« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
16 juillet 2002
Les deux fen�tres de mon appartement donnent sur une cour. L'immeuble, c�t� rue, sur laquelle donc, ne donnent aucune de mes fen�tres, suit la courbe descendante de la chauss�e qui est, comme la descente, assez prononc�e (au bas de la rue , c'est la place de la mairie, un fond de vall�e, que j'imagine �tre celle de la Bi�vre, je pense au tr�s beau roman de Peter Handke : "Mon ann�e dans la baie de Personne"). Apr�s, la pente remonte, sur l'autre coteau, vers l'embranchement Est de L'A6, l'A6b, qui semble en occuper la cr�te. Mais la courbe de la chauss�e imprime � mon immeuble une courbe qui se retrouve dans tous les appartements, m�me ceux qui donnent sur la cour : l'architecte n'a pas "coup�" droit, il a conserv� � sa construction la forme en colima�on de la rue qui descend : il a "coll�" au terrain (pour ce qui est de la courbe, mais il a rattrap�, bien s�r, en hauteur, le d�calage de la pente qui doit bien �tre d'un m�tre ou deux). Ce qui fait que les deux fen�tres de mon deux pi�ces-cuisine ne regardent pas dans la m�me direction, leurs regards se croisent (presque sans me pencher, je peux apercevoir de l'une l'autre, s�par�e par celle de la cuisine qui, elle, regarde tout droit vers les tours du fond du paysage). La nuit, quand je suis allong� dans mon lit, dans la pi�ce que j'appelle "la chambre" (mais je pourrai aussi bien dire "mon bureau", mon lit est dans mon bureau), je dors au raz du sol, sans sommier, depuis presque toujours, je vois donc � travers la fen�tre qui me domine (je ne ferme jamais les volets, j'aime me r�veiller � la lumi�re du jour, surtout en �t� bien s�r, mais j'aime aussi la lumi�re zinzolin de la nuit pour m'endormir), il y a une lumi�re bleu-vert, au loin qui clignote, toute seule. Le jour je n'arrive absolument pas � rep�rer d'o� elle vient (le regard porte jusqu'aux tours du treizi�me, apr�s avoir travers� quelques cours arbor�es, de petits jardins entour�s de fa�ades grises ou de hauts mur en meuli�re). De mes deux fen�tres, donc, celle de " la chambre", et celle de "la pi�ce" (o� il y a la t�l�, elle aussi au raz du sol et la petite cha�ne HIFI Pionner, et qui fait plut�t office de salon) s�par�e par un couloir �troit et long (relativement) qui lui aussi suit la courbe de la rue, j'ai deux angles de vue diff�rents sur le paysage. Je peux donc voir deux fois un arbre qui a pouss� sur le pav� de la cour en contrebas qui abrite des scooters et des v�los sous un appentis au toit de zinc. C'est un bouleau. Il ne s'est pas divis� en branches, ses petites feuilles ne sont port�es que par de tr�s souples branchettes qui partent directement du tronc, en en faisant lentement le tour et s'�levant en un autre colima�on qui respecte tr�s probablement la suite de Fibonacci, il est tout droit comme tous les bouleaux. C'est un jeune bouleau, son tronc est encore mince. C'est un long scion, qui, une fois �branch� ferait une tr�s bonne canne � p�che de deux �tages. Il se balance au moindre souffle d'air. Il se courbe sous la brise l�g�re, reprend sa position, �broue ses branchettes et se courbe � nouveau. C'est un agit�. Un anxieux, et son seul mouvement suffit � animer le d�cor de la fen�tre. Ce soir le soleil couchant qui a �t� bien p�le toute la journ�e fait tout juste rosir les tours qui commencent � allumer les petits carr�s jaunes de leurs fen�tres. Tout le reste est gris, de plus en plus sombre. D�j� le sommet du bouleau, qui est comme une t�te �chevel�e, se d�tache tout noir et cisel�. Il fait des signes, il danse une danse d'impatience, il veut partir mais reste prisonnier. Quand je le regarde, par un soir comme celui-l�, s'agiter comme une an�mone de mer, j'ai l'impression qu'il a des choses urgentes � me raconter. Mais vite, bient�t il fera nuit noire et il n'y aura plus que la petite lumi�re clignotante qui ne sait dire qu'un seul mot.
Bonsoir,
Comme vous pouvez le voir juste au-dessus, le titre du Blog a chang�. Ce n'est pas encore le cas de l'URL : je vous pr�viendrai en temps et en heure, promis. Pour ce soir, ce sera tout. Just a sp�cial good night to Mister President Gilles Maquair
Comme vous pouvez le voir juste au-dessus, le titre du Blog a chang�. Ce n'est pas encore le cas de l'URL : je vous pr�viendrai en temps et en heure, promis. Pour ce soir, ce sera tout. Just a sp�cial good night to Mister President Gilles Maquair
11 juillet 2002
C'est la première apparition en scène de Gutham, le copain bengali de Malik. bien sûr, nous avons du mal à le reconnaître : Il est passé pendant des heures, allongé sur le dos, aux mains des maquilleurs, il a endossé un costume lourd et sophistiqué figurant un sari royal , il est couvert de bijoux. Il interprète le rôle de Parvati, la femme du dieu Shiva. Au Kathakali, les hommes interprètent les rôles féminins, Shiva, avec sa tiare à étages en forme de pagode brillante, son maquillage vert et rouge, sa robe à cerceaux blanche, est interprété par Gopi, une vedette nationale. C'est un grand honneur pour Gutham. Il s'est prosterné devant le maître, il a embrassé le bas de son costume ainsi que celui du chantre et des percussionnistes qui, ce soir là étaient aussi des maîtres. Le spectacle, dans le magnifique temple du Kerala Kalamandalam, commence très tard, vers vingt deux heures, il se terminera à cinq ou six heures du matin, au moment ou la nuit hésite un dernier instant avant de céder devant le jour blême, mais nous aurons été probablement nous coucher avant. Nous sommes assis par terre. Les gentlemen à droite, les ladies à gauche, comme dans tous les lieux où les hommes et les femmes risqueraient de se trouver mêlés (dans les bus ce sont les femmes devant et les hommes derrière), les plus prévoyant ont apporté des coussins, de quoi boire et se restaurer. Tout le monde a laissé ses chaussures dehors. (en Inde, on laisse ses chaussures dehors, presque partout et surtout chez soi, mais dans les temples aussi) La première chose, c'est cet homme, il allume la mèche d'une grande lampe à huile à pied placée sur le devant de la scène et qui brûlera avec des reflets d'or jusqu'au petit matin. Cette flamme est le regard des Dieux. Elle ne le symbolise pas, pas plus que l'ostie ne symbolyse le corps du Christ mais l'est, dans la liturgie catholique, elle est le regard des dieux. Car c'est pour eux qu'on joue ici. Le public ne semble admis que comme témoin, tout au plus. Et l'attente qui déjà était exaspérante, se prolonge. Les allées et venues entre les coulisses et la scène continuent : disposer les rares accessoires, vérifier l'éclairage. De jeunes garçons torses nus, en muntus blancs impeccables avancent timidement vers le public. Ils ont treize ou quatorze ans. Certains portent en bandoulière le grand collier des brahmanes. Ce sont des élèves du Kalamandalam, des élèves des maîtres qui accompagneront l'action tout à l'heure. Ils portent des instruments à percussion, tchendas, cymbales, etc. leurs mains et quelques une de leurs doigts sont soigneusement bandés. Ils se mettent à jouer, en gfuise de prologue au spectacle attendu. Le rythme de la musique est d'abord très lent. Il accélèère progressivement jusqu'à devenir presque une transe. Cela dure un long moment. A la fin, les garçons sont épuisés, leurs mains les brûlent. Viennent alors deux hommes nettement plus âgés, le muntu blanc immaculé tout aussi impeccablement noué sous des ventres nettement plus gras, ils portent une lourde étoffe qu'ils déplient en s'éloignant l'un de l'autre. C'est le rideau. Ils le tiennent à bout de bras. Il faut se rendre compte de l'exploit que cela représente de porter cette lourde tenture chamarrée à bout de bras pendant de longues minutes, alors que les garçons se déchaînent aux percussions et que les acteurs montent sur scène pour prendre place derrière le rideau. La musique se calme un peu : c'est que les jeunes ont cédé les instruments aux maîtres, qui vont avec les chantres accompagner l'action ( mais je crois qu'en réalité c'est l'inverse : c'est plutôt le jeu des acteurs qui accompagne la mélopée et la musique). Bientôt arrive un moment vraiment inouï, après une heure de mise en condition, dame, les dieux ne sont pas pressés, c'est le "curtain glance", le coup d'oeil par-dessus le rideau. D'abord une main, aux griffes comme des stylets d'argent, se promène en haut sur le bord libre du rideau, le palpe et évalue sa frêle résistance, puis la tiare à trois étages apparaît lentement, puis, tout à coup le visage vert et rouge sang du dieu qu'elle surmonte. Il embrasse la salle d'un regard lent par dessus le rideau, il vous scrute un à un , il plonge en chacun de vous. les paupières battent et les sourcils se froncent, vous vous sentez glacés, vous courbez la nuque sous tant de sévérité. Puis le visage disparaît, vous laissant reprendre votre souffle et apparaît à nouveau tout à coup, encore plus sévère. La musique hurle, tendue à l'extrême. Il disparaît et réapparaît encore une ou deux fois, ne vous laissant plus vous reprendre. Il vous tient. Et soudain les griffes abattent le rideau, le dieu apparaît enfin tout entier, Ila mis a terre le fragile écran qui le sépare des mortels. Il apparaît, littéralement, telle terrifiante statue vivante, tel peut être que la virge est "apparue à Fatima. Silence. Souffle coupé. C'est tout, sauf du théâtre. Alors, lentement, la statue s'anime. les percussions reprennent et le chant s'élève. Le spectacle proprement dit commence. Les acolytes plient le rideau, le prennent sous leurs bras et s'esquivent, mais sans céréminie, sans jouer. Ils font vraiment partie du monde des dieux : ils y font le ménage. Et c'est alors que le terrifiant Shiva, par dessus la lente mélopée du chantre, qu'on voit au fond de la scène, avec les percussionnistes, entreprend une sorte de conversation de salon avec sa sage, douce et réservée Parvati. Parvati reste respectueusement debout, lui s'assoit, ainsi que n'importe quel maître de maison, sur un tabouret, un genou sur l'autre et vérifie de ses longues griffes l'ordonnance de ses fanfreluches. Gutham, alias Parvati, gère comme les bourgeoises de Molière, moudras et battements de cils en plus. C'est probablement une scène d'exposition. C'est interminable. Il est déjà une heure du matin. Parvati semble essayer de convaincre Shiva de ne pas se mettre en colère et n'y parvient pas tout à fait, è ce qu'il nous semble, puisque parfois il se lève, saute en l'air, en une impressionnante cabriole, fronce des sourcils, fait de grands gestes, avant de reprendre sa pose marmoréenne. Ils échangent des regards et des sourires compliqués, parfois ils dansent un pas de deux charmant en se tenant par le petit doigt. Dans la salle les enfants dorment sur le giron des mamans qui somnolent, d'autres spectateurs piquent un petit roupillon en attendant les scènes plus animées, d'autres encore, sortent - le temple, le Koutembalam, est à tous vents, il n'y a pas de murs - pour fumer une cigarette dans la touffeur de la nuit. Un va et vient silencieux s'établit entre la représentation qui continue presque pour elle-même et le monde alentour endormi, qui se met à rêver de dieux et de déesses au milieu des bruits de la jungle et de la touffeur de la nuit.
10 juillet 2002
On commencera donc par le fleuve, dont je n'ai jamais su le nom, qui séparait nos deux villages (il y a peu, j'ai consulté une carte, nos villages n'y étaient pas mentionnés mais le fleuve, si : le Periyar). C'était un beau fleuve, d'une largeur majestueuse, avec des bancs de sable sur lesquels séchaient toujours de grandes étoffes (pourpres, jaunes), au milieu des pêcheurs qui lançaient leurs filets et des charretiers qui venaient rafraîchir au soleil couchant leurs zébus fourbus. Cherruthuruti se terminait aux berges du fleuve. La rue principale finissait là, avant de devenir le pont, pont de béton, laid, étroit, provisoire depuis des années, flanqué des piles du nouveau pont, seules au milieu de l'eau, toujours en travaux, jamais terminées (on voyait parfois les ouvriers amener lentement sur leurs dos sacs de sables et de gravier ou travailler sur de gigantesques ferrailles qui jaillissaient du béton inachevé). Le pont menaçait de s'écrouler : c'est pourquoi on avait entrepris la construction du nouveau. Il était à sens unique alterné. Les rickshaws pétaradants, toujours impatients, formaient des files devant la barrière gardée par un policier en uniforme beige le jour, et la nuit par un simple feu alterné qui marchait quand il voulait (là, on risquait gros : le rickshaw se faufilait à travers les phares éblouissants des gros camions Tata). De l'autre côté du fleuve, c'était, non loin, Shoranur, après la gare, Shoranur Junction, grande correspondance où les trains se croisaient, Nord Sud, Calicut-Cochin-Ernakulam, puis Trivandrum, la capitale du Kerala, au nom malayalam impossible à retenir (Thiruvanthapuram), et Est-Ouest vers Madurai, Madras, Pondichéry et le pays tamoul. Mais nous, nous étions là dans ce petit village perdu au fond du monde, au pays de Malabar, le soir, au bout de la grand rue, au bord du fleuve, rougi par le coucher du soleil et vite envahi par la nuit équatoriale qui ne tombe pas mais toujours s'écroule d'un seul coup sur la terre et la plonge dans des ténèbres auxquelles les longues soirées d'été occidentales et l'éclairage urbain ne nous ont pas préparés. Après c'est le règne des lampes de poche et des phares vacillants des voitures. C'est là que nous venions souvent dîner, au restaurant "Shalimar", cantine dont le sympathique patron ne connaissait sûrement pas Guerlain. Les charretiers venaient manger là. et des journaliers, mais aussi des commerçants et les étudiants du Kalamandalam qui réussissaient à en faire un improbable lieu cosmopolite. Ambiance laborieuse, repas vite pris, aucune femme, sauf les étudiantes, même pas dans le "family lounge", compartiment réservé toujours vide. De l'autre côté de la rue se reposaient les zébus, serrés autour de leurs charrettes bariolées aux roues en bois. Un peu plus loin encore, une rue transversale qui rapidement s'enfonçait dans la jungle toujours toute proche, menait au petit temple de Shiva où Alouchi nous invita tous un soir pour un Puja. Le temple, caché sous les feuillages, surplombait le fleuve ou l'on pouvait accéder, à travers la verdure, en descendant les marches d'un ghat au pied duquel des lavandières s'affairaient tout le jour.
Shoranur est un peu plus grand que Cherruthuruti, en partie à cause de la gare, qui est une "junction", une correspondance, un peu comme Laroche-Migène chez nous, ou Villeneuve triage, où l'on ne s'arrête jamais, ou encore Latour-de-Carol (rendue célèbre par Brigitte Fontaine dans sa chanson "lettre au chef de gare de Latour-de-Carol"). Qui conna^tt Shoranur en Inde ? qui connaît Latour-de-Carol en France ? J'allais me promener à Latour-de-Carol ou à Laroche-Migène en Inde, au Kerala, dès qu' il y avait une petite course à faire. A Cherruthuruti, sur la place du village, il y avait bien des boutique aux toits de palme où on pouvait acheter des cigarettes, des petites bananes délicieuses pendues en grappes à dix roupies le kilo, du Soda en bouteilles de verres consignées - surprise du goût salé de la limonade , mais avec le jus pressé d'un lime ça ne passait pas si mal - un tout petit débit de bétel, avec ses feuilles soigneusement empilées et ses guirlandes de sachets de poudres acides, sucrées, odorantes, Malik m'avait initié, c'était très bon, mais il ne fallait surtout rien avaler de la boule végétale qu'on s'était fourrée dans la bouche, qui l'emplissait toute et vous empêchait de parler, et il fallait cracher tous les trois pas un jus délicieusement acidulé et rouge sang d'un peu ragoûtant effet. Il y avait un tout petit cordelier, et aussi un ferblantier qui faisaient épicerie en même temps et l'inévitable bureau du parti communiste de Kerala, tout chamarré de rubans rouges et de faucilles et de marteaux, et la minuscule boutique de téléphone publique toujours tenue par une jeune fille timide et surveillée de loin par un père ou un frère oisif et surmontée de la pancarte "STD-ITD" qui la signalait partout, même dans les endroits les plus reculés, comme la petite place de Cherruthuruti , Mais pour tout ce qui n'était pas les allumettes ou l'épicerie de "secours" à la descente du bus à la fin de la journée, nous nous rendions à Shoranur où il y avait une grande rue commerçante, avec des immeubles à étage, un bazar et un marché. Malik et Julie habitaient le premier étage d'une maison moderne, en béton peint en jaune, avec de fausses briques rouge sang, dans ce qu'on pourrait appeler un quartier résidentiel du village. C'était une sorte de lotissement récent, des maisons familiales middle class, comme disaient les habitants eux-mêmes, nichées au creux de la luxuriante forêt, à l'ombre bien heureuse et perpétuelle des bananiers, des cocotiers, des ficus géants, des banians, des palmes, envahis de lianes, de plantes grimpantes et de poivre vert, il suffisait de tendre la main pour en cueillir une grappe, le célèbre poivre du Malabar, celui là même pour lequel Vasco de Gamma avait bravé les océans cinq siècles plus tôt.. Il y avait l'électricité interrompue par de fréquentes coupures (panne de ventilateur, la chambre : une étuve soudaine), l'eau courante, quand les coupures d'électricité n'empêchaient pas le fonctionnement de la pompe qui amenait l'eau du puits. Devant beaucoup de maisons, dans le petit jardin, il y avait un puits, en béton, le plus souvent, parfois en pierre, mais toutes n'avaient pas de pompe électrique, loin de là, ainsi nous étions éveillés tous les matins à six heures par le bruit strident que faisait la poulie du puits de la voisine quand elle remontait à force de bras le seau d'eau dont elle avait besoin pour la lessive, la vaisselle, la toilette. On sortait par la grille en fer forgé du jardin propret que Didi, la propriétaire, elle logeait avec ses enfants et son mari, au rez-de-chaussée de la maison, entretenait tous les jours à grands coups de balais (les balais n'ont pas de manche, ce sont des fagots de branchages, il faut se casser en deux pour atteindre le sol de latérite rouge), on prenait la petite rue à droite, on croisait les enfants qui jouaient au cricket avec de vielles balles de tennis et des battes datant au moins des années cinquante, des voisins souriants qui nous dévisageaient, des passantes sous de grands parapluies noirs en guise d'ombrelles, on montait quatre marches entre deux murs et on se retrouvait sur un étroit chemin de pierre, tout bosselé, rempli d'ordures à l'odeur douceâtre et écoeurante qui est bien celle de l'Inde, on tapait des pieds, pour éloigner les rats ou les serpents qui les infestaient ( tous les jours, nous entendions des histoires de cobras surpris dans les jardins, chassés par les cris des femmes et les coups de balais, de paysans retrouvés morts dans la rizière), on rejoignait quelques maisons traditionnelles, aux toits de palmes ou de tuiles, leurs murs en torchis badigeonnés de jaune indien, leurs patios à claire voie et les petites cours avec le puits coiffé de trois perches entrecroisées. la rue longeait là, la voie ferrée. A droite, pour se rendre au kalamandalam, il fallait grimper le talus et traverser les rails, et à gauche, pour se rendre au centre du village, on passait devant un premier point d'eau, un simple robinet de fonte, adossé au mur d'une maison. De toutes jeunes filles en sari jaune d'or et boléros vert d'eau, et de toutes petites filles en robes à volants, boucles aux oreilles et bracelets aux deux chevilles, habitantes des maisons alentour, attendaient en portant à la hanche les jarres qui n'étaient depuis longtemps plus en terre cuite mais en matière plastique recyclée, bien plus légères, mais avaient gardé la forme des jarres ancestrales. Les petites filles nous lançaient de joyeux " hello, Julie", quand Julie était là, mais aussi quand elle n'était pas là et même quand j'étais seul parce qu'elle croyaient que "HelloJiouly" voulait dire "bonjour" en anglais. On tournait le coin du mur, et c'était le centre du village, avec ses tas d'ordure, ses vieux papiers et les chêvres perchées sur les talus qu grignotaient les affiches électorales du parti communiste. Il y avait là un autre point d'eau, plus important, où les commères du village se retrouvaient au milieu des jarres en fer blancs, des flaques boueuses et des chèvres. Dans cet espace plus dégagé, la lumière et la canicule que la forêt avait adoucie jusque là vous tombaient dessus tout à coup. Une ou deux vaches, petites et blondes erraient en mâchouillant du papier ou des ordures. Les rickshaws, incroyablement nombreux pour un si petit village, impeccablement garés en épis, vous attendaient avec les chauffeurs qui s'en grillaient une ensemble à l'ombre ou faisaient la sieste dans leurs machines (chauffeur de rickshaw est la profession de tous les indiens pauvres), vous preniez le premier de la file - il fallait prendre le premier de la file - c'était prévu pour deux passagers à l'aise, mais nous aimions nous y entasser à quatre, il y avait des images pieuses sur le pare-brise, Shiva vengeur sur son taureau ou Ganesh et sa tête d'éléphant, Dieu de la chance et de l'entreprise, ou Jésus Christ, Dieu des intouchables, ou les trois à la fois ça ne coûtait rien. La course jusqu'à Shoranur coûtait trente roupies, en revanche, deux francs, souvent le seul salaire journalier du chauffeur. On longeait la grande cour, l'esplanade, plutôt, des écoles qui fourmillait de petits enfants en uniforme (chemisette claire, pantalons sombres pour les garçons, chemisiers roses, jupes bleu marines pour les filles, et pieds nus pour tout le monde), à cet endroit la chaussée �tait complètement défoncée, on slalomait au ralenti entre des ornières si profondes qu'elle étaient encore emplies de l'eau de pluie de la dernière mousson, on arrivait enfin sur la route assez large et à peu près bitumée qui traversait le village jusqu'au pont, on faisait la course avec d'autres rickshaws, les copains de notre conducteur, mais on perdait souvent pare que nous étions trop chargés. A Shoranur, vers la gare la circulation devenait infiniment plus dense : gros camions Tatas bariolés, charrettes tirées par des zébus ou par des intouchables, toutes petites voitures coréennes ou japonaise, qu'on ne trouve pas en Europe, emplies de familles au complet avec père de famille crispé au volant, de gros bus des années cinquante, sans vitres aux fenêtres, genre transports de bestiaux, bourrés de passagers impassibles et las, femmes devant et hommes derrière, dont les conducteurs, véritables as du volant, lançaient l'énorme masse métallique au milieu des embouteillages et de la foule qui n'avait qu'à se garer, des taxis, tous de marque "Ambassador", eux aussi datant des années cinquante, toujours d'un blanc immaculé, bichonnés par leurs propriétaires, aux sièges défoncés et à la suspension inexistante. On se frayait un chemin, en cahotant, au milieu des vaches vagabondes et en évitant les piétons chargés de ballots ou arque boutés derrières des chariots débordant de marchandises. Il n'y avait pas de code de la route, de mystérieuse priorités ou règles implicites, ponctuées de coups de klaxon aux nuances infinies devaient en tenir lieu, ajoutées au fait que, les habitants du cru, particulièrement religieux et persuadés de leur Karma, n'attachant qu'une importance relative à leur vie présente, espérant probablement leur prochaine réincarnation dans un coupé Mercedes immaculé ou une Toyota Legend métallisée, sur des circuits de formule 1 propices à de divines accélérations, se montraient d'un détachement, d'une intrépidité et d'un calme à toute épreuve. Tout voyage en véhicule motorisé était à considérer comme un voyage initiatique, destiné à vous faire toucher du doigt le cycle des renaissances. Ainsi les conducteurs de bus, infiniment moins payés que Michael Shumascher, mais tout aussi doués par les dieux de cette habileté diabolique au volant, étaient de véritables héros du quotidien. La première fois que vous sortiez de leurs énormes machines, le coeur tout chaviré, persuadé d'avoir frôlé la mort au moins vingt fois à chaque dépassement, à chaque virage, à chaque rétrécissement brutal de la route, sensation aggravée par la surprise sans cesse renouvelée de la conduite à gauche, vous juriez, tout flageolant, de ne plus jamais mais plus jamais confier votre unique vie d'occidental à ces fous furieux. Cependant, petit à petit, vous vous preniez au jeu, et de voyages en voyages, vous finissiez par vous persuader qu'un trajet de Shoranur à Wadakancherry par exemple vous apportait au moins autant de terreurs délicieuses et de sensations fortes que tous les grands scenic railways d'Eurodisney réunis. A partir de ce moment là, définitivement converti à la philosophie locale, persuadé enfin de votre invulnérabilité et de celle du chauffeur, il ne vous restait plus, assis sur une fesse sur le siège arrière, accroché à ce que vous pouviez, le plus souvent à votre voisin résigné, qu'à savourer comme tous les autres ces courses poursuites de cinéma muets que vous aviez toujours attribuées à l'imagination débordante des metteurs en scène hollywoodiens et dont vous découvriez la miraculeuse réalité sur les routes cabossées du pays de Malabar, et vous ébahir en battant des mains comme un enfant de l'incroyable dextérité des pilotes de bus malayalis. Il est très exagéré de dire que Shoranur était presque une ville, par chez nous, on aurait dit que c'était plutôt un bourg : il y avait une seule grande rue, comme à Cherruthuruti, mais elle était bordée d'immeubles récents, horribles bâtisses en béton la plupart du temps inachevées, vestiges criards de vains projets de prospérité inaboutis. abritant des boutiques au rez-de-chaussée, épiceries ou bazars, tailleurs ou marchands de tissus, petits bijoutiers et réparateurs en tout genre, petits troquets, restos, vendeurs de cassettes vidéos, ateliers de photographes, marchands de pièces détachées, grossistes en céréales ou riz, fabriques de papadam, cordonniers, ferblantiers, pharmaciens ayur-védiques, débits de tabac et de bétel, boutiques de téléphone ISD-STD... Dans les étages, où l'on accédait par des escaliers aux odeurs de pisse et des enchevêtrements de coursives remplies d'ordures, il y avait encore de tout petits bars, des officines d'à peu près tout, de cabinets d'hommes de lois ou d'hommes de l'art. Ce qu'on pourrait appeler chez nous un "cybercafé" se tenait justement dans un de ces bâtiments dont on ne savait jamais s'ils étaient encore en construction ou définitivement inachevés. Il fallait gagner le troisième étage, après des paliers et des coursives donnant d'un côté sur l'animation de la rue et de l'autre, incroyable mais vrai, sur un paysage équatorial, avec les cris d'oiseaux, avec la forêt à perte de vue, parsemée de rizières : le bourg se tenait dans une simple clairière, un simple trait dans l'épaisseur de la forêt. Le "cybercaf" � n'était en réalité qu'une petite pièce sombre, avec trois ordinateurs PC, antiques mais vaillants, alignés l'un à côté de l'autre devant des chaises de jardin en plastique blanc. Quand nous arrivions la chaleur était insoutenable, le gentil tenancier avait pitié de nous, pauvres européens : il mettait en marche les pales du ventilateur plafonnier et ce n'était pas qu'un effet de notre imagination que ce semblant de fraîcheur qui s'installait petit à petit. Malik et Julie s'installaient chacun devant une machine et se livraient au rituel de la correspondance. Nous faisions de même. Aussi incroyable que cela puisse paraître, de ce fond de jungle, le réseau fonctionnait à peu près correctement, sauf les jours, pas si nombreux que ça finalement, où le gentil tenancier nous accueillait sourire aux lèvres et s'excusait de l'absence de connexion pour toute la journée.
06 juillet 2002
Nous avons fait une première escale à Delhi, sans descendre de l'avion, et nous sommes repartis vers Bombay où il y avait la correspondance pour Kochi (Cochin). A Bombay, on changeait d'avion. Au moment du décollage nous avons eu le temps d'apercevoir l'immense bidonville empli de millions de miséreux qui jouxte en une de ses extrémités les abords des pistes d'envol et dont Rohinton Mistry évoque l'horreur dans "L'Equilibre du monde". Nous avons alors volé plein Sud le long de la côte qui semblait un long ruban de plages, sur des milliers de kilomètres, bordé d'un côté par le vert de la jungle, et de l'autre par le bleu de la mer séparé du rivage par le liseré blanc continu de vagues. Nous avons survolé Goa, Mangalore, Kozhikode (Calicut) et nous sommes arrivés à la pointe extrême du sous-continent. Pour une ville de plus de deux millions d'habitants, l'aéroport international de Cochin, avec ses bâtiments proprets de style colonial paraît bien petit. Mais il existe un aéroport destiné aux lignes intérieures, beaucoup plus grand et situé à Ernakulam (qui est à Cochin ce que New York est à Manhattan, par exemple, toutes proportions gardées.) Malik et sa copine Julie nous attendent avec un taxi Ambassador tout blanc, rutilant et aux fauteuils défoncés, comme il se doit. J'hérite de la place à gauche du chauffeur, puisque ici on roule à gauche comme dans presque tout l'ex-empire de sa gracieuse majesté, et les autres s'entassent derrière. Pour rejoindre Cherruthuruti, il faut remonter vers le Nord, plus à l'intérieur des terres, passer Trichur, petite ville de province, trois cent mille habitants (à peu près Nantes) , jusque sur les rives du fleuve Periyar sur lesquelles se trouve notre village et notre destination. Dès que nous quittons l'aéroport, l'Inde nous saute aux yeux, au nez et aux oreilles. Il n'y a qu'une seule route goudronnée qui traverse l'état du Kerala dans le sens Nord-Sud, c'est celle que nous empruntons. Même une bonne voiture ne peut dépasser le quarante à l'heure de moyenne. Nous mettrons plus de trois heures pour parcourir environ cent vingt kilomètres. La route est encombrée de toutes sortes de véhicules, même les plus improbables : bus bondés, gros camions tout chamarrés, petites voitures japonaises, taxis datant des années soixante, rickshaws, charrettes colorées tirées par des zébus, charrettes à bras tirées par des intouchables et même éléphants tenant des feuilles de palme dans leurs trompes. La route traverse des rizières inondées, des forêts de banians, cocotiers et bananiers, franchit des rivières sur des passerelles fragiles, s'arrête devant les barrières de passages à niveau fermées sur des trains lourds longs et lents qui passent en peinant et soufflant et me rappelant immanquablement les wagons plombés. Elle ne traverse pas de villages à proprement parler, mais partout fourmillent des habitations, traditionnelles, aux toits de tuiles pentus, légèrement relevés vers le bas, avec des toits à chaque étage qui, lorsqu'ils sont plus de trois, les transforment en des sortes de pagodes basses et enchevétrées, et aux rez de chaussée aux larges ouvertures à claire voie de part et d'autre d'un seuil sans porte, des chemins qui s'enfoncent dans la jungle où l'on distingue, toutes proches, des maisons à couvert, des écoles, vaste terrains vagues parsemés de méchants bâtiments en béton sans fenêtres, ouverts à tout vent, avec des hordes innombrables d'enfants ou d'ados en uniformes se déversant des bus de ramassage scolaires ou tentant de s'y entasser, défiant à tout moment les lois de la physique, des lieux de cultes les plus divers, mosquées blanches à minarets totalement kitschs comme dans Aladin des productions Disney, temples indous, simples, aux mur bas, églises bariolées, voire cathédrales baroques, multicolores, en t?le peinte le plus souvent, mais parfois en b?ton, construites avec l'imagination d'un Facteur Cheval et datant, pour les plus vieilles, des dix ou vingt dernières années.(plus tard, nous visiterons celle de Trichur : L'exterieur en gothique dysnéen et aux couleurs bombon acidulé cache à l'intérieur une immense srtucture metallique où aucune architecture ne peut se reconnaître mais où des milliers de fidèles tiennent à l'aise) Mais surtout, le long des routes, où que vous soyez il y a des gens, des gens qui marchent. Des hommes, de femmes, des enfants. Seuls ou par petits groupes de sexes séparés, en famille ou en bandes. Où vont-ils ? Au village voisin, faire des courses, chercher de l'eau au robinet le plus proche, ils se hâtent jusqu'au prochain arrêt de bus. C'est ce qu'on pourrait appeler la foule, la foule indienne. Ici, pourtant, c'est la campagne, cela n'a rien de comparable avec les grandes villes, dans les rues ou piétons et véhicules se mêlent par centaines de milliers, ou la foule vous submerge vous laisse sans repères, change jusqu'à votre rapport à votre propre corps, ou vous avez l'impression de vous noyer, de vous dissoudre, de vous perdre à jamais. J'ai encore la vision d'une avenue à Bombay. Un feu rouge placé un peu après un virage, la chaussée qui se déchausse, le bitume érodé ayant depuis longtemps laissé la place à la poussière originelle qui se transforme en boue les jours de pluie, ou quand les canalisations lâchent, faute d'entretien. Nous sommes au bord du trottoir, interdits : jamais nous ne pourrons traverser. Il y a une marée qui monte de voitures, camionnettes, rickshaws, camions, motos, triporteurs, prête à nous engloutir. Le feu est au rouge, les piétons traversent,comme une grande vague, nous osons à peine les suivre. La meute rugissante nous fait peur. Nous, vieux citadins aguerris, sommes redevenus des enfants qu'il faudrait prendre par la main. Nous voici de l'autre côté sur un tout petit bout de trottoir ou l'on ne peut que se bousculer, au milieu du vacarme pétaradant. On rencontre aussi la foule dans les gares. La gare est angoissante presque par nature. D'abord c'est la que dorment les mendiants éclopés, manchots, culs de jatte, bossus aux bosses multiples, monstres aux membres diformes qui se traînent ou marchent presque en dansant on se demande comment. Il y a aussi ces groupes compacts de pélerins pratiquement nus ou seulement vêtus de noir, jeunes fanatiques religieux sales et agressifs, qui vont de temples en temples et dorment eux aussi n'importe où,hordes menaçantes, ne se lavent pas, ont fait voeu de chasteté pendant un an, et vous regardent d'un air méprisant. Il faut prendre son billet à un guichet qui est toujours caché dans un coin, protégé de lourdes grilles derrière lesquelles le ou la préposée ne vous regarde jamais, ne vous répond jamais quand vous lui parlez en anglais et vous tend votre billet de troisième classe sans un mot parce que pour la deuxième classe, vous l'apprendrez plus tard d'un autre préposé, poli, celui-ci, par miracle, il faut réserver trois semaines à l?avance et que pour la première, climatisée et tout, pourtant pas chère, et dont parle tous les guides, c'est au moins un an. Puis il faut se frayer un passage jusqu'au bon quai. En quinze jours on n'a pas bien eu le temps d'apprendre à lire le Malayalam couramment et tout est écrit en Malayalam comme par hasard, écriture aux beaux caractères cursifs au demeurant qui font d'élégantes volutes tout à fait illisibles. A nouveau on redevient un petit enfant perdu. Pour être tout à fait juste, il y a parfois la traduction en anglais, mais en tout petit. Il faut la dénicher. On doit aussi à la vérité de dire que la jolie voix qui parle dans le micro parle dans les deux langues, mais la mauvaise qualité de la sono, le vacarme ambiant et le fort accent malayali font que vous vous apercevez trop tard qu'on a utilisé l'anglais : tant pis pour vous, l'annonce ne sera pas répétée. On s'est levé tôt, il fait très chaud, on est fourbu, on a peur de se tromper de quai ou de sens. La foule s'est encombrée de toutes sortes de valises en cartons fermées avec des ficelles, des ballots portés sur des têtes, des malles des Indes, des animaux en cage, des sacs en plastique bourrés à craquer et qui d'ailleurs craquent au milieu des gens qui continuent d'avancer, de vendeurs ambulants de tout, surtout de café ou de thé (au lait toujours) mais aussi de l'équivalent indien du sandwich au concombre : un grosse délicieuse boule de riz collant au poisson emballée dans une feuille de papier journal pour la première couche et dans une feuille de bananier pour la deuxième qui une fois dépliée sur la banquette vous sert de nappe. Vous mangez avec vos doigts, comme il se doit. Les gares sont un pays ou l'on n'arrête pas de manger et de boire. Le train est déjà bondé quand il arrive. Des kilomètres de wagons, vous semble-t-il, tellement il est long. Vous demandez avec angoisse votre direction, les réponses sont positives en majorité, vous décidez que ce train sera le bon mais rien ne le prouve encore vraiment. Seulement, vous avez déjà changé deux fois de quai, en empruntant les marches de passerelle métallique en traînant tous vos bagages, vous en avez assez, vous décidez de ne plus bouger et de vous en remettre au Dieux. Des grappes humaines dépassent des portes et fenêtres. Les vendeurs de café ("gopi ! gopi ! gopi !") et de thé deviennent hystériques, des bagages se mettent à voler dans les deux sens, entre le quai et le train. Vous êtes happés à l'intérieur par succion si vous montez, et éructés au dehors si vous sortez. Depuis vos voyages précédents vous avez renoncé à chercher une place. Il va falloir voyager debout en surveillant les bagages. Mais il sera possible de s'asseoir, en se relayant deux par deux les jambes pendantes dans le vide par les portes toujours ouvertes. Pas de danger de tomber : le train se traîne autour de trente ou quarante à l'heure. Des familles entières venant de très loin (les voyages durent souvent plus de deux jours) occupent les banquettes, les couchettes et les porte-bagages. Elles ont dormi et mangé là avec un sens de l'organisation et de l'économie d'espace pour ne pas dire de l'entrassement qui vous laisse pantois. Tout le monde se change et se fait beau avant de descendre. Si c'est le soir et si par malheur vous avez hérité d'une place près des chiottes, ce n'est pas tellement l'odeur fétide qu'elles dégagent et à laquelle vous finissez par vous habituer qui vous incommode mais le ballet incessant des ablutions du soir de messieurs en pyjamas rayés et serviette autour du cou qui vienne se gargariser l'arrière gorge dans le lavabo avec des bruits qui donnent eux, pour de bon envie de vomir, à force. C?est un poncif de dire qu'une foule est le contraire de la solidarité. C?est évidemment une collection infinie de petits égoismes qui finissent par en faire un énorme monstre anonyme. Il faudrait se battre pour préserver la dizaine de centimètres carrés nécessaires à son espace vital. On le fait d'ailleurs, le plus poliment et le plus hypocritement possible : un coup de coude par ci, un écrasement d?orteils par là, une résistance acharnée au poids du corps qui pèse et veut vous éjecter sans animosité. Je me souviens à ce propos, d'un homme très gros, et là ce n'est plus un souvenir de train mais de car, ce qui n'est au fond pas très différent, qui avait passé tout le voyage a me dormir dessus, avec de gros ronflements, sans vergogne. Je le réveillais en jouant des coudes et me tortillant, il me regardait de ses yeux ronds, se rendormait et m'écrasait aussitô sans exprimer ni la mondre culpablité ni la moindre excuse. Il aurait très bien pu choisir une autre position. Mais celle-ci lui convenait mieux, c'était comme ça, il n'avait d'ailleurs rien contre le fait que je le soulève de temps en temps pour respirer moi même, puisque je ne pouvait faire autrement pour vivre, il l'admettait volontiers et ses réveils étaient d'ailleurs plutôt courtois. A la fin, épuisé,et ne pouvant plus le porter toutes les deux minutes à bout de bras un sizaine de secondes Je fus pourtant obligé de changer cette place assise conquise pourtant avec ruse au départ contre une place debout accroché à la sangle pendant du plafond prévue à cet effet. Mais voyager en train, pour peu que vous puissiez vous approcher d'une fenêtre, vous fait voir beaucoup de pays. Je restais fasciné des heures à voir défiler la jungle ou les rizières, je cherchais les maisons cachées dans l'ombre, les puits, l'unique vache attachée à un piquet, les marmites posées sur des tas de cendre, le linge qui séchait, et toujours les bidonvilles immondes qui collaient presque aux rails juste avant d'arriver dans les gares ou en les quittant. Et finalement, puisque les braves gens sont, avec le bon sens, la chose du monde la mieux partagée, il arrivait que vous trouviez aussi, parmi toute cette multitude anonyme, dans un wagon de troisième classe du train Trivandrum - Kozhikode, l'échantillon d'humanité que vous étiez statistiquement en droit d'attendre : un homme de la cinquantaine, pas mieux mis que les autres, qui cède sa place à la dame européenne debout depuis trois heures, avec un grand sourire et sans un mot, un couple de la quarantaine, middle class, monsieur à belle moustache peignée, dame enrobée et vêtue d'un simple mais élégant sari, qui engage, dans un anglais approximatif une conversation forcement superficielle mais qui transforme tout à coup, le wagon à bestiaux en un lieu presque humain, deux jeunes garçons, habillés ? l'occidentale, (C'est très rare)se tenant par le cou (c'est très fréquent, qui vous interrogent sur votre pays avec de grands sourires, vous demandent ? what is your name ? ? et vous disent le leur.
Ce soir, ouvrez grands tous vos quinquets
Pour en prendre plein les mirettes
Cliquez de votre plus jolie minette
Sur ce lien charmant et coquet
Pour en prendre plein les mirettes
Cliquez de votre plus jolie minette
Sur ce lien charmant et coquet
01 juillet 2002
Suite de l'histoire de Magali
A la fin du printemps rien ne s'�tait arrang�. Magali finit par d�sesp�rer. Tout cela lui pesait trop. Elle s'en voulait de faire supporter �a aux filles, elle ne voulait pas faire de mal aux petits. Elle perdit le sommeil. Jenny et Philippe disparaissaient moins, ils faisaient des efforts, ostensiblement, mais la belle entente �tait d�finitivement perdue. On cohabitait. Pas si facilement que �a. Magali pensait que cela n'avait plus d'int�r�t. Mais comment mettre fin � la com�die ? En se s�parant, �videmment. Or, elle ne pouvait s'y r�soudre, tant elle se sentait li�e par les lois de l'hospitalit�. Elle s'en voulait de sa na�vet� ou de son imb�cile qu�te affective, c'�tait selon. Tout le monde cherchait une issue. Magali ne doutait pas que Philippe se d�menait pour trouver un travail stable (il �tait m�canicien), elle savait qu'il avait quelques promesses mais rien de vraiment s�rieux. Jenny s'�tait inscrite a l'ANPE et avait d�j� fait quelques stages. Mais maintenant ils �taient trop l�, c'�tait du moins ce que ressentait Magali. Il y avait eu ce renversement qui m�ne inexorablement aux ruptures. Ce n'�tait plus leur absence qui pesait, mais leur pr�sence. On �tait � contre temps, comme ces couples qui ont d�cid� de se quitter et se retrouvent encore plus ensemble, pour de fausses raisons mat�rielles ou la d�prime paralysante qui les saisit, alors qu'ils se reprochaient il y a peu leurs mutuelles absences. Elle avait l'impression d'�touffer, l'espace lui manquait subitement dans la grande maison. Elle se demandait si Jenny et Philippe attendaient r�sign�s qu'elle leur demande de partir ou s'ils ne se rendaient sinc�rement compte de rien. Quoiqu'il en soit, ils ne faisaient pas ce premier pas, un peu par l�chet�, beaucoup par peur de l'avenir, jouant inconsciemment sur sa culpabilit� ou faisant comme si tout allait s'arranger par miracle. Elle ne pouvait d'ailleurs se r�soudre � leur �chec, comme si elle en avait �t� en partie responsable. Plusieurs fois par jour, elle ne pouvait s'emp�cher d'imaginer leur d�part pour nulle part au petit matin dans la vieille R12 pleine � raz bord et en chassait la vision avec effroi. Cela la ramenait in�luctablement � la violence de sa propre histoire, � la mani�re dont ses parents adoptifs l'avaient chass�e de chez eux quinze ans auparavant, mais ��, elle n'en parlait plus depuis longtemps � personne.
A la fin du printemps rien ne s'�tait arrang�. Magali finit par d�sesp�rer. Tout cela lui pesait trop. Elle s'en voulait de faire supporter �a aux filles, elle ne voulait pas faire de mal aux petits. Elle perdit le sommeil. Jenny et Philippe disparaissaient moins, ils faisaient des efforts, ostensiblement, mais la belle entente �tait d�finitivement perdue. On cohabitait. Pas si facilement que �a. Magali pensait que cela n'avait plus d'int�r�t. Mais comment mettre fin � la com�die ? En se s�parant, �videmment. Or, elle ne pouvait s'y r�soudre, tant elle se sentait li�e par les lois de l'hospitalit�. Elle s'en voulait de sa na�vet� ou de son imb�cile qu�te affective, c'�tait selon. Tout le monde cherchait une issue. Magali ne doutait pas que Philippe se d�menait pour trouver un travail stable (il �tait m�canicien), elle savait qu'il avait quelques promesses mais rien de vraiment s�rieux. Jenny s'�tait inscrite a l'ANPE et avait d�j� fait quelques stages. Mais maintenant ils �taient trop l�, c'�tait du moins ce que ressentait Magali. Il y avait eu ce renversement qui m�ne inexorablement aux ruptures. Ce n'�tait plus leur absence qui pesait, mais leur pr�sence. On �tait � contre temps, comme ces couples qui ont d�cid� de se quitter et se retrouvent encore plus ensemble, pour de fausses raisons mat�rielles ou la d�prime paralysante qui les saisit, alors qu'ils se reprochaient il y a peu leurs mutuelles absences. Elle avait l'impression d'�touffer, l'espace lui manquait subitement dans la grande maison. Elle se demandait si Jenny et Philippe attendaient r�sign�s qu'elle leur demande de partir ou s'ils ne se rendaient sinc�rement compte de rien. Quoiqu'il en soit, ils ne faisaient pas ce premier pas, un peu par l�chet�, beaucoup par peur de l'avenir, jouant inconsciemment sur sa culpabilit� ou faisant comme si tout allait s'arranger par miracle. Elle ne pouvait d'ailleurs se r�soudre � leur �chec, comme si elle en avait �t� en partie responsable. Plusieurs fois par jour, elle ne pouvait s'emp�cher d'imaginer leur d�part pour nulle part au petit matin dans la vieille R12 pleine � raz bord et en chassait la vision avec effroi. Cela la ramenait in�luctablement � la violence de sa propre histoire, � la mani�re dont ses parents adoptifs l'avaient chass�e de chez eux quinze ans auparavant, mais ��, elle n'en parlait plus depuis longtemps � personne.
Hier j'ai achet� un livre assez cher, rien que pour sa couverture. M�me pas, pis encore : rien que pour son dos. Je veux dire que je l'ai achet� comme objet-livre, en dehors absolument de son contenu, qui est, de plus, ce qui ne g�te rien, �minemment lisible et m�me tout � fait recommandable. C'est un volume de la collection "Quarto" de chez Gallimard, un ouvrage de 1624 pages, comme c'est �crit sur la "quatri�me de couverture", donc assez �pais pour que le dos du livre vous attire, pour autre chose que, bien entendu, le titre et le nom de l'auteur. Par l'invention et l'originalit� du graphisme, par exemple, qui ne sont pas fr�quentes, les dos des livres, �tant en g�n�ral trait�s par les �diteurs pour le plus de lisibilit� possible. En l'occurrence, l'�paisseur du dos permettait, non seulement, de signaler parfaitement Le titre, l'auteur du livre, la collection et le nom de l'�diteur avec juste ce qu'il fallait de couleur rouge sur fond blanc cass�, comme il se doit chez Gallimard, mais aussi d'autres �l�ments graphiques comme des filets et des images. Pourtant, je l'avais d�couvert pos� sur une pile sur la table des nouveaut�s (c'est dire si "d�couvert" est un mot mal choisi), � la FNAC Galaxie (on ne dit plus Galaxie, mais "Italie deux") o� nous tra�nons souvent le mercredi avec mon fils Nathan ( lui, il file plut�t voir les nouveaut�s au rayon jeux vid�os, mais revient assez souvent me rejoindre � celui des livres, pour fl�ner avec moi). Ce livre, donc, se pr�sentait � moi, non pas par son dos, debout, comme s'il avait �t� rang� dans un rayon, mais couch�, comme on le voit de plus en plus dans les librairies qui ne sont plus que des self-services (je ne crache pas sur les selfs services, surtout dans les librairies, o� on est assez grand pour se servir tout seul). La premi�re de couverture offrait une superbe photo en noir et blanc, � fond perdu, d'une femme d'�ge mur, de profil, aux cheveux courts et noirs corbeau, au visage un peu masculin, mais surtout aux yeux incroyablement attentifs. La femme au regard si p�n�trant, mais elle ne me regardait pas, elle nous ignorait totalement, moi et le photographe qui avait pris la photo, elle se concentrait sur son interlocuteur, qui �tait en dehors de la photo, on aurait dit qu'elle l'�coutait avec les yeux, cette femme, donc, �tait � l'�vidence l'auteur du livre. Le titre le proclamait, d'ailleurs, en haut de la couverture, au moyen de larges caract�res rouges, en capitales de corps 72, au moins. J'ai donc saisi le livre, qui pesait un bon poids, pour consulter, de ce geste quasi instinctif qu'on voit aux seuls amateurs de librairies, le r�sum� de la quatri�me de couverture, mais, vu l'�paisseur du volume, pour aller de la premi�re de couverture � la quatri�me, mon regard devait passer par le dos du livre, anormalement large, je l'ai d�j� dit. Alors, sur ce dos, j'ai vu l'autre photo, beaucoup plus petite, au format des photos d'identit� dont le bord sup�rieur se confondait avec le bord du livre. Elle repr�sentait une tr�s belle jeune femme aux traits r�guliers, les cheveux noirs de geai, coiff�s en bandeau, v�tue d'une blouse noire boutonn�e jusqu'au cou. Elle faisait face � l'objectif et regardait le photographe. Son regard et son l�ger sourire �taient d'une grande puret�, lumineux pourrait-on dire. Lumineux comme ceux de ma grand-m�re, sur la photo d'identit� que j'avais gard�e dans mon portefeuille pendant des ann�es. J'ai soudain pens� � cette photo qui a disparu l'ann�e derni�re dans le vol de mon sac � main dans un caf� et que je ne reverrai jamais plus. Elle doit avoir vingt ans tout au plus. Elle a le front haut et un chignon l�g�rement d�fait sur le c�t�, elle regarde l'objectif bien en face, son regard est limpide, tr�s intense. Elle porte une grande �charpe claire sur les �paules. C'est tout � fait l'image qu'on se fait d'une r�volutionnaire russe au coeur pur. J'ai regard� � nouveau la photo sur la couverture. C'est la m�me femme � trente ans d'�cart. Il n'y a plus que quelques traits de ressemblance. C'est l'auteur du livre. C'est son nom propre qui est �crit en grandes lettres rouges, au-dessus du tire: "les origines du totalitarisme - Eichmann, un proc�s � J�rusalem". C'est Hannah Arendt. La photo de ma grand-m�re perdue.
29 juin 2002
(texte écrit en hiver)
Ecrire sur rien. Je regarde par la fenêtre de mon bureau, à Gentilly. Plein Est. Des pans de mur de briques et des toits de tuiles rouges. C'est cinq heures du soir après une belle journée ensoleillée à peine assez froide pour la saison. Le ciel est bleu avec des bandes cotonneuses de nuages qui rosissent. Quelques arbres nus et des carrés de pelouses vertes. Des immeubles gris, anciens, de cinq ou six étages, dont je vois les toits de tuiles anciennes. Cheminées, antennes de télévision. lignes de téléphone. À demi cachée par un toit, une enseigne de Néon bleu turquoise rendue illisible fait un petit rectangle lumineux. À la tombée de la nuit, même en hiver, des chauve-souris tournent devant la fenêtre en lançant leurs cris perçant (en été, fenêtres ouvertes, c'est presque assourdissant) Au loin, le "skyline" des tours olympiades du XIIIe forment l'arrière plan du paysage. Tiens, on ne voit plus les trous épars que les tuiles emportées par la tempête de décembre avaient faits sur les toits. Les couvreurs ont dû passer. Il reste une bâche verte un peu froissée sur un toit à droite. La nuit tombe vite : le temps que j'écrive ces lignes, toutes les couleurs ont déjà terni, les reliefs s'estompent. Le petit rectangle de lumière bleu turquoise luit tout seul. Ce n'est pourtant pas encore l'heure d'allumer l'électricité : les fenêtres que je vois restent noires, aveugles. Les nuages dans le ciel n'ont plus la même forme : ils ne sont plus qu'une brume sombre dans le lointain ou font de petites taches noires sur le bleu du ciel qui tourne au gris. Un vol d'oiseaux noirs vient de l'horizon, à toute allure, semble d'abord se jeter contre la fenêtre puis change brutalement de trajectoire pour passer au-dessus de mon immeuble. Silence et solitude. Légère mélancolie.
Voulez-vous relire (ou lire) la "Prose du Transsibérien et de la petite Jeahanne de France de Blaise Cendrars ? allez donc faire un petit tour par là . C'est tout pour ce soir, bonsoir
Ecrire sur rien. Je regarde par la fenêtre de mon bureau, à Gentilly. Plein Est. Des pans de mur de briques et des toits de tuiles rouges. C'est cinq heures du soir après une belle journée ensoleillée à peine assez froide pour la saison. Le ciel est bleu avec des bandes cotonneuses de nuages qui rosissent. Quelques arbres nus et des carrés de pelouses vertes. Des immeubles gris, anciens, de cinq ou six étages, dont je vois les toits de tuiles anciennes. Cheminées, antennes de télévision. lignes de téléphone. À demi cachée par un toit, une enseigne de Néon bleu turquoise rendue illisible fait un petit rectangle lumineux. À la tombée de la nuit, même en hiver, des chauve-souris tournent devant la fenêtre en lançant leurs cris perçant (en été, fenêtres ouvertes, c'est presque assourdissant) Au loin, le "skyline" des tours olympiades du XIIIe forment l'arrière plan du paysage. Tiens, on ne voit plus les trous épars que les tuiles emportées par la tempête de décembre avaient faits sur les toits. Les couvreurs ont dû passer. Il reste une bâche verte un peu froissée sur un toit à droite. La nuit tombe vite : le temps que j'écrive ces lignes, toutes les couleurs ont déjà terni, les reliefs s'estompent. Le petit rectangle de lumière bleu turquoise luit tout seul. Ce n'est pourtant pas encore l'heure d'allumer l'électricité : les fenêtres que je vois restent noires, aveugles. Les nuages dans le ciel n'ont plus la même forme : ils ne sont plus qu'une brume sombre dans le lointain ou font de petites taches noires sur le bleu du ciel qui tourne au gris. Un vol d'oiseaux noirs vient de l'horizon, à toute allure, semble d'abord se jeter contre la fenêtre puis change brutalement de trajectoire pour passer au-dessus de mon immeuble. Silence et solitude. Légère mélancolie.
Voulez-vous relire (ou lire) la "Prose du Transsibérien et de la petite Jeahanne de France de Blaise Cendrars ? allez donc faire un petit tour par là . C'est tout pour ce soir, bonsoir
24 juin 2002
Six, elles sont six, et non pas sept. J'ai bien compté. J'ai d'abord pené qu'elles étaient sept, comme les sept nains, ou les sept pêchés capitaux ; quelque chose en moi disait qu'il fallait qu'elles soient sept, parce que c'est un chiffre magique et que les architectes aiment bien les chiffres magiques et autres nombres d'Or. J'ai vérifié que je ne me trompais pas, J'ai bien vérifié que l'une ne se cachait pas derrière une autre, j'ai varié les points de vue, je les ai regardées en allant, je les ai regardées en revenant, mais non, elle sont bien six. On dirait qu'elle sont tombées n'importe comment du ciel et qu'elles se sont plantées là, les unes à côté des autres, certaines plus près que d'autre, dans un impeccable désordre comme dirait Alphonse Allais. Il en a fallu, à l'architecte, de l'attention, pour les disposer ainsi, sans aucune symétrie, sans aucune possibilité de les repérer les unes par rapport aux autres (on voit bien qu'elles ont été construites par le même architecte : aucune n'est pareil, mais elles se ressemblent toutes, il y a un air de famille, c'est certain). M'est avis qu'il l'a fait exprès. On dirait qu'il a voulu interdire qu'on dise par exemple, "la première tour", la première, par rapport à quoi ? Elles ne sont pas alignées, elles ne sont pas disposées en file, elle ne sont disposées en rond, ni en triangle ni en aucun polygone connu qui soit. C'est assez bizarre, ces six tours disposées n'importe comment. Cela n'a aucun sens, elles seraient sept, encore, ça aurait un côté prévu, ordonné, mais non, six, elles sont. On ne peut m^éme pas les repérer par rapport aux points cardinaux. Mosso grodo, si on les regardait d'en haut, d'avion par exemple, mais je n'ai jamais pris l'avion pour survoler la région, ont pourrait dire qu'elle sont plutôt en ligne, mais pas droite, une ligne qui a la tremblote. Elles sont plus en ligne qu'en paquet. C'est tout ce qu'on peut dire. Mais enfin, ce n'est pas sûr, parce qu'elle est où la différence entre une ligne un peu repliée et un paquet un peu distendu ? On les voit de partout. Absolument partout. d'ailleurs je crois bien que tout le monde les connaît, les tours de Vigneux. On les voit de la route, la nationale six, on les voit du train, la ligne C du RER, ou les grandes lignes quant on arrive du Sud au petit matin, on les voit de la colline qui surplombe la rive gauche de la Seine, à l'hôpital de Villeneuve saint Georges, par exemple, à travers les fenêtres d'une chambre, un beau soir de printemps. Elles ont fière allure, plantées toutes droites au milieu de la plaine plate comme des phares, comme des fanaux, des balises. Elles disent : " C'est nous, les tours de Vigneux". Elles le disent à tous les passants, à tous les voyageurs. A tous les voyageurs dont aucun ne s'arrête jamais à Vigneux, pourquoi s'arrêterait-on à Vigneux, d'ailleurs, je vous le demande, sauf pour rentrer chez soi parce qu'il faut bien habiter quelque part. Tout le monde n'a pas dans sa ville des tours pour dire à tout le monde que c'est là Vigneux, cou-cou, c'est les tours de Vigneux, parce que justement, ailleurs il y a autre chose : un pont, une vielle église, un vieux château, même décati et moche, un grand parc ou même un petit, une colline, quelque chose qui se voit vers quoi on peut converger, quelque chose qui organise un peu le paysage et qui fait qu'on sait qu'on est quelque part. A Vigneux, il faut bien dire que sans les tours, ça serait tout juste. On ne pourrait pas très bien dire s'y on y est ou pas, ça ne ressemble pas à grand chose. Alors, les tours, c'est un peu comme un poteau indicateur : voilà, c'est chez nous. C'est pas terrible, mais c'est chez nous. Il y a la Seine vous allez me dire. Je sais, ah ! les fleuves ! Mais non, la Seine elle ne sert à rien du tout à Vigneux, c'est fou ce que les berges sont tristes. Elle ne sert à rien, la Seine, parce qu'il n'y a pas de pont. Un fleuve sans pont, c'est juste de l'eau qui coule. Cela ne fait même pas attention à nous, ça passe. D'ailleurs, à Vigneux, les tours, elles sont bien plus hautes que tous les autres bâtiments, qu'ils soient pavillons, et il y en a beaucoup, c'est très pavillonnaire comme ville, Vigneux, qu'ils soient Achèlemes, en hauteur ou en largeur, tours et barres, c'est très achélemique comme ville, Vigneux, c'est comme si aucun immeuble n'avait le droit d'arriver ne serait-ce qu'à la moitié de la hauteur des tours de Vigneux, pour qu'on ne les confonde pas, pour qu'elles puissent bien continuer à dire "cou-cou c'est Vigneux" ici sans qu'on les prenne pour d'autres, normales, et que du coup on ne puisse plus se dire qu'on est à Vigneux. Finalement on a eu bien de la chance que cet architecte, il nous ait construit les tours, sinon je crois bien qu'on aurait rien pour se dire qu'on est bien chez nous et pas n'importe où au milieu du grand nulle-part de la banlieue.
Suite de l'histoire de la rue du Banquier
Imaginons les �tablissements Baleste dans les derniers temps de leur splendeur, juste apr�s la guerre vers la fin des ann�es quarante et au tout d�but des ann�es cinquante, quand les colonies fournissent encore, mais plus pour tr�s longtemps, � peu de frais, les produits exotiques qui font notre quotidien. Les �tablissements Baleste, entreprise familiale, importent du caf� en provenance de l'Afrique de l'Est, et aussi un peu d'Am�rique centrale. Malgr� l'intense agitation qui r�gne dans les bureaux, les entrep�ts ne regorgent pas de sacs odorants. Le caf� import� par les Baleste, qui transite peu par la rue du Banquier, est souvent vendu � l'avance aux torr�facteurs industriels qui le font entrer dans les m�langes qui constituent leurs marques - Mokarex, Legal etc. - directement des entrep�ts Baleste du port de Marseille. Le vieux Baleste p�re, Henri, fils a�n� du fondateur, Louis, vient de c�der les rennes de l'entreprise � son gendre Ren� Bourdin qui a, trois ans auparavant, �pous� Fran�oise, sa fille a�n�e. Elle a vingt-deux ans, elle a fait des �tudes de lettre, c'est une belle jeune femme blonde, �lanc�e, simple, elle a accouch� l'ann�e derni�re de l'h�ritier des caf�s Baleste, Alain, un gros poupon joufflu qui fait la fiert� de son grand-p�re. Bourdin a trente-deux ans mais on lui donne difficilement un �ge. Il a s�duit Fran�oise par son s�rieux, sa simplicit�, et une cour assidue, pleine de d�licatesse, qui a commenc� d�s son entr�e aux �tablissements Baleste, six ans plus t�t. C'est un travailleur infatigable, d'une loyaut� � toute �preuve, un bon mari et, semble-t-il, un p�re attentif. Le vieux Baleste lui a, d�s le d�but, donn� toute sa confiance. Pour lui, le mariage avec Fran�oise, est une �vidence logique. Fran�oise a un fr�re et une s�ur plus jeune : Pierre et Annie. Pierre ne s'entend pas avec son p�re, qui lui a toujours pr�f�r� Fran�oise, mais on n'en parle jamais. Il �tudie le commerce dans une grande �cole de province. Il revient seulement � Paris � No�l et � P�ques, participer aux f�tes familiales obligatoires et embrasser sa m�re et ses s�urs. Il ignore ostensiblement Bourdin et n'�change jamais plus de trois mots avec le p�re. C'est jeune homme ombrageux, beau et d�cid�, qui r�ussit avec panache � surmonter un �ternel d�pit. Annie a seize ans et un amoureux, Jo�l, de deux ans son a�n�. Elle est la confidente de sa m�re qui sait tout d'elle. Annie est en seconde au Lyc�e Claude Monet, situ� non loin. Jo�l a pass� son deuxi�me bachot l�ann�e derni�re. Il est inscrit aux beaux-arts et fr�quente les ateliers de la rue Grange Bateli�re � Montparnasse. Notre histoire pourrait commencer l�, disons en avril 1951, au moment o�, par une belle apr�s midi ensoleill�e, Annie se donne � Jo�l pour la premi�re et unique fois, dans une petite chambre de bonne de la rue de l�Ecole de M�decine, pr�t�e par un ami carabin. Jo�l et Annie se tiennent chacun � un bout du lit d�fait qui occupe toute la chambrette. Le gar�on a saisi un carnet � dessin et croque sa jeune amante, qui le regarde en souriant, assise sur le lit, les genoux ramen�s sur la poitrine, enserr�s par le cercle de ses bras ronds. Des ann�es apr�s, arrach� du carnet, encadr�, le dessin ornera la chambre � coucher d'Annie. Mais pour l'instant Jo�l estompe du doigt les ombres de fossettes de la jeune fille. Jo�l va partir au service militaire. Ils s'�treignent une derni�re fois. A vrai dire Annie ne le reverra qu'une seule fois, apr�s les classes, au cours d'une permission. Il caressera son ventre rond mais ils resteront chastes. La guerre d'Indochine vient de commencer. Jo�l sera tu� par la bombe d'un patriote lors d'une mission de maintien de l'ordre. Son fils, Patrick, gardera de lui des photos d'un jeune homme fr�le et souriant, une m�daille posthume, et un carton au format raisin empli de femmes toutes plus belles les unes que les autres dont sa m�re, Annie, et un portrait de profil de sa tante Fran�oise, lumineux, parmi des exercices de drap�s. Les ann�es passeront.
Imaginons les �tablissements Baleste dans les derniers temps de leur splendeur, juste apr�s la guerre vers la fin des ann�es quarante et au tout d�but des ann�es cinquante, quand les colonies fournissent encore, mais plus pour tr�s longtemps, � peu de frais, les produits exotiques qui font notre quotidien. Les �tablissements Baleste, entreprise familiale, importent du caf� en provenance de l'Afrique de l'Est, et aussi un peu d'Am�rique centrale. Malgr� l'intense agitation qui r�gne dans les bureaux, les entrep�ts ne regorgent pas de sacs odorants. Le caf� import� par les Baleste, qui transite peu par la rue du Banquier, est souvent vendu � l'avance aux torr�facteurs industriels qui le font entrer dans les m�langes qui constituent leurs marques - Mokarex, Legal etc. - directement des entrep�ts Baleste du port de Marseille. Le vieux Baleste p�re, Henri, fils a�n� du fondateur, Louis, vient de c�der les rennes de l'entreprise � son gendre Ren� Bourdin qui a, trois ans auparavant, �pous� Fran�oise, sa fille a�n�e. Elle a vingt-deux ans, elle a fait des �tudes de lettre, c'est une belle jeune femme blonde, �lanc�e, simple, elle a accouch� l'ann�e derni�re de l'h�ritier des caf�s Baleste, Alain, un gros poupon joufflu qui fait la fiert� de son grand-p�re. Bourdin a trente-deux ans mais on lui donne difficilement un �ge. Il a s�duit Fran�oise par son s�rieux, sa simplicit�, et une cour assidue, pleine de d�licatesse, qui a commenc� d�s son entr�e aux �tablissements Baleste, six ans plus t�t. C'est un travailleur infatigable, d'une loyaut� � toute �preuve, un bon mari et, semble-t-il, un p�re attentif. Le vieux Baleste lui a, d�s le d�but, donn� toute sa confiance. Pour lui, le mariage avec Fran�oise, est une �vidence logique. Fran�oise a un fr�re et une s�ur plus jeune : Pierre et Annie. Pierre ne s'entend pas avec son p�re, qui lui a toujours pr�f�r� Fran�oise, mais on n'en parle jamais. Il �tudie le commerce dans une grande �cole de province. Il revient seulement � Paris � No�l et � P�ques, participer aux f�tes familiales obligatoires et embrasser sa m�re et ses s�urs. Il ignore ostensiblement Bourdin et n'�change jamais plus de trois mots avec le p�re. C'est jeune homme ombrageux, beau et d�cid�, qui r�ussit avec panache � surmonter un �ternel d�pit. Annie a seize ans et un amoureux, Jo�l, de deux ans son a�n�. Elle est la confidente de sa m�re qui sait tout d'elle. Annie est en seconde au Lyc�e Claude Monet, situ� non loin. Jo�l a pass� son deuxi�me bachot l�ann�e derni�re. Il est inscrit aux beaux-arts et fr�quente les ateliers de la rue Grange Bateli�re � Montparnasse. Notre histoire pourrait commencer l�, disons en avril 1951, au moment o�, par une belle apr�s midi ensoleill�e, Annie se donne � Jo�l pour la premi�re et unique fois, dans une petite chambre de bonne de la rue de l�Ecole de M�decine, pr�t�e par un ami carabin. Jo�l et Annie se tiennent chacun � un bout du lit d�fait qui occupe toute la chambrette. Le gar�on a saisi un carnet � dessin et croque sa jeune amante, qui le regarde en souriant, assise sur le lit, les genoux ramen�s sur la poitrine, enserr�s par le cercle de ses bras ronds. Des ann�es apr�s, arrach� du carnet, encadr�, le dessin ornera la chambre � coucher d'Annie. Mais pour l'instant Jo�l estompe du doigt les ombres de fossettes de la jeune fille. Jo�l va partir au service militaire. Ils s'�treignent une derni�re fois. A vrai dire Annie ne le reverra qu'une seule fois, apr�s les classes, au cours d'une permission. Il caressera son ventre rond mais ils resteront chastes. La guerre d'Indochine vient de commencer. Jo�l sera tu� par la bombe d'un patriote lors d'une mission de maintien de l'ordre. Son fils, Patrick, gardera de lui des photos d'un jeune homme fr�le et souriant, une m�daille posthume, et un carton au format raisin empli de femmes toutes plus belles les unes que les autres dont sa m�re, Annie, et un portrait de profil de sa tante Fran�oise, lumineux, parmi des exercices de drap�s. Les ann�es passeront.
23 juin 2002
bonsoir, pas de texte aujourd'hui (oui, je sais que vous êtes frustrés, je sais). Je vous recommande, en guise de lot de consolation (je suis sûr que vous êtes totalement éploré) ce très joli site glané, comme d'habitude sur Désordre (voir colonne de droite, pub entièrement gratuite). J'en profite pour saluer Christine Garin qui me fera peut-être l'honneur de parcourir, de temps en temps, ces modestes lignes. A plus.
18 juin 2002
La perspective ne semble pas tout à fait parfaite. On se demande un instant si la carafe qui sert de vase aux oeillets est posée sur l'échiquier ou bien sur la table. C'est sur l'échiquier. L'échiquier, lui, est posé sur la table. C'est un échiquier pliant, en forme de grande boîte noire et plate avec des charnières de laiton ouvragées où sont rangées les pièces du jeu. On hésite parce que la carafe est posée sur le coin le plus éloigné de l'échiquier, vers le point de fuite, et que l'épaisseur de la boîte se confond avec l'ombre qu'elle porte sur la table. C'est un effet qui n'est pas du à la maladresse du peintre, Monsieur Baugin, car celui-ci est un maître. Il nous déstabilise à dessein. La carafe contient trois oeillets roses dont les tiges plongent dans l'eau. Elle attire la lumière. Elle jette un reflet clair sur l'ébène et l'ivoire du damier noir et blanc. Au-delà de l'échiquier, dans le coin supérieur droit du tableau un plateau d'étain de forme octogonale est suspendu à un crochet planté dans la pierre brute du mur. Ce qu'on voit du reste de la table porte un désordre étudié d'objets divers : un luth en bois clair attire d'abord le regard. Il est posé de travers et à l'envers sur une partition de musique reliée de maroquin beige qu'il tient ainsi ouverte à une page où portées, clés, notes et barres de mesures sont bien visibles. En même temps son poids empêche la partition qui dépasse de la table de tomber sur le sol que le tableau ne montre pas. Son manche coudé dépasse, lui aussi de la table (il manque une clavette) et des cordes cassées, tire-bouchonnées, pendouillent dans le vide. Sa caisse, bombée comme un jambon, masque au regard la lame d'un couteau dont on ne voit que le manche en corne. Le couteau est sans doute destiné à couper une miche de pain blanc, intacte, qui a une curieuse forme de bonnet de cardinal. Tout près du pain, dans le fond du tableau à gauche, un verre très fin et très orné contient du vin de couleur rouge sombre et se confond presque, par transparence, avec l'ombre du mur auquel la table s'adosse. Plus à l'avant, presque au bord, un jeu de cartes, pas très bien rangé, posé sur le dos, montre un valet de trèfle, un coeur et un autre trèfle (amour, argent ?). Une bourse de velours plissé de couleur vert foncé, bien fermée par un cordon doré, à glands, étale une base emplie de pièces. Le cordon disparaît, coincé sous la masse de l'échiquier. La signature du peintre, Baugin, est gravée dans l'épaisseur de la table qui nous fait face. C'est une nature morte. A l'époque, on disait une "vanité". Baugin a aussi peint des gaufrettes dans des assiettes d'étain, des verres de vins blancs, des fiasques et des bouteilles comme on le voit dans le très beau film "Tous les Matins du Monde" adapté du roman de Pascal Quignard. En ce temps-là, les peintres ajoutaient souvent des livres, des animaux morts ou mieux encore des crênes humains à leurs sombres compositions. Leur art se voulait stoïcien. Il exposait aux yeux du spectateur ses propres chimères et le renvoyait à sa fin véritable qui n'était pas la richesse, ni le plaisir, ni le savoir, encore moins la beauté, mais la mort. Leur force venait de ce qu'ils représentaient non seulement l'inanimé mais aussi le "non consommé" : le verre plein, non bu ; le pain non rompu, non mangé ; les jeux non joués, rangés dans leurs boites ; la musique non entendue, instruments muets ; les livres fermés, non lus ; la fleur, coupée. Mais même si on débarrasse ces tableaux de leur jansénisme, ils gardent encore une force peu commune. C'est que les choses y sont présentées dans une crudité qui n'est pas que violence. Il ne faut pas se figurer ces artistes seulement comme des dévôts ni des tartufes mais aussi comme des amoureux. Le monde qui est représenté là, avec toute cette minutie, toute cette précision, est avant tout un monde éternel qui s'oppose à la mortalité humaine. Il n'est pas seulement un avertissement, il est une nostalgie. Peindre un verre, c'est quitter le verre. C'est le rendre à sa condition de verre. De même, écrire c'est aussi déprendre. Ecrire, c'est décrire, toujours.
Max a rendez-vous chez le dentiste. Ses dents sont compl�tement pourries. Il en a trouv� un qui veut bien le soigner sans les lui arracher toutes. Il ne veut pas se retrouver avec un dentier. C'est la raison qu'il donne pour quitter le stand maintenant, il reviendra plus tard, dans l'apr�s-midi, par ses propres moyens, dit-il. Mais on ne le reverra pas. Auguste et Christian restent un peu plus longtemps. Ils d�jeunent avec nous de sandwichs, assis sur le trottoir devant l'�talage aux bibelots, dans la moiteur de l'orage qui se pr�pare. Les chalands, �cras�s de chaleur, d�ambulent mollement � travers les �talages. Aux fringues, on a beaucoup vendu : belles robes � vingt francs, moins belles � dix. Une aubaine pour les m�res de familles arabes ou les manouches qui trouvent encore le moyen de marchander : Elles appellent les copines et nous prennent pour des demeur�s. Certaines se servent et s'en vont m�me sans payer. Il faut mettre le hol�. Christian part chercher une mendiante rencontr�e un peu plus t�t pour partager son sandwich avec elle, mais il ne la trouve pas. Il a achet� un transistor qui ne marche peut-�tre pas pour pouvoir rendre celui de Max qu'il utilise en ce moment. Il parle des animaux sauvages, des pr�dateurs, des loups qui prennent le dessus et mangent les agneaux comme lui. L'apr�s-midi s'�tire lentement sous le cagna. Les acheteurs se font de plus en plus rares et de plus en plus mis�rables. On ne vient pas ici pour le plaisir, pour trouver l'objet rare, mais pour acheter au prix le plus bas des objets de premi�re n�cessit� : casseroles bossel�es, cafeti�res usag�es, cuill�res et fourchettes, lampes d�pareill�es, reveils-matins. Les vendeurs, eux, bouclent leurs fins de mois difficiles en se d�barrassant de vieux objets. Ce ne sont pas les puces de Saint Ouen ni m�me celles de Montreuil, o� l�on fait des affaires ; Ici, c'est un march� aux voleurs, une �conomie de mis�re o� circule tr�s peu d'argent. C'est plut�t du troc, voire de l'entraide. L'orage tant attendu �clate enfin, achevant de chasser les derniers clients. On s'abrite sous les parasols, les b�ches manquent pour prot�ger la marchandise. On attend l'�claircie pour remballer et rendre la place au parking. Je raccompagne Auguste et Christian au 58. Ils sont tous les deux sur le si�ge arri�re, aucun n'a voulu s�asseoir � la place du mort. Tant pis si je fais le chauffeur. Auguste a pos� un cabas sur ses genoux, il fait penser � sa m�re. Christian est inquiet pour Max, pas Auguste. Ils se chamaillent comme un vieux couple : Auguste demande � Christian de s'occuper de lui et de laisser les autres, Christian n'en d�mord pas, il veut aider Max, les mendiants et tous les mis�reux du monde. Auguste per�oit comment la sollicitude de Christian masque son agressivit�. Je les laisse � la grille du 58. Ils me font des grands signes pendant que je m'�loigne vers l�h�pital et qu'un grand calme m'envahit. Je pense � la phrase de Marie Depuss�, dans "Dieu g�t dans les d�tails" : "...Il y avait autre chose. Tout de suite, les fous me repos�rent. Je sus qu'ils se battaient en premi�re ligne, pour moi. Pendant que je tra�nais ma m�lancolie � l'arri�re, je savais qu'il y en avait d'autres, au front."
15 juin 2002
Je commence ici la mise en ligne de l' "histoire de la rue du banquier".Je me risque donc � un enchev�trement de textes � �pisodes. Je rappelle que, pour l'instant, deux "histoires" sont ici encore inachev�es : "l'histoire de Magali" et "l'histoire de Paulette". Elles le seront. C'est la loi de ce site. En revanche, je pense que je n'irai pas jusqu'� un niveau d'enchev�trement plus "d�sordonn�" que celui-ci. Bon courage.
HISTOIRE DE LA RUE DU BANQUIER
L�autre samedi, nous avons fait, je devrais dire refait, une promenade dans Paris avec Franklin. Je me souviens de longues vir�es de jadis, sous le long soleil couchant de l��t�, du treizi�me arrondissement vers la seine, en descendant le boulevard de l�h�pital et en empruntant le quai Saint Bernard, le long du jardin des plantes, et plus loin si nos jambes et notre humeur voulaient bien nous y porter, le quai de la Tournelle, le Quai Montebello et m�me le quai Saint Michel. Nous poussions en g�n�ral jusqu�� Notre Dame et l��le Saint Louis (m�me une fois jusqu�� la place de la concorde), et nous revenions dans la fra�cheur et le silence de la nuit, en parlant p�le m�le de femmes, d�amour, d�architecture, de psychiatrie et de peinture. Cette fois, la promenade eut lieu l�apr�s midi et fut plus courte. Nous avons travers� le centre commercial Galaxie d�sert en ce quatorze juillet morose, nous avons d�bouch� sur la place d�Italie, l�avons travers� de part en part vers le boulevard de l�h�pital pour nous enfoncer dans un coin peu connu du treizi�me. Ce sont des rues calmes et retir�es, aux commerces rares, aux noms de peintres : Titien, Rubens, Watteau, V�ron�se, Le Brun. La rue du Banquier rejoint l�avenue des Gobelins et l�agitation de la capitale � hauteur de la manufacture. C�est une rue bien nourrie, proprette et a�r�e, sans histoire, sans qualit� particuli�re, bourgeoise et bien pensante, o� alternent des immeubles anciens et modernes sans beaut� particuli�re et des petits squares privatifs d�serts. Notre pr�sence en ces lieux � priori banals �tait due au sens �minemment aigu de l�observation de Franklin, associ� � celui de la ballade po�tique qui lui est si particulier : quelques jours auparavant, il avait remarqu�, � la hauteur du num�ro vingt de la rue, une plaque comm�morative, comme on peut en voir un peu partout dans Paris, � la m�moire des combattants tomb�s pour la France, � l�endroit pr�cis du souvenir qui leur est d�di� et fleuries discr�tement tous les huit mai, ou qui rappelle que tel homme plus ou moins c�l�bre a v�cu l�, mais oui, dans cet immeuble banal, et que le souvenir de sa pr�sence, tel une effluve tenace glorifie encore le reste de ses voisins et toute leur descendance. Nous voici donc devant l'immeuble qui porte la plaque que franklin voulait me montrer pos� au milieu de la rue vide. C'est une assez belle b�tisse de cinq �tages, en pierre de taille, dont la fa�ade suit �l�gamment une imperceptible courbure de la rue. Le rez de chauss�e, qui succ�de � une porte coch�re peinte en bleu nuit abrite ce qui doit �tre un ancien entrep�t ou d'anciens bureaux : une grande plaque rectangulaire, peinte en vieux rose porte l'inscription : "RDC. A. BALESTE CAFES, importation directe. entr�e au n� 18." Au num�ro 20, les ma�tres, au num�ro 18, les employ�s et les clients. Les fen�tres du premier �tage, dont on peut imaginer qu'elles appartiennent encore � la famille Baleste, cossues, s'ouvrent sur un balcon fleuri et de jolies moulures de style classiques s�parent les diff�rents niveaux. Il est probable que l'entrep�t ou les bureaux sont d�saffect�s. Mais le manque d'animation laborieuse pourrait �tre du au fait que nous sommes un jour f�ri�. La plaque comm�morative qui justifie notre pr�sence en ces lieux, en marbre blanc, est scell�e dans le mur � gauche de la porte coch�re, � deux m�tres cinquante de hauteur. Elle porte l'inscription suivante, grav�e sur trois lignes : "LE 17 AVRIL 1967. ICI. IL NE S'EST RIEN PASS�." Franklin en avait fait sa photo du jour quelques jours plus t�t (il a constitu� un album, qui r�sume sa vie en 2001, � raison d'une photo par jour) et je suis moi-m�me revenu quelques jours plus tard prendre les notes n�cessaires � la description qu'on vient de lire. Je suis donc rest� en faction, appuy� sur le capot de ma Clio en guise d'�critoire, environ une demi heure. Dans cet espace de temps, la rue ne s'est pas plus anim�e que le dernier dimanche et je n'ai vu que deux ou trois personnes, tout au plus, composer le code et dispara�tre � travers la porte coch�re. Deux petits jeunes, sont arriv�s pour garer leur moto et, pendant qu'il se livraient � la d�licate man�uvre de lui faire franchir le seuil, j'ai pu les interroger bri�vement. Ils m'ont, bien s�r, d�clar� qu'ils ne savaient pas qui avait scell� la plaque, mais ils m'ont dit qu'elle ne l'avait �t� que depuis peu de temps : un ou deux mois tout au plus. Ils ont cependant ajout� que d�j�, on voyait "des" gens la prendre en photo sans savoir qu'un de ces "gens-l�" (peut-�tre le seul d'ailleurs, tant il est connu que l'imagination magnifie les �v�nements) �tait mon ami Franklin qui, justement m'avait propos� de r�soudre l'�nigme de la plaque de la rue du Banquier. Nous en avons donc reparl� quelques jours plus tard, attabl�s devant une soupe Pho du quartier chinois. Il se montra surpris des nouvelles que je lui apportai. Il avait imagin� que la plaque �tait beaucoup plus ancienne et qu'il avait d� passer devant de nombreuse fois sans la voir. Mais non, son sens de l'observation ne l'avait pas tromp�, il l'avait bien d�couverte dans le bon tempo. Le myst�re semblait donc s'�paissir. D�j�, comme le proclamait l'inscription, il ne s'�tait rien pass� le 17 avril 1967, alors pourquoi avait-il fallu si contradictoirement le comm�morer pr�s de vingt-cinq ans plus tard ? L'hypoth�se de Franklin, en l'�tat actuel des connaissances, est donc la suivante (si on pense que je ne la rapporte pas correctement, il faut s'adresser � lui) : tout serait li� � une romantique histoire d'amour qui s'�tale sur plusieurs dizaines d'ann�es.
HISTOIRE DE LA RUE DU BANQUIER
L�autre samedi, nous avons fait, je devrais dire refait, une promenade dans Paris avec Franklin. Je me souviens de longues vir�es de jadis, sous le long soleil couchant de l��t�, du treizi�me arrondissement vers la seine, en descendant le boulevard de l�h�pital et en empruntant le quai Saint Bernard, le long du jardin des plantes, et plus loin si nos jambes et notre humeur voulaient bien nous y porter, le quai de la Tournelle, le Quai Montebello et m�me le quai Saint Michel. Nous poussions en g�n�ral jusqu�� Notre Dame et l��le Saint Louis (m�me une fois jusqu�� la place de la concorde), et nous revenions dans la fra�cheur et le silence de la nuit, en parlant p�le m�le de femmes, d�amour, d�architecture, de psychiatrie et de peinture. Cette fois, la promenade eut lieu l�apr�s midi et fut plus courte. Nous avons travers� le centre commercial Galaxie d�sert en ce quatorze juillet morose, nous avons d�bouch� sur la place d�Italie, l�avons travers� de part en part vers le boulevard de l�h�pital pour nous enfoncer dans un coin peu connu du treizi�me. Ce sont des rues calmes et retir�es, aux commerces rares, aux noms de peintres : Titien, Rubens, Watteau, V�ron�se, Le Brun. La rue du Banquier rejoint l�avenue des Gobelins et l�agitation de la capitale � hauteur de la manufacture. C�est une rue bien nourrie, proprette et a�r�e, sans histoire, sans qualit� particuli�re, bourgeoise et bien pensante, o� alternent des immeubles anciens et modernes sans beaut� particuli�re et des petits squares privatifs d�serts. Notre pr�sence en ces lieux � priori banals �tait due au sens �minemment aigu de l�observation de Franklin, associ� � celui de la ballade po�tique qui lui est si particulier : quelques jours auparavant, il avait remarqu�, � la hauteur du num�ro vingt de la rue, une plaque comm�morative, comme on peut en voir un peu partout dans Paris, � la m�moire des combattants tomb�s pour la France, � l�endroit pr�cis du souvenir qui leur est d�di� et fleuries discr�tement tous les huit mai, ou qui rappelle que tel homme plus ou moins c�l�bre a v�cu l�, mais oui, dans cet immeuble banal, et que le souvenir de sa pr�sence, tel une effluve tenace glorifie encore le reste de ses voisins et toute leur descendance. Nous voici donc devant l'immeuble qui porte la plaque que franklin voulait me montrer pos� au milieu de la rue vide. C'est une assez belle b�tisse de cinq �tages, en pierre de taille, dont la fa�ade suit �l�gamment une imperceptible courbure de la rue. Le rez de chauss�e, qui succ�de � une porte coch�re peinte en bleu nuit abrite ce qui doit �tre un ancien entrep�t ou d'anciens bureaux : une grande plaque rectangulaire, peinte en vieux rose porte l'inscription : "RDC. A. BALESTE CAFES, importation directe. entr�e au n� 18." Au num�ro 20, les ma�tres, au num�ro 18, les employ�s et les clients. Les fen�tres du premier �tage, dont on peut imaginer qu'elles appartiennent encore � la famille Baleste, cossues, s'ouvrent sur un balcon fleuri et de jolies moulures de style classiques s�parent les diff�rents niveaux. Il est probable que l'entrep�t ou les bureaux sont d�saffect�s. Mais le manque d'animation laborieuse pourrait �tre du au fait que nous sommes un jour f�ri�. La plaque comm�morative qui justifie notre pr�sence en ces lieux, en marbre blanc, est scell�e dans le mur � gauche de la porte coch�re, � deux m�tres cinquante de hauteur. Elle porte l'inscription suivante, grav�e sur trois lignes : "LE 17 AVRIL 1967. ICI. IL NE S'EST RIEN PASS�." Franklin en avait fait sa photo du jour quelques jours plus t�t (il a constitu� un album, qui r�sume sa vie en 2001, � raison d'une photo par jour) et je suis moi-m�me revenu quelques jours plus tard prendre les notes n�cessaires � la description qu'on vient de lire. Je suis donc rest� en faction, appuy� sur le capot de ma Clio en guise d'�critoire, environ une demi heure. Dans cet espace de temps, la rue ne s'est pas plus anim�e que le dernier dimanche et je n'ai vu que deux ou trois personnes, tout au plus, composer le code et dispara�tre � travers la porte coch�re. Deux petits jeunes, sont arriv�s pour garer leur moto et, pendant qu'il se livraient � la d�licate man�uvre de lui faire franchir le seuil, j'ai pu les interroger bri�vement. Ils m'ont, bien s�r, d�clar� qu'ils ne savaient pas qui avait scell� la plaque, mais ils m'ont dit qu'elle ne l'avait �t� que depuis peu de temps : un ou deux mois tout au plus. Ils ont cependant ajout� que d�j�, on voyait "des" gens la prendre en photo sans savoir qu'un de ces "gens-l�" (peut-�tre le seul d'ailleurs, tant il est connu que l'imagination magnifie les �v�nements) �tait mon ami Franklin qui, justement m'avait propos� de r�soudre l'�nigme de la plaque de la rue du Banquier. Nous en avons donc reparl� quelques jours plus tard, attabl�s devant une soupe Pho du quartier chinois. Il se montra surpris des nouvelles que je lui apportai. Il avait imagin� que la plaque �tait beaucoup plus ancienne et qu'il avait d� passer devant de nombreuse fois sans la voir. Mais non, son sens de l'observation ne l'avait pas tromp�, il l'avait bien d�couverte dans le bon tempo. Le myst�re semblait donc s'�paissir. D�j�, comme le proclamait l'inscription, il ne s'�tait rien pass� le 17 avril 1967, alors pourquoi avait-il fallu si contradictoirement le comm�morer pr�s de vingt-cinq ans plus tard ? L'hypoth�se de Franklin, en l'�tat actuel des connaissances, est donc la suivante (si on pense que je ne la rapporte pas correctement, il faut s'adresser � lui) : tout serait li� � une romantique histoire d'amour qui s'�tale sur plusieurs dizaines d'ann�es.
J'ai decouvert aujourd'hui, en me balladant dans le foutoire g�nial qu'est "DESORDRE" (cliquer sur le lien dans la colonne de droite de toute unrgence), ce site superbe. C'est pour donner envie � mon copain Franklin de continuer ! (alors Franklin, qu'attends-tu pour construire un weblog ?) il est probable que je l'ajoute � la liste de mes liens permanents.
13 juin 2002
C'est dimanche soir, le d�ner touche � sa fin. La salle � manger est d�j� pratiquement vide. Ici, les d�ners ne se prolongent jamais. Il n'y a personne pour repousser sa chaise, �tirer ses bras au-dessus de sa t�te en allongeant les jambes, personne pour pousser un soupir de satisfaction, m�me un petit, personne pour entamer une de ces conversations minuscules et futiles qui se glissent g�n�ralement entre la poire et le fromage, personne pour faire des petits tas ou des petites lignes de miettes de pain, personne pour profiter de ces moments de transition qui autorisent � tirer un peu sa flemme. C'est que la cigarette manque d�j�. Un par un, plus ou moins press�s, plus ou moins discr�tement, les patients sont presque tous all�s s'entasser dans la pi�ce nue qu'on appelle pompeusement "salon" fumeur. Malgr� cette fin de mois de mai, il fait encore trop froid pour aller en griller une dehors. Seuls restent encore l� les non-fumeurs et rares amateurs de compote � l'ananas. Paulette s'approche de la table des soignants. Depuis un moment elle nous jetait des coups d'�il � la d�rob�e. A ma droite, Karima chipote encore sur ses quenelles pendant qu'en face Monique termine minutieusement son pot de yaourt aux fruits. Jean raconte � Karima un voyage en Cor�e du sud o� il est plus question de monotonie des paysages que de matins calmes. Paulette cale ses paumes sur les bords de la table comme une patronne qui viendrait, � la fin du service, saluer des habitu�s. Un peu avant, au cours du repas, elle s'est mise en col�re, pour troubler un silence qui n'en finissait pas de devenir pesant : "Ta gueule, esp�ce de chinetoque, t'as fini de me traiter de chinetoque, qu'est-ce que je vous ai fait � la fin, vous avez fini de m'emmerder". �a n'a pas arrang� le silence. A sa table il y avait des nouveaux. De surprise, ils sont rest�s la fourchette en l'air. Ce n'est pas � eux qu'elle s'adressait, les anciens le savent bien, ils sont habitu�s. Cela ne fait plus rire que Jean. Il a ri au milieu de ses r�cits de voyage. On a entendu la col�re de Paulette et le rire de Jean. Jean est l'infirmier de Paulette. �a fait dix ans que Jean rit des col�res de Paulette contre ses petites voix qui la traitent de sale chinetoque. Comme � chaque fois, il a ri de bon c�ur : il faut savoir que Jean rit des fous en g�n�ral et de Paulette en particulier. C'est comme �a, �a le fait rire. Ce n'est pas pour �a qu'il est infirmier psychiatrique, mais vous vous demandez. �a vous g�ne, �a vous consterne m�me, mais vous n'arriverez pas � l'en emp�cher. Il est un peu bizarre, Jean, tout sauf professionnel. Il a d'autres qualit�s. Comme d'habitude, Paulette s'est arr�t�e d'un seul coup, comme si on l'avait zapp�e, pas � cause du rire de Jean, elle est habitu�e, mais comme �a, d'un seul coup, elle s'est arr�t� de crier et s'est remise � manger. La fourchette de sa voisine est retomb�e dans son assiette. Et voil� que ce soir-l� Paulette, les paumes cal�es sur les rebords de la table nous regarde un � un, avec une infinie tendresse et ce fameux sourire, le sourire de Paulette. Elle dit : "Je vais vous raconter une histoire". Jean pouffe, mais elle fait comme si elle ne l'avait pas entendu. Elle commence son histoire : "Il �tait une fois une princesse. Elle avait des l�vres roses. Rouges comme. Le sang et des cheveux comme l'�b�ne. Noirs. Elle s'appelait. Blanche-Neige elle s'appelait. Elle a connu les Sept Nains et elle a fait leur m�nage et. Quand elle est morte elle s'est r�veill�e avec un baiser du prince. Charmant voil� c'est fini. �a vous a plu ?" Elle l�che la table, l�ve un peu les yeux au ciel et nous montre ses deux paumes, bras tendus �cart�s comme une offrande. Elle hoche la t�te de droite et de gauche, sa voix tra�ne d'abord, rythm�e comme une comptine : "Plaire, pas plaire, c'est pareil, o� est la diff�rence, manger, pas manger, vivre, pas vivre, aimer, pas aimer, c'est pareil ou c'est pas pareil ? C'est pareil ou c'est pas pareil ! Qu'est-ce que �a peut faire ! Qu'est-ce que �a peut bien vous faire, hein ? Alors, foutez-moi la paix !" Un rel�chement des coudes, un balancement alternatif des �paules transforme le geste de l'offrande : il est devenu celui de l'h�sitation, du pour et du contre ou du pareil au m�me. Ca se termine en engueulade, on entend � nouveau le rire de Jean. Alors, le geste change encore. Elle �carte les doigts et les avant-bras, colle les coudes au corps avec un petit mouvement du buste en avant. Geste de l'�vidence, un peu agressif mais presque pas. Elle ne fait que nous montrer notre d�finitive impossibilit� � venir vers elle : "Vous voyez bien!" C'est un constat, un douloureux constat. Ses bras retombent. Ses yeux lancent des �clairs. Elle tourne les talons. Elle serait capable de nous frapper. Elle l'a d�j� fait. Parfois, aussi, Paulette chante des chansons comme � la fin des repas de communion, mais une phrase de chaque � la suite, comme un pot-pourri, comme pour en finir plus vite, quelle importance puisqu'on ne l'�coute pas, et m�me si on l'�coute et m�me si on lui dit qu'elle chante bien elle sait bien que c'est pour lui faire plaisir, alors quelle importance, c'est vrai. C'est comme les enfants, les tout petits, lorsque vous leur demandez de faire leur compliment, celui qu'ils ont appris � l'�cole ou celui que vous leur avez appris vous-m�me en cachette pour faire une surprise, ils veulent tellement vous faire plaisir et aller vite � la fois qu'ils n'en disent que le d�but et la fin et �a n'a plus ni queue ni t�te, de toute fa�on ils r�p�tent sans comprendre. �a nous envahit de tendresse. Sauf que Paulette on ne lui demande jamais. C'est elle qui propose. Elle vous "vend" une histoire ou une chanson. Elle s'offre, plut�t. Mais il faudrait la prendre tout enti�re tout de suite. Bien s�r c'est impossible et terrifiant. Mais si, sans aller jusque l�, on lui pr�tait seulement attention, �a n'arrive pas si souvent, au fond, qu'on lui pr�te attention, tellement elle semble raser les murs, Paulette vous ferait d'abord son fameux sourire. On devrait faire attention de la lui pr�ter bien plus souvent, l'attention, pas seulement pour faire correctement notre m�tier, mais rien que pour ce sourire, tellement il est beau, tellement tout � coup il la transfigure, tellement c'est un miracle, une pure merveille. Elle vous ferait son fameux sourire et vous vous apercevriez qu'elle a des yeux magnifiques, elle commencerait � chanter, comme le petit enfant. Au d�but il y aurait le fameux sourire, il y aurait les paumes en avant comme une offrande, on penserait � Piaf, et puis, vite, la voix faiblirait, les bras retomberaient cette fois le long du corps, dans un � quoi-bon d�chirant et la chanson tournerait court, et elle ne sourirait plus. Elle vous regarderait comme si vous veniez de lui annoncez que vous l'abandonnez pour toujours. Son visage lisse serait redevenu inexpressif, ses yeux se seraient vid�s comme un verre renvers�, une moue r�sign�e aurait remplac� le fameux sourire. Elle serait triste � mourir, elle a toujours �t� triste � mourir, le sourire vous l'auriez r�v� s�rement. A la fin du compliment, le petit enfant vient vite se blottir dans vos bras demander des baisers. Paulette aurait bien voulu que vous la preniez dans vos bras aussi, mais elle sait bien que non, vous ne la prendrez pas, elle penche la t�te � gauche, elle penche le cou dans le m�me sens, et tout le buste suit, elle part un peu en arri�re, se retourne doucement, raide comme la tour de Pise, manque de tomber, se rattrape on se demande comment, et vous la voyez avancer vers le mur pour aller se confondre avec le papier peint et le grand tout indiff�renci�.
06 juin 2002
Elle �tait n�e le lendemain du jour de l'assassinat de Kennedy. Pour elle, �a voulait tout dire. Voil� une phrase qui aurait pu faire un bon d�but de roman. Mais c'est bien ce qu'elle m'avait d�clar� d�s le premier entretien. Je lui trouvai une bille de Clown. Elle n'�tait pas jolie, portait de grosses lunettes, avait les cheveux raides, mi-longs, souvent ramen�s derri�re les oreilles, portait des "chandails", des "corsages", des jupes pliss�es ou des pantalons en tergal qui lui donnaient malgr� ses trente-cinq ans un air plus que surann�. Chaque semaine, elle venait me parler de ses d�boires professionnels, elle �tait auxiliaire de pu�riculture, ce qui �tait une "vocation tardive", comme on dit, parce que, ce qu'elle aurait voulu faire c'�tait du th��tre, du spectacle, �tre clown, pourquoi pas, en tout cas faire rire les gens. Elle pratiquait l'autod�rision avec un art consomm� qui me faisait craquer et �gayait toujours les longues soir�es de consultation du lundi. Mai vraiment, elle en bavait. Elle avait �chou� � ses stages professionnels et avait �t� mise sous tutorat, ce qui �tait le dernier palier avant la mise � la porte de la fonction publique et le retour � la case d�part du secr�tariat en int�rim. A mon sens, elle ne souffrait d'aucun sympt�me particulier, en tout cas identifiable par un quelconque DSM4 ou autre catalogue nosographique comme la CIM 10. On pourrait dire que si la maladresse avait �t� une maladie, par exemple, elle en serait gravement atteinte, mais aussi la na�vet� ou la manque absolu de m�chancet� : un jour elle avait "enferm� un enfant dehors", comme elle se plaisait presque � r�p�ter, et l'avait oubli� plusieurs heures, une autre fois, elle en avait laiss� tomber un de la table � langer, ce qui pour une pu�ricultrice est du plus mauvais effet, mais sans dommage pour le b�b� ; elle n'arrivait pas � compter les enfants dont elle avait la responsabilit� ou plut�t n'�tait pas dou�e pour le jeu de Kim, n'avait pas les deux yeux ni m�me un seul derri�re la t�te, ce qui est indispensable, elle le savait tr�s bien, � toute personne qui pr�tend s'occuper d'enfants en toute s�curit� ; Elle ne savait jamais quoi faire avec les enfants, trouvait que leur parler comme s'ils comprenaient tout, ce qu'on lui recommandait de faire, �tait un peu ridicule, et continuait de les consid�rer comme des b�tes un peu curieuses, pas si attendrissantes que �a, en tout cas des �tres complexes pas toujours pr�ts � lui faciliter la t�che. Elle avait m�me presque fini par les prendre en grippe parce qu'ils ob�issaient � tout le monde sauf � elle et qu'ils lui faisaient subir les pires humiliations, refuser de se laisser changer ou nourrir � la cuill�re, par exemple. Elle se posait des questions bizarres, se demandait si elle aimait le m�tier qu'elle avait choisi, se remettait vraiment en question et ne trouvait pas de r�ponse. Ce qui, on s'en doute, ne plaisait pas du tout, mais alors pas du tout aux directrices de cr�ches successives � qui elle avait �t� confi�e ou plut�t se la refilaient comme une patate chaude. Elle �tait l'a�n�e de deux s�urs qui, selon elle, avaient parfaitement r�ussi leurs vies, avaient des m�tiers respectables (employ�e de banque ou professeur) et des enfants, surtout des enfants. C'�tait pour �� qu'elle s'�tait mari�e, somme toute, pour avoir des enfants, assez tardivement en plus, avait �chapp� de justesse au statut de vielle fille, au fond avait pris le premier qui s'�tait pr�sent� de peur qu'il n'y ai pas d'autre occasion. Un plut�t gentil, mais fils unique affubl� d'une famille pas possible, petit cadre commercial en CDI mais jamais � l'abri du licenciement �conomique qui ne semblait pas s'int�resser � grand chose. Elle avait, non pas l'impression de porter la culotte, mais de d�sirer pour deux, ce qui �tait fatigant � la longue. D'ailleurs pour parler de d�sir, ce n'�tait pas ce qui, selon elle, caract�risait son mari, tant � son propre �gard qu'� celui d'�ventuels h�ritiers. Ils ne faisaient pas assez l'amour, mais ils n'allaient pas non plus assez au cin�ma, au th��tre, faire du sport ou visiter les pays �trangers. Elle faisait tout pour �tre normale, comme tout le monde, comme ses parents, petits bourgeois provinciaux qu'ils visitaient r�guli�rement � Tours un week-end sur deux, et comme ses deux s�urs, mais, son mari, soit par pusillanimit�, soit par psychasth�nie, ne voulait s'engager dans rien et surtout pas dans une modeste contribution au peuplement de la douce France, cher pays de son enfance. Elle le lui reprochait parfois am�rement, lui faisait de v�ritables sc�nes, o�, alors l�, elle n'�tait plus dr�le du tout, allait m�me jusqu'� lancer des objets contre les murs ou piquer des crises de nerf devant toute la famille � la fin des repas de No�l ou du nouvel an. Mais le reste du temps, la plupart du temps, m�me, elle restait �tonnamment placide, patiente et r�sign�e, se remettait � faire le clown, ce pour quoi elle �tait d�cid�ment tr�s dou�e. Un mot de son mari � propos du b�b�, m�me tout � fait dilatoire, lui rendait espoir et moral, pr�te � tout pardonner et � chercher un bon film dans T�l�rama ou r�server des places dans un agence de voyage pour les sports d'hiver. Au fond, elle �tait bonne fille et d'un naturel optimiste, juste l�g�rement � c�t� des choses. Seulement elle commen�ait � trouver le temps long, � trente-six ans, de ne toujours pas �tre maman et titulaire � son boulot. La question n'�tait pas de savoir si elle aimait son mari, mais si elle allait ou non atteindre les objectifs qu'ils s'�taient fix�s en se mariant. Elle sentait confus�ment qu'il aurait fallu faire la r�volution, tout chambouler, jeter les b�b�s avec l'eau du bain, chercher un autre mari moins handicap�, se lancer enfin dans la vraie vie, devenir vraiment clown ou imitatrice et s'en donner les moyens, et, pour dire les choses en un mot, un mot terrible, qui la terrorisait : divorcer. Au lieu de cela, pour �chapper au spectre de la solitude et de la vie rat�e, elle prenait des cours. Elle adorait prendre des cours. Elle prenait des cours de tout : de crochet, de point de croix, de guitare, de solf�ge, de com�die, d'imitateur de clownerie, de conduite dans la vie. Pour elle la psychoth�rapie �tait une sorte de cours, j'�tais une sorte de professeur de vie. Elle aurait volontiers adh�r� � toutes sortes de cercles sociaux et de soci�t�s un peu savantes qui l'auraient confort�e dans l'id�e que tout s'apprend, m�me l'amour, avec un peu de courage et de bonne volont�. Elle aurait voulu entra�ner son mari sur des rollers blade dans les rues de Draveil, dans des bapt�mes de l'air ou des croisi�res de huit jours en mer Caspienne. Mais � chaque fois, il y avait comme un grain de sable, un coup de pas de chance, une clownerie du destin qui faisait que d�cid�ment rien n'avan�ait. Pas plus que sa psychoth�rapie d'ailleurs, qu'elle continuait de prendre pour un cours, pour une direction de conscience, et o� elle continuait de faire rire son th�rapeute avec entrain mais pas toujours. Elle tentait d'�tablir des catalogues : le normal, l'anormal, l'entre les deux. En ce qui la concernait, elle se serait volontiers content�e de l'entre les deux, tant l'id�e de sa propre "anormalit�" l'obs�dait. Le fait de proclamer qu'elle �tait n�e le lendemain du jour de l'assassinat de Kennedy (le lendemain, pas le jour) r�sumait, � la fois le d�calage, le juste � c�t�, qu'elle donnait � voir (qu'en aurait-il �t� si cela avait �t� le jour m�me...) et le cataclysme qu'un tel �v�nement aurait provoqu� chez tous les nouveau-n�s de l'�poque. En m�me temps, elle affirmait son lien avec un personnage consid�rable, qu'elle n'avait manqu� que d'une journ�e, en quelque sorte, m�me si c��tait le jour de sa mort. Tout cela lui donnait, � cause du pr�judice, droit � revenir en cinqui�me semaine. Elle �tait cern�e par les b�b�s : celui qu�elle avait �t� le lendemain de la mort de Kennedy, ceux de ses s�urs cadettes qui lui faisaient honte � elle et son mari, ceux qu�elle avait jalous�s dans les cr�ches o� elle �tait pass�e, celui que son mari refusait de lui faire. Notre histoire ne s�est pas tellement bien termin�e. Je la sentais parfois en proie � un abattement qu�elle masquait derri�re l�autod�rision et les clowneries, petit � petit, elle avait pris conscience de la complexit� de ses rapports avec les b�b�s, peut-�tre ne s�est-elle pas senti le courage pour s�y attaquer. Elle terminait son ann�e de tutorat et on venait de lui signifier d�finitivement qu�elle n��tait pas faite pour le m�tier de pu�ricultrice. Elle avait fini par s�y r�signer, un peu comme la ch�vre de Monsieur Seguin, apr�s avoir longtemps lutt�. J�ai le sentiment d�avoir �t� appel� � la rescousse sur la fin de cette lutte mais de ne pas avoir suffi : elle a arr�t� sa th�rapie en ne revenant pas me voir au rendez-vous que nous avions fix� � la rentr�e. Je ne l�ai pas rappel�e, selon les r�gles habituelles de la pratique. Je viens de la rappeler, juste apr�s avoir �crit ces lignes, quatre mois apr�s. j�ai recherch� son num�ro sur mon Psion et je lui ai t�l�phon� chez elle � l�instant, qui est une � heure ouvrable �. Elle a r�pondu, signe qu�elle ne travaillait pas, je me suis nomm�, elle ne s�est pas particuli�rement �tonn�e de cet appel. Elle m�a racont� d�une voix �gale qu�elle en avait effectivement fini avec les cr�ches de la ville de Paris, qu�elle s��tait inscrite � nouveau � l�ANPE, qu�elle avait particip� aux activit�s de l�association la � t�te de l�emploi � pour prendre des cours d�apparence et de bonne image, je sais que �a existe, j�ai vu �a � la t�l�vision, , je lui ai dit que je trouvais �a dr�le, elle n�a pas compris pourquoi, et encore qu�elle �tait occup�e deux jours par semaine � je ne sais plus quel stage, que dans sa vie personnelle les choses n�avaient pas beaucoup avanc�. Elle trouvait toujours que son mari n��tait pas assez battant, et que leur � projet � commun �tait toujours en plan. Elle m�a remerci� de mon appel. Elle reprendra peut-�tre rendez-vous. En raccrochant, je me suis senti plus l�ger.
04 juin 2002
03 juin 2002
Suite de l'histoire de Magali
(je me rends compte que si vous ne lisez pas ce qui est publi� ici r�guli�rement, vous lisez � l'envers : je veux dire, vous lisez la fin avant le d�but. Pas moyen de faire autrement.Tant pis, soyez r�guliers !)
Pendant les vacances scolaires, Magali inversait en quelques jours son rythme de vie. G�n�ralement, elle laissait passer une ou deux nuits blanches et parvenait sans trop de mal � dormir � l�endroit, comme disaient les filles, press�es de profiter � plein de sa pr�sence. Cette ann�e-l�, Magali fit de longues promenades dans la campagne avec les quatre enfants. On cueillit des fleurs, on fit des tresses et des bouquets des champs qui orn�rent vite la maison. Les filles aux cheveux emm�l�s de couronnes de marguerites et de myosotis se disputaient un petit prince, tout petit, et pas toujours charmant. On fit s�envoler les graines de pissenlit, pour imiter le dictionnaire. Magali leur montra des oiseaux nicher, des terriers de lapins et des traces de gros gibier. Les enfants parlaient du loup et de la ch�vre de monsieur Seguin. Les collines embaumaient. Jenny et Philippe les accompagn�rent parfois, mais la plupart du temps ils pr�f�raient se proposer pour les courses au supermarch� ou pour une quelconque activit� domestique qui n�int�ressait pas les enfants : comme tous les amoureux, ils continuaient de se vouloir seuls au monde. Mais ils ne l'�taient pas. K�vin, le petit prince, n'avait pas tout � fait oubli� sa petite plan�te d'avant. Magali lui avait dessin� des moutons, des biches, des ours, des rivi�res, des montagnes et des fleurs, lui avait racont�, � lui, � sa s�ur et aux filles, mille histoires avant de s'endormir qui se terminaient toutes bien, il voulait quand m�me sa maman aupr�s de lui le soir au lit. Il se r�veillait parfois en pleurant. Julie, sa s�ur, un peu plus grande, parlait de son papa qui �tait rest� � son travail � Limeil-Br�vannes et de ses oncles, tantes et cousines qui habitaient toutes Villeneuve-Saint-Georges. Pour les filles, qui n'avaient pas, � cette �poque, d�pass� Perpignan, le nom de Villeneuve-Saint- Gorges sonnait comme une m�tropole pleine de lumi�re, de bruit, de fureur, de princesses en robes roses et � lunettes de soleil et de princes au menton carr� en pulls � col roul� chics. On ne peut pas dire que Magali vit les choses venir, mais elle ne put nier, apr�s coup, qu'une malaise, comme une lourdeur de l'air, une g�ne, avait commenc� de s'insinuer. Elle n'avait d'abord pas voulu se l'avouer, fid�le � son �thique de l'hospitalit� et � l'id�e que si on arrivait � en parler, les choses s'arrangeraient, qu'il fallait laisser du temps, qu'elle n'avait pas affaire � des imb�ciles ou des m�chants, qu'ils allaient se rendre compte et rectifier le tir. Mais � la reprise de l'�cole, au retour des jours ordinaires, il devint �vident que les petits allaient mal sans que Jenny semble m�me s'en apercevoir. K�vin ne dormait plus la nuit, Magali le retrouvait au matin dans le lit de sa m�re, il rechignait pour aller � l'�cole. Les filles se chamaillaient plus souvent qu'avant. Mais surtout Jenny et Philippe continuaient � faire comme si rien n'�tait. Ils s'absentaient toujours, rentraient tard, se levaient � pas d'heure. Ils fuyaient les discussions. Magali dut se rendre � l'�vidence : c'�tait comme s' ils lui avaient confi� les enfants et s'�taient, en plus, confi�s eux m�mes � une maman permissive. Officiellement, ils cherchaient du travail. A ses questions sur le sujet, les r�ponses �taient dilatoires et Magali n'osait pas insister de peur de les blesser. Elle devint plus irritable. Eux aussi. La lourdeur s'�paissit. Ils en vinrent � s'�viter mutuellement. Les enfants demandaient beaucoup � Magali qui, tenant avant tout � ce qu'ils ne fassent pas les frais de la situation, leur donnait la tendresse dont ils avaient besoin, elle en avait � revendre, mais en m�me temps se rendait compte qu'elle n'�tait pas la bonne personne, qu'elle culpabilisait Jenny sans le vouloir, et parfois, exc�d�e par la passivit� qui lui �tait oppos�e, en le voulant. Elle supposait que Jenny souffrait des reproches forc�ment muets que lui adressaient ses enfants, et qu'en m�me temps elle ne voulait rien c�der sur sa vie avec Philippe. Elle la sentait d�chir�e. Le plus dur, pour Magali, �tait, et elle s'en rendait compte en l'�voquant, qu'elles n'avaient r�ussi � aucun moment � recr�er la complicit� qui les avait r�unies dans ce train qui filait vers Nantes. Elle ne l'avait pas oubli�, elle, cette complicit�. Mais Jenny ? Rien ne le laissait croire. En avait-elle honte ? Est-ce que cela tenait � la pr�sence de Philippe qu'elle appr�ciait sinc�rement et � qui, pour le moins, elle n�avait pas grand chose � reprocher, mais dont elles n'avaient jamais pu parler ? Magali se demanda si elle lui en avait voulu sans vraiment se l�avouer, elle se culpabilisait, elle aussi. Jenny restait but�e dans un silence qui s'amplifiait. Philippe �tait mal � l'aise, parfois il demandait � Laurette ce qui se passait. Elle le rassurait. C'�tait un peu un comble. On �tait entr� dans un cercle vicieux qu'il fallait rompre de toute urgence.
(je me rends compte que si vous ne lisez pas ce qui est publi� ici r�guli�rement, vous lisez � l'envers : je veux dire, vous lisez la fin avant le d�but. Pas moyen de faire autrement.Tant pis, soyez r�guliers !)
Pendant les vacances scolaires, Magali inversait en quelques jours son rythme de vie. G�n�ralement, elle laissait passer une ou deux nuits blanches et parvenait sans trop de mal � dormir � l�endroit, comme disaient les filles, press�es de profiter � plein de sa pr�sence. Cette ann�e-l�, Magali fit de longues promenades dans la campagne avec les quatre enfants. On cueillit des fleurs, on fit des tresses et des bouquets des champs qui orn�rent vite la maison. Les filles aux cheveux emm�l�s de couronnes de marguerites et de myosotis se disputaient un petit prince, tout petit, et pas toujours charmant. On fit s�envoler les graines de pissenlit, pour imiter le dictionnaire. Magali leur montra des oiseaux nicher, des terriers de lapins et des traces de gros gibier. Les enfants parlaient du loup et de la ch�vre de monsieur Seguin. Les collines embaumaient. Jenny et Philippe les accompagn�rent parfois, mais la plupart du temps ils pr�f�raient se proposer pour les courses au supermarch� ou pour une quelconque activit� domestique qui n�int�ressait pas les enfants : comme tous les amoureux, ils continuaient de se vouloir seuls au monde. Mais ils ne l'�taient pas. K�vin, le petit prince, n'avait pas tout � fait oubli� sa petite plan�te d'avant. Magali lui avait dessin� des moutons, des biches, des ours, des rivi�res, des montagnes et des fleurs, lui avait racont�, � lui, � sa s�ur et aux filles, mille histoires avant de s'endormir qui se terminaient toutes bien, il voulait quand m�me sa maman aupr�s de lui le soir au lit. Il se r�veillait parfois en pleurant. Julie, sa s�ur, un peu plus grande, parlait de son papa qui �tait rest� � son travail � Limeil-Br�vannes et de ses oncles, tantes et cousines qui habitaient toutes Villeneuve-Saint-Georges. Pour les filles, qui n'avaient pas, � cette �poque, d�pass� Perpignan, le nom de Villeneuve-Saint- Gorges sonnait comme une m�tropole pleine de lumi�re, de bruit, de fureur, de princesses en robes roses et � lunettes de soleil et de princes au menton carr� en pulls � col roul� chics. On ne peut pas dire que Magali vit les choses venir, mais elle ne put nier, apr�s coup, qu'une malaise, comme une lourdeur de l'air, une g�ne, avait commenc� de s'insinuer. Elle n'avait d'abord pas voulu se l'avouer, fid�le � son �thique de l'hospitalit� et � l'id�e que si on arrivait � en parler, les choses s'arrangeraient, qu'il fallait laisser du temps, qu'elle n'avait pas affaire � des imb�ciles ou des m�chants, qu'ils allaient se rendre compte et rectifier le tir. Mais � la reprise de l'�cole, au retour des jours ordinaires, il devint �vident que les petits allaient mal sans que Jenny semble m�me s'en apercevoir. K�vin ne dormait plus la nuit, Magali le retrouvait au matin dans le lit de sa m�re, il rechignait pour aller � l'�cole. Les filles se chamaillaient plus souvent qu'avant. Mais surtout Jenny et Philippe continuaient � faire comme si rien n'�tait. Ils s'absentaient toujours, rentraient tard, se levaient � pas d'heure. Ils fuyaient les discussions. Magali dut se rendre � l'�vidence : c'�tait comme s' ils lui avaient confi� les enfants et s'�taient, en plus, confi�s eux m�mes � une maman permissive. Officiellement, ils cherchaient du travail. A ses questions sur le sujet, les r�ponses �taient dilatoires et Magali n'osait pas insister de peur de les blesser. Elle devint plus irritable. Eux aussi. La lourdeur s'�paissit. Ils en vinrent � s'�viter mutuellement. Les enfants demandaient beaucoup � Magali qui, tenant avant tout � ce qu'ils ne fassent pas les frais de la situation, leur donnait la tendresse dont ils avaient besoin, elle en avait � revendre, mais en m�me temps se rendait compte qu'elle n'�tait pas la bonne personne, qu'elle culpabilisait Jenny sans le vouloir, et parfois, exc�d�e par la passivit� qui lui �tait oppos�e, en le voulant. Elle supposait que Jenny souffrait des reproches forc�ment muets que lui adressaient ses enfants, et qu'en m�me temps elle ne voulait rien c�der sur sa vie avec Philippe. Elle la sentait d�chir�e. Le plus dur, pour Magali, �tait, et elle s'en rendait compte en l'�voquant, qu'elles n'avaient r�ussi � aucun moment � recr�er la complicit� qui les avait r�unies dans ce train qui filait vers Nantes. Elle ne l'avait pas oubli�, elle, cette complicit�. Mais Jenny ? Rien ne le laissait croire. En avait-elle honte ? Est-ce que cela tenait � la pr�sence de Philippe qu'elle appr�ciait sinc�rement et � qui, pour le moins, elle n�avait pas grand chose � reprocher, mais dont elles n'avaient jamais pu parler ? Magali se demanda si elle lui en avait voulu sans vraiment se l�avouer, elle se culpabilisait, elle aussi. Jenny restait but�e dans un silence qui s'amplifiait. Philippe �tait mal � l'aise, parfois il demandait � Laurette ce qui se passait. Elle le rassurait. C'�tait un peu un comble. On �tait entr� dans un cercle vicieux qu'il fallait rompre de toute urgence.
Je continue de m'interroger sur ce qui pousse � �crire. Et je ne peux le faire que par l'�criture. En 1969, Georges Perec entreprit un immense projet, qu�il abandonna en 1975, et dont le titre fut d�abord � Soli loci � puis � Lieux �. Il avait choisi douze lieux dans Paris. J�en emprunte la liste � R�gine Robin dans � Georges Perec Paris nostalgie� : L��le Saint Louis (qui est li�e � sa vie sentimentale), Le passage Choiseul (le fameux Paris des passages d�Aragon, de Walter Benjamin), la place d�Italie (ou il a �crit � Les errants �, la rue Vilin (la rue de son enfance jusqu�� la guerre), la rue de la ga�t� (li�e � son ami Jacques Lederer), la rue de l�Assomption (le domicile de sa famille d�adoption), le carrefour Mabillon (li� � sa rencontre avec son �pouse), la place de la Contrescarpe (qu�il a fr�quent� dans sa jeunesse avec ses amis tunisiens), la place Jussieu (proche de la rue de Quatrefages o� il a habit�), la rue Saint Honor� ( o� il a habit� � deux �poques diff�rentes), l�avenue Junot (o� vivaient les Chavranski depuis 1945), le rond point des Champs Elys�es et la station de m�tro Franklin Roosevelt (le lieu de sa fugue). Il parle de son projet dans � Esp�ces d�espaces � : � En 1969 j�ai choisi dans Paris, douze lieux (des rues, des places, des carrefours, un passage), ou bien dans lesquels j�avais v�cu, ou bien auxquels me rattachaient des souvenirs particuliers. J�ai entrepris de faire, chaque mois la description de deux de ces lieux. L�une de ces descriptions se fait sur le lieu m�me et se veut la plus neutre possible [�]. L�autre description se fait dans un endroit diff�rent du lieu : je m�efforce alors de d�crire le lieu de m�moire et d��voquer � son propos tous les souvenirs qui me viennent [�]. Lorsque ces description sont termin�e, je les glisse dans une enveloppe que je scelle � la cire� �.> Il doit recommencer ces descriptions pendant douze ans selon un algorithme, un � bicarr� latin orthogonal d�ordre 12 � assurant un � al�atoire d�termin� � au bout de ces douze ans, il ouvrira les enveloppes : � Je saurais alors si elle [cette exp�rience] en valait la peine : ce que j�en attends, en effet, n�est rien d�autre que la trace d�un triple vieillissement : celui des lieux eux-m�mes, celui de mes souvenirs, celui de mon �criture. � . C�est une mani�re de quadriller sa vie qui rappelle singuli�rement celle qui va occuper pendant cinquante ans celle de Bartlebooth dans � La vie mode d�emploi �. Le projet a donc �t� abandonn�, comme on le sait mais il en rest� quelques �bauches, un sur la Place Saint Sulpice, et un sur la rue Vilin dans le vingti�me. Si vous cliquez l�, vous tomberez sur ce tr�s joli site et ce tr�s beau travail sur la fameuse "tentative d'�puisement d'un lieu parisien", �crite par GP vers le milieu des ann�es soixante-dix. Bonne promenade et � bient�
Inscription à :
Articles (Atom)