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10 juillet 2002

On commencera donc par le fleuve, dont je n'ai jamais su le nom, qui séparait nos deux villages (il y a peu, j'ai consulté une carte, nos villages n'y étaient pas mentionnés mais le fleuve, si : le Periyar). C'était un beau fleuve, d'une largeur majestueuse, avec des bancs de sable sur lesquels séchaient toujours de grandes étoffes (pourpres, jaunes), au milieu des pêcheurs qui lançaient leurs filets et des charretiers qui venaient rafraîchir au soleil couchant leurs zébus fourbus. Cherruthuruti se terminait aux berges du fleuve. La rue principale finissait là, avant de devenir le pont, pont de béton, laid, étroit, provisoire depuis des années, flanqué des piles du nouveau pont, seules au milieu de l'eau, toujours en travaux, jamais terminées (on voyait parfois les ouvriers amener lentement sur leurs dos sacs de sables et de gravier ou travailler sur de gigantesques ferrailles qui jaillissaient du béton inachevé). Le pont menaçait de s'écrouler : c'est pourquoi on avait entrepris la construction du nouveau. Il était à sens unique alterné. Les rickshaws pétaradants, toujours impatients, formaient des files devant la barrière gardée par un policier en uniforme beige le jour, et la nuit par un simple feu alterné qui marchait quand il voulait (là, on risquait gros : le rickshaw se faufilait à travers les phares éblouissants des gros camions Tata). De l'autre côté du fleuve, c'était, non loin, Shoranur, après la gare, Shoranur Junction, grande correspondance où les trains se croisaient, Nord Sud, Calicut-Cochin-Ernakulam, puis Trivandrum, la capitale du Kerala, au nom malayalam impossible à retenir (Thiruvanthapuram), et Est-Ouest vers Madurai, Madras, Pondichéry et le pays tamoul. Mais nous, nous étions là dans ce petit village perdu au fond du monde, au pays de Malabar, le soir, au bout de la grand rue, au bord du fleuve, rougi par le coucher du soleil et vite envahi par la nuit équatoriale qui ne tombe pas mais toujours s'écroule d'un seul coup sur la terre et la plonge dans des ténèbres auxquelles les longues soirées d'été occidentales et l'éclairage urbain ne nous ont pas préparés. Après c'est le règne des lampes de poche et des phares vacillants des voitures. C'est là que nous venions souvent dîner, au restaurant "Shalimar", cantine dont le sympathique patron ne connaissait sûrement pas Guerlain. Les charretiers venaient manger là. et des journaliers, mais aussi des commerçants et les étudiants du Kalamandalam qui réussissaient à en faire un improbable lieu cosmopolite. Ambiance laborieuse, repas vite pris, aucune femme, sauf les étudiantes, même pas dans le "family lounge", compartiment réservé toujours vide. De l'autre côté de la rue se reposaient les zébus, serrés autour de leurs charrettes bariolées aux roues en bois. Un peu plus loin encore, une rue transversale qui rapidement s'enfonçait dans la jungle toujours toute proche, menait au petit temple de Shiva où Alouchi nous invita tous un soir pour un Puja. Le temple, caché sous les feuillages, surplombait le fleuve ou l'on pouvait accéder, à travers la verdure, en descendant les marches d'un ghat au pied duquel des lavandières s'affairaient tout le jour.







06 juillet 2002

Nous avons fait une première escale à Delhi, sans descendre de l'avion, et nous sommes repartis vers Bombay où il y avait la correspondance pour Kochi (Cochin). A Bombay, on changeait d'avion. Au moment du décollage nous avons eu le temps d'apercevoir l'immense bidonville empli de millions de miséreux qui jouxte en une de ses extrémités les abords des pistes d'envol et dont Rohinton Mistry évoque l'horreur dans "L'Equilibre du monde". Nous avons alors volé plein Sud le long de la côte qui semblait un long ruban de plages, sur des milliers de kilomètres, bordé d'un côté par le vert de la jungle, et de l'autre par le bleu de la mer séparé du rivage par le liseré blanc continu de vagues. Nous avons survolé Goa, Mangalore, Kozhikode (Calicut) et nous sommes arrivés à la pointe extrême du sous-continent. Pour une ville de plus de deux millions d'habitants, l'aéroport international de Cochin, avec ses bâtiments proprets de style colonial paraît bien petit. Mais il existe un aéroport destiné aux lignes intérieures, beaucoup plus grand et situé à Ernakulam (qui est à Cochin ce que New York est à Manhattan, par exemple, toutes proportions gardées.) Malik et sa copine Julie nous attendent avec un taxi Ambassador tout blanc, rutilant et aux fauteuils défoncés, comme il se doit. J'hérite de la place à gauche du chauffeur, puisque ici on roule à gauche comme dans presque tout l'ex-empire de sa gracieuse majesté, et les autres s'entassent derrière. Pour rejoindre Cherruthuruti, il faut remonter vers le Nord, plus à l'intérieur des terres, passer Trichur, petite ville de province, trois cent mille habitants (à peu près Nantes) , jusque sur les rives du fleuve Periyar sur lesquelles se trouve notre village et notre destination. Dès que nous quittons l'aéroport, l'Inde nous saute aux yeux, au nez et aux oreilles. Il n'y a qu'une seule route goudronnée qui traverse l'état du Kerala dans le sens Nord-Sud, c'est celle que nous empruntons. Même une bonne voiture ne peut dépasser le quarante à l'heure de moyenne. Nous mettrons plus de trois heures pour parcourir environ cent vingt kilomètres. La route est encombrée de toutes sortes de véhicules, même les plus improbables : bus bondés, gros camions tout chamarrés, petites voitures japonaises, taxis datant des années soixante, rickshaws, charrettes colorées tirées par des zébus, charrettes à bras tirées par des intouchables et même éléphants tenant des feuilles de palme dans leurs trompes. La route traverse des rizières inondées, des forêts de banians, cocotiers et bananiers, franchit des rivières sur des passerelles fragiles, s'arrête devant les barrières de passages à niveau fermées sur des trains lourds longs et lents qui passent en peinant et soufflant et me rappelant immanquablement les wagons plombés. Elle ne traverse pas de villages à proprement parler, mais partout fourmillent des habitations, traditionnelles, aux toits de tuiles pentus, légèrement relevés vers le bas, avec des toits à chaque étage qui, lorsqu'ils sont plus de trois, les transforment en des sortes de pagodes basses et enchevétrées, et aux rez de chaussée aux larges ouvertures à claire voie de part et d'autre d'un seuil sans porte, des chemins qui s'enfoncent dans la jungle où l'on distingue, toutes proches, des maisons à couvert, des écoles, vaste terrains vagues parsemés de méchants bâtiments en béton sans fenêtres, ouverts à tout vent, avec des hordes innombrables d'enfants ou d'ados en uniformes se déversant des bus de ramassage scolaires ou tentant de s'y entasser, défiant à tout moment les lois de la physique, des lieux de cultes les plus divers, mosquées blanches à minarets totalement kitschs comme dans Aladin des productions Disney, temples indous, simples, aux mur bas, églises bariolées, voire cathédrales baroques, multicolores, en t?le peinte le plus souvent, mais parfois en b?ton, construites avec l'imagination d'un Facteur Cheval et datant, pour les plus vieilles, des dix ou vingt dernières années.(plus tard, nous visiterons celle de Trichur : L'exterieur en gothique dysnéen et aux couleurs bombon acidulé cache à l'intérieur une immense srtucture metallique où aucune architecture ne peut se reconnaître mais où des milliers de fidèles tiennent à l'aise) Mais surtout, le long des routes, où que vous soyez il y a des gens, des gens qui marchent. Des hommes, de femmes, des enfants. Seuls ou par petits groupes de sexes séparés, en famille ou en bandes. Où vont-ils ? Au village voisin, faire des courses, chercher de l'eau au robinet le plus proche, ils se hâtent jusqu'au prochain arrêt de bus. C'est ce qu'on pourrait appeler la foule, la foule indienne. Ici, pourtant, c'est la campagne, cela n'a rien de comparable avec les grandes villes, dans les rues ou piétons et véhicules se mêlent par centaines de milliers, ou la foule vous submerge vous laisse sans repères, change jusqu'à votre rapport à votre propre corps, ou vous avez l'impression de vous noyer, de vous dissoudre, de vous perdre à jamais. J'ai encore la vision d'une avenue à Bombay. Un feu rouge placé un peu après un virage, la chaussée qui se déchausse, le bitume érodé ayant depuis longtemps laissé la place à la poussière originelle qui se transforme en boue les jours de pluie, ou quand les canalisations lâchent, faute d'entretien. Nous sommes au bord du trottoir, interdits : jamais nous ne pourrons traverser. Il y a une marée qui monte de voitures, camionnettes, rickshaws, camions, motos, triporteurs, prête à nous engloutir. Le feu est au rouge, les piétons traversent,comme une grande vague, nous osons à peine les suivre. La meute rugissante nous fait peur. Nous, vieux citadins aguerris, sommes redevenus des enfants qu'il faudrait prendre par la main. Nous voici de l'autre côté sur un tout petit bout de trottoir ou l'on ne peut que se bousculer, au milieu du vacarme pétaradant. On rencontre aussi la foule dans les gares. La gare est angoissante presque par nature. D'abord c'est la que dorment les mendiants éclopés, manchots, culs de jatte, bossus aux bosses multiples, monstres aux membres diformes qui se traînent ou marchent presque en dansant on se demande comment. Il y a aussi ces groupes compacts de pélerins pratiquement nus ou seulement vêtus de noir, jeunes fanatiques religieux sales et agressifs, qui vont de temples en temples et dorment eux aussi n'importe où,hordes menaçantes, ne se lavent pas, ont fait voeu de chasteté pendant un an, et vous regardent d'un air méprisant. Il faut prendre son billet à un guichet qui est toujours caché dans un coin, protégé de lourdes grilles derrière lesquelles le ou la préposée ne vous regarde jamais, ne vous répond jamais quand vous lui parlez en anglais et vous tend votre billet de troisième classe sans un mot parce que pour la deuxième classe, vous l'apprendrez plus tard d'un autre préposé, poli, celui-ci, par miracle, il faut réserver trois semaines à l?avance et que pour la première, climatisée et tout, pourtant pas chère, et dont parle tous les guides, c'est au moins un an. Puis il faut se frayer un passage jusqu'au bon quai. En quinze jours on n'a pas bien eu le temps d'apprendre à lire le Malayalam couramment et tout est écrit en Malayalam comme par hasard, écriture aux beaux caractères cursifs au demeurant qui font d'élégantes volutes tout à fait illisibles. A nouveau on redevient un petit enfant perdu. Pour être tout à fait juste, il y a parfois la traduction en anglais, mais en tout petit. Il faut la dénicher. On doit aussi à la vérité de dire que la jolie voix qui parle dans le micro parle dans les deux langues, mais la mauvaise qualité de la sono, le vacarme ambiant et le fort accent malayali font que vous vous apercevez trop tard qu'on a utilisé l'anglais : tant pis pour vous, l'annonce ne sera pas répétée. On s'est levé tôt, il fait très chaud, on est fourbu, on a peur de se tromper de quai ou de sens. La foule s'est encombrée de toutes sortes de valises en cartons fermées avec des ficelles, des ballots portés sur des têtes, des malles des Indes, des animaux en cage, des sacs en plastique bourrés à craquer et qui d'ailleurs craquent au milieu des gens qui continuent d'avancer, de vendeurs ambulants de tout, surtout de café ou de thé (au lait toujours) mais aussi de l'équivalent indien du sandwich au concombre : un grosse délicieuse boule de riz collant au poisson emballée dans une feuille de papier journal pour la première couche et dans une feuille de bananier pour la deuxième qui une fois dépliée sur la banquette vous sert de nappe. Vous mangez avec vos doigts, comme il se doit. Les gares sont un pays ou l'on n'arrête pas de manger et de boire. Le train est déjà bondé quand il arrive. Des kilomètres de wagons, vous semble-t-il, tellement il est long. Vous demandez avec angoisse votre direction, les réponses sont positives en majorité, vous décidez que ce train sera le bon mais rien ne le prouve encore vraiment. Seulement, vous avez déjà changé deux fois de quai, en empruntant les marches de passerelle métallique en traînant tous vos bagages, vous en avez assez, vous décidez de ne plus bouger et de vous en remettre au Dieux. Des grappes humaines dépassent des portes et fenêtres. Les vendeurs de café ("gopi ! gopi ! gopi !") et de thé deviennent hystériques, des bagages se mettent à voler dans les deux sens, entre le quai et le train. Vous êtes happés à l'intérieur par succion si vous montez, et éructés au dehors si vous sortez. Depuis vos voyages précédents vous avez renoncé à chercher une place. Il va falloir voyager debout en surveillant les bagages. Mais il sera possible de s'asseoir, en se relayant deux par deux les jambes pendantes dans le vide par les portes toujours ouvertes. Pas de danger de tomber : le train se traîne autour de trente ou quarante à l'heure. Des familles entières venant de très loin (les voyages durent souvent plus de deux jours) occupent les banquettes, les couchettes et les porte-bagages. Elles ont dormi et mangé là avec un sens de l'organisation et de l'économie d'espace pour ne pas dire de l'entrassement qui vous laisse pantois. Tout le monde se change et se fait beau avant de descendre. Si c'est le soir et si par malheur vous avez hérité d'une place près des chiottes, ce n'est pas tellement l'odeur fétide qu'elles dégagent et à laquelle vous finissez par vous habituer qui vous incommode mais le ballet incessant des ablutions du soir de messieurs en pyjamas rayés et serviette autour du cou qui vienne se gargariser l'arrière gorge dans le lavabo avec des bruits qui donnent eux, pour de bon envie de vomir, à force. C?est un poncif de dire qu'une foule est le contraire de la solidarité. C?est évidemment une collection infinie de petits égoismes qui finissent par en faire un énorme monstre anonyme. Il faudrait se battre pour préserver la dizaine de centimètres carrés nécessaires à son espace vital. On le fait d'ailleurs, le plus poliment et le plus hypocritement possible : un coup de coude par ci, un écrasement d?orteils par là, une résistance acharnée au poids du corps qui pèse et veut vous éjecter sans animosité. Je me souviens à ce propos, d'un homme très gros, et là ce n'est plus un souvenir de train mais de car, ce qui n'est au fond pas très différent, qui avait passé tout le voyage a me dormir dessus, avec de gros ronflements, sans vergogne. Je le réveillais en jouant des coudes et me tortillant, il me regardait de ses yeux ronds, se rendormait et m'écrasait aussitô sans exprimer ni la mondre culpablité ni la moindre excuse. Il aurait très bien pu choisir une autre position. Mais celle-ci lui convenait mieux, c'était comme ça, il n'avait d'ailleurs rien contre le fait que je le soulève de temps en temps pour respirer moi même, puisque je ne pouvait faire autrement pour vivre, il l'admettait volontiers et ses réveils étaient d'ailleurs plutôt courtois. A la fin, épuisé,et ne pouvant plus le porter toutes les deux minutes à bout de bras un sizaine de secondes Je fus pourtant obligé de changer cette place assise conquise pourtant avec ruse au départ contre une place debout accroché à la sangle pendant du plafond prévue à cet effet. Mais voyager en train, pour peu que vous puissiez vous approcher d'une fenêtre, vous fait voir beaucoup de pays. Je restais fasciné des heures à voir défiler la jungle ou les rizières, je cherchais les maisons cachées dans l'ombre, les puits, l'unique vache attachée à un piquet, les marmites posées sur des tas de cendre, le linge qui séchait, et toujours les bidonvilles immondes qui collaient presque aux rails juste avant d'arriver dans les gares ou en les quittant. Et finalement, puisque les braves gens sont, avec le bon sens, la chose du monde la mieux partagée, il arrivait que vous trouviez aussi, parmi toute cette multitude anonyme, dans un wagon de troisième classe du train Trivandrum - Kozhikode, l'échantillon d'humanité que vous étiez statistiquement en droit d'attendre : un homme de la cinquantaine, pas mieux mis que les autres, qui cède sa place à la dame européenne debout depuis trois heures, avec un grand sourire et sans un mot, un couple de la quarantaine, middle class, monsieur à belle moustache peignée, dame enrobée et vêtue d'un simple mais élégant sari, qui engage, dans un anglais approximatif une conversation forcement superficielle mais qui transforme tout à coup, le wagon à bestiaux en un lieu presque humain, deux jeunes garçons, habillés ? l'occidentale, (C'est très rare)se tenant par le cou (c'est très fréquent, qui vous interrogent sur votre pays avec de grands sourires, vous demandent ? what is your name ? ? et vous disent le leur.