La toute premi�re image que j'ai de la psychiatrie date de fin octobre 1968. La fi�vre des �v�nements �tait quelque peu retomb�e. Nous avions pass� nos examens en septembre. Pour �viter tout remous, on avait demand� aux profs de recevoir tout le monde. Les oraux avaient �t� incroyablement faciles. Des examinateurs, r�put�s de vraies peaux de vache, qui, lors des c�l�bres "colles des agr�g�s" d'avant mai vous retournaient sadiquement sur le gril et vous trouvaient toujours une question � laquelle il �tait impossible de r�pondre, comme la description d�taill�e des insertions sur l'os pisiforme par exemple, et vous recalaient en vous traitant de pure nullit�, se mettait soudain � vous poser des questions dont on trouvait la r�ponse dans les manuels de science naturelle des �l�ves de sixi�me. Nous n'osions pas y croire. Nous ne reconnaissions plus, dans ces examinateurs bienveillants et pleins d'encouragements, appliquant cyniquement les consignes, les ma�tres hautains et m�prisants qui avaient sem� la terreur les deux premi�res ann�es. Nous r�pondions des �vidences du bout des l�vres, persuad�s qu'on nous tendait un pi�ge et que nous allions chuter � la question suivante, qui ne venait pas car nous �tions d�j� d�clar�s re�us, incr�dules. La grande victoire de mai, en m�decine, avait �t� "l'externat pour tous", c'est-�-dire le droit � une formation pratique pour tous, ce qui, avant Mai 1968, n'avait jamais �t� �vident. Jusque-l�, on pouvait passer avec succ�s tous ses examens, devenir m�decin, sans avoir jamais examin� vraiment un seul malade, et avoir �t� form� uniquement dans les livres (Mai 68 a �t� la vraie fin des m�decins de Moli�re). Il y avait donc les bons m�decins, ceux qui avaient le potentiel pour devenir professeurs, et qui avaient pass� les concours, l'externat et l'internat ( "L'externe est debout quand l'interne est couch�": c'est le moyen mn�motechnique pour se souvenir de la position des ligaments du genou) et qui pouvaient s'exercer sur de vrais patients, sous la tutelle de leurs a�n�s, et les mauvais m�decins qu'on lan�ait dans la carri�re, sans aucune exp�rience, tout juste bon � soigner les rhumes et les cors aux pieds, mais qui se formaient tout de m�me sur le tas, permis d'exercer en poche, avec la terreur perp�tuelle, directement li�e au sadisme de leurs ma�tres, de tuer leurs premiers patients. Il y avait r�ellement une aristocratie et une pl�be m�dicale. On doit � Mai 68 d'avoir tent� et � peu pr�s r�ussi � niveler tout cela. Il avait donc fallu consid�rablement augmenter les postes d'externes (on ne disait plus externes, qui �tait un titre, le premier �chelon de l'aristocratie, mais "�tudiants hospitaliers"). Les grands CHU, les grandes facs, ont donc �t� oblig�es de passer des conventions avec tout un tas d'h�pitaux consid�r�s jusque l� comme de seconde zone qu'on appelait aussi "p�riph�riques" et qui n'avait jamais b�n�fici� de la moindre consid�ration universitaire. L'h�pital de Corbeil-Essonnes �tait un de ces vieux hospices, cr�e � la fin du XIX�me si�cle, gr�ce aux dons de deux industriels, les fr�res Galiganni. Il dressait ses sinistres b�tisses sur une colline qui surplombait la Seine, un peu en dehors de la ville, qui vivait de ses minoteries (les grands moulins de Corbeil), de ses papeteries (D'arblay), de ses imprimeries (H�liogravure) et de son port fluvial, et dont l'histoire avait �t� faite par les grands patrons paternalistes et les luttes ouvri�res. De Corbeil, je n'avais, moi, que le souvenir d'une ville grise et quelconque, travers�e par la nationale sept que chantait Charles Trenet et que nous empruntions, entass�s dans la 203 familiale, au milieu des embouteillages des d�parts en vacances vers le midi, bien avant la construction de l'autoroute du Sud.
On nous avait donc r�uni dans cette vielle salle de la Salpetri�re, trop petite et rapidement enfum�e. On avait tir� une lettre au sort : le "h" �tait sorti. j'�tais donc parmi les derniers � choisir. Il ne restait plus aucun poste dans les services parisiens. Je choisis donc, sans aucun enthousiasme, la neurologie � Corbeil, plut�t que la g�riatrie � Monfermeil ou la r��ducation fonctionnelle � Juvisy, et me pr�parait � un triste exil au bout des lignes de trains de banlieue qui ne s'appelaient pas encore des RER. Je me souviens de mon arriv�e � l'h�pital de Corbeil par un matin d'octobre froid et brumeux. Je suis all� me pr�senter � l'administration ou je rencontrai une sorte d'adjudant tout � fait antipathique qui m'envoya sans le moindre mot de bienvenue chercher une blouse � la lingerie parce que j'�tais d�j� en retard. l'h�pital �tait une sorte de chaos architectural : il y avait les b�timents originels, autour de la cour d'honneur, en briques, fa�on caserne, avec des hauteurs de plafonds d�mesur�es et des escaliers trop sonores, avec les services de "m�decine homme" et "m�decine femme", de part et d'autre du b�timent administratif, la chirurgie et la maternit�, derri�re, autour d'un cour sombre, sous le mur d'enceinte, rien que des salles communes de trente lits au moins et m�me dans les combles glaciales en hiver et surchauff�es en �t�, le sinistre service Jauzon o� officiaient encore les derni�res religieuses en cornette, et il y avait les extensions, les rajouts b�tonn�s, d�pareill�s et anarchiques rendus n�cessaires au fil des ann�es par une augmentation pas du tout ma�tris�e de l'activit�. Ainsi la lingerie se trouvait, pas tr�s loin de la cuisine, elle-m�me hideux appendice de b�ton, au bout d'un d�dale de couloirs, d'escaliers et de portes mal ajust�es. J'y re�us une blouse aux manches courtes, trop longue et sans formes, un manteau r�glementaire en gros drap bleu marine et un jeu de ces tabliers qui nous faisaient ressembler � des apprentis bouchers. j'enfilai cet accoutrement, mettait mon st�thoscope en �charpe, pour �tre s�r de ne pas �tre confondu avec un brancardier, et me h�tai vers la neurologie o� la visite avait certainement d�j� commenc�. Je traversai � nouveau la cour d'honneur toujours aussi d�serte et triste, descendis quelques marches, longeait le b�timent de pneumologie, qu'on appelait LBH, je ne sais plus pourquoi, peut-�tre �taient-ce les initiales d'une c�l�brit� de la sp�cialit�, et qui �tait, quant � lui, d'une r�elle beaut�, avec ses grandes verri�res orient�es vers le levant, autrefois d�di�es aux chaises longues des tuberculeux (c'est celui qui, vingt-cinq ans plus tard, l�g�rement remani� et repeint, deviendra le service d'hospitalisation psychiatrique que nous avions tant combattu.) Ce qui faisait office de vague parc disparaissait sous un brouillard opaque que l'humidit� du fleuve tout proche entretenait. Je distinguais au loin deux baraquements sinistres qui se faisaient face. Jamais on ne se serait cru dans un h�pital. Je m'approchai, le coeur commen�ant � me remonter dans la gorge, de ce qui ressemblait plut�t � un Stalag ou un Lager. L'un des baraquements �tait le Chalet, et l'autre la Neuro. La Neuro n'avait de neurologique que le nom, c'�tait en fait un service dit de "moyen s�jour", dirig� certes par un neurologue, le docteur M*-M*, mais qui en fait �tait l'annexe de la maison de retraite, avec des petits vieux encore plus mal en point ou au bord de la mort. Je poussai la porte et p�n�trai dans un hall qui donnait sur deux immenses salles communes, l'une d'hommes et l'autre de femmes. une chaleur moite, charg�e de miasmes me sauta au visage et une odeur de merde et de soupe m�lang�es, que jamais je n'oublierai, m'emplit les narines, odeur dont inexplicablement j'ai encore la nostalgie comme celle de mes vingt ans � tout jamais enfuis.
La visite avait d�j� parcouru et quitt� la Neuro, je courus la rattraper au Chalet qui �tait aussi dirig� par le m�me chef de service, M*-M*. Il avait connu son heure de gloire autrefois, disait-on, en terminant premier de l'internat de Paris. Le fait qu'il ait �chou� � Corbeil, petit h�pital de banlieue perdue, �tait d'ailleurs suspect, par d�finition. J'appris plus tard qu'il souffrait de psychose maniaco-d�pressive qui frappe sans distinction de classe ni de race et qui avait g�ch� une carri�re promise � de plus hauts sommets. En attendant il faisait la visite au Chalet. Seul ma�tre � bord apr�s dieu. Il " faisait la visite ", comme les grands patrons dans les services parisiens, avec une �vidente nostalgie, obligeant tout le service � le suivre, un peu comme Robinson Cruso� sur son �le quand il force Vendredi � mimer la rel�ve de la garde, avec la certitude qu'en maintenant co�te que co�te la forme du c�r�monial il retrouverait un jour la vieille Albion. C'�tait un homme de la quarantaine, imposant, le visage sanguin orn� d'un bouc couleur de corbeau, engonc� dans un sarrau et un tablier blanc. Il ressemblait, lui, plus � un sapeur qu'� un commis boucher, un peu � cause de la barbe. Une autre "victoire" de mai 68 avait �t� la s�paration de la neurologie et de la psychiatrie en tant que sp�cialit�s m�dicales distinctes. Mais, � cette �poque la plupart des neurologues �taient encore neuropsychiatres et soignaient indiff�remment les syndromes c�r�belleux, les maladies de Parkinson, les polyn�vrites alcooliques, les sciatiques, les m�lancolies stuporeuses, les troubles du caract�re et les bouff�es d�lirantes aigu�s. Au Chalet, horrible baraquement pr�fabriqu�, il y avait les fameuses " cellules " dont Bonnaf� parlera plus tard apr�s les avoir glorieusement abolies. Mais personne ne savait encore que Bonnaf� allait jeter son d�volu sur Corbeil pour y mettre en pratique ses id�es sur la psychiatrie de secteur. C'�tait encore trois ans avant. Je rejoignis aussi discr�tement que possible la maigre file de blouses blanches qui suivait le patron dans un couloir nu sur lequel donnait six lourdes portes qu'on ouvrait une � une en tirant un gros loquet apr�s avoir jet� un coup d'oeil � travers le judas. Trois ou quatre �taient occup�es par les prises de la nuit. M*-M*, form� � l'�cole de la neurologie fran�aise, faisait la le�on, dans la grande tradition des pr�sentations de malades, � un auditoire indiff�rent et mal r�veill�, en traquant les signes de la folie des pauvres bougres enferm�s l�, qui n'avaient pratiquement aucune chance de s'en tirer et allaient in�vitablement se retrouver envoy�s, pour ne pas dire d�port�s, � cent cinquante kilom�tres de l�, � l'h�pital psychiatrique de Clermont de l'Oise (Le centre psychoth�rapique Barth�lemy Durand, � Etampes, dernier des h�pitaux-villages construits n'ouvrira qu' en 1971, deux ans plus tard.) Je m'en souviens comme si c'�tait hier. Les cellules �taient nues et leurs occupants en pyjamas r�glementaires. Il n'y avait ni eau ni commodit�s hormis un seau � couvercle. On s'engouffrait dans la cellule, le " malade " se levait de son grabat impressionn� par le nombre et le d�corum. Le chef de service, proc�dait imm�diatement � son interrogatoire avec une politesse convenue. Il lui demandait pourquoi il �tait l�, le laissait � peine r�pondre et lui demandait alors, � br�le pourpoint, s'il entendait des voix ou s'il �tait triste, ou encore s'il buvait depuis longtemps, c'�tait selon. Cela d�pendait de son allure. De toute fa�on, on trouvait toujours un signe pathognomonique. Syphilis, alcoolisme, d�g�n�rescence, h�r�dit�. Et on ressortait, on refermait la porte, le patron faisait un bref commentaire, donnait ses ordres et on passait � la cellule suivante. C'�tait il y a juste un peu plus de trente ans, c'�tait hier. Je me souviens d'un homme d�j� �g� dans la derni�re cellule, debout au garde � vous, grand, d�passant le patron d'une t�te, les yeux fix�s au plafond, la t�te rejet�e en arri�re, agit� d'un tremblement de tout le corps. Le patron lui demande si c'est de froid. L'autre r�pond : " non, c'est de joie, c'est de joie ". Il a l'accent alsacien, il prononce " c'est te choie ". Il me fait penser � Mongrandp�re, avec sa grande taille et son accent, et j'ai les larmes qui me montent aux yeux. Je revois Mongrandp�re attach� � son lit, se d�battant, agit�, perdu, confus apr�s un accident vasculaire c�r�bral, me demandant de le ramener � la maison en alsacien, m'engueulant de ne pas le faire en fran�ais et moi qui pleure de ne pas le faire dans une salle commune de l'H�tel Dieu avant que je m'enfuie, �pouvant�. C'�tait cette ann�e l�, il est mort, apais�, apr�s son retour � la maison, quelques semaines plus tard. La visite est termin�e. Je me retrouve � l'air libre. Le brouillard s'est un peu d�chir�, il y a des lambeaux de ciel bleu. Je respire. Quelques jours plus tard, un camarade me demande de changer avec la chirurgie. Je saute sur l'occasion pour fuir le Chalet et les cellules. Je continuerai le semestre dans les salles d'op � tenir les �carteurs, pench� sur les entrailles des bless�s de l'autoroute du Sud.
Mais ma vraie premi�re rencontre avec la psychiatrie a lieu trois ans plus tard. Cette fois ci, j'avais pu choisir mon lieu de stage, quel que fut la lettre tir�e au sort, car d�j� � l'�poque, la psychiatrie ne s'arrachait pas. L'h�pital de Moisselles �tait pratiquement la seule entreprise de cette petite ville situ�e loin au Nord de Sarcelles, et � l'Ouest de Montmorency, � l'endroit incertain o� la banlieue s'effiloche dans la campagne, avec cet �trange assemblage de cit�s, de champs de bl� ou de colza et d'usines de produits chimiques. C'�tait un h�pital pavillonnaire classique, avec cours et galeries. La circulaire de mille neuf cent soixante sur la mixit�, �dict�e dix ans plus t�t, n'avait pas atteint cette banlieue recul�e : Moisselles �taient un h�pital de femmes, uniquement. A vrai dire, � cette �poque peu d'h�pitaux psychiatriques �taient mixtes, m�me plus pr�s de Paris. Je me souviens par exemple de Maison Blanche pour les femmes et de Ville Evrard pour les hommes. En revanche, Barth�lemy Durand � Etampes, qui venait d'�tre construit, et Becheville aux Mureaux, encore plus r�cent, ont �t� mixtes d'embl�e. J'allais � Moisselles en voiture. Il fallait, depuis le quartier latin, traverser tout Paris pour rejoindre la porte de la Chapelle et l'autoroute du Nord. Je me souviens du franchissement du Pont au Change � l'aube par les beaux jours d'hiver, le chatoiement du soleil sur la blancheur bleut�e du givre qui recouvre tout, la Seine, les quais et l'enfilade des ponts : un enchantement. Sur le parking � Moisselles, en sortant de mon Ami 6 jaune p�le, je distingue une silhouette errant parmi les voitures gar�es. C'est Guiguitte. Elle est grise des pieds � la t�te. Elle porte une blouse terne comme ses cheveux raides et son regard d�lav�. Elle a l'air toujours effray� et perplexe, elle fait mine de s'avancer vers vous tout en gardant un p�rim�tre de s�curit�. On ne peut pas vraiment l'approcher. c'est la sentinelle de Moisselles. Elle est toujours l�, muette, plus personne ne conna�t son histoire qui se confond avec le temps fig� de l'asile. Elle para�t soixante ans, mais elle en a peut-�tre beaucoup moins. Elle est maigre, cagneuse de partout, les jambes toujours nues avec des chaussettes qui godaillent. Elle se tient de profil, courb�e en avant, les mains jointes sur les genoux fl�chis, le visage tourn� vers vous et le regard vide. Chaque matin, sur le parking, � l'arriv�e des voitures, elle fait mine de s'avancer vers chacun, comme pour un accueil rejetant et d�s qu'on s'approche, elle bat en retraite, elle a ses cachettes. Depuis longtemps, elle ne parle qu'une langue qui n'appartient qu'� elle, faite de sons gutturaux, et que seuls les plus anciens soignants de Moisselles savent traduire. Guiguitte, c'est peut-�tre le diminutif de Marguerite. Peu apr�s, au bar, qui est � la fois un vrai bar et le centre socioculturel de l'h�pital et o� se retrouvent soignants et soign�s pour les assembl�es g�n�rales ou les f�tes, je suis soumis � une sorte de rite initiatique : la rencontre avec Kiki. Ce pr�nom-l� est aussi un diminutif, celui de Christine, peut-�tre, qui s'est perdu dans la nuit des temps. Kiki est l'autre patiente embl�matique de Moisselles. Elle est l'exact oppos�e de Guiguitte. Elle a autour de vingt ans. Elle a les cheveux blonds comme les bl�s, elle p�se cent vingt ou cent trente kilos, elle ne sait pas parler. Elle est toujours nue et rose sous une chemise blanche, une camisole devrait-on dire, si nous n'�tions pas dans un asile, elle ne peut conserver sur elle aucun autre v�tement, pas m�me un pull au plus dur de l'hiver. Elle est toujours en nage, �chevel�e, couverte de taches ind�finissables. D�s qu'elle vous voit, elle court vers vous et vous agrippe, vous enserre de ses �normes bras, vous �touffe sous ses gros seins et vous donne des baisers baveux tout en vous tirant les cheveux. Une grande partie de vos efforts de la journ�e tend � �viter les d�monstrations d'affection de Kiki qui tournent souvent � l'acc�s de col�re. Mais, en ce premier matin, je ne peux me d�rober. Je viens de commander un caf� et me suis install� sur un tabouret en regardant partout autour de moi. il y a des tables avec des consommateurs, comme dans n'importe quel caf�. Certains sont des soignants, d'autres les patientes. On m'a pr�sent� comme le nouvel externe. L'accueil a �t� simple et chaleureux. Tous les nouveaux arrivants viennent me serrer la main, certaines me demandent une cigarette ("vous �tes un nouveau m�decin ?" -"Non, je suis le nouvel externe, je m'appelle Francis" - "Bonjour, moi c'est une telle, etc.") Une furie fait irruption. C'est Kiki. Elle se rue vers moi, grimpe sur le tabouret le plus proche du mien et se met � me tripoter partout. On me pr�sente : "C'est Kiki. Dis bonjour � l'externe, Kiki". Elle a d�j� la main dans mon pantalon, je ne sais pas si je dois me d�fendre ou subir avec le sourire. On me rassure : "Elle est toujours comme �a, surtout avec les nouveaux." Ah, bon. Me voil� rassur�. Son autre main est agripp�e � une touffe de mes cheveux. J'ai le plus grand mal � la faire l�cher et � me d�gager. Avec le sourire, donc. J'ai le sentiment que la sc�ne a �t� attentivement observ�e. Ai-je pass� le test avec succ�s ? Kiki engloutit une tasse de lait br�lant et quitte le bar en se ruant derri�re une infirmi�re. Moi, je me sens bien, l�. Il fait bon, Il y a une odeur de caf� au lait. il r�gne maintenant un grand calme une solidarit� bienveillante. On me fait des sourires, il y a des bruit de vaisselle et de voix tranquilles. Je sais que je vais rester longtemps � Moisselles. En me souvenant de ces instants je pense � une phrase de Maurice B�reau, des ann�es plus tard lors de nos conversations sur l'accueil : "Quand je suis au milieu des autistes, je ne bouge plus. Je ne veux pas les d�ranger, au contraire. J'ai envie de me figer dans un calme absolu et d�finitif, comme eux. C'est comme une paralysie irr�pressible et reposante. Une envie de ne plus rien faire du tout. Ca te change la perception du monde."
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
16 novembre 2002
15 novembre 2002
Ce soir, juste cette phrase (plus celle du deuxi�me paragraphe, forc�ment) : � Dans cette phrase le mot dans appara�t deux fois, le mot cette appara�t deux fois, le mot phrase appara�t deux fois, le mot le appara�t treize fois, le mot mot appara�t treize fois, le mot appara�t appara�t treize fois, le mot fois appara�t treize fois, le mot treize appara�t cinq fois, le mot cinq appara�t deux fois, le mot deux appara�t sept fois, le mot sept appara�t deux fois et le mot et appara�t deux fois. �
Vous pouvez trouver tout un tas d'autres exemples d'"�criture amusante" (j'�cris "�criture amusante" comme on disait, au d�but du si�cle dernier "physique amusante". Souvenez vous ! ces petits tours de magie avec des verres d'eau, des pi�ces de monnaie, des allumettes etc.) sur le site : http://www.cetteadressecomportecinquantesignes.com
Vous pouvez trouver tout un tas d'autres exemples d'"�criture amusante" (j'�cris "�criture amusante" comme on disait, au d�but du si�cle dernier "physique amusante". Souvenez vous ! ces petits tours de magie avec des verres d'eau, des pi�ces de monnaie, des allumettes etc.) sur le site : http://www.cetteadressecomportecinquantesignes.com
14 novembre 2002
Ce soir, et ne me demandez pas comment ("ces myst�res nous d�passent, feignons d'en �tre l'organisateur") j'ai trouv� ��. Oui, vous avez bien vu. Ne pensez-vous pas que cela est �tonnant, voire incroyable ? Saviez vous qu'un tel film �tait sorti, ou allait sortir, ou m�me qu'il �tait possible ? Vous n'en revenez pas. Moi non plus. Ca r�concilierait presque avec les am�ricains, non ? Ou bien �a ach�verait de nous les rendre insupportables ? Pas de r�ponse, pour ma part, � cette angoissante et culturellement exceptionnelle question. Bonne nuit !
P.S. Comment trouvez vous ces petits dessins anim�s sans pr�tention ?
Mon p�re a toujours fait plus jeune que son �ge. Du plus loin que je m'en souvienne, cette particularit� lui a toujours valu une petite admiration, en particulier de la part de dames, pour la plus grande fiert� de ma m�re, qui, il faut dire, est plus jeune que lui de onze ans. Je me souviens des commentaires �logieux de l'entourage ou des exclamations de surprise quand il annon�ait, apr�s l'avoir faite deviner longuement, sa date de naissance. Il faut dire, qu'en tant que fils, je jouissais aussi un peu des retomb�es de cette petite gloire avec une fiert� touchante mais largement usurp�e. Cela a dur� tr�s longtemps jusqu'� ce qu'il atteigne un �ge tr�s avanc�, au de-l� de quatre-vingts ans, car maintenant, bien qu'il ne soit en aucune mani�re atteint des infirmit�s fr�quentes li�es au grand �ge (il n'est pas sourd, il y voit tr�s bien, il se d�place sans difficult�s, fait sa gymnastique tous les matins, etc.) il a l'air de ce qu'il est : Un vieillard. Alerte, certes, mais un vieillard, in�luctablement, une personne de qui on peut dire qu'elle est tr�s vieille. Bref, � Quatre vingt-huit ans son �ge l'a rattrap�. Je n'ai pas h�rit� de ce don. Je fais mon �ge, sans plus, mais je fais mon �ge. Mon fr�re en a h�rit�, lui. Je me rappelle que jusqu'� trente ans, on lui donnait souvent dix-huit ans, tout au plus vingt. La derni�re fois que je l'ai vu, il y a un an, il avait donc quarante-huit ans, tout avait chang� : j'avais toujours eu le sentiment que j'�tais l'a�n� des deux, non pas parce qu'il y avait une diff�rence d'�ge effective (nous avons dix-sept mois d'�cart) mais parce son apparence �tait v�ritablement celle d'un homme tr�s jeune. Et l�, subitement j'ai eu conscience (�tait-ce d� au fait que nous ne nous �tions pas vus depuis longtemps ?) que je me trouvais face � une personne de mon �ge, qui aurait m�me pu para�tre plus vieille que moi. J'ai eu la r�v�lation que l'�ge avait rattrap� mon fr�re, et que mon fr�re m'avait rattrap�. Etrangement, notre brouille n'en p�se que plus encore. Mais je veux en revenir � l'apparente jeunesse de mon p�re, car je lui dois la premi�re grande tristesse de ma vie. Il nous a longuement menti sur son �ge. Pour quelle raison ? Par coquetterie ou pour ne pas avoir � justifier une diff�rence d'�ge qui peut-�tre g�nait ma m�re ou une quelconque grand-m�re, dans une image id�ale d'harmonie conjugale qui n'existait pas, � ce niveau-l�, au moins. Mensonge b�nin, faute v�nale, mais en �tait-ce seulement une � leurs yeux ? Bref, quand nous �tions petits, la version officielle lui donnait tout juste un an de plus que notre m�re. Un jour, quand j'eus atteint les dix ans, la r�v�lation de son �ge v�ritable, qu'il fit sans trop y penser, comme on met fin � une plaisanterie un peu longue ou � un petit mensonge de convenance sans importance, au d�tour de la fin de repas de midi, avant de retourner � l'�cole, me plongea dans un d�sarroi que n'avais encore jamais connu. Je fus soudain assailli par l'id�e que j'allais le perdre, qu'il allait bient�t mourir. Dix ans de plus ! Ils nous avaient tromp�s sur un temps qui repr�sentait toute la dur�e de ma propre vie, une �ternit� ! Notre p�re, que nous croyions jeune et �ternel se trouvait soudain vieux et mortel. Et puis, l'image de couple harmonieux, � laquelle ils nous avaient montr� qu'ils tenaient tant, vacillait justement elle-m�me tout enti�re, par la chute du d�tail absurde qu'ils avaient rajout� pour la parfaire. Les larmes nous vinrent aux yeux. Ils nous prirent tour � tour dans leurs bras, se rendant compte soudain de leur erreur, tentant de nous consoler mais ne faisant qu'aggraver notre tristesse. Pendant longtemps, le soir au lit, nous avons essay�, mon fr�re et moi, de consid�rer sans y arriver que notre p�re n'�tait pas un vieillard pr�s de la mort. Je n'arrivais plus � l'embrasser sans que l'image de son prochain enterrement ne vienne m'assaillir. Je me retenais de lui dire, et il me retrouvait en larmes, sans comprendre, � la fin du baiser. Pendant longtemps, nous avons craint qu'ils ne divorcent, comme �a, uniquement parce qu'une jeune femme n'est pas faite pour un vieil homme. Et puis ils sont rest�s ensemble, nous nous sommes mis � percevoir leurs dysharmonies. Les enfants savent que les p�res sont mortels. Mais le terme de l'existence des parents est rejet� en principe dans un avenir suffisamment irrepr�sentable pour qu'ils n'anticipent pas trop l'angoisse de la perte. Le mensonge stupide, par le simple fait qu'il �tait un mensonge, avait brouill� nos rep�res temporels mal assur�s et rendu palpable la mortalit� des adultes et des couples. Ce qui �tait probablement l'inverse de ce qui l'avait motiv�. Nous en voul�mes � notre p�re assez longtemps avant d'oublier et de vieillir nous-m�me assez pour nous repr�senter le moment de la mort de mani�re suffisamment rationnelle. Et surtout, il eut le bon ton de vivre vraiment longtemps. Heureusement pour lui !
P.S. Comment trouvez vous ces petits dessins anim�s sans pr�tention ?
Mon p�re a toujours fait plus jeune que son �ge. Du plus loin que je m'en souvienne, cette particularit� lui a toujours valu une petite admiration, en particulier de la part de dames, pour la plus grande fiert� de ma m�re, qui, il faut dire, est plus jeune que lui de onze ans. Je me souviens des commentaires �logieux de l'entourage ou des exclamations de surprise quand il annon�ait, apr�s l'avoir faite deviner longuement, sa date de naissance. Il faut dire, qu'en tant que fils, je jouissais aussi un peu des retomb�es de cette petite gloire avec une fiert� touchante mais largement usurp�e. Cela a dur� tr�s longtemps jusqu'� ce qu'il atteigne un �ge tr�s avanc�, au de-l� de quatre-vingts ans, car maintenant, bien qu'il ne soit en aucune mani�re atteint des infirmit�s fr�quentes li�es au grand �ge (il n'est pas sourd, il y voit tr�s bien, il se d�place sans difficult�s, fait sa gymnastique tous les matins, etc.) il a l'air de ce qu'il est : Un vieillard. Alerte, certes, mais un vieillard, in�luctablement, une personne de qui on peut dire qu'elle est tr�s vieille. Bref, � Quatre vingt-huit ans son �ge l'a rattrap�. Je n'ai pas h�rit� de ce don. Je fais mon �ge, sans plus, mais je fais mon �ge. Mon fr�re en a h�rit�, lui. Je me rappelle que jusqu'� trente ans, on lui donnait souvent dix-huit ans, tout au plus vingt. La derni�re fois que je l'ai vu, il y a un an, il avait donc quarante-huit ans, tout avait chang� : j'avais toujours eu le sentiment que j'�tais l'a�n� des deux, non pas parce qu'il y avait une diff�rence d'�ge effective (nous avons dix-sept mois d'�cart) mais parce son apparence �tait v�ritablement celle d'un homme tr�s jeune. Et l�, subitement j'ai eu conscience (�tait-ce d� au fait que nous ne nous �tions pas vus depuis longtemps ?) que je me trouvais face � une personne de mon �ge, qui aurait m�me pu para�tre plus vieille que moi. J'ai eu la r�v�lation que l'�ge avait rattrap� mon fr�re, et que mon fr�re m'avait rattrap�. Etrangement, notre brouille n'en p�se que plus encore. Mais je veux en revenir � l'apparente jeunesse de mon p�re, car je lui dois la premi�re grande tristesse de ma vie. Il nous a longuement menti sur son �ge. Pour quelle raison ? Par coquetterie ou pour ne pas avoir � justifier une diff�rence d'�ge qui peut-�tre g�nait ma m�re ou une quelconque grand-m�re, dans une image id�ale d'harmonie conjugale qui n'existait pas, � ce niveau-l�, au moins. Mensonge b�nin, faute v�nale, mais en �tait-ce seulement une � leurs yeux ? Bref, quand nous �tions petits, la version officielle lui donnait tout juste un an de plus que notre m�re. Un jour, quand j'eus atteint les dix ans, la r�v�lation de son �ge v�ritable, qu'il fit sans trop y penser, comme on met fin � une plaisanterie un peu longue ou � un petit mensonge de convenance sans importance, au d�tour de la fin de repas de midi, avant de retourner � l'�cole, me plongea dans un d�sarroi que n'avais encore jamais connu. Je fus soudain assailli par l'id�e que j'allais le perdre, qu'il allait bient�t mourir. Dix ans de plus ! Ils nous avaient tromp�s sur un temps qui repr�sentait toute la dur�e de ma propre vie, une �ternit� ! Notre p�re, que nous croyions jeune et �ternel se trouvait soudain vieux et mortel. Et puis, l'image de couple harmonieux, � laquelle ils nous avaient montr� qu'ils tenaient tant, vacillait justement elle-m�me tout enti�re, par la chute du d�tail absurde qu'ils avaient rajout� pour la parfaire. Les larmes nous vinrent aux yeux. Ils nous prirent tour � tour dans leurs bras, se rendant compte soudain de leur erreur, tentant de nous consoler mais ne faisant qu'aggraver notre tristesse. Pendant longtemps, le soir au lit, nous avons essay�, mon fr�re et moi, de consid�rer sans y arriver que notre p�re n'�tait pas un vieillard pr�s de la mort. Je n'arrivais plus � l'embrasser sans que l'image de son prochain enterrement ne vienne m'assaillir. Je me retenais de lui dire, et il me retrouvait en larmes, sans comprendre, � la fin du baiser. Pendant longtemps, nous avons craint qu'ils ne divorcent, comme �a, uniquement parce qu'une jeune femme n'est pas faite pour un vieil homme. Et puis ils sont rest�s ensemble, nous nous sommes mis � percevoir leurs dysharmonies. Les enfants savent que les p�res sont mortels. Mais le terme de l'existence des parents est rejet� en principe dans un avenir suffisamment irrepr�sentable pour qu'ils n'anticipent pas trop l'angoisse de la perte. Le mensonge stupide, par le simple fait qu'il �tait un mensonge, avait brouill� nos rep�res temporels mal assur�s et rendu palpable la mortalit� des adultes et des couples. Ce qui �tait probablement l'inverse de ce qui l'avait motiv�. Nous en voul�mes � notre p�re assez longtemps avant d'oublier et de vieillir nous-m�me assez pour nous repr�senter le moment de la mort de mani�re suffisamment rationnelle. Et surtout, il eut le bon ton de vivre vraiment longtemps. Heureusement pour lui !
09 novembre 2002
Ce soir je suis tomb� par l�. Si, comme moi, vous �tes un fan des bandes sons de J.L. Godard je vous recommande de cliquer. En plus, c'est un tr�s beau site qui envoie sur pleins d'endroits tous plus envo�tants les uns que les autres. Par exemple, celui-ci. Bonne ballade (je suppose qu'une connexion rapide est plut�t recommand�e...)
08 novembre 2002
06 novembre 2002
Ce soir, j'ai err� parmi les ruelles sombres d'une ville imaginaire, et je me suis perdu par ici . C'est bizarre, envo�tant. On peut ne pas aimer.
02 novembre 2002
Monsieur Chou porte bien son nom. Il est tout petit. Il est tout maigre. Il flotte dans ses v�tements. Il porte un coupe vent bleu marine et un passe montagne de m�me couleur, qu'il pleuve ou qu'il vente. Avec ses lunettes grosses comme des hublots, il ressemble � un dr�le d'homme grenouille � la combinaison beaucoup trop grande pour lui. Il ne manque que les palmes. Mais �a ne serait pas pratique pour p�daler : Monsieur Chou se d�place toujours � v�lo. Il gare son v�lo juste devant la porte du CMP, par crainte qu'on lui vole. Il a raison. Il est tr�s poli, c�r�monieux m�me, toujours s�rieux. Il est vietnamien, ou cambodgien, ou encore laotien. Tout le monde lui dit : "Bonjour Monsieur Chou !", "Au revoir, Monsieur Chou !" C'est amusant de dire ces deux mots : "Monsieur Chou". Tout le monde aime bien Monsieur Chou. C'est un patient agr�able. Je ne connais Monsieur Chou que pour l'avoir crois� dans la salle d'attente. C'est un patient du docteur B. Il vient bien r�guli�rement tous les jeudis � son rendez-vous. Ce que je sais de monsieur Chou ? Trois fois rien : il vit tout seul, il est tr�s pauvre, il est tr�s fou, il dit toujours merci. On dit qu'il est venu du Vietnam (ou du Laos, ou du Cambodge) � v�lo, mais c'est une l�gende. Jusqu'� ce matin je ne savais m�me pas ce que tout le monde sait au CMP : Monsieur Chou se saigne aux quatre veines pour faire des cadeaux. En plus de p�daler en costume d'homme grenouille, Monsieur Chou aime faire des cadeaux ou plus exactement, tient absolument � faire des cadeaux. Ah, les cadeaux de Monsieur Chou ! C'est le roi du potlatch. Je passe donc, ce matin-l�, dans le couloir du rez de chauss�e pour monter � mon bureau, au premier. Au m�me moment, Monsieur Chou sort du CMP. "Au revoir, Monsieur Chou !" En me voyant, il se retourne comme s'il avait trouv� celui qu'il cherchait. Une sorte d'illumination. J'ai toujours eu l'id�e vague qu'il ne savait pas qui j'�tais. Je ne suis jamais intervenu dans sa prise en charge, ou alors pour faire une ordonnance, une fois, pas plus, en l'absence de son propre m�decin. Je me suis tromp�, il semble me conna�tre. Il m'interpelle, timide et plein de respect : "J'ai quelque chose pour vous". "Pour moi ?" "Oui, pour vous." "Mais pourquoi pour moi ?" Sous entendu : "Nous ne nous connaissons pas." "C'est.. C'est que vous �tes un homme..." Il a trouv� son homme : c'est moi, bon, pourquoi pas ? Mais je ne sais encore pas qu'il est un "offreur" de cadeau et qu'aujourd'hui, en ma personne, il a trouv� "l'homme" de la situation, celui, allez savoir pourquoi, � qui le cadeau correspond le mieux. Il se met � fouiller dans son gros sac � main de toile noire, tout en essayant de retenir son coupe vent par le menton et son passe montagne par les dents. Tout finit par tomber par terre. Le voil� � quatre pattes dans l'entr�e du CMP, abandonnant les v�tements autour de lui, il continue de fouiller le sac avec fr�n�sie. "Ne partez pas !" supplie-t-il, presque d�sesp�r�. Au moment o� j'avance pour l'aider � se relever, il tend le bras vers moi. Dans sa main, au bout du bras, un sac en plastique bleu qui enveloppe un objet non identifiable. C'est pour moi. "Mais, Monsieur Chou, je ne peux pas accepter...". Ma r�ponse l'an�antit. Le voil� � genoux. Il est comme l'amoureux transi qui tend un bouquet de fleurs � sa dulcin�e dans les dessins humoristiques. "Je vous en prie, acceptez !" J'ai envie de rire, mais il y va de sa vie, de son honneur, de l'avenir de la plan�te, que sais-je ? Ce n'est pas si dr�le que �a. Je ne supporte pas qu'il s'humilie ainsi : "Monsieur Chou, je ne peux pas accepter si vous restez � genoux et moi debout, relevez vous." Il prend ces derniers mots pour un ordre et, tout en se redressant, r�ussit � me fourrer entre les mains le sac de plastique bleu. Il se met au garde � vous et fait un impeccable salut militaire, radieux. C'est comme s'il �tait venu � bout d'une mission sp�ciale. Comme s'il avait r�ussi � franchir les lignes ennemies sous la mitraille et en �tait sorti vivant. Il reste raide comme un i., le sourire triomphal aux l�vres. Je m'incline vers lui, � l'asiatique et le remercie le plus chaleureusement possible. Il est toujours au garde � vous, comme le m�daill� qui vient de recevoir l'accolade. Il en pleurerait presque, s'il ne souriait pas. Je d�balle le cadeau : c'est un magnifique tire bouchon d�capsuleur datant d'au moins les ann�e soixante dix, qu'on pouvait, d�j� � l'�poque, acheter dans une grande surface puisqu'il est sous plastique (mais il a du l'acheter dans un "tout � dix franc", pardon , dans un "tout � deux euros"). Le carton qui sert de support porte un d�cor tr�s kitch et le nom du d�capsuleur : " Le Limonadier". C'est effectivement comme �a qu'on appelle ce genre de d�capsuleur multifonction au petit couteau pour d�couper la capsule, � la vrille (ou la m�che) pour percer le bouchon et � l'ing�nieux syst�me de levier pour le tirer, comme celui-ci. C'est un tr�s beau cadeau. Je suis tr�s honor�. Il ne fallait pas. Je ne sais pas quoi dire. Je comprends pourquoi il fallait absolument un homme : ce sont les hommes qui servent le vin. Monsieur Chou est comme ce Rabbin qui parcourait les rues de Novogrodock en criant : " Des r�ponses, j'ai des r�ponses ! J'ai tout un sac de r�ponses ! Mais qui a une question, qui veut bien me poser une question ?" Monsieur Chou ach�te des cadeaux, se ruine, il en a dix ou quinze d'avance, pr�ts comme des r�ponses; seulement c'est le donataire, celui � qui il va les offrir qui est la question. Monsieur Chou me d�livre en rompant la posture militaire et se confond lui-m�me en remerciements et en adieux. Il recule vers la porte au milieu des courbettes et regagne son fid�le v�lo. Nous avons tous d�j� connu ce d�sagr�able sentiment d'�tre forc� de recevoir un cadeau : le donateur proteste toujours que ses intentions sont pures, qu'il ne tente pas de vous acheter, que c'est "du fond du c�ur", qu'il n'attend rien en �change. Mais, pr�cis�ment c'est ce "fond du c�ur" qui nous inqui�te : ce fond est trop profond. La chose (l'objet-cadeau) en dit mille fois plus sur ses intentions que l'image-mot du c�ur. La chose emporte toujours avec elle un bout du coeur du donateur, malgr� toutes ses protestations. C'est d'ailleurs ce que dit le sage maori Rapaniri : " Les choses, les taonga ont un esprit (le hau). Cet esprit est autant l�esprit de la chose, que finalement celui de la personne qui poss�de le taonga. Parce que la chose donn�e poss�de un hau et que ce hau veut rentrer chez lui "; Mais Rapaniri va plus loin : "supposons, dit-il � l'anthropologue Best, que tu me donnes un cadeau et que je le transmette � un tiers ; lorsque celui-ci s'avisera de rendre par r�ciprocit� un autre cadeau, je ne pourrai le garder pour moi car il est juste que je te le redonne : ce cadeau est le hau du tien (le hau : prestige que t'a m�rit� le cadeau que tu m'as fait) et il ne serait pas juste de le garder pour moi, je pourrais en mourir. Le "hau" n'est donc pas seulement l' "esprit" de la chose, il est le prestige m�me du donateur, son honneur, le t�moin qu'il existe pour un semblable comme autre, mais aussi un �l�ment tiers, qui fait "tourner" le syst�me du don et permet le lien non mortif�re entre les �tres. Ecoutons encore Rapaniri : "la for�t donne des oiseaux au chasseur, le chasseur me donne un oiseau que je redonne � la for�t. Mais, en plus j'y ajoute le mauri, que je fabrique de mes mains et qui est une repr�sentation du prestige (du hau) que g�n�re le don". Rapaniri remet le mauri � la for�t pour que le cycle de la chasse se reproduise � son initiative. Il cr�e donc une chim�re de r�ciprocit� dont il peut tirer un esprit avec lequel il enchante le monde. Ce que Rapaniri ne dit pas, mais nous dit presque, c'est que ce n'est qu'� partir de cet enchantement du monde qu'il peut, lui-m�me, admettre sa propre existence en tant que sorcier, sage, passeur : �tre bien contradictoire que celui qui donne et re�oit en m�me temps ( celui qui maintient r�unis et s�par�s, joints et disjoints, le monde des morts et celui des vivants, l'homme et la nature, le groupe et l'individu, l'�me et le corps, etc.) Monsieur Chou, lui aussi, peut-�tre, "fait-il tourner" le syst�me, � sa mani�re ? Peut-�tre, lui aussi, se sent-il "responsable" du mouvement du monde, justifiant ainsi son existence � donner, recevoir, rendre. Quelle histoire, monsieur Chou !
PS : il va sans dire que j'ai chang� le nom de Monsieur Chou.
PS : il va sans dire que j'ai chang� le nom de Monsieur Chou.
28 octobre 2002
Je vous recommande, ce soir, de cliquer sur ce lien tr�s sympathique. Ce n'est pas du "Web art" mais c'est bourr� de talent tout de m�me ! Bonne nuit
27 octobre 2002
Mais la puissance de l'oubli est terrifiante. Comme un torrent, il emporte avec lui notre pass� vers des rapides qui l'engloutissent et le broient. On n'a guerre le temps de sauver que quelques objets, sans faire le tri, de les tra�ner sur la berge, � l'abri. Ce qui est �pargn� est intact, ou presque, et, si l'image jaunit, elle conserve sa nettet� : Mais l'ampleur de ce qui a disparu est si �norme qu'il n'est pas possible d'en faire le compte. Au bas de la chute, les eaux bouillonnent et grondent, avant de s'apaiser d�finitivement. Alors parfois, � la surface de cette lagune sombre et imp�n�trable brillent des reflets dans lesquels on retrouve des tonalit�s famili�res, mais si faibles, si inconsistantes, qu'elles demeurent � peine visible � nos yeux, � peine audible � nos oreilles, secr�tes. Si l'on retourne les yeux vers la lagune, les t�n�bres arr�tent le regard � la surface de l'eau tandis qu'au loin les �chos de la chute continuent de marteler notre �chec.
Je cite ce passage de Charles, de Jean Michel B�cqui�, qui est un des livres les plus poignants que j'ai jamais lu. Ce passage, je l'ai depuis longtemps recopi� � la main (et Dieu sait si mon �criture manuscrite est laide) sur un grand bristol que j'ai install� dans la vitrine de livres qui est dans mon bureau � Vigneux. Il m'a accompagn� partout (Corbeil, Vigneux) et le bruit de la chute d'eau est � jamais grav� dans ma m�moire. Les patients ou m�me les soignants qui attendent parfois l� ne peuvent manquer d'�tre attir� par ce manuscrit et je me plais � les imaginer en mon absence se p�n�trer de sa m�lancolie. Je tenais ce matin un souvenir qui ainsi flottait � la surface de la lagune sombre. Il n'en reste rien au moment ou je frappe ces lignes, absolument rien, sinon ce faible reflet dont parle B�cqui�, bien en de�� des mots. Il est vingt deux heures cinquante quatre, nous sommes � une poign�e d'heures du solstice d'�t�, le ciel est un tableau de Magritte, bleu nuit, avec cette bande claire vers le bas, o� se d�coupent les ombres noires d'encre des arbres et des maisons, et je suis l�, avec la solitude pour compagne, dans ce soir si beau, en train de remuer ma m�moire � la recherche d'un souvenir envol�. Dans l'apr�s midi, j'ai re�u un coup de fil de Claude Poug�s, le m�decin du SAMU de Corbeil, que je connais depuis vingt cinq ans, nous �tions internes au m�me moment, nous nous sommes toujours appr�ci�s bien que nous ne soyons jamais devenus de vrais amis. Nous nous appelons cependant par nos pr�noms, ce qui est rare chez les m�decins, o� l'on utilise plut�t le noms propres et le tutoiement. Il voulait me parler d'Alfred T�m�lis qui est son vieux patron de r�animation, qui �tait un grand copain de Bonnaf�, qui est rest� longtemps le pr�sident de la CME de l'h�pital de Corbeil, et qui s'est toujours pr�tendu un des fondateurs de la psychiatrie corbeilloise quoi que je pense qu'il n'y a jamais rien compris. Il a lui, fond� le SAMU de l'Essonne, ce qui n'est d�j� pas si mal. J'ai des souvenirs de T�m�lis quand j'avais vingt cinq ans. C'�tait un anesth�siste ancienne mani�re qui a appris la r�a au fur et � mesure du d�veloppement prodigieusement rapide de cette discipline. C'�tait un bel homme, charmeur et gueulard, toujours torse nu sous sa blouse blanche avec des poils tr�s noirs qui d�passaient de partout. A cette �poque j'�tais externe en chirurgie � Corbeil, je tenais les �carteurs du bon docteur Goidin, le chirurgien de l'h�pital, tr�s ancienne mode, en calot et sarrau, et lui, c'�tait l'anesth�siste qui se tenait � la t�te de l'op�r�. J�ai des souvenirs de cette �poque et de mon externat en chirurgie avec les gardes, les blocs op�ratoires carrel�s, les bless�s de l�autoroute du Sud et aussi les plasties de carrefour aortique rat�es du docteur Goidin, je me souviens notamment d�un interne libanais qui avait entre autre pour t�che de m�encadrer. Il �tait tr�s gentil avec moi et avec les patients, mais comme chirurgien, il �tait totalement nul. Il ratait absolument toutes les op�rations, il oubliait des compresses dans les ventres, il fallait toujours qu�il agrandisse les incisions, il n�arrivait pas � s�en sortir dans l�espace habituel du champ op�ratoire, ses sutures �taient � chier, et les assistants du patron lui faisaient recommencer � chaque fois. Il arrivait m�me � s�embrouiller avec les anses intestinales dans une simple appendoque. Bref, il n��tait pas dou�. Je me souviens d�un stripping de varices qui avait carr�ment tourn� au gore et d�une vagotomie hom�rique. La vagotomie �tait � l��poque un traitement de l�art�rite des membres inf�rieurs : il s�agissait de sectionner le nerf vague correspondant � l�art�re f�morale en question pour emp�cher les vasoconstrictions, enfin je n�insiste pas sur les d�tails techniques, mais je peux assurer que c��tait une op�ration enfantine. A condition de savoir reconna�tre le nerf vague. Je tenais donc les �carteurs et me demandais comment il allait s�y prendre cette fois encore pour rater. La r�ponse arriva vite. Il ne savait pas reconna�tre le nerf vague. Le moindre externe en chirurgie, comme moi par exemple, aux connaissances anatomiques �l�mentaires encore toutes fra�ches, pouvait dire qu�il s�agissait d�une sorte de petite corde � n�uds toute blanche, qui longeait la bifurcation aortique, mais lui non. Il avait saisi de sa pince un vague tuyau blanch�tre qui n��tait s�rement pas le vague et me demanda si � mon avis c��tait bien le nerf vague. Je n�eu m�me pas le temps de r�pondre que rien n��tait moins s�r, qu�il en avait d�j� sectionn� un bout de cinq centim�tres de long. J�aurais �t� bien incapable de dire ce qu�il avait coup�, mais ce dont j��tais s�r, c�est que ce n��tait pas le nerf vague. Je le lui dit. Il me dit que j�avais probablement raison et se remit � fouiller. Evidemment, il finit par trouver le bon nerf vague � l�aspect si caract�ristique, et au moment o� il s�appr�tait � corriger sa b�vue, le patron fit irruption, apr�s une op�ration termin�e dans le bloc voisin. Mon interne se comporta comme un �colier pris en faute : il me demanda de cacher vite la preuve de sa m�prise qui reposait dans une cupule. Le patron se penchait sur le champ op�ratoire juste au moment o� son interne sectionnait une belle partie du nerf vague droit pour faire bonne mesure. Je ne sus jamais quel morceau d�anatomie il avait enlev�, toujours est-il que l�op�ration r�ussit � peu pr�s, comme d�habitude mais j�ai bien peur de me souvenir que le patient a finalement �t� amput� de sa jambe un peu plus tard.
Je cite ce passage de Charles, de Jean Michel B�cqui�, qui est un des livres les plus poignants que j'ai jamais lu. Ce passage, je l'ai depuis longtemps recopi� � la main (et Dieu sait si mon �criture manuscrite est laide) sur un grand bristol que j'ai install� dans la vitrine de livres qui est dans mon bureau � Vigneux. Il m'a accompagn� partout (Corbeil, Vigneux) et le bruit de la chute d'eau est � jamais grav� dans ma m�moire. Les patients ou m�me les soignants qui attendent parfois l� ne peuvent manquer d'�tre attir� par ce manuscrit et je me plais � les imaginer en mon absence se p�n�trer de sa m�lancolie. Je tenais ce matin un souvenir qui ainsi flottait � la surface de la lagune sombre. Il n'en reste rien au moment ou je frappe ces lignes, absolument rien, sinon ce faible reflet dont parle B�cqui�, bien en de�� des mots. Il est vingt deux heures cinquante quatre, nous sommes � une poign�e d'heures du solstice d'�t�, le ciel est un tableau de Magritte, bleu nuit, avec cette bande claire vers le bas, o� se d�coupent les ombres noires d'encre des arbres et des maisons, et je suis l�, avec la solitude pour compagne, dans ce soir si beau, en train de remuer ma m�moire � la recherche d'un souvenir envol�. Dans l'apr�s midi, j'ai re�u un coup de fil de Claude Poug�s, le m�decin du SAMU de Corbeil, que je connais depuis vingt cinq ans, nous �tions internes au m�me moment, nous nous sommes toujours appr�ci�s bien que nous ne soyons jamais devenus de vrais amis. Nous nous appelons cependant par nos pr�noms, ce qui est rare chez les m�decins, o� l'on utilise plut�t le noms propres et le tutoiement. Il voulait me parler d'Alfred T�m�lis qui est son vieux patron de r�animation, qui �tait un grand copain de Bonnaf�, qui est rest� longtemps le pr�sident de la CME de l'h�pital de Corbeil, et qui s'est toujours pr�tendu un des fondateurs de la psychiatrie corbeilloise quoi que je pense qu'il n'y a jamais rien compris. Il a lui, fond� le SAMU de l'Essonne, ce qui n'est d�j� pas si mal. J'ai des souvenirs de T�m�lis quand j'avais vingt cinq ans. C'�tait un anesth�siste ancienne mani�re qui a appris la r�a au fur et � mesure du d�veloppement prodigieusement rapide de cette discipline. C'�tait un bel homme, charmeur et gueulard, toujours torse nu sous sa blouse blanche avec des poils tr�s noirs qui d�passaient de partout. A cette �poque j'�tais externe en chirurgie � Corbeil, je tenais les �carteurs du bon docteur Goidin, le chirurgien de l'h�pital, tr�s ancienne mode, en calot et sarrau, et lui, c'�tait l'anesth�siste qui se tenait � la t�te de l'op�r�. J�ai des souvenirs de cette �poque et de mon externat en chirurgie avec les gardes, les blocs op�ratoires carrel�s, les bless�s de l�autoroute du Sud et aussi les plasties de carrefour aortique rat�es du docteur Goidin, je me souviens notamment d�un interne libanais qui avait entre autre pour t�che de m�encadrer. Il �tait tr�s gentil avec moi et avec les patients, mais comme chirurgien, il �tait totalement nul. Il ratait absolument toutes les op�rations, il oubliait des compresses dans les ventres, il fallait toujours qu�il agrandisse les incisions, il n�arrivait pas � s�en sortir dans l�espace habituel du champ op�ratoire, ses sutures �taient � chier, et les assistants du patron lui faisaient recommencer � chaque fois. Il arrivait m�me � s�embrouiller avec les anses intestinales dans une simple appendoque. Bref, il n��tait pas dou�. Je me souviens d�un stripping de varices qui avait carr�ment tourn� au gore et d�une vagotomie hom�rique. La vagotomie �tait � l��poque un traitement de l�art�rite des membres inf�rieurs : il s�agissait de sectionner le nerf vague correspondant � l�art�re f�morale en question pour emp�cher les vasoconstrictions, enfin je n�insiste pas sur les d�tails techniques, mais je peux assurer que c��tait une op�ration enfantine. A condition de savoir reconna�tre le nerf vague. Je tenais donc les �carteurs et me demandais comment il allait s�y prendre cette fois encore pour rater. La r�ponse arriva vite. Il ne savait pas reconna�tre le nerf vague. Le moindre externe en chirurgie, comme moi par exemple, aux connaissances anatomiques �l�mentaires encore toutes fra�ches, pouvait dire qu�il s�agissait d�une sorte de petite corde � n�uds toute blanche, qui longeait la bifurcation aortique, mais lui non. Il avait saisi de sa pince un vague tuyau blanch�tre qui n��tait s�rement pas le vague et me demanda si � mon avis c��tait bien le nerf vague. Je n�eu m�me pas le temps de r�pondre que rien n��tait moins s�r, qu�il en avait d�j� sectionn� un bout de cinq centim�tres de long. J�aurais �t� bien incapable de dire ce qu�il avait coup�, mais ce dont j��tais s�r, c�est que ce n��tait pas le nerf vague. Je le lui dit. Il me dit que j�avais probablement raison et se remit � fouiller. Evidemment, il finit par trouver le bon nerf vague � l�aspect si caract�ristique, et au moment o� il s�appr�tait � corriger sa b�vue, le patron fit irruption, apr�s une op�ration termin�e dans le bloc voisin. Mon interne se comporta comme un �colier pris en faute : il me demanda de cacher vite la preuve de sa m�prise qui reposait dans une cupule. Le patron se penchait sur le champ op�ratoire juste au moment o� son interne sectionnait une belle partie du nerf vague droit pour faire bonne mesure. Je ne sus jamais quel morceau d�anatomie il avait enlev�, toujours est-il que l�op�ration r�ussit � peu pr�s, comme d�habitude mais j�ai bien peur de me souvenir que le patient a finalement �t� amput� de sa jambe un peu plus tard.
21 octobre 2002
Il faudrait que j'�crive � nouveau "La chambre de Nathan". Elle n'est depuis longtemps plus la m�me. (voir en LCD)
12 octobre 2002
08 octobre 2002
J'ai lu �a dans "Le Monde" ce soir. C'est un article tr�s s�rieux. Mais o� va donc le monde, je vous le demande un peu ma bonne dame ?
L'ONU interdit le lancer de nain
Les r�gles du jeu �taient pourtant d'une �tonnante simplicit�. Imaginez-vous dans une discoth�que, v�tu d'un gracieux costume ; sorte de harnachement rembourr�, rehauss� d'un casque de footballeur am�ricain et dot� d'une seyante poign�e dorsale. Cette poign�e servirait aux costauds de la bo�te de nuit pour vous propulser vigoureusement en l'air, le plus loin possible, contre un matelas pneumatique de 16 m� et 80 cm de haut, au son d'un hymne joyeux. �a y est, vous savez jouer au lancer de nain ! Seul accroc � votre plaisir de cascadeur des airs, d'amuseur vesp�ral fa�on toile � matelas, l'interdiction de ce passe-temps vient d'�tre confirm�e par la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme, au nom du respect de la personne humaine.
Import�e en France au d�but des ann�es 1990, la pratique du lancer de nain conna�t, depuis quelques d�cennies, un franc succ�s en Australie et aux Etats-Unis. Ce spectacle aux ind�niables relents d'exhibition de monstre dans les foires d'antan fit l'objet, en 1991, d'une circulaire du ministre fran�ais de l'int�rieur sollicitant l'intervention des pr�fets, et, en 1995, d'un avis du Conseil d'Etat enjoignant directement aux maires de l'interdire dans leur commune.
Le lancer de nain a, depuis son apparition, toujours suscit� les plus vives pol�miques. Certains "nains lanc�s" protestent, en effet, contre la prohibition de ces one-man-show, leur unique source de revenus. M. Wackenheim en est l'un des plus virulents en France. Contraint d�s 1991 � l'abandon de sa profession dans plusieurs communes du sud du pays, il a toujours argu� de sa capacit� � d�cider lui-m�me de sa participation ou non � des spectacles publics comme projectile humain et de ce que l'interdiction de ces lancers l'obligeait � pointer? au ch�mage. Jusqu'� la d�cision du Conseil d'Etat, M. Wackenheim s'�tait d'ailleurs vu plusieurs fois donner raison par des tribunaux administratifs et accorder des indemnit�s, en guise de d�dommagement. Comme d'autres "personnes de petite taille" professionnellement aguerries aux mini-vols plan�s, il a n�anmoins d� raccrocher d�finitivement depuis sept ans son d�guisement de "Mister Skyman" et se mettre en qu�te d'un autre gagne-pain, moins humiliant aux yeux des l�gislateurs.
De nombreuses associations de personnes atteintes de nanisme, offusqu�es, ont par ailleurs lutt� avec acharnement pour l'interdiction de ces spectacles jug�s d�gradants, alors m�me que les partisans du lancer de nain continuent de s'insurger contre la prohibition de leurs activit�s qu'ils comparent aux matches de boxe ou de catch, dont les athl�tes concourent toujours.
Les amateurs de ces lancers, d�sormais priv�s de leur distraction favorite, souhaiteraient-ils r�introduire dans les bo�tes de nuit de la C�te les combats de gladiateurs ?
Sandrine Blanchard
L'ONU interdit le lancer de nain
Les r�gles du jeu �taient pourtant d'une �tonnante simplicit�. Imaginez-vous dans une discoth�que, v�tu d'un gracieux costume ; sorte de harnachement rembourr�, rehauss� d'un casque de footballeur am�ricain et dot� d'une seyante poign�e dorsale. Cette poign�e servirait aux costauds de la bo�te de nuit pour vous propulser vigoureusement en l'air, le plus loin possible, contre un matelas pneumatique de 16 m� et 80 cm de haut, au son d'un hymne joyeux. �a y est, vous savez jouer au lancer de nain ! Seul accroc � votre plaisir de cascadeur des airs, d'amuseur vesp�ral fa�on toile � matelas, l'interdiction de ce passe-temps vient d'�tre confirm�e par la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme, au nom du respect de la personne humaine.
Import�e en France au d�but des ann�es 1990, la pratique du lancer de nain conna�t, depuis quelques d�cennies, un franc succ�s en Australie et aux Etats-Unis. Ce spectacle aux ind�niables relents d'exhibition de monstre dans les foires d'antan fit l'objet, en 1991, d'une circulaire du ministre fran�ais de l'int�rieur sollicitant l'intervention des pr�fets, et, en 1995, d'un avis du Conseil d'Etat enjoignant directement aux maires de l'interdire dans leur commune.
Le lancer de nain a, depuis son apparition, toujours suscit� les plus vives pol�miques. Certains "nains lanc�s" protestent, en effet, contre la prohibition de ces one-man-show, leur unique source de revenus. M. Wackenheim en est l'un des plus virulents en France. Contraint d�s 1991 � l'abandon de sa profession dans plusieurs communes du sud du pays, il a toujours argu� de sa capacit� � d�cider lui-m�me de sa participation ou non � des spectacles publics comme projectile humain et de ce que l'interdiction de ces lancers l'obligeait � pointer? au ch�mage. Jusqu'� la d�cision du Conseil d'Etat, M. Wackenheim s'�tait d'ailleurs vu plusieurs fois donner raison par des tribunaux administratifs et accorder des indemnit�s, en guise de d�dommagement. Comme d'autres "personnes de petite taille" professionnellement aguerries aux mini-vols plan�s, il a n�anmoins d� raccrocher d�finitivement depuis sept ans son d�guisement de "Mister Skyman" et se mettre en qu�te d'un autre gagne-pain, moins humiliant aux yeux des l�gislateurs.
De nombreuses associations de personnes atteintes de nanisme, offusqu�es, ont par ailleurs lutt� avec acharnement pour l'interdiction de ces spectacles jug�s d�gradants, alors m�me que les partisans du lancer de nain continuent de s'insurger contre la prohibition de leurs activit�s qu'ils comparent aux matches de boxe ou de catch, dont les athl�tes concourent toujours.
Les amateurs de ces lancers, d�sormais priv�s de leur distraction favorite, souhaiteraient-ils r�introduire dans les bo�tes de nuit de la C�te les combats de gladiateurs ?
Sandrine Blanchard
07 octobre 2002
06 octobre 2002
Dans les ann�es cinquante, je suis all� � l'�cole primaire de gar�ons de la rue Pierre Brossolette. C'�tait dans le quarter Mouffetard, � dix minutes � pied de chez mes parents qui habitaient le haut du boulevard Saint Michel. C'�tait au temps des contes de la rue Broca et de Pierre Gripari. J'aurais tr�s bien pu rencontrer la sorci�re du placard � balais o� le petit Bachir qui connaissait le langage des poissons rouges, en allant � l'�cole. Je me souviens du nom de mon premier instituteur : Monsieur Calvi. C'�tait en 1956, en dixi�me, car j'avais "saut�" la onzi�me comme on le faisait faire � l'�poque � tous les enfants qui savaient lire en quittant l'�cole maternelle. Il �tait grand, tr�s jeune, originaire du Sud-Ouest, timide, nous l'aimions beaucoup. Je me souviens que nous nous �tions demand� avec inqui�tude s'il fallait l'appeler "Ma�tre", en �cho au "Ma�tresse" que nous adressions les autres ann�es � nos institutrices en maternelle (il eut alors �t� une sorte de ma�tresse en pantalons, mal sexu�e), ou bien Monsieur. C'est ainsi que ce jeune homme � fines moustaches, pas tr�s s�r de lui, a symbolis� � lui tout seul le passage de la petite enfance � l'enfance et la s�paration des sexes : "l'�ge de raison" et l'inclusion dans le monde non mixte de l'�cole primaire et obligatoire. En septi�me, j'avais eu Monsieur Le Sceau qui �tait toujours un peu triste mais un homme tr�s bon. En huiti�me et neuvi�me, j'avais eu une ma�tresse terrible (mais la question du sexe avait moins d'importance), la femme du directeur de l'�cole, qui s'appelait Monsieur Mass� ou quelque chose comme �a, un homme du dix-neuvi�me si�cle, immense et imposant, sanguin, dont je me souviens d'�normes favoris sur de grosses joues rouges et qui �tait au moins aussi s�v�re que sa femme. Il ne faisait pas bon se retrouver dans son bureau pour y recevoir des coups de r�gle sur les doigts. Madame Mass� portait une blouse blanche qui la faisait ressembler � une infirmi�re. Nous, c'�tait la blouse grise r�glementaire qui descendait toujours plus bas que nos culottes courtes et nous donnait l'air d'�tre en robe, et beaucoup portaient des b�rets et des galoches (nous n'avions droit aux chaussures de tennis que pour la gymnastique, nous les apportions avec nos shorts dans des sacs en grosse toile bleue marine en forme de gros tubes). � cette �poque, je pensais que notre �cole avait �t� construite par Jules Ferry lui-m�me alors qu'elle ne datait que des ann�es vingt ou trente, avec ses plafonds haut de quatre m�tres, ses murs de briques, ses escaliers sonores, r�sonnant du bruit rythm� de nos godillots, son pr�au pour les jours de pluie o� une fois par semaine on nous distribuait du Viandox dans des quarts en alu, sa cour de r�cr� avec les cabinets � l'odeur douce�tre et ses platanes plant�s directement dans le bitume. Je me souviens de Noyer, dont les parents tenaient le bougnat du bout de la rue, au coin de la rue Lhomond et de la rue Tournefort, sombre et perch� en haut d'un mur aveugle � cause des diff�rences de d�nivel� entre les rues et qui est devenu un restaurant baba cool dans les ann�es soixante-dix. Je me rappelle ses cheveux �pais coiff�s sur le c�t�, son air adulte, son menton en galoche et ses chaussures qui ressemblaient � son menton. Il �tait fort et un peu b�te. Je me souviens de Barr�, avec ses cheveux coup�s en brosse et ses yeux rieurs dont le papa �tait architecte, mille fois plus d�lur� que nous, de Popliment le l�che-cul qui se tenait toujours bien droit, sur le visage tendu duquel on pouvait voir l'effort d�mesur� qu'il faisait pour para�tre le plus sage, de Fontaine, un petit blond dodu avec qui j'ai connu dans la cour de r�cr� certains de mes premiers �mois sexuels, de Rose (c'�tait son nom de famille) toujours dans la lune mais fort en calcul, de Robert (c'�tait aussi son nom de famille), fils du tr�s connu Yves, un gar�on tr�s timide, de Godement (que j'appellerai plus tard, lui, par son pr�nom, Fran�ois, et qui est un de mes plus vieux amis) qui �tait venu de Nancy en cours d'ann�e, de Palud de la Barri�re (dont je ne saurai jamais le pr�nom) qui habitait rue de l'Abb� de l'Ep�e � c�t� de l'�cole des sourds-muets et avec qui je faisais souvent un petit bout de chemin pour rentrer � la maison, de Carnot avec ses grosses lunettes qui m'a racont� comment on faisait les enfants et que je n'ai pas cru et de Laurent Meyer, qui m'a suivi jusqu'en m�decine et que j'ai perdu de vue � la fin de mes �tudes. Apr�s la septi�me, plus de la moiti� de la classe est pass� en "fin d'�tudes" ou au "cours compl�mentaire" pour pr�parer le certificat d'�tudes qui �tait la derni�re station avant l'apprentissage et la vie active � quatorze ans. Quatre ou cinq ans apr�s, les premiers �pisodes du "Petit Nicolas" de Ren� Gossini, illustr�s par Semp� ont commenc� � �tre publi�s dans le journal Pilote. Nous sommes une poign�e � �tre entr�s en sixi�me au lyc�e Henri IV qui �tait le lyc�e de notre quartier. Plusieurs souvenirs sont li�s plus ou moins directement � l'�cole de la rue Pierre Brossolette. Le premier est celui d'un matin de janvier ou f�vrier. Le ciel est encore tout rose des lueurs de l'aube. C'est juste avant la sonnerie de la rentr�e. Nous regardons � travers des morceaux de pellicule photographique le soleil qui commence � �tre mang� par l'ombre de la lune. C'est l'�clipse de 1957, qui ne fut que partielle � Paris. J'ai un souvenir tr�s pr�cis du disque br�lant au-dessus de la ligne bris�e des toits des maisons de la Montagne Sainte Genevi�ve s'�levant jusqu'� l'ombre nimb�e du Panth�on. Le deuxi�me est tr�s pr�cis�ment li� � la descente assourdissante (bruit de souliers ferr�s et cris de joie) de l'escalier de l'�cole vers la sortie : l'annonce que le premier Spoutnik tourne autour de la terre. Les deux ne sont certainement pas li�s dans la r�alit�. Je ne sais pas ce qui en moi associe l'aube de la conqu�te de l'espace et une descente d'escalier vertigineuse. Plus tard suivra la mort de la chienne La�ka sacrifi�e pour la Science. Le troisi�me est le jour de la prise du pouvoir par le g�n�ral De Gaule, le 13 mai 1958. La classe et l'�cole tout enti�re s'�taient divis�es en deux camps in�gaux, � l'image du monde adulte. Nous n'avons �t� que quelques-uns uns � entrevoir que les Fellaghas et le FLN �taient peut-�tre les combattants de la libert� que m�me nos p�res admir�s n'avaient pas su �tre.
05 octobre 2002
un petit tour de surf sur le web d'o� je vous ram�ne ce site d'un photographe, art-weber et graphiste newyorkais. Connexion rapide souhaitable. Admirez! (pendant que je tape ces lignes, mon ami le bouleau se tient droit comme un i. Pas un souffle d'air. Derri�re lui les tours du treizi�me scintillent et se couvrent de rose. Le ciel est mauve tr�s p�le. C'est le cr�puscule, c'est la fin d'une journ�e de l'�t� indien. La lumi�re change insensiblement � chaque seconde. D�s que je l�ve les yeux de mon clavier, la vision est autre. Mon ami le bouleau agite maintenant une branchette, mais sereinement, pourrait-on dire. Il est Calme. Sa couleur vire inexorablement au noir.Les tours du treizi�me sont en feu. Dans quelques minutes, ce sera la nuit. Maintenant l'ombre gagne).
02 octobre 2002
Je viens de publier ici le texte que vous pouvez lire � la suite de celui-ci. C'est � ce moment-l� qu'un tr�s vieux souvenir a jailli de ma m�moire, avec une force qui me laisse encore perplexe, et qui m'oblige � le retranscrire � l'instant m�me. J'ai deux ou trois ans. Je suis au milieu d'une for�t de jambes. C'est le souvenir de la "for�t de jambes". Il y a longtemps que je ne l'avais pas convoqu�. Mongrandp�re m'avait emmen� avec lui chez "Martinken" (je suis assailli, au moment ou le souvenir �merge en moi, "tout arm�", du fond des �ges, par l'odeur m�l�e, douce�tre, de la bi�re et du vin blanc, si caract�ristique des caf�s des pays al�maniques). Mongrandp�re est attabl� devant un verre � pied vert, haut. Il boit du vin blanc que lui a servi la jolie Annie Martinken (dans mon souvenir elle a une trentaine d'ann�e, une robe imprim�e noire � pois blancs, de longs cheveux ramen�s en arri�re � la mode des ann�es quarante, des boucles d'oreilles en nacre blanche, des yeux et un sourire �patants, elles morte assez r�cemment � pr�s de quatre vingt dix ans). Disons qu'il a rencontr� un membre de la famille Grumbach, peut-�tre le p�re Grumbach lui m�me, un gros homme joufflu qui promenait son ventre entre ses bretelles de pantalon, marchand de bestiaux de son m�tier, il me faisait un peu peur, il parlait fort une langue que je n'ai jamais comprise, l'alsacien, je crois m�me qu'il n' a jamais su le fran�ais (je me souviens des visites, avec ma grand m�re Germaine, dans une rue du village toute champ�tre, une maison � gauche de la rue, chez madame Grumbach, nous prenions du th� et des g�teaux). Le p�re Grumbach a sollicit� Mongrandp�re pour "faire Mineyane". Il y a une communaut� juive ancestrale � Bollwiller, petit village de la plaine, situ� � une dizaine de kilom�tres de Mulhouse et autant du pied des Vosges et les premi�res pentes du Hartmannswillerkopf. Le souvenir du caf� et le souvenir de la "for�t de jambes" ne sont pas le m�me souvenir. J'ai recours aux "artifices d'une transfiguration mensong�re" dont parle Ren� Louis Desfor�ts dans "Face � l'imm�morable" pour tenter d'expliquer, de situer, de developper, comme la photo dans le bac, sous la lumi�re rouge, le souvenir de la "for�t de jambes", qui en lui-m�me ne veut strictement rien dire. Je rajoute, je raboute d'autres souvenirs de la m�me �poque ou d'autres encore, tr�s post�rieurs de dix ou quinze ans. Mais, dans le souvenir de la "for�t de jambes", je revois tr�s pr�cis�ment jusqu'� la forme de certaines chaussures, je distingue encore dessus la couleur de la boue des cours de fermes, je revois les bas des pantalons bleu marine, souvent finement ray�s de blanc, � l'�poque. Grumbach a enr�l� Mongrandp�re pour "faire Mineyane" � la schule (la synagogue, en langue alsacienne et en yiddish � la fois). "Faire Mineyane" : traditionnellement, il est n�cessaire que dix hommes au dessus de l'�ge de la bar-mitsva soient pr�sent pour que tout office religieux puisse se d�rouler. C'est une sorte de quorum. A cette �poque, on manquait d�j� parfois d'hommes pour faire Mineyane � tous les coups (les femmes ne comptaient pas, je crois). Mongrandp�re, malgr� son ancienne profession de fabriquant de pain azyme sous la surveillance du grand rabbinat et tout le toutim n'�tait ni tr�s pratiquant ni m�me tr�s croyant. Tout le monde le savait, bien entendu, dans le village. On n'allait pas jusqu'� le traiter de m�cr�ant, comme il n'emb�tait personne on ne l'emb�tait pas, il �tait tout de m�me un bon juif. Il rendait volontiers service � la communaut� dont il entendait rester juste � la marge. On venait donc le chercher pour "faire Mineyane", pour faire le dixi�me, quand on �tait � court de juifs. La plupart du temps, pour ne pas dire toujours, il acceptait de bonne gr�ce. Je nous vois nous h�ter dans la petite rue de la schule (mais, je l'ai d�j� dit, ce n'est pas le m�me souvenir). La porte en bois grince, nous entrons, et c'est la "for�t de jambes". Le souvenir s'arr�te l�, brutalement. En r�alit� je ne sais pas vraiment ce que je fais l�. c'est Mongrandp�re qui m'a racont� bien plus tard qu'il m'emmenait � la schule avec lui quand on lui demandait de d�panner pour "faire Mineyane". Puis petit � petit, il n'y a plus eu du tout assez de juifs dans le village pour pratiquer les offices � la synagogue. Ils ne sont plus, maintenant que deux ou trois vieux, de l'�ge de mes parents, qui sont rest� l�, allez savoir pourquoi. La synagogue, qui date de 1652, ne fonctionne plus. Bollwiller est devenue une banlieue difficile de Mulhouse avec des cit�s et des voitures qui br�lent au moment des �t�s chauds.
Nous partions � la chasse aux sauterelles. C'�tait toute une exp�dition. Il fallait pr�parer le bocal au couvercle perc� de trous qui allait leur servir de cage. Mongrandp�re proc�dait � l'op�ration rituelle. Il allait chercher un gros clou et un marteau dans la remise au fond de la cour, un bocal de confiture vide � la cave et s'installait dans la cuisine pour en cribler le couvercle. Nous nous battions un peu pour savoir lequel de nous deux porterait le pot de confiture, nous recevions une ou deux taloches et nous nous mettions en route vers le terrain de chasse. Mongrandp�re nous tenait par la main. � la fin de la guerre, il avait trouv� une grenade dans sa cour et en la manipulant, lui qui n'avait jamais �t� soldat, il l'avait malencontreusement d�goupill�e. Par chance, la grenade, ayant eu le temps de se d�t�riorer un peu, avait fait long feu. Il en quand m�me perdu l'usage de l�annulaire et de l'auriculaire de la main droite qui �taient d�finitivement paralys�s et repli�s dans sa paume. Il ne se servait plus que des trois autres doigts, ce qui ne semblait pas le g�ner beaucoup. Il n�gligeait ostensiblement son infirmit�. C'�tait d�sagr�able quand il nous tenait par cette main-l�. Nous nous sommes arrang�s pour ne jamais le lui dire. Nous avions �labor� des tactiques raffin�es pour �chapper � la main bless�e. Mais quand nous �tions tous les trois, lui, mon fr�re et moi, l'un de nous deux ne pouvait y couper. Nous faisions la course pour attraper la main valide. Celui qui avait la mauvaise main h�ritait par principe du droit de porter le pot de confiture. Le terrain de chasse �tait une prairie au bord d'une route � la sortie du village. Les hautes herbes vertes pullulaient de criquets et de sauterelles. Mongrandp�re se postait au milieu du champ avec le pot de confiture et surveillait les op�rations. Nous avions appris � ne pas serrer trop le poing qui enfermait la sauterelle attrap�e, pour ne pas l'�craser mais, dans le feu de l'action, au cours d'une capture mouvement�e, la prisonni�re r�calcitrante (j'ai encore le souvenir du mordillement agr�able de l'insecte qui essayait de se lib�rer) se retrouvait parfois �crabouill�e malgr� nous, avant m�me que nous ayons pu l'enfermer dans le pot de confiture. La man�uvre d�licate de l'ouverture du couvercle, pour �viter que les sauterelles d�j� emprisonn�es ne s'�chappent quand nous en rajoutions une �tait r�serv�e � Mongrandp�re, l'exp�rience ayant prouv� notre maladresse en cette mati�re. Nous ne rentrions � la maison que lorsque le pot �tait plein d'insectes �clop�s, tass�s et � moiti� morts. Nous en versions le contenu dans la cour et les poules venaient achever le massacre.
01 octobre 2002
Je crois bien ne jamais avoir eu de Magrandm�re. Pour ce qui est de "M�m� Regina", la femme de Jacques (en r�alit�, Yankel, mais allez vous faire appeler Yankel juste avant la guerre de 14 et vous me direz si on vous prend pour un bon fran�ais), la m�re de mon p�re, je n'en ai que de tr�s vagues souvenirs : une vieille dame un peu impressionnante, toujours aper�ue au fond de son appartement sombre et calfeutr�, �ternelle r�fugi�e craintive, ne parlant pas fran�ais mais une dr�le de langue gutturale (le yiddish). C'est � peu pr�s tout. Je fais un effort pour en extirper plus. Tout juste revient un souvenir isol�, dont j'ai quand m�me la certitude qu'il est li� � ma grand-m�re Regina : la couleur orange d'une soupe aux l�gumes. C'est, malgr� la profondeur o� je suis all� la chercher, une image �tonnamment vive. J'ai un souvenir tr�s pr�cis de cet orange-l�, je le reconna�trais entre mille. Je suis toujours �tonn� de l'absurde pr�cision de la m�moire. Pourquoi la couleur de cette soupe aux l�gumes-l�, pourquoi juste une couleur et pas un son ou un mouvement ? Allez savoir. Elle donne cette soupe � mon p�re pour qu'il la rapporte chez nous. Je revois les gestes. En gros plan. Les mains, les avant-bras, la dentelle et les manchettes. C'est toujours une petite complication de transporter de la soupe. Je me souviens d'une descente d'escalier pr�cautionneuse. Je me souviens justement, � cet instant pr�cis o� j'�cris ces lignes, d'avoir fait resurgir ce souvenir-l� � d'autres instants de ma vie : toujours, en premier vient la couleur. La couleur orange de la soupe aux l�gumes. C'est tout ce qui me reste de ma grand-m�re Regina, la couleur de la soupe aux l�gumes. Elle est morte avant que j'aie atteint six ans. Autrement, bien s�r, j'en ai entendu parler par mes parents. Il y avait eu un gros conflit entre ma m�re et elle. C'est toujours rest� un peu myst�rieux. Je me demande en quelle langue elles se sont engueul�es. Je pourrais dire que "M�m� Germaine", la femme de Jean, aurait �t� Magrandm�re si elle avait v�cu plus longtemps. Un cancer l'a emport� avant mes cinq ans. D'elle non plus il ne me reste que tr�s peu d'images mentales. L'une se confond � peu pr�s certainement avec une photo o� appara�t sa lumineuse beaut�. Elle me tient b�b� dans ses bras. Elle sourit, moi aussi. Elle est vraiment tr�s belle, tr�s jeune. Une autre photo la repr�sente avec sa propre m�re, une tr�s belle vieille femme elle aussi, au port de reine. J'en garde encore une autre dans mon portefeuille, une photo d'identit� sur laquelle elle pose en plan am�ricain. Elle doit avoir vingt ans tout au plus. Elle a le front haut et un chignon l�g�rement d�fait sur le c�t�, elle regarde l'objectif bien en face, son regard est limpide, tr�s intense. Elle porte une grande �charpe claire sur les �paules. C'est tout � fait l'image qu'on se fait d'une r�volutionnaire russe au coeur pur. Je sais que mes premiers instants lui doivent presque tout. Ne dit-on pas qu'une femme fait son premier enfant autant pour sa m�re que pour faire un enfant ?. Je me plais � imaginer qu'elle m'a �lev�e dans les trois premi�res ann�es. D'apr�s ma m�re, c'est faux. Tout au plus, ai-je pass� chez elle de longues vacances. Je n'en ai, bien s�r, aucun souvenir, mais je m'obstine � ne pas vouloir croire ma m�re. Un autre souvenir, grav� au burin dans ma m�moire est li� de tr�s pr�s � ma grand-m�re Germaine. Nous sommes dans notre chambre, nous avons du mal � nous endormir. Ce soir-l� notre m�re doit rentre d'un voyage �clair. Nous entendons des bruits de pas dans le couloir. C'est elle ! Nous appelons "Maman ! Maman !" Elle entre dans la chambre avec un rai de lumi�re aveuglant. Nous nous serrons contre elle, elle nous serre tr�s fort dans ses bras. Elle dit "Je vous embrasse tr�s fort de la part de M�m� Germaine". Ce n'est que bien plus tard, que j'ai compris que ce soir-l�, elle revenait d'Alsace o� elle avait assist� sa m�re dans ses derniers moments.
29 septembre 2002
28 septembre 2002
J'avertis encore une fois : les textes que vous pouvez lire ici apparaissent dans leur ordre de mise en ligne, suivant la parole de l'Evangile qui �nonce que les premiers seront les derniers. Le fragment que vous allez lire imm�diatement est , en fait, la suite du suivant (vous me suivez ?)
Pour continuer avec Mongrandp�re, et je crois bien que je ne sois pas pr�s d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que �a a �t� l'homme pr�f�r� de toute la vie de ma m�re. Elle l'a m�me pr�f�r� � moi, c'est tout dire. Elle �tait sa fille unique et apr�s la mort impr�vue de ma grand-m�re en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouv� seul et ne s'est pas tr�s bien support� : il a failli sombrer un peu dans l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en mille neuf cent soixante-neuf � quatre-vingt-trois ans, c'�tait assez vieux, � l'�poque. J'�tais d�j� en deuxi�me ann�e de m�decine. Un peu avant sa mort, en dehors du fait qu'il �tait encore vivant, ce n'�tait plus tout � fait le m�me homme. Je veux dire : Mongrandp�re �tait devenu vieux et fragile. Ma m�re avait ajout� un tabouret � chaque palier de chacun des trois �tages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque jour de sa derni�re principale mission qui �tait de chercher le pain. �a nous faisait dr�le et pour ainsi dire triste de le voir diminu� comme �a, mon fr�re et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait �t� jeune, encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Am�rique, il s'�tait amus� avec des copains � tenir le pari de boire douze demis et de manger douze �ufs durs dans le temps o� les douze coups de midi avaient sonn� deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le croyions qu'il l'avait fait. Mongrandp�re avait �t� une force de la nature. Je le revois encore, tout petit que j'�tais, � la campagne, en Alsace, remplir d'�normes seaux d'eau � la pompe � bras et les porter au bout des siens, un dans chaque main, comme �a, sans effort. Le soir, quand il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait toujours la bouche mouill�e, c'�tait un peu d�sagr�able mais pas trop, il nous disait : "Bonsoir, Hamel� !" (Prononcer avec le "h" tr�s aspir� comme dans Khaled). �a voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place favorite, c'�tait dans la cuisine �troite, derri�re la table en Formica. Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa chambre. Ma m�re, quand �a durait trop longtemps, ne le supportait pas : elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait d�faite, parce qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il voulait mourir. Mais comme au fond, il �tait tr�s gentil, il essayait la plupart du temps de ne pas inqui�ter trop. On le revoyait derri�re la table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adress� la parole. J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa pr�sence. Nous avons parl� de choses et d'autres. Il m'a interrog� sur mes �tudes, ce qu'il n'avait jamais fait. Je pensais m�me qu'il ne s'en �tait jamais aper�u que je faisais des �tudes. Et tout � coup, prenant peut-�tre conscience que j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme �a, il s'est mis � me poser plein de questions. Pourquoi le c�ur bat-il ? Comment les m�dicaments soignent-ils ? Les microbes, � quoi ils ressemblaient ? Etc. J�essayais de r�pondre le plus honn�tement possible, car les questions �taient vraiment difficiles. Je me souviens particuli�rement d'une d'entre elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle ne tombe pas sur nous. Ce n'�tait pas une question na�ve c'�tait un test pour savoir si les �tudes servaient vraiment � quelque chose. Alors, avec tout le respect dont j'ai �t� capable, j'ai essay� de lui faire comprendre, comme on le fait avec un enfant et �a me faisait presque pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il m'�coutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au ma�tre ignorant de Jacotot. Un ma�tre, Mongrandp�re. Quelques semaines apr�s, il �tait mort.
Pour continuer avec Mongrandp�re, et je crois bien que je ne sois pas pr�s d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que �a a �t� l'homme pr�f�r� de toute la vie de ma m�re. Elle l'a m�me pr�f�r� � moi, c'est tout dire. Elle �tait sa fille unique et apr�s la mort impr�vue de ma grand-m�re en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouv� seul et ne s'est pas tr�s bien support� : il a failli sombrer un peu dans l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en mille neuf cent soixante-neuf � quatre-vingt-trois ans, c'�tait assez vieux, � l'�poque. J'�tais d�j� en deuxi�me ann�e de m�decine. Un peu avant sa mort, en dehors du fait qu'il �tait encore vivant, ce n'�tait plus tout � fait le m�me homme. Je veux dire : Mongrandp�re �tait devenu vieux et fragile. Ma m�re avait ajout� un tabouret � chaque palier de chacun des trois �tages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque jour de sa derni�re principale mission qui �tait de chercher le pain. �a nous faisait dr�le et pour ainsi dire triste de le voir diminu� comme �a, mon fr�re et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait �t� jeune, encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Am�rique, il s'�tait amus� avec des copains � tenir le pari de boire douze demis et de manger douze �ufs durs dans le temps o� les douze coups de midi avaient sonn� deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le croyions qu'il l'avait fait. Mongrandp�re avait �t� une force de la nature. Je le revois encore, tout petit que j'�tais, � la campagne, en Alsace, remplir d'�normes seaux d'eau � la pompe � bras et les porter au bout des siens, un dans chaque main, comme �a, sans effort. Le soir, quand il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait toujours la bouche mouill�e, c'�tait un peu d�sagr�able mais pas trop, il nous disait : "Bonsoir, Hamel� !" (Prononcer avec le "h" tr�s aspir� comme dans Khaled). �a voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place favorite, c'�tait dans la cuisine �troite, derri�re la table en Formica. Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa chambre. Ma m�re, quand �a durait trop longtemps, ne le supportait pas : elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait d�faite, parce qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il voulait mourir. Mais comme au fond, il �tait tr�s gentil, il essayait la plupart du temps de ne pas inqui�ter trop. On le revoyait derri�re la table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adress� la parole. J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa pr�sence. Nous avons parl� de choses et d'autres. Il m'a interrog� sur mes �tudes, ce qu'il n'avait jamais fait. Je pensais m�me qu'il ne s'en �tait jamais aper�u que je faisais des �tudes. Et tout � coup, prenant peut-�tre conscience que j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme �a, il s'est mis � me poser plein de questions. Pourquoi le c�ur bat-il ? Comment les m�dicaments soignent-ils ? Les microbes, � quoi ils ressemblaient ? Etc. J�essayais de r�pondre le plus honn�tement possible, car les questions �taient vraiment difficiles. Je me souviens particuli�rement d'une d'entre elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle ne tombe pas sur nous. Ce n'�tait pas une question na�ve c'�tait un test pour savoir si les �tudes servaient vraiment � quelque chose. Alors, avec tout le respect dont j'ai �t� capable, j'ai essay� de lui faire comprendre, comme on le fait avec un enfant et �a me faisait presque pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il m'�coutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au ma�tre ignorant de Jacotot. Un ma�tre, Mongrandp�re. Quelques semaines apr�s, il �tait mort.
25 septembre 2002
J'ai failli oublier. Depuis environ huit jours les �ditions POL reprennent l'exp�rience r�alis�e en 2000, je crois, avec Martin Wrinckler (l'auteur de la maladie de Sachs) et "L�gendes" livre publi� en feuilleton sur le net. Cette fois, il s'agit toujours de Wrinckler, et le titre est "Ange". Si vous voulez retrouver les joies du feuilleton disparues depuis probablement plus de trente ans dans la presse, d�p�chez vous de cliquer ici, vous n'aurez que huit jours de retard sur les 146 �pisodes pr�vus (seulement, bien s�r, si vous lisez ces lignes le jour o� elles ont �t� �dit�es, c'est � dire le 25 septembre 2002. Avant, pas de danger; apr�s, plus probablement, il vous suffira de rajouter un jour chaque jour, pas besoin de vous faire un dessin). De plus, le livre � l'air tr�s bon. Pour ce qui est de Ciscoblog, le travail invisible continue. Dans la soute... Bonsoir
23 septembre 2002
Je viens de me livrer � un long et fastidieux travail "invisible" (je viens de corriger une trentaine de pages de ce site (pr�cis�ment : l'�puisement du Boul'Mich)). J'ai juste un peu envie de faire quelque chose de "visible" : je frappe donc ces quelques lignes. Vous venez de les lires. Vous les avez vues. Elles sont donc visibles. Comme pour dire que je suis toujours l�, m�me si on ne me voit pas, m�me les jours o�, semble-t-il rien n'est inscrit ici : je continue de m'agiter, m�me en coulisses, m�me derri�re le rideau, de m'agiter, sans cesse, comme mon arbre, mon bouleau, celui qui tente de me parler � travers la fen�tre de la chambre. De toute fa�on, pour paraphraser Wittgenstein : "si un bouleau pouvait parler, on ne le comprendrait pas". Comme vous voyez . Bonsoir.
22 septembre 2002
17 septembre 2002
Les "chroniques ordinaires" de Gis�le Didi (plus rien depuis le 22 juillet) ont enfin repris. Ouf ! Nous avons failli nous angoisser, comme Louis XIV avait failli attendre. Nous trouvions que le repos avait suffisemment exist�, nous craignions qu'il ne se transform�t en repos �ternel. Re - Ouf ! Il n'en est rien. Merci mon dieu, pour notre clic quotidien. J'ai mis en ligne (voir en LCD) deux textes qui sont trop longs pour figurer dans les pages quotidiennes : "L"�puisement du week end et "L'�puisement du Boul'MIch". Bien s�r, il ne s'agit que de tentatives d'�puisement, pas d'�puisements accomplis.
13 septembre 2002
12 septembre 2002
Ce soir, un petit lien. Rien de plus. C'est un peu artiche, un peu Palais de Tokyo, si vous voyez ce que je veux dire (un rien pr�tentieux, mais bon). De plus, il faut imp�rativement une connexion rapide. Je ne sais pas encore si je vais le faire passer en LCD. IL faudrait organiser un r�f�rendum des ciscobloguistes, genre : inscrits : 07, (je refais mes comptes) : non, 06 , votants 04, abstentions ou nuls : 0 pour : 02, contre : 02. On serait bien avan��. A plus tard, folks.
07 septembre 2002
Jardin du Luxembourg, première. Quelque chose de blanc et d'éclatant, le ciel, probablement, se reflète dans une flaque d'eau. Je joue avec une brindille noueuse et fourchue. Je fais la cuisine, je touille. L'image blanche se brouille, un nuage de boue grisâtre remonte vers la surface. On dirait que ça serait de la sauce au chocolat. J'en ai plein les doigts, que j'essuie sur ma chemise. L'odeur un peu âcre de la boue me plaît. J'en dépose un peu sur ma joue, en me grattant le front des doigts qui tiennent toujours la brindille qui va aussi, par la même occasion, maculer mes cheveux. Ca me fait des peintures de guerre. Je mâche de minuscules grains de sable qui crissent sous les dents. Comme je ne sais pas encore cracher, j'essaie de les chasser de la langue sur mes lèvres. En essayant de les ôter de l'autre main, j'en rajoute. Mais la tambouille m'absorbe. La flaque s'agrandit. Elle devient une rigole et finit par couler, lentement, d'abord, puis, vite, comme un petit ruisseau. L'eau provient du jet qu'un jardinier en bleu, je l'ai vu marcher avec ses grosses chaussures dans l'herbe souple, a mis en route il y a quelques minutes. Il arrose d'un bel éventail de pluie la pelouse proche de l'allée où je joue, accroupi dans la poussière. Le ruisseau longe une berge brune de terre odorante, taillée à la bêche, bien régulière, couverte d'une brosse de gazon vert tendre. Avec la brindille, en partant de la rigole, je trace des dérivations liquides sur le sable de l'allée qui font comme des larmes. Elles glissent sur le sol qui ne les absorbe pas tout de suite, se couvrent d'abord d'un voile de poussière fine, puis, finissent par se laisser boire et disparaissent. Si je lève les yeux, mon regard est arrêté de l'autre côté de la pelouse par une haie d'arbres sombres cachant des statues moussues. Derrière moi, la voix de ma mère me parvient à travers les bruits de l'eau qui coule, des feuilles qui bruissent, des cris d'enfants et ceux de la ville, au loin, par delà les grilles. Elle tricote, assise sur une de ces chaises de métal peintes en vert qui, vides, à cette heure matinale, forment, un peu partout dans le jardin, des assemblées étranges, muettes et graves. La voix de ma mère m'interpelle, elle voudrait que je cesse de jouer "à l'eau", elle dit que je vais me salir, elle voudrait que je revienne vers elle. Mais ce n'est pas une injonction : la voix n'a pas la conviction habituelle, je décèle un soupçon d'indulgence. C'est que ma mère profite, elle aussi, du calme de l'instant et de la douceur de l'air. Je décide donc de faire comme si je n'avais pas entendu et de ne pas obéir tout de suite. Je lâche la brindille dans le ruisseau. Je la regarde filer et disparaître en suivant la pente de l'allée et la courbe de la pelouse. Je plaque les deux paumes de mes mains au fond de l'eau, pour les laver. L'eau est froide. Le flot enserre mes poignets. Ma mère parle à nouveau. Mais ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Un jeune homme vient de s'installer à côté d'elle, son journal sur les genoux. Ils échangent des politesses. Je me suis retourné, j'ai aperçu le sourire de ma mère, qui ne regarde pas le jeune homme, elle continue de me surveiller, et le regard du jeune homme posé sur elle. Je regarde à nouveau l'eau qui coule. J'ai un nouveau jeu. On dirait que les brindilles sont des bateaux qui partent à la mer. Je ramasse plusieurs brindilles et les laisser flotter au fil de l'eau. Un peu plus tard, ma mère m'a appelé, cette fois, "Tu viens , on s'en va". Ma mère a rangé son tricot, s'est levée, et elle est venue me prendre par la main. Je l'ai suivie. Le jeune homme est resté assis. Il a déplié son journal comme pour le lire. Ma mère m'a demandé de dire au revoir au monsieur. J'ai dit au revoir. Le monsieur a répondu : "au revoir". Pendant que nous avancions sur l'allée, et que ma mère, pressant un peu le pas, me tirait derrière elle sur le chemin de la maison, je me suis encore retourné. Le monsieur continuait de regarder ma mère. Il ne s'était toujours pas mis à lire son journal. Il finissait de sourire en nous regardant nous éloigner.
05 septembre 2002
02 septembre 2002
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