Pages

30 août 2007

MAULEON BAROUSSE


Un coin de Mauleon Barousse

24 août 2007

Un haïku par bain, 53 et 54


Fondre dans l'eau chaude
Et composer ce haïku
dans le même instant


A fleur d'eau tenue
Entre le pouce et l'index
C'est sa voix lointaine

23 août 2007

la rentrée (prononcez distinctement à haute voix : c'est parfois très laid, le français) la rentrée (oui, c'est laid) c'est aussi la rentrée littéraire, ouf ! Jusqu'il y a un jour, le juillétiste célibataire que je suis traînait son ennui d'après le travail dans les librairies aôutiennes, aussi peu achalandées et aussi tristes que des grandes surfaces de pays communistes. Depuis aujourd'hui, cette fin d'été mouillé, que dis-je, dégoulinant, prend des allures de printemps : les livres nouveaux se mettent à bourgeonner sur les étals. Et cela ne fait que commencer, il va en fleurir un nombre certain au cours de l'automne à venir. D'ailleurs les météos unanimes annonce du beau temps pour le week end, enfin. Le jeudi a toujours été pour moi un jour de semaine un peu plus supportable que les autres à cause du "Monde des livres", vers 17 heures (en grande banlieue). C'est dire la patience de sioux avec laquelle j'ai guetté précisément ce jeudi d'aujourd'hui. Je suis passé à la seule librairie digne de ce nom du département, mais aussi la plus proche, cise dans un centre commercial très laid au nom sonnant comme une publicité mensongère, "Art de Vivre", dans la zone industrielle de Dor- euh - Corbeil, planté entre les voies d'un échangeur géant. J'en cite d'ailleurs volontiers le nom car elle a bien du mérite : il s'agit du "Verger des Muses", elle se reconnaîtra. J' y ai immédiatement fait l'acquisition du dernier Philippe Forest, le "Nouvel amour" (Ah, Philippe Forest : c'est très certainement l'écrivain français le plus important depuis l'an 2000, j'en ai déjà parlé et j'en reparlerai) je suis également tombé avec un plaisir surpris sur "CV roman" de Thierry Beinstingel que je ne fréquentais jusqu'ici que là. Je n'y ai pas trouvé non plus ce que le "Monde des livres" présente comme la première pierre du projet - démesuré - de description exhaustive de Paris, "Paris musée du XXI°siècle, le Dixième Arrondissement", de Thomas Clerc et qui n'est pas sans rappeler une certaine et modeste "tentative d'épuisement" voisine de ces lignes. En tout cas je l'ai soigneusement noté sur mon calepin pour la prochaine visite à "Compagnie", très bientôt...

22 août 2007

Les chinois sont des gens comme nous. Ils partent en vacances à la plage. La mer y est brune et le ciel gris. Ils ont des bouées, ils ne sont pas des champions de natation, ils courent devant des vagues qui leur mouillent les talons, ils grelottent en sortant de l'eau et se sèchent avec des serviettes pleines de sable.

19 août 2007

Pensée de la nuit N° 121 : "Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu'un demi-être : ce ne sera plus moi : je m'échappe tous les jours, et me dérobe à moi : Singula de nobis anni praedantur euntes (les années qui passent nous volent les biens que nous avons un par un)" Montaigne, de la présomption

16 août 2007

XIII°, première


Ce soir, deux bonnes heures après avoir écouté la conférence du jour de l'Université Populaire de M. Onfray sur Charles Fourier rue Charles Fourier, précisément, chez F., en sortant du restaurant Thaï de la rue de Tolbiac dont je ne me souviens jamais du nom mais dont l'entrée est flanquées de deux éléphants et sous le seuil fait de dalles de verre duquel s'ébattent des carpes Koï de belle taille, où nous avions diné d'excellents petits crabes mous au sel et au poivre (on croque dedans et un délicieux liquide vous envahit la bouche), F. et moi, donc, agréablement surpis par la douceur de la nuit en ce mois d'août pourri de 2007 pourtant propice à la promenade, avons marché en devisant vers la place d'Italie, avons descendu l'avenue des Gobelins presque déserte, l'avons remontée en devisant toujours puis, bifurquant à droite par le boulevard Blanqui et la rue des Cinq Diamants avons traversé la Butte aux Cailles avec ses cafés illuminés et leur jeunesse sage et gaie pour revenir à notre point de départ, rue des Peupliers. Nous faisions naguère, à peu près à la même époque de l'année, des marches similaires à travers Paris désert aux heures tièdes de la nuit en partant du même endroit situé entre le carrefour de Tolbiac et la place d'Italie. Mais nos pas alors plus vigoureux qu'aujourd'hui (et notre envie) nous emmenaient bien au delà des Gobelins vers le boulevard de la gare où nous rejoignions la Seine, que nous descendions alors par les quais jusqu'au boulevard Saint Germain (j'ai le souvenir qu'une nuit nous avions poussé jusqu'à la tout Eiffel mais je n'en suis pas sûr) pour revenir vers deux ou trois heures du matin, euphoriques et fourbus, dans le quartier des Peupliers qu'il habite encore. Ce soir notre modeste périple m'a tout de même valu une ampoule sous le pied gauche... Le temps file comme une flèche et les cochons volent comme des bananes. Sans aucun rapport avec ce qui précède, sauf que ce fut pendant cette promenade un des thèmes de notre bavardage, sachez qu'il est désormais possible de créer, sur le principe de SimCity, une ville virtuelle à visiter sur miniville.fr. Cliquez ici pour ajouter un habitant à Neodogma la ville virtuelle de Tristan M. et ici, si vous voulez en ajouter un à Dormeil où le célèbre Haltmann effectua ses 26 travaux... Merci pour eux !

14 août 2007




Une image d'henri Zerdoun découverte à travers "Tokyo-blog" qui semble avoir aluni à Paris dernièrement (un sacré bloggeur, lui, un peu intoxiqué mais chapeau tout de même !)

12 août 2007

Douze, 11


Ainsi vécûmes-nous au "dix ter" durant quelques jours, dans le regret de notre jolie plaque émaillée perdue (victime sans doute d'un trafic international, elle ornait peut-être le sommet d'un porche dans les Émirats ou bien celui d'un milliardaire japonais qui l'avait achetée à prix d'or dans des ventes clandestines.) Souvent, en sortant, après avoir franchi notre porte d'entrée, nous retournions-nous, jetant un regard en l'air dans l'espoir qu'un remord du voleur aurait rendu à notre immeuble son originaire ordinal. Puis, nous nous résolûmes à installer au-dessus du porche une vulgaire plaque numérotée "12" en plastique. Nous savions bien que c'était contre l'âme de notre petite communauté douillette que le forfait avait été perpétré. La plaque évanouie était le symbole de notre solidarité et comme l'image d'un serment parjuré. Le fait même d'habiter au "Douze", appartenir à ce phalanstère sublime, faillit perdre son sel. Des envies cachées de zizanies germèrent. Nous imaginions notre voleur tapi dans l'ombre, un sinistre sourire à la bouche, se repaître de nos désarrois. Nous fîmes fièrement front : il n'y eut pas de désunion. Elle ne vint que bien plus tard. Nous conçûmes ainsi l'idée que l' auteur du canular devait être un candidat dépité, un communautaire éconduit, un raseur écarté, un révoqué, un banni voire un simple foutu à la porte. Et puis nous oubliâmes. Quelques mois plus tard, bien avant la fin des années soixante-dix, la plaque réapparut, lors d'une fête, sous un gâteau d'anniversaire.

08 août 2007

Ce soir, je revois "Sarabande" le dernier film de Bergman à la télé. Ce n'est pas un chef d'oeuvre. Il y a une longue scène entre Liv Ulmann et une jeune actrice dont je n'ai pas retenu le nom, la petite fille de l'ancien amant qu'elle était venue visiter dans sa maison perdue au milieu des bois cinquante ans après leur histoire. La scène se passe dans la cuisine. Il y a de longs monologues dont les thèmes tourmentés et masochistes chers au maître suédois ont bien vieilli. Mon regard décroche alors du visage des actrices filmées en plans américains et vagabonde au hasard dans le décor adjaçant. Ainsi, derrière le visage de l'icône du cinéma venu du froid vivante figure un évier où traînent deux ou trois vieilles casseroles en fer blanc. L'une de ces casseroles, à moitié cabossée est, détail qui tue, retournée sur le fameux égouttoir en bois blanc pliable qu'on peut toujours acheter à Lisses dans l'Essonne, chez IKEA .

17 juillet 2007




Ciscoblog prend de courts quartiers d'été jusqu' au 6 août. Bonnes vacances !

16 juillet 2007

Un Haïku par bain, 52


Par longue immersion
L'onde émoliante nous fait
Les doigts tout ridés

14 juillet 2007

Vieux Lieux Pieux (...), Post Scritum n+5


Le 115 est définitivement un immeuble délabré. La façade, recouverte d'un mauvais crépi blanc tirant insensiblement vers le gris est sale et triste. Il semble maintenant totalement abandonné, à tous les étages. Il n'y a pas de rideaux aux fenêtres, sauf au deuxième, celle du milieu, un rideau simple à demi ouvert, retenu par une embrase bricolée dans le même voile bon marché. La papeterie a fermé cette année. Le neveu a vendu. "Il a vendu" : mes parents utilisaient ce verbe à l'intransitif. Expression particulièrement sinistre, "Vendre", qui était toute leur vie, prenait alors des allures d'arrêt de mort. Derrière le mot se dissimulaient celles dont il ne fallait pas prononcer le nom, sombres faillites ou tristes retraites. C'était "plier boutique", "lever le camp", "reprendre la route de l'exil", sans même peut-être en avoir tiré de quoi rembourser les sempiternelles traites. Ils hochaient gravement la tête. Si peu chrétiens qu'ils étaient, ils seraient aller jusqu'à faire un signe de croix en guise de conjuration. Même encore maintenant je trouve les boutiques vides d'une tristesse infinie. La tante, la blonde, est morte il y a deux ans. On ne voyait déjà plus que le neveu, seul dans sa boutique vêtu de son éternel pull over gris à cotes. Déjà vouté sinon bossu quand nous étions petits, je le crois légèrement plus âgé que moi, il s'est franchement affaissé au fil du temps. Il y a quelques semaines (je savais qu'il allait "vendre" (par ma mère, qui est au courant de tout)) je suis entré dans la boutique pour acheter je ne sais quoi, un gomme ou un cahier, exactement comme il y a trente ans, quand, en plus d'être voisin, étudiant que j'étais, j'étais un "bon client". Le neveu m'avait servi comme si de rien n'avait été, toujours aussi commercial, professionnel et gris. Pas un mot d'adieu, ni même de reproche. Nous nous connaissions depuis quanrante cinq ans et n'avions jamais échangé plus que trois mots. Nous savions l'un et l'autre que nous ne nous reverrions plus jamais. C'est de toutes ces petites ruptures anodines que nous finissons chacun par disparaitre

13 juillet 2007

Vieux lieux pieux (...), post scriptum n+00


Je ne sais même pas si un habitant du Quartier Latin aurait remarqué que la tentative d'épuisement du Boul'Mich (intitulée "vieux lieux pieux (...)") que vous avez pu lire depuis quelques semaines sur Ciscoblog n'est pas conforme. Je n'ai reçu aucun mèl à ce sujet. Je n'en attendais d'ailleurs pas. Quand je dis pas conforme, il ne s'agit pas seulement de simples détails où, par exemple, la description - il aurait fallu que je vous fasse un dessin, une photo, une vidéo en haute définition, un hologramme ? - n'aurait pas correctement rendu la réalité, ou bien le texte aurait falsifié l'état des choses parce que c'est le destin irrémédiable de toute description de trahir son sujet, de ne jamais l'épuiser, que c'est justement ça, la "force" des choses, de ne jamais se laisser épuiser par quoique ce soit et surtout pas par une description, enfin ce n'est pas le moment d' entrer dans ce débat sur la représentation et la capacité de la littérature avec un grand "L", pour employer des gros mots et si tant est qu'il soit question de littérature dans Ciscoblog, à rendre compte d'un quelconque état du monde ( C'est bien évidemment le cher G. Perec qui a posé clairement la question et tenté pathétiquement de la résoudre en inventant les "tentatives d'épuisement".) Il s'agit, je l'avoue, bien au contraire d'erreurs grossières de descriptions de lieux et de choses qui n'existent plus. Mais ont-ils jamais existé ailleurs que dans ma mémoire aproximative, je vous le demande ? Donnez-nous des preuves. Il n'y en a pas... Non, je ne sais seulement pas si qui que ce soit a remarqué qu'il ne s'agit pas du tout du boulevard Saint Michel. Enfin presque pas du tout. Je ne sais comment dire. Il aurait fallu un vrai habitant du boulevard qui aurait lu Ciscoblog en temps réel (et pourquoi pas le bottin tant qu'on y est ?) Bref, tiens, imaginez seulement un instant que notre ami Jean Palastrelli (je cite exprès son nom en entier et seulement maintenant, après on ne l'appèlera plus que Jean P., si jamais il lit ces lignes un jour, pour qu'il donne signe de vie, un sacré sprinter, mon frère et moi n'avons jamais vu quelqu'un qui courait si vite, il nous prenait par la main, nous entraînait, et on avait l'impression de voler, on inventait des poisons mortels avec notre petit chimiste et on les donnait aux poissons rouges, on prenait des bains ensembles dans les colos et les filles s'impatientaient derrière la porte en imaginant non sans raisons je ne sais quels jeux interdits, comment ais-je pu oublier de dire qu'il habitait au 101, que nous avons été amis que nous avons partagé tous nos jeux de sept à onze ans, que nous avions été dans la même classe, c'est mon frère qui vient de me le rappeler en passant devant) imaginez donc que Jean P. sorte de son immeuble du 101 pendant que vous lisez l'épisode N° 5 de "Vieux lieux pieux (...)". C'est pas du jeu. Dans l'épisode 5, Jean P. aurait, disons, huit ans. Il courrait à toute allure parce qu'il serait en retard à l'école. Il passerait devant chez "Della Stella", il verrait à la place un salon de coiffure du XXI° siècle avec des lasers et des robots coiffeurs qui ressembleraient à des garçons-coiffeurs, il penserait avoir la berlue, avoir mal digéré son Banania. Le restaurant "Delle Stella" a justement été remplacé tout récemment par un autre commerce, dont il faudra coûte que coûte que je parle ici, mais une autre fois si vous voulez bien. On lui aurait tout changé. Mais de quel Jean P. parlé-je ? le petit blondinet aux belles jambes bronzées qui avait huit ans au temps dont je parle ou celui d'aujourd'hui que je n'ai jamais connu et que j'imagine avec une couronne de cheveux épais autour de son crâne chauve et une petite moustache en habit de salary man comme je me souviens de son père. Je ne sais pas. Nous errons dans les replis du temps. Le passé peut soudain, au détour d'un sentier, cotoyer brutalement le présent. Tout ce que je peux faire, c'est noter (d'une graphie à chaque fois différente (aujourd'hui en italiques par exemple) le plus scrupuleusement possible, à intervalles réguliers, disons tous les cinq ans, ce qui était d'ailleurs la proposition de Pérec, les changements intervenus, les choses disparues, les nouveautés, l'oeuvre cahotique et insignifiant du temps. On obtiendrait ainsi un texte fractal, à lire en plusieurs dimensions, tel le mouvement de l'échographe qui crée un troisième dimension au sein d'une image plane, dans lequel on pourrait zoomer dans le temps à sa guise, d'avant en ariière et d'arrière en avant.

08 juillet 2007




Ce soir j'ai visionné le trente-septième épisode des "Sopranos", ma deuxième "famille". Du pur génie. Grâce à dieu il m'en reste heureusement encore une bonne cinquantaine à voir ! Cela dit, si vous cliquez au dessus vous verrez le meilleur générique de toute l'histoire de la télé. Forget all about it !

07 juillet 2007

Un Haïku par bain, 51


Les traces de doigts
Sur le miroir embrumé
Tiède marécage...

03 juillet 2007

Douze, 10

Au bout de la rue, en remontant les numéros, il y avait la rue Didot. Mon souvenir est ainsi fait : si on tournait à gauche, vers le boulevard Brune, on arrivait à l'hôpital Broussais, jumelé pour d'obscures raisons avec l'Hotel Dieu et où exerçait encore le grand Milliez et, si on tournait à droite, vers la rue d'Alesia, il y avait une toute petite charcuterie auvergnate où parfois nous achetions un dîner tout prêt. Je ne parviens pas à me souvenirs d'autres boutiques. Dans la rue Didot il suffisait de pousser un porche pour découvrir des villas dissimulées sous des coins de verdures. Pavés disjoints, petits jardins, chants des oiseaux. Villa Jamot, villa Deshayes, villa Collet, villa Duthy (où vécurent Prévert let Léo Mallet), villa Mallebet, villa Leone (dans la rue Bardinet). A l'autre bout de la rue, la rue des Suisses et ses immeubles modernes, en perpétuelle rénovation. Au coin de la rue de l'Abbé Carton, pendant très longtemps Il y eut un bar louche, fermé le jour, ouvert la nuit où il se disait qu'on y avait tué des hommes. Il était régulièrement fermé par la police et rouvrait sous un autre nom après un sommaire ravalement de façade. On aurait pu jouer à se faire peur, mais en réalité c'était un quartier tranquille, tout à fait sûr. Un village même, que nous conquérions tous les jours, sans le savoir vraiment, insouciante et cruelle jeunesse. Et nous avons, depuis longtemps, disséminé nos vies aux quatre vents, loin, très loin de là.



Maréchaux



28 juin 2007

Vieux lieux pieux (...), 15 et fin


Le café du Val de grâce fait le coin Nord de la rue du Val de Grâce et du boulevard. Au-delà, sur l'autre berge de cette étroite artère, au bout de laquelle la façade imposante et noire du Val de Grâce (la chapelle de l'hôpital militaire) inquiétait jadis le regard (elle n'a été ravalée et restaurée, joliment d'ailleurs, qu'à la fin des années quatre-vingt dix), c'est déjà le deuxième cercle. Certes, nous ne sommes pas, pour ainsi dire, autant à l'étranger qu'"en face"(nous empruntions ce chemin pour aller à la station de métro Port-Royal, par exemple) mais c'est déjà plus loin que notre horizon quotidien (je ne me résous pas à respecter la concordance des temps). En revanche, la rue du Val de Grâce, elle-même, zone frontière, en faisait partie. Nous allions y chercher le pain et les journaux, nous l'empruntions pour nous rendre rue Pierre Nicole ou habitait notre copine Agnès et ses parents, ou pour rejoindre les nombreux commerces de la rue Saint Jacques. Le coin sud, du carrefour, comme je l'ai déjà dit plus haut est occupé par le rival de toujours, le "Gamin de Paris". C'est lui qui a "hérité" du débit de tabac. Il expose, fièrement, au niveau du premier étage, son trophée, sa prise de guerre, la fameuse carotte qu'un néon rouge illumine jour et nuit en spirale serrée du plus bel effet. La carotte est d'ailleurs entourée de deux autres enseignes de prébendes, lumineuses, elles aussi : l'enseigne du Loto, en lettres rouges et bleues sur fond blanc, et celle du métro, sous forme d'un ticket de métro géant, de couleur vert d'eau, comme il se doit (depuis combien de temps les tickets de métro ne sont-ils plus jaune bulle, au fait ?) Le "Gamin de Paris" est, lui, très bien fréquenté. Etudiants bien nourris et professeurs. Le tabac veut se donner des airs de brasserie, comme celle du Montparnasse déjà tout proche, mais il n'y parvient pas tout à fait. Il faudrait, dernier effort, larguer le "café du Val de Grâce" qui lui colle le train, et rappelle à tous, comme un encombrant parent pauvre, les modestes origines ; voguer vers des quartiers plus chics. Cet effort est cependant impossible : les café-tabacs, pas plus que les petits bateaux, ne possèdent de jambes. Le "Gamin de Paris" restera toujours amarré, flanc à flanc, à l'indignité du "café du Val de Grâce" et ne quittera jamais ce coin de rue pas assez aristo. C'est assez moral, somme toute. Le porche de l'immeuble dont dépend le "Gamin de Paris" a perdu son numéro : du moins la plaque émaillée sur lequel il était inscrit. L'enquête n'a pas permis de déterminer s'il y eut vol ou chute due aux vibrations du métro qui passe juste en dessous ou quelque autre délit plus grave encore. Toujours-est-il qu'on a cru bon de graver ( fort maladroitement) dans le plâtre sec, le nombre 139, en attendant de la remplacer, pour ne pas déconcerter les facteurs, probablement. Il y avait là un fleuriste chic, qui vendait de beaux bouquets de magazines féminins, des orchidées, des plantes grasses et exotiques, hors de prix. Il a disparu. La boutique est en travaux. l'enseigne du fleuriste subsiste encore, toute de guingois. On la retirera en temps utile, on n'est pas pressé. Il y aura là un cabinet de radiologie flambant neuf. On ne peut s'empêcher de penser au nénuphar qui pousse dans le poumon de la pauvre héroïne de l"Ecume des Jours". Le café du Val de grâce fait le coin Nord de la rue du Val de Grâce et du boulevard. Au-delà, sur l'autre berge de cette étroite artère, au bout de laquelle la façade imposante et noire du Val de Grâce (la chapelle de l'hôpital militaire) inquiétait jadis le regard (elle n'a été ravalée et restaurée, joliment d'ailleurs, qu'à la fin des années quatre-vingt dix), c'est déjà le deuxième cercle. Certes, nous ne sommes pas, pour ainsi dire, autant à l'étranger qu'"en face"(nous empruntions ce chemin pour aller à la station de métro Port-Royal, par exemple) mais c'est déjà plus loin que notre horizon quotidien (je ne me résous pas à respecter la concordance des temps). En revanche, la rue du Val de Grâce, elle-même, zone frontière, en faisait partie. Nous allions y chercher le pain et les journaux, nous l'empruntions pour nous rendre rue Pierre Nicole ou habitait notre copine Agnès et ses parents, ou pour rejoindre les nombreux commerces de la rue Saint Jacques. Le coin sud, du carrefour, comme je l'ai déjà dit plus haut est occupé par le rival de toujours, le "Gamin de Paris". C'est lui qui a "hérité" du débit de tabac. Il expose, fièrement, au niveau du premier étage, son trophée, sa prise de guerre, la fameuse carotte qu'un néon rouge illumine jour et nuit en spirale serrée du plus bel effet. La carotte est d'ailleurs entourée de deux autres enseignes de prébendes, lumineuses, elles aussi : l'enseigne du Loto, en lettres rouges et bleues sur fond blanc, et celle du métro, sous forme d'un ticket de métro géant, de couleur vert d'eau, comme il se doit (depuis combien de temps les tickets de métro ne sont-ils plus jaune bulle, au fait ?) Le "Gamin de Paris" est, lui, très bien fréquenté. Etudiants bien nourris et professeurs. Le tabac veut se donner des airs de brasserie, comme celle du Montparnasse déjà tout proche, mais il n'y parvient pas tout à fait. Il faudrait, dernier effort, larguer le "café du Val de Grâce" qui lui colle le train, et rappelle à tous, comme un encombrant parent pauvre, les modestes origines ; voguer vers des quartiers plus chics. Cet effort est cependant impossible : les café-tabacs, pas plus que les petits bateaux, ne possèdent de jambes. Le "Gamin de Paris" restera toujours amarré, flanc à flanc, à l'indignité du "café du Val de Grâce" et ne quittera jamais ce coin de rue pas assez aristo. C'est assez moral, somme toute. Le porche de l'immeuble dont dépend le "Gamin de Paris" a perdu son numéro : du moins la plaque émaillée sur lequel il était inscrit. L'enquête n'a pas permis de déterminer s'il y eut vol ou chute due aux vibrations du métro qui passe juste en dessous ou quelque autre délit plus grave encore. Toujours-est-il qu'on a cru bon de graver ( fort maladroitement) dans le plâtre sec, le nombre 139, en attendant de la remplacer, pour ne pas déconcerter les facteurs, probablement. Il y avait là un fleuriste chic, qui vendait de beaux bouquets de magazines féminins, des orchidées, des plantes grasses et exotiques, hors de prix. Il a disparu. La boutique est en travaux. l'enseigne du fleuriste subsiste encore, toute de guingois. On la retirera en temps utile, on n'est pas pressé. Il y aura là un cabinet de radiologie flambant neuf. On ne peut s'empêcher de penser au nénuphar qui pousse dans le poumon de Chloé, la pauvre héroïne de l"Ecume des Jours" de Boris Vian. Le 139 abrite encore deux boutiques : l'une, d'antiquités chinoises, à la devanture peinte en rouge écrevisse (les antiquités chinoises marchent très bien, en ce moment), CHEN HUI, qui a ouvert récemment (impossible de me souvenir quelle boutique elle a remplacé), l'autres est une galerie d'art, "Regard Croisés". Elle expose des sculptures modernes en haut de colonnes blanches et des tableaux accrochés à la pierre des murs bruts. Les trois immeubles qui suivent terminent superbement le boulevard : Le 141, le 142 et le 143 rétablissent dignement l'alignement haussmannien avec balcons en fer forgé, sculptures dans la pierre de taille, etc. qui n'aurait pas du être interrompu si longtemps. C'est une sorte de cadeau d'adieu. Les trois immeubles sont signés par Pierre Bourseau, entrepreneur en 1912. Au 141, il y a une porte de service : c'est la première et la dernière que nous rencontrons dans notre promenade. Entre les porches du 142 et du 143 voisinent une galerie de mauvaises peintures de Paris qui se nomme bizarrement "FIDIM" et "ROYAL FOOD", tout petit vendeur de sandwichs grecs. Art et gastronomie…Le café Saint Michel se situe en bout de ligne, il n'offre aucune particularité. L'immeuble du 147 n'a pas été construit par Pierre Bourseau, il tente de prolonger l'alignement, mais sans véritable succès. On ne lui en voudra d'ailleurs pas car il ne fait pratiquement plus partie du boulevard qui s'est déjà considérablement évasé. Suivent une téléphonerie Bouygues Telecom bientôt en faillite et un magasin très laid de déménagement garde meubles. C'est la fin de l'alignement On tombe alors sur le 29 place Georges Bernanos et l'immeuble Bullier dont les descriptions n'ont pas leur place ici mais je ne leur en veux pas vraiment. Saint Michel s'est évanoui pour de bon.

25 juin 2007

Je me souviens qu' "Echolaliste" est dans la liste de mes liens depuis pratiquement le début. Je viens d'y trouver cette remarquable "listedeplaisirsdelire". Je rappelle qu'Echolaliste est un "wiki" et qu'il existait, j'en suis sûr, avant la trop célèbre "Wikipédia". Je rappelle ce qu'est un "wiki" : c'est un fichier entièrement modifiable à tout moment. Vous pouvez donc ajouter vos plaisirs de lire persos à la liste, mais vous pouvez aussi vous plonger interminablement jusqu'au bout de la nuit dans les presque trois milles listes disponibles et y ajouter tous les items que vous voulez, mais à l'instar de wikipédia vous ne pouvez pas rajouter n'importer quoi car les listes sont "modérées à la main", pour ainsi dire, par le listomane en chef, Georges Brougniard accompagné de son célèbre chinchard qui veille au grain et n'hésite jamais à ajouter son grain de sel. C'est d'ailleurs un soir dans l'une de ces listes que j'ai trouvé cette magnifique version de la première page de la "Recherche du temps perdu" traduite en japonais. Longue vie à Echolalie.

22 juin 2007

Petits théorèmes et entrechats, 2


Plus encore que l'Opéra, lequel manque sacrément de mouvement, la danse est pour moi l'art total. Cela a commencé par Béjart dans la cour d'honneur du Palais des Papes (Paolo Bortolluzi, Georges Done, Nomos Alpha, Les quatres fils Aymond) en 1967 puis continué par Alvin Nicholaïs, Alvin Aley, Merce Cunhigham, Maggie Marin, Pina Bauch, dans le désordre. Pour ceux qui ne connaissent pas, s'ils aiment Decouflé, imaginez la même chose, en mille fois mieux. Il y a eu une grande période pour la danse des années soixante dix à la fin des années quatre vingt. Pourtant à cette époque, Dieu sait si tout ce qui venait des USA était mauvais par principe. Sauf Gene Kelly, Cyd Charris, Fred Aster et Ginger Rogers, Stanley Donnen et Vincente Minelli. Un pays capable de produire de telles merveilles ne pouvait être totalement mauvais. Nous sommes tous d'accord pour dire que "Chantons sous la pluie" (allez, on se le refait, encore une fois) est le chef d'oeuvre absolu du cinema mondial largement devant le "Cuirassé Potemkine" des cinéclubs et de la propagande du Partide de notre adolescence mais nous ne voulons pas toujours l'avouer. Nous dirons même que "Brigadoon" est peut être même un peu au dessus. Il n'y a pas plus de différence entre la comédie musicale et la Modern Danse qu'entre Art Tatum et Martha Arguerish au piano. La forme populaire, là aussi, devance en perfection la forme savante.

19 juin 2007




Un blog vraiment magnifique ici. Et là, un autre, superbe !

18 juin 2007

Un Haïku par bain, 50


Un vaisseau fantôme
dérive un soir de solstice :
Ma baignoire et moi.




Sympathique utilisation du morphing. Tendrait à prouver l'éternel féminin (on peut se passer de la bande son...), via Geisha Asobi

17 juin 2007

Vieux lieux pieux (...), 14


Après le porche vert bouteille du 137, où l'habituelle plaque de cuivre nous apprend que le docteur Alain Lever pratique la médecine générale et la mésothérapie (Nous n'avons pas encore compté le nombre de médecins rencontrés dans cette promenade, mais nous pouvons, cependant, dire déjà qu'ils sont plus nombreux que les avocats), on atteint le café du Val de Grâce. Le café du Val de Grâce est un ancien tabac. Il s'appelait d'ailleurs le "Tabac du Val de Grâce", il y a des siècles, quand j'allais y acheter mes Gauloises sans filtre, et, il y a d'autres siècles encore, Mongrandpère son tabac à rouler. C'était aussi là que se situait le Flipper le plus proche de la maison. Nécessairement, il faut commencer une digression sur le flipper. Commençons-la, donc. J'ai été un accro du flipper (mais on n'employait pas ce mot dans les années soixante-dix et quatre vingt, le vocabulaire toxico n'ayant pas encore contaminé le niveau de langue quotidien (on disait "intoxiqué", ce qui avait plus à voir avec le poison, et donc avec l'alcool)), j'ai glissé dans la fente de la foutue machine des milliers de pièces de un franc, puis de pièces de deux francs (trois parties, deux francs, puis, encore plus tard, trois parties cinq francs, mais à ce moment-là je jouais moins). Je suppose, je suppose seulement, puisque cela doit faire au moins quinze ans que je n'ai pas touché un flipper, qu'à l'heure actuelle, on doit en être rendu à deux euros les trois parties ; je vérifierai, mais il y a beaucoup moins de flippers dans les cafés. J'ai connu, bien sûr le flipper quand on l'appelait encore le "billard électrique", c'est à dire dans les années soixante. Je me souviens, il y avait un café sur le trajet de l'école communale, au coin de la rue Saint Jacques et de la rue Gay-Lussac. Nous n'y jouions pas, bien sûr. Mais nous perdions volontiers dix minutes, au risque de se faire enguirlander par notre mère qui ne supportait pas le moindre retard, à contempler, à travers la vitrine, de grands ados aux moustaches clairsemées qui se prenaient pour de vrais hommes malmener un flipper. Nous étions souvent trois ou quatre gosses, agglutinés contre la paroi de verre, à suivre les lignes brisées de la bille de métal affolée, à nous griser des "ding" des chiffres du score qui défilaient à toute allure et du "tac-tac tac"des "bumpers" martyrisés. Notre regard allait de la course de la bille au visage du joueur, qui nous semblait l'image même de la concentration, de la virilité et de la sévérité. Le joueur de flipper était une sorte de demi-dieu. Il défiait, à la fois, la mécanique, le hasard et la mort (tout est fait, au flipper, pour ne pas nous laisser d'espoir. On ne fait que lutter contre la fin, pour faire durer, rien qu'un peu : la bille finit inexorablement par tomber dans ce gouffre en entonnoir où la machine s'unit à vous, entre vos bras, au niveau de votre ventre. C'est un combat héroïque, bien que dérisoire. Au flipper, on ne gagne que des "parties gratuites" qui ne sont rien d'autre que le droit de perdre à nouveau. Elles claquent comme une gifle, un drapeau qui se déchire ou les plombs qui sautent. L'autre grand "Clac" est celui du "Tilt". C'est la punition sans sursis, la guillotine. Plus rien alors ne peut s'opposer à l'engloutissement, et, la bille, privée de toute résistance intrinsèque, se laisse enfin aller à son triste sort. En général, le joueur ne veut pas voir ça. Avant la disparition finale, il retourne, ostensiblement, à sa bière ou à son café, sur le comptoir. Il méprise la mort, c'est un homme, un vrai). Le "Tilt", que nous attendions secrètement, nous prenait toujours par surprise et nous transperçait d'une onde de plaisir à peine équivoque. J'ai commencé à jouer au flipper en me mettant à fumer, vers seize ans. Premiers gestes d'adulte : entrer au Tabac du Val de Grâce, acheter ses clopes, en profiter pour faire une partie ou deux, puis, rapidement, cinq, dix ou quinze, en comptant les "gratuites". Il y a déjà un ou deux joueurs, plus âgés, ça grise, "it's more fun to compete". On saisit la machine chacun son tour. Pas un mot ne sera échangé : ce n'est pas la compétition qui importe, ni la communication, c'est le pouvoir de pénétrer dans un espace jusque là interdit, celui des mâles adultes, et de mimer les gestes. C'est précisément ce qui en fait une drogue aussi dure que le tabac, qui est mime, lui aussi. Quoiqu'il en soit, le "Tabac du Val de Grâce" a été remplacé par le "Café du Val de Grâce". Entre temps les anciens propriétaires, auvergnats renfrognés, avaient "vendu", comme disaient mes commerçants de parents, mais j'avais déjà quitté le quartier depuis longtemps, à un couple de petits jeunes pleins de projets et de petites entreprises. Un beau matin, seule la rumeur sait pourquoi (mais laissons la rumeur au commères), on a déboulonné la fière "carotte" qui surplombait les vitrines : la "licence" avait été retirée. On peut encore voir les vestiges du glorieux passé, au niveau du premier étage, au dessus de la devanture, sous forme de trous pas rebouchés, cicatrices indélébiles, témoins du descellement fatidique. Il est vrai que la petite entreprise n'a jamais décollé. La fréquentation des lieux, amputés de ce qui en faisait la raison principale, a chuté, selon le principe des vases communicants, au profit de celle du "Gamin de Paris", le café d'en face la rue du Val de grâce, tout heureux de la manne, dont on parlera à un prochain paragraphe, qui végétait jusque-là, souffrant de sa trop grande proximité avec le Tabac, justement. Les petits jeunes ne s'en sont jamais remis. Ils ont tenté de surnager, d'une année sur l'autre, le café ne se faisant plus de nouveaux habitués (ce sont les habitués qui font vivre les cafés de quartiers, à l'inverse des grands cafés des boulevards parisiens qui vivent du "passage"), ils se sont un peu laissés aller avec les derniers piliers de comptoir fidèles qui leur restaient, et ils ont vieilli aussi, comme leurs derniers piliers de comptoir fidèles, le visage hagard et les yeux vitreux, malgré le sourire commercial, les cernes autour des yeux et la couperose précoce aux joues. A la fermeture du "marchand de journaux" (on ne disait pas "Point Presse", à l'époque) de la rue du Val de grâce, ils ont passé un accord avec les NMPP, pour servir de dépôt local. L'idée n'était pas mauvaise (j'ai bien connu un garage qui s'était appelé "la Belle Idée"), ça arrangeait les gens du quartier qui n'aimaient pas faire plus de cent mètres pour se procurer leur "Figaro" quotidien. Mais le cœur n'y était plus, ils ont arrangé le café n'importe comment pour faire de la place aux rayons de revues et aux présentoirs de presse. Ils en ont fait un lieu hybride, plutôt monstrueux, aux revues de motos à la place de bouteilles de Ricard et aux bouteilles de Ricard à la place des cigarettes. Pour couronner le tout, croyant surfer sur la vague Internet, mais au mauvais moment (c'est à dire à celui où tout le monde s'est mis à posséder un ordinateur chez soi), ils ont transformé un bout de leur salle en une caricature d'Internet café tout ce qu'il y a de plus ringard, avec un seul ordinateur d'un modèle largement obsolète, et à la chaise de café ripolinée de blanc devant toujours vide. En tout cas, je n'ai jamais vu la moindre touriste allemande, scandinave ou américaine aux cuisses fuselées s'y installer. À force de noyer leurs échecs incompréhensibles dans les verres de leurs derniers piliers de comptoir fidèles, les petits jeunes sont devenus des petits vieux avant l'âge, au sourire toujours commercial mais terrifiant comme celui des morts qui s'extirpent de leurs cercueils.

12 juin 2007

J'ai écouté cet après midi tout à fait par hasard (j'étais exceptionnellement en voiture à cette heure et je suis resté scotché à mon siège bien après être arrivé à destination) - cette émission inouïe - c'est véritablement le mot - sur France Cul, "du Grain à Moudre", avec Jacques Vergès dans le rôle du méchant : "Peut-on défendre l'indéfendable ?" A écouter de toute urgence, même vous n' avez pas 56 minutes ! Du suspense, de l'action, des débats, des disputes, des empoignades, de la mauvaise foi, beaucoup d'intelligence et un "goûter avec le diable". De la vraie radio ! (on peut l'écouter pendant un mois)

11 juin 2007

Vieux lieux pieux (...), 13


La façade du 131 ressemble, par son absence de détails notables, à celle du 129. Le porche ouvert montre une vilaine cour. Au fond de la cour, comme l'indique une plaque assez discrète à gauche du porche en entrant, des bureaux annexes de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales sont logés dans un rez de chaussée dépourvu de tout charme. Une autre plaque, bien mystérieuse et tout aussi discrète, annonce un énigmatique "CID", centre inter-institutionnel pour la diffusion" (de quoi ?) qui doit se situer dans les étages. Suit immédiatement une boutique "Manpower". C'est ce que nous disent de larges lettres bleues qui courent au-dessus de la boutique et répondent à leurs petites sœurs, blanches, inscrites sur une bannière de grosse toile du même bleu disposée encore au-dessus. C'est L'agence spécialisée dans la pharmacie et la chimie. Il y a deux vitrines séparées par la porte d'entrée, vitrée, elle aussi. On ne repère pas immédiatement le célèbre emblème de l'agence (cet homme debout aux bras et aux jambes écartés, touchant les quatre coins d'un carré parfait, lui-même inscrit dans un cercle, dessiné par Léonard de Vinci) : Il n'apparaît qu'en tout petit sur les petites et classiques affichettes qui tapissent la première vitrine. " Nous recherchons des professionnels chauffage, froid, climatisation, plomberie". "Recherchons infirmières". "Formation de gardiens d'immeubles" (sic). "Animalier de labo. BTS biologie (biochimie. Expérience en microbiologie)". La deuxième vitrine montre des fioles, ou des "vases", qui, malgré leur nombre, ne suffisent pas à contenir un flot de fausses gélules toutes de la même couleur (bleues, évidemment) et du même format qui se répandent finalement en nappes sur le sol, comme émises par une corne d'abondance invisible, double métaphore des joies du travail intérimaire et de la spécialité concernée (au moment où je frappe ces lignes, je me souviens, adolescent, avoir longuement et rêveusement contemplé cette vitrine, tentant de compter le nombre immuable des gélules et me disant en même temps que je n'y arriverai jamais (Je suis certain, aujourd'hui, que les gélules, quoique un peu plus poussiéreuses, les fioles et les "vases", sont encore exactement les mêmes, qu'ils n'ont pas été déplacés d'un centimètre depuis toutes ces années, et que leur nombre n'a pas bougé d'une unité)). Le 133 est un immeuble plus étroit, sans boutique, Il possède une belle porte en bois et fer forgé. A gauche de la porte deux plaques disposées l'une au-dessus de l'autre : "Docteur Sylvia Payen, gynécologue. Sur rendez-vous." "Docteur Christelle Bougard Barge angiophlébologue. Docteur Bruno Payen Doppler. Echographie vasculaire. microcirculation. Varices. Phlébites. Artérites." Le 135 est lui un superbe immeuble 1930 dont la façade rattrape un peu la médiocrité des numéros précédents. Sur ses sept étages, elle est entièrement recouverte d'une mosaïque de tout petits carreaux de faïence grise qui recouvrent aussi les colonnettes des balcons droits ou en forme de croissant. Chacun de ces balcons est souligné d'un motif de petits carreaux dorés. La porte, toute de verre et de fer forgé, très élégante, une vraie oeuvre d'art, est rehaussée, elle aussi, d'un double filet des mêmes petits carreaux dorés. L'immeuble, signé au coin droit de la façade par "H.M. Delaage, ARCte DPLG", abrite deux boutiques de part et d'autre de l'entrée. L'une, à gauche ne porte aucune enseigne, aucun signe de reconnaissance extérieure. Les deux vitrines sont aveuglées par des rideaux sales mais bien tirés, laissant à grand peine distinguer des piles de dossiers. C'est une officine obscure et quelconque, peu soucieuse de publicité, qu'on ignore en passant. L'autre est la "Maison de la bible", qui, depuis longtemps a pris, je crois, la place d'une jolie librairie vouée, dès le départ, à disparaître, gérée par des petits jeunes, qui ont même tenté l'aventure de l'édition et vendu des livres d'occasion pour tenir. C'est, comme son nom l'indique, une librairie religieuse, du type de celles qui prospèrent dans le quartier de Saint Sulpice, pas particulièrement spécialisée dans la bible. L'enseigne en est un livre ouvert sur les pages duquel repose un globe terrestre (si on regarde mal, ou distraitement, on croit apercevoir une tête de pieuvre (le globe) et ses tentacules (les tranches bombées des pages du livre ouvert)). Un bac de géranium, qu'on sort dès le printemps, en agrémente peu originalement l'entrée. A l'intérieur de la vitrine, une affiche, plutôt incongrue, risque de rendre le passant hésitant quant à la véritable destination de la boutique : C'est une plage tropicale avec les cocotiers, le sable immaculé et la mer toute bleue. Mais la légende ne propose qu'un voyage spirituel : "Heureux qui met sa confiance dans le seigneur". On se rassure. Le 137 ne vaut malheureusement pas le 135. C'est à nouveau un immeuble banal, au crépi gris fatigué et douteux, sans grâce, malgré les persiennes conservées aux fenêtres et les balcon en fer forgé du cinquième et du sixième étage. Deux boutiques se serrent et se suivent avant qu'on atteigne un porche sans intérêt particulier. La première a remplacé l'OTU, Office du Tourisme Universitaire, des tarifs préférentiels duquel je n'ai jamais pu bénéficier, n'étant pas étudiant à l'époque de sa splendeur et des premières années des vols charters réservés aux universitaires (Cuba, Katmandou, la Crête, le Portugal d'après la révolution des oeillets). Quand je suis ensuite devenu moi-même étudiant, les vols charters s'étaient suffisamment "démocratisés" et généralisés : j'ai pu alors réserver les rares places d'avion dont j'avais besoin dans des agences de voyages plus professionnelles. La boutique et son activité d'agence de voyage spécialisée n'ont d'ailleurs pas survécu à la banalisation de l'avion comme moyen de transport. Il a fallu que la MNEF, qui avait partie liée à l'UNEF à ses débuts, puis s'était autonomisée au décours des luttes intestines entre les syndicats étudiants, la reprenne. C'était, au demeurant, une excellente mutuelle qui n'avait qu'une rivale, non politisée (donc de droite, à l'époque, mais tout a bien changé), la SMEREP, qui se tenait plus haut sur le boulevard, sur le côté opposé dont il n'est pas question et ne sera jamais question, n'y comptez pas, dans ces pages. Mais la MNEF a connu les ennuis que l'on sait. Il a fallu encore une fois transformer la boutique. Elle est restée le siège de la mutuelle, mais, à cause du scandale, c'est la mutuelle qui a changé de nom : elle s'appelle maintenant la LMDE et se prétend, sur une large affiche qui barre toute la boutique en diagonale, "la première mutuelle étudiante". L'ancienne enseigne n'a même pas été déposée. Elle est seulement soustraite aux regards par un calicot blanc noué à la va vite qui cache mal le sigle devenu honteux. Des affiches, placardées sur toutes les vitrines, vantant les mérites indépassables de la LMDE, masquent, elles aussi, l'intérieur de la boutique. A gauche de la porte d'entrée une grosse boite aux lettres porte de grandes lettres jaunes : "Dépôt des dossiers". La boutique qui suit immédiatement n'a, selon mes plus anciens souvenirs, jamais subi aucun changement. C'est une librairie de livres de droit d'occasion qui a toujours, qu'il pleuve ou qu'il vente, exposé dans des bacs posés sur des tréteaux de chaque côté de la porte d'entrée. J'ai fouillé, il y a très longtemps, parmi les codes Dalloz périmés et les manuels écornés de droit fiscal, comme on se promène dans un paysage indifférent, juste pour la marche.

08 juin 2007

J'ai installé la nouvelle petite merveille du web, "hyperwords", sur mon navigateur comme me l'a soufflé "transnet" et je me suis immédiatement mis à faire joujou. On surligne un bout de texte, un mot, une phrase, un paragraphe et hop ! on fait ce qu'on veut avec en un tour de souris. On peut l'emailer en moins de temps qu'il faut pour le dire, le chercher sur Google ou Wikipedia en trois coups de cuillère à pot, le faire apparaitre sur une carte comme par enchantement (essayer avec le "129 boulevard Saint michel" du dernier "Vieux Lieux Pieux" (nobody's perfect)) et un tas de choses tout aussi magique et vertigineux. Mais les fantômes du temple veillent à peine masqués, prêts à tout intercepter. Tout se paye. A part ça, il y a un petit outil de traduction automatique et immédiate en quinze langues qui ravira vos polyglotismes les plus secrets. J'adore les robots traducteurs. Ils font des progrès tous les jours, mais ils restent délicieusement idiots. On ne rendra jamais assez grâce aux robots traducteurs automatiques idiots qui n'imaginent jamais eux même leur incroyable potentiel poétique. J'ai immédiatement soumis le haïku de bain N° 49 (voir un peu plus bas) à l'épreuve. Voici ce que cela donne, d'abord en espagnol :

Hundir en el aqua caliente
No dissuelve la préoccupacion
que se me clava al corpo

On dirait du Gongora, non ? En allemand cela donne ceci :

Ins heisse Wasser tauchen
löst nicht die Sorge auf
die meir auf den Körper klebt

du Goethe, rien moins. Et en italien, en portugais, en hollandais, en anglais :

Immergere nell'acqua calda
Non scioglie la préccupazione
Che me attacha al corpo

Mergulhar na aqua quente
não dissolve a preoccupação
Que cola-me ao corpo

In het warme water duiken
outbindt de zorg niet
die me aan het lichaaen plakt

dive in hot water
not dissolve the concern
that sticks me to the body

qui immédiatement retraduit en français donne l'énigmatique :

Plonger dans l'eau chaude
Pas dissout l'inquiétude
Qui m'enfonce au corps

Nous faisant préssentir que la poésie n'est pas un "corps" commutatif pour la traduction automatique (entrez "corps" dans "hyperwords" si vous êtes nuls en math) quoique, retraduit de l'espagnol cela donne le bien meilleur :

Descendre dans l'eau chaude
Ne dissout pas la préoccupation
Qu'on me cloue au corps

Qui retraduit en espagnol puis retraduit en français finit par donner :

Diminué dans l'eau chaude
Il ne dissout pas la préoccupation
Moi qui cloue au corps

Etc.etc., à l'infini, jusqu'à la jargonophasie terminale :

Rétréci en l'eau qui il chaleur
Pas il préoccupation il dissout
A le corps non cloué

Amen.

04 juin 2007

Enfin sur Ciscoblog : intégrale des haïkus de bain, dernière mise à jour. Voir en LCD

03 juin 2007

Vieux lieux pieux (...) , 12

Le 129 boulevard Saint Michel, qui fait suite au 127, est, lui aussi, un immeuble de rapport banal. C'est là, au premier étage qu'habitait notre copine Chantal, dont la maman tenait la boutique du rez de chaussée. Cette boutique est maintenant une boutique de Pizzas à emporter. Une "Pizza Hut". Il n'y a pas de table, on n'y mange pas. On peut acheter les pizzas à un comptoir et les emporter chez soi. Mais surtout, c'est la base d'où partent, sur leur mob Peugeot toute rouge, les livreurs pressés d'imiter le héros du film "Taxi" et de livrer en onze minutes chrono la boite de carton contenant la Pizza commandée par téléphone dans les trois kilomètres à la ronde. La boutique est toute rouge, pas très propre, comme les mobs fatiguées qui traînent, par deux ou trois, sur le trottoir. Une enseigne portant un téléphone stylisé (un Logo) annonce la boutique de loin le soir. Des affiches jaunes et vertes barrent les vitrines, en biais. "Même le week End ! 1 pizza achetée = 1 pizza offerte". Dans le temps, (j'aime assez cette expression; je suis d'accord avec le commentaire d'Alain Rey : "ellipse de dans le temps passé (1770, d'Alembert). L'ellipse de passé engendre une autre image, celle de l'enfoncement dans la dimension temporelle"), dans le temps, donc, La boutique avait été une boutique de "cadeaux", qui s'appelait "Home Confort" (je me souviens des brain stormings, vers la fin des années soixante, qui avaient agité la famille et le voisinage au moment où, Yvonne, la maman de Chantal, ayant pris la décision de faire de sa boutique de "marchand de couleurs" une boutique moderne, il avait fallu donner un nom au nouveau magasin). C'était le temps où les "Gadgets" devenaient à la mode, et où, surtout, on les tenait encore dans un certain respect, qu'il ne faut pas oublier, dans leur inutilité même, leur luxe véritable, comme témoins d'une société de consommation ludique qui prenait son essor. La décadence des "Gadgets" date seulement des années soixante-dix, après la critique soixante-huitarde, et ce n'est que dans les années quatre-vingts, que les "Gadgeteries" cessèrent définitivement d'être considérées comme des boutiques de luxe. En tout cas, dans ses débuts, "Home Confort" n'était pas la gadgeterie qu'elle est devenue en partie plus tard, mais un "magasin de cadeaux", ce qui est bien plus honorable. D'ailleurs l'histoire de cette boutique, "marchand de couleurs" (droguerie) devenue "magasin de cadeaux" résume à elle seule assez bien l'évolution sociologique du quartier en quarante ans, y compris sa triste fin de Pizza Hut à emporter. "Home Confort" était le point de ralliement des commères du quartier dont la mienne, je veux dire, de mère ( le mot "commère" n'est que le féminin exact du mot "compère" qui n'a pourtant pas la même connotation péjorative puisque le mot "compèrage" n'existe pas.) Des souvenirs de la boutique de marchand de couleurs, je n'en ai plus (j'en avais, j'en suis certain, il y a quelques années; j'ai un souvenir de souvenirs, mais ils se sont effacés) même si, en me concentrant, j'arrive à faire naître une image le visage d'Yvonne jeune et souriante sous des ballais-brosse suspendus au plafond par le bout du manche. Cela n'est pas un vrai souvenir. C'est une image reconstruite à partir des deux boutiques de marchand de couleurs que je connais et qui subsistent à Paris probablement par nostalgie et souci louable de conserver un peu de "couleur" locale. L'une est située rue des Ecoles, dans un quartier branché, j'y suis passé pas plus tard que l'année dernière avec ma copine, l'autre est plus incertaine, mais son image constitue, elle, dans ma mémoire, un véritable souvenir; elle est située rue Raymond Losserand, dans le quatorzième, où j'ai habité huit ans. La boutique "Home Confort" faisait quasiment fonction de service public dans le quartier. On pouvait, par exemple, y récupérer des clés, laissées en partant par un membre de la famille; on pouvait y déposer, comme à la consigne, des objets encombrants et continuer de faire ses courses, et même des messages "oraux", comme on précise maintenant, à transmettre si on voyait, par hasard passer le destinataire; on pouvait s'y faire livrer, si c'était à des horaires indus, bref tout un tas de petites choses que la modernité a remplacé ou supprimé sans même sans rendre compte, en même temps que la vie de quartier et les relations de voisinage. Après le porche, en continuant notre remontée, il y a maintenant un concessionnaire de motos Honda : "Boulmich Moto" (sans apostrophe, s'il vous plaît). C'est une vaste boutique, presque une halle, rouge et bleue, qui expose, serrées les une contre les autres, un nombre impressionnant de motos et de scooters de tous types, en laissant déborder sur le trottoir tout un choix de neufs ou d'occasion. Des vendeurs en tenue décontractée de rigueur (à l'inverse, exactement, des concessionnaires autos) discutent avec d'éventuels acheteurs qui ont l'air d'être leurs copains. Les lieux, de tout temps, ont été habilités à contenir de gros objets. Le concessionnaire a été précédé, jusqu'à la fin des années soixante-dix, par un marchand de lits : la literie "Gerbault". Elle aussi, à la bonne saison, exposait la marchandise à des prix imbattables sur le trottoir. Je dis : "elle", parce que le magasin se condense pour moi en l'image unique de sa propriétaire, une grosse femme sanguine aux cheveux blancs pas coiffés, que je revois, debout au milieu de ses sommiers, les poings sur les hanches.
Un Haïku par bain, 49


Plonger dans l'eau chaude
Ne dissout pas le souci
Qui me colle au corps

28 mai 2007

Vieux lieux pieux (...), 11



Après le 125, vient le 127. Pas à pas, immeuble "à" immeuble, nous avançons vers le boulevard "que nous laisserons". Le 127, qui confond les alignements de ses persiennes avec celles des immeubles suivants, héberge une boutique à gauche de la grande porte cochère carrée qui lui sert d'entrée et deux autres, à sa droite, qui, comme on le verra n'est étaient qu'une seule à l'origine. A gauche, donc, C'est l'opticien "Osiris" qui, on ne sait pas comment, semble avoir résisté à la franchisation et aux divers "Afflelou", "Grand Opitcal" et "Générale d'optique" qui se disputent, comme la télé nous l'apprend tous les jours, le juteux marché des lunettes. Malgré sa proximité du domicile familial, nous allions acheter nos lunettes ou les faire réparer chez un opticien de la rue Soufflot, un homme très grand et très gentil, aux cheveux gris, dont les propres lunettes témoignaient pour mes parents, à l'évidence, du savoir-faire, et qui avait du être recommandé à la famille par l'ophtalmologiste, le docteur Bernard (qui plus tard devint professeur) lui aussi lunetteux, en plus de sa petite moustache et de son nœud papillon consulté rue Médicis. Je suis porteur de lunettes depuis l'âge de huit ans, quand j'ai commencé à ne plus bien voir au tableau, même au premier rang. "Je suis myope et astigmate" : j'ai appris à dire ça très jeune, je me souviens de ces sentiments mitigés et étranges qui m'avaient envahi, entre la fierté et la honte, le jour où j'ai porté ma première paire en verres "incassables" (une grande nouveauté à l'époque) dont la monture épaisse, genre "sécurité sociale" dirait-on de nos jours, garantissait la solidité au regard de ma supposée turbulence enfantine. On m'avait donné aussi un bel étui en papier mâché, pour les ranger la nuit, posées, branches bien sagement croisées, sur le petit coussin que constituait ce si doux jersey de tissus toujours de couleur jaune qui sert à essuyer les verres et dont je ne me servais jamais préférant la mouchoirs, les pans de chemise, ou rien du tout, laissant les verres s'embrumer de poussière et du sel de la sueur ou des larmes, au fil des jours et que ma mère finissait, excédée, par m'arracher des yeux, les passer sous le robinet et les essuyer avec un Kleenex en râlant. Je redécouvrais soudain le monde. L'œil d'Osiris nous a contemplé, donc, toutes ces années depuis cette vitrine aux dominantes vertes et jaunes. La porte cochère du 127 est surmontée, toute fière, de la plaque bleue et verte qui nomme les rue de Paris : "Cinquième arrondissement. Boulevard Saint Michel". Je rappelle que nous ne sommes pas à un coin de rue. Il suffit de se retourner pour comprendre sa présence ici : c'est à ce niveau du boulevard que s'abouche la rue Michelet, quasiment une avenue, mais trop courte pour en porter le nom, large et aérée, qui relie le boulevard un peu au loin à la rue d'Assas (au-delà du "petit Luxembourg et de l'institut d'Archéologie, qui jouxte la fac de Pharmacie, bizarre et belle ziggourat de briques rouges) dont le cours, on l'a vu diverge lentement de celui du boulevard (mais on devrait dire "converge vers" puisqu' en réalité comme toutes les rues de Paris, il commence à la Seine) depuis (ou vers) l'avenue de l'Observatoire. Il faut que le piéton qui, venu de la rue d'Assas, ayant pris à gauche dans la rue Michelet et qui débouche ici puisse savoir que c'est sur le boulevard Saint Michel, c'est la moindre des choses. A l'autre bout, la rue d'Assas devrait lui rendre la politesse, mais je n'ai pas vérifié. Plantée là, entre deux platanes, une belle colonne Morris entièrement d'époque montre les affiches des derniers spectacles des derniers théâtres de Paris (il n'y en aura bientôt plus, et de colonnes Morris non plus). A droite de la porte cochère, on trouve d'abord "Copie Service", un magasin de reprographie ( "A petits prix, mémoires et thèses, couleur laser") comme il en existe beaucoup dans le quartier pour les thèses, mémoires et autres travaux universitaires (j'y ai récemment fait "reproduire" mon curriculum vitæ quand j'ai postulé à Vigneux : c'est sérieux et rapide.) "Copie service" est directement accolé à la "Pharmacie du Luxembourg". C'est en fait une seule et même boutique à l'origine, la Pharmacie. On l'a rapetissée en en vendant une partie. On le voit aux rondeurs des constructions, aux trois marches identiques qu'il faut gravir pour atteindre le seuil de chaque boutique. Les murs de la pharmacie sont recouverts de crépi gris souris tandis que ceux de la boutique de reprographie ont gardé les briques originelles mais recouvertes d'une couche de peinture couleur brique. La vitrine expose des pubs pour produits de beauté ("Dorée, adorée, de chez Bergas") ou les belles fesses fermes que ne manqueront pas de vous donner les "kits" d'amaigrissement à la mode ("804 : 8 jours, 0 difficulté, 4 kilos") Du plus ancien qu'il me souvienne, la "Pharmacie du Luxembourg" a toujours existé. Quand j'étais petit, je crois bien que le pharmacien me faisait peur : il était très laid et sévère ; il avait les cheveux coupés en brosse haute, les oreilles décollées et un très long nez. Il était toujours de mauvaise humeur, pas "commerçant" pour un sou, mais à l'époque, ce n'était pas encore trop grave, pour un pharmacien. Le derniers souvenirs que j'en ai est de lui avoir acheté, l'air faussement détaché, il y a au moins trente ans, sans qu'il sourcille d'un poil, une boite de préservatifs.

25 mai 2007

Pensée de la nuit N° 120 :"Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse" F.Nietzsche, in Corinne Reiner, "De l'accueil à la transition thérapeutique"
Le futur est plein d'avenir ! (via "AEIOU")




22 mai 2007

Je n'ai jamais pu écrire à la main. Vous vous souvenez ? Le crayon, les stylos, l'encre, la gomme, le papier, le buvard ? L 'encre bleue, noire, violette, sépia. Le papier, feuilles "volantes" ou cahiers, carnets ou blocs d'écriture, vierges, à lignes ou à petits carreaux, vélins, vergers, ordinaires ou autre Clairefontaine. J'ai tout essayé : stylos à bille et stylo "à plume", stylo à "plume" à réservoirs ou stylo à "plume" à cartouches. Rien n'y a fait. Pendant longtemps j'ai essayé les stylos de marques différentes, espérant dénicher la plume idéale, le "corps" qui tient bien dans la main, le "clic" plus ou moins distingué ou plus ou moins sensuel du capuchon, Waterman, Schaeffer, ou Parker et Mont blancs. Offerts aux anniversaires ou aux étrennes, aussitôt perdus après avoir montré leur imperfection. Achetés aussi, souvent très cher, dans le but auto-persuasif d'éviter de les perdre ou de les oublier, mais perdus tout de même (aucun n'a pu rester plus de quelques mois) avec pratiquement aucun regret. N'utilisant alors que les Bics à trois francs (un demi euro) ou les "Cristal" à deux (trente cinq centimes), les perdant tout autant et en achetant plusieurs par semaines. Décidant alors de les voler, ramassant sans vergogne tous ceux qui passaient à ma portée, connu comme le "dangereux voleur de stylos" et les perdant eux aussi encore et toujours. J'ai cru au miracle à l'apparition des premiers rollers, hybrides entres les billes et les plumes, mais j'ai vite déchanté car le problème, finalement, j’ai fini par me l’avouer, n'a jamais été un problème de "matériel". Ni de stylo, ni de papier. Pas que cette grave infirmité n'ait eu son origine dans je ne sais quelle "crampe de l'écrivain" chronique et répertoriée par la science neurologique. Pas que ce défaut inavouable ne m'ait jamais empêché de rédiger mes copies d'examens, remplir mes déclarations d'impôts, ciseler mes billets doux, ou envoyer mes cartes postales de vacances. Pas que je n'aime pas écrire, comme beaucoup de gens, qui s'en tiennent à une expression écrite paresseuse et minimale. Au contraire, j'adore. Je peux même dire que l'écriture tient une place essentielle dans ma vie et dans mon imaginaire, comme on s'en est peut-être aperçu en parcourant les pages qui précèdent et le nombre encore ignoré de moi, au moment ou ces mots s'inscrivent sur mon écran, de celles qui suivent. Je peux même dire et comme vous le savez déjà que je suis un véritable graphomane, un obsédé textuel, un scribouillard invétéré. Mais jusqu'à ces quelques dernières années il m'était tout simplement impossible d'écrire à la main, au moins durablement, ce qui est très étonnant quand on connaît le plaisir quasiment sensuel qu'éprouvent mes congénères à manier stylos, humer encre et lisser feuilles de papiers. Le pire est que j'éprouve moi-même ces plaisirs, mais que la cause ma difficulté à écrire "à la main" est encore plus forte que ceux-ci : je ne supporte pas les ratures. C'est tout simple, mais rédhibitoire. Alors que d'autres les chérissent, en jouissent, les dédoublent ou les triplent, raturant les ratures de leurs ratures, amoureux de leurs pages surchargées et presque illisibles et considérant que leurs biffures sont les égales de leur sang, de leur sueur, les scories de leurs efforts, les strates géologiques de leur pensée, l'archéologie de leur créativité, les traces émouvantes de leur "work in progress", je les abhorre et les ai en horreur. Les ratures me terrifient et surtout me paralysent. Elles me font perdre mes moyens. Pour moi, la page écrite doit être propre, nette. La rature est un lit défait sous les yeux d'un visiteur attendu, le truc dévoilé du tour de magie raté devant des enfants confiants, l'aveu d'un cheminement qui n'est que besogneux. "Mettre au propre" m'importe bien plus qu'enjoliver mes brouillons. Dans les temps obligés de l'écriture "à la main", je faisais une consommation insensée de papier : je n'ai jamais dit que je ne corrige pas, que je ne reprends pas. Il est clair que je ne prétends pas voir ma phrase apparaître toute faite sur le papier telle Minerve tout armée sur la cuisse de Jupiter. Je suis comme les autres, je bégaie, j’ai sur le bout de la langue, je cherche le mot juste et ne le trouve pas, j’ahane, je m’arrache les cheveux, je polis, je cisèle, donne un petit coup de pinceau par-ci, un petit coup d'archet par-là, je coupe, je retranche, j’ajoute, j’empile. Mais c'est à chaque fois sur le "propre". Une seule rature et me voici, comme par contrainte pathologique, obligé de recommencer toute la page. Deux ratures et je me perds, n'y comprends plus rien, ne m'y retrouve plus. Trois, j'arrête tout, c'est la Berezina et la retraite de russie. En plus que ça coûte cher en papier, c'est une infirmité, il n'y a pas d'autre mot. A la fin, même, il arrive que je renonce et quitte le texte, définitivement insatisfait. Quand la rature vous attache au texte, j'en connais qui publient des fac simile de leurs broullons huileux, la remise au net perpétuelle finit par vous le faire quitter. L'invention du traitement de texte a tout révolutionné. On dirait qu'elle a été faite rien que pour moi. Je peux à la fois corriger, recorriger (je viens de le faire, juste à l’instant, vous n’allez pas me croire, "en temps réel", avec délice et vous ne vous en n’êtes même pas aperçu) et écrire en un propre perpétuel, immaculé, faussement mais délicieusement vierge, un texte tout prêt à imprimer qui semble enfin tenir, qui n’échappera pas et n’ira pas se perdre dans les méandres des hésitations infinies. Dieu a créé le traitement de texte pour mon seul usage. Thanks God for MS Word. (repost & slightly rewrited)

21 mai 2007

Petits théorèmes et entrechats, 1




Deux choses que j'aime en secret et dont je ne parle jamais sur Ciscoblog ( c'est la mode, sur les blogs, ai-je-remarqué, de parler ce dont on ne parle d'habitude jamais) : les maths et la danse. Pour les maths, je vous rassure, je ne suis pas du tout matheux. Et pour la danse, je vous rassure aussi, à peine plus danseur : j'ai toujours été été raide comme un piquet et incapable de suivre la moindre mesure (malgré dix ans de piano). Mais j'aime la Danse et les Maths, peut être par dessus tout. J'ai une admiration sans borne pour les vrais matheux et les vrais danseurs. J'ai péniblement réussi un bac "Math Elem", mais uniquement grâce au français où j'ai obtenu une note que je préfère cacher par pudeur (j'ai eu 6 sur 20 en maths avec coeff 8, c'est dire). Pas que je n'aimais pas les maths : elles me faisaient peur, elles me paralysaient, me donnaient envie de rater, ce que je détestais. Je n'avais pourtant pas eu le courage de m'opposer aux injonctions paternelles qui me poussaient vers la Science alors que, par exemple, deux de mes brillants condisciples d'Henri IV, Alain F et François G. , bon en maths mais bons en tout, avaient obtenu de leur artisan maroquinier et professeur bourbakiste de pères respectifs de les laisser faire "Philo" puis hypokhagne et khagne au bout desquelles ils avaient intégré Normale Sup Lettres, excusez d'ailleurs du peu, et de belles agrégations. Pour ma part je n'ai réussi à faire céder le mien qu'après le bac et n'ai donc poursuivi ni en hypotaupe ni taupe la très peu brillante carrière d'ingénieur qui ne m'étais pas promise. L'année de terminale avait frisé la crise de nerf malgré les "petits cours" au moins bi-hebdomadaires de l'excellent monsieur T. Je m'en étais miraculeusement tiré avec la mention assez bien qui m'avait permis d'intégrer, proposition "plancher" des susdites injonctions, la section "C", la meilleure section du CPEM, (Cours Préparatoire aux Etudes Médicales et nom pas comme de nos jours PCEM, premier cycle d'Etudes Médicales) qui, comme je l'ai déjà peut être mentionné dans ces pages, permettait à ses élèves de sécher tous les cours, de passer toute la saison universitaire au jardin des plantes et au cinéma sans manquer d'être admis automatiquement en première année de médecine (c'était la seconde, mais à l'époque, en médecine, on commençait à la zéroième année (ça, c'est des maths...)) où les choses se corsaient à peine plus. Bref, c'est au moment où je les ai quittées soulagé que je me suis autorisé à aimer les maths. A la section "C" on ne faisait plus que les survoler et leur coefficient était minable par rapport à ceux de l'histologie ou de l'embryologie (qui est une science méconnue et tout à fait passionnante dont je garde un excellent et encore très vivace souvenir) et j'ai pu m'autoriser à rêver devant les pures beautés des décompositions en série de Fourier, de l'équation de Shrödinger, du calcul matriciel et des intégrales triples avant de les quitter définitivement pour les insertions sur la tête du cubitus et autres cycles de Krebs. Bref je restais un scientifique, mais en moins dur, avec des ailes de tout un chacun, qui ne m'empêchaient pas de marcher. Ainsi, au fil des ans, en m'approchant du côté littéraire sinon obscur de la force en médecine, de la psychiatrie et de ses mystères incertains, j'ai dérivé loin des "matières fondamentales" et des maths dures, avec une sorte de regret que j'ai encore gardé. C'est ce qu'on appelle la culture (ce qui reste quand on a tout oublié, disait l'autre) scientifique.

19 mai 2007

Pensée de la nuit N°119 : " C'est ainsi que chacun se disperse et se ramifie dans l'esprit d'autrui. C'est éphémère, bien sûr, ce n'est pas l'immortalité. Nous portons les morts en nous jusqu'à ce que nous mourions aussi, et, après, c'est nous qui sommes portés quelque temps, puis ceux qui nous ont portés tombent à leur tour et ainsi de suite jusqu'à d'inimaginables générations. Je me souviens d'Anna, notre fille Claire se souviendra d'Anna et de moi, puis Claire s'en ira et resterons ceux qui se souviendront d'elle, mais pas de nous, et ce sera là notre fin ultime. " John Banville. La Mer. Robert Laffond

17 mai 2007

Misère, misère ! Je m'aperçois que j'ai laissé passer presque une semaine après le cinquième anniversaire de Ciscoblog dont la première entrée a été publiée le 11 mai 2002. Bon anniversaire à tous les Ciscoblog ! Pour la peine, je vous inflige le repost (re-publication) de la première entrée de Ciscoblog, na !


"Tender", un "tender". Nom commun, masculin singulier. Qui emploie encore ce mot aujourd'hui ? Dans le livre de Marcel Cohen, "Faits. lectures courantes à l'usage des grand débutants" qui consiste en une suite de courts textes apparemment sans liens entre eux, mais qui, à la manière du puzzle perecien, dévoilent petit à petit la sensibilité, les souvenirs et la vie de leur auteur, et qui, à des année lumières du genre romanesque, pourraient ressembler à ce que je tente de faire modestement en ces pages, je lis le mot "tender". L'auteur est un homme de mon âge ou peut-être un peu plus vieux. Le mot apparaît dans le dernier fragment du livre. Marcel Cohen y décrit avec un grand bonheur d'écriture un souvenir de petit garçon qui se tient sur le pont de l'Europe, immortalisé comme chacun sait par un célèbre tableau de Claude Monet ou d'Edouard Manet, et qui se laisse envelopper avec griserie par la fumée des machines à vapeur qui passent sous le pont avant de gagner le large : "Les pistons lâchaient leur exhalaison d'huile chaude. Mêlée à la petite traînée de poussier arraché au tender, elle n'était perceptible qu'après coup, comme le sillage odorant d'un animal." Le texte joue subtilement sur l'analogie entre la bouffée de fumée brûlante que dégage le monstre métallique et une bouffée de souvenir associée à cette odeur complexe que Marcel Cohen décrit avec tant de précision. Il décrit en même temps l'émotion qui lui est immanquablement attachée. En l'occurrence, c'est le sentiment d'héroïsme, pour le petit garçon qu'il était, d'oser approcher de si près de tels monstres et de supporter leurs terrifiantes manifestations. On s'amuse de cet héroïsme puéril, mais surtout, on prend conscience, comme par la bande, de la disparition définitive des locomotives à vapeur. le texte induit à la fois exaltation jubilatoire et nostalgie irrémédiable. A un autre endroit du livre, Marcel Cohen écrit : "Alors que les être et les choses témoignaient sans relâche de sa présence au monde et qu'il lui semblait, jour après jour, apprécier un peu mieux son sillage parmi eux, un homme découvre que tout ne répète plus, désormais, que sa propre absence. Quand, et comment, cette inversion s'est-elle opérée ? Il serait bien incapable de le dire. Certes, si douloureux soit-il, et contre toute apparence, ce sentiment d'une perte est peut-être la preuve d'un regard plus aigu, auquel cas il n'avait à peu près rien vu jusque là, se dit-il. Et, à plus forte raison, comment aurait-il pu deviner ce qu'il expérimente maintenant tous les jours : que la beauté, alors même qu'on la touche, et déchirante comme un adieu et qu'un visage ami est parfois plus douloureux qu'une plaie ouverte. Cependant cette homme va, vient et se dépense sans compter." C'est ce genre de douleur que me fait subitement ressentir la lecture du mot "tender". D'abord parce que, pendant un fragment infime de temps, ne le comprenant pas, j'ai cru à une coquille ou une faute d'orthographe ("poussier" aurait pu me faire le même effet, mais j'avais lu "poussière" et c'est un mot plus technique, sinon plus littéraire) puis ensuite, le comprenant, au contraire, je me suis aperçu en un éclair qu'il ne faisait plus partie de mon vocabulaire courant, comme on dit, de mon vocabulaire intime, alors qu'il en avait objectivement fait partie, un jour certes lointain, et que, je me souviens parfaitement de moi, petit garçon, allongé sur le linoléum de ma chambre d'enfant, en train d'accrocher le tender, empli de "poussier" de grésil et de houille concassée, le charbon, parfaitement bien imité, au millième, à la locomotive à vapeur de mon train électrique H.O. dont le mécanisme des bielles, parfaitement reproduit, m'enchantait. L'évanouissement du mot "tender" qui est, rappelons-le, celui qui désigne le chariot accolé à la loco et qui transporte sa réserve de charbon, d'où Gabin, par exemple, tirait des pelletées frénétiques dans la "bête humaine" de Renoir, sa disparition non seulement de ma langue intime, mais aussi de la Langue, la langue quotidienne, dont je prends conscience au moment même où il fait irruption à nouveau et peut-être pour la dernière fois devant mes yeux, crée en moi une émotion qui n'est en rien comparable à ce que des jeunes gens nommeraient, plutôt à juste titre, nostalgie snobinarde de certains mots vieillots, archaïsants ou de tournures anciennes qui ont été souvent remplacés par d'autres à l'instar de "courtepointe" par "dessus de lit", voire "culotte" par "slip" et "auto" ou "automobile" par "voiture", etc. Sans parler bien entendu des différences entre ce que les linguistes appellent des "niveaux de langue" : populaire, courant, familier, argotique, écrit, littéraire, administratif etc. La disparition de "tender" de mon dictionnaire intime tient à la disparition réelle des tenders de l'univers des choses vivantes. C'est la mort d'un mot dont je ne me suis souvenu que de justesse, de mon vivant, plutôt par hasard, pour l'avoir lu dans un livre, bien après le mitant de mon âge, où les trains ne sont plus à vapeur depuis longtemps. Je prononce "Tender" à haute voix, pour moi-même, tout seul : l'émotion est la même, avec un sentiment d'étrangeté indéfinissable. Il me rattache à mon enfance et un certain passé du monde. Je demande à ma compagne si elle sait ce qu'est un "tender", elle me répond non. Elle semble se souvenir vaguement quand je lui parle des machines à vapeur et de charbon. Le mot est étranger à Nathan, aussi, qui n'a qu'une vague idée des locos à vapeur et même des trains électriques (ah bon, on jouait avec çà ?) Si j'interrogeais tout le monde à propos des tenders L'humanité se diviserait en deux : ceux qui se souviendraient du mot, me rassureraient sur la présence de mon passé, sinon celui du monde, et ceux à qui il ne dira rien du tout, nous rejetant, moi et ce monde, dans un passé révolu à tout jamais. L'étrangeté du mot, que je répète à haute voix, "tender", n'en est que plus forte. Existe-t-il, dans d'autres textes ou au fond de moi-même, d'autres mots semblables, enfouis, oubliés, et qui seraient empreints de cette même magie troublante, de cette beauté déchirante comme un adieu dont parle Cohen ? Je me promets de les relever bien précautionneusement s'ils viennent à ressurgir et d'en faire la collection, autant que faire se peut. "Tender". (repost)
Un haïku par bain, 48


Inverser les rôles :
Corps liquide et eau solide.
Plus rien qu'une empreinte.

16 mai 2007

Douze, 9


A un ou deux immeubles de l'atelier du peintre Zao Wu Ki, à peu près en face du douze, habitait le beau docteur M. aux boucles noires qui partageait un rez de chaussée donnant sur la rue avec sa compagne, une blonde délicate et timide danseuse américaine. C'était un généraliste dans la mouvance de Carpentier et du Syndicat de la Médecine Générale. Il ne se mêla vraiment jamais à la turbulente communauté d'en face, se cantonnant à ses marges et lignes de touche, toujours prêt à intervenir en cas de pépin ou de tacle trop appuyé. Il fut ainsi d'un efficace et discret secours à plusieurs moments critiques de cette histoire, notamment néphrétiques. Les filles, déjà nostaliques des tutus roses et des pointes de leur préadolescence, s'étaient remises à la danse,
d'ailleurs plutôt moderne que classique, entraînant parfois avec elles des compagnons aussi raides que peu doués mais décidés à les suivre vaille que vaille. Elles prenaient des leçons toute l'année près du Val de Grâce, dans le lointain cinquième arrondissement, à la "Scola Cantorum", rue Saint Jacques ou sur les parquets du gymnase de la Faculté des Sciences encore plus éloignée, quai Saint Bernard, et filaient l'été à Avignon aux master classes de Merce Cuningham et d'Alvin Nilkolaïs. La joyeuse Marcie, charmante newyorkaise plus vraie que nature, à peine plus âgée qu'elles, fut un de leurs professeurs. Elle créait des chorégraphies répétitives sur les musiques de Steve Reich et Phil Glass. Elle vivait avec un danseur californien chauve taciturne et ascétique, tout le contraire d'elle. Elle venait sans lui et sans façons le soir après dîner au cinquième gauche droite interroger les esprits frappeurs sur la table en sapin de la cuisine. A l'instar de son aîné et en quelque sorte modèle Henri Miller, elle faisait la navette entre la rue Raymond Losserand et le coin de la quarante deuxième rue, où, une ou deux années plus tard, nous la rencontrâmes, miraculeux et magnifique hasard, au beau milieu de la foule immense, qui remontait Broadway de l'alerte démarche et du pas si sûr qui était le motif même de sa danse.