou fermier ou fermière, tracteur Dinky toy Norev. La figurine un instant tenue en l'air triomphalement disparaissait au milieux des mains dans une poche obscure sans espoir de retour. Il fallait ravaler ses larmes ou ne plus revenir. "Piquette pure" : la bille devait atteindre la cible sans toucher terre après une trajectoire parfaite comme un carreau à la pétanque, il y avait de véritables virtuoses, des professionnels pour ainsi dire ; "roulette", au contraire la bille ne devait jamais quitter le sol et rouler jusqu'au but, les novices ou les moins bons croyaient que c'était plus facile alors que c'était encore plus hasardeux. les trajets des billes étaient comme des fusées dans le ciel, des pluies de météorites, des trajectoires pointillées de particules, des copies de chambres à bulles. Mon frère et moi en rêvions la nuit avec l'espoir de regagner le lendemain les figurines perdues le jour. Car le nerf de la guerre était les billes, avec leur taux de change, leurs "valeur" et leur obéissance inexorable aux lois du marché. Les calots valaient trois agates et les agates cinq billes en terre, c'était notre seule loi. A l'apogée de son activité, nous devions être une centaine d'enfants à participer en même temps à ce marché. Certains venaient avec ces sacs bleus cylindriques qui servaient aux goûters ou aux affaires de piscine remplis de billes à ras bord et se voyaient ruinés en dix minutes, proprement nettoyés commme à Las Vegas après avoir tenté de regagner à tout prix le cow-boy perdu la veille, d'autres repartaient en soutenant leurs poches qui menaçaient de craquer sous le double poids de leus chance et de leurs gains. Un peu plus tard, des grands de quinze ans vinrent avec des sacs à dos entiers, réapprovisionner sur place les petits intoxiqués que nous étions vite devenus en munitions à des prix prohibitifs. L'argent, le vrai, se mit à circuler sans vergogne. Je l'ai déjà dit, des fortunes se firent, les ruines avec promesses de raclées parentales, les supplications, les pleurs les laissaient de marbres. Ils ne connaissaient qu'un seul Dieu : la pièce de un nouveau franc. Ils installaient des stands toujours plus sofistiqués, avec, par exemple, des boites à chaussures percées de différentes portes dont la largeur équivallait à des gains de plus en plus minces. Tout notre argent de poche y passait. Ce marché, ce trafic, il faut bien le dire, où nous n'avions rien fait d'autre que singer les travers les plus mesquins des grandes personnes, où le conformisme, l'appât du gain, la ruse, la rouerie et l'argent, le sale argent des grands avaient règné sans partage, ne dura que quelques mois dans une fièvre à croissance à deux chiffres et taux d'intérêts exponentiels. Les adultes comprirent assez vite quelle caricature de leur propre monde s'était tramée là et interdirent momentanément l'accès à ce coin du jardin. Un soir, les poches pleines, en arrivant après l'école, nous vîmes les gardes du jardin, en uniforme d'hirondelles, postés le long du muret au pied des grilles. C'en était fini de nos rêves de regagner nos armées nos ranchs nos garages nos plaines du Far West et nos basses-cours. C'est avec un rage de petits actionnaires au coeur, mais aussi un soulagement certain, comme on en voit seulement aux interdits de casinos, que nous retournâmes aux manèges et ses petits chevaux, au bassin et ses petits bateaux. Cela ne dura pas, car l'enfance était bien derrière nous. Un peu plus tard, ce fut la période des Jeux Olympiques (Rome, 1960).
12 janvier 2005
Pensée de la nuit N° 78 : "Freud ne se reconnaît pas dans la glace du wagon-lit. Il s'est levé pour se rendre au cabinet de toilette quand il se trouve nez à nez avec un homme d'un certain âge et peu sympathique qui le considère avec ahurissement. Puis avec épouvante. Sigmund Freud prétend qu'il ressent alors une impression d'une étrangeté familière. Il se rend compte que cet homme n'est pas un démon mais lui-même - et lui-même presque mort." Pascal Quignard. Les Paradisiaques.
09 janvier 2005
Et pendant ce temps là, Philippe de Jonkhere est en train de mener à bien son pari, réaliser la bijection parfaite : connecter cellule grise par cellule grise son cerveau à son ordinateur. Matrix, en somme.
08 janvier 2005
06 janvier 2005
fantastique serie de photos sur la Chine : Life In China [A Series of Photos Without Words, For The Mysterious Beauty and Contradictions of China] en provenance de Eastsouthwestnorth
04 janvier 2005
Tentative d'épuisement d'un week-end, 8
[ 9 Dimanche. Mal à me lever. Réveillé par plusieurs CT de L. grasse mat au lit en lisant Marie Claire et recettes de cuisine. Salade de nouille de riz aux crevettes et sauce au gingembre. pour 4 p. 250 g de nouilles chinoises larges. 400g de crevettes roses. ½ botte de Pak Choï . 1 citron vert. 1 cuillère à café de gingembre moulu. 1 cuillère à soupe de sucre. 1 cuillère et ½ de vinaigre de framboise. 5 cuillères à soupe d'huile d'arachide. 1 et ½ d'huile de sésame. Sel. Prélevez le zeste du citron. Faire bouillir 2 mn. Refroidir. Hacher. Dans un bol sucre et sel dans vinaigre, ajouter gingembre et zest de citron, l'huile d'arachide et l'huile de sésame et du poivre. Décongeler les crevettes les faire macérer avec la moitié de la sauce. Découper le Pak Choï en tronçons et le vert en lanières. Le faire bouillir5 mn dans de l'eau salée plus deux c.a.s. d'huile d'A. faire les nouilles. Egouttez, rincez, mélangez le tout avec le reste de la sauce. Servir 15 mn après. C'est un plat tiède. Faire 1 peu + de sauce. Retrouvé Franklin au Pho 14 après marché à Mouffetard. Ne peux résister à l'Arbre à lettres. Achète trois livres : 1 sur la peinture, 1 sur Heidegger et Primo Lévi qui commence par : je déteste Heidegger, et le dernier Tabucchi]
Un livre qui commence par ces mots "je déteste Heidegger" ne peut qu'attirer mon attention. C'est un livre de (j'allais écrire "d'un certain", mais depuis, j'ai lu le livre, (je sais, je ne respecte pas la contrainte, tant pis) je crains que cela ne soit par trop condescendant de ma part) "de" Max Dorra, donc, qui porte un nom de camp de concentration ; le titre exact en est : " Heidegger, Primo Lévi, et le séquoia". C'est vraiment un excellent livre, stimulant, réjouissant, intelligent. Alors, Heidegger ? On le déteste ou on ne le déteste pas ? On sépare l'homme de l'œuvre ou on ne le sépare pas? On jette le bébé avec l'eau du bain ou on ne le jette pas ? Je sais qu'il faut détester Heidegger, et je le déteste bien poliment, bien sagement, comme tout le monde, pour son engagement prouvé archi-prouvé dans le nazisme, pour la trahison innommable de son maître Husserl, etc. Facile. Mais la lecture du livre de Max Dorra ne m'a pas ôté cette gêne qui se saisit de moi à chaque fois qu'il faut détester Heidegger : car il serait l'exemple même de la faillite humaine. Facile, encore. Comment peut-on détester ce qui est à la fois la preuve du plus évident génie (pas que je comprenne grand chose à "Heidegger dans le texte", je me mélange toujours dans les "être-là", les "être pour-soi", les être-en soi", les "être -pour-le- monde" et tous ces "être pour l'autre" dont, pour n'être pas philosophe, il me manque la définition, mais je crois ses éminents commentateurs sur parole, et Emmanuel Levinas en premier) et la preuve de la plus grande lâcheté, au moins, si pas pire. Il y aurait donc un côté proprement monstrueux chez Heidegger : comme une bande de Moebius sur laquelle on avance toujours croyant cheminer sur les sommets de la philosophie la plus élevée et s'apercevant soudain qu'on ne fait que patauger dans la merde. Le pire c'est que Heidegger, je veux dire l'homme, le vrai, pas celui des livres, je veux dire celui en chair et en os, il n'a jamais cherché à nous gruger, à nous en faire voir. Il ne s'est jamais même excusé, il n'a jamais tenté de se disculper. Il a toujours pensé, le salaud, que sa philosophie était en parfait accord (Muss Es Sein…) avec sa vie, avec les actes même de sa vie ! Le salaud, je dis ça parce que ça nous fait douter de l'intelligence, de la bonté et même de la Poésie ! Bref, j'écris ces lignes : "un livre qui commence par "je déteste Heidegger" ne peut qu'attirer mon attention" non pas pour souligner mon accord avec la proposition (vous en voyez, vous, des livres, aujourd'hui qui commenceraient par "j'adore Heidegger" ou par "je sais qu'Heidegger a été nazi, mais" ça attirerait sacrément l'attention !) mais au contraire pour souligner tout ce que je trouve de "facile" dans la formule, pute, même, un peu. Heureusement, la première phrase est sauvée par tout le reste du livre, et Primo Levi, ouf ! (en écrivant ces lignes, et pensant à Primo Levi, je ne sais plus si vous avez déjà lu le fragment ou il est question de "l'équilibre du monde", de Rohinton Mistry (oui, vous l'avez déjà lu, du moins si vous lisez les fragments les uns après les autres) eh bien, je veux juste écrire ici qu'il y a un autre roman que je tiens pour un chef d'œuvre absolu, qui est de "l'ordre", comme on dit, de "l'équilibre du monde", c'est "Maintenant ou jamais", de Primo Levi, qui n'est pas son livre le plus connu, qui est son seul roman, je crois, et qui raconte la fuite éperdue d'un petit groupe de juifs polonais et russes, que rien ne destinait à vivre ensemble, à travers toute l'Europe de la seconde guerre mondiale, dont un des personnages s'appelait "Guedal", diminutif de "Guedalia", qui était le prénom de mon arrière grand père et ce n'est pas pour cela que le livre est un chef d'œuvre.) Mais revenons à mon réveil, en ce dimanche matin où je ne suis donc plus de garde à Longjumeau. C'est la douce voix de ma douce copine qui me réveille une première fois. Nous échangeons de douces mignardises, et… je me rendors. A Longjumeau, on ne se passe pas "physiquement" le relais, comme c'est partout ailleurs la tradition, d'autant que pas mal de "gardistes" prennent leurs gardes chez eux (ils habitent dans le coin), ce qui est le cas ce matin. Je peux donc "garder" le lit, à tous les sens qu'il vous plaira. Je décide de faire la grasse matinée. Voluptueusement. Mais comme je ne suis plus à l'âge on les matinées se graissent facilement et que ma copine me rappelle pour d'autres mignardises téléphoniques, je goûte à la volupté d'une grasse matinée réveillé, au lit, en lisant et en écoutant la radio. Et ce n'est pas, vous vous en doutez, Heidegger que je lis en cette dite grasse et sainte matinée, c'est le journal "Marie Claire" qui traînait par-là et n'était probablement pas celui du mois. Je le lis de la première page à la dernière, comme je le fais avec tous les journaux dits "féminins" qui me tombent sous la main. (mon préféré, c'est "Elle", parfois je l'achète, "neuf", chez le marchand de journaux avec un peu de la honte que doivent éprouver les acheteurs de revues pornos) Ca prend du temps. Je recopie une recette de cuisine chinoise sur mon Psion. Je fais collection des recettes de cuisine, j'en ai plus d'une centaine, au cas où. Mais je ne m'en sers presque jamais, sauf pour faire de la blanquette de veau ou les petits oignons marinés de Franklin, le reste on verra plus tard, à la retraite. J'aime lire les recettes de cuisine, les relire. Lire une recette de cuisine me suffit presque. C'est comme si j'avais mangé le plat. C'est dire , au moins, si j'aime la lecture, sinon la cuisine… Vers onze heures je laisse le luxueux CMP de Longjumeau à ses silences de fins de semaine et, par l'autoroute déserte du dimanche matin je file d'une traite à Mouffetard. Je trouve, comme d'habitude, une place dans la coquette rue Lagarde pour garer ma voiture, achète les journaux ( l'Equipe et le Journal du Dimanche réunis) chez le marchand de journaux qui se situe à gauche en montant vers la Contrescarpe, après la rue de l'arbalète, en face du torréfacteur Marc et je vais les lire devant un café-tartine dans l'arrière-salle de café "le Verre à Pied", un peu plus bas. C'est le PC des écolo-bobos-branchés du quartier et le café préféré de mon fils Nathan qui est tombé amoureux de son poêle Godin encore en service, de son beau vrai Zinc comme on n'en trouve plus, de ses poivrots pour touristes new-yorkais accoudés au-dit Zinc et des tables en bois sombre aux plaques d'étains vissés (table des "dinosaures", table des "Zigotos", etc.) qui datent au moins du temps de Verlaine et de Rimbaud. Mais je ne verrai Nathan que dans l'après midi : il fait encore la grasse, lui. Depuis deux ou trois ans, depuis que j'habite à vingt mètres de Paris, je me suis mis à fréquenter à nouveau ce quartier de mon enfance. J'y suis pratiquement tous les samedis ou dimanches matins quand je ne suis pas de garde. D'un coup de voiture, en cinq minutes, je viens faire mon marché. Malgré toutes les années, et toutes les transformations, je m'y sens encore chez moi. Je devrais écrire plutôt : je veux m'y sentir encore chez moi. La maison où vivent encore mes parents est à quelques tirées d'aile : passer sous le porche des immeubles modernes qui conduit à la rue Pierre Brossolette dans le prolongement de la rue de l'Epée de Bois, tourner au coin de l'extension 1930 de normale sup' (qui contient encore le petit théâtre ou nous avions joué "les mille et une nuits" il y a vingt cinq ans), traverser la rue d'Ulm, enfiler la rue Thullier ( ou mon père avait son garagiste), traverser la rue Gay-Lussac, continuer par la rue des ursulines, déboucher rue Saint Jacques en face de l'institut national des jeunes sourds (fondé par l'abbé de l'Epée et où officia le grand Itard, celui précisément qu'interprète lui-même François Truffaut dans "l'Enfant Sauvage"), y marcher vingt mètres, traverser encore, prendre la rue de l'Abbé de l'Epée, longer le mur de l'institut qui porte depuis toujours un "DEFENSE D'AFFICHER", LOI DU 21 JUILLET 1889" qui le préserve depuis toujours de la colle et du papier, dont j'aime la rugosité sous ma paume qui l'effleure, même encore maintenant que je ne cours plus parce que je ne suis plus en retard à l'école, traverser la rue Henri Barbusse, et, enfin, prendre pied sur le boulevard Saint Michel. Dix minutes en tout, à peine. Pour un peu, je dirai que le quartier est "trop bien" préservé. La "forme d'une ville change bien plus vite, hélas, que le cœur des humains" (c'est moi qui rajoute le mot "bien" (pas le mot "hélas") au titre du recueil de poèmes de Jacques Roubaud) : Le luxe tapageur se cache mal sous cette tentative conservatrice et trop superficielle (de surface). Depuis longtemps le quartier Mouffetard n'est plus un quartier populaire. Il triche, honteusement. Mais la rue Mouffetard où je marche est celle ou "marche" mon cœur depuis quarante-cinq ans. J'espère seulement que mon cœur, lui, n'a pas encore changé tant que ça. Je me laisse donc volontiers berner par tous ces mensonges en descendant la rue au milieu de la foule et des étals des marchands qui vendent des primeurs de luxes hélant le chaland comme il y a trente ans et qui sont tous des descendants du petit Bachir de la "sorcière du placard à balai". En bas de la descente, c'est le Square Saint Médard, avec la magnifique église Saint Médard d'ou s'écoule la sortie de la messe qui va encore grossir la foule et où l'animation est à son comble à cette heure somme toute tardive (ce ne sont pas les bobos-branchés qui vont se lever à huit heures le dimanche pour faire leur marché, c'est le marché qui s'est adapté aux bobos-branchés : à midi, on est encore loin de fermer boutique) Il y a un vrai faux chanteur de rues qui distribue les partitions de "Nini peau de chien" ou des "Escaliers de la butte" aux touristes australiens, belges et bellifontains. La terrasse de "La Bourgogne", chauffée par ces grands radiateurs à gaz en forme de champignons qui ont poussé comme des champignons aux terrasses des cafés branchés et qui font perdre tout sens à la notion – toute saisonnière - de terrasse de café (mais l'appât du gain conjugué au désir forcené de faire "parisien" des avides cafetiers a tout fichu par terre), est pleine à craquer de "bruncheurs" de tous âges. Un peu plus loin, à la jonction de la rue de Bazeilles et de l'avenue des Gobelins, un bassin rond, avec jet d'eau au milieu, véritable aberration urbanistique (imaginez l'installation d'un "cours des halles"au milieu du parc Monceau) a récemment été mis en place par le maire de l'arrondissement pour faire joli et gagner des voix ce qui ne l'a pas empêcher de perdre la mairie de Paris (il y a tout de même une justice). C'est là que s'abouche la petite et charmante rue Edouard Quenu qui abrite l'une des seules librairies de Paris ouverte le dimanche matin, j'ai nommé (je vais seulement nommer d'ailleurs, je m'apprête à nommer, je me demande pourquoi on dit ainsi) : "L'arbre à Lettres". Il est du dernier chic d'y pénétrer avec son cabas d'où dépassent les poireaux. Ce que je fais d'ailleurs sans honte aucune. Ici, une incise obligatoire : la liste de mes librairies préférées de Paris, que je vais bientôt dresser dans un prochain fragment, est comparable, en tout point, à la liste des immortels de l'Académie Française ou celle de l'Oulipo : Quand on fait partie de la liste de mes librairies préférées de Paris, c'est pour l'éternité, in secula seculorum. Même si la librairie a disparu, a été remplacée par un magasin de fringues ou un Mac Do' ou même si restée une librairie elle s'est retrouvée aux mains d'un commerçant inculte qui a cru bon de remplacer le fond de philosophie par la collection "Soignez-vous même votre dos" et un stock de posters ou de cartes postales. Disparu, on est juste "excusé" quand on fait l'appel. Je suis le secrétaire perpétuel de ma liste de mes librairies préférées de Paris. Fin de l'incise. Mais "L'arbre à Lettres" n'en est pas encore là. C'est une bonne librairie, au fond copieux, qui sent encore bon le papier et la colle. Nonobstant le caractère complètement snob de la chose ici, dans ce quartier confisqué, il n'est pas du tout aberrant qu'une bonne librairie se retrouve au milieu d'un marché aux légumes. Les livres font partie des choses comestibles. Je serais assez tenté, même, de traiter les librairies comme les épiceries ou les supérettes. Je ne considère pas les librairies comme des endroits "à part", comme des temples de la culture. Une "bonne" librairie n'occupe pas un rang plus élevé dans la hiérarchie qu'un bon boucher, qu'un bon caviste ou qu'une bonne boutique de fringue..., Je dis, Par exemple, en faisant l'inventaire de mes placards : "tiens, je n'ai plus de sel" ou "je manque de riz" ou bien "il faudrait que j'achète une ou deux paires de chaussettes" ; En cherchant parmi les rayons de ma bibliothèque je peux aussi bien dire : "tiens, je manque de Verlaine" ou "je suis en panne de Garcia Marquez" ou "j'achèterais bien un peu de Maurice Leblanc" ou "je me taperais bien un polar". Quand j'ai besoin de café je vais chez l'épicier, quand j'ai besoin de Baudelaire, je vais chez le libraire. Voilà tout. Je ne conçois pas qu'on puisse emprunter un livre pour le lire. De même qu'on ne peut pas emprunter une botte de poireau ou un steak pour les manger, parce qu'on les mange, justement, en vinaigrette, ou au poivre, parce qu'on doit les consommer, les incorporer, et que ce que l'on rendra ce ne seront sûrement ni les poireaux mangés, ni le steak digéré, mais éventuellement d'autres poireaux, ou un autre steak, achetés spécialement pour être rendus, et donc non consommés, de même on ne peut pas emprunter les livres, car ce n'est pas les mêmes livres qu'on rend, jamais. Les livres, ça se consomme, comme les poireaux, comme les steaks. C'est le même mécanisme physiologique. Je sais, il y a un côté cannibale à la chose, c'est comme ça. Bien sûr, j'ai déjà lu des livres empruntés, mais j'ai toujours eu, après les avoir rendus ( il faut toujours, mais toujours, rendre les livres empruntés (ou alors il faut les voler)), comme une impression d'inaccompli. Pour moi, la lecture ne peut s'accomplir, s'achever, qu'avec la certitude que le livre subsistera dans mon univers immédiat. Un livre lu, je m'en suis nourri, il me peut plus me quitter, surtout s'il est "bon", comme les poireaux vinaigrette. C'est pourquoi je pense que les livres ont un vrai prix, qu'il faut les acheter ou bien ne pas les lire. Je me suis toujours méfié des gens qui ont pour habitude de vous emprunter des livres (sauf les êtres chers, mais ce qui est à vous est à eux). Je soupçonne qu'ils n'aiment pas vraiment lire ou qu'ils sont des radins encore plus radins que les autres. De la pire espèce. D'ailleurs ils ne rendent pratiquement jamais les livres, non pas parce qu'ils vous les ont volés, mais parce qu'il n'y attachent tellement pas d'importance qu'ils les perdent ou les jettent en oubliant à qui ils les ont emprunté (comme je l'ai dit, je préfèrerais de loin qu'ils me les volent, malgré le grand délit que cela représente), et en plus ils ne les lisent pas, j'en suis sûr. Et si on ne me rend pas un livre que j'ai prêté malgré ma réticence à la chose, c'est qu'on m'a volé un bout de moi, je le dis tout net. Je peux me fâcher très fort pour un livre pas rendu. Ça n'a rien à voir avec une manie. Et si cela en est une, je la revendique. Il faudra aussi que je m'explique, mais dans un autre fragment, si vous permettez, sur les bibliothèques publiques, celles ou on emprunte des livres, ces maisons de tolérance. Ce n'est pas pareil. Et sur les grandes bibliothèques, ou les "très grandes", ou les "nationales". Ce n'est pas pareil non plus. En attendant, je téléphone à Franklin sur son portable. A midi, un dimanche matin, je sais que je risque de le réveiller (j'admire sa faculté de dormir tard pour un homme de son âge (et du mien)). Il ne dort pas. Il finit juste son petit déjeuner. Nous projetons de nous retrouver à déjeuner au "Pho 14", à Chinatown, dans le treizième, qui est en quelque sorte notre cantine. J'ai le temps de finir mon marché pendant qu'il finit de se préparer. Le "Pho 14" sert la meilleure soupe Pho de Paris (et "même du monde" comme rajoute avec fierté la jolie serveuse qui travaille là avec un entrain toujours égal) depuis le rachat du "Pho pasteur Saïgon" où nous avions eu nos quartiers pendant dix ans (le restaurant a changé de nom, il s'appelle le "Village Saïgon", il s'y sert encore des "Bô Bun" très corrects mais le Pho n'y est plus ce qu'il était). Nous nous retrouvons dans la file d'attente qui s'allonge sur le trottoir.
[ 9 Dimanche. Mal à me lever. Réveillé par plusieurs CT de L. grasse mat au lit en lisant Marie Claire et recettes de cuisine. Salade de nouille de riz aux crevettes et sauce au gingembre. pour 4 p. 250 g de nouilles chinoises larges. 400g de crevettes roses. ½ botte de Pak Choï . 1 citron vert. 1 cuillère à café de gingembre moulu. 1 cuillère à soupe de sucre. 1 cuillère et ½ de vinaigre de framboise. 5 cuillères à soupe d'huile d'arachide. 1 et ½ d'huile de sésame. Sel. Prélevez le zeste du citron. Faire bouillir 2 mn. Refroidir. Hacher. Dans un bol sucre et sel dans vinaigre, ajouter gingembre et zest de citron, l'huile d'arachide et l'huile de sésame et du poivre. Décongeler les crevettes les faire macérer avec la moitié de la sauce. Découper le Pak Choï en tronçons et le vert en lanières. Le faire bouillir5 mn dans de l'eau salée plus deux c.a.s. d'huile d'A. faire les nouilles. Egouttez, rincez, mélangez le tout avec le reste de la sauce. Servir 15 mn après. C'est un plat tiède. Faire 1 peu + de sauce. Retrouvé Franklin au Pho 14 après marché à Mouffetard. Ne peux résister à l'Arbre à lettres. Achète trois livres : 1 sur la peinture, 1 sur Heidegger et Primo Lévi qui commence par : je déteste Heidegger, et le dernier Tabucchi]
Un livre qui commence par ces mots "je déteste Heidegger" ne peut qu'attirer mon attention. C'est un livre de (j'allais écrire "d'un certain", mais depuis, j'ai lu le livre, (je sais, je ne respecte pas la contrainte, tant pis) je crains que cela ne soit par trop condescendant de ma part) "de" Max Dorra, donc, qui porte un nom de camp de concentration ; le titre exact en est : " Heidegger, Primo Lévi, et le séquoia". C'est vraiment un excellent livre, stimulant, réjouissant, intelligent. Alors, Heidegger ? On le déteste ou on ne le déteste pas ? On sépare l'homme de l'œuvre ou on ne le sépare pas? On jette le bébé avec l'eau du bain ou on ne le jette pas ? Je sais qu'il faut détester Heidegger, et je le déteste bien poliment, bien sagement, comme tout le monde, pour son engagement prouvé archi-prouvé dans le nazisme, pour la trahison innommable de son maître Husserl, etc. Facile. Mais la lecture du livre de Max Dorra ne m'a pas ôté cette gêne qui se saisit de moi à chaque fois qu'il faut détester Heidegger : car il serait l'exemple même de la faillite humaine. Facile, encore. Comment peut-on détester ce qui est à la fois la preuve du plus évident génie (pas que je comprenne grand chose à "Heidegger dans le texte", je me mélange toujours dans les "être-là", les "être pour-soi", les être-en soi", les "être -pour-le- monde" et tous ces "être pour l'autre" dont, pour n'être pas philosophe, il me manque la définition, mais je crois ses éminents commentateurs sur parole, et Emmanuel Levinas en premier) et la preuve de la plus grande lâcheté, au moins, si pas pire. Il y aurait donc un côté proprement monstrueux chez Heidegger : comme une bande de Moebius sur laquelle on avance toujours croyant cheminer sur les sommets de la philosophie la plus élevée et s'apercevant soudain qu'on ne fait que patauger dans la merde. Le pire c'est que Heidegger, je veux dire l'homme, le vrai, pas celui des livres, je veux dire celui en chair et en os, il n'a jamais cherché à nous gruger, à nous en faire voir. Il ne s'est jamais même excusé, il n'a jamais tenté de se disculper. Il a toujours pensé, le salaud, que sa philosophie était en parfait accord (Muss Es Sein…) avec sa vie, avec les actes même de sa vie ! Le salaud, je dis ça parce que ça nous fait douter de l'intelligence, de la bonté et même de la Poésie ! Bref, j'écris ces lignes : "un livre qui commence par "je déteste Heidegger" ne peut qu'attirer mon attention" non pas pour souligner mon accord avec la proposition (vous en voyez, vous, des livres, aujourd'hui qui commenceraient par "j'adore Heidegger" ou par "je sais qu'Heidegger a été nazi, mais" ça attirerait sacrément l'attention !) mais au contraire pour souligner tout ce que je trouve de "facile" dans la formule, pute, même, un peu. Heureusement, la première phrase est sauvée par tout le reste du livre, et Primo Levi, ouf ! (en écrivant ces lignes, et pensant à Primo Levi, je ne sais plus si vous avez déjà lu le fragment ou il est question de "l'équilibre du monde", de Rohinton Mistry (oui, vous l'avez déjà lu, du moins si vous lisez les fragments les uns après les autres) eh bien, je veux juste écrire ici qu'il y a un autre roman que je tiens pour un chef d'œuvre absolu, qui est de "l'ordre", comme on dit, de "l'équilibre du monde", c'est "Maintenant ou jamais", de Primo Levi, qui n'est pas son livre le plus connu, qui est son seul roman, je crois, et qui raconte la fuite éperdue d'un petit groupe de juifs polonais et russes, que rien ne destinait à vivre ensemble, à travers toute l'Europe de la seconde guerre mondiale, dont un des personnages s'appelait "Guedal", diminutif de "Guedalia", qui était le prénom de mon arrière grand père et ce n'est pas pour cela que le livre est un chef d'œuvre.) Mais revenons à mon réveil, en ce dimanche matin où je ne suis donc plus de garde à Longjumeau. C'est la douce voix de ma douce copine qui me réveille une première fois. Nous échangeons de douces mignardises, et… je me rendors. A Longjumeau, on ne se passe pas "physiquement" le relais, comme c'est partout ailleurs la tradition, d'autant que pas mal de "gardistes" prennent leurs gardes chez eux (ils habitent dans le coin), ce qui est le cas ce matin. Je peux donc "garder" le lit, à tous les sens qu'il vous plaira. Je décide de faire la grasse matinée. Voluptueusement. Mais comme je ne suis plus à l'âge on les matinées se graissent facilement et que ma copine me rappelle pour d'autres mignardises téléphoniques, je goûte à la volupté d'une grasse matinée réveillé, au lit, en lisant et en écoutant la radio. Et ce n'est pas, vous vous en doutez, Heidegger que je lis en cette dite grasse et sainte matinée, c'est le journal "Marie Claire" qui traînait par-là et n'était probablement pas celui du mois. Je le lis de la première page à la dernière, comme je le fais avec tous les journaux dits "féminins" qui me tombent sous la main. (mon préféré, c'est "Elle", parfois je l'achète, "neuf", chez le marchand de journaux avec un peu de la honte que doivent éprouver les acheteurs de revues pornos) Ca prend du temps. Je recopie une recette de cuisine chinoise sur mon Psion. Je fais collection des recettes de cuisine, j'en ai plus d'une centaine, au cas où. Mais je ne m'en sers presque jamais, sauf pour faire de la blanquette de veau ou les petits oignons marinés de Franklin, le reste on verra plus tard, à la retraite. J'aime lire les recettes de cuisine, les relire. Lire une recette de cuisine me suffit presque. C'est comme si j'avais mangé le plat. C'est dire , au moins, si j'aime la lecture, sinon la cuisine… Vers onze heures je laisse le luxueux CMP de Longjumeau à ses silences de fins de semaine et, par l'autoroute déserte du dimanche matin je file d'une traite à Mouffetard. Je trouve, comme d'habitude, une place dans la coquette rue Lagarde pour garer ma voiture, achète les journaux ( l'Equipe et le Journal du Dimanche réunis) chez le marchand de journaux qui se situe à gauche en montant vers la Contrescarpe, après la rue de l'arbalète, en face du torréfacteur Marc et je vais les lire devant un café-tartine dans l'arrière-salle de café "le Verre à Pied", un peu plus bas. C'est le PC des écolo-bobos-branchés du quartier et le café préféré de mon fils Nathan qui est tombé amoureux de son poêle Godin encore en service, de son beau vrai Zinc comme on n'en trouve plus, de ses poivrots pour touristes new-yorkais accoudés au-dit Zinc et des tables en bois sombre aux plaques d'étains vissés (table des "dinosaures", table des "Zigotos", etc.) qui datent au moins du temps de Verlaine et de Rimbaud. Mais je ne verrai Nathan que dans l'après midi : il fait encore la grasse, lui. Depuis deux ou trois ans, depuis que j'habite à vingt mètres de Paris, je me suis mis à fréquenter à nouveau ce quartier de mon enfance. J'y suis pratiquement tous les samedis ou dimanches matins quand je ne suis pas de garde. D'un coup de voiture, en cinq minutes, je viens faire mon marché. Malgré toutes les années, et toutes les transformations, je m'y sens encore chez moi. Je devrais écrire plutôt : je veux m'y sentir encore chez moi. La maison où vivent encore mes parents est à quelques tirées d'aile : passer sous le porche des immeubles modernes qui conduit à la rue Pierre Brossolette dans le prolongement de la rue de l'Epée de Bois, tourner au coin de l'extension 1930 de normale sup' (qui contient encore le petit théâtre ou nous avions joué "les mille et une nuits" il y a vingt cinq ans), traverser la rue d'Ulm, enfiler la rue Thullier ( ou mon père avait son garagiste), traverser la rue Gay-Lussac, continuer par la rue des ursulines, déboucher rue Saint Jacques en face de l'institut national des jeunes sourds (fondé par l'abbé de l'Epée et où officia le grand Itard, celui précisément qu'interprète lui-même François Truffaut dans "l'Enfant Sauvage"), y marcher vingt mètres, traverser encore, prendre la rue de l'Abbé de l'Epée, longer le mur de l'institut qui porte depuis toujours un "DEFENSE D'AFFICHER", LOI DU 21 JUILLET 1889" qui le préserve depuis toujours de la colle et du papier, dont j'aime la rugosité sous ma paume qui l'effleure, même encore maintenant que je ne cours plus parce que je ne suis plus en retard à l'école, traverser la rue Henri Barbusse, et, enfin, prendre pied sur le boulevard Saint Michel. Dix minutes en tout, à peine. Pour un peu, je dirai que le quartier est "trop bien" préservé. La "forme d'une ville change bien plus vite, hélas, que le cœur des humains" (c'est moi qui rajoute le mot "bien" (pas le mot "hélas") au titre du recueil de poèmes de Jacques Roubaud) : Le luxe tapageur se cache mal sous cette tentative conservatrice et trop superficielle (de surface). Depuis longtemps le quartier Mouffetard n'est plus un quartier populaire. Il triche, honteusement. Mais la rue Mouffetard où je marche est celle ou "marche" mon cœur depuis quarante-cinq ans. J'espère seulement que mon cœur, lui, n'a pas encore changé tant que ça. Je me laisse donc volontiers berner par tous ces mensonges en descendant la rue au milieu de la foule et des étals des marchands qui vendent des primeurs de luxes hélant le chaland comme il y a trente ans et qui sont tous des descendants du petit Bachir de la "sorcière du placard à balai". En bas de la descente, c'est le Square Saint Médard, avec la magnifique église Saint Médard d'ou s'écoule la sortie de la messe qui va encore grossir la foule et où l'animation est à son comble à cette heure somme toute tardive (ce ne sont pas les bobos-branchés qui vont se lever à huit heures le dimanche pour faire leur marché, c'est le marché qui s'est adapté aux bobos-branchés : à midi, on est encore loin de fermer boutique) Il y a un vrai faux chanteur de rues qui distribue les partitions de "Nini peau de chien" ou des "Escaliers de la butte" aux touristes australiens, belges et bellifontains. La terrasse de "La Bourgogne", chauffée par ces grands radiateurs à gaz en forme de champignons qui ont poussé comme des champignons aux terrasses des cafés branchés et qui font perdre tout sens à la notion – toute saisonnière - de terrasse de café (mais l'appât du gain conjugué au désir forcené de faire "parisien" des avides cafetiers a tout fichu par terre), est pleine à craquer de "bruncheurs" de tous âges. Un peu plus loin, à la jonction de la rue de Bazeilles et de l'avenue des Gobelins, un bassin rond, avec jet d'eau au milieu, véritable aberration urbanistique (imaginez l'installation d'un "cours des halles"au milieu du parc Monceau) a récemment été mis en place par le maire de l'arrondissement pour faire joli et gagner des voix ce qui ne l'a pas empêcher de perdre la mairie de Paris (il y a tout de même une justice). C'est là que s'abouche la petite et charmante rue Edouard Quenu qui abrite l'une des seules librairies de Paris ouverte le dimanche matin, j'ai nommé (je vais seulement nommer d'ailleurs, je m'apprête à nommer, je me demande pourquoi on dit ainsi) : "L'arbre à Lettres". Il est du dernier chic d'y pénétrer avec son cabas d'où dépassent les poireaux. Ce que je fais d'ailleurs sans honte aucune. Ici, une incise obligatoire : la liste de mes librairies préférées de Paris, que je vais bientôt dresser dans un prochain fragment, est comparable, en tout point, à la liste des immortels de l'Académie Française ou celle de l'Oulipo : Quand on fait partie de la liste de mes librairies préférées de Paris, c'est pour l'éternité, in secula seculorum. Même si la librairie a disparu, a été remplacée par un magasin de fringues ou un Mac Do' ou même si restée une librairie elle s'est retrouvée aux mains d'un commerçant inculte qui a cru bon de remplacer le fond de philosophie par la collection "Soignez-vous même votre dos" et un stock de posters ou de cartes postales. Disparu, on est juste "excusé" quand on fait l'appel. Je suis le secrétaire perpétuel de ma liste de mes librairies préférées de Paris. Fin de l'incise. Mais "L'arbre à Lettres" n'en est pas encore là. C'est une bonne librairie, au fond copieux, qui sent encore bon le papier et la colle. Nonobstant le caractère complètement snob de la chose ici, dans ce quartier confisqué, il n'est pas du tout aberrant qu'une bonne librairie se retrouve au milieu d'un marché aux légumes. Les livres font partie des choses comestibles. Je serais assez tenté, même, de traiter les librairies comme les épiceries ou les supérettes. Je ne considère pas les librairies comme des endroits "à part", comme des temples de la culture. Une "bonne" librairie n'occupe pas un rang plus élevé dans la hiérarchie qu'un bon boucher, qu'un bon caviste ou qu'une bonne boutique de fringue..., Je dis, Par exemple, en faisant l'inventaire de mes placards : "tiens, je n'ai plus de sel" ou "je manque de riz" ou bien "il faudrait que j'achète une ou deux paires de chaussettes" ; En cherchant parmi les rayons de ma bibliothèque je peux aussi bien dire : "tiens, je manque de Verlaine" ou "je suis en panne de Garcia Marquez" ou "j'achèterais bien un peu de Maurice Leblanc" ou "je me taperais bien un polar". Quand j'ai besoin de café je vais chez l'épicier, quand j'ai besoin de Baudelaire, je vais chez le libraire. Voilà tout. Je ne conçois pas qu'on puisse emprunter un livre pour le lire. De même qu'on ne peut pas emprunter une botte de poireau ou un steak pour les manger, parce qu'on les mange, justement, en vinaigrette, ou au poivre, parce qu'on doit les consommer, les incorporer, et que ce que l'on rendra ce ne seront sûrement ni les poireaux mangés, ni le steak digéré, mais éventuellement d'autres poireaux, ou un autre steak, achetés spécialement pour être rendus, et donc non consommés, de même on ne peut pas emprunter les livres, car ce n'est pas les mêmes livres qu'on rend, jamais. Les livres, ça se consomme, comme les poireaux, comme les steaks. C'est le même mécanisme physiologique. Je sais, il y a un côté cannibale à la chose, c'est comme ça. Bien sûr, j'ai déjà lu des livres empruntés, mais j'ai toujours eu, après les avoir rendus ( il faut toujours, mais toujours, rendre les livres empruntés (ou alors il faut les voler)), comme une impression d'inaccompli. Pour moi, la lecture ne peut s'accomplir, s'achever, qu'avec la certitude que le livre subsistera dans mon univers immédiat. Un livre lu, je m'en suis nourri, il me peut plus me quitter, surtout s'il est "bon", comme les poireaux vinaigrette. C'est pourquoi je pense que les livres ont un vrai prix, qu'il faut les acheter ou bien ne pas les lire. Je me suis toujours méfié des gens qui ont pour habitude de vous emprunter des livres (sauf les êtres chers, mais ce qui est à vous est à eux). Je soupçonne qu'ils n'aiment pas vraiment lire ou qu'ils sont des radins encore plus radins que les autres. De la pire espèce. D'ailleurs ils ne rendent pratiquement jamais les livres, non pas parce qu'ils vous les ont volés, mais parce qu'il n'y attachent tellement pas d'importance qu'ils les perdent ou les jettent en oubliant à qui ils les ont emprunté (comme je l'ai dit, je préfèrerais de loin qu'ils me les volent, malgré le grand délit que cela représente), et en plus ils ne les lisent pas, j'en suis sûr. Et si on ne me rend pas un livre que j'ai prêté malgré ma réticence à la chose, c'est qu'on m'a volé un bout de moi, je le dis tout net. Je peux me fâcher très fort pour un livre pas rendu. Ça n'a rien à voir avec une manie. Et si cela en est une, je la revendique. Il faudra aussi que je m'explique, mais dans un autre fragment, si vous permettez, sur les bibliothèques publiques, celles ou on emprunte des livres, ces maisons de tolérance. Ce n'est pas pareil. Et sur les grandes bibliothèques, ou les "très grandes", ou les "nationales". Ce n'est pas pareil non plus. En attendant, je téléphone à Franklin sur son portable. A midi, un dimanche matin, je sais que je risque de le réveiller (j'admire sa faculté de dormir tard pour un homme de son âge (et du mien)). Il ne dort pas. Il finit juste son petit déjeuner. Nous projetons de nous retrouver à déjeuner au "Pho 14", à Chinatown, dans le treizième, qui est en quelque sorte notre cantine. J'ai le temps de finir mon marché pendant qu'il finit de se préparer. Le "Pho 14" sert la meilleure soupe Pho de Paris (et "même du monde" comme rajoute avec fierté la jolie serveuse qui travaille là avec un entrain toujours égal) depuis le rachat du "Pho pasteur Saïgon" où nous avions eu nos quartiers pendant dix ans (le restaurant a changé de nom, il s'appelle le "Village Saïgon", il s'y sert encore des "Bô Bun" très corrects mais le Pho n'y est plus ce qu'il était). Nous nous retrouvons dans la file d'attente qui s'allonge sur le trottoir.
01 janvier 2005
30 décembre 2004
Pau et le Tsunami
Je n’ai pas l’habitude de m’exprimer sur l’actualité. Je suis persuadé que mon opinion sur les faits du jour n’a aucune importance et même que je n’ai rein d’intéressant à en dire. Je me suis toujours dit qu’il y avait des professionnels pour ça. J’ai un grand respect pour le travail des journalistes et il y en a beaucoup qui le font très bien. C’est un vrai métier, difficile avec ses grandeurs, ses servitudes et son éthique, quoiqu’ en disent les esprits chagrins, les spécialistes jamais contents et les messieurs-je-sais-tout. Loin de moi, donc, l’intention de paraphraser Clemenceau et dire que l’information est une chose trop sérieuse pour la confier aux journalistes. Qu’on se le dise, Ciscoblog ne fait pas partie de l’armada des pirogues qu’on voit en ce moment pagayer à toute allure pour aller couler les lents galions qui croisent, chargés à raz bord, au large. Je ne crois pas trop à cette mode des « blogs » comme nouvelle forme d’information. Je crois même le contraire. Je pense que les blogs ne font au mieux que se répéter les uns les autres et, qu’ils font, dans le domaine de l’information, ce que la rumeur défait dans la communication habituelle (il y a certainement des exceptions, ça et là, je peux en convenir) Je soutiens qu’un blog bien informé n’est pas meilleur que n’importe quel organe de presse qui se respecte. Je sais bien, qu’avec Internet, ce qui change tout, c’est le nombre et la vitesse, c’est la transformation de la quantité en qualité, pour parler comme Hegel. Etes-vous donc déjà allés consulter « Google news » ? On se dit d’abord que c’est un tour de force, puis on s’aperçoit que ça n’a aucune saveur et que l’ information « rapide » n’a pas plus de goût que la restauration « rapide ». La grande « agrégation » des blogs du monde entier ne fera jamais mieux que Google news, c'est-à-dire une sorte de bouillie pour les chats. Pourtant, je me sens là, maintenant, le droit et l’envie d’intervenir : j’ai été personnellement très touché par l’affaire de Pau qui a tenu, comme vous le savez, la une des journaux au moins trois jours, voire quatre (ils sont où les blogs, d’ailleurs ?) Si on est lecteur un tout petit peu attentif de Ciscoblog, on peut admettre que je m’y implique. Notre ministre de la santé (il n’y a bien que des médecins pour vouloir devenir ministre de la santé, le poste ministériel le plus fui de toute la politique, qui n’a jamais rien rapporté à ses titulaires. J’ai tendance à penser que c’est une charge tellement peu souhaitée qu’il faut être le pire des arrivistes pour l’accepter et en plus ça rate, cf. Kouchner, Mattei et bien d’autres), notre ministre de la santé donc, s’en est très bien tiré si on veut voir les choses sous cet angle. Je ne reviens pas sur l’horreur des faits eux-mêmes et sur ce qu’il faut partager avec les proches des victimes, je reviens sur le mal que ce genre d’affaire peut faire à la psychiatrie en général. Des évènements de ce genre se produisent environ une fois tous les dix ou quinze ans. C’est très peu. C’est un fait que la violence est beaucoup moins fréquente, en moyenne, en psychiatrie qu’ailleurs. Pour tout un tas de raisons, dont une est qu’il s’agit de gens dont on s’occupe, tout simplement. Et cette vérité statistique va tout à fait à l'encontre des idées reçues. Elles ont portant la vie dure, les idées reçues : c'est que si la folie participe de la souffrance sociale, elle n’est pas LA souffrance sociale. Le malheur n’est pas une maladie. Le malheur ne se soigne pas et ne se soignera jamais (il y en a chez nous qui, depuis longtemps, ont flairé ce que ce mensonge peut leur rapporter…) La tristesse par exemple ça n'existe plus : on est dépressif, il y a des médicaments pour ; la colère n'existe plus non plus : on est agressif, etc. Un peu trop facile ! On a beau répéter que folie et violence, folie et malheur, ça n’a peut-être pas tout à voir, rien n’y fait. Pour être aussi honteusement violent ou malheureux que ça, il faut être malade, c’est bien connu. Et pour être président de la république, alors ? Ou général en chef ? Ou champion du monde d’échecs ? Ou pape de Rome qui s'entretient en privé tous les matins avec Dieu ? Le premier qui me redit qu’Hitler était un fou (cela ne sera que la dix millionième fois) je ne cause même plus avec lui. Et le glissement est toujours le même : folie = violence, malheur = folie. Même les syndicats de soignants tombent dans le panneau : il n’y a qu’à voir la réaction de la CGT ou du syndicat Sud qui ont utilisé les faits sans plus de vergogne que notre ministre. Leur empressement même à dénoncer la politique du gouvernement (scandaleuse, je suis d’accord, en matière de santé publique) n’a fait qu’accréditer l’équation folie = violence et contribuer à ternir comme d’habitude l’image de leur propre métier. A croire qu’ils se vivent vraiment comme des gardes chiourme ! A croire qu'ils aiment scier la branche où ils sont assis. Mais personne n’est dupe, au fond, chacun tente de surfer sur la vague comme il l'entend et tord des évènements de manière à les conformer à sa rhétorique. Le ministre y est allé de ses bonnes paroles, a pris symboliquement la garde à l’hôpital de Pau (très fort, ça…), a promis des mesures qu’il n’appliquera jamais parce que complètement inapplicables, voire contraires aux droits de l’homme et du citoyen. Il le sait très bien, a fait son petit tour sans rien oublier et a correctement parlé pour ne rien dire. Les syndicats ont été totalement obscènes et ont encore perdu une occasion de se taire. Qu’on se rassure dans la profession, aucune mesure ne sera prise après Pau. Depuis la canicule, on a appris à ouvrir les parapluies, rien de plus. La vague va passer, refluer, et on entendra plus parler de rien. Chacun pourra revenir à ses certitudes et ses petits discours. L’autre vague de la semaine, elle, a fait 125000 mille morts et personne ne songe à accuser le gouvernement ou promulguer des lois contre les tremblements de terre. Mais cela ne saurait tarder.
Je n’ai pas l’habitude de m’exprimer sur l’actualité. Je suis persuadé que mon opinion sur les faits du jour n’a aucune importance et même que je n’ai rein d’intéressant à en dire. Je me suis toujours dit qu’il y avait des professionnels pour ça. J’ai un grand respect pour le travail des journalistes et il y en a beaucoup qui le font très bien. C’est un vrai métier, difficile avec ses grandeurs, ses servitudes et son éthique, quoiqu’ en disent les esprits chagrins, les spécialistes jamais contents et les messieurs-je-sais-tout. Loin de moi, donc, l’intention de paraphraser Clemenceau et dire que l’information est une chose trop sérieuse pour la confier aux journalistes. Qu’on se le dise, Ciscoblog ne fait pas partie de l’armada des pirogues qu’on voit en ce moment pagayer à toute allure pour aller couler les lents galions qui croisent, chargés à raz bord, au large. Je ne crois pas trop à cette mode des « blogs » comme nouvelle forme d’information. Je crois même le contraire. Je pense que les blogs ne font au mieux que se répéter les uns les autres et, qu’ils font, dans le domaine de l’information, ce que la rumeur défait dans la communication habituelle (il y a certainement des exceptions, ça et là, je peux en convenir) Je soutiens qu’un blog bien informé n’est pas meilleur que n’importe quel organe de presse qui se respecte. Je sais bien, qu’avec Internet, ce qui change tout, c’est le nombre et la vitesse, c’est la transformation de la quantité en qualité, pour parler comme Hegel. Etes-vous donc déjà allés consulter « Google news » ? On se dit d’abord que c’est un tour de force, puis on s’aperçoit que ça n’a aucune saveur et que l’ information « rapide » n’a pas plus de goût que la restauration « rapide ». La grande « agrégation » des blogs du monde entier ne fera jamais mieux que Google news, c'est-à-dire une sorte de bouillie pour les chats. Pourtant, je me sens là, maintenant, le droit et l’envie d’intervenir : j’ai été personnellement très touché par l’affaire de Pau qui a tenu, comme vous le savez, la une des journaux au moins trois jours, voire quatre (ils sont où les blogs, d’ailleurs ?) Si on est lecteur un tout petit peu attentif de Ciscoblog, on peut admettre que je m’y implique. Notre ministre de la santé (il n’y a bien que des médecins pour vouloir devenir ministre de la santé, le poste ministériel le plus fui de toute la politique, qui n’a jamais rien rapporté à ses titulaires. J’ai tendance à penser que c’est une charge tellement peu souhaitée qu’il faut être le pire des arrivistes pour l’accepter et en plus ça rate, cf. Kouchner, Mattei et bien d’autres), notre ministre de la santé donc, s’en est très bien tiré si on veut voir les choses sous cet angle. Je ne reviens pas sur l’horreur des faits eux-mêmes et sur ce qu’il faut partager avec les proches des victimes, je reviens sur le mal que ce genre d’affaire peut faire à la psychiatrie en général. Des évènements de ce genre se produisent environ une fois tous les dix ou quinze ans. C’est très peu. C’est un fait que la violence est beaucoup moins fréquente, en moyenne, en psychiatrie qu’ailleurs. Pour tout un tas de raisons, dont une est qu’il s’agit de gens dont on s’occupe, tout simplement. Et cette vérité statistique va tout à fait à l'encontre des idées reçues. Elles ont portant la vie dure, les idées reçues : c'est que si la folie participe de la souffrance sociale, elle n’est pas LA souffrance sociale. Le malheur n’est pas une maladie. Le malheur ne se soigne pas et ne se soignera jamais (il y en a chez nous qui, depuis longtemps, ont flairé ce que ce mensonge peut leur rapporter…) La tristesse par exemple ça n'existe plus : on est dépressif, il y a des médicaments pour ; la colère n'existe plus non plus : on est agressif, etc. Un peu trop facile ! On a beau répéter que folie et violence, folie et malheur, ça n’a peut-être pas tout à voir, rien n’y fait. Pour être aussi honteusement violent ou malheureux que ça, il faut être malade, c’est bien connu. Et pour être président de la république, alors ? Ou général en chef ? Ou champion du monde d’échecs ? Ou pape de Rome qui s'entretient en privé tous les matins avec Dieu ? Le premier qui me redit qu’Hitler était un fou (cela ne sera que la dix millionième fois) je ne cause même plus avec lui. Et le glissement est toujours le même : folie = violence, malheur = folie. Même les syndicats de soignants tombent dans le panneau : il n’y a qu’à voir la réaction de la CGT ou du syndicat Sud qui ont utilisé les faits sans plus de vergogne que notre ministre. Leur empressement même à dénoncer la politique du gouvernement (scandaleuse, je suis d’accord, en matière de santé publique) n’a fait qu’accréditer l’équation folie = violence et contribuer à ternir comme d’habitude l’image de leur propre métier. A croire qu’ils se vivent vraiment comme des gardes chiourme ! A croire qu'ils aiment scier la branche où ils sont assis. Mais personne n’est dupe, au fond, chacun tente de surfer sur la vague comme il l'entend et tord des évènements de manière à les conformer à sa rhétorique. Le ministre y est allé de ses bonnes paroles, a pris symboliquement la garde à l’hôpital de Pau (très fort, ça…), a promis des mesures qu’il n’appliquera jamais parce que complètement inapplicables, voire contraires aux droits de l’homme et du citoyen. Il le sait très bien, a fait son petit tour sans rien oublier et a correctement parlé pour ne rien dire. Les syndicats ont été totalement obscènes et ont encore perdu une occasion de se taire. Qu’on se rassure dans la profession, aucune mesure ne sera prise après Pau. Depuis la canicule, on a appris à ouvrir les parapluies, rien de plus. La vague va passer, refluer, et on entendra plus parler de rien. Chacun pourra revenir à ses certitudes et ses petits discours. L’autre vague de la semaine, elle, a fait 125000 mille morts et personne ne songe à accuser le gouvernement ou promulguer des lois contre les tremblements de terre. Mais cela ne saurait tarder.
29 décembre 2004
25 décembre 2004
Tentative d'épuisement d'un week end, 7
[8 - Mr R. qui se réveille et se rendort, je sens que je ne vais pas passer une bonne nuit… L. me manque. Cette fatigue qui s'abat sur moi en fin d'après midi. Vue madame G. 56 ans Alcool ivre rechute longue conversation avec elle et le mari. Long CT avec l'ami Gilles Nous allons témoigner en croisé. Bain dans baignoire. Toux +++ Appel à minuit pour madame D. 50 ans. ivre. frappée par son mari, un gamin de 11 ans, etc… boit du rosé à 10 frs 2 bouteilles. Ma dit que je suis sympa.]
La nuit tombe vite. Bientôt tout est noir. Il y a comme un silence. Les urgences se ramassent sur elles-mêmes, comme pour se préparer aux tensions de la nuit. La noria des voitures de pompiers et des ambulances va bientôt commencer. Elle ne cessera, au mieux, que vers trois heures du matin. Puis ce seront les heures creuses de la nuit, plus ou moins longues, qui font comme une caverne temporelle, où la souffrance fait une pose et accorde un peu de repos aux blessés et aux infirmières épuisées. Mais nous n'en sommes pas encore là. Monsieur R., le gros bébé, se réveille et se rendort, sans émerger vraiment, selon le rythme oscillant de son organisme qui se purge par à-coups des derniers restes du triste festin de la veille. Pourvu qu'il ne se réveille pas à contre temps, au milieu de la nuit, pensant qu'il est midi. On verra bien. Tout à coup, sans prévenir, la fatigue me tombe dessus. Je me sens seul et las. De plus en plus souvent, je sens ce harassement dont parle Jean Reverzy dans "Place des angoisses" me dissoudre entrez chien et loup. Tout me pèse, le moindre geste me coûte, l'énergie qui me manque me semble irrécupérable à jamais ; je suis vidé. Je ne devrais plus faire de gardes, à mon âge, mais c'est seulement à ce moment précis que je "sens mon âge", comme on dit (le reste du temps je le contiens, je le tiens à l'écart, je le traite par le mépris). Chaque week-end de garde, je me fais cette promesse d'ivrogne : l'année prochaine, j'arrête. Cela dure depuis cinq ans…au moins. Passons. Je pense à mon amoureuse. Elle ne m'a pas appelé depuis le coup de fil de ce matin, furtif. Sa voix, mais aussi son corps, me manquent. Passons aussi. D'ailleurs voici qui me sort de ma mélancolie : on m'appelle encore. C'est pour un couple. Le mari amène sa femme. Elle s'est remise à boire depuis quelques jours. Ils ne sont pas loin de la cinquantaine, assez beaux tous les deux. Elle, c'est une alcoolique sévère, lui c'est un mari d'alcoolique (d'habitude, on dit plutôt : femme d'alcoolique…). Elle a déjà subi plusieurs cures de désintoxications. La dernière date d'à peu près trois mois. Les périodes d'abstinence rétrécissent dangereusement. le mari à raison de s'inquiéter. Le bureau des psys est devenu un huis clos tragique : ils rejouent là la scène pour au moins la trentième fois de leur vie. Je me sens spectateur, voyeur. Je le leur dis, et l'"entretien" démarre vraiment. Nous parlons plus d'une heure. L'entretien se termine sur une note d'optimisme raisonnable : la rechute est peut-être enrayée, à elle de voir. Ils ont bien fait de venir, tous les deux. Je me suis senti utile. La fatigue s'était seulement tapie dans l'ombre : dès que je passe dans le couloir, elle me saute à nouveau à la gorge. Le parvis des urgences est plein de vent, de camions de pompiers, d'ambulances et de familles hagardes. Installé dans ma Clio, je ne démarre pas. Une toux sèche, que je connais bien et qui me fait office de compagne ces derniers temps s'est emparé de moi. Elle ne me lâchera pas avant deux ou trois heures, je le sais, (il y a probablement quelque chose d'âcre, dans l'air, à Longjumeau qui ne me réussit pas…) et elle me quittera aussi soudainement qu'elle est venue. Je me décide à mettre le contact. Première escale à l'internat. Je m'aperçois que je meurs de faim. Je suis une vielle rosse à la mangeoire… Les psys de garde dorment au CMP, qui se trouve à cinq cent mètres de l'hôpital. On peut dire qu'en comparaison avec les chambres de garde sordides de Vigneux, Corbeil ou Evry, c'est un véritable palace. Le seul problème, ce sont les cinq cent mètres justement : au milieu de la nuit, si on est appelé, il faut non seulement s'habiller, mais sortir dans le froid, prendre la voiture, achever de se réveiller en traversant la ville endormie. Mais pour l'heure, je profite avec délice de la salle de bain et de sa vraie baignoire (il y a aussi la télé, dans un salon confortable, une cuisine, un frigo, des tableaux. contemporains aux murs renouvelés tous les mois comme dans une galerie, le luxe intégral). J'aime les bains très chauds. Quand l'eau refroidit, je rajoute de l'eau brûlante. Plaisir. Je barbotte, je marine, je macère. Je somnole. Je rêve. Ou alors, quand je suis moins crevé, je lis un polar en écoutant 89,9 ou en téléphonant avec mon ami Gilles, par exemple, qui fait une pose dans ses révisions pour son concours de l'école de la magistrature. Je lui parle de mon amoureuse, il me parle de la sienne. J'adore les patatis et patatas des conversations avec l'ami Gilles. L'heure avance. Pas d'appel ce soir. Si. En voilà un. Il faut sortir du bain s'habiller etc. C'est minuit, l'heure du crime. C'est madame D. Elle a été admise aux lits porte dans l'après midi, complètement ivre. Elle a cinquante ans bien dégradés. Quand j'arrive, elle fait la conversation avec les infirmières, on se marre, on se bidonne, dans l'office. Elle raconte qu'elle est une femme battue. Elle a un enfant de onze ans. Misère, misère. Qui s'en occupe à ct'heure ? Son père, ben, enfin, je dis son père, son beau-père, le père il y a longtemps qu'il est loin. Il a vingt cinq ans de moins qu'elle. Il boit aussi mais moins, il faut le reconnaître. Il lui tape d'ailleurs dessus pour qu'elle boive moins, au fond. Il l'enferme, mais, notez, elle réussit toujours à sortir, alors il la tape encore. Normal. Misère, misère. Elle boit dur rouge à dix francs, de chez l'arabe, il lui a bien dit à l'arabe de ne pas lui vendre de vin, mais il est sympa l'arabe, il lui en vend en cachette. On se marre, on se bidonne. Elle veut rentrer chez elle pour s'occuper du petit. A ct'heure ? Mais il dort le petit ! Pensez-vous ! Il fait la foire, je parie qu'il ne lui a même pas fait son dîner. Déjà, elle a la tremblote. Il lui faut sa dose. Misère, misère. C'est pour ça qu'elle veut sortir, pas pour le petit. Sa bonne humeur est communicative, elle me trouve sympa. On va la laisser sortir, sinon il faudra lui faire des perfusions de gros rouge pour éviter le delirium. Misère, misère.
[8 - Mr R. qui se réveille et se rendort, je sens que je ne vais pas passer une bonne nuit… L. me manque. Cette fatigue qui s'abat sur moi en fin d'après midi. Vue madame G. 56 ans Alcool ivre rechute longue conversation avec elle et le mari. Long CT avec l'ami Gilles Nous allons témoigner en croisé. Bain dans baignoire. Toux +++ Appel à minuit pour madame D. 50 ans. ivre. frappée par son mari, un gamin de 11 ans, etc… boit du rosé à 10 frs 2 bouteilles. Ma dit que je suis sympa.]
La nuit tombe vite. Bientôt tout est noir. Il y a comme un silence. Les urgences se ramassent sur elles-mêmes, comme pour se préparer aux tensions de la nuit. La noria des voitures de pompiers et des ambulances va bientôt commencer. Elle ne cessera, au mieux, que vers trois heures du matin. Puis ce seront les heures creuses de la nuit, plus ou moins longues, qui font comme une caverne temporelle, où la souffrance fait une pose et accorde un peu de repos aux blessés et aux infirmières épuisées. Mais nous n'en sommes pas encore là. Monsieur R., le gros bébé, se réveille et se rendort, sans émerger vraiment, selon le rythme oscillant de son organisme qui se purge par à-coups des derniers restes du triste festin de la veille. Pourvu qu'il ne se réveille pas à contre temps, au milieu de la nuit, pensant qu'il est midi. On verra bien. Tout à coup, sans prévenir, la fatigue me tombe dessus. Je me sens seul et las. De plus en plus souvent, je sens ce harassement dont parle Jean Reverzy dans "Place des angoisses" me dissoudre entrez chien et loup. Tout me pèse, le moindre geste me coûte, l'énergie qui me manque me semble irrécupérable à jamais ; je suis vidé. Je ne devrais plus faire de gardes, à mon âge, mais c'est seulement à ce moment précis que je "sens mon âge", comme on dit (le reste du temps je le contiens, je le tiens à l'écart, je le traite par le mépris). Chaque week-end de garde, je me fais cette promesse d'ivrogne : l'année prochaine, j'arrête. Cela dure depuis cinq ans…au moins. Passons. Je pense à mon amoureuse. Elle ne m'a pas appelé depuis le coup de fil de ce matin, furtif. Sa voix, mais aussi son corps, me manquent. Passons aussi. D'ailleurs voici qui me sort de ma mélancolie : on m'appelle encore. C'est pour un couple. Le mari amène sa femme. Elle s'est remise à boire depuis quelques jours. Ils ne sont pas loin de la cinquantaine, assez beaux tous les deux. Elle, c'est une alcoolique sévère, lui c'est un mari d'alcoolique (d'habitude, on dit plutôt : femme d'alcoolique…). Elle a déjà subi plusieurs cures de désintoxications. La dernière date d'à peu près trois mois. Les périodes d'abstinence rétrécissent dangereusement. le mari à raison de s'inquiéter. Le bureau des psys est devenu un huis clos tragique : ils rejouent là la scène pour au moins la trentième fois de leur vie. Je me sens spectateur, voyeur. Je le leur dis, et l'"entretien" démarre vraiment. Nous parlons plus d'une heure. L'entretien se termine sur une note d'optimisme raisonnable : la rechute est peut-être enrayée, à elle de voir. Ils ont bien fait de venir, tous les deux. Je me suis senti utile. La fatigue s'était seulement tapie dans l'ombre : dès que je passe dans le couloir, elle me saute à nouveau à la gorge. Le parvis des urgences est plein de vent, de camions de pompiers, d'ambulances et de familles hagardes. Installé dans ma Clio, je ne démarre pas. Une toux sèche, que je connais bien et qui me fait office de compagne ces derniers temps s'est emparé de moi. Elle ne me lâchera pas avant deux ou trois heures, je le sais, (il y a probablement quelque chose d'âcre, dans l'air, à Longjumeau qui ne me réussit pas…) et elle me quittera aussi soudainement qu'elle est venue. Je me décide à mettre le contact. Première escale à l'internat. Je m'aperçois que je meurs de faim. Je suis une vielle rosse à la mangeoire… Les psys de garde dorment au CMP, qui se trouve à cinq cent mètres de l'hôpital. On peut dire qu'en comparaison avec les chambres de garde sordides de Vigneux, Corbeil ou Evry, c'est un véritable palace. Le seul problème, ce sont les cinq cent mètres justement : au milieu de la nuit, si on est appelé, il faut non seulement s'habiller, mais sortir dans le froid, prendre la voiture, achever de se réveiller en traversant la ville endormie. Mais pour l'heure, je profite avec délice de la salle de bain et de sa vraie baignoire (il y a aussi la télé, dans un salon confortable, une cuisine, un frigo, des tableaux. contemporains aux murs renouvelés tous les mois comme dans une galerie, le luxe intégral). J'aime les bains très chauds. Quand l'eau refroidit, je rajoute de l'eau brûlante. Plaisir. Je barbotte, je marine, je macère. Je somnole. Je rêve. Ou alors, quand je suis moins crevé, je lis un polar en écoutant 89,9 ou en téléphonant avec mon ami Gilles, par exemple, qui fait une pose dans ses révisions pour son concours de l'école de la magistrature. Je lui parle de mon amoureuse, il me parle de la sienne. J'adore les patatis et patatas des conversations avec l'ami Gilles. L'heure avance. Pas d'appel ce soir. Si. En voilà un. Il faut sortir du bain s'habiller etc. C'est minuit, l'heure du crime. C'est madame D. Elle a été admise aux lits porte dans l'après midi, complètement ivre. Elle a cinquante ans bien dégradés. Quand j'arrive, elle fait la conversation avec les infirmières, on se marre, on se bidonne, dans l'office. Elle raconte qu'elle est une femme battue. Elle a un enfant de onze ans. Misère, misère. Qui s'en occupe à ct'heure ? Son père, ben, enfin, je dis son père, son beau-père, le père il y a longtemps qu'il est loin. Il a vingt cinq ans de moins qu'elle. Il boit aussi mais moins, il faut le reconnaître. Il lui tape d'ailleurs dessus pour qu'elle boive moins, au fond. Il l'enferme, mais, notez, elle réussit toujours à sortir, alors il la tape encore. Normal. Misère, misère. Elle boit dur rouge à dix francs, de chez l'arabe, il lui a bien dit à l'arabe de ne pas lui vendre de vin, mais il est sympa l'arabe, il lui en vend en cachette. On se marre, on se bidonne. Elle veut rentrer chez elle pour s'occuper du petit. A ct'heure ? Mais il dort le petit ! Pensez-vous ! Il fait la foire, je parie qu'il ne lui a même pas fait son dîner. Déjà, elle a la tremblote. Il lui faut sa dose. Misère, misère. C'est pour ça qu'elle veut sortir, pas pour le petit. Sa bonne humeur est communicative, elle me trouve sympa. On va la laisser sortir, sinon il faudra lui faire des perfusions de gros rouge pour éviter le delirium. Misère, misère.
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