26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle
Odile venait d'avoir quarante ans quand il l'avait rencontré pour la première fois. Depuis son adolescence, elle avait construit avec l'énergie de son désespoir un monde qui n'appartenait qu'à elle, horrible et fantastique. Elle s'y tenait obstinément, seule. Il avait toujours pensé qu'Odile était une grande résistante. Elle campait à tout prix sur l'autre rive, s'acharnait sur sa propre théorie du monde, refusant le nôtre, transformant toutes nos évidences en problème. Il pensait que c'était à cause de cela qu'ils l'avaient tant aimée, ou tant respectée, c'etait la même chose. Elle tricotait ses cigarettes et ne pouvait les allumer qu'avec des briquets invisibles. Elle n'acceptait les bébés qu'en injection. Et, comme chaque jour suffisait sa peine, elle était tantôt une astronaute de la vingt-cinquième génération de décapitation, tantôt la dernière réincarnation de Marilyn Monroe, obèse, obscène et déguisée en brune ou bien Amélie Van Houten (des chocolats). Assez souvent elle était un psychiatre américain en visite d'inspection ou un chirurgien des banlieues blêmes, et ainsi de suite. elle rotait des serpents sans s'en étonner, se cherchait des limaces dans les cheveux et demandait que vous lui rendiez son bras qui avait été subrepticement remplacé par celui d'une autre pendant la nuit. Ils avaient, il faut bien le dire, raté leur première rencontre avec Odile. Mais l'histoire avait commencé avec le père. Ouvrier à la papeterie Darblay, il s'appelait Charlot et tout le monde le connaissait ou presque dans la ville. C'était le brave Charlot, un brave homme, vraiment. Il avait rencontré Maria, la mère d'Odile, pendant la guerre, en Allemagne. Elle était Italienne et ne parlait pas un mot d'Allemand et encore moins de Français. Plus tard elle en parlera à peine trois ou quatre de plus. En bonne italienne, Maria ne sortait pratiquement jamais de la maison. Il l'avait ramenée directement à la Nacelle, on ne savait comment. Il y avait eu un premier enfant, un garçon ou une fille, on ne sait pas, il était mort avant sa première année, et presque aussitôt après il y avait eu Odile. C'était la vie, c'était comme ça qu'elle allait, disait Maria. Vers seize ans, Odile était une belle enfant blonde bien sage. Elle était ce qu'on appelle une belle jeune fille à marier. On préparait son trousseau, on achetait des meubles. Tout de suite après l'école, elle était entrée comme secrétaire au syndicat. Quand elle s'est mise à prédire le retour des jumelles tuées pendant la guerre, quand elle a pris sur elle de clamer l'existence de cet enfant mort, dont on n'avait jamais parlé à la maison et dont elle s'était brusquement mise à craindre la résurrection brutale, quand elle avait crié partout, le rêve de Charlot - la jeune fille à marier - s'était écroulé d'un coup. Ce n'était plus son Odile. Haltman se souvenait que, lors d'un moment d'apaisement, ils avaient, dans les restes du salon dévasté, feulleuité avec elle et Jacquot un album de photos de famille, de ceux qu'on faisait chez le photographe dans les années soixante. Ils avaient vu l'image de trois quart face d'une belle jeune fille, souriante et sage, probalement promise au fils méritant d'un vieux camarade de la papeterie ou peut-être même au Prince Charmant en personne. Soudain Odile était devenu laide, elle avait considérablement grossi, s'était mise à fumer comme un sapeur et en public, une vraie fille de mauvaise vie. La douce voix de secrétaire attentive s'était muée en tonitruance de poissonnière. Il avait fallu, du jour au lendemain, cacher Odile, devenue indigne sans qu'on n'y comprenne rien, la soustraire au regard des amis, des connaissance, de tous les gens de la ville, des de-plus-en-plus-improbalbles fiancés et de tous les certains ex-futurs maris. On la cacherait tant qu'elle continuerait à crier et à dire des inepties. Elle n'allait tout de même pas rester comme ça, cela allait changer, avec le temps, on pourrait à nouveau la marier. On tiendrait bon et on ferait tout pour qu'elle redevienne comme avant. Charlot a commencé à mener une double vie : pour rester le brave Charlot, bon ouvrier et bon compagnon le jour, bon mari et bon père le soir, il lui a fallu, la nuit, devenir le geôlier de sa fille. Quand les murs de la maison, Maria la mère et les visites des docteurs n'ont plus suffit, quand le monstre qui poussait en sa fille eut pris le dessus, il lui fallut se résoudre à faire enfermer Odile. Le couple, lui, s'était refermé sur son malheur, surtout Charlot. Maria, subrepticement, discrète et soumise, préparait le fatalisme qu'ils lui connaîtraient plus tard. Les séjours en clinique étaient organisés par surprise, avec la complicité du médecin, et Odile disparaissait de longs mois. Elle fugait parfois, partait tout droit ou revenait à la Nacelle, ne reconnaissant plus rien, hurlant que des chirurgiens astronautes avaient illégalement pratiqué des greffes d'appartement. Il fallait alors la mettre à l'hôpital psychiatrique, d'où elle sortait plus ou moins rapidement, chaque fois un peu plus folle, sans jamais la moindre rémission, toujours aussi farouche et habitée. Cela dura pendant des années. Ni Odile ni Charlot ne renoncèrent jamais. Epuisé, finalement vaincu dans sa lutte contre la furie de sa fille, Charlot mourut un jour sans prévenir, loin de la Nacelle, sur le chemin d'incertaines vacances, alors qu'il avait confié Odile à Maria. Einstein dit un peu quelque chose comme cela : les évènements n'arrivent jamais, ils sont là de toute éternité, immobiles et immuables. C'est simplement nous, qui par notre mouvement, allons à leur rencontre. La mort de Charlot existait certes de toute éternité, mais Odile et Maria n'avaient jamais fait le chemin vers elle, exclues du voyage par Charlot lui-même, figées par leur mission essentielle, garder les meubles et attendre le fiancé. Charlot n'était donc pas mort, il était seulement parti sans dire où il était allé. Il n'y avait qu'à attendre son éternel retour. Les amis, la famille, ramenèrent du lieu du décès des objets intimes, des preuves évidentes et finalement la dépouille elle-même. De la même manière qu'il n'y avait pas eu d'enfant mort, Maria sut convaincre Odile qu'on leur mentait et, pour se conforter dans leur certitude, la mère et la fille refusèrent d'aller à l'enterrement, au faux enterrement. D'ailleurs, depuis qu'on attendait le retour de Charlot, tout était devenu faux : faux amis, faux parents, faux docteurs, faux voisins, faux mouvements, faux cols, fausses pistes... Une seule consigne : réaliser coûte que coûte les objectifs du chef de famille momentanément absent, c'est à dire pourvoir au mobiler et aux maris. Tout le reste était imposture.
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
31 janvier 2004
29 janvier 2004
26 (titre provisoire), II : Le Chapeau
Haltman sortit de la maison. Sur le perron, il croisa Lapoule, qui y entrait, la tête couverte d'un splendide Indiana Jones. Ils avaient, par hasard, le même prénom : Alain. Haltman aurait pu être son père. Mais il etait jeune, encore. Lapoule souleva son chapeau, comme pour saluer, et le tendit à Haltman : "Bonjour, Alain, ceci est pour vous, puisque vous travaillez du chapeau". Pris de court, Haltman allait prendre le chapeau de la main de Lapoule quand il se ravisa : "Erreur, Alain, je travaille avec ceux dont on dit qu'ils travaillent du chapeau..." - "C'est bien ce que je dis, Alain, répondit Alain, puisqu' on dit que les patients déteignent sur leurs médecins !". Et il se recoiffa du chapeau avant même qu'Haltman eut ébauché le geste de lui rendre.
Haltman sortit de la maison. Sur le perron, il croisa Lapoule, qui y entrait, la tête couverte d'un splendide Indiana Jones. Ils avaient, par hasard, le même prénom : Alain. Haltman aurait pu être son père. Mais il etait jeune, encore. Lapoule souleva son chapeau, comme pour saluer, et le tendit à Haltman : "Bonjour, Alain, ceci est pour vous, puisque vous travaillez du chapeau". Pris de court, Haltman allait prendre le chapeau de la main de Lapoule quand il se ravisa : "Erreur, Alain, je travaille avec ceux dont on dit qu'ils travaillent du chapeau..." - "C'est bien ce que je dis, Alain, répondit Alain, puisqu' on dit que les patients déteignent sur leurs médecins !". Et il se recoiffa du chapeau avant même qu'Haltman eut ébauché le geste de lui rendre.
27 janvier 2004
23 janvier 2004
26 (titre provisoire), I : Le bureau de Germaine
Il est impossible de commencer autrement. Cela avait aussi commencé comme cela, par le bureau de Germaine. Il se souvenait que le bureau de Germaine était arrivé et qu'on avait enfin pu dire que c'était l’origine, le premier jour, le commencement de l'histoire. On venait donc de livrer le bureau de Germaine qui était un vrai bureau à volets des années trente. Pas une imitation, comme on en voit de nos jours. C’était un vrai beau bureau ventru avec plein de tiroirs et de cachettes secrètes dans les moulures. Il était aussi ventru que Germaine elle même, qui l’avait trouvé dix ans auparavant dans les greniers de l’ancien hôpital et qui avait eu envie de changer pour un bureau moderne, tout plat et tout lisse. C’est comme ça qu’ils avaient récupéré le bureau, qui n'allait tout de même pas retourner dans le grenier de l'ancien hôpital. Ils avaient vite décidé que c'était là que l'on cacherait le double des clés de la maison, dans un tiroir secret. Il y avait un beau sous-main de moleskine et de buvard vert. Ils posèrent à côté un minitel flambant neuf et le téléphone. Il y avait un fauteuil tournant de bois clair aux dimensions de Germaine, avec de larges empreintes pour les fesses. On s'y sentait à l'aise, au large. Germaine, la surveillante du service, était une fonctionnaire énorme, placide et matoise, au demeurant assez bienveillante. On avait raconté que par les jours de grande chaleur, Germaine prenait des bains de pied, la bassine coincée sous ce bureau tout en écoutant avec patience , sans lacher son tricot, une pauvre dame lui raconter pour la centième fois son enfance malheureuse. Cela leur plaîsait d'avoir avec eux le bureau de Germaine. C'était comme un rêve de victoire sur les bureaucrates. C'était un signe malicieux et tutellaire. Ils commandèrent un cahier. Germaine elle même leur fit fournir un grand registre noir du genre administratif aux pages à petits carreaux numérotées. Il y avait un océan de pages. Cela deviendrait le journal de bord. Parce qu'il fallait pouvoir raconter l'histoire. Peu après le commencement, on trouva un nom pour le registre : le Déchronographe. Cela contrastait suffisamment avec son aspect sévère. Plu tard, mais pas si longtemps après, quand l'océan de pages du registre fut plein et que la toile noire de la couverture se fut effilochée, on commanda un autre registre identique. On colla un étiquette sur la couverture : Tome I. Sur la première page du Tome I du Déchronographe ils avaient inscrit que le bureau de Germaine était arrivé. Tout avait été prêt. Ils inscrivirent : "tout est prêt". Tout est prêt. C’est là que l’histoire commence. C'est une histoire pleine de bruit et de fureur.
Il est impossible de commencer autrement. Cela avait aussi commencé comme cela, par le bureau de Germaine. Il se souvenait que le bureau de Germaine était arrivé et qu'on avait enfin pu dire que c'était l’origine, le premier jour, le commencement de l'histoire. On venait donc de livrer le bureau de Germaine qui était un vrai bureau à volets des années trente. Pas une imitation, comme on en voit de nos jours. C’était un vrai beau bureau ventru avec plein de tiroirs et de cachettes secrètes dans les moulures. Il était aussi ventru que Germaine elle même, qui l’avait trouvé dix ans auparavant dans les greniers de l’ancien hôpital et qui avait eu envie de changer pour un bureau moderne, tout plat et tout lisse. C’est comme ça qu’ils avaient récupéré le bureau, qui n'allait tout de même pas retourner dans le grenier de l'ancien hôpital. Ils avaient vite décidé que c'était là que l'on cacherait le double des clés de la maison, dans un tiroir secret. Il y avait un beau sous-main de moleskine et de buvard vert. Ils posèrent à côté un minitel flambant neuf et le téléphone. Il y avait un fauteuil tournant de bois clair aux dimensions de Germaine, avec de larges empreintes pour les fesses. On s'y sentait à l'aise, au large. Germaine, la surveillante du service, était une fonctionnaire énorme, placide et matoise, au demeurant assez bienveillante. On avait raconté que par les jours de grande chaleur, Germaine prenait des bains de pied, la bassine coincée sous ce bureau tout en écoutant avec patience , sans lacher son tricot, une pauvre dame lui raconter pour la centième fois son enfance malheureuse. Cela leur plaîsait d'avoir avec eux le bureau de Germaine. C'était comme un rêve de victoire sur les bureaucrates. C'était un signe malicieux et tutellaire. Ils commandèrent un cahier. Germaine elle même leur fit fournir un grand registre noir du genre administratif aux pages à petits carreaux numérotées. Il y avait un océan de pages. Cela deviendrait le journal de bord. Parce qu'il fallait pouvoir raconter l'histoire. Peu après le commencement, on trouva un nom pour le registre : le Déchronographe. Cela contrastait suffisamment avec son aspect sévère. Plu tard, mais pas si longtemps après, quand l'océan de pages du registre fut plein et que la toile noire de la couverture se fut effilochée, on commanda un autre registre identique. On colla un étiquette sur la couverture : Tome I. Sur la première page du Tome I du Déchronographe ils avaient inscrit que le bureau de Germaine était arrivé. Tout avait été prêt. Ils inscrivirent : "tout est prêt". Tout est prêt. C’est là que l’histoire commence. C'est une histoire pleine de bruit et de fureur.
20 janvier 2004
David Madore ! Décidément, il m'assoit (ou m'assied, les deux se disent, après consultation de Grévisse, cependant "assied" s'utiliserait plus souvent en langue écrite, heureusement ce n'est pas une langue écrite que j'écris là !) il m'assoit donc, ce petit jeune !
18 janvier 2004
Ouf ! Il était temps. O heures 31. J'ai failli ne pas recevoir à temps les "notules dominicales de culture domestique". Il aurait alors fallu les appeler les "notules ... Quel est l'adjectif qui correspond à lundi ? Selenite ? ...de culture domestique" !
Merveilles 9
Parfois, se souvenir est harrassant. je veux dire déprimant, triste, morbide. Toute proportion gardée, mais je n'en rajouterai pas dans la modestie, je ne comprends pas, par exemple, ce qui excitait tant Saint Simon ou Casanova quand ils rédigeaient leurs mémoires. On nous a rebattu les oreilles qu'ils jouissaient de leur passé par procuration, qu'ils se sauvaient ou plutôt se transportaient dans leur jeunesse par la "magie" de l'évocation et de l'écriture réunies. Bon, je veux bien. Je ne me livre pas ici à une telle entreprise. Rien à voir avec Perec, non plus. Quoique. Peut être pleurait-il comme une madeleine (ah ah) en se souvenant de Dubo -Dubon - Dubonnet ou de l'Ange Blanc, mais je ne crois pas, il était en méditation, à deux centimètres du sol comme un moine zen, je l'ai lu dans "Entretiens et Conférences II". J'ai dressé la liste de ces "Merveilles" il y a environ deux ans : je les énumère une par une comme je me l'étais promis. Ce que je fais là est de l'ordre du serment, mais pas de la fidélité au passé. Moi, ça me rend triste de me souvenir et, plus je me souviens, plus je suis triste. C'est une contrainte, et pas seulement au sens littéraire, loin de là, si vous voulez savoir (qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit : il ne s'agit pas non plus d'une contrainte au sens psychiatrrique : on ne peut pas être aussi mauvaise langue de soi-même) Comprenne qui pourra. Richard II, Shakespeare, revenons donc à nos moutons. A peu près au même moment où Chéreau montait Richard II à l'Odéon (voir épisode précédent) Arianne, notre mère à tous je veux dire Mnouchkine (je ne l'ai jamais personnellement connue mais j'en ai beaucoup entendu parler) investissait une sorte de terrain vague parsemé de vieux batiment promis à la démolition : la Cartoucherie. Le théatre du Soleil y donna les représentations de "1789", sans chauffage, je me souviens, j'y étais, sans chauffage, en plein mois de février (je me souviens très bien (re ah ah )), qui venait d'avoir un succès faramineux au Piccolo Theatro de Milan, chez Sthreler et même dans toute l'Italie, je crois. Mais de çà j'en reparlerai dans une autre "Merveille", la numero 10, si je me souviens bien, la prochaine, justement. 10 ans plus tard, la géniale Arianne y revisitera Shakespeare tout en nous donnant un cours magistral de théatre comparé. Ce Richard là était une sorte de rêve, un enfant des noces barbares du kabuki japonais et du théatre élisabethain, une splendeur. Ce que je crois, de fait, était que Mnouchkine voulait retrouver l'athmosphère du théâtre élisabethain sans faire un ènième Shakespeare en costume de plus. Reconstituer le théatre de Globe même minutieusement eut été une erreur rien que barbante : le détour par l'orient créait ce flou, temporel plus que spatial, qu'elle recherchait. En même temps c'était une magnifique introduction au théâtre d'Orient, dont on ne sait presque rien. Je ne sais d'ailleurs pas quel est le statut réeel du Nô ou du Kabuki ou du Bunraku au japon, ni de l'Opéra de Pékin à Pékin (je sais en revanche la relique qu'est devenue le Kathakali à Cherruthurruthi, le long du fleuve Barathapujia), je ne sais pas si ce sont encore des arts vivants, je ne le crois d'ailleurs pas, on les conserve, en boîte, dans des temples pareils à la Comédie Française, je ne reviendrai pas sur la mort du théâtre, mais dieu que leur mariage avec notre théatre à l'italienne était beau, en ce temps là. Je me souviens du musicien (Jean Jacques Lemaître ?) jouant de tous les instruments, des pas des acteurs qui ne dansaient pas mais ne marchaient pas non plus, je n'ai jamais revu cela, le me souviens des ors et des rouges des tentures de soie au fond du théâtre qui s'écroulaient en guise de changement de décor. Je me souviens que Georges Bigot, dans le rôle titre était sublime. Il avait une diction totalement originale, une sorte de voix de fausset, un non-jeu qui le portait probablement à la hauteur d'un Bezace ou d'un Clevenot. Mais qui connaît Bezace, ou Clevenot (allez, pour vous, ignares, je noue ce lien) en ces temps de Tom Cruise ou autres Russel Crowe ?
Parfois, se souvenir est harrassant. je veux dire déprimant, triste, morbide. Toute proportion gardée, mais je n'en rajouterai pas dans la modestie, je ne comprends pas, par exemple, ce qui excitait tant Saint Simon ou Casanova quand ils rédigeaient leurs mémoires. On nous a rebattu les oreilles qu'ils jouissaient de leur passé par procuration, qu'ils se sauvaient ou plutôt se transportaient dans leur jeunesse par la "magie" de l'évocation et de l'écriture réunies. Bon, je veux bien. Je ne me livre pas ici à une telle entreprise. Rien à voir avec Perec, non plus. Quoique. Peut être pleurait-il comme une madeleine (ah ah) en se souvenant de Dubo -Dubon - Dubonnet ou de l'Ange Blanc, mais je ne crois pas, il était en méditation, à deux centimètres du sol comme un moine zen, je l'ai lu dans "Entretiens et Conférences II". J'ai dressé la liste de ces "Merveilles" il y a environ deux ans : je les énumère une par une comme je me l'étais promis. Ce que je fais là est de l'ordre du serment, mais pas de la fidélité au passé. Moi, ça me rend triste de me souvenir et, plus je me souviens, plus je suis triste. C'est une contrainte, et pas seulement au sens littéraire, loin de là, si vous voulez savoir (qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit : il ne s'agit pas non plus d'une contrainte au sens psychiatrrique : on ne peut pas être aussi mauvaise langue de soi-même) Comprenne qui pourra. Richard II, Shakespeare, revenons donc à nos moutons. A peu près au même moment où Chéreau montait Richard II à l'Odéon (voir épisode précédent) Arianne, notre mère à tous je veux dire Mnouchkine (je ne l'ai jamais personnellement connue mais j'en ai beaucoup entendu parler) investissait une sorte de terrain vague parsemé de vieux batiment promis à la démolition : la Cartoucherie. Le théatre du Soleil y donna les représentations de "1789", sans chauffage, je me souviens, j'y étais, sans chauffage, en plein mois de février (je me souviens très bien (re ah ah )), qui venait d'avoir un succès faramineux au Piccolo Theatro de Milan, chez Sthreler et même dans toute l'Italie, je crois. Mais de çà j'en reparlerai dans une autre "Merveille", la numero 10, si je me souviens bien, la prochaine, justement. 10 ans plus tard, la géniale Arianne y revisitera Shakespeare tout en nous donnant un cours magistral de théatre comparé. Ce Richard là était une sorte de rêve, un enfant des noces barbares du kabuki japonais et du théatre élisabethain, une splendeur. Ce que je crois, de fait, était que Mnouchkine voulait retrouver l'athmosphère du théâtre élisabethain sans faire un ènième Shakespeare en costume de plus. Reconstituer le théatre de Globe même minutieusement eut été une erreur rien que barbante : le détour par l'orient créait ce flou, temporel plus que spatial, qu'elle recherchait. En même temps c'était une magnifique introduction au théâtre d'Orient, dont on ne sait presque rien. Je ne sais d'ailleurs pas quel est le statut réeel du Nô ou du Kabuki ou du Bunraku au japon, ni de l'Opéra de Pékin à Pékin (je sais en revanche la relique qu'est devenue le Kathakali à Cherruthurruthi, le long du fleuve Barathapujia), je ne sais pas si ce sont encore des arts vivants, je ne le crois d'ailleurs pas, on les conserve, en boîte, dans des temples pareils à la Comédie Française, je ne reviendrai pas sur la mort du théâtre, mais dieu que leur mariage avec notre théatre à l'italienne était beau, en ce temps là. Je me souviens du musicien (Jean Jacques Lemaître ?) jouant de tous les instruments, des pas des acteurs qui ne dansaient pas mais ne marchaient pas non plus, je n'ai jamais revu cela, le me souviens des ors et des rouges des tentures de soie au fond du théâtre qui s'écroulaient en guise de changement de décor. Je me souviens que Georges Bigot, dans le rôle titre était sublime. Il avait une diction totalement originale, une sorte de voix de fausset, un non-jeu qui le portait probablement à la hauteur d'un Bezace ou d'un Clevenot. Mais qui connaît Bezace, ou Clevenot (allez, pour vous, ignares, je noue ce lien) en ces temps de Tom Cruise ou autres Russel Crowe ?
15 janvier 2004
13 janvier 2004
Je viens d'évoquer le Te Deum de Charpentier qui est indissolublement lié à mon enfance et au football (lire l'entrée ci-dessous (je précise pour la nième fois bien sûr que sur Ciscoblog comme sur tous les blogs les entrés s'inscrive dans l'ordre chrologique inverse)) et voilà qur je tombe par hasard sur ce site célébrant le tricentenaire de la mort du génial Marc Antoine. Les voies de l'Inconscient sont impénétrables, n'est-il pas ? Bref, cliquez ici et vous tomberez sur ce qui se fait probablement de mieux en ce moment en matière de site, c'est un vrai régal (via Le Monde)
Je pense à
Didi. Il est mort il y a deux ans, me dit Google. Il est mort assez jeune, confirmation de plus que le sport ne conserve pas, à soixante douze ans. Mais je pensais qu'il était plus jeune, en calculant approximativement, je lui donnais plutôt autour de la soixantaine. Et Vava, quel âge a-t-il alors ? Est-il vivant ou mort ? Garincha, lui est mort, je le sais, il y a longtemps, jeune et rongé par l'alcool et la drogue, Garincha, le petit oiseau. Quant à Pelé, il a exactement dix ans de plus que moi. Didi, l'inventeur génial du tir en « feuille morte », était donc déjà un vieux joueur, autour de la trentaine, quand je regardais la coupe du monde de 1958, à neuf ans, assis sur mon ballon de foot devant le poste de télé à la maison. Car en 1958, nous avions la télé, ce qui était encore assez rare. Je me souviens aussi d’avoir regardé un bout de match dans la rue du Val de Grâce, où il y avait un marchand d’électroménager qui a disparu depuis longtemps. Dans mon souvenir il s’agit du match historique Brésil-France, en demi-finale, mais je n’en suis pas du tout sûr de ne pas avoir enjolivé. Je me souviens aussi, et là j'en suis sûr, toujours devant la télé, de l'unique but international marqué par Roger Marche, l'arrière moustachu d'une équipe de France du début des années soixante encore assez vaillante. C'était lors d'un mémorable France Espagne gagné par la France, au Parc des Princes, je crois par 4 buts à 1. Un peu plus tôt en 1960, exactement, je me souviens de la finale de la coupe d'Europe des Clubs champions entre le stade de Reims et le Réal Madrid : Kopa avait déjà changé de camp et Puskas, Di Stephano, et Jento brillaient au Réal. Je revois encore les déboulés innarêtables de Jento, ailier de feu. A cette époque on pratiquait encore le W M avec deux arrières, droit et gauche, trois demis, le droit le gauche et le centre et cinq attaquants, deux ailiers un avant centre et deux intérieurs ou "inters". Piantoni, par exemple était un inter, Fontaine, un avant centre. C'était bien avant le 4-2-4 qui pourtant n'existe plus depuis longtemps. Il n'y avait pas encore de "latéraux", de "milieux", de "charnière centrale" de "numéro 10" ou de "libero". Le Catenaccio n'était encore qu'en train de devenir une spécialité italienne. La révolution de l'Ajax d'Amsterdam de 1968 avec Cruyf et ses autres stars aux cheveux longs qui faisaient pâmer les filles, tout le monde défend, tout le monde attaque, n'était pas encore née. Un peu plus tôt, je me souviens évidemment de l'historique victoire de l'Angleterre sur l'Allemagne, à Wembley, en 1966, date de mon bac, au cours d'un voyage en URSS avec les jeunesses communistes dont je parlerai un autre jour, par 4 buts à 3 après prolongations, toujours en noir et blanc et avec tous les jeunes russes pour les anglais. Ma première coupe du monde en couleur fut donc celle de 1970, et celle du triomphe du Brésil et du roi Pelé. Après il y eut l'épopée des verts, sur presque dix ans, la finale de 76 perdue contre le Bayern de Munich du Kaiser Franz Beckenbauer avec le tir de Santini (l'actuel selectionneur de l'équipe de France) sur la barre qui aurait pu changer la face du monde. Et puis on passe, disons, à notre époque, beaucoup de soixante-huitards de mon âge ont les mêmes souvenirs, avec la demi finale de la coupe du monde 1982, où tous les joueurs sont déjà plus jeunes que moi, ça vous fout un coup, la joie de Giresse, le culot de Marius Trésor, la scélératesse de Schuemacher, la noblesse de Platini, le coma de Battiston, la rage de Tigana et la grandeur de Rumenigge. Je passe sur la victoire, chanceuse, il faut bien le dire, de la France en 86 sur le brésil de Zicco en quart de finale. Pour ce qui est de la finale 98, et un et deux et trois zéro, nous l'avons vue avec Christine et Nathan, mon fils (Jérémie, l'aîné travaillait déjà aux Grilles) tassés dans le café Gendra, à Queige, Savoie, France. J'en ai pleuré, de vraies larmes, en pensant à mon enfance, au Te Deum de Charpentier qui annonçait l'Eurovision à la télé et la majestueuse ouverture de l'étrange lucarne sur les rêves de gosse et aux "choux! - fleurs!"(avec les pieds dessus ou pieds dessous, éternelle controverse) des choix des équipes dans les cours de récré ou j'étais toujours choisi dans les derniers sauf quand c'était moi qui faisait le "choux fleur". Te souviens-tu, Nathan, my gentle younger one, toi qui ne sait pas ce qu'est le Te Deum de Charpentier et l'Eurovision, de la distribution gratuite de glaces par la patronne après la victoire, tant il faisait chaud dans ce troquet enfumé par cette belle soirée de Juillet ?
Didi. Il est mort il y a deux ans, me dit Google. Il est mort assez jeune, confirmation de plus que le sport ne conserve pas, à soixante douze ans. Mais je pensais qu'il était plus jeune, en calculant approximativement, je lui donnais plutôt autour de la soixantaine. Et Vava, quel âge a-t-il alors ? Est-il vivant ou mort ? Garincha, lui est mort, je le sais, il y a longtemps, jeune et rongé par l'alcool et la drogue, Garincha, le petit oiseau. Quant à Pelé, il a exactement dix ans de plus que moi. Didi, l'inventeur génial du tir en « feuille morte », était donc déjà un vieux joueur, autour de la trentaine, quand je regardais la coupe du monde de 1958, à neuf ans, assis sur mon ballon de foot devant le poste de télé à la maison. Car en 1958, nous avions la télé, ce qui était encore assez rare. Je me souviens aussi d’avoir regardé un bout de match dans la rue du Val de Grâce, où il y avait un marchand d’électroménager qui a disparu depuis longtemps. Dans mon souvenir il s’agit du match historique Brésil-France, en demi-finale, mais je n’en suis pas du tout sûr de ne pas avoir enjolivé. Je me souviens aussi, et là j'en suis sûr, toujours devant la télé, de l'unique but international marqué par Roger Marche, l'arrière moustachu d'une équipe de France du début des années soixante encore assez vaillante. C'était lors d'un mémorable France Espagne gagné par la France, au Parc des Princes, je crois par 4 buts à 1. Un peu plus tôt en 1960, exactement, je me souviens de la finale de la coupe d'Europe des Clubs champions entre le stade de Reims et le Réal Madrid : Kopa avait déjà changé de camp et Puskas, Di Stephano, et Jento brillaient au Réal. Je revois encore les déboulés innarêtables de Jento, ailier de feu. A cette époque on pratiquait encore le W M avec deux arrières, droit et gauche, trois demis, le droit le gauche et le centre et cinq attaquants, deux ailiers un avant centre et deux intérieurs ou "inters". Piantoni, par exemple était un inter, Fontaine, un avant centre. C'était bien avant le 4-2-4 qui pourtant n'existe plus depuis longtemps. Il n'y avait pas encore de "latéraux", de "milieux", de "charnière centrale" de "numéro 10" ou de "libero". Le Catenaccio n'était encore qu'en train de devenir une spécialité italienne. La révolution de l'Ajax d'Amsterdam de 1968 avec Cruyf et ses autres stars aux cheveux longs qui faisaient pâmer les filles, tout le monde défend, tout le monde attaque, n'était pas encore née. Un peu plus tôt, je me souviens évidemment de l'historique victoire de l'Angleterre sur l'Allemagne, à Wembley, en 1966, date de mon bac, au cours d'un voyage en URSS avec les jeunesses communistes dont je parlerai un autre jour, par 4 buts à 3 après prolongations, toujours en noir et blanc et avec tous les jeunes russes pour les anglais. Ma première coupe du monde en couleur fut donc celle de 1970, et celle du triomphe du Brésil et du roi Pelé. Après il y eut l'épopée des verts, sur presque dix ans, la finale de 76 perdue contre le Bayern de Munich du Kaiser Franz Beckenbauer avec le tir de Santini (l'actuel selectionneur de l'équipe de France) sur la barre qui aurait pu changer la face du monde. Et puis on passe, disons, à notre époque, beaucoup de soixante-huitards de mon âge ont les mêmes souvenirs, avec la demi finale de la coupe du monde 1982, où tous les joueurs sont déjà plus jeunes que moi, ça vous fout un coup, la joie de Giresse, le culot de Marius Trésor, la scélératesse de Schuemacher, la noblesse de Platini, le coma de Battiston, la rage de Tigana et la grandeur de Rumenigge. Je passe sur la victoire, chanceuse, il faut bien le dire, de la France en 86 sur le brésil de Zicco en quart de finale. Pour ce qui est de la finale 98, et un et deux et trois zéro, nous l'avons vue avec Christine et Nathan, mon fils (Jérémie, l'aîné travaillait déjà aux Grilles) tassés dans le café Gendra, à Queige, Savoie, France. J'en ai pleuré, de vraies larmes, en pensant à mon enfance, au Te Deum de Charpentier qui annonçait l'Eurovision à la télé et la majestueuse ouverture de l'étrange lucarne sur les rêves de gosse et aux "choux! - fleurs!"(avec les pieds dessus ou pieds dessous, éternelle controverse) des choix des équipes dans les cours de récré ou j'étais toujours choisi dans les derniers sauf quand c'était moi qui faisait le "choux fleur". Te souviens-tu, Nathan, my gentle younger one, toi qui ne sait pas ce qu'est le Te Deum de Charpentier et l'Eurovision, de la distribution gratuite de glaces par la patronne après la victoire, tant il faisait chaud dans ce troquet enfumé par cette belle soirée de Juillet ?
12 janvier 2004
11 janvier 2004

Ceci n'est pas un dessin d'Escher mais celui d'un graphiste hongrois, grand admirateur d'Escher, Istvan Orosz, dont je suis allé visiter le site depuis Cipengo où je viens de passer une partie de la nuit (via Geisha Asobi). Plein les mirettes ! Bonsoir.
La surprise fut totale. La catastrophe immense. Cela se produisit tout d'un coup, en une seule fois. Sans prévenir. En une seule nuit, les mots désertèrent tous les livres et toutes les inscriptions. Dans les bibliothèques, dans les librairies, chez les bouquinistes, chez nombre d'intellectuels, L'abattement succéda à l'incrédulité. Les mots avaient bel et bien disparu. Les livres, ces objets si familiers, jusque-là bien rangés, serrés l'un contre l'autre, bien à l’abri sur les rayons, ces objets inoffensifs pour tout dire étaient devenus l'image même de l'horreur. Réduits à l'état de parallélépipèdes rectangles, comme les cadavres se réduisent rapidement à leur carcasse, ils gisaient à terre, désarticulés, ouverts et obscènes, désormais inutiles, dans toutes sortes d'endroits où jamais on ne les avait vus. Sur les routes, dans les escaliers, éparpillés dans les champs et les prairies, sur les stades de football, dans les hangars. On les voyait en tas immenses, comme les betteraves sucrières le long des routes à l'automne. Les trésors de la pensée humaine furent à jamais perdus. Les instructions, les modes d'emplois, les consignes, les circulaires, les décrets et les lois disparurent. On vit des bureaucrates tenter de les rédiger à nouveau, mais outre que la mémoire pour les retranscrire leur faisait rapidement défaut, les textes un moment rétablis se défaisaient et s'évanouissaient irrémédiablement. C'était un travail de Sisyphe dont on compris rapidement la vanité. Les acteurs et autres comédiens connurent une gloire immense et s'enrichirent au-delà du raisonnable. Certains se firent même enlever par de riches texans ou des magnats japonais qui voulaient avoir Shakespeare ou le Kabuki pour eux seuls. La mémoire devint l'un des trésors les plus recherché. Mais le comble de l'horreur ne fut atteint que le jour où, tels une gigantesque marrée noire, tels une immense fourmilière, tels une armée inexorable, dans un désordre absolu, les mots revinrent et marchèrent sur le monde pour le submerger à jamais.
Il existe bien sûr des endroits où je n'ai jamais mis les pieds. On pourrait même dire que le nombre des endroits où je n'ai jamais mis les pieds est infiniment plus grand que celui des endroits où je les ai mis. Je ne sais pas si ça vous fait la même chose, en tout cas, pour moi, certains lieux que je ne connais pas me sont bien plus inconnus, que certains autres, que je ne connais pas non plus. Je m'explique : Par exemple, je ne connais pas la ville de Pékin, eh bien on peut dire que j'ai quand même une idée de la ville de Pékin, la cité interdite, la place Tien Anmen, vue à la télé avec le type tout seul face aux chars, les pousse-pousse, les vélos, les petites maisons dans de petites rues désertes avec de tout petits jardins où se cachent des intellectuels pourchassés par le régime ou des artistes interdits et interviewés par Han Sou Yin à la télé dans "Envoyé Spécial", et ainsi de suite. Je ne connais pas Toulouse, la ville rose, la ville des champions de France de Rugby, avec le quartier du Mirail qui a été construit par l'architecte Georges Candilis qui était notre voisin de dessous boulevard Saint Michel, le maire Dominique Baudis qui avait été présentateur à la télévision dans sa jeunesse et ma copine Agnès, originaire de Figeac qui y a fait ses études de médecine et milité à l'UNEF. Je ne connais pas non plus Denver, Colorado, aux Etats-unis, au milieu des Montagnes, qui a peut-être été l'hôte des jeux olympiques d'hiver dans les années soixante ou soixante dix, d'où étaient originaires les Américains avec qui nous avions projeté d'échanger notre maison du XIIIème arrondissement contre la leur avec piscine, jacuzzi et four à micro-onde dans les années quatre vingt, et qui étaient venus chez nous passer un mois pendant que nous étions en vacances dans les Alpes. Pas plus que Saigon que j'ai vu des milliers de fois à la télé et au cinéma notamment dans le film "l'Amant" tiré du Roman de Marguerite Duras. Pas plus que Dantzig ou Gdansk tant de fois décrite dans les romans de Gunther Grass et avec quelle minutie. Pas plus que Belfast qui est le Principal personnage du si beau "Euréka Street" de Robert Mac Liam Wilson, Nantes qui est la ville de mon copain Paul et celle de mon équipe de foot préférée (Stade de la Beaujoire, stade Marcel Saupin, Passage Pommeret dans les BD de Tardi). Et ainsi de suite : il y a toujours quelque chose qui peut me donner une idée d'une infinité de lieux que je ne connais pas, ne serait-ce même que parce que je connais quelqu’un qui les connaît, qui m'en a parlé avec émotion un jour ou bien avec haine (je me souviens ne jamais avoir compris ce que Jeanne, par exemple avait bien pu reprocher à la ville de Rennes pour la rejeter avec autant de violence, cependant il m'a semblé la connaître bien avant d'y mettre le pied). Ce qui au bout du compte infirme mon affirmation première : il y a peut-être très peu de lieux que je ne connais vraiment pas. Pour moi, Mantes la jolie ou Abbeville ou Vierzon ou encore Montfort-l’amaury sont le prototype des lieux parfaitement inconnus (encore que pour Vierzon il y ait la chanson de Jacques Brel - non, c'est Vesoul - et que je sache que c'est une des villes où Andrée a passé son enfance). Impossible d'évoquer Macao, Valparaiso, Dallas ou Clermont-ferrand sans quelque chose ou quelqu'un qui s'y associe et peut me donner le sentiment que je l'ai visité dans une autre vie. Mais j'affirme que je ne sais rien de Mantes la jolie. Je ne sais pas à quoi ressemblent les Mantes-la-joliens, quel est le costume folklorique des Mantes-la-joliennes, quelle est la couleur de leur peau, leurs mœurs et leurs coutumes, comment ils se vengent de leurs ennemis et comment ils prédisent l'avenir. Mantes la jolie m'est bien plus étrangère, étrange même, que Tombouctou et bien plus que Honolulu et Petaïouschnock. Il y a bien une ville qui vous fait le même effet, à vous, non ?
07 janvier 2004
Mon père a toujours fait plus jeune que son âge. Du plus loin que je m'en souvienne, cette particularité lui a toujours valu une petite admiration, en particulier de la part de dames, pour la plus grande fierté de ma mère, qui, il faut dire, est plus jeune que lui de onze ans. Je me souviens des commentaires élogieux de l'entourage ou des exclamations de surprise quand il annonçait, après l'avoir fait deviné longuement, le véritable chiffre. Il faut dire, qu'en tant que fils, je jouissais aussi un peu des retombées de cette petite gloire avec une fierté touchante mais largement usurpée. Cela a duré très longtemps jusqu'à ce qu'il atteigne un âge très avancé, au de-là de quatre-vingts ans, car maintenant, bien qu'il ne soit en aucune manière atteint des infirmités fréquentes liées au grand âge (il n'est pas trop sourd, il y voit très bien, il se déplace sans difficultés, fait sa gymnastique tous les matins, etc.) il a l'air de ce qu'il est : Un vieillard. Alerte, certes, mais un vieillard, inéluctablement, une personne de qui on peut dire qu'elle est très vieille. Bref, à Quatre vingt-huit ans son âge l'a rattrapé. Je n'ai pas hérité de ce don. Je fais mon âge, sans plus, mais je fais mon âge. Mon frère en a hérité, lui. Je me rappelle que jusqu'à trente ans, on lui donnait souvent dix-huit ans, tout au plus vingt. La dernière fois que je l'ai vu, il y a un an, tout avait changé : j'avais toujours eu le sentiment que j'étais l'aîné des deux, non pas parce qu'il y avait une différence d'âge effective (nous avons dix-sept mois d'écart) mais parce son apparence était véritablement celle d'un homme très jeune. Et là, subitement j'ai eu conscience (était-ce dû au fait que nous ne nous étions pas vus depuis longtemps ?) que je me trouvais face à une personne de mon âge, qui aurait même pu paraître plus vieille que moi. J'ai eu la révélation que l'âge avait rattrapé mon frère, et que mon frère m'avait rattrapé. Etrangement, notre brouille n'en pèse que plus encore. Mais je veux en revenir à l'apparente jeunesse de mon père, car je lui dois la première grande tristesse de ma vie. Il nous a longuement menti sur son âge. Pour quelle raison ? Par coquetterie ou pour ne pas avoir à justifier une différence d'âge qui peut-être gênait ma mère ou une quelconque grand-mère, dans une image idéale d'harmonie conjugale qui n'existait pas, à ce niveau-là, au moins. Mensonge bénin, faute vénielle, mais en était-ce seulement une à leurs yeux ? Bref, quand nous étions petits, la version officielle lui donnait tout juste un an de plus que notre mère. Un jour, quand j'eus atteint les dix ans, la révélation de son âge véritable, qu'il fit sans trop y penser, comme on met fin à une plaisanterie un peu longue ou à un petit mensonge de convenance sans importance, au détour de la fin de repas de midi, avant de retourner à l'école, me plongea dans un désarroi que n'avais encore jamais connu. Je fus soudain assailli par l'idée que j'allais le perdre, qu'il allait bientôt mourir. Dix ans de plus ! Ils nous avaient trompés sur un temps qui représentait toute la durée de ma propre vie, une éternité ! Notre père, que nous croyions jeune et éternel se trouvait soudain vieux et mortel. Et puis, l'image de couple harmonieux, à laquelle ils nous avaient montré qu'ils tenaient tant, vacillait justement elle-même tout entière, par la chute du détail absurde qu'ils avaient rajouté pour la parfaire. Les larmes nous vinrent aux yeux. Ils nous prirent tour à tour dans leurs bras, se rendant compte soudain de leur erreur, tentant de nous consoler mais ne faisant qu'aggraver notre tristesse. Pendant longtemps, le soir au lit, nous avons essayé, mon frère et moi, de considérer sans y arriver que notre père n'était pas un vieillard près de la mort. Je n'arrivais plus à l'embrasser sans que l'image de son prochain enterrement ne vienne m'assaillir. Je me retenais de lui dire, et il me retrouvait en larmes, sans comprendre, à la fin du baiser. Pendant longtemps, nous avons craint qu'ils ne divorcent, comme ça, uniquement parce qu’une jeune femme n'est pas faite pour un vieil homme. Et puis ils sont restés ensemble, nous nous sommes mis à percevoir leurs dysharmonies. Les enfants savent que les pères sont mortels. Mais le terme de l'existence des parents est rejeté en principe dans un avenir suffisamment irreprésentable pour qu'ils n'anticipent pas trop l'angoisse de la perte. Le mensonge stupide, par le simple fait qu'il était un mensonge, avait brouillé nos repères temporels mal assurés et rendu palpable la mortalité des adultes et des couples. Ce qui était probablement l'inverse de ce qui l'avait motivé. Nous en voulûmes à notre père assez longtemps avant d'oublier et de vieillir nous-même assez pour nous représenter le moment de la mort de manière suffisamment rationnelle. Et surtout, il eut le bon ton de vivre vraiment longtemps. Heureusement pour lui !
06 janvier 2004
05 janvier 2004
Nous avions établi des règles strictes. Nous ne devions les enfreindre sous aucun prétexte. Si les circonstances ou l'imagination de l'un de nous deux nous donnaient par hasard ou sciemment les moyens de les contourner, il était admis qu'un nouveau jeu de règles était instantanément édicté pour y pallier. Avant de commencer nous nous récitions la litanie : "Pas le droit de mordre, pas le droit de tirer les cheveux, pas le droit de frapper, pas le droit de griffer, pas le droit de pincer, pas le droit d'étouffer... ". La litanie se terminait par la formule consacrée que nous disions en chœur : " Pas le droit de faire mal". Et nous nous battions. Nous nous jetions l'un sur l'autre de toutes nos forces. C'était un jeu à la limite du jeu. La litanie était là pour nous empêcher de la franchir. Le combat se voulait sans merci, mais totalement loyal, sans coup bas ni douleur infligée à l'adversaire. Le vainqueur, mais il y en avait rarement sur la fin, l'était uniquement par épuisement de l'adversaire. Nous sortions de là en nage, le souffle coupé. Le premier demandait toujours : " On joue à se battre ?" L’autre répondait "oui" ou "non", mais il fallait que les deux soient d'accord pour jouer à se battre. On n'avait pas le droit d'attaquer. Si nous nous battions, c'était toujours "dans les Règles". Jamais nous n'avions transgressé. Si au cours de l'effort un geste brusque se transformait malencontreusement en coup ou causait du mal, nous savions l'un et l'autre que l'intention n'y était pas, que c'était un accident. Nous interrompions, avec les excuses du fautif, le combat pour laisser au "blessé" le temps de se remettre. Et nous nous jetions à nouveau l'un sur l'autre. Ces combats ne nous servaient que de jeu. Jamais nous ne réglions nos différends de cette manière. En même temps, quand nous nous disputions "pour de vrai" jamais nous ne nous sommes battus. Et nous pouvions être sacrément fâchés l'un contre l'autre ! Nous avons commencé quand j'avais huit ans, mon frère en avait six et demi, nous avons arrêté définitivement quand mon frère eut atteint à peu près onze ans, si je me souviens bien. Et je me souviens très bien. Je raconterai peut-être un jour comment il fut mis fin définitivement à ce jeu.
Nous avions inventé d'autres jeux. Il y avait par exemple le Bille-tennis. Nous étions très fiers d'avoir inventé le Bille-tennis. Nous pensions qu'il n'y avait pas de sport plus passionnant que le Bille-tennis. Nous étions les champions du monde du Bille-tennis. Nous l'avions montré à nos copains du moment, ils venaient jouer chez nous, mais perdaient toujours. Ils étaient soit fils uniques et par conséquent ne pouvaient s'entraîner suffisamment, soit affublés de sœurs avec lesquelles il était bien connu qu'on ne pouvait rien faire ou de frères trop petits pour faire des partenaires valables. C'est pourquoi mon frère et moi étions les champions du monde de Bille-tennis. Car nous nous entraînions avec acharnement, et d'ailleurs chaque entraînement était une finale de championnat du monde. Pour décrire le Bille-tennis, il faut d'abord avoir une idée du terrain où se jouait le Bille-tennis : C'était le sol laissé libre de meubles de notre petite chambre commune, à peu près un mètre vingt sur un mètre quatre-vingt. Nous nous placions le plus loin possible l'un de l’autre sur le lino moucheté qui tapissait le sol, étendus, une main largement ouverte (la droite pour moi, la gauche pour mon frère, car il était gaucher). Le but du jeu était d’envoyer le plus fort possible une bille de verre vers l'adversaire, mais sans jamais qu'elle ne fasse autre chose que de rouler sur le sol. Tout décollage était considéré comme faute et, en plus, dangereux. Bien sûr il n'y avait pas de filet. C'était donc un mini-tennis en deux dimensions réduit au strict plan du sol de notre chambre. Quand la bille touchait le mur devant lequel nous étions postés, le point était marqué. Il était parfaitement licite de faire barrière de notre corps étalé. Il était interdit de s'avancer au-delà d'une ligne imaginaire qui séparait l'aire de jeu en deux. Je crois que nous avions chacun notre terrain préféré. Le mien était du côté de la porte, celui de mon frère, du côté de la fenêtre. Nous avions aussi inventé le premier jeu de Basket-ball en chambre du monde (au moins trente ans avant la mode de ces mini-filets de basket qui ont envahi les chambres de nos bambins il y a peu). La balle était une simple boule de papier froissé, et le panier une boîte en carton sans couvercle ni fond fixée le plus haut possible en montant sur une chaise, avec du scotch sur le mur au-dessus de la porte de la chambre. Nous étions très habiles à ce jeu épuisant lui aussi, par la longueur interminable des parties puisque comme au bille-tennis les parties succédaient aux revanches et aux belles sans discontinuer. Le procédé était le suivant : deux parties ou une belle gagnée donnait un point, trois points donnaient une nouvelle partie, laquelle donnait droit à une revanche de trois points également et ainsi de suite à l'infini en forme de poupées russes. Mais nous n'étions pas les champions du monde à cause de notre taille déjà réduite par rapport à celle de beaucoup de nos copains. Certains d'entre eux, beaucoup trop grands, n'avaient même pas le droit de nous défier, d'ailleurs nous leur cachions l'existence même du jeu.
03 janvier 2004
"Maman, regarde !" J'ai cinq ou six ans. "Maman, regarde !" Je tourne le pistolet vers elle, elle me semble très loin, venant probablement d'une autre pièce répondre à mon appel. Je tourne le pistolet vers elle et j'appuie sur la gâchette. "Maman, regarde !" Je le dis au moment où j'appuie sur la gâchette. Je veux qu'elle regarde quoi ? Je me souviens du sentiment de triomphe contenu dans l'appel à ma mère. C’était l'anniversaire d'un petit copain. Sa maman, copine de ma mère, suisse de bonne famille, avait organisé un goûter d'enfants comme cela commençait à se faire à Paris, à l'époque, au milieu des années cinquante. La chambre du petit copain était remplie de jouets militaires : figurines de soldats à plat ventre, rampants, dans la position du tireur à genoux, des cavaliers, des légionnaires qui marchaient au pas, des tanks, des Jeeps, des canons, des drapeaux des fusils en bois et aussi un pistolet à fléchette. "Maman, regarde !" Je voulais lui montrer comment j'avais réussi à armer la fléchette, ce qui n'était pas facile à faire car il fallait appuyer fort de la paume sur la petite ventouse de caoutchouc qui la coiffait pour vaincre la résistance du ressort. Il faut dire que chez nous les jouets militaires et les simulacres d'arme à feu étaient totalement interdits. Les principes éducatifs de mon père, qui avait fait la guerre et qui avait été prisonnier étaient stricts et sans nuances : Pas un seul soldat à la maison n'était toléré. Pas une seule arme à feu, revolver, pistolet ou fusil. Tout juste avions-nous droit aux épées de mousquetaires, aux sabres de pirates et aux arcs des Indiens. Les figurines se devaient de représenter la paix, chez nous : animaux de la ferme, vaches ruminant, vaches broutant, chevaux attelés à des charrettes ou chevaux au pré, cochons, poules et des chapelets de poussins minuscules en plomb à qui des fermières en robe bleu électrique donnaient de larges poignées de grain puisées dans les tabliers blancs qu'elles tenaient de l’autre main. Le fermier s'appuyait sur son bâton pour surveiller les moutons ou bien passait, la fourche sur l'épaule, il y avait même les chats qui doraient au soleil, les chiens de garde, et les truies allongées sur le flanc allaitant les porcelets. Tout ce monde-là dormait la nuit tassé dans l'étable de la ferme en contre plaqué peint et se faisait réveiller le matin sans ménagement par la fermière venue de l'habitation des fermiers. Elle mettait dehors, d’une seule poignée, veaux, vaches, cochons, couvées. Bref, gavé, fatigué, blasé d'agriculture, j'étais fasciné par les soldats et le monde guerrier. "Maman, regarde !" J’appuie sur la gâchette et le coup part. La fléchette va se ficher sur l’œil gauche de ma mère après une jolie trajectoire de parabole aplatie. Grand cri. J'ai juste le temps d'apercevoir ma mère porter une main à son œil, déjà elle s'effondre en arrière soutenue par d'autres mères accourues à la rescousse. L'une d'entre elles vient me confisquer avec rage l'arme du crime. Je ne crois pas un seul instant avoir vraiment blessé ma mère, ni ùêùe lui avoir fait très mal mais elle a disparu dans une autre pièce soutenue par l'essaim des mères. Dans l'autre pièce, ma mère est affalée sur un fauteuil une compresse d'eau chaude déjà en place sur l’œil meurtri (la maman du petit copain est épouse de cardiologue, elle a été infirmière pendant la guerre). On est venu me gronder. Ce qui m’a semblé injuste, même à cet âge, c'est que personne n’ait ramené l'incident à sa réelle dimension, que je saisissais parfaitement à l'époque, de bénignité absolue, que personne n’ait plaisanté comme on fait souvent avec les petits incidents causés par les enfants après l'admonestation de principe. Ma mère "s'en était tirée" évidemment sans le moindre bobo, mais elle a toujours voulu croire et me faire croire, non seulement que j'avais failli, mais que j'avais voulu lui crever l’œil. "Les armes à feu" sont restées définitivement interdites à la maison. Mais qu'avais-je donc voulu qu'elle regarde ? La fléchette lui crever l’œil ? Ce n'est pas improbable, finalement. "Maman, regarde !"
31 décembre 2003
30 décembre 2003
29 décembre 2003
J'ai trouvé cette remarquable liste de huit listes carrées devinez où ? (chez écholalie, bien sûr, merci écholalie !)
{42}
{Homme, Femme}
{Pile Face}
{Pere, Fils, Saint-Esprit}
{Rouge, vert, bleu}
{Animal, végétal, minéral}
{Printemps, été, automne , hiver}
{Pique Coeur carreau, trefle}
{nord, sud, est, ouest}
{eau, air, terre, feu}
{pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire}
{Afrique, Asie, Europe, Amériques, Océanie}
{PricewaterhouseCoopers, Arthur Andersen, KPMG, Ernst & Young, Deloitte & Touch}
{Pondichery, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor}
{Claude, Annie, François, Mick et le chien Dagobert}
{peinture, sculpture, architecture, littérature, poésie, musique}
{Qui,Quel,Comment,Quand,Où,Pourquoi}
{anglais, arabe, chinois, espagnol, français ,russe}
{bas, haut, étrange, charme, beauté, sommet}
{Eustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes, Andrieu d'Andres}
{Dieu, grâce, foi, bible, sacerdoce, églises}
{colère, paresse, orgueil, avarice, luxure, envie, gourmandise}
{Prof, Dormeur, Timide, Grincheux, Atchoum, Simplet, Joyeux}
{Pyramides de Gizeh, Jardins suspendus de Babylone, Statue de Zeus à Olympie, Colosse de Rhodes, Temple d'Artémis à Éphèse, Mausolée d'Halicarnasse, Phare d'Alexandrie}
{Etats-Unis, Canada, Royaume Uni, Allemagne, France, Italie, Japon}
{O'Reilly, Chris, Vin, Lee, Britt, Calvera, Chico}
{ violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge. }
{bijou, chou, caillou, hibou, genou, joujou, pou}
{42}
{Homme, Femme}
{Pile Face}
{Pere, Fils, Saint-Esprit}
{Rouge, vert, bleu}
{Animal, végétal, minéral}
{Printemps, été, automne , hiver}
{Pique Coeur carreau, trefle}
{nord, sud, est, ouest}
{eau, air, terre, feu}
{pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire}
{Afrique, Asie, Europe, Amériques, Océanie}
{PricewaterhouseCoopers, Arthur Andersen, KPMG, Ernst & Young, Deloitte & Touch}
{Pondichery, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor}
{Claude, Annie, François, Mick et le chien Dagobert}
{peinture, sculpture, architecture, littérature, poésie, musique}
{Qui,Quel,Comment,Quand,Où,Pourquoi}
{anglais, arabe, chinois, espagnol, français ,russe}
{bas, haut, étrange, charme, beauté, sommet}
{Eustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes, Andrieu d'Andres}
{Dieu, grâce, foi, bible, sacerdoce, églises}
{colère, paresse, orgueil, avarice, luxure, envie, gourmandise}
{Prof, Dormeur, Timide, Grincheux, Atchoum, Simplet, Joyeux}
{Pyramides de Gizeh, Jardins suspendus de Babylone, Statue de Zeus à Olympie, Colosse de Rhodes, Temple d'Artémis à Éphèse, Mausolée d'Halicarnasse, Phare d'Alexandrie}
{Etats-Unis, Canada, Royaume Uni, Allemagne, France, Italie, Japon}
{O'Reilly, Chris, Vin, Lee, Britt, Calvera, Chico}
{ violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge. }
{bijou, chou, caillou, hibou, genou, joujou, pou}
Pensées de la nuit N° 52 et 53 :
" La forme, c'est le fond qui remonte à la surface" Charlotte Perriand, Designer".
"19 septembre 1967. Signe des temps, je n'ai plus d'encre" Che Guevara, Journal.
( eh oui, deux d'un coup : les pensées de la nuit c'est comme le fromage, où on veut et quand on veut )
" La forme, c'est le fond qui remonte à la surface" Charlotte Perriand, Designer".
"19 septembre 1967. Signe des temps, je n'ai plus d'encre" Che Guevara, Journal.
( eh oui, deux d'un coup : les pensées de la nuit c'est comme le fromage, où on veut et quand on veut )
28 décembre 2003
Antonio Tabucchi écrit, dans "Il se fait tard, de plus en plus tard" : "C'est pour cela que je te rappelle le voyage que nous ne fîmes pas à Samarcande, parce que celui-là fut bel et bien vrai et à nous et complet et vécu. Je continue donc notre jeu. Comme le dit le philosophe dont je te parlais, la mémoire fait revenir le vécu, elle est précise, exacte, implacable, mais elle ne produit rien de nouveau : c'est sa limite. L'imagination, au contraire, ne fait rien revenir, car elle ne peut pas se souvenir, et c'est sa limite : en revanche, elle produit du nouveau, quelque chose qui avant n'était pas, n'avait jamais été. C'est pourquoi j'ai recours à ces deux facultés, qui peuvent s'aider mutuellement, pour évoquer de nouveau notre voyage à Samarcande que nous ne fîmes pas mais que nous imaginâmes dans les moindres détails." La mémoire, l'imagination. Découvrir, inventer. Rien à voir. On découvre ce qui existe, ce qui a toujours existé, mais qui est caché à nos yeux, on dévoile un pan du réel, comme le souvenir comble une partie de l'oubli. D'un autre côté, ce qu'on invente est une chose qui n'existait pas, que Dieu même n'avait pu fabriquer, et qui "prendra" définitivement "corps", même si l'invention est immatérielle (la musique, Les "Inventions" de J. S. Bach.) L'enfant, dont Picasso affirmait vouloir retrouver la créativité, invente et imite. Il fabule. Le savant découvre et enseigne. Il cherche. Le Savoir, est le paradigme de la mémoire comme l'Art est celui de l'imagination. Explication de l'iconoclastie : imaginer, produire du nouveau, c'est faire injure à Dieu qui a crée une seule fois tout ce qui existe de toute éternité. Alternative terrible de l'artiste : Accepter simplement l'inspiration qu lui a été insufflée, ne rien créer qui ne lui ait été dicté, mot à mot, touche par touche, ou bien prétendre être Dieu soi-même, Dieu de soi-même, jusqu'à la folie, encourir les flammes éternelles (l'Artiste maudit) ou vouloir tuer Dieu (l'Artiste révolutionnaire.) Confort intranquille du Savant : ne rien créer, mais découvrir, passer sa vie à dévoiler, humblement et patiemment l'infini de la Création, pour l'émerveillement des hommes et la plus grande gloire du Créateur. Au risque de passer pour le "Savant fou", qui croit égaler Dieu quand il se veut créateur, éternelle image de l'apprenti sorcier, de la bombe d'Hiroshima ou de la folie de Georg Cantor. Extraordinaire et paradoxale compatibilité de la Science et de la Croyance. L'interprétation (je veux dire musicale, théâtrale) est mémoire, donc Science. Elle est commentaire en acte : elle ne surpasse jamais l'œuvre. L'œuvre est le paradigme de sa propre interprétation, sa perspective. Une interprétation ne recrée pas l'œuvre, encore moins une autre œuvre, elle n'est pas une déclinaison de l'œuvre, elle est toujours "à côté" d'elle. Mais l'instant même de l'interprétation, l'instant de la représentation, de l'exécution, de l'adresse au public, est, comme le dit Tabucchi, véritablement alchimie entre Savoir et Art, mémoire et imagination : car l'œuvre s'adresse alors à nous, elle cesse d'être immanente. Non seulement elle se matérialise, mais elle nous fait signe, parle. Elle nous modifie, quoiqu'on qu'on en dise, pour un instant ou durablement, peu importe, elle nous modifie, elle a fait effraction en nous et nous remue, nous met en mouvement. C'est le mouvement de l'amour, le même qui ébranle la rencontre amoureuse. De ce point de vue, Il n'y a pas différence fondamentale entre les arts d'interprétation (musique, théâtre, poésie) et les arts de représentation (peinture, sculpture, littérature) : tout comme la musique, dont on pourrait penser qu'elle préexiste à toute interprétation (la sourde sonate de Beethoven), est faite pour être entendue, les tableaux n'existent que parce qu'ils ont été faits pour être vus, les livres pour être lus. Le chef-d'œuvre inconnu de Frenohfer n'est pas immanent. Emmuré deux fois, d'abord derrière la maçonnerie construite par le peintre, ensuite entre les pages du livre, soustrait à tous les regards, il n'est ni un chef-d'œuvre ni même une oeuvre, ni même inconnu, il n'a véritablement jamais été peint : seul Balzac l'affirme, mais qu'il le prouve… Le tableau, cette image qui attire notre regard par sa singularité, est un bien grand mystère. Il représente un Sujet. Ce Sujet est le paradigme du tableau (la "Maja" "vue" par Goya, Olympia "vue" par Manet, la Tamise par Monet). C'est pour ainsi dire, le tableau lui-même, comme objet, qui est l'acte d'interprétation. Si le Sujet est ce qu'il y a dans sa tête au moment où il peint, alors transporté sur la toile, il entraîne du coup avec lui le corps même du peintre dans la peinture, qui en constituera la matière, autant que la pâte, les pigments, les vernis. C'est, au fond, ce corps qui retient notre regard, nous ravit et c'est encore de l'ordre de l'amour. On peut en dire à peu près autant de la musique. Même si Mozart n'est pas physiquement présent dans la partition posée sur le pupitre de mon piano, Il y sera bel et bien pourtant - de tout son corps - à l'instant même où mes doigts, pesant sur les touches, au même endroit exactement où ses doigts à lui se posèrent jadis, reproduiront, même maladroitement, les gestes incroyables qui font jaillir la musique : j'interprèterai Mozart, infiniment moins bien que Clara Haskil, car mon savoir est infiniment moindre que le sien, mais c'est en vue de cette réincarnation plus ou moins réussie que la musique se doit d'être être jouée, pas seulement entendue, comme dit Jacques Drillon. L'interprétation est savoir sur l'œuvre en même temps que passage par le corps. Pas de musique, pas de peinture sans geste. Un jour, j'ai entendu un très vieil enregistrement de Guillaume Apollinaire lui-même disant "Le pont Mirabeau", c'était complètement emphatique, presque ridicule, pédagogique, il en rajoutait des tonnes pour s'assurer qu'on entendait bien la métrique ("Sonne l'heuurheu, Je demeuurheu…") Je me souviens aussi très bien de la voix de Jacques Prévert récitant "Pour peindre un oiseau" ou "Sanguine", Prévert, au contraire expédiait la lecture sans faire le moindre sort aux mots, on aurait dit qu'il lisait le journal. Ces créateurs interprétaient eux-mêmes leurs œuvres, et c'était beaucoup moins beau, moins émouvant, que, par exemple, les interprétations des mêmes poèmes par Léo Ferré ou Yves Montant. Je me demande si Mozart lui-même, compte non tenu des progrès techniques, aurait soutenu la comparaison avec Haskil, Brendel ou même Horowitz. Dommage qu'on n'ait pas d'enregistrement ! Mais il est encore plus dommage qu'on ait pas d'enregistrement de Mozart en train d'improviser, il est probable alors qu'on ne pourrait lui trouver aucun rival parmi les grands pianistes actuels, à part peut-être, j'y pense en l'écrivant, les grands pianistes de Jazz du genre de Monk, Waller ou Ellington. Bien au-delà de ses particularités rythmiques ou harmoniques, c'est l'improvisation qui fait la grandeur du Jazz (et qui existait à l'époque de Mozart, on le sait, les concours d'impro, par exemple, mais on en n'a de traces que dans les souvenirs des contemporains et pour cause). L'improvisation est forcément le mélange dont parle Tabucchi, celui de l'imagination et du savoir. Que ce soit le thème original ou le "Standard" mille fois repris, il est alors comme le sujet du peintre, il n'appartient pas vraiment à quiconque, seul le génie du musicien le transforme en cet instant de grâce qui nous transporte soudain. Le Jazz libère l'interprétation du commentaire et la hisse au niveau de la création. Jacques Réda écrit, à propos du célèbre enregistrement où Albert Ayler improvise sur Summertime : "Ayler a vu que le temps de l'été s'était achevé. Il n'a pas joué Summertime. Il s'est agenouillé devant lui, il lui a parlé à voix basse et tendre, il l'a supplié comme pour rappeler à soi quelqu'un qui vient de défaillir et, à demi-défaillant lui-même, il lui a chuchoté et crié combien il avait été beau et combien lui, Ayler, l'aimait, et combien cette distance infranchissable où il se retranchait maintenant était injuste, et cédant à la colère du chagrin, il s'est emporté, entrecoupant d'injonctions sa plainte pantelante et presque animalement funèbre. Puis il s'est calmé peu à peu. Il n'a plus émis qu'une lamentation résignée proche du murmure. C'était fini". Et moi j'écris tout çà, comme une improvisation, sur des thèmes qui seraient les fragments de Tabucchi et de Réda. "Interprète"le comme tu veux, pendant que tu es loin, toi aussi, entre Avranches et le Mont Saint Michel et je pense que ça à voir avec notre amour et j'essaie peut-être en vain de comprendre tout ce qui nous lie et nous désunit à la fois.
22 décembre 2003
21 décembre 2003
C'est un origami ! il y en a d'autres, cliquez sur l'image ! (C'est un site japonais, mais pas la peine de télécharger le logiciel de gestion de caractères, c'est plein de }W1, de vi1995j‚ et de ɊȈՔłÌÜ‚è}Žû˜ mais c'est pas grave : de toute façon on n'y comprendrait pas plus. Suffit de cliquer au hasard sur ce qui ressemble à des liens ! amusant, non ?)
Puisqu'àprès tout ce site est un "Blog" je le fais parfois fonctionner comme un "Blog" : je reproduis ici une édifiante et limpide entrée de David Madore (sauf le dernier paragraphe, but nobody's perfect, n'est-ce pas ?) sur les SMS :
"L'envoi d'un SMS depuis mon mobile, d'après la brochure officielle des prix de mon opérateur, coûte 0.15€. Sachant qu'un SMS peut comporter jusqu'à 160 caractères (limitation complètement ridicule s'il en est), cela nous donne un prix de 1006633€ pour un giga-octet. Un million d'euros le giga-octet ! Comparez ça au prix au giga-octet d'à peu près n'importe quel autre canal de communication ou support de stockage : c'est une arnaque absolument monstrueuse.
Je ne sais pas comment est comprimé le son sur les téléphones mobiles, mais je doute très fortement qu'on soit en-dessous de 1kbps (ce qui représenterait déjà un rapport de compression de plus de 50 par rapport au son échantillonné à 8kHz en mono, 8 bits par échantillon). Autrement dit, une minute de communication, facturée 0.48€ par le même opérateur, échange au minimum l'équivalent d'une cinquantaine de SMS, quasiment un par seconde. Mais les prix sont loin d'être dans le même rapport, la minute ne coûtant que le triple du prix du SMS. Comme je doute que le service vocal soit vendu à prix coûtant, cela signifie qu'au moins 90% du prix du SMS (et ceci est une borne inférieure très large) est du pur profit pour l'opérateur. Pas surprenant, ensuite, qu'on cherche à promouvoir le SMS comme un mode de communication djeunz et branchouille. Hallucinante arnaque.
Question subsidiaire : le manuel de mon téléphone parle de caractères Unicode pour désigner les caractères accentués qu'on peut mettre dans les SMS. Il s'agit cependant d'un jeu très restreint de caractères, ne couvrant même pas tout iso-latin-1 et assurément pas une proportion non ridicule d'Unicode. Cependant, il n'est pas clair si c'est parce que le téléphone juste ne permet de saisir qu'un ensemble très limité de caractères (et peut-être ne sait afficher qu'eux) ou si le « standard » SMS est intrinsèquement limité. La mention d'Unicode me laisserait espérer qu'ils ont pris la bonne décision, à savoir encoder les SMS en Unicode (disons utf-8 ou utf-16 — dans ce dernier cas il faudrait diviser par deux mon estimation du prix au giga-octet, d'ailleurs ; mais je crois que c'est bien 160 octets d'utf-8, en fait). Est-ce le cas ? J'aimerais bien pouvoir tester la réception d'un SMS contenant des caractères un peu exotiques pour savoir ce que mon téléphone en fait. Comment ces choses-là se passent-elles au Japon, d'ailleurs, par exemple ? "
"L'envoi d'un SMS depuis mon mobile, d'après la brochure officielle des prix de mon opérateur, coûte 0.15€. Sachant qu'un SMS peut comporter jusqu'à 160 caractères (limitation complètement ridicule s'il en est), cela nous donne un prix de 1006633€ pour un giga-octet. Un million d'euros le giga-octet ! Comparez ça au prix au giga-octet d'à peu près n'importe quel autre canal de communication ou support de stockage : c'est une arnaque absolument monstrueuse.
Je ne sais pas comment est comprimé le son sur les téléphones mobiles, mais je doute très fortement qu'on soit en-dessous de 1kbps (ce qui représenterait déjà un rapport de compression de plus de 50 par rapport au son échantillonné à 8kHz en mono, 8 bits par échantillon). Autrement dit, une minute de communication, facturée 0.48€ par le même opérateur, échange au minimum l'équivalent d'une cinquantaine de SMS, quasiment un par seconde. Mais les prix sont loin d'être dans le même rapport, la minute ne coûtant que le triple du prix du SMS. Comme je doute que le service vocal soit vendu à prix coûtant, cela signifie qu'au moins 90% du prix du SMS (et ceci est une borne inférieure très large) est du pur profit pour l'opérateur. Pas surprenant, ensuite, qu'on cherche à promouvoir le SMS comme un mode de communication djeunz et branchouille. Hallucinante arnaque.
Question subsidiaire : le manuel de mon téléphone parle de caractères Unicode pour désigner les caractères accentués qu'on peut mettre dans les SMS. Il s'agit cependant d'un jeu très restreint de caractères, ne couvrant même pas tout iso-latin-1 et assurément pas une proportion non ridicule d'Unicode. Cependant, il n'est pas clair si c'est parce que le téléphone juste ne permet de saisir qu'un ensemble très limité de caractères (et peut-être ne sait afficher qu'eux) ou si le « standard » SMS est intrinsèquement limité. La mention d'Unicode me laisserait espérer qu'ils ont pris la bonne décision, à savoir encoder les SMS en Unicode (disons utf-8 ou utf-16 — dans ce dernier cas il faudrait diviser par deux mon estimation du prix au giga-octet, d'ailleurs ; mais je crois que c'est bien 160 octets d'utf-8, en fait). Est-ce le cas ? J'aimerais bien pouvoir tester la réception d'un SMS contenant des caractères un peu exotiques pour savoir ce que mon téléphone en fait. Comment ces choses-là se passent-elles au Japon, d'ailleurs, par exemple ? "
19 décembre 2003
voilà que Blogger ne sait plus écrire en français, maintenant. il remplace les accents, les apostrophes et les guillemets par des %, @, ou des £ et des $. Commence à m'énerver, çui - là... J'ai envoyé un SOS pour leur demander de me rendre mes accents nationaux (jusqu'où va la haine anti francaise !). Voici la réponse : "Hello Grossmann Francis,Thanks for writing in. I checked your blog and saw that you were missing the encoding metatag in your Main Template. I have added it and republished your entire blog. Everything seems great. For more information on encoding, please see our Blogger Knowledge Base article for details: http://help.blogger.com/bin/answer.py?answer=80&topic=18
Thanks, Christine"
Thanks à vous Christine (plutôt efficace, non ? j'ai tout de même du corriger tout "à la main", ça occupe les doigts...)
Mais, si vous lisez plus bas, y'a encore quelque chose qui cloche, j'y retrourne immédiatement.
Thanks, Christine"
Thanks à vous Christine (plutôt efficace, non ? j'ai tout de même du corriger tout "à la main", ça occupe les doigts...)
Mais, si vous lisez plus bas, y'a encore quelque chose qui cloche, j'y retrourne immédiatement.
Hélène Chaigneau. Elle semble toute petite, seule derrière le micro de cette tribune dans l’amphi A de l’hôpital de la Timone, à Marseille, aux journées annuelles de l’Association Méditerranéenne de Psychothérapie Institutionnelle. Elle doit se soulever un peu pour bien parler dans le micro, se soutenant des coudes sur la paillasse, mais elle fait ça très bien, elle a l’habitude. Depuis quelques temps elle marche avec une vilaine canne de métal, genre remboursé par la Sécu qui va très bien avec son style toujours un peu à la limite du débraillé genre je n’ai jamais fait attention à mon apparence physique ce n’est pas maintenant à quatre-vingt-deux ans que ça va changer, qu’elle a soigneusement rangée dans une corbeille à papier pour être sûre de la retrouver après son intervention. Je la connais depuis, voyons, trente ans, et j’ai l’impression qu’elle n’a pas changé : Ses cheveux longs un peu gras et filasses tombent toujours sur un visage de mémé sans beauté, mais illuminé par des yeux pétillant de malice et d’intelligence. Elle parle de cette voix à la fois vielle France et gouailleuse, populaire, des personnes de son âge habituées à parler en public, ménageant ses effets, avec de longs silences pour choisir ses mots, tant pis si on attend la suite qui n’en sera que plus savoureuse, comme si elle inventait les fables de Lafontaine avec la moralité et tout au fur et à mesure. Elle évite soigneusement l’exposé didactique, l’analyse politique, le discours scientifique. On dirait qu’elle parle de tout et de rien, d’ailleurs on ne dirait pas, elle fait dans la parabole, l’histoire drôle, la brève de comptoir. On ne voit jamais tout de suite où elle veut en venir, ni elle non plus peut-être, mais elle y arrive toujours, sans crier gare et sans perdre le fil d’une pensée précise, dans un éclat de rire général. Elle est très consciente de son côté Clown. Il y a vingt huit ans exactement, je m'étais enfin décidé à revenir à la psychiatrie, que je n'aurais jamais du quitter, après mes intermèdes chirurgicaux et ma rupture d'avec Florence dont je subissais pas mal de contre coups. A cette époque, et malgré les apparences d'une arrogance rien que juvénile, je manquais totalement de confiance en moi et étais la proie d'angoisses dont l'intensité m'avait fait, comme je l'ai déjà raconté, me ruer de toute urgence sur le divan d'un psychanalyste. J'aurais donc pu tranquillement retourner commencer ma psychiatrie à Moisselles, Jean Ayme m'y aurait accueilli sans doute, mais il en était hors de question, d'abord parce que plus rien n'était tranquille, que Florence commençait à s'y faire reconnaître comme psychologue et qu'en quelque sorte elle occupait le terrain. Je m'étais, quant à moi, résolu à l'abandonner, le terrain, pour ne pas avoir à lui disputer. C'est pourquoi j’étai allé voir Chaigneau à Maison Blanche, qui ne dépendait pas de la même fac que Moisselles. Elle me reçut en compagnie d'un de ses assistants préférés que je reconnus plus tard être Charles Reboul, son futur successeur, mais qui passa aussi quelques années aux Mozards à la fin des années quatre-vingt. je la revois assise à son bureau les mêmes cheveux gras lui tombant sur le visage. Elle portait un T shirt blanc qui ne lui allait pas du tout, trop ample, sans forme, imprimé de petits mickeys, peut être bien. Ils étaient bien joyeux tous les deux ce matin-là, Ils me soumirent à un flot de questions croisées, comment je trouvais Moisselles ? Comment je trouvais Jean Ayme? Ce que j'avis appris là, je me souviens que Reboul m'avait demandé, faisant mine de me faire passer un test pour savoir si mon passage par Moisselles avait été authentique : Quelle en était la patiente vedette ? Je lui avais répondu Kiki, ce qu'il attendait, alors que j'aurais aussi bien pu dire Guiguitte et nous aurions alors polémiqué. Ils présentaient l'entretien comme un anti entretien. Chaigneau devint un peu plus sérieuse, elle, avait compris que, alors que c'était si facile pour moi de retourner à Moisselles, quelque chose m'empêchait de le faire et me demanda quoi. Je lui racontais aussitôt toutes mes difficultés avec Florence et les angoisses qui en découlaient et que je ne tenais pas à travailler sur le même lieu qu'elle, ce qu'elle écouta très attentivement. Elle ne fit aucun commentaire, me dit que tout étudiant venant de Moisselles était le bienvenu à Maison Blanche. Elle me congédia gentiment. Plusieurs jours plus tard je reçu une lettre écrite de sa main où elle expliquait que sa fac avait décidé de réserver les postes de son service, comme beaucoup d'autres à Maison Blanche, pour les étudiants de la Fac dont ils dépendaient et que, malgré mes qualités certaines et mon expérience précieuse, elle regrettait de ne pouvoir donner suite à ma demande. Je regrettai quant à moi de lui avoir raconté mes déboires sentimentaux et de m'être ouvert à elle comme à une psychothérapeute. je ne sus jamais si ce ne fut pas pour mon immaturité psycho-affective et la fragilité, même passagère, que j'avais révélée sciemment ou non, qu'elle me congédia en réalité. Je ne le saurai jamais, et ce n'est surtout pas à la tribune des journées de l'AMPI que j'allais le lui demander. Plus tard, bien que n'ayant jamais travaillé avec elle, je l'ai revue partout où la psychiatrie bougeait : aux grands congrès de l'Association "Accueil?" Aux jubilés de Bonnafé, par deux fois et l'année dernière, encore une fois avec Bonnafé à l'occasion de le remise de son fond de livres et d'écrits à la bibliothèque de Vivaldi. Elle ne se servait pas de canne, ce soir là, à la Médiathèque de Corbeil. Elle s'était montrée beaucoup plus en forme que Bonnafé plus âgé qu'elle de cinq ou six ans. Hélène Chaigneau a été l'une des balises de ma vie professionnelle, bien que je ne l'aie jamais personnellement connue. Donc, à cette tribune, la voilà qui essaie de parler des difficultés qui résident entre le singulier et le collectif. Il semble qu'elle s'égare ou nous égare, Je reprends, presque texto ses paroles en transcrivant, autant que possible, les silences par des points de suspension : "Bon, la Pause, dans les congrès, c'est pour ça...aller pisser...bon, l'inconvénient, c'est qu'on y va tous en même temps, il faut faire la queue, on s'bouscule... c'est pas... très commode... ( grand regard circulaire)...Comment faire autrement ? Je m'étais dit, moi...j'irais bien à un aut'moment, quand il n'y aurait personne, ce serait bien plus agréable d'prendre son temps ... pour pisser...C'est c'que j'ai fait, j'y suis allée, donc, pendant un d'vos exposés qui m'intéressait moins, excusez moi, hein... et c'est là que je m'suis aperçue que j'n'avais pas du tout envie de pisser...problème, non? (rire général) enfin... c'est pas si simple, vous voyez, faut bien faire attention à tout ça...le singulier....le collectif (elle fait un sort au f : "collectifff")..."
15 décembre 2003
13 décembre 2003
Je sais, c'est un peu gamin, mais c''est très amusant de détourner Google de son objet habituel. Et tout un univers s'ouvre, qui n'a de bornes que l'imagination sans limites de notre fertile mais fragile cerveau... Bonsoir. ( On pourrait bien faire progresser "n +1" jusqu'à la fin de la nuit mais il parait raisonnable de l'arrêter sur un joli nombre tout rond, on saura lequel : le nombre 10.)
Zut, j'ai complètement oublié d'annoncer que j'ai eu exactement 20.000 jours il y a 18 jours ! (via lemonde.fr)
12 décembre 2003
11 décembre 2003
Au moment précis ou vous lisez ces lignes (écrites le 4 juin 2002 à 23 heures 51, à Evry) j'insère dans le corps de ce texte une incise, j'incise ce corps de texte par un insert (ç'a n'a rien à voir avec l'histoire que vous venez de lire (soyons clairs)), que je voudrais voir devenir, au moment même où je l'écris (et où vous la lisez, (dans dix minutes, dans un mois, dans deux ans, dans vingt, voire dans un siècle (mais n'exagérons pas, tout de même)))), le coeur, le point nodal du texte entier que je vais continuer d'écrire ( et que vous continuez de lire (à moins que vous ayez déjà renoncé d'ennui (je vous jure que je ne fais pas de fausse modestie (ce n'est pas mon genre) à moins, au contraire que, ne lisant pas dans la continuité, fragment après fragment (comme vous y invite pourtant l'empilement des pages que vous tenez entre les mains), mais butinant par ci par là, (comme vous y invite aussi le même empilement) vous soyez justement tombés sur ce fragment même, comme attiré par l'intrigante multiplication des parenthèses (n'oublions pas de bien les refermer, les parenthèses)))) et qui, inexorablement, si je continue de l'écrire (il n'y a aucune raison que je ne continue pas), se décalera vers le début du texte alors que précisément maintenant elle s'en situe (je suis en train de l'écrire, suivez moi bien) à la fin. A la toute fin, à l'inachevé ( pour être plus précis), au bord du vide de l'écran de mon Psion Série 5mx, qui diminue au fur et à mesure que je frappe les lettres qui s'inscrivent inexorablement (et comme dirait Samuel Beckett, faute de mieux) les unes à suite des autres sans jamais s'y engloutir ou s'y perdre (miracle permanent de l'écriture (du geste de l'écriture) : la mort du vide (ou du moins son échec) et sa résurrection (car il ne meure pas vraiment, il renaît sans cesse après chaque lettre inscrite comme manne inépuisable et toujours disponible, sécrétion perpétuelle de mon écran (je pense à ces volcans sous-marins qui produisent sans cesse une lave immédiatement refroidie par la mer qui va, solide, morceau de lave refroidie après morceau de lave refroidie, contribuer à l'extension du continent ou bien à ces images d'ordinateur, servant parfois de ce qu'on appelle des "écrans de veille", produits d'algorithmes mathématiques complexes et amusants (reposant la plupart du temps sur une application dynamique de la théorie des fractales de Benoît Mandelbrot) et qui semble éternellement se renouveler en jaillissant sans fin d'un centre germinatif qui n'est autre que celui de l'écran))) Cette incise, je la voudrais déchirante, (je ne veux pas dire triste, ni douloureuse ni accablante (je n'utilise pas la déchirure dans son sens figuré)) mais il me faudrait carrément déchirer le papier (pour ce qui est de l'écran où s'inscrivent ces lignes le 11 décembre 2003, à 0 heures 08, c'est plus difficile) et encore, la feuille ne serait que déchirée et pas déchirante et on serait bien loin de tout ce que je voudrais pouvoir exprimer par cette déchirure (ce qu'on ne peut pas dire, il faut le taire, on ne peut que le montrer, disait Wittgenstein (mais tant pis)). C'est parce que je ne peux pas parler de la fin. Il m'est impossible de parler de la fin. (Je ne me cache pas derrière mon petit doigt, je sais que dire le mot fin c'est aussi dire le mot mort, mais j'affirme que je ne parle pas seulement de la mort, je parle aussi de la fin, de là où les chosent cessent, toutes les choses n'importe lesquelles, même les lettres, même les mots). Ne pas pouvoir parler de la fin : cela ne m'est pas seulement impossible pour moi, mais pour tout le monde. Ne pas pouvoir parler de la fin : c'est la raison d'être de mon écriture. Je risque la généralisation : peut-être est-ce aussi la raison de l'écriture, en général. Jacques Roubaud (mais je ne prétends pas poète) dit, lui, ceci (dans la "Bibliothèque de Warburg) : " La mise en mémoire de la langue par la poésie et la poursuite d'une mise en mémoire d'une langue par un exercice particulier de la poésie ont une caractéristique commune remarquable : l'inachèvement. La poursuite de la langue par la poésie est une poursuite sans fin. Cela est vrai non seulement de la poésie en général, mais de toute poésie, de chacune. La poursuite de la mémoire est également une entreprise inachevable ; inachevable par l'humanité ; inachevable, s'agissant de sa propre mémoire, par chacun. La mémoire et la poésie entendue comme mémoire sont marquées toutes les deux du signe d'un inachèvement perpétuel". On peut dire : c'est la fin parce que cela s'arrêterait là, mais cela ne serait pas forcément achevé (si c'était achevé, d'ailleurs ce serait aussi la fin, mais une fin encore plus finie, pour ainsi dire : la mort (c'est compliqué (mais pas plus que toutes ces parenthèses))).
10 décembre 2003
08 décembre 2003
Je me souviens de Barbara : "Rappelle toi, Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour là". Très jolie adaptation en anglais sur "Days of my life", ce soir
05 décembre 2003
Dernier exemple : je reprends une nouvelle fois une phrase au hasard : "Ce fut là la seule hallucination visuelle dont il me fit part." Je me souviens parfaitement de quelle nuit il s'agit et de quel endroit : sa chambre à Villecerf, dans la maison de campagne de nos parents, non loin de Moret sur Loing. On sort de Moret après avoir traverse le Loing sur ce magnifique pont qui laisse derrière soi la vue de la ville immortalisée par Sisley, avec le moulin, la maison sur l'île et les saules pleureurs, on laisse à sa gauche la route de Saint Mammes (endroit précis où je traitai, en 1986, ma maîtresse de future sous préfète alors qu'elle m'annonçait que son mari préparait les concours administratifs) et de Champagne-sur-Seine, on traverse un faubourg où se trouve une boulangerie où nous nous arrêtions toujours avec les parents pour prendre du pain, et on tourne à droite, le long du canal du Loing, non loin de la maison de Georges Clemenceau, on longe un moment le canal, on traverse Ecuelles, on continue de longer le canal, au milieu d'un lotissement, puis la campagne arrive et le village de Villecerf, avec le restaurant café Rabotin, ou nous allions parfois dîner quand les parents n'avaient pas eu le temps de faire de courses. Dans Villecerf, on tournait à gauche vers Ville Saint Jacques (et plus loin Montereau), on passait le petit pont sur l'Orvanne et on tournait tout de suite à gauche sur la route de Montarlot. La maison était la dernière à gauche dans ce hameau qui s'appelait La Fondoire. Le voisin s'appelait Renaud. Il était très gentil, mais faisait régulièrement des crises de Delirium Tremens. Cela ne nous gênait pas beaucoup et nous acceptions bien volontiers les légumes de son potager et les fruits de son verger qu'il apportait sans façons. Il élevait aussi des lapins et des poules, qui franchissaient parfois la clôture, qui était plus lâche au bord de l'Orvanne, et se faisaient régulièrement égorger par Litchi le délicieux cocker américain de mes parents. Il y a une haie de thuyas, qui, avec les années, de tout petits et rabougris sont devenus géants et majestueux et la maison cossue se cache derrière. Et puis, il y a bien un moment, dans le développement de cette série, où l'on finit par mentir, parce qu'on ne se souvient plus très bien et que ça n'a pas vraiment d'importance tous ces détails - qui ira vérifier - ce qui compte c'est le récit... On finit par faire du roman. Le roman, c'est le mensonge. Bien connu depuis Louis Aragon et son "mentir vrai". Tenez, cet Alain et cette Isabelle (tiens, voilà que je me souviens de son prénom, maintenant, comment avais-je pu l'oublier. Alain et Isabelle.) ne sont-ils pas d'excellentes matrices pour des personnages de fiction ? D'ailleurs, pour tout vous dire, Alain ne s'appelle pas Goose, malgré son aspect de jeune ouvrier british un peu enrobé, il s'appelle Gouse ou bien Gosse, peut-être pas tout à fait comme le sale du môme nom, ou le beau, mais peut-être bien exactement comme. Il pourrait être une sorte d'espion, un James Bond au petit pied qui ne s'appelle pas Roger, Roger Goore (et encore moins Sean Connery). Je crois me souvenir, que c'était bien sa mère qui était anglaise, contre toute attente, mais pas son père, ce qui, donc, ne justifie en aucune mesure un patronyme d'outre-manche. Je ne crois pas me souvenir non plus qu'il parlait particulièrement bien anglais. Ou alors c'était son père qui était anglais, mais il aurait quittè sa bretonne de mère quand il aurait été tout petit et sa mère, pour qui la langue de Shakespeare était devenue insupportable l'aurait obligé à choisir allemand en première langue et espagnol en seconde. Et Isabelle ? A vrai dire, et malgré tous mes efforts de mémoire, je n'arrive pas à me souvenir de son véritable prénom (penser à demander à Gilbert la prochaine fois que je le vois) mais je me souviens très bien de ses seins, qui n'étaient d'ailleurs pas si petits que ça, et de ses longs cheveux blonds et raides etc.
Notre mode de lecture, et donc notre mode d'écriture, est linéaire. Nous lisons et écrivons "en surface", quelque soit le support, Codex ou Volumen (l'écriture sur écran s'apparente plutôt au volumen, c'est même le retour du volumen). Nous commençons notre lecture par le début et la fin de la surface écrite, la dernière page, la dernière ligne correspond obligatoirement à la fin de l'histoire ou du propos de l'auteur. Bien sûr, cette linéarité de la lecture et de l'écriture repose sur un contrat entre le lecteur et l'auteur sur le sens de la lecture, je veux dire le sens comme direction, qui seul permet la construction de tout récit ou l'exposé de toute thèse. Certains on déjà tenté de proposer d'autres modes de lecture et un autre contrat, vertical, par exemple utilisant la dimension de la profondeur ou de l'altitude : je pense tout particulièrement à Julio Cortazar qui, dans les merveilleux "Marelles" et "Le Livre de Manuel", nous entraînait dans un dédale de possibles et nous invitait à relire les mêmes mots mais pas forcément la même histoire. C'était un peu comme si une fois qu'on avait lu le livre de droite à gauche, une page après l'autre, on pouvait, par allers et retours qui semblaient aléatoires, mais qui étaient prévus par l'auteur, le lire de gauche à droite, avec une succession des pages qui ne respectait plus la loi du n+1 arithmétique, et une nouvelle histoire, plus complexe que la précedente, se dévoilait petit à petit et en éclairait les zones obscures. Mais surtout, ce procédé introduisait le lecteur à l'intérieur même du récit et en faisait finalement un protagoniste essentiel, au même titre que n'importe quel autre personnage. Le lecteur parcourait littéralement un espace conçu par un autre, l'auteur, mais pouvait s'y promener à sa guise, en suivant ses propres humeurs. Jusque là, la seule liberté du lecteur, par rapport à l'auteur, avait été d'ordre binaire : ou bien il lisait le livre d'un bout à l'autre, ou bien il ne le finissait pas, le refermait, mais, même si c'était délibéré, manquait irrémédiablement sa rencontre avec l'auteur. Julio Cortazar introduisait une multitude de degrés de liberté supplémentaires, de dimensions fractales, tout en enrichissant considérablement la relation du lecteur à l'auteur, mais aussi en lui permettant de ne pas l'achever, avec la possibilité d'ajuster son degré de proximité. Il faisait de l'objet livre un véritable passage, un corridor entre deux mondes intimes et lui donnait une matérialité vertigineuse. (C'est ce principe qui a été repris avec plus ou moins de bonheur par les livres pour ados du type "Le livre dont vous êtes le héros "). La lecture informatique, avec l'hypertexte et les hyperliens aurait ravi Cortazar. Je suis persuadé, que s'il avait vécu, il aurait été un des premiers à concevoir un roman électronique, c'est à dire un roman à n dimensions. Exercice : je reprend deux phrases du texte précédent (suivant, mais précédent tout de même). Au hasard. Par exemple : "Festival d'Avignon 1967, avec Gilbert et je ne sais plus qui" et "Martha avait été remplacée au pied levé par un jeune plein d'avenir, Nicolas Angelish, que bien entendu, Nathan avait trouvé complètement nul." J'ai écrit " je ne sais plus qui", non pas parce que je ne me souvenait plus de la personne mais parce que je ne me souvenais plus de son nom. Maintenant que j'ai cherché un peu, le prénom m'est d'abord revenu : Alain. Puis le nom a suivi : Goose. Alain Goose. Alain Goose était un drôle de bonhomme, assez original et un peu pervers. Je n'éprouvait aucune amitié pour lui, et Gilbert non plus, je crois, du moins pendant une longue période, cequi changea beaucoup par la suite. Mais lui, en ce temps là, si il avait de l'amitié pour Gilbert et se foutait un peu qu'elle ne soit pas réciproque. Il s'invitait assez cavalièrement à des fêtes que nous organisions, ou des dîners ou apparaissait à la porte à des moments où on attendait quelqu'un d'autre et il était alors impossible de l'éconduire. Une sorte d'importun, mais plutôt sympathique, en tout cas jamais franchement désagréable, qui s'incrustait sans façon mais sans violence et que, finalement nous nous sommes habitués à fréquenter, surtout mon frère. Il faisait partie inévitablement du décor comme dans une comédie américaine. Il avait du surgir à la gare, au dernier moment, quand le train commençait à partir, en faisant de grands signes et s'était ainsi retrouvé avec nous en Avignon, alors que le théâtre l'intéressait assez peu. Mais, en parfait Zelig (il ne ressemblait pas du tout à Woody Allen, mais plutôt à Roger Moore, bien que ce ne soit q'une assonance), il s'était fondu dans l'ambiance du festival comme un poisson dans l'eau, bien qu'un poisson ne soit pas soluble, heureusement pour lui. Je me demande s'il était venu avec sa copine, du nom de laquelle je ne me souviens définitivement plus mais dont je me souviens par contre très bien de la frange épaisse qui lui couvrait les yeux, de ses tout petits seins jamais recouverts de soutien-gorge, de son corps à la fois mince, je dirais même maigre, et très sexy. Elle ne parlait jamais. ce n'est pas une figure de style : j'ai du entendre trois fois le son de sa voix qu'elle avait d'ailleurs toute petite et toute timide. Un beau jour, donc, Alain Goose ne fut plus seul. Mais cela ne changea pas grand chose. Partout avec lui il y avait cette fille muette et docile. Il continuait à s'incruster mais apportait sa copine avec lui qui, il faut bien le dire, se montrait toujours fort polie pour ne pas dire discrète. Nous soupçonnions tout à fait que leur relation était intensément sexuelle, torride pour ainsi dire, et qu'ils étaient fort amoureux l'un de l'autre. Ils étaient devenus complètement inséparables. Mais ils ne se parlaient pas beaucoup, surtout la copine. Cependant c'était une époque où les moeurs étaient particulièrement libres : Gilbert coucha avec la copine de celui qui avait fini par s'imposer comme son copain. Combien de fois, je ne sais pas. En revanche mon frère conçu, à l'égard de celui-ci, une culpabilité telle qu'une nuit où il me jura qu'il ne dormait pas il vit Alain immobile au beau milieu de sa chambre et qui le regardait avec son bon sourire. Ce fut là la seule hallucination visuelle dont il me fit part. Pour ce qui est de Nicolas Angelish, dont il est question dans l'autre phrase choisie au hasard, et qui avait à la grande déception de Nathan remplacé Martha Arguerich au pied levé, je me souviens trés bien qu'il avait d'abord joué une sonate de Mozart, ne me demandez tout de même pas le Kochel, en tout cas pas celle en do majeur K575 que tout le monde connaît, et qu'il avait un peu raté une trille ou deux, mais qu'il s'en était tout de même très bien tiré. Après, il avait joué du Brahms. Je ne sais plus quoi. Et en plus, pour répondre à la question, je n'aime pas trop Brahms, en tout cas sa musique pour piano. Image formidable de mon plus jeune fils devenant un adolescent sous les platanes ombrageux de la place de la fontaine Moussue à Salon de Provence.
04 décembre 2003
Parfois j'ai la tête vide. Parfois non, ça vient tout de suite. Travail de mémoire, mystère. Plusieurs fois par jour des souvenirs me reviennent, à la pelle, comme les feuilles mortes de la chanson, par salves ou par bouffées, au moment les plus inattendus, en voiture par exemple, à un feu rouge, en regardant traverser une femme, ou pendant un entretien avec un patient qui m'ennuie un peu et renforce particulièrement le côté flottant de mon attention. Je ne prends pas la peine de saisir le chemin d'une possible association, je n'essaie pas de comprendre l'irruption, je préfère me livrer au plaisir qu'elle m'apporte et me laisser aller au jeu de ramifications qui peuvent devenir infinies. Par exemple : Festival d'Avignon 1967 avec Gilbert et je ne sais plus qui. Le camping sauvage dans l'île de la Bartelasse, le soleil qui tape à fond sur les tentes le matin. La traversée du pont vers les remparts sous le cagna. Presque un calvaire. Le cousin Bernard S. (eswt-il mort ou vivant à ce jour ?) installé là comme vétérinaire qui se moquait des festivaliers et pestait contre Avignon en hiver parcouru de Mistral. Le déjeuner toujours au même petit bistro dégotté non loin de la place de l'Horloge. Je me souviens du prix du menu : cinq francs, de la trogne sympathique de la grosse patronne et des salade de tomates et poivrons qu'il y avait tous les jours. Souvenir aussi du café La Civette, allez savoir pourquoi. (si, je sais : à cette époque là, je fumais. Gauloises, Celtiques.) Le " Petit Train de Monsieur KAMODE " ( Capitalisme Monopoliste d'Etat, grande théorie du PC de Waldek-Rochet, encore avant George Marchais.) pièce d'André Benedetto. Le théâtre du chêne noir de Gérard Gelas, assez baba, mais c'était l'époque, mauvaise copie du Living Théâtre. l'année suivante, il fera tout un cinéma en s'enchaînant avec la troupe du mme Living Théâtre le long des grilles du Palais des Papes. Les quatre fils Aymon de Béjart dans la cour d'honneur du palais des Papes et Nomos Alpha du même Béjart avec Paolo Bortoluzzi. Peut être Georges Down, mort bien plus tard du SIDA dansait-il dans les quatre fils Aymon. Puis en 74 ou 75 avec Christine, Catherine B., Jean Claude B.- déjà- et Sylvie J. Une très chouette Celestine mise en scène par Thaddée Jurado dont je ne sais absolument pas ce qu'il est devenu. Du théâtre off dans des cours avec des arbres qu'on se débrouillait pour intégrer au décor et la chasse aux chaises. Nous créchions dans un dortoir et nous allions trois fois par jours au spectacle. Superbe "As you like it" dont j'ai déjà parlé dans la cour d'honneur du palais des papes. Répétition de la troupe de Merce Cunningham à la chartreuse de Villeneuve les Avignon et superbe spectacle d'Alvin Nikolais dans la cour d'Honneur. Ballades en mob. dans les Alpilles. Panne de voiture à Saint Rémi de Provence. Mais quelle voiture? L'ami 6 ou la R5 de parents? Souvenir d'un arrêt prolongé à Saint Remi le temps de la réparation, mais où avions nous dormi ? Camping ou Hôtel ? Avions nous même passé la nuit là ? Et si cela avait été au contraire deux jours ? Retour en Avignon depuis : deux souvenirs. Lors d'un congrès de l'association "Accueils?" moribonde il y a quatre ou cinq ans ou plus ( j'avais revu avec plaisir F. connu à Moisselles et alors chef de service à Valenciennes, j'avais honteusement été dragué par une psychiatre bretonne, jolie brune très provocante) et il y a deux ans avec le Znatha, sur la route du festival de la Roque d'Anthéron où nous ne vîmes pas Martha Arguerich, qui une fois de plus s'était décommandée au dernier moment. Déception dudit Znatha, qui était dans sa période célèbrités et "Oeuvres d'art". Martha avait été remplacée au pied levé par un jeune plein d'avenir, Nicolas Angelish, que bien entendu, Nathan avait trouvé complètement nul. Revu aussi Saint Remi de Provence avec Nathan le même été 1999. et les baux de Provence aussi : plus rien ne ressemblait à mon souvenir de la panne de voiture. Aix en Provence, goût de calissons dans la bouche les platanes du cours Mirabeau. Combien de fois dans ma vie? Une fois avec les parents, dans l'enfance, à peu près sûr (souvenir de la grande place ronde qui précède le cours Mirabeau quand on arrive dans la voiture de Papa). Une autre fois avec Christine très probablement quand nous avions rendu visite à Gérard Courtois et Dominique Serres avant (ou après? Non, avant renseignement donné !) la naissance de Jérémie, dans la maison des parents de Gérard à Rognes (goût du vin de Rognes dans la bouche et aussi des tomates mûres, souvenir stupide de Gérard en train de rater une sauce béchamel inratable). Peut-être une fois aussi avec Florence, sur le chemin d'Antibes et de la rue Barcancannes, en face de la maison de Prévert (Jacques, le poête) dont l'autre côté donnait sur le rempart et la mer ( Souvenirs du Marché d'Antibes tout proche et goût de la Brousse dans la bouche que Florence achetait et des sardines farcies de la grand mère de Florence aux yeux étrangement bridés et aux pommettes hautes comme son fils et sa petite fille, un air de Russie d'Asie) La maison, meublée tout simplement mais avec un goût parfait qui ne se retrouve que dans ces vieilles familles bourgeoises, deux pièces par étage de chaque côté de l'escalier avec tout au sommet le "poste de pilotage du "commandant", beau père du père de Florence, ancien préfet, ancien directeur de cabinet de Léon Blum. La dernière fois - souvenir encore parfait - toujours avec Nathan, un soir sans concert à Laroque d'Anthéron, dans dans un improbable resto chinois des rues non loin du cours Mirabeau. Et sous le pont Mirabeau, à Paris coule toujours la Seine et mes amours faut-il qu'il m'en souvienne Sonne l'heure je demeure (voix de Christine dans ma tête qui chante à merveille et a capella la très belle version de Léo ferré.)
01 décembre 2003
je me souviens que le volume consacré au XIXème siècle du "Lagarde et Michard" portait sur sa couverture un dessin de Victor Hugo
30 novembre 2003
29 novembre 2003
Une réaction (tout de même...) :
"Vraiment, elles savent. D'ailleurs, toutes les bêtes de basse-cour savent.
Nous elevions quelques dindes, pendant la guerre, a la campagne. Une dizaine, je pense, qu'il fallait gaver avec des boulettes. Les dindes se debattaient toutes comme des diables, sauf quand c'etait moi, a peine cinq, six ans. Nous, on ne mangeait pas de dinde, je n'avais donc pas fait le rapport. Mais "les grandes personnes" savaient bien a quoi allaient servir les dindes. Je pense que le courant passe entre l'homme et l'animal.
Evidemment, c'est pas scientifique."
(de Pat Fenn)
"Vraiment, elles savent. D'ailleurs, toutes les bêtes de basse-cour savent.
Nous elevions quelques dindes, pendant la guerre, a la campagne. Une dizaine, je pense, qu'il fallait gaver avec des boulettes. Les dindes se debattaient toutes comme des diables, sauf quand c'etait moi, a peine cinq, six ans. Nous, on ne mangeait pas de dinde, je n'avais donc pas fait le rapport. Mais "les grandes personnes" savaient bien a quoi allaient servir les dindes. Je pense que le courant passe entre l'homme et l'animal.
Evidemment, c'est pas scientifique."
(de Pat Fenn)
28 novembre 2003
Une petite merveille de site pour ce soir. C'est juste un site de publicitaires, mais comment qu' il est beau, j't'e dis p�
26 novembre 2003
Cette incroyable photo m'impressionne. Pas vous ? Vraiment, moi, elle m'impressionne. C'est une drôle de photo, mais elle est loin d'être drôle, non ? J'ai d'abord cru, comme vous que c'était un homme costumé en dinde. J'ai bien regardé. C'est bien une dinde, un oiseau, juste un volatile. Pas de trucage. Cette dinde, glanée sur Lemonde.fr, elevée dans une ferme de la côte est des états unis, va être mangée dans un mois, après avoir été farcie et cuite au four. Mangée. On dirait qu'elle le sait. Non, on ne dirait pas : elle le sait vraiment. C'est probablement un hasard, ou un coup de génie du photographe, il a saisi la seule lueur d'intelligence du volatile engraissé qui ait jamais traversé son regard. Coup de chance ou coup de génie ? Qui de plus con qu'une dinde n'est-ce pas ? Mais ce regard , car c'en est un de regard - une dinde peut-elle vous regarder avec cette intensité - oui, ce regard, la gravité incroyable, la dignité pourrait-on dire, de ce regard me retourne, moi qui ne suis pas végétarien, moi qui ne suis pas animé de la sensiblerie des défenseurs des animaux (il y a déjà assez à faire pour défendre les hommes etc.) moi qui n'a pas encore arrêté le menu de mon reveillon de Noël, moi qui mange de la viande à la cantine. Je reçois cette photo comme un coup dans l'estomac, celui avec lequel je digère. Voilà de quoi méditer sur le droit des animaux, voilà de quoi s'interroger sur les fondements de la justice et ma propre animalité
22 novembre 2003
Un petit lien très érudit pour ce soir. A la lecture de la rubrique "jargon normalien" je m'aperçois que le monde n'a pas beaucoup changé en trente ans : au début des années soixante dix, j'escaladais la montagne Sainte Geneviève une fois par semaine pour rejoindre mes copains Alain et François qui n'étaient pas cothurnes, et pour cause, puisque le premier était cloutard, au pot de l'école. Nous n'avoins ernestisé personne encore mais je me souviens d'avoir aperçu dans l'Aquarium un élève beau comme le jour. Je n'ai pas pu m'empêcher de demander son nom. Ce n'était ni un archicube ni un tala. C'était guy Hocquengueim. Je me souviens de Guy Hocquengueim quand il avait vingt ans (et moi aussi). Je ne laissera jamais Paul Nizan dire que ce n'est pas le plus bel âge de la vie. Si vous ne comprenez pas tout, cliquez sur le lien. Pour ce qui est de Paul Nizan, allez voir à Aden, Arabie.
Pensée de la nuit N° 49 : "Mais la puissance de l'oubli est terrifiante. Comme un torrent, il emporte avec nous notre passé vers des rapides qui l'engloutissent et le broient. On n'a guère le temps de sauver que quelques objets, sans faire le tri, de les traîner sur la berge, à l'abri. Ce qui est épargné est intact, ou presque, et, si l'image jaunit, elle conserve sa netteté. Mais l'ampleur de ce qui a disparu est si énorme qu'il n'est pas possible d'en faire le compte. Au bas de la chute, les eaux bouillonnent et grondent, avant de s'apaiser définitivement. Alors, parfois, à la surface de cette lagune sombre et impénétrable brillent des reflets aux tonalités familières, mais si faibles, si inconsistantes, qu'elles demeurent à peine visible à nos yeux, à peine audibles à nos oreilles, secrètes. Si l'on retourne les yeux vers la lagune, les tenèbres arrêtent le regard à la surface de l'eau tandis qu'au loin les échos de la chute continuent de marteler nos échecs." Jean Michel Becquié, Charles.
21 novembre 2003
...Pour les vacances de cette même et faste année, j'avais prévu de rendre visite à ma grand-mère Tranqilina, à Aracata, mais c'est elle qui dut venir d'urgence à Barranquilla pou se faire opérer de la cataracte. A la joie de la revoir s'ajouta celle de recevoir en cadeau le dictionnaire de mon grand-père. elle ne s'était jamais rendu compte qu'elle devenait aveugle, ou ne voulait pas le dire, jusqu'au jour où elle avait été incapable de se déplacer dans sa chambre. L'opération eut lieu à l'hôpital de la Charité, fut rapide et avec de bons pronostics. Lorsqu'on lui ôta ses pansements, ma grand-mère s'assit sur le lit, ouvrit les yeux radieux de sa nouvelle jeunesse, son visage s'illumina, et elle résuma sa joie en un seul mot :
"je vois."
Le chirurgien voulut savoir ce qu'elle voyait si bien, et elle balaya la pièce de son regard renaissant, désignant chaque chose avec une précision admirable. Le médecin fut interloqué de l'entendre nommer des objets dont aucun ne se trouvait dans la chambre de l'hôpital. Moi seul savais qu'elle décrivait ceux de sa chambre à Aracata, et qu'elle se les rappelait un par un et à leur place exacte. Elle ne recouvra jamais la vue.
Ceci est un petit extrait de "vivre pour la raconter", le premier tome des mémoires de Gabriel Garcia Marquez, ne trouvez-vous pas que "Aracata" sonne comme "Macundo", le village perdu de "Cent ans de solitude" ?
"je vois."
Le chirurgien voulut savoir ce qu'elle voyait si bien, et elle balaya la pièce de son regard renaissant, désignant chaque chose avec une précision admirable. Le médecin fut interloqué de l'entendre nommer des objets dont aucun ne se trouvait dans la chambre de l'hôpital. Moi seul savais qu'elle décrivait ceux de sa chambre à Aracata, et qu'elle se les rappelait un par un et à leur place exacte. Elle ne recouvra jamais la vue.
Ceci est un petit extrait de "vivre pour la raconter", le premier tome des mémoires de Gabriel Garcia Marquez, ne trouvez-vous pas que "Aracata" sonne comme "Macundo", le village perdu de "Cent ans de solitude" ?
Des grues, des grues et des grues. Le site d'un anglais (ils sont fous ces anglais) fou de grues. Il faut de tout, n'est-ce pas ? (via "Ten years of my life", qui continue vaillamment.) Bonsoir !
19 novembre 2003
16 novembre 2003
D'abord il y a dans mon souvenir " Le songe d'une nuit d'été " de Shakespeare, autour de 68 , dans un cirque, peut-être le cirque Medrano ou bien le cirque de Montmartre. Premier choc, premier amour. Je ne m'en souviens plus beaucoup, pourtant. Un théâtre en rond, forcément, sur une piste de cirque (à l'époque il y avait un vrai théâtre en rond, de " boulevard ", c'est à dire situé sur les grands boulevards à Paris, on y avait longtemps joué une adaptation d' " Ouragan sur le Caine " mais ce n'était pas là) et de jeunes acteurs beaux et à demis nus, la piste recouverte de peaux de bêtes, des actions simultanées, une sensualité et une cruauté de tous les instants. Ensuite (parce que je m'en souviens mieux, mais peut-être avant), " La Cuisine, d'Arnold Wesker ", ce chef d'oeuvre absolu (je me rend compte à l'instant que j'ai complètement oublié " La Cuisine " en dressant la liste des merveilles.) C'est la cuisine d'un grand restaurant, d'un restaurant grand, je veux dire, pas celle d'une cantine, ni d'un restaurant universitaire, mais celle d'un restaurant qui marche, qui sert de très nombreux couverts à midi, et d'autres le soir, peut-être une brasserie comme le " Terminus Nord " ou le " train bleu" ou encore " La Coupole ", un genre d'usine gastronomique. Sur scène, on ne voit que la cuisine : méticuleusement reconstituée pourrait-on dire, mais le décor n'est pas réaliste. C'est une épure de cuisine. Au fond, il y a les deux portes battantes à hublot qui donnent sur la salle où disparaissent les serveuses et les garçons, et à droite et à gauche, les paillasses, les plans de travail. Ce qui est méticuleusement reconstitué ce sont les gestes des cuisiniers, des maîtres d'hôtel, des serveurs : la hiérarchie subtile et la division des tâches de la cuisine d'un grand restaurant, véritable mécanique humaine. Ils sont une bonne trentaine en scène. " La cuisine " résume le monde : les hommes avec les femmes, les employés avec les patrons, les conflits et les instants de vrai amour, le travail, l'inanité du travail, le harassement , le poids des heures, la répétition des gestes. Il y a tout. Rien ne manque. Sauf la nourriture. Elle est invisible. Pourtant on la découpe, on l'écrase, on la mélange. on la pétrit, on la cuit. Il n'y a rien sous le couteau du boucher, il n'y a rien dans les casseroles ni dans les poëles. Mais on ne voir que ça : les morceaux de viande, les volailles qu'on farcit, les poissons qu'on écaille, les légumes qu'on épluches, les assiettes chargées de victuailles qui tanguent au-dessus des têtes. Cela n'a rien à voir avec le mime : on ne pourrait tout simplement pas jouer " La Cuisine ", en temps réel, comme on dit maintenant, avec de la vraie (ou fausse) nourriture. Ce la serait matériellement impossible, imaginez seulement les problèmes d'intendance. Mais cette absence force à une observation et à une précision du moindre geste qui sont, en elles-mêmes, un vrai travail. Ce qu'on voit ce n'est pas l'objet du travail ou le produit en cours de transformation, mais le travail lui-même, nu, comme épuré de son objet. Tout se passe, en "temps réel" (le "temps réel est à la civilisation de l'onformatique ce qu'était la règle des "trois unités" pour Corneille et Racine) tout au long une journée ordinaire. L'arrivée des employés au petit matin, la mise au travail, Les livraisons, la lente préparation des ingrédients et la montée inexorable vers le " coup de feu " de midi qui est une scène d'anthologie, tout s'enchevêtre et accélère avec une précision virtuose, et quand on croit qu'on a atteint l'acmé ça accélère encore tant et si bien qu'on se met à applaudir le tour de force, mais on ne sait plus ce qu'on applaudit, le tour de force des acteurs qui nous montrent si bien ce que nous vivons nous mêmes tous les jours quand nous ne venons pas au théâtre ou bien le tour de force du travail lui même, qui enchaîne les hommes les uns aux autres, dans toute sa crudité. A la retombée, l'épuisement des acteurs est alors exactement celui de la vie de tous les jours, celui-là même que nous pouvons ressentir à la fin de notre propre journée de travail. Ils ne font pas que "jouer" la fatigue, il viennnet d'accomplir vraiment un exploit physique, un travail de force ; il n'y a plus de différence entre leur propre harrassement d'acteur et celui de chacun de leur personnage. Nous nous mettons alors à aimer les acteurs, les aimer d'amour, parce qu'ils nous représentent, au sens propre, qu'ils nous montrent à nous-mêmes et que le théâtre, en cet instant magique a pu accéder à la vérité. Il y a deux acteurs épatants, Jean Claude Penchenat, qui joue le pâtissier, compagnon de toujours de Mnouchkine, qui fondera plus tard, au décours d'une de ces terribles scissions qui déchirera l'histoire du " Soleil ", le "Théâtre du Campagnol" dont nous verrons la première pièce à la cartoucherie " David Copperfield " avec Olivier Merlin ( Théâtre du Campagnol, le bal, Ettore Scola, c'est aussi le " coup de feu " dans ma mémoire) et un acteur allemand dont je ne me souviens plus du nom. Et puis il y aura " 1789 " et " 1793 ", " L'Age d'or , première époque" à la Cartoucherie. D'autres merveilles.
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