J'ai oublié le nom de l'actrice qui joue dans le film "la fiancée du pirate". Enfin, je dis ça pour vous la situer, pour que vous sachiez de qui je parle. Elle a joué dans tout un tas d'autres films qu'il est inutile de vous citer. C'est son nom que je cherche. Pas autre chose. Là, juste maintenant. Je ne sais même plus ce qui m'y a fait penser. Ca n'a pas d'importance. Sachez le dès maintenant, j'irai jusqu'au bout. C'est une actrice très célèbre, bien sûr, vous voyez très bien de qui il s'agit. Son nom ne vous échappe pas, à vous. Bon, procédons avec méthode. Je me souviens très bien, par exemple, du nom de l'auteur du film "la fiancée du pirate" : Nelly Kaplan. C'est un début. Ne pas confondre avec Leslie Kaplan, écrivain, dont l'avant dernier livre est " Le psychanalyste" et dont le dernier livre vient de sortir, je l'ai vu à Compagnie (ou sur le site des éditions P.O.L, sur Internet, d'où j'ai téléchargé, il y a une heure à peine, le dernier épisode du feuilleton informatique de Martin Wrinkler, "Plume d'Ange", l'auteur de la "Maladie de Sachs", vous voyez bien comme je me souviens de tout (mais pas du nom de cette actrice, c'est idiot)), ce n'est pas le moment de s'égarer en cherchant son titre, je veux dire celui du dernier livre de Leslie Kaplan (que j'ai donc oublié aussi, mais c'est moins grave.) Donc, "La Fiancée du Pirate" est le principal succès de Nelly Kaplan ; elle a fait d'autres films, mais je ne me souviens pas non plus lesquels. De toute façon ils ne sont pas très connus. Ce n'est pas comme le nom de cette actrice. Je viens de l'avoir sur le bout de la Langue. (ce doit être une assez vielle dame, maintenant, Nelly Kaplan, je veux dire, pas l'actrice, quoi que. "La Fiancée du Pirate" date du début des années soixante dix, je l'ai vu quand il est sorti, dans une petite salle de la rue Champollion, ou au "Cujas"). Le fait de me souvenir du nom de l'auteur du film (beaucoup moins connu) que l'actrice qui y joue me rassure sur l'éclipse (momentané, j'en suis sûr) de ma mémoire. Elle (l'actrice) a joué aussi dans les films de François Truffaut, dans les tout premiers ("Tous les garçons s'appellent Patrick", non celui là est de Godard, un des tout premiers, très drôle, avec aussi Jean Paul Belmondo, tout jeune, avant "A bout de souffle" (mince, j'ai du chercher aussi un moment avant de l'écrire, ce titre. Décidément) et aussi Jean Claude Brialy. Ce n'était encore même pas la Nouvelle Vague, mais çà n'allait pas tarder. Bref, je m'égare encore. Pas "Tous les garçons s'appellent Patrick" Mais "Les Mistons", un court métrage, aussi. En noir et blanc, aussi. Avec les vrais bruits de la rue et la caméra à l'épaule. Et elle a joué dans un autre film de Truffaut, pas très connu (enfin, si, des cinéphiles, je suppose, ou des heureux possesseurs du câble ou du satellite qui leur donne accès à "Cinétoile" et autres "Ciné-Classiques") : "Une belle fille comme moi", pas comme moi, belle, bien entendu, c'est pour çà que les guillemets ont leur importance. C'était l'histoire d'une délinquante invétérée, poursuivie par les assiduités, toutes professionnelles au début, d'un travailleur social ou quelque chose comme çà, mais très vite il tombe amoureux d'elle et elle le fait tourner vraiment en bourrique, enfin, si je me souviens bien.) Je n'ai toujours pas retrouvé son nom. Ne perdons pas le fil. C'est une actrice emblématique de la Nouvelle vague, une brune, pas la vague, l'actrice, un beau brin de fille, au décolleté provocant, avec une frange sur le front. Ce n'est pas pour faire le Tartuffe, parce que ses seins, ils étaient vraiment, mais vraiment bandants, mais le plus sensuel, chez elle, c'était encore sa voix : avec une voix pareille, on ne peut qu'appeler des chats des chats, si vous voyez ce que je veux dire. Je viens de l'avoir encore sur le bout de la langue. Vraiment sur le bout. Une fraction de seconde, j'ai cru le tenir. Je l'ai d'ailleurs tenu, j'en suis certain, mais il m'a à nouveau échappé ("quand le désir augmente l'effet se recule", Pierre Corneille note du 6 décembre 2009). Elle a, bien sûr, joué dans les meilleurs Chabrol, les anciens ("Le beau Serge" avec Jean Claude Brialy, encore, mais je ne suis pas sûr qu'il tenait le rôle principal, c'était celui d'un autre acteur, celui de l'alcoolique, je ne me souviens plus de son nom, non plus, je ne vais pas me mettre à le chercher maintenant que je suis déjà en train de chercher le nom de cette actrice, ça va me faire oublier que j'ai oublié son nom, celui de l'actrice, pas celui de l'acteur, mais je l'ai oublié aussi, ça va me disperser pour ne pas dire me désintégrer, il y aura toujours au moins un nom dont je ne me souviendrai pas, et je servirai à quoi, moi, dans tout çà. Gérard Blain. Ouf. C'est venu tout d'un coup (mais toujours pas celui de l'actrice)) et les récents : "Poulet au vinaigre", avec Jean Poiret, "l'Inspecteur Lavardin", où elle est déjà une femme mûre (qui se souvient de "Poiret et Serraut"? Tout le monde, bon.) D'ailleurs, j'y pense, elle a une fille qui est actrice, elle aussi, bien évidemment je ne me souviens pas du prénom, parce que, si je me souvenais du prénom, je me souviendrais du nom, de celui de sa mère, que, comme vous le savez déjà, je suis précisément en train de chercher. Et d'ailleurs, si la jeune, porte le nom de sa mère, c'est que la mère est plus connue que le père, qui n'est peut-être pas un acteur et qui n'a d'ailleurs peut-être jamais reconnu sa fille (mais qu'est-ce qu'on s'en fout) à moins que le père soit lui aussi un acteur connu, mais il aurait le même nom que celui de sa femme et, alors, je m'en souviendrais, nom de Dieu, je m'en souviendrais, c'est là que je voulais en venir. Mais je ne m'en souviens toujours pas. Ni du prénom de la fille. Patience, çà va venir. On ne s'en fait pas. Qui s'en fait ? Vous croyez que quelqu'un s'en fait, ici ? Bon, continuons de tourner autour du pot, de tirer les fils qui dépassent de la pelote. Je me souviens des seins, je me souviens de la voix, je me souviens des partenaires, de presque tous les films, mais pas du nom. De quoi me souviens-je d'autre ? Des années soixante-dix. De nos années soixante-dix, à elle et à moi. Mais si je me mets à évoquer les années soixante-dix, les Beatles, Armstrong sur la lune, l'Ajax d'Amsterdam - pour retrouver le nom de cette actrice, c'est sûr que je vais m'égarer à chercher d'autres noms dont je ne me souviens plus non plus ; çà ne me mènera à rien et çà continuera de me déprimer (qui a dit "déprimer" ici ?) Je me souviens que je l'ai vue récemment à la télé. Je veux dire telle qu'elle est, maintenant, et pas dans les années soixante-dix à la télé de maintenant. Elle est devenue une sorte de matrone, qui se plaît à jouer les vieilles indignes un peu castratrices. Je m'inquiète soudain. De quoi est ma mémoire? Comme dirait l'adjudant de la blague : De quoi sont les pieds ? Réponse : L'objet de l'attention constante du soldat ! Pareil, ma mémoire est l'objet de mon attention constante. Le moindre trou m'agace : je ne passe pas mon temps à me souvenir, mais à vérifier que je me souviens. Que mon sac est bien sur mon dos. Peu importe le poids. Parfois, dans ces moments d'oubli absurdes, j'ai l'impression de me trouver devant un mur, séparé de mon passé à tout jamais, dans un présent idiot, perpétuel et inutile, qui fuit dans les limbes du temps, ou bien dans une rue en ruine, genre Pompéi, qui ressemble à d'autres rues en ruine, au coin desquelles aucune plaque émaillée ne vient à mon secours. Un seul nom vous manque et tout est dépeuplé. çà ne me revient toujours pas, ce foutu nom. Et pourtant je vois son sourire, ses yeux, sa robe noire toute simple et si sexy dans une"Belle fille comme moi", j'entends le son de sa voix, qui est une provocation à elle toute seule, mais de son nom je ne me souviens pas. Personne, à cette heure, à qui demander. J'ai maintenant vraiment envie, que dis-je envie, besoin, de me souvenir son nom, de le savoir, pas du tout parce que cette actrice m'intéresse (elle m'intéresse, en plus, je l'aime bien) pas du tout parce que j'ai de l'"affection" pour elle, que je ne veux pas la perdre, elle, je m'en fiche bien en réalité, c'est seulement de son nom que je cherche à me souvenir, parce que, c'est une certitude, sa perte sera littéralement irréparable. Celle d'un simple nom. Celui d'une actrice qu'il n'est pas du tout important de connaître, en aucune manière, sauf par miracle, si on est candidat aux premières questions de "Qui veut gagner des Millions ?" Les trous de mémoire sont comme les trous noirs, ceux qui, au centre des galaxies, têtes d'épingles pesant des milliards de tonnes, engloutissent tout inexorablement, même la lumière, même leur propre lumière, ils engloutissent votre passé tout entier, ne laissent de vous qu'une fine pellicule transparente et fragile qui ne sert à rien et qui ne vous constitue pas : le présent. Au début, rien du tout. Un trou d'épingle, Un simple accroc au rideau qui laisse passer une toute petite raie de lumière, et, soudain, en accéléré, l'accroc s'agrandi, devient une béance, une déchirure, une cassure, une fracture ouverte sur l'éclat insoutenable de l'oubli, une véritable catastrophe en moins de temps qu'il ne faut pour le dire il a tout dévasté on n'est plus sûr de rien (c'est exprès qu'il manque la ponctuation). C'est pour cela qu'il faut le savoir. Savoir absolument le nom (s'avoir ?). C'est un enjeu. Pour ne pas laisser le rideau se déchirer plus avant. Pour rester soi. Pour que la catastrophe atomique n'arrive pas, pas tout de suite. Rester soi. Tout l'univers est donc concentré en ce simple nom, comme au premier milliardième de seconde du Big Bang, en ce simple et bon dieu de nom que je continue de ne pas retrouver et tout va me sauter à la figure si je ne le retrouve pas. C'est pour cela que, le nom de cette actrice, je ne manquerai pas de le demander, dès demain, l'air de rien, comme en passant, au premier venu, tu sais, cette actrice de la nouvelle vague, qui jouait dans les films de Chabrol, et qui a une fille actrice elle aussi, tu vois qui je veux dire, et bien sûr tu verras, tu me me le dira tout de suite, le nom parce que toi, c'est d'un autre nom dont tu ne te souviens pas, celui d'un footballeur ou bien celui d'un de tes profs au lycée, tu ne connaissais que lui, il te faudra savoir, toi aussi, et ainsi de suite, mais le nom de cette actrice, pas de problème. Enumérer les noms de toutes les actrices qui me viennent en mémoire, les convoquer à la file, en dire des dizaines, des centaines, et même ceux de tous les acteurs, français, américains, ouzbeks, et même ceux de tous les gens que je connais ou que je ne connais pas, pendant des heures s'il le faut, des jours, et même tous les noms d' animaux et tous les noms de toutes les choses du monde entier, pendant des nuits, s'il le faut, bref, savoir que je sais tout le reste, ne réparera pas que je ne sais plus ce seul nom, ce seul et unique nom, qui fait vaciller mon identité à lui tout seul. Bernadette Lafond. Ouf. La fille, c'est Pauline. Mais, vous, vous, le saviez, depuis le début. Pourquoi ne m'avoir rien dit ?
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
28 janvier 2003
22 janvier 2003
Si vous êtes un fan de Norma Jane, connaissez vous la "Séance Noire" ? Que vous connaissiez ou non, jetez vous sur votre souris pour cliquer ici !
20 janvier 2003
19 janvier 2003
Oh, then, I see, Queen Mab hath been with you.
She is the fairies'midwife, and she comes
In shape no bigger than an agate-stone
On the fore-finger of an alderman,
Drawn with a team of little atomies...
She is the fairies'midwife, and she comes
In shape no bigger than an agate-stone
On the fore-finger of an alderman,
Drawn with a team of little atomies...
Je tiens la tirade de la reine Mab dite par Mercutio dans "Roméo et Juliette" de Shakespeare comme l'une des plus belles répliques de théâtre que je connaisse et comme un des plus grands monuments de la poésie. Notre professeur d'anglais de terminale, homme peu sympathique au demeurant mais grand admirateur du génie de Stratford-upon-Avon nous l'avais donnée à apprendre par coeur. J'essaie de savoir pourquoi ce qui me reste de la tirade de la reine Mab m'est revenu en mémoire par cet apres midi de garde tranquille à Evry, par quel chemin elle s'est faufilée dans les méandres de mes pensées. Je tente de remonter le fil un peu lâche de mes associations. Il me semble que juste avant qu'elle n'émerge, je faisais la liste des pièces de Shakespeare que j'avais vues dans ma vie. Je pense à "La Mégère Apprivoisée' avec son fabuleux prologue, dont je me souviens de deux versions. La plus connue est celle, cinématographique, de Franco Zefirelli. Il en avait supprimé le prologue, justement, mais les scènes d'extérieur m'avaient enchanté, je me souviens plus particulièrement de l'arrivée de Pétruccio, à cheval, à travers la Campanie dans la ville de Mantoue en plein carnaval, donnant l'idée que Shakespeare lui-même aurait pu être un fantastique cinéaste. Petruccio était interprété par Richard Burton et Catharina par Liz Taylor, excusez du peu. Leur scène de rencontre est un chef d'oeuvre d'anthologie.
L'autre version de cette pièce dont je me souviens est jouée au théâtre de la cité universitaire, à la fin des années soixante-dix par une jeune troupe pleine d'enthousiasme dont j'ai oublié le nom. Je me souviens des deux praticables pour simple décor et d'un personnage qui portait un mouchoir noué aux quatre coins sur la tête pour figurer la chaleur du jour, dont il est question dans le texte. Je me souviens aussi, bien entendu, de la version de Roméo et Juliette du même Zefirelli, c'était la première fois qu'on utilisait des acteurs qui avaient l'âge du rôle, des ados, c'est devenu banal, mais à l'époque c'était une vraie révolution. Et puis, la scène du balcon finissait vraiment au lit et Mercutio était un voyou chef de bande si tragique. Je me souviens de la version de "Comme il vous Plaira" de Beno Besson, prestigieux élève de Bertold Brecht lui-même, dans la cour du palais des papes à Avignon, avec pour décor un énorme matelas de couleur verte où s'enfonçaient les acteurs et qui figurait la forêt impénétrable et ces incroyables manches à air rouge vif qui les déversaient littéralement comme d'un toboggan à leur entrée en scène. Rien de gratuit dans tout ça, du plaisir pur, exactement comme Shakespeare voulait en donner et puis cet incroyable Fou, un des Fous les plus réussis de Shakespeare, désopilant avec sa voix de crécelle pleurnicharde. Je me souviens aussi de Troïlus et Cressida au théâtre de la cité universitaire, sur une scène en rond qui ressemblait à un ring de boxe, mis en scène par Stuart Seid qui devait vraiment être très jeune à l'époque puisqu'il doit avoir à peu près mon âge, il y avait un duel avec Achille me semble-t-il où je revois une énorme massue de carton-pâte, je me souviens de la beauté sauvage de l'actrice anglaise qui jouait Cressida en français. Je me souviens de Timon d'Athènes mis en scène par Peter Brook dans le décor intemporel et universel du délabrement du théâtre des bouffes du Nord avec François Martouret dans le rôle-titre, comme on dit, et d'infimes accessoires pour figurer les richesses terrestres. Je me souviens du Macbeth de Kurosawa qui s'appelait le Château de l'Araignée au cinéma et de la forêt qui avance vraiment, les grands sapins qui se mettent en marche, des flèches qui traversent le cou du traître enfin vaincu, et de celui d'Orson Welles, mais plus très bien. J'ai vu une version complètement idiote d'Hamlet par Daniel Mesguish, très mode genre Shakespeare postmoderne déconstruit avec des citations rajoutées de Godard (le pauvre) et Roland Barthes. Pour ce qui est de la version de Lawrence Oliver, au cinéma, je la tiens pour très bonne malgré son académisme. L'Antoine et Cléopâtre de Roger Planchon au théâtre des Amandiers à Nanterre reste un grand choc avec la virtuosité inouïe de la mise en scène (On est transporté à l'époque du cinéma muet dans un studio d'Hollywood genre " fils du Cheikh", mais c'est au tournage de la pièce de Shakespeare qu'on assiste et ça colle parfaitement au thème de la pièce) et la beauté pure de l'histoire d'amour contée.
Deux versions du Songe d'une Nuit d'Eté : la sensualité de celle du théâtre du Soleil, dans le début des années soixante-dix avec des acteurs presque nus et baba cool, se poursuivant sur un gigantesque tapis de peau de bête au cirque d'hiver. La cruauté de celle de Lucian Pentillé aux Amandiers à Nanterre, dans la neige, qui se termine par la mise à mort des acteurs paysans comme dans le théâtre antique romain où l'on tuait vraiment les acteurs quand le personnage devait mourir. Un extraordinaire moment de théâtre, complètement envoûtant : les pièces historiques (Henri V, les deux parties d'Henri VI, et Richard III) à la suite, au théâtre de Créteil, spectacle de neuf heures et trois entractes, mis en scène par Denis LLorca avec la même troupe aux acteurs interprétant plusieurs rôles (donât Jean Claude Drouot, Thierry la Fronde colossal) dans un décor unique fait surtout d'une plage de sable doré. On pouvait s'y rendre compte de l'incroyable unité du texte de Shakespeare tout au long du cycle, et notamment le jeu sur les saisons et l'éternel retour, mais aussi la lente ascension au pouvoir de Gloucester, futur Richard III qui traverse plusieurs pièces. A la fin du spectacle, à la fin des neuf heures, à moitié endormi, comme dans un rêve, rassasié de thétre, alors que l'aube se lève réellement sur le lac de Créteil, et que les acteurs, épuisés, ne touchent littéralement plus le sol, transfigurés par la grâce, on quitte le théâtre comme on sort d'une église où on a assisté un office en secret. Je crois bien que j'étais en première année de médecine quand j'ai assisté à la version de Richard II de Patrice Chéreau qui était encore un adolescent. Il y avait l'inoubliable Daniel Emilfolk dans le role de Bolinbroke, et Chéreau lui-même, d'une terrible beauté dans le rôle de Richard. Les grands personnages de la pièce circulaient allongés sur des lits portés par des valets, dialoguaient de lits à lits, étaient transportés par des machines de bois et de cordes à travers le décor de poulies et de machicoulis, personne ne touchait jamais terre, les corps du roi et de la reine faisaient un pont au-dessus du sol lors de la scène d'adieu et seul Richard, point de convergence de toute la pièce, vaincu se tordait sur le sable de sa prison comme un ange déchu. Beaucoup plus tard les Shakespeare de Miouchkine ont occupé deux ans le théâtre de la Cartoucherie. 
J'ai vu un Richard II d'une extreme beauté formelle inspirée de toutes les formes du théâtre japonais, Nô et Kabuki. La nuit des rois était inspirée du théâtre balinais et indien. Il y a peu de choses aussi belles et abouties. Je me souviens d'une " Tempête" d'Alfredo Arias et du théâtre TSE, avec Facundo Bo dans le rôle de Prospero et de Marilu Marini dans celui d'Ariel, Caliban était épatant. Je me souviens d'un autre Richard III, donné seul, celui-là, au théâtre de la ville par Georges Lavaudant, dans une mise en scène époustouflante qui ne faisait pas la part belle aux acteurs. Je ne pourrai jamais oublier le Falstaff d'Orson Welles qui est une adaptation magistrale de la deuxième partie d'Henri IV. Mais le spectacle le plus achevé, le plus intelligent reste une version qui n'appartient pas complètement à Shakespeare : c'est le "Lear" d'Edward Bond mis en scène à L'Odéon par Chéreau vers les années quatre-vingt. Il y avait un voile qui tombait devant le tableau finissant comme un cri déchire un rêve ou comme le sang voile soudain le regard du mourant. La scène de torture, quand on arrache les yeux de Lear était insoutenable et pas du tout grand-guignolesque comme elle est si souvent. Il y encore le merveilleux "beaucoup de bruit pour rien" de Kenneth Branagh au cinéma dans les villas de Palladio et le paysage toscan, l'Henri V du même Branagh, plein de fougue juvénile, je me souviens d'un "Mesure pour Mesure" épatant de Peter Brook avec ce fabuleux acteur anglais (Bruce Myers) dans le rôle du Duc, et d'un Marchand de Venise, avec Daniel Sorano au théâtre Sarah Bernard, c'était encore dans les années soixante, d'un très mauvais "Peines d'amour perdues" du théâtre du Campagnol, au théâtre de Corbeil, il y a trois ou quatre ans, mal joué, au décor laid, tout juste sauvé à la fin par un très joli choeur chanté dont la musique n'était évidemment pas de Shakespeare, d'un prétentieux "Othello" de Mathias Langer avec Tcheki Kario dans Iago et je ne sais plus quelle Béatrice Dalle dans Desdémone ( à moins que ce ne fut une autre actrice à la mode) au théâtre d'Aubervilliers, politiquement correct et rien d'autre, et bien sûr de la version épatante de Richard III par la troupe du Lycée de Savigny avec Malik Rumeau dans le rôle du roi mourant et un très bon jeune Richard, J'y ai retrouvé Thierry Bosc après le spectacle, devenu professeur de théâtre et que j'avais connu au temps de l'Aquarium et qui avait été un ex de Florence Daudy. Et pourquoi j'ai pensé à Shakespeare, je ne sais toujours pas.
15 janvier 2003
Avertissement : Un ciscoblogger qui n'aimerait pas Jacques Reda ne serait pas un véritable ciscoblogger. J'ai trouvé ce bout de texte sur le web, je ne sais plus trop où. Je ne resiste pas au plaisir de vous le faire lire (le premier qui sera surpris à ne pas le lire jusqu'au bout , sera privé de CISCOBLOG pour trois jours, non, deux, allez. Attention ! j'ai l'oeil !)
Recommandations aux promeneurs (extrait)
[...] Encore tout récemment le train restait une des meilleures façons d'associer le déplacement et la lecture. On y pouvait lire alternativement (voire, à partir d'un certain degré d'apprentissage, simultanément), quatre ou cinq pages d'un livre et plusieurs kilomètres d'un parcours. Désormais qu'on va de Paris à Dijon en une heure, ce confort de très haute culture va rejoindre d'autres bonheurs du passé. Cependant l'amateur de circulation indépendante représente toujours un cas spécial. Sans doute, comme à l'automobiliste, et à plus forte raison puisqu'il ne dispose que de deux roues, vaut-il mieux lui déconseiller de lire en roulant. En revanche, à l'instar du piéton, il possède cet avantage d'interrompre aisément sa route où et quand il le veut. Un bouquet de pins, une clairière entrevue, le rebord d'une fontaine lui suggèrent irrésistiblement la volupté de s'asseoir ou de s'allonger contre le doux corps spirituel qu'un livre enferme et qui va l'envelopper, avec l'aide du soleil glissant vers la fin de son chapitre. Mais comme la durée de sa promenade ne se borne pas dans un jour, et que l'encombrement de son bagage connaît au contraire des limites, il lui faut bien trancher entre un désir naturel d'emporter une bibliothèque, et la crainte tout aussi normale d'en subir les inconvénients. Avant de tirer harmonieusement les leçons de la pratique, j'ai moi-même voyagé dans les plus absurdes conditions, trimbalant sur mon dos des kilos de bouquins dont la plupart restèrent enfouis sous mes chemises, au fond du sac. Puis, passant d'un extrême à l'autre, il m'est arrivé de partir sans aucune provision, mais de revenir sous un poids de volumes intolérable, et que leur disparate faisait encore plus accablant. Car il se passe alors une chose très simple, c'est qu'au bout de quarante-huit heures de pénurie on ne tient plus. On se jette dans n'importe quelle maisons-de-la-presse-bureau-de-tabac de campagne, on fouille de fond en comble le soir l'unique librairie du chef-lieu. Il y traîne bien toujours des éditions de poche de poètes qu'on croit savoir par coeur, et une fois de plus, par un entêtement masochiste, on rachète quelque tractatus qu'on ne comprendra jamais. Suivant la région où l'on rôde, on est tenté de se procurer deux énormes tomes de Contes et Légendes du Bas Morvan, ou une étude savante sur la perception de la gabelle à Niort, entre 1715 et 1732.[...]
Jacques Réda
[...] Encore tout récemment le train restait une des meilleures façons d'associer le déplacement et la lecture. On y pouvait lire alternativement (voire, à partir d'un certain degré d'apprentissage, simultanément), quatre ou cinq pages d'un livre et plusieurs kilomètres d'un parcours. Désormais qu'on va de Paris à Dijon en une heure, ce confort de très haute culture va rejoindre d'autres bonheurs du passé. Cependant l'amateur de circulation indépendante représente toujours un cas spécial. Sans doute, comme à l'automobiliste, et à plus forte raison puisqu'il ne dispose que de deux roues, vaut-il mieux lui déconseiller de lire en roulant. En revanche, à l'instar du piéton, il possède cet avantage d'interrompre aisément sa route où et quand il le veut. Un bouquet de pins, une clairière entrevue, le rebord d'une fontaine lui suggèrent irrésistiblement la volupté de s'asseoir ou de s'allonger contre le doux corps spirituel qu'un livre enferme et qui va l'envelopper, avec l'aide du soleil glissant vers la fin de son chapitre. Mais comme la durée de sa promenade ne se borne pas dans un jour, et que l'encombrement de son bagage connaît au contraire des limites, il lui faut bien trancher entre un désir naturel d'emporter une bibliothèque, et la crainte tout aussi normale d'en subir les inconvénients. Avant de tirer harmonieusement les leçons de la pratique, j'ai moi-même voyagé dans les plus absurdes conditions, trimbalant sur mon dos des kilos de bouquins dont la plupart restèrent enfouis sous mes chemises, au fond du sac. Puis, passant d'un extrême à l'autre, il m'est arrivé de partir sans aucune provision, mais de revenir sous un poids de volumes intolérable, et que leur disparate faisait encore plus accablant. Car il se passe alors une chose très simple, c'est qu'au bout de quarante-huit heures de pénurie on ne tient plus. On se jette dans n'importe quelle maisons-de-la-presse-bureau-de-tabac de campagne, on fouille de fond en comble le soir l'unique librairie du chef-lieu. Il y traîne bien toujours des éditions de poche de poètes qu'on croit savoir par coeur, et une fois de plus, par un entêtement masochiste, on rachète quelque tractatus qu'on ne comprendra jamais. Suivant la région où l'on rôde, on est tenté de se procurer deux énormes tomes de Contes et Légendes du Bas Morvan, ou une étude savante sur la perception de la gabelle à Niort, entre 1715 et 1732.[...]
Jacques Réda
12 janvier 2003
Cette image vous plaît, ou vous rappelle avec nostalgie une époque révolue ? Il y en a plein d'autres aussi belles sur le site très bien conçu de stephan landsberger, un colectionneur fada, heureusement qu'il y en a des comme lui sur le Web ! (via Geisha Azobi)
09 janvier 2003
Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents communistes. "Des" parents. Enfin, chez nous, c'était plutôt notre père, pas tellement notre mère. Pour dire la vérité, il n'a jamais appartenu au Parti. C'est-à-dire : il n'a jamais eu sa carte du parti, il n'est jamais allé à des réunions de cellule, il n'a jamais fait du porte à porte pour vendre l'"Huma-Dimanche" et, même, on ne l'a jamais beaucoup vu aux défilés du 1er mai. Attention, n'allez pas croire, qu'au fond de son cœur, il n'ait pas été un vrai communiste, un dur. Au contraire. Seulement, d'une part, il était marié avec notre mère, ce qui avait son importance, comme on vient de le dire et comme on le verra, et d'autre part - c'était une sorte de version officielle - il était commerçant : ça aurait, bien sûr, pu nuire aux affaires d'avoir été "officiellement" communiste, et donc par suite, à la famille, aux enfants, à nous-mêmes, à nos études de futurs médecins : c'était notre mère qui le précisait toujours, comme pour l'excuser, prévenant la critique par une bonne dose de culpabilisation dont nous mîmes des années à nous débarrasser. Même si ça le gênait un peu de la laisser dire, il savait bien que c'était un peu la vérité, pas très glorieuse, mais pas seulement : c'était aussi parce que ça l'arrangeait, pour qu'on ne connaisse pas la vraie raison. A part ça, au fond de son cœur, comme je disais, c'était un vrai communiste. Il disait, non sans un soupçon de coquetterie, qu'il était un "compagnon de route" ; il y en avait de célèbres, des acteurs, des écrivains, des chanteurs. Ça se portait bien, le "compagnon de route". D'ailleurs, j'y reviendrai peut-être, je crois de moins en moins à la version officielle, et je la tiens même pour définitivement fallacieuse : bien que le fait qu'il n'ait jamais appartenu au parti reste une énigme, qu'il ne consent toujours pas, même aujourd'hui, à vouloir expliquer, je commence à comprendre qu'il y avait d'autres raisons que ses activités professionnelles et ses "responsabilités" de père de famille, plus intimes, plus dramatiques, pas tout à fait conscientes, voire peut-être un peu honteuses à ses yeux, qui ont fait que notre père ne s'est jamais tout à fait laissé enrôler. Il donnait au Parti pour les campagnes municipales et législatives, il lisait l'"Humanité" tous les matins et même ostensiblement pendant les vacances sur les plages de Saint Raphaël ou Sainte Maxime, il allait pratiquement tous les ans à la fête de l'Huma, en achetait des "billets de soutien" par liasses entières, il aurait volontiers ouvert sa porte aux vendeurs d'"Huma-Dimanche",
à défaut de le vendre, mais, à sa décharge, il n'y en avait pas beaucoup boulevard Saint Michel, et de toute façon, il travaillait à son magasin, à Villeneuve Saint Georges, tous les dimanches matins (en plus du samedi toute la journée), et il y avait là, c'est sûr, bien plus de vendeurs d'Huma Dimanche que sur le boulevard Saint Michel et il avait largement l'occasion de l'acheter là-bas; il emmenait toute la famille une fois par an, voire deux, au Palais des Sports de la porte de Versailles, aux représentations des ballets Moïsseïev ou de celle des chœurs de l'Armée Rouge ; il avait pleuré, oui, pleuré, à la projection de "Quand passent les cigognes" et aussi quand le film avait gagné la palme d'or à Cannes en 1958 (mais il pleurait aussi, de rire, devant les films de Charlot) ; sa bibliothèque était constituée de cinq ou six rayons dont un entier était occupé par les au moins quinze tomes des "Communistes" d'Aragon, et un autre par ceux du "Don Paisible" de Michael Cholokhov ; il y avait aussi les "Principes Elémentaires de Philosophie" de Georges Politzer, en un seul tome, aux éditions sociales, dans lequel je me suis initié de bonheur au marxisme orthodoxe (mais c'est aussi de cette bibliothèque que j'ai tiré mon premier livre "sérieux": "L'adieu aux armes" d'Hemingway qui contenait quelques scènes d'amour assez torrides pour enflammer mes douze ans) ; il nous avait fait lire, un peu à la même époque, le livre de Boris Polevoï, "Un Homme Véritable", issu des mêmes rayons, qui racontait la vie à peine romancée d'un héros de l'Union Soviétique amputé des deux jambes à la suite d'un accident où sa vie avait été bouleversée, et qui, à force de volonté, de courage, de foi en Staline et le Parti, avait, non seulement réussi à remarcher (sur des prothèses), mais était devenu pilote de chasse durant la seconde guerre mondiale ; Il nous emmenait, les dimanches après midi d'hiver, au stade de Colombes, avec son ami Lionel et son fils Alain, assister aux matches France–URSS d'Athlétisme, où nous entendions avec émotion l'hymne soviétique et où nous vibrions aux exploits de Michel Bernard et de Piotr Bolotnikov (souvenir très précis de l'arrivée d'un cinq mille mètres où Bernard, maigre, héroïque, et pâle comme un linge, finit deuxième, à pas cinq mètres du recordman du monde, qui restera longtemps pour moi l'image même de la souffrance glorieuse et de l'abnégation) ; en 1962, j'ai pris russe en seconde langue (ce qui, à l'époque était assez original, nous étions moins de dix dans la classe) sur ses conseils, bien entendu, dispensés avec discrétion et tact de sioux, mais il n'avait tout de même pas réussi à me faire croire que c'était seulement parce que nous avions des origines slaves qu'il "approuvait" mon choix. Outre l'Humanité, qu'il achetait chaque matin, il était abonné aux "Lettres Françaises", fondées par Aragon et dirigées par le talentueux Pierre Daix, et à "France Nouvelle", l'hebdomadaire central du Parti. On peut dire vraiment qu'il lisait beaucoup. Il avait beaucoup d'amis qui militaient ou avaient été d'anciens résistants, il était souvent bien plus doctrinaire qu'eux. Il disait sincèrement qu'il n'aurait pas pu être ami avec quelqu'un "de droite"; il ne méprisait pas les "socialistes", à condition qu'ils ne soient pas membre de la SFIO, parce que personne n'est parfait ni complètement irrécupérable et que le "socialisme" était l'opinion, assez vague, il faut bien le dire, que professait toute sa belle famille (y compris notre mère). Il vouait une admiration sans borne aux "intellectuels du Parti", pas seulement les plus connus, comme Aragon, Elsa triolet, Frédéric Joliot Curie, mais aussi des universitaires ou de grands professeurs de médecine. C'est son admiration pour le Savoir en général qui était, de fait, plus grande que tout, absolument enthousiaste ; il croyait naïvement que tout intellectuel était forcément "de gauche". Il adorait Picasso tout en déclarant ne rien comprendre à l'art moderne. Il n'avait pour tout diplôme que le certificat d'études, il se décrivait lui-même, avec une véritable sincérité, comme un "primaire" ou un "inculte". En raison (c'est ce qu'il laissait croire) de son statut de "compagnon de route", qui n'était donc pas astreint aux tâches militantes routinières, il ne s'autorisait jamais le moindre écart critique, il était toujours "sur" la "ligne" la plus orthodoxe : celle de la direction du parti, qui n'avait qu'un seul tort, comme il aimait le répéter, au moins une fois par jour, en martelant ses mots, le doigt levé (il n'allait tout de même pas jusqu'à taper sur la table avec sa chaussure), celui "d'avoir toujours raison le premier". Aussi, eut-il à prendre, sans broncher, bon nombre de virages à cent quatre-vingts degrés. Par exemple, bien avant notre naissance, et même avant son mariage, il avait soutenu de toutes ses forces et contre vents et marées, le pacte germano-soviétique, pendant la drôle de guerre où il avait été soldat (je me souviens comment il nous racontait qu'il avait clandestinement rédigé et tiré un tract où il justifiait la position soviétique, ce dont il était assez fier et qui doit être son seul acte militant connu) ; en 1956, et les années de plomb qui ont suivi, il avait, comme Maurice, Jeannette, Jacques, Georges et les autres, refusé de croire aux révélations du fameux rapport secret et continué de vénérer la mémoire du Petit Père des Peuples, tout en admettant, avec la moue de rigueur, à la fois dubitative et indulgente, que Staline avait peut-être "commis" quelques "erreurs" mais que le bilan etc. (le plus grave était, qu'avec la même mauvaise foi que Maurice, Jeannette, Jacques et Georges, il ne croyait pas un traître mot de ce qu'il disait, et, que son interlocuteur même ne pouvait croire un seul instant en sa sincérité, tant le discours était convenu, dicté, récité par cœur) ; je me souviens, deux ans ou trois ans plus tôt, en 53 ou 54, un dimanche matin, le seul jour où nous nous réveillions avant nos parents, qui faisaient une courte grasse matinée derrière la porte close de leur chambre, à cheval sur l'accoudoir du divan du salon-salle à manger, pendant qu'il y faisait des galipettes, avoir interrogé mon petit frère (il devait avoir trois ans, à peu près), sur le métier qu'il voudrait faire quand il serait grand : je ne me souviens plus de sa réponse, mais, ce dont je me souviens très bien, c'est que je lui avais posé la question uniquement pour dire que, moi, plus tard, je voudrais être "communiste, comme Papa, pour qu'il n'y ait plus jamais la guerre" ; je me souviens aussi que notre père, qui ne dormait pas (forcément, je devais m'en douter), et qui avait tout entendu, comme il nous l'a raconté plus tard, m'avait pris dans ses bras et donné un gros baiser en sortant de sa chambre (j'ai honte, quand j'y pense, après toutes ces années, si);
l'année 1968 fut une sorte d'année terrible pour la famille, non pas à cause des évènements de mai qui avaient pourtant apporté, comme dans bon nombre de foyers, leur lot de controverses passionnées ou d'anathèmes définitifs, mais à cause de l'invasion de la Tchécoslovaquie qui fut une affaire autrement plus grave. Depuis quelque temps, mon frère et moi, avions commencé à prendre de précautionneuses distances avec les idées de notre père et nous mettions à le plaisanter doucement sur leur orthodoxie; nous avions beau nous modérer le plus possible, cela le chagrinait sincèrement d'avoir mis au monde et entretenu sous son toit de la graine d'intellectuel petit bourgeois (mais, bien entendu, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même), et la violence et l'opiniâtreté qu'il mettait soudain à défendre bec et ongles la "ligne" du Parti, lui cet homme réputé si doux, qui n'avait jamais levé la main sur ses fils (ou juste une fois, en une seule occasion, sur son fils cadet, ce qui fait que nous nous en souvenons encore, je reviendrai sur l'épisode une autre fois), connu pour son sens de la diplomatie dans les relations humaines, son goût de la dialectique, nous déconcertait par sa raideur brutale et crue en nous faisant toucher des aspects de sa personnalité que nous n'osions à peine envisager. Un de nos persiflages favoris était de prétendre qu'il était incapable d'exprimer une opinion avant d'avoir vérifié le matin, par la lecture de l'Humanité, si elle était conforme à celle du Parti. Bref, nous insinuions qu'il prenait ses "ordres" directement de la place du Colonel Fabien sinon de Moscou et qu'il était donc incapable de penser par lui-même, ce qui le mettait dans une rage folle, tant il était persuadé de l'adéquation harmonieuse, quasi naturelle, de sa vision du monde et de celle du bureau politique. Ce jour-là, le 21 août, nous avions suivi la progression des chars russes à Europe N°1, suspendus au transistor. Durant les mois précédents, la position du Parti vis à vis du printemps de Prague, d'abord bienveillante, était devenue plus qu'ambiguë et nous avions, pour la première fois, perçu, dans le discours de notre père, de l'incertitude, sinon de l'angoisse. A Prague, la tension était montée tout l'été, et l'intervention militaire, malgré les reculades successives de Dub_ek, semblait inévitable. On ne peut le dire qu'à posteriori. C'était un de ces curieux moments de l'Histoire où l'imminence de la catastrophe ne fait aucun doute, mais où l'on est incapable de la projeter dans une réalité à venir. Sa survenue est inéluctable, on l'attend sans le savoir et, en même temps, on ne croit pas qu'elle va se produire : Ce n'est qu'à la minute même où elle survient que nous percevons, rétroactivement, l'évidence de sa menace. Il y a alors eu un "changement de phase" : le présent a modifié le passé. Notre père l'envisageait la mort dans l'âme, nous avions même entendu proférer cette phrase quasi inespérée, alors qu'il était plongé dans l'Humanité du matin : "ils ne vont tout de même pas faire ça". Puis, jusqu'au jour fatidique, il s'était muré dans un silence politique qui nous faisait craindre un de ces revirements dont seuls lui et le Parti avaient le secret. L'invasion commença le 20 août, une heure avant minuit ; elle nous surprit, donc, et nous indigna. Dès tôt le matin, nous sommâmes notre père de prendre position. Sa pâleur faisait peine à voir. C'était comme s'il avait vieilli d'un seul coup, devenu soudain fragile et sans défense. L'"Humanité" n'était encore pas parue et le bureau politique s'obstinait à se taire à la radio. En proie au plus grand désarroi, devant notre insistance et notre impatience il déclara enfin, comme s'il se jetait à l'eau tout habillé, d'une voix presque inaudible (il fallut lui faire répéter), qu'il "désapprouvait". Il "désapprouvait". Nos récentes disputes l'avaient forcé à prendre position sans l'appui du discours officiel du Parti. Il en fut littéralement malade. Bons fils, malgré tout, un peu honteux de notre avantage, nous tentâmes de le rassurer en lui affirmant que le Parti ne pouvait que lui aussi "désapprouver" et que le communiqué qui allait mettre fin à son angoisse allait tomber d'une minute à l'autre. Il déclara qu'il n'en doutait pas. Rien n'était moins sûr, il le savait très bien. Sa fidélité était mise à rude épreuve. Le Parti fit mieux, dans un premier temps, tout du moins, au grand, très grand soulagement de notre père : il exprima sa "réprobation" par la voix du gentil Waldek-Rochet. Notre père exultait. Au fond de lui, il n'en revenait pas. Plus tard, le Parti, égal à lui-même passa de la "réprobation" à la "désapprobation", puis finit, indécrottable, par approuver la "normalisation". Notre père, bien évidemment, suivit le mouvement. Le dilemme du 21 août 1968 ne fut plus qu'un vieux mauvais souvenir.
04 janvier 2003
Tous les matins, en arrivant à Vigneux, j'emprunte l'avenue Henri Barbusse. L'avenue Henri Barbusse court de Draveil à Vigneux, comme chacun sait. L'avenue Henri Barbusse présente une pente légèrement descendante. Mais comme elle est toute droite et très longue, elle plonge, dirait-on, lentement dans le paysage. De très loin, au bout de l'avenue, on aperçoit les tours de Vigneux. J'aime bien apercevoir tous les matins, les tours de Vigneux. je les compte, c'est mon plaisir : une tour, deux tours, trois tours, quatre tours, cinq tours et six tours. Je ne sais pas si vous vous souvenez, j'ai publié ici, il y a quelques mois, un texte sur les "tours de Vigneux" (si vous avez besoin (mais pourquoi auriez-vous besoin, vous êtes tellement fondu de ce site que vous avez tout appris par coeur), enfin, si vous éprouvez, par le plus grand hasards l'envie de vous rafraîchir la mémoire (on se demande pourquoi, encore une fois, c'est juste, bien sûr, un supposition, une vue de l'esprit, une hypothèse d'école) enfin, allez y, si c'est absolument nécéssaire, si vous hésitez par exemple sur un ou deux mots, ou sur l'ordre des phrases : c'est ici). Mais revenez après, jai une révélation à faire. Voilà, j'ai fait une erreur : Elles ne sont pas six, mais sept. Je le confesse, à ma grande honte (vous aurez au passage, noté ma grande, ma très grande, honnêteté intellectuelle) elles sont bien sept, définitivement sept, sept de toute éternité. J'ai compté, recompté, je suis obligé de me rendre à l'évidence. C'était comme tous les matins, je comptais les tours en roulant, elle se déplacaient lentement vers ma gauche, comme d'habitude. Une, deux, trois, quatre, cinq, six. Sept. Sept ? Pas possible ! J'ai recompté. Sept, nom de dieu : sept. J'ai recompté à nouveau, tout en roulant (et ralentissant dangereusement, parce que je commençais à les dépasser - appels de phare de la camionnette qui me suivait, pas que ça à faire, lui -) : six. Ouf. Mais le doute s'était insinué. Cent mètres plus loin, j'ai recompté. Du fait du mouvement, l'alignement des tours avait encore changé : un, deux trois quatre, cinq, six. Pas sept. Et si : sept ! Un court instant, mais c'était suffisant, un immeuble s'est nettement détaché d'un autre, s'ajoutant à la file. En proie à une grande agitation, je ne suis pas allé jusqu'à Camille Claudel. J'ai obliqué sur la gauche, je voulais en avoir le coeur net. Je me suis rendu à l'évidence, il y avait bien sept tours, je suis sorti de ma voiture, je les ai compté à pied, pas d'erreur possible. Sept. Comment ais-je pu, après toutes les minutieuses vérifications dont je parlais, ne les compter que six, il y a quelques mois ? Il y a plusieurs raisons, quand j'y réfléchis bien. La première, bien sûr, c'était mon envie qu'elle ne soient pas sept. Enfin, ce n'est pas tout à fait aussi simple : je me souviens que j'ai d'abord mal compté en voulant, au contraire, vérifier qu'elle étaient sept. J'ai compté une fois : six. J'ai compté une deuxième fois, avec un autre point de vue : six. J'ai été alors agréablement surpris : j'ai commencé à interpréter les intentions de Chemetov (l'architecte, c'est lui qui a construit aussi le ministère des finances, à Bercy, et la partie la plus intéressante du Forum des Halles. Il avait fait ses classes à Vigneux, banlieue rouge, dans les années soixante-dix, je l'ai lu dans ses mémoires). S'il n'avait placé que six tours, c'était qu'il avait voulu, en quelque sorte conjurer le chiffre sept, qu'il avait voulu ostensiblement faire la nique au nombre d'or et aux sept merveilles du monde. C'était une déclaration d'intention, un manifeste : les sept merveilles du monde, d'accord, mais les six tours de Vigneux. Quelles autres merveilles vont par six ? J'étais assez ravi. Alors, quand j'ai recompté, j'ai recompté non plus pour vérifier qu'elles étaient sept mais, au contraire, bien six. J'ai alors compté six, à plusieurs reprises, en variant encore les points de vue, confortant mon erreur. La seconde raison tient aussi à Chemetov : C'est qu'il a, dans son "paquet de tours", construit deux immeubles, et seulement deux, beaucoup plus rapprochés l'un de l'autre ques les autres. Je les avais pris pour une seule et même tour. Ce n'est qu'en se plaçant très près des édifices qu'on peut voir que deux d'entre eux se font face à face dans une confrontation qui paraît d'autant plus "dramatique" que les autres gardent des distances assez "indifférentes". Ils sont proches à se toucher. On peut les prendre, sous la plupart des angles, pour un seul. Enfin, je me suis tout de même trouvé assez bête d'avoir raconté toutes ces histoires. Mais la vérité historique et géographique est rétablie : Les tours de Vigneux sont bien sept, comme les pêchés capitaux, les piliers de la sagesse, les légumes du Tagine royal, les nains, les samouraïs, les mercenaires, les boules de cristal, les géants du petit tailleur et les merveilles du monde (ce qui n'enlève strictement rien à leur énigmatique beauté.)
Maintenant que je l'ai rencontré, je réalise à quel point la vie, sans ce site, était si dépourvue d'intérêt. Je me demande comment, moi, nous, le monde, la galaxie, tous, avons pu nous en passer si longtemps !
03 janvier 2003
31 décembre 2002
On voudrait en faire la photo, on n'y parviendrait pas, m�me avec l'appareil le plus sophistiqu�. Pas m�me un dessin. Encore moins une peinture. Ce que je suis en train de regarder, on ne peut pas le reproduire. Il n'y a probablement que les mots qui ne sont pas trop tra�tres pour le faire. Magritte s'y est pourtant essay�, il y a m�me un tableau c�l�bre qui fait la fortune des vendeurs de posters, mais, il faut bien le dire, Magritte, malgr� ses bonnes id�es, �tait un mauvais peintre. Je viens d'�teindre la lumi�re. Il est une heure du matin. Allong�, je vois, en face de moi la fen�tre de ma chambre. Je ne ferme ni les rideaux ni les volets, jamais. La nuit �claire la chambre. La fen�tre est comme le cadre d'un tableau que j'aime regarder d�s que j'�teins la lumi�re. En g�n�ral la nuit est blanche, par contraste avec l'obscurit� de la pi�ce. Elle d�coupe l'ombre des objets pos�s sur le bureau en une sorte de skyline sombre. C'est d'ailleurs pour �a que j'ai pos� sur mon imprimante une tour Eiffel gonflable achet�e chez "Why" un dimanche apr�s midi de ballade avec Nathan dans le Marais. Il y a aussi les contours que font la masse de l'ordinateur cr�nel�e par les photos fix�es autour de l'�cran et la silhouette effil�e de la lampe. La nuit est blanche quand le ciel est pur, sans nuage, d'un blanc qu'on peut � juste titre qualifier de blafard, c'est � dire parfaitement mat, qui brille par l'absence de tout �clat. Elle est encore plus blanche, perdant quelque peu de cette matit�, si le ciel est couvert. C'est un effet d'optique connu. Mais, ce soir, la vision est magique : Il y a de gros nuages blancs, rondouillards et paresseux qui tapissent le ciel, sur un arri�re fond de la vraie couleur de la vraie nuit, pour une fois : violet fonc�, pas bleu nuit, zinzolin, pr�cis�ment. Ces gros patapoufs de nuages semblent immobiles. On dirait qu'ils ont surgi l�, subrepticement, pendant que je me pr�parais au coucher. Ils me regardent b�tement, � travers la fen�tre. Comme l'ombre n'est d�cid�ment pas propice aux ombres port�es, on n'a aucune impression de volume ni de relief. Tout est plat. On ne peut pas savoir quelle couleur est appliqu�e sur l'autre : les grosses taches blanches pos�es � la mani�re noire sur le fond violet fonc� de la nuit ou, � l'inverse, le violet fonc� de la nuit d�goulinant joliment sur un fond de blanc mat. C'est tellement �trange et tellement beau que je me suis lev�, in petto, et que j'ai rallum� l'ordinateur. Je viens de taper ces lignes, dans le noir. Au moment ou je rel�ve la t�te, juste maintenant, tout est fini. Les nuages se sont dispers�s. Il y a, sur le fond redevenu uniform�ment gris de la nuit (o� tous les chats sont gris), une grande strie oblique et laiteuse qui n'est pourtant pas la voie lact�e.
23 décembre 2002
22 décembre 2002
15 décembre 2002
Je me souviens d'Od�on (84 OO), Danton, S�gur, Pelletan (22 22), Gobelin et Etoile.
Je me souviens des receveurs d'autobus et de leurs machines � obliterer � manivelle.
Je me souviens des pi�ces de un ancien franc et de celle de un nouveau centimes (de franc).
Je me souviens des voitures Dinky Toys et des soldats Mokarex.
Je me souviens de Nino Ferrer : Oh, eh, hein, bon !
Je me souviens du petit bonhomme papillon de Jean Michel Folon dans le g�nerique d'ouverture et de fin des programmes de la deuxi�me chaine de t�l�vision.
Je me souviens des "electrophones" et des changeurs de disques trente trois tours automatiques (et aussi des manges-disques qui ressemblaient � des soucoupes volantes).
Je me souviens de Lucien Jeunesse et pas du Jeu des Mille Francs.
Je me souviens de Sag Varum et de Shake it Baby.
Je me souvien de Paulette Merval et Marcel Merkes.
Je me souviens d'Alexandra Stewart dans la "Nuit am�ricaine" de Truffaut, l'un des plus beaux films du monde.
Je me souviens de Carnaby Sreet.
Une v�ritable salve, ce soir...
Je me souviens des receveurs d'autobus et de leurs machines � obliterer � manivelle.
Je me souviens des pi�ces de un ancien franc et de celle de un nouveau centimes (de franc).
Je me souviens des voitures Dinky Toys et des soldats Mokarex.
Je me souviens de Nino Ferrer : Oh, eh, hein, bon !
Je me souviens du petit bonhomme papillon de Jean Michel Folon dans le g�nerique d'ouverture et de fin des programmes de la deuxi�me chaine de t�l�vision.
Je me souviens des "electrophones" et des changeurs de disques trente trois tours automatiques (et aussi des manges-disques qui ressemblaient � des soucoupes volantes).
Je me souviens de Lucien Jeunesse et pas du Jeu des Mille Francs.
Je me souviens de Sag Varum et de Shake it Baby.
Je me souvien de Paulette Merval et Marcel Merkes.
Je me souviens d'Alexandra Stewart dans la "Nuit am�ricaine" de Truffaut, l'un des plus beaux films du monde.
Je me souviens de Carnaby Sreet.
Une v�ritable salve, ce soir...
Je viens de refermer "Etre sans destin", d'Imre Kertesz. Apr�s un tel livre, on est comme � la fin d'une tr�s belle musique : le silence auquel elle laisse la place est encore de la musique. Tout ce que je fais, ce que je pense, ou ce que je dis apr�s avoir referm� le livre est encore le livre, est encore dans le livre. C'est un livre inou�. Comment un tel chef d'oeuvre a-t-il pu rester inconnu si longtemps. Qui connaissait Imre Kertesz avant octobre 2002 et le prix Nobel ? Pas moi, en tout cas. Honte � moi. Ce n'est pas encore un homme tr�s vieux. Je l'ai vu, pas plus tard qu'il ya quelques jours, en zapant � la t�l�, en habit noir, recevoir son prix � Stockholm. Il n'avait que quinze ans � Auschwitz et Buchenwald. Il a dit ceci, qui vaut la peine d'�tre lu.
11 décembre 2002
Voici quelques d�finitions de mots-valises piqu�e � la vol�e dans le lexique du site "Le Pornithorynx est un salopare", d'Alain Cr�hange. Allez y faire un tour !
�PAPHINIE. F�te c�l�br�e le lendemain du jour des Rois, au cours de laquelle on mange les restes de galette de la veille.
ESPOIRE. Individu dont la confiance confine � la cr�dulit�.
FLOPTIMISTE. Qui a confiance en ses chances d'�chec. "Je me sens tr�s floptimiste quant � l'avenir du pessimisme." (Jean Rostand).
FRESQUINTER. Ab�mer une pi�ce, un b�timent, en couvrant ses murs de peintures. "J'aimerais bien savoir dans combien de temps ce Michelangelo Buonarroti aura fini de me fresquinter ma chapelle." (Jules II).
FURETANTE. Epouse d'un furoncle.
GAGACIT�. Finesse d'esprit dont font parfois preuve les personnes retomb�es en enfance.
GOMORRHO�DES. Douleurs particuli�rement p�nibles dont souffrent parfois les personnes qui ont fr�quent� Sodome.
GRIGOUREUX. Qui pratique l'avarice avec une duret� inflexible. "La fourmi est grigoureuse, c'est l� son moindre d�faut." (Jean de La Fontaine).
�PAPHINIE. F�te c�l�br�e le lendemain du jour des Rois, au cours de laquelle on mange les restes de galette de la veille.
ESPOIRE. Individu dont la confiance confine � la cr�dulit�.
FLOPTIMISTE. Qui a confiance en ses chances d'�chec. "Je me sens tr�s floptimiste quant � l'avenir du pessimisme." (Jean Rostand).
FRESQUINTER. Ab�mer une pi�ce, un b�timent, en couvrant ses murs de peintures. "J'aimerais bien savoir dans combien de temps ce Michelangelo Buonarroti aura fini de me fresquinter ma chapelle." (Jules II).
FURETANTE. Epouse d'un furoncle.
GAGACIT�. Finesse d'esprit dont font parfois preuve les personnes retomb�es en enfance.
GOMORRHO�DES. Douleurs particuli�rement p�nibles dont souffrent parfois les personnes qui ont fr�quent� Sodome.
GRIGOUREUX. Qui pratique l'avarice avec une duret� inflexible. "La fourmi est grigoureuse, c'est l� son moindre d�faut." (Jean de La Fontaine).
voil� ce qu'aurait, peut-�tre, fait M.C. Escher avec l'informatique. Sait-on jamais... (via Geisha Azobi)
La petite brise la glace. J'ai bien �crit : "la petite brise la glace". Je vois bien que vous vous dites : "et alors, "la petite brise la glace", il a �crit "la petite brise la glace", et alors ?" Lisez deux fois. lisez deux fois � haute voix, s'il vous pla�t. J'ai dit lisez � haute voix s'il vous plait (j'en vois deux dans le fond qui ne lisent pas � haute voix) Toujours rien ? Et �a, �a vous dit quoi ? La petite brise - la glace et : la petite - brise la glace. Compris ? eh oui. Ce sont effectivement deux phrases totalement diff�rentes �crites avec exactement les m�mes mots (un autre, pour voir si vous avez compris. Si je dis : La belle porte le voile, vous me dites quoi ?). C'est joli, non ? Moi, en tout cas, je trouve �� tr�s joli. J'ai trouv� cette phrase dans mon courrier il y a quelques mois et l'avais gard� pour aujourd'hui. Pas facile d'en faire d'autres dans le m�me genre. Cela s'appelle des ambigrammes Exercice pour la prochaine fois, sur un cahier propre : dix lignes d'ambigrammes. Rammasage des copies dans..un an (au mieux) Bonne nuit.
P.S. Rien � voir. J'ai trouv� ce site chez ma copine Emmanuelle. Ca (excuses : "Blogger" ne fournit pas le "c" s�dille majuscule) d�coiffe. M�rite la LCD. Re-bonne nuit
P.S. Rien � voir. J'ai trouv� ce site chez ma copine Emmanuelle. Ca (excuses : "Blogger" ne fournit pas le "c" s�dille majuscule) d�coiffe. M�rite la LCD. Re-bonne nuit
04 décembre 2002
Notes Beno�t Habert (document en ligne �
l�adresse :http://www.limsi.fr/Individu/habert/Publications/Fichiers/hdr/node4.html
G. Gross [Gross, 1988] met en oeuvre cette d�marche de mise en �vidence de restrictions transformationnelles pour les s�quences N Adj. Il retient les transformations suivantes : pr�dicativit� : L'adjectif peut-il figurer en position d'attribut ? On oppose ainsi nous avons un climat froid notre climat est froid � cette arme blanche cette arme est blanche. nominalisation de l'adjectif : L�a a un teint blanc la blancheur du teint de L�a / L�a a pass� un examen blanc la blancheur de l'examen de L�a. rupture paradigmatique sur l'adjectif : l'adjectif peut-il �tre remplac� par un autre �l�ment de sa s�rie distributionnelle ? Cf. du papier bleu, violet, blanc ...et une douche �cossaise, *fran�aise. variation en nombre : est-elle libre ? Cf. *le denier public ou *les devoirs conjugaux. adjonction d'un adverbe : une explication tr�s vague / *un terrain tr�s vague. adjonction d'un autre adjectif par coordination : une explication longue et fastidieuse / *une �toile filante et brillante. reprise du groupe par le nom seul : j'ai lu un livre passionnant. Ce livre ... / *Le bras droit de Luc a appel�. Ce bras .... rupture paradigmatique sur le nom : du beurre noir, ? de la margarine noire, ? de l'huile noire. remplacement de l'adjectif par un compl�ment de nom : une faute grammaticale + de grammaire / la m�decine douce + *de douceur. La d�termination du degr� de figement se heurte toutefois � un certain nombre d'obstacles qui limitent ce qu'on peut escompter de cette approche. Contrairement � ce qu'affirme G. Gross [Gross, 1988, p. 69] : � les propri�t�s sont autonomes et ont une valeur binaire �, les propri�t�s en cause ne sont pas ind�pendantes. Ainsi, les adjectifs relationnels refusent la mise sous forme pr�dicative et l'ajout d'un adverbe de degr� [M�lis-Puchulu, 1991]. D. Corbin [Corbin, 1992, p. 36, note 1] souligne d'ailleurs que les propri�t�s examin�es am�nent parfois � attribuer au figement ce qui ressortit � la morphologie des mots. L'alternance d'un adjectif li� � un nom avec le syntagme pr�positionnel construit sur ce mot ne se fait pas de la m�me mani�re selon que l'adjectif est un d�nominal ou au contraire que le nom est bas� sur l'adjectif. Commercial est d�riv� de commerce et les deux s�quences entreprise commerciale et entreprise de commerce commutent. Il n'en va pas de m�me pour devoir difficile et *devoir de difficult� : or difficult� est d�riv� de difficile. Par ailleurs, indique D. Corbin, un adjectif � emploi relationnel et qualificatif peut parfois �tre remplac� par un compl�ment de nom dans ces deux emplois : le palais du prince/le palais princier, une allure de prince/une allure princi�re. Sans doute ne faut-il pas mesurer � la m�me aune les diff�rentes s�quences en fonction des classes syntactico-s�mantiques du nom et de l'adjectif. Il conviendrait par exemple de comparer entre elles les contraintes de s�quences qui rel�vent du patron N Adj comme choc op�ratoire, fait historique, livre scolaire, ordures m�nag�res, paix sociale et service national. La comparaison en bloc des N Adj devrait laisser la place � des examens de groupes plus restreints et plus homog�nes
" Cher monsieur. Ce n'est pas parce que nous avons le m�me nom et le m�me pr�nom que nous devons avoir la m�me adresse internet. Cela est fort f�cheux. J'ai d'abord cru, � la lecture de votre texte � th�me linguistique, � une plaisanterie oulipienne mais j'ai �t� forc� de me rendre � l'�vidence : il s'agit d'un vrai texte universitaire. (sinc�res condol�ances, si, si...) pour ce qui est de l'adresse Internet, j'�tais le premier. A vous de c�der la place. Pour le reste, je ne suis, bien s�r, pas qualifi� pour juger, et en plus, �a ne me regarde pas. (imaginez que vous entreteniez une correspondance amoureuse... ou d�lictueuse..) . J'ai fait une recherche Google. Il me semble que vous enseignez � Grenoble. Je n'ai rien � voir avec la linguistique. Salutations. Francis Grossmann
Sec, p�tant, p�te sec � souhait. La r�ponse ne tarda pas. Le lendemain, je re�us � nouveau un mail de Francis Grossmann, je commen�ais � m'habituer. On pouvait y lire :
Cher monsieur. D�sol� de vous avoir importun�. J'ai effectivement voulu envoyer une note de lecture de mon m�l professionnel � mon m�l personnel, et ai malencontreusement tap� votre adresse au lieu de la mienne (fgrossmann@wanadoo.fr). Par ailleurs, et si cela peut vous rassurer, je n'ai aucune intention de vous faire part de mes correspondances personnelles ou professionnelles, et puisque vous semblez appr�cier OULIPO, je suis s�r que vous saurez faire preuve d'un peu d'humour en oubliant cet incident. Cordialement,
Francis Grossmann
Le myst�re �tait r�solu. L'erreur n'�tait ni robotique ni fantomatique. L'erreur �tait humaine, simplement humaine. Je ne l'avais m�me pas envisag�, et pourtant c'�tait la seule raison possible du myst�re. Internet restait ce gigantesque organisme infaillible, et les fant�mes n'�taient jamais sortis de leur tani�re. En un sens, j'�tais rassur� sur le mouvement du monde. Francis Grossmann bis (notez le c�t� l�g�rement m�prisant du "bis") avait tout b�tement interverti ses deux adresses. dont l'une, la professionnelle, �tait francis.grossmann@n'imporetquelfournisseurd'acc�s. Le monde redevenait intelligible ou si vous pr�f�rez, totalement opaque, ce qui revenait au m�me. Quelques jours plus tard, alors que je croyais Francis Grossmann bis retourn� d�finitivement derri�re son ordinateur grenoblois et � un complet anonymat, je re�us un nouveau mail que je reproduis ici :
Soutenance de th�se :
Mich�le GUILLAUTEAU-MAUREL soutiendra une th�se de doctorat le 5 d�cembre 2002, � 13h30, en Salle des Actes : "Appropriation de l'�crit au cours pr�paratoire. Approche qualitative d'une didactique du message".
Francis GROSSMANN LIDILEM - UFR des Sciences du Langage
Universit� Stendhal Grenoble III
Suivait adresse compl�te, num�ro de t�l�phone et adresse professionnelle compl�te que je ne retranscris pas ici. Francis Grossmann bis s'�tait excus� ; n'emp�che, il avait oubli� de me sortir de sa liste ! A l'heure qu'il est je n'ai pas envoy� de nouveau message de protestation.
02 décembre 2002
Savez-vous ce que veut dire inthalassopotable , par exemple ? savez vous ce qu'est un kilopediculteur ? une m�lanobutyrophtalmie ? ou m�me un simple m�lanopode ? Courez sur ce merveilleux (le mot n'est pas trop fort) site, et surtout, prenez bien garde de ne pas attraper une mauvaise m�dianoctancomputophilie ! Madame Claire de Lavall�e, pardonnez moi, je vous aime (et musicienne, avec �a) ! Je m'empresse d'ailleurs de vous faire une (bien trop modeste) place en LCD.
01 décembre 2002
26 novembre 2002
25 novembre 2002
Ce qui va suivre est un extrait de la "tentative d'�puisement de la partie du boulevard Saint Michel comprise entre les num�ros soixante treize et cent quarante cinq, c�t� impair uniquement" que vous pouvez lire dans son int�gralit� en cliquant soit l�, soit en LCD.
Si on file la m�taphore physiologique, cette vielle catachr�se qui utilise la circulation sanguine, comparant la ville � un corps gorg� de sang, v�hicule de tous les bienfaits pour ses habitants, si donc on convient de donner � notre boulevard pr�f�r� l'appellation d'art�re, alors la Place Louis Marin en serait comme un an�vrysme voire, un angiome, puisque, pour toujours filer la m�taphore, la r�gion se trouve fortement vascularis�e : C'est le point de confluence, sur le trajet de notre boulevard, de la rue de l'Abb� de l'Ep�e, qui vient de l'Est, bien perpendiculairement, de la rue Henri Barbusse, qui vient du Sud, comme � rebours, beaucoup plus parall�lement, qui remonte le cours du boulevard sur un trajet de trois cent m�tres, d�limitant sur sa rive Est, celle qui nous int�resse, non pas un p�t� de maison, un block, comme on dit � New York, mais une ligne, une file de maisons, un contre quai, comme � Honfleur ou � Sauzon ( Belle �le en Mer), de la rue Auguste Comte, qui d�boule de l'Ouest, partie de la rue d'Assas et vient heurter la place de plein fouet, y perdant son nom, du coup, en la traversant, puisque de l'autre c�t�, de philosophe et positiviste qu'elle �tait jusque l� elle devient eccl�siastique et protectrice des sourds et muets. Mais, je l'ai d�j� dit, nous n'appelions pas cette place la place Louis Marin, d'ailleurs, je ne sais pas si elle portait un nom avant la mort du Marin en question (survenue, comme nous l'avons lu quelques quinze pages plus haut sur une plaque comm�morative, en 1960, donc largement apr�s mes dix ans), nous l'appelions la place de � la Quinine �. Chacun sait que la quinine, extraite de l'�corce du quinquina est souveraine contre les acc�s palustres. Mais je dois avouer que � la Quinine �, pour moi, est tout autre chose qu'un vulgaire alcalo�de : � la Quinine �, c'est comme � la belle Otero � ou � la Fornarina � ou encore � la Claudia Cardinale �.
Car � La Quinine � est une femme. Une superbe femme de marbre allong�e sur un pi�destal en marbre de trois m�tres de haut. Elle est toute nue. Un linge, qui ne voile que ses cheveux, lui ceint, impudiquement pourrait-on dire, le front et non les hanches. Signe, probablement, qu'elle est malade, mais bien belle tout de m�me, puisque � cause de sa maladie ou plut�t gr�ce � elle, en proie � une horrible migraine, elle a oubli� d'enfiler sa chemise de nuit et nous offre toutes les merveilles de son corps languide. De plus, pour bien nous montrer qu'elle a vraiment mal au cr�ne, et autre chose � penser que de couvrir sa nudit�, elle renverse la t�te en arri�re, drapant ainsi de son voile une partie du socle, et se tient le front d'un avant bras, justifiant ainsi son impudeur, alors que l'autre bras, accoud� sur le socle, permet � son buste, ainsi l�g�rement relev�, de faire la sym�trie avec ses jambes a demi fl�chies. � La quinine �, all�gorie de la souffrance et de la maladie, chouette, les all�gories sont toujours de femmes nues, a toujours �t� pour nous comme une balise, un fanal, un point de ralliement reconnaissable de loin, quand nous revenions de nos promenades, signe que la maison et le bon go�ter n'�taient plus tr�s loin (de m�me, le Lion de Belfort, place Denfert Rochereau, nous a servi longtemps � marquer l'entr�e de notre territoire, le dimanche soir, apr�s les embouteillages sur l'autoroute du Sud qu'on appelait pas encore l'autoroute A6.) � La Quinine �, donc, qui a nourri certaines de mes r�veries �rotiques au d�but des ann�es soixante, s'alanguit au centre de la place Louis Marin, au sommet d'un parall�l�pip�de dress� qui fait aussi office de fontaine double, l'eau s'�coulant par deux robinets � la forme des serpents entrem�l�s du caduc�e situ�es sur chacune des faces �troites du grand bloc de marbre blanc, surmont�es l'une et l'autre des profils en bronze de chacun des deux inventeurs du m�dicament antipalud�en, Caventou et Le Pelletier ( Professeurs � l'Ecole de Pharmacie, 1795 -1877 et 1798 -1842). Malgr� le fait que l'eau �tait - et est toujours - recueillie dans deux petits bassins minables, toujours plus ou moins obstru�s de divers d�tritus, peaux de bananes ou sacs en plastiques, et en d�pit de leur sens de l'hygi�ne r�put� aigu, nous y avons toujours vu des touristes scandinaves, allemandes ou am�ricaines s'y rafra�chir le visage avant d'aller rendre leur v�lo de location hollandais au marchand de cycles un peu plus haut sur le boulevard et m�me �tancher leur soif. cela nous donnait d�licieusement � imaginer qu'on aurait pu bient�t les retrouver elles-m�mes, dans leurs chambrettes de la cit� universitaire, toutes nues sur leurs lits, se tenant le front en proie aux affres de la maladie tropicale que � la Quinine �, contagieuse comme elle �tait, n'aurait pas manqu� de leur refiler par le truchement des sournois serpents qui lui servaient, sous pr�texte de fontaines, � �vacuer les miasmes dont elle �tait infest�e (jamais n'avons nous os� nous- m�mes y tremper le bout de nos l�vres, m�me assoiff�s par nos courses les plus folles.) Sur la face la plus large du socle, on peut lire ces nobles lignes : � L'an 1820, les pharmaciens Pelletier et Caventou firent la d�couverte de la quinine. Par leur pr�cieuse d�couverte, par leur d�sint�ressement, ils ont m�rit� le titre de bienfaiteurs de l'humanit�. �
Pour savoir qui est l'auteur de cet inoubliable monument, il faut faire au moins deux fois le tour de l'�difice. On finit par d�nicher une signature, tout en haut, juste sous le voile qui pend le long du socle : Poisson Pierre, S.C. Bravo et merci, encore merci ! On doit � la v�rit� de dire qu'au moment o� j'�cris ces lignes, l'�rotisme un peu pervers et kitsch de notre belle malade vient d'�tre encore aggrav� du fait de la pose, par je ne sais quel tagueur impertinent, d'un soutien gorge peint en blanc � m�me ses seins marmor�ens, la transformant pour un peu en une vulgaire et val�tudinaire preneuse de bain de soleil ou m�me en bonne soeur de films pornos softs. Honte � lui.
24 novembre 2002
21 novembre 2002
Tout le monde conna�t ces curiosit�s graphiques, ces images impossibles de rivi�res remontant leurs propres cours, d'escaliers qui se descendent en montant, de mains qui se dessinnent l'une l'autre, de vols de canards qui se transforment en champs de bl�s dont M. C. Escher s'est fait l'in�galable orf�vre. Phrase impossible (et doublement, si j'ose dire, impossible) : Aujourd'hui, je n'ai pas pens� � toi.
20 novembre 2002
19 novembre 2002
je suis compl�tement abasourdi par ce qu'on peut lire ces jours-ci dans la presse (cf par exemple "le Monde" dat� du 19 novembre) sur la prolif�ration des fausses plaques comm�moratives dans Paris. La fameuse plaque dont je parlais sur cet �cran il ya un peu moins de six mois ("Ici, le 17 avril 1967, il ne s'est rien pass�", pos�e rue du Banquier) ne serait donc pas unique ? Tout un monde s'�croule ! Tout ceci serait donc l'oeuvre d'un gang oulipien organis� et non celui d'un hurluberlu po�te et furtif ? Ah, ma brave dame, la po�sie fout le camp ! Afin, donc, de respecter la v�rit� historisque et tout le toutim je suis dans l'obligation de vous envoyer vers � cette enqu�te tout � fait s�rieuse d�gott�e sur la toile pas plus tard que ce soir. Si, par le plus grand des hasards, vous avez manqu� l'�pisode "rue du Banquier" sur ce site, et bien que vous soyez un tr�s mauvais �l�ve (ou alors peut-�tre n'�tiez pas encore n�, et, l�, vous �tes obligatoirement excus�s), je veux bien vous diriger sur les archives de juin 2002 (voir au 15 dudit mois, un samedi) de Ciscoblog.
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