Histoire de Sma�l (�pisode 9)
Un jour, Sma�l a cass� le nez d'Andr�e. D'un coup de boule port� avec une technique telle qu'on a bien vu qu'il n'en �tait pas � son premier essai : il lui a pos�ment pris la t�te entre les deux mains et lui a tap� le front avec son propre front, d'un coup sec. Il l'a laiss� s'effondrer et est retourn� s'asseoir sur le canap� du bureau, assez content de lui. Dire pos�ment, c'est plus � cause de sa fa�on de faire, tr�s "pro", qu'� son �tat du moment car il �tait dans une p�riode o� sa m�galomanie n'avait plus de bornes. Il ne supportait pas d'�tre contredit par quiconque, surtout pas par sa m�re ni les femmes en g�n�ral. A vrai dire, seule la m�re de Sma�l pouvait se soumettre � une telle tyrannie, elle seule �tait assez forte - assez folle - pour supporter l'insupportable. Elle l'a d'ailleurs toujours pay� au prix fort : Sma�l l'a plusieurs fois battue. Toujours est-il que ce jour l�, Sma�l, au Vingt-six, ne s'�tait trouv� entour� que de femmes, ce qui, d'ailleurs, �tait d�j� arriv� � de nombreuses reprises. Andr�e s'�tait oppos�e � lui, pour une broutille, enfin ce qui peut para�tre une broutille, ce qui en serait pass� pour une n'importe o� ailleurs : Une histoire d��ufs dans le frigo, qu'il s'�tait appropri�, qu'il ne voulait pas partager rien que pour montrer qui �tait le ma�tre, une histoire de donner et de recevoir � manger. Les histoires de donner � manger, de parler de nourriture ou de manger les mots, sont toujours des histoires tr�s compliqu�es et tr�s �tranges. On ne soup�onne pas toujours � quelles d�vorations sanglantes elles renvoient. Mais parfois, dans le feu de l'action ou plut�t en l'occurrence, dans le train-train du quotidien, comme au vingt-six - c'�tait l'heure du repas, il fallait s'affairer - on oublie, on se d�p�che, on fait comme si on �tait chez soi, avec les gosses. On r�pond �vasivement ou un peu vivement � une demande qui parait banale. La violence de la r�plique vous stup�fie et vous fait transpercer le miroir, la cuill�re en bois � la main, au milieu du verre fracass� partout. On transporta Andr�e � l'h�pital. Elle subit une op�ration aux suites tr�s p�nibles et porta un masque de pl�tre un mois durant. Sma�l, � l'arriv�e du SAMU comprit probablement qu'il risquait des ennuis et, comme un bon d�linquant qu'il essayait d'�tre � tout prix, s'�clipsa discr�tement, au milieu de l'agitation. Nous nous rend�mes chez lui, o� nous le trouv�mes, bien s�r, et o� il se tenait d'ailleurs � carreau, pour le plus grand bien-�tre de toute la famille, pour une fois, et comme par hasard. Nous lui signifi�mes qu'il �tait �videmment tricard au vingt-six pour une dur�e ind�termin�e. Si jamais la famille ne le supportait plus, il se retrouverait � l'h�pital psychiatrique, voire en prison, un point c'�tait tout. Cela n'arriva pas. L'�v�nement avait donn� � Sma�l, pour un temps, le statut qu'il avait en vain recherch� les derni�res ann�es : il s'�tait conduit en mauvais gar�on, pas en fou. C'�tait un comportement que ses fr�res pouvaient comprendre, et mieux encore, tol�rer. Il mit donc momentan�ment son d�lire dans sa poche et roula des m�caniques. La m�re s'en remit � Allah, comme � chaque fois. Il fut m�me convoqu� au commissariat, o� la famille �tait tr�s c�l�bre, car Andr�e, tout � fait courageusement, avait port� plainte elle-m�me (l'administration de l'h�pital s'�tait honteusement d�fauss� au nom d'une tol�rance de principe qui nous laissa r�veurs par ces temps s�curitaires. Nous savions d�sormais � quoi nous en tenir sur le soutien � esp�rer de notre tutelle directe.) Il en ressortit avec une remontrance et un avertissement sans frais. Nous n'entend�mes plus parler de Sma�l pendant deux, trois, voire quatre mois. Un r�pit. Cher pay�. Puis un matin, pas plus beau qu'un autre, nous le rev�mes assis sur le perron du Vingt-six, attendant d'entrer, comme si rien ou presque ne s'�tait pass�. Il d�lirait gentiment � pleins tuyaux. �a ne devait plus trop gazer rue d'Angoul�me. Andr�e avait repris le travail depuis longtemps. Il se souvenait quand m�me de ce qui s'�tait pass� et lui fit, un peu pour la forme, il fallait bien, des excuses embrouill�es qui se transform�rent en plaidoyer avec des tremolos dans la voix et des pleurs rentr�s, invoquant la faute des esprits de ses anc�tres. Il jura qu'il ne recommencerait plus. Nous lui demand�mes toutefois de retourner chez lui, le temps de prendre une d�cision. Il attendit quelques jours, bien gentiment, que la sanction fut lev�e. Andr�e, toujours aussi courageuse, n'apporta que de minimes modifications � ses horaires de travail pour ne pas avoir � partager trop de temps avec lui, au d�but. Sma�l retrouva, comme on pouvait s'y attendre, sa place derri�re la table de la cuisine et la vie - si, la vie - continua.
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
20 mars 2003
18 mars 2003
Histoire de Sma�l (�pisode 8)
L�oncle Amar �tait retourn� en Alg�rie depuis longtemps d�j�. La question du � lit pour Sma�l � avait fini d�attendre sa r�ponse. Elle resta d�finitivement en suspend. Sma�l, un peu plus calme, recommen�a � retourner � la maison, laissant son lit � d�autres, mais il ne perdit pas les liens avec le Vingt-six. Il tenait � ses ordonnances, par exemple, au Valium et � l�Artane surtout, il fallait toujours en rajouter (je me demande en tapant ces lignes s�il ne le trafiquait pas avec ses fr�res.) Il prit l�habitude de venir passer ses journ�es parmi nous, et commenter le d�roulement des jours depuis sa place favorite, derri�re la table de la cuisine. Les entretiens avec la famille s�espa�aient de plus en plus. Fatima, elle aussi, �tait retourn�e � sa vie parmi les siens. Rachid et Mohamed, qui n��taient de toute fa�on jamais venus, continuaient leurs trafics. La m�re allait au march� avec son panier � roulette. Souvent nous raccompagnions Sma�l rue d�Angoul�me en fin de journ�e et parfois nous montions avec lui pour prendre des nouvelles de la famille. Les choses se remettaient � peu pr�s en place, cahin-caha, sans beaucoup de changement. Je me souviens d�un samedi o� je l�ai emmen�, avec un autre patient, voir le � Grand Bleu � au cin�ma (nous sortions tous les week end, en ce temps-l�, avec tous les patients quel que soit leur �tat, on se partageait les voitures de service, un petit groupe partait dans les bois, l�autre se promener � Paris, par exemple) je l�ai perdu au bout d�un quart d�heure. Non pas que le film ne lui ait pas plu, Non pas qu�il l�ait angoiss�, ce qui aurait �t� possible avec le � Grand Bleu �, je crois franchement qu�il lui avait �t� indiff�rent. Il �tait tout simplement impossible que Sma�l aille au cin�ma : il ne pouvait pas rester un quart d�heure sans fumer. Il �tait tout simplement sorti fumer dehors et �tait retourn� au Vingt-six sans nous attendre. Nous l�avons retrouv� devant la porte ferm�e � s�en griller une quinzi�me (c��tait la version longue.) Je me souviens de son rire et de la voix suraigu� qu�il prenait quand il voulait exprimer de la joie ou du plaisir, et de son sourire qui barrait tout son visage d�une oreille � l�autre, mais le rictus de douleur, les pleurs et les cris d�chirants n��taient jamais loin. Je me souviens quand �a n�allait pas du tout. En g�n�ral il cessait de venir pendant quelques jours. La m�re, en allant ou en revenant du march�, sonnait � la porte du Vingt-six, Elle entrait, tirant toujours son panier � roulette derri�re elle dans le couloir, sa petite silhouette blanche s�encadrait dans la porte du bureau et, rassemblant tout son courage, elle parvenait � dire : � Sma�l, �a va pas �. Il ne fallait pas en demander plus. Elle ne savait pas en dire plus. Quand la m�re disait que Sma�l n�allait pas, c�est que Sma�l n�allait pas du tout, parce que par exemple quand Sma�l allait comme d�habitude, c�est � dire simplement mal, elle disait, si on le lui demandait : � Sma�l, �a va � avec un charmant petit hochement de t�te. Donc il se passait dans la famille quelque chose qui touchait � l�insupportable, qui n��tait pas d� � Sma�l, la plupart du temps, ni � une quelconque �volution de sa maladie pour � elle-m�me � : seulement Sma�l fonctionnait comme bouc �missaire, comme caisse de r�sonance, il occupait le devant de la sc�ne, il s��tait assign� la t�che de tromper l�ennemi, de faire diversion, de sauver la famille co�te que co�te. Il fallait toujours qu�il se mette en avant. Nous appr�mes � reconna�tre dans l�aggravation de son �tat, les moments o� par exemple les fr�res �taient en difficult�, avait des ennuis avec la police ou d�autres mauvais gar�ons, o� le petit Amar en faisait voir de toutes les couleurs aux �ducateurs de rue et � ses ma�tres � l��cole ou quand il y avait de mauvaises nouvelles d�Alg�rie. Sma�l finissait toujours par d�bouler, mais aussi nous lui rendions visite chez lui. Nous le trouvions pr�t pour la guerre sainte, un foulard nou� autour du front, par exemple, ce qui faisait ressembler son visage, aux joues toujours creuses et mal ras�es et aux yeux qui lan�aient des �clairs, � celui d�un Dieu guerrier et vengeur. Dans ces moment-l�, il acceptait souvent une injection de s�datifs, mais pas toujours, il s�enfuyait. Nos relations �taient chaotiques. Il fallait parfois n�gocier de longs jours pour qu�il accepte un traitement.
17 mars 2003
Histoire de Sma�l (�pisode 7)
Nous sommes au Zoo de Vincennes, avec Sma�l, Patrick et Marie Annick. C�est une belle matin�e de d�but de printemps. Sma�l marche seul devant, il ne se prom�ne pas, il fuit, tout droit, il cherche la sortie. Nous nous pressons atterr�s derri�re lui, d�faits. Nous passons � toute allure devant le rocher des ours ou se tient le dromadaire qui prom�ne les enfants. Sma�l n�a pas un regard pour le dromadaire. C�est le fiasco. La promenade, minutieusement pr�par�e depuis plusieurs semaines tourne � la d�route, � la retraite de Russie. Pr�vue pour la journ�e, la ballade-souvenir aura dur� en tout et pour tout un quart d�heure, au pas de course. Nous retrouvons la voiture, Sma�l s�y engouffre et nous retournons � Corbeil en silence. Ce qui est extr�mement rare avec Sma�l, je veux dire le silence. Il regarde le paysage d�filer � travers la vitre, l�air sombre et d�termin�, mais pas un mot. Bien s�r nous sommes en col�re, Patrick, Marie Annick et moi. Nous ne comprenons pas pourquoi Sma�l a d�lib�r�ment tout g�ch�. C��tait pourtant lui, Sma�l, qui, au cours des entretiens avec Marie Annick et Patrick s��tait souvenu de son instituteur, quand il �tait petit, qui les avait amen�s lui et sa classe faire une promenade au Zoo de Vincennes et que m�me il avait fait un tour de dromadaire. Un peu auparavant, Patrick et Marie Annick avaient entrepris de faire parler Sma�l de son enfance, dans l�id�e de le � sortir � un peu de son monde d�lirant, au sens propre et au sens figur�, en faisant appel � ses souvenirs, � son histoire. Il s��tait ex�cut� volontiers et leur avait servi, parmi quelques autres chromos, celle de l�instituteur, toute pleine d��motion et de bons sentiments : le petit gar�on �migr� bien sage et tr�s intelligent, d�brouillard et modeste � la fois. Comme d�autres. Sma�l donnait litt�ralement l�impression d��tre enferm� dans son d�lire, (� mur� dans son d�lire � est une expression consacr�e) comme dans une bulle de fer r�sistant � l�espace, au temps, � l�histoire et � la g�ographie, ne communiquant avec l� � ext�rieur � qu�� l�aide un appareillage compliqu�, lourd, peu efficace, sans nuances, dont le fonctionnement lui �chappait, v�ritable labyrinthe imp�n�trable et qui, de fait, �tait le d�lire lui-m�me, ultime tentative de gu�rison. Deux solutions pour communiquer : entrer en force, maintenir ouvert le moindre entreb�illement de la bulle par tous les moyens et tirer au dehors par le bras ou la jambe qu�on a pu attraper, m�me si �a fait mal ( avec les neuroleptiques pour calmer cette douleur) ou reconstituer les plans de l�appareil, remonter patiemment les canalisations, parcourir toutes les ramifications, rebrousser chemin dans tous les culs-de-sac, boucler toutes les boucles, faire de la topographie, se transformer en g�om�tre, pour au bout du compte se glisser un peu dans la bulle (� tu me fais un peu de place Sma�l ? �) et naviguer � deux. � En pays de psychose, je ne suis pas interpr�te, je suis topographe ou g�om�tre � dit Jean Claude Pollack. Tenter de � sortir � quelqu�un de son d�lire, comme on dit, m�me avec les meilleures intentions du monde, m�me si parfois le succ�s est au bout, malgr� toute la douceur que vous pouvez y mettre, est toujours une action violente, une effraction, un passage en force. Et des passages en force, il en avait connu, notre Sma�l, dans son existence de � pensionnaire � des h�pitaux psychiatriques, il avait appris � se m�fier, � louvoyer, � prot�ger la bulle, � donner le change. Il �tait un v�t�ran des neuroleptiques, un praticien rompu � toutes les subtilit�s des entretiens psychoth�rapiques. Il nous a appris pas mal de psychiatrie. Certes, il �tait entr� dans le jeu de Patrick et Marie Annick, mais � moiti� seulement : il � savait � se souvenir, pas besoin de le tenir pour un robot. Des souvenirs, d�ailleurs, il en avait � la pelle, autant que vous voulez. Attention, je ne vous ai rien donn�, je vous ai juste dit des mots, parce que vous m�en avez demand�, mais ce ne sont que des mots, vous n��tes pas entr�s en moi, vous ne me poss�dez pas encore, d�ailleurs c�est moi qui vous poss�de. Si vous aviez cru que le Zoo de Vincennes m�importait vraiment, vous vous �tes tromp�s. Je vous ai bien eu, moi, le Zoo de Vincennes, ce n�est que mon histoire, et elle n�est pas pr�te de me rattraper, foi de petit Sma�l, la seule chose qui compte pour moi ce sont les proph�ties des cadavres morts de la Kabylie, voil�. Rien, vous ne savez rien. Rien de moi. Tel �tait le sens de la le�on que Sma�l nous avait donn� aujourd�hui et, m�me s�il faisait la t�te, dans la 4L du service qui filait sur l�autoroute, il fallait se rendre � l��vidence : c��tait un dur � cuire, un loubard, exactement comme ses fr�res.
Nous sommes au Zoo de Vincennes, avec Sma�l, Patrick et Marie Annick. C�est une belle matin�e de d�but de printemps. Sma�l marche seul devant, il ne se prom�ne pas, il fuit, tout droit, il cherche la sortie. Nous nous pressons atterr�s derri�re lui, d�faits. Nous passons � toute allure devant le rocher des ours ou se tient le dromadaire qui prom�ne les enfants. Sma�l n�a pas un regard pour le dromadaire. C�est le fiasco. La promenade, minutieusement pr�par�e depuis plusieurs semaines tourne � la d�route, � la retraite de Russie. Pr�vue pour la journ�e, la ballade-souvenir aura dur� en tout et pour tout un quart d�heure, au pas de course. Nous retrouvons la voiture, Sma�l s�y engouffre et nous retournons � Corbeil en silence. Ce qui est extr�mement rare avec Sma�l, je veux dire le silence. Il regarde le paysage d�filer � travers la vitre, l�air sombre et d�termin�, mais pas un mot. Bien s�r nous sommes en col�re, Patrick, Marie Annick et moi. Nous ne comprenons pas pourquoi Sma�l a d�lib�r�ment tout g�ch�. C��tait pourtant lui, Sma�l, qui, au cours des entretiens avec Marie Annick et Patrick s��tait souvenu de son instituteur, quand il �tait petit, qui les avait amen�s lui et sa classe faire une promenade au Zoo de Vincennes et que m�me il avait fait un tour de dromadaire. Un peu auparavant, Patrick et Marie Annick avaient entrepris de faire parler Sma�l de son enfance, dans l�id�e de le � sortir � un peu de son monde d�lirant, au sens propre et au sens figur�, en faisant appel � ses souvenirs, � son histoire. Il s��tait ex�cut� volontiers et leur avait servi, parmi quelques autres chromos, celle de l�instituteur, toute pleine d��motion et de bons sentiments : le petit gar�on �migr� bien sage et tr�s intelligent, d�brouillard et modeste � la fois. Comme d�autres. Sma�l donnait litt�ralement l�impression d��tre enferm� dans son d�lire, (� mur� dans son d�lire � est une expression consacr�e) comme dans une bulle de fer r�sistant � l�espace, au temps, � l�histoire et � la g�ographie, ne communiquant avec l� � ext�rieur � qu�� l�aide un appareillage compliqu�, lourd, peu efficace, sans nuances, dont le fonctionnement lui �chappait, v�ritable labyrinthe imp�n�trable et qui, de fait, �tait le d�lire lui-m�me, ultime tentative de gu�rison. Deux solutions pour communiquer : entrer en force, maintenir ouvert le moindre entreb�illement de la bulle par tous les moyens et tirer au dehors par le bras ou la jambe qu�on a pu attraper, m�me si �a fait mal ( avec les neuroleptiques pour calmer cette douleur) ou reconstituer les plans de l�appareil, remonter patiemment les canalisations, parcourir toutes les ramifications, rebrousser chemin dans tous les culs-de-sac, boucler toutes les boucles, faire de la topographie, se transformer en g�om�tre, pour au bout du compte se glisser un peu dans la bulle (� tu me fais un peu de place Sma�l ? �) et naviguer � deux. � En pays de psychose, je ne suis pas interpr�te, je suis topographe ou g�om�tre � dit Jean Claude Pollack. Tenter de � sortir � quelqu�un de son d�lire, comme on dit, m�me avec les meilleures intentions du monde, m�me si parfois le succ�s est au bout, malgr� toute la douceur que vous pouvez y mettre, est toujours une action violente, une effraction, un passage en force. Et des passages en force, il en avait connu, notre Sma�l, dans son existence de � pensionnaire � des h�pitaux psychiatriques, il avait appris � se m�fier, � louvoyer, � prot�ger la bulle, � donner le change. Il �tait un v�t�ran des neuroleptiques, un praticien rompu � toutes les subtilit�s des entretiens psychoth�rapiques. Il nous a appris pas mal de psychiatrie. Certes, il �tait entr� dans le jeu de Patrick et Marie Annick, mais � moiti� seulement : il � savait � se souvenir, pas besoin de le tenir pour un robot. Des souvenirs, d�ailleurs, il en avait � la pelle, autant que vous voulez. Attention, je ne vous ai rien donn�, je vous ai juste dit des mots, parce que vous m�en avez demand�, mais ce ne sont que des mots, vous n��tes pas entr�s en moi, vous ne me poss�dez pas encore, d�ailleurs c�est moi qui vous poss�de. Si vous aviez cru que le Zoo de Vincennes m�importait vraiment, vous vous �tes tromp�s. Je vous ai bien eu, moi, le Zoo de Vincennes, ce n�est que mon histoire, et elle n�est pas pr�te de me rattraper, foi de petit Sma�l, la seule chose qui compte pour moi ce sont les proph�ties des cadavres morts de la Kabylie, voil�. Rien, vous ne savez rien. Rien de moi. Tel �tait le sens de la le�on que Sma�l nous avait donn� aujourd�hui et, m�me s�il faisait la t�te, dans la 4L du service qui filait sur l�autoroute, il fallait se rendre � l��vidence : c��tait un dur � cuire, un loubard, exactement comme ses fr�res.
16 mars 2003
� cet endroit la Seine s'�coule en un ou deux m�andres. Ils suivent l'�troite route, presque un chemin, qui longe le fleuve en le descendant du Barrage du Coudray � la piscine de Corbeil. Rive gauche. Elle a brutalement d�cid� de passer par-l�, de retour de Fontainebleau. Ils roulent � tr�s faible allure. Elle est au volant. Le ciel d'hiver est bas. La lumi�re est terne. Ils vont si lentement qu'ils ont le temps de tout voir : c'est m�me une sorte de passage en revue, une r�vision. Le Barrage, ou plut�t l'�cluse comme elle le fait remarquer, l'imposante passerelle m�tallique peinte en bleu sale, La Renomm�e, restaurant � la terrasse d�sert�e � cette �poque de l'ann�e, des bicoques sans forme, des maisons de parisiens pr�tentieuses ou de vieilles demeures vides cach�es derri�re des murs gris, l'auberge du Barrage, avec des parasols en berne, qui a scand� leur histoire, o� ils ont f�t� des anniversaires, des arbres d�nud�s, des pontons disloqu�s par la r�cente temp�te, des barques �ventr�es � demi coul�es, du bois mort qui flotte, cet �trange b�timent industriel d�saffect� depuis toujours, entre le fleuve et la route, en arrivant sur Corbeil. Ils ne se parlent pas beaucoup. Elle lui montre de curieux oiseaux noirs � bec court qui nagent sur l'eau, parmi les canards plus familiers. Ils n'en avaient jamais vu par ici. Il se demande si ce ne sont pas des cormorans. Mais il n'en est pas s�r. Parfois il faut se garer pour laisser passer une voiture en sens inverse ou un press� qui veut les doubler. Il la regarde conduire, attentive. Il d�borde d'une tendresse presque imb�cile. Il ne dit rien. Combien de fois ont-ils long� ce chemin, � pied ou en voiture ? Combien de serments y ont-ils �chang�s ? Combien de disputes y ont-elles �t� consomm�es ? Il se demande si elle ressent la m�me chose que lui, cette nostalgie, mais n'ose pas l'interroger. Elle conduit en silence. Ils d�passent la piscine et entrent dans Corbeil. Dans deux minutes, arriv�s � la place L�on Cass�, ils vont se quitter. Comme toujours. Il se dit qu'il est arriv� � ce point de sa vie : dire au revoir aux choses. Il va passer le reste de sa vie � �a : retrouver les choses pour leur dire au revoir. Quoiqu'il fasse pour se persuader du contraire. Il se dit qu'il y aura de la douceur en cela. Si au moins il arrivait � �a, dire au revoir aux choses, les quitter, avec tendresse, mais sans regret, en prenant le temps qu'il faut, �a serait bien. Nous passons notre jeunesse � d�couvrir le monde, � dire bonjour aux choses, � les accueillir, les rencontrer, les perdre, les retrouver. Puis nous croyons qu'elles sont � nous pour toujours. Mais en v�rit� il faut les rendre. Les rendre � elles-m�mes, � leur nature de choses, parce qu'elles sont �ternelles, elles, et pas nous. Le moment vient o� il faut rebrousser chemin, dire au revoir aux choses. C'est le moment du d�tachement. Cela devrait durer aussi longtemps que la jeunesse, refaire le chemin en sens inverse, tranquillement, lentement, pr�cis�ment. Longer les fleuves � contre courant. Les voici arriv�s Place L�on Cass�. (�crit le 21 janvier 1999)
13 mars 2003
Histoire de Sma�l (�pisode 6)
La question �tait venue en causant. Si Sma�l savait dormir, comme il le pr�tendait, le probl�me n��tait donc pas qu�il dorme, puisqu�il savait, Le probl�me �tait donc de d�terminer o� Sma�l allait bien pouvoir dormir. Lui, disait : � Dans un lit, tiens ! �, et nous reprenions : � Bien s�r, dans un lit ! � Mais y avait-t-il un lit quelque part pour Sma�l ? En tout cas, manifestement, il n�y avait pas de lit � la maison ou, pour le moins, Sma�l n��tait pas prioritaire dans le lit voisin de celui de sa m�re, c��tait Mustapha qui l�occupait, celui-l�, et pas question de changer l�ordre pr�f�rentiel, d�ailleurs Mustapha nous le faisait bien savoir, tout en restant totalement mutique, dans les entretiens avec toute la famille, quand il se mettait en col�re d�s qu�on abordait la question du � lit pour Sma�l �, et qu�il claquait la porte du bureau, on le retrouvait dans le hall des Mozards � fumer cigarette sur cigarette (je n�ai jamais vu personne fumer autant que Mustapha, les doigts de ses deux mains en �taient jaunes et crevass�s.) Il y avait bien celui du Vingt-six, de lit, mais tout le monde comprenait bien qu�il ne s�agissait que d�un lit transitoire, d�un lit-relais, d�un lit de secours en somme, qu�il faudrait bien quitter un jour, pour laisser la place � un autre patient en mal de nuits blanches. Alors, nous reprenions notre question : � Quel lit pour Sma�l ? � et la famille tout enti�re se taisait, baissait la t�te en se prenait le front pour r�fl�chir et la relevait sans avoir trouv� de solution. C�est probablement vers cette �poque que Sma�l se mit � consid�rer qu�il avait deux maisons tout en sachant que cela ne r�solvait en rien la question de sa place dans la famille et � l�int�rieure m�me de ces maisons. La premi�re, rue d�Angoul�me, aupr�s de sa m�re qu�il disputait sans trop d�espoir � Mustapha et la seconde, au vingt-six de la rue des Chevaliers Saint Jean, aupr�s d�un simulacre de p�re, dira-t-on, qui �tait une sorte de maison de replis, de secours parfois. Un asile en quelque sorte, mais pas aussi tranquille que l�h�pital psychiatrique, s�il s�y �tait une fois fait oublier, ce qui n�est pas s�r, un asile o� il ne pouvait pas s�abandonner. En tout cas la question du � lit pour Sma�l �, elle, ne fut jamais r�solue, m�me celle de son lit de mort, comme on le verra plus tard. Sma�l lui-m�me, d�ailleurs, tenait � cette place marginale de veilleur, de vigie et faisait tout pour ne pas s�en laisser assigner, de place. Le p�re �tait mort. Sa parole �tait tomb�e. Sma�l avait d�cid� de ramasser cette parole morte, cette d�pouille, qui ne voulait plus dire que l�absence, de la reprendre, pour la porter � sa mani�re, comme un �tendard ou un flambeau, comme si la mort de son p�re lui avait donn� la victoire et en m�me temps la folie, ind�fectiblement.
La question �tait venue en causant. Si Sma�l savait dormir, comme il le pr�tendait, le probl�me n��tait donc pas qu�il dorme, puisqu�il savait, Le probl�me �tait donc de d�terminer o� Sma�l allait bien pouvoir dormir. Lui, disait : � Dans un lit, tiens ! �, et nous reprenions : � Bien s�r, dans un lit ! � Mais y avait-t-il un lit quelque part pour Sma�l ? En tout cas, manifestement, il n�y avait pas de lit � la maison ou, pour le moins, Sma�l n��tait pas prioritaire dans le lit voisin de celui de sa m�re, c��tait Mustapha qui l�occupait, celui-l�, et pas question de changer l�ordre pr�f�rentiel, d�ailleurs Mustapha nous le faisait bien savoir, tout en restant totalement mutique, dans les entretiens avec toute la famille, quand il se mettait en col�re d�s qu�on abordait la question du � lit pour Sma�l �, et qu�il claquait la porte du bureau, on le retrouvait dans le hall des Mozards � fumer cigarette sur cigarette (je n�ai jamais vu personne fumer autant que Mustapha, les doigts de ses deux mains en �taient jaunes et crevass�s.) Il y avait bien celui du Vingt-six, de lit, mais tout le monde comprenait bien qu�il ne s�agissait que d�un lit transitoire, d�un lit-relais, d�un lit de secours en somme, qu�il faudrait bien quitter un jour, pour laisser la place � un autre patient en mal de nuits blanches. Alors, nous reprenions notre question : � Quel lit pour Sma�l ? � et la famille tout enti�re se taisait, baissait la t�te en se prenait le front pour r�fl�chir et la relevait sans avoir trouv� de solution. C�est probablement vers cette �poque que Sma�l se mit � consid�rer qu�il avait deux maisons tout en sachant que cela ne r�solvait en rien la question de sa place dans la famille et � l�int�rieure m�me de ces maisons. La premi�re, rue d�Angoul�me, aupr�s de sa m�re qu�il disputait sans trop d�espoir � Mustapha et la seconde, au vingt-six de la rue des Chevaliers Saint Jean, aupr�s d�un simulacre de p�re, dira-t-on, qui �tait une sorte de maison de replis, de secours parfois. Un asile en quelque sorte, mais pas aussi tranquille que l�h�pital psychiatrique, s�il s�y �tait une fois fait oublier, ce qui n�est pas s�r, un asile o� il ne pouvait pas s�abandonner. En tout cas la question du � lit pour Sma�l �, elle, ne fut jamais r�solue, m�me celle de son lit de mort, comme on le verra plus tard. Sma�l lui-m�me, d�ailleurs, tenait � cette place marginale de veilleur, de vigie et faisait tout pour ne pas s�en laisser assigner, de place. Le p�re �tait mort. Sa parole �tait tomb�e. Sma�l avait d�cid� de ramasser cette parole morte, cette d�pouille, qui ne voulait plus dire que l�absence, de la reprendre, pour la porter � sa mani�re, comme un �tendard ou un flambeau, comme si la mort de son p�re lui avait donn� la victoire et en m�me temps la folie, ind�fectiblement.
La p�che sur la toile est toujours aussi chiche, par les temps qui courrent. Je vous ai tout de m�me ramen� �a : c'est mignon, bon.
12 mars 2003
Pens�e de la nuit N� 12 " Comment aurais-je aim� �crire ? Comme un vieux grec qui �voque les morts et effraie les vivants. Ou comme un yeti qui erre seul pieds nus. Noter la montagne, consigner la mer � l'aide d'une fine aiguille, telle l'esquisse d'un motif de broderie. Ecrire comme uin marchand ambulant russe en route pour la Chine : il a trouv� une cabane. Il l'�bauche. Le soir il observe, la nuit il dessine, et � l'aube il a fini. Il paie son �cot et s'en va au point du jour" Amos OZ, Seule la mer
Histoire de Sma�l (�pisode 5)
Dire que tout devint facile, et que le reste de notre histoire avec lui fut un long chemin vers la gu�rison est tr�s �loign� de la v�rit�. Je peux affirmer que la vie de Sma�l a �t� un enfer, d�un bout � l�autre, sans aucun r�pit d�aucune sorte, y compris parmi nous. N�anmoins, ce fut le d�but d�une sorte d��tat de gr�ce o�, Sma�l, sans jamais se d�partir de ce qui constituait sa radicale alt�rit�, sans jamais accepter une seconde de quitter la position sur laquelle il campait d�sesp�r�ment depuis si longtemps, voulut bien nous montrer qu�il � savait �, comme il l�avait dit � Dany, de quoi notre monde �tait fait, et, qu�il pouvait, jusqu�� un certain point, nous y accompagner. Mais del� � y faire des s�jours prolong�s, o� y immerger un peu plus que le bout de l�orteil, il y avait un foss� qu�il ne se r�solut jamais � franchir. Je peux seulement dire ceci, qui n�est rien d�autre qu�un constat : � partir de ce moment l�, et sauf au moment de sa mort, c�est � dire pendant plus de dix ans, Sma�l ne retourna jamais � l�h�pital psychiatrique. Il y eut � nouveau des moments plus que difficiles, o� Sma�l nous conduisit encore plus loin dans le d�couragement que lors de ses premiers moments au vingt-six, mais aussi des p�riodes comme celle de la � cl� �, o� il semblait vraiment trouver un peu de paix. C��tait les moments o� il se faisait vraiment gardien de la maison. De sa place favorite, derri�re la table de la cuisine, il surveillait les all�es et venues, et faisait, � haute voix, mais sans hurler, des commentaires �sot�riques, donnait des ordres un peu bizarres qu�il ne se souciait pas de voir ex�cut�s. Nous avions relanc� le travail avec la famille. Je me souviens de l�oncle Amar, d�sol� de la mal�diction qui pesait sur la descendance m�le de son fr�re mort, surtout sur Sma�l et Mustapha, mais pas pr�t du tout � nous d�cerner le titre de th�rapeutes efficaces : il en avait vu bien d'autres. Il ne se montrait pas certain que notre projet de soigner Sma�l ailleurs qu'� l'h�pital �tait vraiment une bonne id�e. Je crois m�me qu'il soup�onnait en nous un peu de pr�somption. Nous v�mes aussi la s�ur Fatima, � fleur de peau, partag�e entre sa tendresse de fille aimante et reconnaissante, ses devoirs de s�ur et la sauvegarde en urgence de sa "vie priv�e", avec son mari et ses enfants, dont elle ne voulut jamais nous parler comme si celle-ci avait pu, par notre simple contact, �tre infect�e par la folie de ses fr�res. Nous compr�mes qu'il ne fallait pas trop lui en demander, d'autant qu'il �tait �vident qu'elle veillait de loin, � sa mani�re, avec tout l'amour (et aussi la culpabilit�) dont elle �tait capable sur la partie maudite de sa famille (Zacchia, L'autre s�ur ne se manifesta que bien plus tard, quand ce fut la fin, mais qui peut lui en vouloir.) La m�re, donc, Rachid, sa femme et ses deux enfants, Mustapha et Sma�l vivaient � sept (et � huit quand Mohamed revenait squatter, apr�s l'�chec in�luctable de ses minables aventures) dans ces deux pi�ces de la rue d'Angoul�me, donnant sur une cour triste, perch� au premier �tage au bout d'un escalier tout sombre et tout droit. Le reste de la famille s'�tait cotis� pour leur acheter ce logement insalubre, pour qu'on ne puisse plus les expulser, pour qu'on ait pas un jour � les h�berger. La m�re et les deux enfants fous dormaient dans la m�me chambre. Nous y avons parfois p�n�tr�, surtout quand Mustapha ou Sma�l �taient alit�s pour une grippe par exemple ou que tout � coup, Sma�l, apr�s des semaines d'insomnie, c�dait � un sommeil de plusieurs jours. Mais dans la chambre ne pouvaient tenir que deux lits : celui de la m�re et celui de Mustapha, avec � peine l'espace pour circuler entre les deux. Comme Sma�l ne dormait presque jamais, le probl�me du manque de place avait �t� radicalement r�solu. Pas de lit pour Sma�l. Il passait ses nuit, attabl� � la table de la cuisine, � jeter ses anath�mes, ou bien dehors, quand la patience de la maisonn�e avait atteint ses limites. Nous aurions pu, si nous avions �t� nous m�me en proie � l'insomnie, le voir errer, vers quatre heures du matin, sur les trottoirs de la rue de Paris ou le croiser rue Feray attendant l'ouverture des caf�s arabes ou bien celle du Vingt-six. Rachid, sa femme et ses deux enfants occupaient l'autre chambre qui �tait toujours ferm�e quand nous venions : nous avons ainsi toujours ignor� de quelle mani�re s'y agen�ait l'entassement. Le reste de l'appartement �tait une cuisine, au sol de tomettes rouges in�gal, sur laquelle donnaient les chambres, o� la m�re et la femme de Rachid, silencieuses, s'aff�raient toute la journ�e et o�, m�me quand ce n'�tait pas le temps du Ramadan, chauffait toujours une gamelle de Chorba aux vermicelles.
Dire que tout devint facile, et que le reste de notre histoire avec lui fut un long chemin vers la gu�rison est tr�s �loign� de la v�rit�. Je peux affirmer que la vie de Sma�l a �t� un enfer, d�un bout � l�autre, sans aucun r�pit d�aucune sorte, y compris parmi nous. N�anmoins, ce fut le d�but d�une sorte d��tat de gr�ce o�, Sma�l, sans jamais se d�partir de ce qui constituait sa radicale alt�rit�, sans jamais accepter une seconde de quitter la position sur laquelle il campait d�sesp�r�ment depuis si longtemps, voulut bien nous montrer qu�il � savait �, comme il l�avait dit � Dany, de quoi notre monde �tait fait, et, qu�il pouvait, jusqu�� un certain point, nous y accompagner. Mais del� � y faire des s�jours prolong�s, o� y immerger un peu plus que le bout de l�orteil, il y avait un foss� qu�il ne se r�solut jamais � franchir. Je peux seulement dire ceci, qui n�est rien d�autre qu�un constat : � partir de ce moment l�, et sauf au moment de sa mort, c�est � dire pendant plus de dix ans, Sma�l ne retourna jamais � l�h�pital psychiatrique. Il y eut � nouveau des moments plus que difficiles, o� Sma�l nous conduisit encore plus loin dans le d�couragement que lors de ses premiers moments au vingt-six, mais aussi des p�riodes comme celle de la � cl� �, o� il semblait vraiment trouver un peu de paix. C��tait les moments o� il se faisait vraiment gardien de la maison. De sa place favorite, derri�re la table de la cuisine, il surveillait les all�es et venues, et faisait, � haute voix, mais sans hurler, des commentaires �sot�riques, donnait des ordres un peu bizarres qu�il ne se souciait pas de voir ex�cut�s. Nous avions relanc� le travail avec la famille. Je me souviens de l�oncle Amar, d�sol� de la mal�diction qui pesait sur la descendance m�le de son fr�re mort, surtout sur Sma�l et Mustapha, mais pas pr�t du tout � nous d�cerner le titre de th�rapeutes efficaces : il en avait vu bien d'autres. Il ne se montrait pas certain que notre projet de soigner Sma�l ailleurs qu'� l'h�pital �tait vraiment une bonne id�e. Je crois m�me qu'il soup�onnait en nous un peu de pr�somption. Nous v�mes aussi la s�ur Fatima, � fleur de peau, partag�e entre sa tendresse de fille aimante et reconnaissante, ses devoirs de s�ur et la sauvegarde en urgence de sa "vie priv�e", avec son mari et ses enfants, dont elle ne voulut jamais nous parler comme si celle-ci avait pu, par notre simple contact, �tre infect�e par la folie de ses fr�res. Nous compr�mes qu'il ne fallait pas trop lui en demander, d'autant qu'il �tait �vident qu'elle veillait de loin, � sa mani�re, avec tout l'amour (et aussi la culpabilit�) dont elle �tait capable sur la partie maudite de sa famille (Zacchia, L'autre s�ur ne se manifesta que bien plus tard, quand ce fut la fin, mais qui peut lui en vouloir.) La m�re, donc, Rachid, sa femme et ses deux enfants, Mustapha et Sma�l vivaient � sept (et � huit quand Mohamed revenait squatter, apr�s l'�chec in�luctable de ses minables aventures) dans ces deux pi�ces de la rue d'Angoul�me, donnant sur une cour triste, perch� au premier �tage au bout d'un escalier tout sombre et tout droit. Le reste de la famille s'�tait cotis� pour leur acheter ce logement insalubre, pour qu'on ne puisse plus les expulser, pour qu'on ait pas un jour � les h�berger. La m�re et les deux enfants fous dormaient dans la m�me chambre. Nous y avons parfois p�n�tr�, surtout quand Mustapha ou Sma�l �taient alit�s pour une grippe par exemple ou que tout � coup, Sma�l, apr�s des semaines d'insomnie, c�dait � un sommeil de plusieurs jours. Mais dans la chambre ne pouvaient tenir que deux lits : celui de la m�re et celui de Mustapha, avec � peine l'espace pour circuler entre les deux. Comme Sma�l ne dormait presque jamais, le probl�me du manque de place avait �t� radicalement r�solu. Pas de lit pour Sma�l. Il passait ses nuit, attabl� � la table de la cuisine, � jeter ses anath�mes, ou bien dehors, quand la patience de la maisonn�e avait atteint ses limites. Nous aurions pu, si nous avions �t� nous m�me en proie � l'insomnie, le voir errer, vers quatre heures du matin, sur les trottoirs de la rue de Paris ou le croiser rue Feray attendant l'ouverture des caf�s arabes ou bien celle du Vingt-six. Rachid, sa femme et ses deux enfants occupaient l'autre chambre qui �tait toujours ferm�e quand nous venions : nous avons ainsi toujours ignor� de quelle mani�re s'y agen�ait l'entassement. Le reste de l'appartement �tait une cuisine, au sol de tomettes rouges in�gal, sur laquelle donnaient les chambres, o� la m�re et la femme de Rachid, silencieuses, s'aff�raient toute la journ�e et o�, m�me quand ce n'�tait pas le temps du Ramadan, chauffait toujours une gamelle de Chorba aux vermicelles.
10 mars 2003
Histoire de Sma�l (�pisode 4)
Deux semaines apr�s son arriv� au vingt-six, Sma�l ne dormait toujours pas. Il passait ses nuits � arpenter la maison de haut en bas, faisait craquer terriblement les marches de l'escalier et hurlait ses impr�cations. Personne ne dormait. Il mangeait tr�s peu et s'�croulait parfois quelques heures dans un sommeil comateux d'o� il n'�mergeait que pour hurler plus fort. Nous ne pouvions pas l'approcher, impressionn�s par cette col�re inextinguible dont nous savions bien ne pas �tre la cause mais dont nous redoutions les effets. Malgr� tout, Sma�l acceptait les traitements que nous lui proposions, y compris injectables, mais rien n'y faisait. Nous ne savions plus � quel saint nous vouer. Les autres patients se terraient dans leurs chambres, la fatigue se lisait sur les visages. Il fallait absolument une id�e, sous peine de renoncement. C'est Dany Bolzo qui l'eut, un jour. Elle s'�tait souvenue d'une berceuse kabyle dont elle avait lu les paroles dans un recueil, elle lui en avait lu les paroles en Fran�ais et il s��tait souvenu de la chanson en Arabe, il avait m�me tent� de la fredonner. Il y �tait question d�un enfant qui s�endormait, comme dans toutes les berceuses. La maman glissait la cl� de la maison sous son oreiller pour chasser les djinns et les mauvais r�ves. Dany ne proposa pas de glisser la cl� de la maison du 26 sous l�oreiller de Sma�l mais de lui confier, tout simplement, un soir apr�s le d�ner. Sma�l la prit sans surprise et l�introduisit simplement, avec un sourire entendu, dans la poche int�rieure de son veston. Apr�s quoi la soir�e se passa comme d�habitude, avec les all�es et venues habituelles, la veill�e dans le bureau et la t�l� qui marchait toute seule. Vers vingt-trois heures tout �tait calme, � minuit aussi et deux heures du matin encore. Tout le monde dormit tout son saoul. Certains, le lendemain, rattrapaient m�me le temps perdu et faisaient la grasse matin�e. Sma�l attendait, assis � la place qui allait d�sormais devenir la sienne, � la table de la cuisine, pr�s de la porte, tranquillement, que la maison se r�veille. Pas que la maison fut tout � coup devenue silencieuse, pas qu�on se soit mis, comme par miracle � chuchoter et �viter d��lever la voix, pas que Sma�l lui m�me aie beaucoup dormi, pas qu�il aie renonc� une seconde � sa col�re inassouvissable, mais quelque chose qui s�apparentait � la paix, � la tr�ve, �tait advenu. Si nous avions �t� croyants, nous aurions appel� �a le � miracle de la cl� � et nous aurions demand� qu�on instruise un proc�s en canonisation du vivant m�me de Dany, mais nous f�mes simplement fiers de nous, fiers d�avoir tenu, d�avoir su r�sister � notre envie de baisser les bras, de renvoyer Sma�l � l�h�pital psychiatrique, fiers d�avoir su chercher, avec acharnement, � maintenir la relation, � laisser Sma�l saisir la bonne occasion de baisser un peu la garde. Dany lui demanda : � Bien dormi, Sma�l ? �, il r�pondit par un grand sourire silencieux et porta la main � sa poche de chemise. Il en extirpa la cl� de la maison qu�il rendit � Dany, puis il ajouta, sans r�pondre � la question : � Il sait dormir, tu vois, le petit Sma�l! � Voil�, c��tait �a la grande nouvelle : Sma�l savait dormir. Qu�on se le dise !
Deux semaines apr�s son arriv� au vingt-six, Sma�l ne dormait toujours pas. Il passait ses nuits � arpenter la maison de haut en bas, faisait craquer terriblement les marches de l'escalier et hurlait ses impr�cations. Personne ne dormait. Il mangeait tr�s peu et s'�croulait parfois quelques heures dans un sommeil comateux d'o� il n'�mergeait que pour hurler plus fort. Nous ne pouvions pas l'approcher, impressionn�s par cette col�re inextinguible dont nous savions bien ne pas �tre la cause mais dont nous redoutions les effets. Malgr� tout, Sma�l acceptait les traitements que nous lui proposions, y compris injectables, mais rien n'y faisait. Nous ne savions plus � quel saint nous vouer. Les autres patients se terraient dans leurs chambres, la fatigue se lisait sur les visages. Il fallait absolument une id�e, sous peine de renoncement. C'est Dany Bolzo qui l'eut, un jour. Elle s'�tait souvenue d'une berceuse kabyle dont elle avait lu les paroles dans un recueil, elle lui en avait lu les paroles en Fran�ais et il s��tait souvenu de la chanson en Arabe, il avait m�me tent� de la fredonner. Il y �tait question d�un enfant qui s�endormait, comme dans toutes les berceuses. La maman glissait la cl� de la maison sous son oreiller pour chasser les djinns et les mauvais r�ves. Dany ne proposa pas de glisser la cl� de la maison du 26 sous l�oreiller de Sma�l mais de lui confier, tout simplement, un soir apr�s le d�ner. Sma�l la prit sans surprise et l�introduisit simplement, avec un sourire entendu, dans la poche int�rieure de son veston. Apr�s quoi la soir�e se passa comme d�habitude, avec les all�es et venues habituelles, la veill�e dans le bureau et la t�l� qui marchait toute seule. Vers vingt-trois heures tout �tait calme, � minuit aussi et deux heures du matin encore. Tout le monde dormit tout son saoul. Certains, le lendemain, rattrapaient m�me le temps perdu et faisaient la grasse matin�e. Sma�l attendait, assis � la place qui allait d�sormais devenir la sienne, � la table de la cuisine, pr�s de la porte, tranquillement, que la maison se r�veille. Pas que la maison fut tout � coup devenue silencieuse, pas qu�on se soit mis, comme par miracle � chuchoter et �viter d��lever la voix, pas que Sma�l lui m�me aie beaucoup dormi, pas qu�il aie renonc� une seconde � sa col�re inassouvissable, mais quelque chose qui s�apparentait � la paix, � la tr�ve, �tait advenu. Si nous avions �t� croyants, nous aurions appel� �a le � miracle de la cl� � et nous aurions demand� qu�on instruise un proc�s en canonisation du vivant m�me de Dany, mais nous f�mes simplement fiers de nous, fiers d�avoir tenu, d�avoir su r�sister � notre envie de baisser les bras, de renvoyer Sma�l � l�h�pital psychiatrique, fiers d�avoir su chercher, avec acharnement, � maintenir la relation, � laisser Sma�l saisir la bonne occasion de baisser un peu la garde. Dany lui demanda : � Bien dormi, Sma�l ? �, il r�pondit par un grand sourire silencieux et porta la main � sa poche de chemise. Il en extirpa la cl� de la maison qu�il rendit � Dany, puis il ajouta, sans r�pondre � la question : � Il sait dormir, tu vois, le petit Sma�l! � Voil�, c��tait �a la grande nouvelle : Sma�l savait dormir. Qu�on se le dise !
09 mars 2003
Je me souviens de Joseph Ujlaki et de Roberto Benzi . Pourquoi les deux ensemble ? Je me souviens tr�s bien de Joseph Ujlaki avant centre du Racing de Paris. A cette �poque il y avait la m�me rivalit� entre le stade de Reims et le Racing de Paris qu'entre le PSG et l'OM de nos jours. Je me souviens que j' �tais supporter de Stade de Reims et que mon copain Alain �tait supporter de Racing. C'�tait un fan d'Ujlaki. Je me souviens tr�s bien d'un dispute � ce sujet, sur le chemin du Lyc�e, rue Soufflot. Pour ce qui est de Roberto Benzi, c'est une sc�ne d'un film � la t�l�, "Pr�lude � la gloire", o�, jouant son propre r�le, il dirige un orchestre symphonique � huit ans en venant � bout des vieux instrumentistes les plus endurcis. J'ai longtemps cru que Roberto Benzi avait �t� un produit de marketing et que, devenu adulte, on l'avait oubli�, qu'il ne faisait plus de musique, si jamais il en avait vraiment fait. Or c'est, encore de nos jours, un chef d'orchestre tout � fait honn�te et reconnu.
Histoire de Sma�l (�pisode 3)
Sma�l, avant, il ne dormait jamais. Il parlait toute la nuit, il parlait tout le jour. Non seulement il parle, mais il harangue, il vitup�re, il apostrophe, il menace. Les voisins viennent se plaindre � la psychiatrie de secteur parce que la police ne veut pas se d�ranger et finissent par d�m�nager. Rien n'y fait, ni les mauvais traitements de Rachid, ni les insultes d'Amar, ni les pri�res de la m�re, ni les grosses doses de neuroleptiques m�me rajout�s � son insu dans la soupe. Il a une voix tr�s grave et tr�s forte. Il pr�dit tout et tout le temps, il a quelque chose du proph�te, voire de Dieu lui-m�me : il fait le monde au fur et � mesure, c'est le tuteur c�leste, le ma�tre de tout. Il parle de lui � la troisi�me personne, pas comme les enfants mais comme les rois, fait l'inquisiteur et jette des anath�mes. Ses lamentations sont plus tonitruantes que celles de J�r�mie. A la fin, tout le monde devient fou. Pas moyen de le faire taire. M�me � l'HP, parfois il met des mois � se taire et � dormir la nuit. Alors, parfois, les fr�res lui sautent dessus, sauf Mustapha, sans demander son avis � la m�re, mais elle n'en peut pas plus que les autres, et le d�posent de force aux urgences comme un paquet. L�, personne n'ose s'approcher de lui, il prend �a pour du respect, on appelle le psychiatre de garde et on l'envoie � l'HP la plupart du temps contre son gr�. C'est comme �a, qu'un jour, Sma�l arrive au Vingt-Six au lieu d'atterrir � l'HP. Il aurait peut-�tre pr�f�r�, lui, mais c'est une �poque o� l'HP ne veut plus de lui. Le Vingt-Six, il n'a jamais trouv� �a bien. Ses rep�res y sont tout chamboul�s. Personne ne respecte personne. �a n'est pas ordonn�, pas en r�gle, les infirmiers n'ob�issent pas aux m�decins, et les "pensionnaires", c'est encore pire, ils font ce qu'ils veulent : Comme il n'y a pas de caf�t�ria, on les retrouve toujours au caf� du coin, ils entrent et sortent sans pr�venir, passent m�me des nuits dehors et on ne sait pas o� ils sont, ils prennent leur traitement quand ils ont le temps parce qu'il n'y a pas de distribution � heures fixes. Sma�l ne s'y retrouve plus. L'absence d'ordre immuable l'emp�che de tout pr�voir � l'avance, ce qui forc�ment nuit � ses qualit�s de proph�te et diminue son rendement de conseiller sp�cial du m�decin chef. Et d'ailleurs il n'y a m�me pas de m�decin chef. Bref, Sma�l est de la vielle �cole, le Vingt-Six n'est pas assez classique pour proph�tiser correctement. "M�fie-toi, m�fie-toi, Le petit Sma�l te le dis, tu n'es pas ob�i comme il faut, les infirmiers, ils traitent mal les pensionnaires" ne cesse-t-il de r�p�ter de sa voix de basse noble pleine de tr�molos th��traux. Je suis le sujet de Sma�l, non pas seulement celui de son �trange royaume peupl� d'enfants morts ressuscit�s, mais sujet-cr�ature au service de sa toute puissance. Sma�l fixe les r�les : il se fait d'embl�e Docteur Mabuse de peur d'�tre lui-m�me abus�, poss�d�. Qui peut le plus, peut le moins : en contr�lant l'univers, il contr�le son espace proche et du m�me coup le m�decin qu'il contient. Il y a parfois des rat�s. Des personnages plus ou moins secondaires lui �chappent. Tout ma�tre est contest� aux marges de ses terres : il y a toujours une dissidence � mater, des contrevenants � tancer, des brebis �gar�es � remettre sur le droit chemin. Ne jamais rel�cher la vigilance, se m�fier de tout et de tous, on conna�t ces parano�as de tyrans. Je suis son instrument. Je ne suis que la main qui signe des ordonnances t�l�pathiques. Quand je le conduis en voiture, pour l�accompagner chez sa m�re, par exemple, il t�l�guide mes mouvements sur le volant et c�est lui qui conduit la voiture par la force de sa pens�e. Il ne faut soigner que lui. A tout instant. S'il poss�de son m�decin, c'est plus pour en avoir toujours un pr�s de lui que pour le tenir � distance. D'autres aussi, au plus fort de leur angoisse, disent qu'ils sont psychiatres ou chirurgiens. On dit qu'ils refusent les soins. C'est faux. Ils en veulent trop. La souffrance se retourne en doigt de gant : quand on va encore plus que tr�s mal, il arrive qu'on ne meure pas, il arrive qu'on passe de l'autre c�t� du miroir, on devient m�decin... ou Napol�on. Aujourd'hui je re�ois l'oncle Amar et la m�re de Sma�l. L�oncle Amar vit � El Biar, pr�s d'Alger, deux de ses enfants sont m�decins. On dirait qu'il n'a pas vieilli malgr� tout ce temps, bien propret, ras� de pr�s sous sa toque de mouton. Il reste un homme du peuple mais son fran�ais polic� et surann� a quelque chose de noble. Un c�t� Alg�rie fran�aise qui rassure... C'est un homme bon, un sage. La maman est belle et lisse sous son foulard et ses tatouages. Ses mains sont pos�es sur ses genoux. Elle suit la conversation avec attention mais n'intervient pas. Je ne l'ai jamais entendue dire plus de trois mots en fran�ais. C'est l'oncle qui parle pour elle. Depuis un moment elle a le projet de retourner en Alg�rie, dans sa belle-famille. Bien s�r, elle voudrait emmener Sma�l et Mustapha, pas question qu'elle s'en s�pare. Mais Sma�l se soigne � l'h�pital, comment faire ? L'oncle Amar pose de questions pr�cises sur la maladie et le pronostic, je lui r�ponds avec franchise. J�observe la m�re : elle a tout compris, elle ne sourcille m�me pas. Trois mots suffisent � l'oncle pour tout traduire. Il prend la d�cision : Sma�l serait trop mal soign� s'il retournait maintenant en Alg�rie, surtout avec les �v�nements, il vaut mieux que nous continuions � nous en occuper. Je le pense aussi. La m�re approuve avec un soupir.
Sma�l, avant, il ne dormait jamais. Il parlait toute la nuit, il parlait tout le jour. Non seulement il parle, mais il harangue, il vitup�re, il apostrophe, il menace. Les voisins viennent se plaindre � la psychiatrie de secteur parce que la police ne veut pas se d�ranger et finissent par d�m�nager. Rien n'y fait, ni les mauvais traitements de Rachid, ni les insultes d'Amar, ni les pri�res de la m�re, ni les grosses doses de neuroleptiques m�me rajout�s � son insu dans la soupe. Il a une voix tr�s grave et tr�s forte. Il pr�dit tout et tout le temps, il a quelque chose du proph�te, voire de Dieu lui-m�me : il fait le monde au fur et � mesure, c'est le tuteur c�leste, le ma�tre de tout. Il parle de lui � la troisi�me personne, pas comme les enfants mais comme les rois, fait l'inquisiteur et jette des anath�mes. Ses lamentations sont plus tonitruantes que celles de J�r�mie. A la fin, tout le monde devient fou. Pas moyen de le faire taire. M�me � l'HP, parfois il met des mois � se taire et � dormir la nuit. Alors, parfois, les fr�res lui sautent dessus, sauf Mustapha, sans demander son avis � la m�re, mais elle n'en peut pas plus que les autres, et le d�posent de force aux urgences comme un paquet. L�, personne n'ose s'approcher de lui, il prend �a pour du respect, on appelle le psychiatre de garde et on l'envoie � l'HP la plupart du temps contre son gr�. C'est comme �a, qu'un jour, Sma�l arrive au Vingt-Six au lieu d'atterrir � l'HP. Il aurait peut-�tre pr�f�r�, lui, mais c'est une �poque o� l'HP ne veut plus de lui. Le Vingt-Six, il n'a jamais trouv� �a bien. Ses rep�res y sont tout chamboul�s. Personne ne respecte personne. �a n'est pas ordonn�, pas en r�gle, les infirmiers n'ob�issent pas aux m�decins, et les "pensionnaires", c'est encore pire, ils font ce qu'ils veulent : Comme il n'y a pas de caf�t�ria, on les retrouve toujours au caf� du coin, ils entrent et sortent sans pr�venir, passent m�me des nuits dehors et on ne sait pas o� ils sont, ils prennent leur traitement quand ils ont le temps parce qu'il n'y a pas de distribution � heures fixes. Sma�l ne s'y retrouve plus. L'absence d'ordre immuable l'emp�che de tout pr�voir � l'avance, ce qui forc�ment nuit � ses qualit�s de proph�te et diminue son rendement de conseiller sp�cial du m�decin chef. Et d'ailleurs il n'y a m�me pas de m�decin chef. Bref, Sma�l est de la vielle �cole, le Vingt-Six n'est pas assez classique pour proph�tiser correctement. "M�fie-toi, m�fie-toi, Le petit Sma�l te le dis, tu n'es pas ob�i comme il faut, les infirmiers, ils traitent mal les pensionnaires" ne cesse-t-il de r�p�ter de sa voix de basse noble pleine de tr�molos th��traux. Je suis le sujet de Sma�l, non pas seulement celui de son �trange royaume peupl� d'enfants morts ressuscit�s, mais sujet-cr�ature au service de sa toute puissance. Sma�l fixe les r�les : il se fait d'embl�e Docteur Mabuse de peur d'�tre lui-m�me abus�, poss�d�. Qui peut le plus, peut le moins : en contr�lant l'univers, il contr�le son espace proche et du m�me coup le m�decin qu'il contient. Il y a parfois des rat�s. Des personnages plus ou moins secondaires lui �chappent. Tout ma�tre est contest� aux marges de ses terres : il y a toujours une dissidence � mater, des contrevenants � tancer, des brebis �gar�es � remettre sur le droit chemin. Ne jamais rel�cher la vigilance, se m�fier de tout et de tous, on conna�t ces parano�as de tyrans. Je suis son instrument. Je ne suis que la main qui signe des ordonnances t�l�pathiques. Quand je le conduis en voiture, pour l�accompagner chez sa m�re, par exemple, il t�l�guide mes mouvements sur le volant et c�est lui qui conduit la voiture par la force de sa pens�e. Il ne faut soigner que lui. A tout instant. S'il poss�de son m�decin, c'est plus pour en avoir toujours un pr�s de lui que pour le tenir � distance. D'autres aussi, au plus fort de leur angoisse, disent qu'ils sont psychiatres ou chirurgiens. On dit qu'ils refusent les soins. C'est faux. Ils en veulent trop. La souffrance se retourne en doigt de gant : quand on va encore plus que tr�s mal, il arrive qu'on ne meure pas, il arrive qu'on passe de l'autre c�t� du miroir, on devient m�decin... ou Napol�on. Aujourd'hui je re�ois l'oncle Amar et la m�re de Sma�l. L�oncle Amar vit � El Biar, pr�s d'Alger, deux de ses enfants sont m�decins. On dirait qu'il n'a pas vieilli malgr� tout ce temps, bien propret, ras� de pr�s sous sa toque de mouton. Il reste un homme du peuple mais son fran�ais polic� et surann� a quelque chose de noble. Un c�t� Alg�rie fran�aise qui rassure... C'est un homme bon, un sage. La maman est belle et lisse sous son foulard et ses tatouages. Ses mains sont pos�es sur ses genoux. Elle suit la conversation avec attention mais n'intervient pas. Je ne l'ai jamais entendue dire plus de trois mots en fran�ais. C'est l'oncle qui parle pour elle. Depuis un moment elle a le projet de retourner en Alg�rie, dans sa belle-famille. Bien s�r, elle voudrait emmener Sma�l et Mustapha, pas question qu'elle s'en s�pare. Mais Sma�l se soigne � l'h�pital, comment faire ? L'oncle Amar pose de questions pr�cises sur la maladie et le pronostic, je lui r�ponds avec franchise. J�observe la m�re : elle a tout compris, elle ne sourcille m�me pas. Trois mots suffisent � l'oncle pour tout traduire. Il prend la d�cision : Sma�l serait trop mal soign� s'il retournait maintenant en Alg�rie, surtout avec les �v�nements, il vaut mieux que nous continuions � nous en occuper. Je le pense aussi. La m�re approuve avec un soupir.
06 mars 2003
Histoire de Sma�l (�pisode 2)
La m�re, elle a fait le p�lerinage � La Mecque. On se demande comment elle a pu se le payer, �conomiser sur quoi. C'est peut �tre une bonne action de Rachid ou des deux filles Zachia et Fatima qui ont fait des �tudes, se sont mari�es et ont une bonne vie. On a tous cru qu'elle n'en reviendrait jamais, que Sma�l et Mustapha allaient d�finitivement rester orphelins. Pas seulement parce que c'�tait l'ann�e de cet effroyable accident o� des centaines de p�lerins s'�taient fait �craser dans une bousculade, mais parce qu'elle �tait partie � bout de force, un moment o� Sma�l et Mustapha �taient plus fous que jamais et parce que c'�tait la seule fois o� elle les laissait. Nous nous �tions occup� de notre mieux de Sma�l et de Mustapha en son absence et nous nous �tions pr�par�s � tout. Elle est revenue, apr�s une tr�s longue absence, on n'y croyait plus, on aurait dit un ange du ciel avec sa jolie bouille ronde et ses tatouages sous son fichu blanc. Il fallait voir la joie de Sma�l et sa fiert�, lui qui, comme tous les autres hommes de la famille l'avait toujours trait�e comme une moins que rien. �a lui avait donn� un de ses fameux coups de sagesse qui ne duraient pas mais qui �tait toujours �a de pris. Comme si c'�tait lui, le Hadji. Ils recevaient gravement tous les deux, assis par terre en tailleur sur les tomettes rouges de l'appartement, les femmes du quartier qui leur faisaient les visites respectueuses traditionnelles. Alors, on a � nouveau cru qu'elle allait encore mourir parce que justement elle �tait revenue et que c'�tait la seule chose qui lui restait � faire de mourir, parce qu'elle �tait vraiment tr�s vieille et qu'elle avait presque atteint la saintet�. Mais elle n'est pas morte. Elle a continu� � revenir. Au fond, toutes ces ann�es, on a toujours cru qu'elle allait mourir bient�t parce qu'elle ne pouvait plus continuer � porter toute seule sans jamais se plaindre toute cette famille d�chir�e, parce que ce n'est pas humain, parce qu'elle avait droit � un peu de Paradis. Mais elle ne mourait pas, elle revenait toujours du march�, on la voyait tourner le coin de la rue, avec son cabas � roulettes, avancer en se balan�ant le regard droit devant elle. Elle n'est toujours pas morte. Peut-�tre elle a cent ans, aucun de ses enfants ne conna�t son �ge. C'est Sma�l qui va mourir le premier, le premier de tous apr�s le p�re, d'une forme de cancer du poumon particuli�rement incurable. Depuis qu'il est hospitalis�, elle ne dort plus dans l'appartement aux tomettes rouges o� ils continuent de tous s'entasser, elle dort juste en face de l'h�pital, � Montconseil, chez des cousins, pour �tre plus pr�s de lui. Elle lui rend visite tous les jours. Elle vient se planter en silence devant le lit o� Sma�l la houspille comme il n'a jamais cess� de le faire, elle ne s'assoie jamais et ne sort en soupirant que quand il dort, assomm� par la chimio, sans d�ranger personne.
La m�re, elle a fait le p�lerinage � La Mecque. On se demande comment elle a pu se le payer, �conomiser sur quoi. C'est peut �tre une bonne action de Rachid ou des deux filles Zachia et Fatima qui ont fait des �tudes, se sont mari�es et ont une bonne vie. On a tous cru qu'elle n'en reviendrait jamais, que Sma�l et Mustapha allaient d�finitivement rester orphelins. Pas seulement parce que c'�tait l'ann�e de cet effroyable accident o� des centaines de p�lerins s'�taient fait �craser dans une bousculade, mais parce qu'elle �tait partie � bout de force, un moment o� Sma�l et Mustapha �taient plus fous que jamais et parce que c'�tait la seule fois o� elle les laissait. Nous nous �tions occup� de notre mieux de Sma�l et de Mustapha en son absence et nous nous �tions pr�par�s � tout. Elle est revenue, apr�s une tr�s longue absence, on n'y croyait plus, on aurait dit un ange du ciel avec sa jolie bouille ronde et ses tatouages sous son fichu blanc. Il fallait voir la joie de Sma�l et sa fiert�, lui qui, comme tous les autres hommes de la famille l'avait toujours trait�e comme une moins que rien. �a lui avait donn� un de ses fameux coups de sagesse qui ne duraient pas mais qui �tait toujours �a de pris. Comme si c'�tait lui, le Hadji. Ils recevaient gravement tous les deux, assis par terre en tailleur sur les tomettes rouges de l'appartement, les femmes du quartier qui leur faisaient les visites respectueuses traditionnelles. Alors, on a � nouveau cru qu'elle allait encore mourir parce que justement elle �tait revenue et que c'�tait la seule chose qui lui restait � faire de mourir, parce qu'elle �tait vraiment tr�s vieille et qu'elle avait presque atteint la saintet�. Mais elle n'est pas morte. Elle a continu� � revenir. Au fond, toutes ces ann�es, on a toujours cru qu'elle allait mourir bient�t parce qu'elle ne pouvait plus continuer � porter toute seule sans jamais se plaindre toute cette famille d�chir�e, parce que ce n'est pas humain, parce qu'elle avait droit � un peu de Paradis. Mais elle ne mourait pas, elle revenait toujours du march�, on la voyait tourner le coin de la rue, avec son cabas � roulettes, avancer en se balan�ant le regard droit devant elle. Elle n'est toujours pas morte. Peut-�tre elle a cent ans, aucun de ses enfants ne conna�t son �ge. C'est Sma�l qui va mourir le premier, le premier de tous apr�s le p�re, d'une forme de cancer du poumon particuli�rement incurable. Depuis qu'il est hospitalis�, elle ne dort plus dans l'appartement aux tomettes rouges o� ils continuent de tous s'entasser, elle dort juste en face de l'h�pital, � Montconseil, chez des cousins, pour �tre plus pr�s de lui. Elle lui rend visite tous les jours. Elle vient se planter en silence devant le lit o� Sma�l la houspille comme il n'a jamais cess� de le faire, elle ne s'assoie jamais et ne sort en soupirant que quand il dort, assomm� par la chimio, sans d�ranger personne.
05 mars 2003
Histoire de Sma�l (�pisode 1) :
La premi�re fois que je suis all� rendre visite � Sma�l, je ne l'ai pas vu. C'�tait dans le vieux temps des Mozards, vers le milieu des ann�es soixante-dix, en hiver. C'�tait � Soisy sur Seine, en pleine ville. Leur maison, on aurait dit un squat. D'ailleurs, on allait la vendre, le propri�taire les chassait. Il y avait une grille rouill�e, un jardin aux mauvaises herbes gel�es, une pi�ce nue avec un brasero. Les fr�res de Sma�l y jetaient des bouts de planches ou de meubles cass�s, le visage ferm�. Les fen�tres �taient ouvertes � cause de la fum�e. Il faisait froid, le brasero ne servait pas � grand chose. Rachid m'impressionnait, il �tait jeune et violent. Il portait un blouson de moto en cuir �lim�, il avait d�j� la voix �raill�e. Mohamed s'agitait comme un d�ment pour attiser le brasero. Les fr�res parlaient arabe, ils faisaient comme si nous n'�tions pas l�. La m�re se tenait � l'�cart. Elle �tait silencieuse, elle ne faisait rien pour une fois, elle se chauffait de loin. Le p�re �tait mort depuis longtemps. Il avait eu sa crise cardiaque. Zachia et Fatima, les deux jeunes s�urs, n'�taient pas l�, elles avaient compris comment sauver leurs peaux. Il y avait Mustapha, le jumeau de Sma�l en folie, mais Mustapha, c�est le fou sage, celui qui se tait, subit sans rien dire, pas loin de sa m�re, alors que Sma�l est le fou hurlant, celui par qui le scandale arrive toujours. Amar n'�tait pas encore n�. Rachid n��tait pas encore mari�. Il nous parla, il dit : "Sma�l, on n'en veut plus, il est irr�cup�rable, vous n'avez qu'� le piquer. Comme un chien � Et il se tut. Sma�l, dans une chambre � l'�tage se pelait de froid et ne voulait pas descendre. La m�re s'excusait. Elle portait sur son visage rond toute la mis�re du monde. Quand je vis Sma�l, c'�tait quelques ann�es plus tard, aux Mozards. A cette �poque l�, il faisait de longs et fr�quents s�jours � l'h�pital psychiatrique. Il avait de longs cheveux boucl�s et portait des pantalons patte d��l�phant � carreaux beiges et gris, r�cup�r�s. Il proph�tisait au cours d'une r�union soignants-soign�s. Mustapha ne faisait pas partie de l'assistance morne et muette. C'est tout ce dont je me souviens de la jeunesse de Sma�l. �a pourrait �tre un r�ve. Je n'ai pas connu le caf� � Soisy, la p�riode de gloire dont parlait toujours Sma�l, celle o� le p�re r�gnait derri�re le bar, sur la famille, les clients et la communaut�. Sma�l disait qu'il �tait dur et juste. Il avait r�pudi� la m�re une premi�re fois et l'avait reprise quand l'autre femme �tait morte. Elle �tait revenue sans rien dire et s'�tait remise au travail. Puis le p�re est mort � son tour et la famille a tout perdu. Rachid est juste devenu un petit chef de bande avec Mohamed pour lieutenant et a continu� de traiter la m�re comme le p�re. Maintenant, Rachid est un p�p�. Il est chauve. Je ne sais pas s'il est compl�tement rang� des barri�res. On dirait un cave, en pyjama ray� bleu ciel et blanc et petites lunettes de la S�cu dans le service de pneumo de l'h�pital o� il se fait soigner pour l'asthme. Mohamed aussi, on le voit � l'h�pital, mais aux urgences, quand des copains de gal�re l'accompagnent pour se faire d�cuiter. Il m'interpelle, en souvenir d'un vieux temps pas si bon que �a, o�, apprenti dealer, il avait re�u dans une rixe un coup de rasoir en pleine figure. Il a gard� longtemps une cicatrice qui rayait son visage de haut en bas. Maintenant, elle s'estompe. Il ne joue plus les ca�ds. La prison l'a lamin�. Il ne se drogue plus, il boit. �a avilit encore plus s�rement. Il y a quelques ann�es, son neveu Amar, le neveu de Sma�l et le fils de Rachid, celui qui jouait sous la table quand nous venions voir Sma�l dans le nouveau taudis que la famille a habit� plus tard � Corbeil, m'a s�v�rement agress�. Pour rien. Je n'ai du mon salut qu'� la fuite. Je n'y suis jamais retourn�. Je me dis qu'Amar, il doit avoir dans les vingt-deux vingt-trois ans maintenant, il en avait seize � l'�poque, depuis longtemps les �ducateurs ont baiss� les bras, un jour il tuera quelqu'un, peut-�tre.
La premi�re fois que je suis all� rendre visite � Sma�l, je ne l'ai pas vu. C'�tait dans le vieux temps des Mozards, vers le milieu des ann�es soixante-dix, en hiver. C'�tait � Soisy sur Seine, en pleine ville. Leur maison, on aurait dit un squat. D'ailleurs, on allait la vendre, le propri�taire les chassait. Il y avait une grille rouill�e, un jardin aux mauvaises herbes gel�es, une pi�ce nue avec un brasero. Les fr�res de Sma�l y jetaient des bouts de planches ou de meubles cass�s, le visage ferm�. Les fen�tres �taient ouvertes � cause de la fum�e. Il faisait froid, le brasero ne servait pas � grand chose. Rachid m'impressionnait, il �tait jeune et violent. Il portait un blouson de moto en cuir �lim�, il avait d�j� la voix �raill�e. Mohamed s'agitait comme un d�ment pour attiser le brasero. Les fr�res parlaient arabe, ils faisaient comme si nous n'�tions pas l�. La m�re se tenait � l'�cart. Elle �tait silencieuse, elle ne faisait rien pour une fois, elle se chauffait de loin. Le p�re �tait mort depuis longtemps. Il avait eu sa crise cardiaque. Zachia et Fatima, les deux jeunes s�urs, n'�taient pas l�, elles avaient compris comment sauver leurs peaux. Il y avait Mustapha, le jumeau de Sma�l en folie, mais Mustapha, c�est le fou sage, celui qui se tait, subit sans rien dire, pas loin de sa m�re, alors que Sma�l est le fou hurlant, celui par qui le scandale arrive toujours. Amar n'�tait pas encore n�. Rachid n��tait pas encore mari�. Il nous parla, il dit : "Sma�l, on n'en veut plus, il est irr�cup�rable, vous n'avez qu'� le piquer. Comme un chien � Et il se tut. Sma�l, dans une chambre � l'�tage se pelait de froid et ne voulait pas descendre. La m�re s'excusait. Elle portait sur son visage rond toute la mis�re du monde. Quand je vis Sma�l, c'�tait quelques ann�es plus tard, aux Mozards. A cette �poque l�, il faisait de longs et fr�quents s�jours � l'h�pital psychiatrique. Il avait de longs cheveux boucl�s et portait des pantalons patte d��l�phant � carreaux beiges et gris, r�cup�r�s. Il proph�tisait au cours d'une r�union soignants-soign�s. Mustapha ne faisait pas partie de l'assistance morne et muette. C'est tout ce dont je me souviens de la jeunesse de Sma�l. �a pourrait �tre un r�ve. Je n'ai pas connu le caf� � Soisy, la p�riode de gloire dont parlait toujours Sma�l, celle o� le p�re r�gnait derri�re le bar, sur la famille, les clients et la communaut�. Sma�l disait qu'il �tait dur et juste. Il avait r�pudi� la m�re une premi�re fois et l'avait reprise quand l'autre femme �tait morte. Elle �tait revenue sans rien dire et s'�tait remise au travail. Puis le p�re est mort � son tour et la famille a tout perdu. Rachid est juste devenu un petit chef de bande avec Mohamed pour lieutenant et a continu� de traiter la m�re comme le p�re. Maintenant, Rachid est un p�p�. Il est chauve. Je ne sais pas s'il est compl�tement rang� des barri�res. On dirait un cave, en pyjama ray� bleu ciel et blanc et petites lunettes de la S�cu dans le service de pneumo de l'h�pital o� il se fait soigner pour l'asthme. Mohamed aussi, on le voit � l'h�pital, mais aux urgences, quand des copains de gal�re l'accompagnent pour se faire d�cuiter. Il m'interpelle, en souvenir d'un vieux temps pas si bon que �a, o�, apprenti dealer, il avait re�u dans une rixe un coup de rasoir en pleine figure. Il a gard� longtemps une cicatrice qui rayait son visage de haut en bas. Maintenant, elle s'estompe. Il ne joue plus les ca�ds. La prison l'a lamin�. Il ne se drogue plus, il boit. �a avilit encore plus s�rement. Il y a quelques ann�es, son neveu Amar, le neveu de Sma�l et le fils de Rachid, celui qui jouait sous la table quand nous venions voir Sma�l dans le nouveau taudis que la famille a habit� plus tard � Corbeil, m'a s�v�rement agress�. Pour rien. Je n'ai du mon salut qu'� la fuite. Je n'y suis jamais retourn�. Je me dis qu'Amar, il doit avoir dans les vingt-deux vingt-trois ans maintenant, il en avait seize � l'�poque, depuis longtemps les �ducateurs ont baiss� les bras, un jour il tuera quelqu'un, peut-�tre.
Petite pr�cision technique : bien que dans l'ensemble BLOGGER soit un logiciel assez convenable, pratique et tout, il lui arrive de se comporter comme un cochon. Par exemple, il enregistre les archives exactement quand il veut, c'est � dire au petit bonheur ! Il a mang� les archives de novembre 2002 et f�vrier 2003. J'ai donc du cr�er une nouvelle rubrique en LCD les ARCHIVES BIS o� je renvoie � la main (admirez la performance !) sur mes propres archives. Je sais, vous n'y comprenez rien, moi non plus, mais �a marche, ne me demandez pas comment...
Deuxi�me petite pr�cision technique : comme je vous l'a�i plusieurs fois rappel� (notamment le 25 aout 2002) Les premiers seront les derniers. C'est � dire que, quand vous lisez les textes ici mis en ligne, les plus r�cent s'inscrive au-dessus des plus anciens, comme des strates successives. Le texte � �pisodes qui va suivre (donc pr�c�der, h� h�, vous me suivez ?) se lit en quelque sorte � l'envers : Il se terminera par le d�but. Mais, n'ayez crainte c'est tr�s facile � suivre.
Deuxi�me petite pr�cision technique : comme je vous l'a�i plusieurs fois rappel� (notamment le 25 aout 2002) Les premiers seront les derniers. C'est � dire que, quand vous lisez les textes ici mis en ligne, les plus r�cent s'inscrive au-dessus des plus anciens, comme des strates successives. Le texte � �pisodes qui va suivre (donc pr�c�der, h� h�, vous me suivez ?) se lit en quelque sorte � l'envers : Il se terminera par le d�but. Mais, n'ayez crainte c'est tr�s facile � suivre.
04 mars 2003
03 mars 2003
Pens�e de la nuit N� 10 : "Je me suis si bien habitu� � ne pas lire que je ne lis m�me pas ce qui me tombe sous les yeux par hasard. Ce n'est pas facile : on apprend � lire tout petit, et toute une vie on reste esclave de ces trucs �crits qui vous tombent sous les yeux. J'ai peut-�tre du faire un certain effort, les premiers temps pour apprendre � ne pas lire, mais maintenant cela me vient tout naturellement. Le secret est de ne pas �viter de regarder les motds �crits, au contraire : il faut les regarder fixement jusqu'� ce qu'ils disparaissent." Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver
02 mars 2003
Je me souviens qu'on nous distribuait, une fois par semaine, � l'�cole communale, du Viandox dans des quarts en alu, on faisait la queue dans le pr�au ; je me souviens que le Viandox, un jour, a �t� remplac� par du Banania chaud (ou l'inverse). Je me souviens aussi des timbres anti tuberculeux. Les deux souvenirs arrivent toujours ensemble.
La p�che n'est pas tr�s bonne sur le web, ces derniers temps, ne trouvez vous pas ? (ou alors est-ce mon humeur ?). Pour cette nuit, voici ce que j'ai trouv� : c'est pratique, original, gratuit et � l'heure !. Que demander d'autre ?
01 mars 2003
Pens�e de la nuit N� 9 : "Il y a la lumi�re, tout autour, la lumi�re du soir. Le soleil te prend sur le c�t�, quand c'est comme �a, c'est une mani�re plus douce, les ombres se couchent d�mesur�ment, c'est une mani�re qui a, en quelque sorte quelque chose d'affectueux - ce qui explique peut-�tre comment il se fait qu'en g�n�ral, il est plus facile de se croire bon, le soir - alors qu'� midi, on pourrait presque assasiner, ou pire : avoir l'id�e d'assassiner, ou pire : s'apercevoir qu'on serait capable d'avoir l'id�e d'assasiner, ou pire : se faire assassiner." Alessandro Baricco, chateau de la col�re
28 février 2003
Il y a deux rues � Paris, celles de l�Amiral Mouchez et du commandant Mouchotte, dont je confonds toujours les noms. Les voies d�di�es aux militaires sont nombreuses dans les grandes villes (et aussi dans les petites), elles t�moignent d�un pass� militaire toujours glorieux. Il suffit pour s�en convaincre de consid�rer l�exemple du G�n�ral De Gaulle qui, doit-on ajouter, a aussi �t� homme d��tat, de ses avenues ou de ses places, de son a�roport, voire de ses boulevards ou de ses ponts ( ses rues existent, je l�ai v�rifi�, mais sont alors le plus souvent orn�es du qualificatif Grande, sauf en deux endroits dans la r�gion parisienne, � Maisons-Alfort et l�autre � Arcueil, mis�rables rues Charles de Gaulle, sans le grade - alors qu�il est superflu pour la place Charles de Gaulle ou pour l�a�roport � quant aux passages ou aux impasses, il n�y en a pas, mais il existe un rond-point pas tr�s glorieux du G�n�ral de Gaulle � Noisy-le-sec, par exemple). Jacques R�da, s�est longuement pench�, entre autres, sur le cas de la rue des Colonels Renard, dans le seizi�me arrondissement de Paris, et Jacques Roubaud a consacr� tout un po�me � la Place du G�n�ral Brocard dans le huiti�me. D�une mani�re g�n�rale, les sous-officiers ne sont pas g�t�s : si on peut recenser une unique rue de Caporal (Peugeot), il n�y a pas de rue du Sergent Untel ni de brigadier Chose ni de mar�chal des logis Machin, � Paris, et ce n�est pas plus fr�quent en banlieue, contrairement � ce qu�on pourrait peut-�tre penser, Il n�y a que deux rues d�di�es � des Adjudants (R�au et Vincenot). Les Lieutenants sont � peine plus g�t�s : ils n�ont que sept rues et une seule place (du Lieutenant St�phane Piobetta). Quand on passe aux officiers, �a s�arrange nettement avec les capitaines qui sont vingt deux, les commandants, qui sont vingt et un, et les colonels, trente sept avec les lieutenants-colonels. Les officiers sup�rieurs, on s�en serait dout�, sont eux parfaitement repr�sent�s avec les g�n�raux qui sont soixante sept (bien que Leclerc et de Gaulle monopolisent un maximum), les mar�chaux qui sont trente neuf (Leclerc tire dans les deux cat�gories et P�tain a �t� disqualifi�) et les amiraux, dix huit, seulement, sans compter les Amiraux de la rue des Amiraux. L�Amiral Mouchez, celui d�une des deux rue dont je veux parler fait partie des dix-huit. Le commandant Mouchotte, celui de l�autre rue, figure bien entre le commandant Lamy et le commandant Rivi�re. La rue de l�Amiral Mouchez est une p�n�trante, comme on dit, une radiale, on l�emprunte pour aller de la p�riph�rie au c�ur de Paris. C�est celle que j�emprunte plusieurs fois par semaine quand je me rend de chez moi, � Gentilly, vers le quartier Latin, par exemple. Comme souvent pour les radiales, elle na�t d�une avenue, Pierre de Coubertin en l�occurrence, et prend son nom apr�s la travers�e du boulevard des Mar�chaux, � l�exact endroit ou le boulevard Jourdan passe le relais au boulevard Kellermann. D�ailleurs il suffit que je transcrive ces deux noms pour qu�une difficult� nouvelle apparaisse : Jourdan et Kellermann sont bien deux mar�chaux d�Empire, mais on ne dit pas boulevard du Mar�chal Jourdan ni boulevard du Mar�chal Kellermann. Quel est donc la r�gle qui fait qu�on place ou ne place pas le grade du militaire en question avant son nom ? Est-ce une question d��poque ? Donne-t-on le grade uniquement pour l��poque r�publicaine (mais alors quid de la rue l�Amiral d�Estaing ? de celle de l�Amiral de Coligny ?), ou au contraire, n�enl�ve-t-on pas leur grade uniquement aux officiers d�empire, comme en t�moignent en outre le boulevard Ney, le boulevard Murat ou la rue Ebl�. Ou bien ajoute-on le grade militaire au nom justement quand celui-ci est plut�t inconnu, comme Mouchez ou St�phane Piobetta (et celui-l�, il a le pr�nom en plus) ? Ainsi, la rue Bayard et non du conn�table Bayard, la place de Lattre de Tassigny et non forc�ment du Mar�chal de Lattre de Tassigny etc. Bref, la question n�est pas r�solue. Quoi qu�il en soit la rue de l�Amiral Mouchez a encore une particularit� : elle coupe l�axe Al�sia Tolbiac exactement � l�endroit o� la rue d�Al�sia devient la rue de Tolbiac, elle est elle-m�me la fronti�re entre le quatorzi�me et le treizi�me arrondissement. A ce point, elle se s�pare en deux, par une fourche, perd son nom et prolonge sa course vers le centre en deux bras, la rue de la Sant�, qui longe les murs de sainte Anne et plus loin ceux de la prison du m�me nom, et la rue de la Glaci�re qui part un peu plus � l�Est � l�assaut du cinqui�me et d�bouche dans la rue Gay-Lussac. La rue du Commandant Mouchotte est beaucoup plus courte que la rue de l�Amiral Mouchez et n�a pas son importance comme axe de circulation. Elle relie l�avenue du Maine, pr�s de la gare Montparnasse � la place de Catalogne, centre du quatorzi�me arrondissement nouvellement r�nov�. Je l�emprunte beaucoup moins souvent. Je crois m�me que je ne l�ai pas emprunt�e depuis des ann�es. Ca remonte pratiquement au temps o� j�habitais le quatorzi�me, il y a plus de vingt ans. Pas que je ne la croise pas de temps en temps, en d�bouchant sur l�avenue du Maine du tunnel qui passe sous la gare, pour rejoindre en venant de l��cole militaire, par exemple, la place d�Al�sia et le sud de la ville (en revenant du minist�re de la sant� � Vigneux pour �tre encore plus pr�cis, je l�ai fait au moins deux fois cette ann�e, ou encore du SAMU de paris, log� impasse de l�Enfant J�sus, mais si, qui donne dans la rue de Vaugirard, apr�s une r�union de la cellule r�gionale de l�urgence m�dico-psychologique pour regagner l�autoroute A6 et la garde � Evry, je l�ai fais encore plus souvent ) mais sans jamais m�y engager. Il y a l� des immeubles qui n�ont pas plus de vingt ans et qui sont toujours d�une fausse modernit� agressive. Notre amie Paule F* y habitait jadis. Ses fen�tre au quinze ou vingti�me �tage, je ne sais plus, mais tr�s haut, donnait sur les voies de la SNCF qui viennent, pour ainsi dire, car c��tait certainement il y a plusieurs ann�es, d��tre recouvertes par un jardin suspendu que je n�ai jamais visit� (Paule F* a d�m�nag� depuis longtemps avec son ami cin�aste Andr� dans une partie plus villageoise du quatorzi�me). Autant la rue de l�amiral Mouchez, a gard� un caract�re parisien, avec ses commerces, ses immeubles de rapport des ann�es soixante dix, son c�t� un peu h�t�roclite, autant la rue du commandant Mouchotte n�a jamais ressembl� � une rue. C�est un espace entre deux blocs, un passage fray� � travers le b�ton, une trou�e. Il ne subsiste strictement rien de l�ancien Paris � cet endroit. C�est une catastrophe architecturale, c�est le Paris de Giscard d�Estaing et Ricardo Boffil. Mais je confonds les noms de ces deux rues : j�appelle souvent la rue de l�amiral Mouchez la rue de l�amiral Mouchotte et la rue du commandant Mouchotte, la rue du commandant Mouchez. Est-ce � cause des consonances ? Est-ce � cause de cette mollesse et de ce c�t� enrhum�, de ces mouches du coche qui contrastent assez avec leurs grades respectifs et respectables, Est-ce � cause de ces si�ges, les chaises et les chiottes, qu�ils partagent tous les deux ? On ne s�y retrouve pas bien. On me dira que cela n�a pas beaucoup d�importance, vu que, comme je l�ai d�j� dit, je n�emprunte plus la rue du commandant et que celle de l�amiral se r�sume pour moi � un passage ( je m�y arr�te pourtant parfois � une boulangerie, non loin du carrefour avec la rue d�Al�sia ) et que de toute fa�on confondre un amiral et un commandant tout � fait inconnus n�est pas d�une gravit� irr�m�diable. Soit. Mais ceci �tait un hommage � Jacques R�da et Jacques Roubaud.
27 février 2003
Je me souviens de l'amer Michel (on se demande bien pourquoi : fid�le � ma m�thode pour les JMS, j'ai fait le vide en moi m�me une dizaine de secondes et laiss� remonter les effluves du pass�. Et voil� ce que j'ai p�ch� ce soir ! )
J'ai habité le boulevard Saint Michel de 1950, date à laquelle mon père a acheté, moins d'un an après ma naissance, au numéro 119, un appartement situé au troisième étage sans ascenseur, un million de francs anciens (dix mille francs actuels, mille cinq cent euros), à 1975, année où j'ai déménagé rue Jonquoy, dans le quatorzième, pour vivre avec C*. J'y ai donc vécu grosso modo vingt cinq ans, bien que sur la fin j'ai beaucoup partagé les chambres de bonne de mes copines. F*, d'abord, rue de l'Avre, dans le quinzième, à côté de la rue du Commerce, puis rue Cochin (beau studio repris à Danielle B*, autre belle psychologue) toute petite rue qui relie la rue de Pontoise et la rue de Passy qui donnent sur le quai de la Tournelle ; C*, ensuite, rue Bayard, dans le seizième, puis rue Pierre Nicole juste derrière le boulevard Saint Michel dans l'immeuble ou vivait les parents de ma copine A* S*. Le 119 se situe en "haut" du Boul'mich, avant la rue du Val de Grâce au bout de laquelle apparaît dans toute sa splendeur baroque l'église du même nom, sur le trottoir qui mène au centre Jean Sarail, qui abrite encore, je crois, le CROUS, et qui a été construit au début des années soixante sur les ruines du célèbre Bal Bullier abandonné depuis longtemps, dans une section de son cours où l'animation estudiantine s'atténue sensiblement pour laisser la place à un calme plutôt grand bourgeois que petit, à mi- chemin entre celui des "beaux quartiers", vers l'avenue de l'observatoire et la rue d'Assas, et l'activité sophistiqu�e du nouveau quartier de luxe qu'est devenue la Mouffe tout proche. Vers 1969, à vingt ans donc, j'ai occupé au rez-de-chauss�e de l'immeuble, au fond du couloir d'entr�e, l'ancienne loge de la concierge que mes parents avaient racheté au début des années soixante pour en faire le studio de Mongrandpère quand il est définitivement venu vivre avec eux quatre ans après le décès de ma grand-mère. Je lui ai succédé après sa mort et j'ai vécu là dans une semi-indépendance dor�e puisque j'étais blanchi et nourri si je voulais dans l'appartement familial du troisième étage. Il me reste un souvenir, réduit à l'état d'image floue, de la loge de la concierge telle qu'elle était dans les années cinquante, encombrée de bibelots et puant l'urine de chat. Quant à la concierge elle-même il me semble revoir la fée Carabosse en personne. L'immeuble lui-me n'est pas luxueux comme beaucoup de ses voisins hausmanniens, c'est même un des plus modestes de tout le boulevard. Il date du debut du siècle et ne possède aucun des attributs décoratifs, moulures, colonnes, hauts reliefs et balcons, qui les caractérisent. La façade est grise et inintéressante, les fenêtres sont plutôt petites et flanquées de méchantes persiennes. On accède à l'escalier, à partir du couloir d'entrée, par une porte à un battant qui, en ce temps là était libre, et sert maintenant de sas avec les inévitables codes, haut-parleurs et serrures à ouvertures automatiques. Je me souviens que, du temps où la porte pouvait battre librement, ce qui doit dater de l'école communale, j'avais inventé le jeu suivant : il s'agissait d'ouvrir grand la porte et de se ruer dans l'escalier, le gravir quatre à quatre jusqu'à l'appartement de mes parents avant que je n'entendisse le bruit fracassant mais assourdi par l'altitude de la porte qui se refermait toute seule. Mon imagination avait fait de ce rituel un sport olympique et je battais des records du monde de rapidité de montée d'escalier quasiment trois fois par jour. La vérité est que je n'ai jamais perdu l'habitude de ce jeu. Plus tard, il me servit à étalonner ma forme physique : si j'arrivais au palier du troisième avant le fracas fatidique, le test était validé. Et si je n'étais pas essoufflé, ce qui arrivait la plupart du temps, sauf les lendemains de bringue, c'était encore mieux. L'apparition progressive de légers signes d'essoufflement, même si je devançais toujours la porte dans un fauteuil, fut tout de même à l'origine de ma décision d'arrêter de fumer, vers les trente ans. Je me rends compte aujourd'hui, chaque fois que je rends visite à mes vieux parents que le test était décidément d'une dérisoire et bien trompeuse facilité : même si le système de sécurité ne permet plus à la porte qui se referme de ne produire qu'un petit claquement sec nécessite de tendre l'oreille tout en courant, j'arrive encore sur le palier avant lui, ce qui ne signifie pas que je sois dans une forme olympique, loin de là
26 février 2003
23 février 2003
Finalement, je m'aper�ois que j'ai du mal avec le th��tre. J'avais toujours pens� que �a allait sourdre de moi, un beau jour, et se r�pandre, comme une flaque qui s'agrandit, comme le flot montant d'une inondation, que cela viendrait tout seul. Mais non. Cela ne vient pas sans efforts. Pas moins d'efforts, en tout cas, que pour tout ce qu'on peut lire ici. Pourtant, j'aurais cru. Le th��tre m'a coll� � la peau tant d'ann�es. Je n'arrive toujours pas � en finir avec le commencement. C'est comme un lent retour. C'est comme un lever de rideau qui tourne toujours court, presque un mauvais r�ve. Le rideau retombe aussit�t, semant la panique dans les coulisses, se relevant, retombant, avec les com�diens qui attendent leur entr�e en sc�ne et qui s'impatientent, s'inqui�tent, s'interpellent ("Alors ? On y va ? On n'y va pas ?"). Je commence � entrevoir pourquoi. Laisser venir ce qui veut bien venir. Ne pas forcer. Les trois coups. D�j� au Guignol, il y avait les trois coups. Pas de th��tre possible sans les trois coups. Trois textes, trois coups ? Les trois coups, c'est une sorte de myst�re. C'est l'arriv�e du grand m�chant Loup. "Promenons-nous dans les bois, pendant que le Loup n'y est pas. Loup y es-tu ? Que fais-tu ?" � "Je mets mes chaussettes !" Etc. Comme vous le savez, les trois coups ne sont pas vraiment trois, ils sont beaucoup plus. Il y a d'abord, une multitude de petits coups, d�sordonn�s, sans rythme d�fini, r�pondant en �cho au brouhaha de la salle, qu'ils �touffent petit � petit ; le loup est loin, il en est encore � sa culotte ; il y a toujours un peu d'angoisse, m�l�e de bien-�tre, dans le silence qui se fait lentement, comme � regret ; toc toc o toc toc toc o toc toc toco toc "Loup y es-tu ?", silence, suspension ; Tac : r�ponse, un coup, deuxi�me silence, �clat, le Loup arrive; Tac : deuxi�me coup, le rythme advient, silence, le loup est tout proche; Tac : troisi�me coup, le loup est l�. Le rideau se l�ve, vite, toujours (un lever de rideau ne doit pas �tre lent, c'est une guillotine � l'envers, �a doit trancher, ou plut�t accoler, r�unir brutalement). R�solution de l'attente, fin de l'angoisse. Tout s'ordonne. Tout converge. La sc�ne, ce nouvel espace qui majestueusement se d�couvre, c'est le Loup. La sc�ne nous mange, elle nous avale, confiants, frissonnants. Nous ne sommes plus une assembl�e disparate, nous sommes devenus un seul regard, nous sommes le public. Souvent, la sc�ne fait mine d'�tre surprise par nous. Le rideau se l�ve sur une conversation en cours, par exemple, celle de Sganarelle et de son coll�gue sur le tabac, dans le Don Juan de Moli�re, ou bien sur le silence d'un espace vide, bient�t rompu par un appel, qui proj�te un personnage en cherchant un autre sous nos yeux, et qui soudain, nous apercevant le regarder s'affoler, s'interrompt un instant pour nous tenir au courant de la situation et reprend sa recherche, genre, "tiens, vous �tes l�, vous ? je ne vous avais pas vu, mais tant qu'� faire, puisque vous �tes l�, etc." Il nous met dans la confidence, nous rattrapons l'action en cours. Nous avons fait irruption dans leur monde, c'est ce qu'ils veulent nous faire croire, et nous les croyons, ravis, alors que bien s�r, c'est l'inverse. J'aime que le rideau s'ouvre sur une aube et se ferme sur un cr�puscule. Unit� de temps. Je suis un fan de la r�gle des "trois unit�s" (c'est la seule r�gle qui distingue profond�ment le th��tre de la litt�rature. En ce sens, le cin�ma est bien plus proche de la litt�rature que le th��tre. Il supporte les ellipses, lui. On dit que Shakespeare, le th��tre �lisab�thain en g�n�ral, le th��tre du si�cle d'or espagnol, avaient bris� le carcan par avance. C'est faux. Il y a, par exemple, une profonde unit� dans les pi�ces "historiques" du grand Wil, rythm�es par l'�ternel retour. Deux t�tralogies, deux cycles : printemps, �t�, automne, hiver. Deux fois.) Comment cela a-t-il commenc� ? Par le th��tre de marionnettes, le Guignol du Luxembourg, tr�s certainement. Et le souvenir de mon p�re, r�citant des po�sies (il avait �t� fait prisonnier pendant la guerre, il avait appris des po�mes, au stalag, de Miguel Zamaco�s et d'autres. Des po�mes de r�sistance, il nous avait racont� qu'il les disait, apr�s les commandos, et la maigre soupe du soir), Mais aussi mon cousin Jean Pierre qui m'avait emmen�, vers 57 ou 58, dans les coulisses du th��tre de Reims o� il faisait de la figuration dans une "revue" je me souviens le titre : "Les aventures de Monsieur Subito". Je me souviens pr�cis�ment d'avoir mont� un r�sum� tr�s approximatif de l'Avare de Moli�re (la sc�ne avec La fl�che, et celle de la cassette � "Au voleur, au voleur !") pour une veill�e en colo. j'avais, d�j�, en vrai despote, dirig� les r�p�titions tout au long du s�jour. Nous nous �tions fait des perruques de coton hydrophile, des moustaches au noir de charbon, et avions remont�s nos chaussettes de ski par-dessus nos pantalons en guise de hauts de chausse. Mais surtout, je me souviens de mon propre th��tre de marionnettes, un simple ch�ssis articul�, d�coup� dans du contre-plaqu� d�cor�, qui faisait un castelet tout � fait acceptable. Un syst�me tr�s simplifi� de cintres permettait d'accrocher des "toiles de fond" en carton figurant int�rieurs bourgeois, places de villages ou for�ts profondes. J'avais �t� �merveill� par la figuration d'une temp�te de neige dans une "Aventure au P�le Nord" aux Marionnettes du Luxembourg et par les jeux d'�clairage qui parvenaient � donner une impression d'une vitalit� chaleureuse � chacun des spectacles. Je tentai de les reproduire � l'aide de lampes de chevet et de prolongateurs. Je faisais le noir dans notre chambre, j'installais mon fr�re en guise de public, je frappais les trois coups, tirai le rideau de doublure cramoisie, m'emm�lais dans les fils �lectriques, faisais la lumi�re. Le d�cor figurait la campagne sous la neige. Sur un c�t� de la sc�ne un arbre nu en carton d�coup�, de l'autre une maison avec porte et fen�tre, simples trous ouverts sur la toile de fond en arri�re plan. Les flocons de neige �taient figur�s par des confettis patiemment d�chir�s un par un dans des feuilles de mes cahiers d'�colier, Cach� derri�re le th��tre, j'en jetais en l'air une ou deux poign�es qui retombaient fort joliment, ma foi. L'histoire n'avan�ait jamais plus loin. Je reprenais sans cesse au d�but, par perfectionnisme, telle ombre ne s'�tirant pas assez ou trop, la neige �pargnant une partie du d�cor et qui aurait retomber plus uniform�ment.
21 février 2003
Pens�e de la nuit N� 7 : "Le sentiment hypochondriaque est l'obsession de veiller sans rel�che sur son propre corps, tel un gardien, un espion, un surveillant, un t�moin de soi-m�me. L'hypochondrie est une sorte de tendresse du corps pour lui-m�me, telle une m�re qui veille son enfant malade, et l'assure, par la maldie, Tel un interpr�te aussi, qui �coute avec un m�lange de compassion et de cruaut�, son instrument dont il veut conna�tre et soigner la blessure. Car avoir mal au piano, ou � la musique, c'est en fait avoir mal au temps. Gould jouant semble parfois un noy� voulant sortir de l'eau du temps et s'arracher � ses remous par les yeux, les l�vres, les mains, le corps tout entier tournoyant. En ce sens aussi, d'un transport vers un au-del� du temps, il rejoignait, sans peut-�tre le savoir lui-m�me, les exp�riences de la mystique. Glen Gould cherchait la limite la plus difficile, entre la musique et sson corps. Parfois, son attitude corporelle semble aussi expos�e que s'il se sentait pers�cut� par la musique. Michel Schneider, Musique de nuit.
19 février 2003
Je me souviens du mon�me du bac (si vous vous en souvenez aussi, �crivez-moi). Je crois que c'est un rituel collectif qui a disparu d�s la fin des ann�es soixante. Je crois m�me me souvenir du dernier mon�me du bac. Cela devait �tre en 65 ou en 66 (probablement 65, parce que curieusement, j'ai l'impression qu'il n'y a pas eu de mon�me l'ann�e o� j'ai r�ussi mon bac), mais peut-�tre pas. Je peux avoir oubli� les suivants � cause de "soixante huit", ou alors parce que je ne me sentais plus trop concern�. Mais je crois bien que les mon�mes n'avaient d�j� plus lieu dans les ann�es soixante-dix, ou seulement sous une forme tr�s �dulcor�e. Bref. Je me souviens d'une foule immense qui remontait le boulevard Saint Michel et d�vastait tout sur son passage. Je me souviens d'une formidable sauvagerie. Ce jour l�, d'ailleurs, tous les commer�ants baissaient leurs rideaux de fer. Cela ne ressemblait en rien � une marche de protestation, une "manif". Aucune revendication, aucun slogan, pas de banderoles, seulement une mar�e humaine s'avan�ant � toute vitesse, remontant le Boul'mich en quelques minutes, portant des arbres d�racin�s, des kiosques et m�me des colonnes Morris, comme une vague sur la plage, qui fait s'�crouler les chateaux de sables (les "manifs au contraire, s�res de leur force, avancent lentement, prennet des heures. C'est �a, d'ailleurs, la "force tranquille") Aucune s�r�nit� dans les mon�mes, ou alors crisp�e, comme dirait Ren� Char. Une joie (une folie) furieuse, pa�enne, aig�e, aussi peu s�re d'elle que ne l'est la "fragile" jeunesse. Choc frontal avec la police, qui attend la vague, sur plusieurs rangs, � la hauteur du Mahieu, ou de Capoulade. Coups de matraque. Os qui craquent. Sang qui gicle. Sc�nes de violence assez ordinaire de la deuxi�me moiti� du vingti�me si�cle, au mois de juin, � Paris, chaque ann�e. On n'a d'ailleurs plus, de nos jours, id�e de la violence de ces temps-l�
Je viens de faire une petite ballade parmi les liens de la LCD. C'est donc illico que je vous dirige presto sur cette page de "Photomontage", mignon, non ? (On devrait visiter "Photomontage" plus souvent. On y trouve une belle id�e par jour, au moins).
18 février 2003
17 février 2003
Pour en finir avec les rencontres fortuites de c�l�brit�s plus ou moins c�l�bres aux coins des rues, dans les queues de Cin�ma ou aux caisses des supermarch�s (ce qui est vraiment rare, mais qui arrive, parfois, enfin, de temps en temps), voici une petite histoire, vraie �videmment, qui date du week end dernier. Nous traversions Paris en voiture par un de ces apr�s midi d'hiver, froids, ensoleill�s, revigorants, propres � nous sortir momentan�ment de nos d�primes. Nous allions du quartier chinois (o� nous avions sacrifi�, pour le d�jeuner, au rite du "Pho" dominical) au quartier de Bucy en passant par celui des Gobelins, le quartier latin �videmment, et celui de l'Od�on (qui, comme dit Eric Hazan dans "l'invention de Paris", se distingue tout � fait du quartier Latin sans qu'on puisse en dire exactement les fronti�res), � la recherche d'une galerie de photos o� on exposait les �uvres de Francesca Woodman, quelque part entre la rue Mazarine et la rue de Seine. Je conduisais. Mon ami Franklin, � qui je venais de raconter ma "rencontre" avec Michel Serres, mon "croisement" devrais-je plut�t dire, si c'�tait possible, enfin ma "non-rencontre", s'�cria soudain, alors que nous nous engagions dans la rue de M�dicis, apr�s avoir travers� la place Edmond Rostand, et, que nous commencions � longer les grilles du jardin du Luxembourg qui, � cet endroit-l� h�bergent avec bonheur, depuis quelques ann�es, des expositions de photos en plein air, et que nous patientions au passage clout� qui relie la terrasse du caf� le Rostand � l'entr�e du jardin (un des segments de la ville que je trouve des plus charmants, beaucoup de sc�ne de "la maman et la putain" de Jean Eustache y sont film�es), mon ami franklin, donc, s'�cria : "Tiens, Jospin !" J'avais d�j� acc�l�r� au feu vert, parce qu'� cet endroit, c'est bien connu, si on ne fonce pas, les pi�tons continuent de traverser au vert, au m�pris le plus criant du code de la route, avec la plus grande impolitesse. Je ne vis donc pas Jospin. Mais on peut dire en toute logique que ce fut comme si je l'avais crois� moi m�me, moi aussi, enfin lui aussi, si je puis dire, � partir du moment ou mon ami Franklin l'avait aper�u et que je ne mettais ni sa parole ni son sens de l'observation en doute. Comme je fon�ais dans la rue de M�dicis enfin d�gag�e de sa pi�taille et que, malheureusement, je ne pouvais me retourner pour v�rifier et tenter d'apercevoir, au moins, les c�l�bres frisettes blanches un cran au-dessus des t�tes pi�tonni�res, je demandai, en conduisant, � mon ami Franklin de me conter par le menu la sc�ne qu'il venait de voir. "Oh, rien de sp�cial, me r�pondit-il, il �tait l�, au bord du trottoir, il attendait de traverser, tout seul - c'est � dire, vu la foule qui l'entourait, sans escorte notable, ni gardes du corps ni autre c�l�brit� politique, ni Noelle Ch�telet etc. - Jospin, quoi, le vrai, le basiste, le neo-anonyme. " Je ne sais pas pourquoi, �a revigore toujours de croiser des c�l�brit�s, �a rend gai. C'est peut-�tre, il faudrait v�rifier �a par de savantes statistiques, que �a porte bonheur. On adore dire qu'on a crois� une c�l�brit�. �a revigore. �a vous grandit ; �a rapetisse le monde, en fait une sorte de village ; vous pouvez constater de visu que, toutes c�l�bres qu'elles soient, elles se brossent potentiellement les dents ou se mettent les doigts dans le nez ou elles remontent leurs chaussettes, qu'elles fr�quentent les librairies les tabacs et les laveries automatiques (enfin, pas s�r, pour les laveries) tout comme vous. Un peu de leur c�l�brit� rejaillit sur vous, automatiquement, et vous vous sentez un autre homme, une quasi-c�l�brit�, vous aussi. Je me recarrai sur mon si�ge, tendis les bras et empoignai le volant : J'�tais l'homme qui conduisait � travers Paris l'homme qui avait aper�u Jospin au coin de la rue de M�dicis. Cela vous posait l�, non ? Et Franklin en rajoutait : "L'autre jour, c'est Tib�ri que j'ai crois�. C'�tait tard le soir, il marchait dans la rue, sans chauffeur ni limousine, les mains enfonc�es dans les poches de son loden, c'�tait lui je te jure, il baissait les yeux, il faisait une dr�le de t�te !" � "Et xavi�re, il n'�tait pas avec Xavi�re ?" m'enquis-je en proie � la plus grande angoisse � "Non, il �tait tout seul, te dis-je, il rentrait chez lui, sans Xavi�re, �a c'est s�r !" etc. Ah, Paris sera toujours Paris !
16 février 2003
14 février 2003
Pour une fois, ce site (enfin, pas vraiment pour une fois, mais c'est vrai que ce n'est pas fr�quent) va s'interesser � autre chose qu'� mon nombril. Voici donc une information capitale qui va, je l'esp�re, d�finitivement relever le niveau communicationnel de ce Blog : Lors du dernier recencement de 2001, au Royaume Uni, qu'on vient r�cemment de finir de d�pouiller, 390.000 personnes, oui, je r�p�te, 390.000 (soit l'�quivallent de cinq stades de France archi-combles, ce n'est pas rien tout m�me) 390.000 personnes ont d�clar�, � la case "religion", qu'ils �taient "Jedi". Incroyable mais vrai. 390.000 personnes. On vit une �poque formidable, m�me en Angleterre ! (Si vous ne me croyez pas allez v�rifier l�, suffit d'�tre un tout petit peu Shakespearoglottophone)
Comment ? Vous ne savez pas encore ce qu'est un endoproctoc�phalique, un dipt�rosodomite, un pseudopyge, ou encore ce que signifie paleovinoderme ? C'est que vous n'�tes pas encore all�s visiter xyloglotte. C'est une honte, je vous le dis, en deux mots comme en trois (traduire en xyloglotte pour demain et que �a saute !) Quand � moi, j'en prend une bonne dose au moins une fois par mois, et je vous garantis qu'apr�s le fou rire que je pique, � me gondoler devant ma console, � me taper sur les cuisses d'une main (l'autre gardant son m�dius riv� � la molette de la souris)je me sens r�concili� avec le monde pour au moins trois jours ! C'est l�gal et �a n'agrandit pas le trou de la s�cu : pourquoi s'en priver ! D'ailleurs, interdiction de revenir sur Ciscoblog si vous n'�tes pas pass�s une fois au moins par xyloglotte, na ! (et je me trouve encore bien bon de vous macher le travail avec les liens)
12 février 2003
Cet apr�s-midi, j'�tais au coin de la rue des �coles et du boulevard Saint-Michel. Je sortais de la librairie "Compagnie". � la hauteur de la boutique d'images et de cartes postales, en face du cin�ma "Le Champollion" et la rue du m�me nom. Au milieu des passants, je croisai un beau vieil homme, grand, droit, au regard clair, au nez aquilin, aux cheveux blancs et ondul�s. Une �charpe rouge lui ceignait le cou sous une veste sport bleu gris de bonne facture. Je ne pus m'emp�cher de suivre des yeux un court instant son beau visage. Il me rendit mon regard, accompagn� d'un l�ger sourire, sans ralentir son allure. Nous marchions en sens inverse, et nos pas nous avaient d�j� �loign�s l'un de l'autre. Je regardais d�j� vers chez "Gibert jeune", en face du boulevard o� je comptais, sans trop d'espoir, chercher le livre que je n'avais pas trouv� � "Compagnie". Je ne me retournai pas. Peut-�tre, lui, en ce moment entrait-il dans la librairie que je venais de quitter. Mais sur le moment je n'y pensais plus, la t�te � mille autres choses. Je ne suis m�me pas tr�s s�r que c'est sur le moment m�me que j'ai pens� qu'il s'�tait cru reconnu : nos regard s'�taient crois�s un court instant, il y a des gens qu'on remarque, comme �a, dans la foule, pour leur silhouette, la beaut� ou la laideur de leur visage, j'aime bien regarder les gens dans la foule, et d'ailleurs, moi ce sont plut�t les femmes qui attirent mon regard, en g�n�ral, pas les vieillards, tout beaux soient-ils comme celui-ci. En tout cas, moi je ne l'avais pas reconnu. Je l'avais juste regard� pour ce qu'il �tait, un beau vieil homme, et je n'y avais plus pens�. Ce n'est que plus tard, en sortant cette fois de chez "Gibert", que son l�ger sourire, �nigmatique comme celui de Mona Lisa, me revint en m�moire et me fit souvenir de son visage. En g�n�ral, les gens qu'on croise dans la rue, on ne les photographie pas, on les oublie, ils se fondent dans la foule innombrable des images oubli�es. C'est le souvenir du sourire qui fit revenir le visage tout entier. Je n'avais toujours pas l'id�e qu'il s'agissait de celui de quelqu'un que je connaissais, mais le sourire m'intriguait. Pourquoi m'avait-il souri, ce beau vieillard ? Il m'avait souri, mais pas regard�. Enfin, pas regard� vraiment. Il m'avait vu le regarder et avait souri. Pas � moi. Il avait souri parce qu'on l'avait regard�. Un sourire un peu �nigmatique, comme je l'ai d�j� dit, mais un sourire de satisfaction, de contentement, m�me. Tr�s discret, le sourire de contentement, mais indiscutable : il s'�tait senti reconnu. C'�tait cela que signifiait le sourire. Mais, en repensant � l'entrecroisement de nos regards, et au sourire, je me formulais l'hypoth�se qu'il s'�tait vu reconnu par moi (alors que, je le r�p�te, je l'avait regard� comme un anonyme, un homme, vieux d�j�, au beau visage, mais anonyme), et si je ne me trompais pas sur la signification de son sourire, c'�tait qu'il �tait effectivement connu, sans que cela importe que ce fut de moi. Cette pens�e qu'il s'�tait cru reconnu, la forme du sourire m'en donnait la quasi-certitude (car ce n'�tait pas le sourire de qui reconna�t quelqu'un, moi, en l'occurrence, un passant anonyme pour lui, aussi), fit na�tre en moi l'id�e que j'aurais d�, alors, le reconna�tre, mais que je ne l'avais pas fait, et que donc, peut-�tre, je ne le connaissais pas personnellement. J'en ai donc d�duit que l'homme que j'avais crois�, � cause justement du sourire, qui n'�tait pas destin� � quelqu'un qu'il reconnaissait, jouissait, lui, au sens propre du terme, d'une certaine, disons, c�l�brit�. Ce n'�tait s�rement pas une "star" parce que tout le monde se serait retourn� sur son passage ou bien il aurait port� les fameuses lunettes noires que toute "star" chausse d�s lors qu'elle met les pieds dans la rue. J'ai tout de m�me pens� � un acteur de cin�ma ou de th��tre, � cause de son physique de p�re noble. Cela aurait, par exemple, pu �tre Daniel G�lin ou quelqu'un comme �a, pas vraiment une grande "star" mais "reconnaissable", tout de m�me. Mais, outre que Daniel G�lin n'a pas les yeux clairs et qu'il est probablement plus petit, il est surtout d�j� mort et ne peut donc pas arpenter la rue des Ecoles et faire un sourire au premier passant qui le regarde. Je me suis pris au jeu. J'�tais de plus en plus certain que j'avais crois� quelqu'un que je connaissais. Mais je n'arrivais pas � faire la diff�rence entre quelqu'un que je connaissais personnellement o� que j'aurais simplement d� reconna�tre parce qu'il �tait connu. Apr�s avoir pass� en revue les acteurs de cin�ma ou de th��tre, plus ou moins c�l�bres, il n'y en a pas beaucoup de cet �ge finalement, apr�s avoir acquis la certitude que ce beau vieillard ne faisait nullement partie de mon entourage proche ou lointain, je m'orientai dans un premier temps vers les hommes politiques, prompts eux aussi � se croire reconnus dans la rue et � distribuer des sourires de remerciement. Mais la veste de sport ne collait pas tout � fait, ni la coupe de cheveux, un peu trop "boh�me", un peu trop "intello". C'�tait malgr� tout quelqu'un que j'avais vu � la t�l�vision ou dans un livre, peut-�tre sur la quatri�me de couverture. Rue des Ecoles, bien s�r ! Il ne se dirigeait pas vers la librairie "Compagnie", mais vers la Sorbonne ou mieux encore, le Coll�ge de France. Un professeur, alors, pas si connu que �a et, qui, aurait cru me reconna�tre moi, comme un de ses anciens �l�ves ou plut�t croire (le sourire, toujours) qu'un de ses anciens �l�ves le reconnaissait. Pour ce qui me concernait, �a m'aurait �tonn�. Je pourrais �ventuellement reconna�tre un vieux profs de m�decine, mais ils �taient d�j� tous assez vieux � l'�poque o� je les avais eu comme profs, et probablement tous morts � l'heure actuelle. Un prof, peut-�tre, mais certainement pas un des miens. Mais le coll�ge de France, un prof c�l�bre, le plus c�l�bre de tous, un des derniers survivants, j'y �tais : j'avais crois� cet apr�s midi le regard de Michel Serres et Michel Serres s'�tait vu reconnu, � tort, comme je viens de l'expliquer. S'il ne s'�tait pas senti reconnu, s'il n'avait pas souri imperceptiblement, il serait rest� pour moi comme pour la plupart des passants de la rue des Ecoles cet apr�s-midi un beau vieillard anonyme qu'on croise en fl�nant. Mais comme il s'est r�v�l� finalement �tre Michel Serres, gr�ce � son imperceptible sourire, il a eu droit au quelques lignes que vous venez de lire si votre patience vous a conduit jusqu'� la fin du paragraphe. Parce que, au fond, cet apr�s-midi-l�, Michel Serres est toujours un beau vieillard anonyme qui passe. Peut-�tre a-t-il, sur sa route vers le coll�ge de France, �t� reconnu vraiment, une ou deux autres fois, ou pas reconnu, mais simplement regard�, comme je l'avais fait, et peut-�tre a-t-il r�pondu au regard par le m�me sourire �nigmatique, mais je ne crois pas. Il est rest� anonyme jusqu'au bout. Il �tait le seul � se savoir Michel Serres marchant dans la rue des Ecoles (de m�me que je suis bien persuad� d'avoir �t� le seul � me savoir moi-m�me marchant dans la rue des Ecoles). Mais, au fond, quelle importance ? Dans toute mon existence j'ai bien du en croiser, dans la rue, des c�l�brit�s, sans les reconna�tre, et m�me j'en ai reconnu quelques unes d'ailleurs, je ne me souviens plus lesquelles, l� maintenant, et alors ? Je sais, ce que je viens de raconter est un �v�nement infime, une non- rencontre par excellence, qui ne signifie absolument rien et qui ne m�rite probablement pas l'espace que je vient de lui consacrer. Peu-�tre aurais-je du �crire, � la rigueur, tout simplement : " Cet apr�s-midi j'ai crois� Michel Serres dans la rue", basta cosi, et vous passer les d�tails du cheminement tordu de ma pens�e ? Mais la simple relation du fait brut, une courte phrase au milieu du blanc de la page du genre "Cet apr�s-midi j'ai crois� Michel Serres dans la rue", ce qui n'a en soi strictement rien d'extraordinaire, vous aurait paru encore plus futile et sans int�r�t, alors que faire ? Pourquoi n'ai-je pas pu m'emp�cher d'en �crire tout un paragraphe ? Justement, peut-�tre, parce que c'�tait loin d'en valoir un. Il y avait comme un trop plein, l'envers peut-�tre de ce qu'on appelle "l'angoisse de la page blanche", quelque chose de douloureux, quelque chose d'une pr�sence insaisissable, de trop fort, encore. C'est cela, oui : trop fort. Je ne peux, pour ma d�fense, que citer Ren� Louis Desforets " Cette masse indiff�renci�e comme perdue sur un fond de grisaille o� la lumi�re n'a d'acc�s que par intermittence et semble m�me de jour en jour se faire plus rare, quel langage serait assez charg� de d�sir pour lui donner relief et couleur, � moins de recourir aux artifices d'une transfiguration" (in "L'imm�morable")
10 février 2003
Pens�e de la nuit N� 3 (je rappelle que ce sont des "Pens�es du jour", la nuit) : "Prenez un verre en argent tout neuf, remplissez le grains de grenade rouge et placez le entre l'ombre et le soleil : telle �tait en quelque sorte la beaut� de Rabbi Yo' Hanan (trait� Baba Metsia)" Adin Steinsalz, "Personnages du Talmud"
J'ai d�j� dit mon amour des descriptions. D�crire c'est rendre le monde qui ne nous a pas �t� donn� mais seulement pr�t�. Ecrire aussi, par cons�quent. Je suis profond�ment convaincu que toute �criture est description. Ecrire c�est copier le monde avec des mots, parce qu�il y a un sujet de l��criture. Il n'y a pas d'�criture abstraite comme il y a par exemple une peinture ou une sculpture abstraite. Si on admet, comme le dit Avigdor Akhira, que l'art abstrait est une exaltation du d�coratif, du motif, de l�absence de sujet, aucune �criture ne peut �tre consid�r�e comme abstraite. D'ailleurs une telle �criture, sans sujet, "d�corative", ne pourrait se r�duire qu'au simple graphisme ou au jeu typographique, elle n'aurait plus besoin des mots. Elle ne serait donc plus �criture. Je me souviens des tentatives graphiques et path�tiques de Roland Barthes et d'Henri Michaux. Ce qui permet de faire de l'abstrait, de se passer de sujet en peinture, c'est le "substrat", justement, toute la mati�re qu'il faut pour peindre, les couleurs qui se juxtaposent les unes aux autres mais ne signifient rien, la toile, le support, qu'on peut griffer, lac�rer, torturer, la consistance, le "jus" qui coule, les taches, la p�te, plus ou moins dense, qu'on peut modeler � l'infini. Il y est plus question de rythmes, de p�riodes, de motifs. C'est exactement comme pour la musique, qui, elle, est abstraite par essence. Ce qui serait comparable, en musique, � la peinture "abstraite" s'y appelle d'ailleurs musique "concr�te" en raison du processus de production des sons, gestes et mat�riaux qui sont l'�quivalent de la "mati�re" picturale, et non pas des notes, et l�, d'ailleurs, le motif se perd. L'abstrait ne d�crit pas, il se donne en pure forme, il tente d'exprimer une �motion esth�tique d�gag�e de tout sujet. C�est une path�tique tentative que fait la mati�re pour se dire elle-m�me, comme si elle s�emparait du corps et de la technique de l�artiste pour son seul et propre usage. Le motif se r�p�te � l�infini, peu importe au fond qui le grave ou l'inscrit. La pure forme serait une sorte d'entit� platonicienne qui s'imposerait d'elle-m�me au plasticien. Il ne ferait, en quelque sorte, que la prendre sous sa dict�e, la transcrire. Les grands inventeurs de motifs, quoiqu�ils en disent, sont plus des scientifiques que des artistes (Pete Mondrian, Vassili Kandinsky tardif�) On sait que la fronti�re est t�nue entre math�matiques pures, par exemple, et art. Malgr� tout ��, malgr� tout ce que l�abstrait peut contenir de beaut�, Picasso, par exemple, s'y est toujours refus�. Il ne concevait pas une peinture sans sujet. Il d�crivait. Il n�a jamais renonc� � d�crire. Matisse s�y est aventur� un peu, lui, il a invent� des motifs, il a rencontr� l�abstrait, il a fait un bout de chemin avec lui et n�a pourtant pas non plus renonc� au sujet. Mais la description a sa propre alchimie, son propre myst�re. Ce n'est pas parce que je m�attache � le d�crire que je vais rendre compte du sujet dans sa totalit�. Je sais bien que ma description ne sera qu�un point de vue, point de vue qu�on pourra appeler, si on veut, mon style. Je peux tenir � mon point de vue, qui est l'endroit que le mouvement du monde m'a d�sign�, c'est mon devoir m�me d'y tenir, au sens �thique, mais les points de vue peuvent se multiplier � l�infini. On n��puise jamais le sujet, bien s�r. Le � r�alisme � lui-m�me n�est qu�un point de vue. Le sujet est pris dans un temps donn�, qui peut �tre le mien, mais pas forc�ment, il est pris (prisonnier) dans un espace donn� qui peut �tre le mien, mais pas exclusivement. Il existe un lieu o� je peux le faire mien pour un moment, mais il me faudra le rendre, le rendre � lui-m�me et aux autres. C�est son statut de sujet qui le veut. La libert�, on peut peut-�tre appeler �a comme �a, le fait que le monde n'est que mouvement et que le sujet est sans cesse entra�n� par ce mouvement. Cette difficult� fondamentale � le saisir, ne nous autorise en rien � affirmer que le sujet n'existe pas, comme pour nous en d�barrasser : Il est le lieu de convergence d'une infinit� de points de vue, voil� tout. Il est pass� par ici, il repassera par-l�, comme le furet. Il ex-siste, diraient les lacaniens. Il r�siste, aussi. L�artiste abstrait serait donc � la fois sage et l�che. Sage, parce qu�il aurait compris que tenter de saisir l�alt�rit� est vain, l�che parce qu�il aurait renonc� � toute confrontation avec le monde. Pour ne pas avoir � rendre. Pour n��tre redevable de rien � personne. Dans sa sagesse ainsi que dans sa l�chet�. Un peu autiste. Path�tique effort de l� � hyperr�aliste � qui ne fait que rejoindre l�abstrait, aux extr�mes, mais qui a d�cid� de ne pas l�cher le sujet, co�te que co�te, et qui ne le rendra jamais. Il en gardera au moins la forme seule, l'enveloppe "charnelle", exacerb�e pour ainsi dire, comme, par exemple, ces immenses toiles de plusieurs m�tres carr�s, grandes comme des publicit�s g�antes, repr�sentant des ventres ou des fesses de femmes en gros plan, sangl�s dans d'affriolants sous-v�tements, reposant sur les plis compliqu�s de draps blancs au d�sordre minutieusement repr�sent� ou sur une plage peinte au grain de sable pr�s. A l'inverse, aux temps h�ro�ques, les photographes "pictorialistes", comme s'ils s'�taient sentis coupables du saut qualitatif que repr�sentait leur technique de repr�sentation du r�el ou comme s'ils avaient voulu se faire pardonner � l'avance la crudit� in�luctable des images qui allaient bient�t inonder le monde, avaient copi� non pas la nature, mais la peinture ou plut�t les tableaux, avec le cadre dor� et m�me le mur sur lequel on les accroche.
Ce ne sont ni les lenteurs des obturateurs et du "temps de pause", ni la complexit� et l'instabilit� des tirages qui les ont emp�ch�s, � la v�rit�, de saisir le mouvement et l'agitation du monde (Paris d'Eug�ne Atget, d�sert et mort) mais bien l'impossibilit� de se d�tacher de la "pause", du "mod�le", du "portrait", du "paysage" qui fondait encore toute conception artistique. Ce sont, au contraire, des peintres, enfin lib�r�s une fois pour toutes par l'irruption de la photographie du souci de la repr�sentation et de l'exactitude formelle, qui se sont rapproch�s, comme Courbet par exemple, ou plus tard Manet et les impressionnistes, de la nature de la nature et de l'Origine du Monde. Alors que le credo du g�nial Rapha�l ("Ce n'est pas une belle que je peins quand je peins une belle, mais la beaut� de toutes les belles") avait �t� affadi par les peintres pompiers qui l'avaient us� et d�voy� jusqu'� la corde, on ne se rend plus compte aujourd'hui de l'incroyable r�volution qu'avait constitu� le geste de poser son chevalet au milieu d'un champ de bl�, au bord de la Tamise, devant la cath�drale de Rouen ou au pied du lit d'une prostitu�e pour y peindre non plus des formes id�ales fig�es dans l'�ternit� mais des tableaux, enfin. Le temps, et non plus l'espace immobile, reprenait ses droits : la toile rendait alors compte d'un moment fugace ou d'une dur�e qui s'�tirait, d'une impression plus ou moins longue, elle avouait qu'on avait non seulement tent� d'arr�ter le temps, mais qu'on n'y �tait pas arriv�, qu'on savait bien qu'on ne pouvait pas le faire, elle disait : Voil� un moment du mouvement du monde dans lequel je suis contenu mais je ne peux pas le repr�senter plus sans mentir, je m'en tiens l�. On conna�t la f�brilit� de Van Gogh, la h�te qu'il mettait dans l'ex�cution de ses toiles, tout devait �tre termin� en quelques dizaines de minutes, il en sortait �puis� comme apr�s un combat. Ce n'�tait pas d� � son impatience ni � son impulsivit� ni � sa nature d�bile, mais � son sens tragique de la v�rit�, au sentiment profond que quelques instants plus tard cela ne pourrait plus �tre le m�me tableau et que m�me �a n'aurait m�me plus l'int�r�t d'�tre peint. Je me reprends, alors : �crire, c'est d�crire toujours mais on ne peut pas le faire. Ecrire c'est seulement une tentative. C'est justement pour �a qu'on r�p�te toujours la m�me chose. Mimesis.
09 février 2003
Je me souviens d'Albert Reisner, harmoniciste ( c'�tait le seul "rescap�" du "Trio Reisner" qui avait fait les beaux jours de "36 chandelles" � la RTF ( en passant, je me souviens d'ailleurs de la RTF), on les voyait align�s par ordre de tailles et jouants de trois hamonicas de plus en plus longs) pr�sentateur vedette de l'�mission "Age tendre et t�te de bois" (p�le copie "visuelle" de "Salut les Copains" sur Europe N� 1)o� sont pass�s pour la premi�re fois Johnny Halliday et Claude Fran�ois (Je me souviens aussi du moment ou la RTF est devenue l'ORTF).
Pens�e de la nuit : "Alors que les �tres et les choses t�moignaient sans rel�che de sa pr�sence au monde et qu'il lui semblait, jour apr�s jour, apprecier son sillage parmi eux, un homme d�couvre que tout ne r�p�te plus, d�sormais que sa propre absence. Quand et comment cette inversion s'est-elle op�r�e ? Il serait bien incapable de le dire. Certes, si douloureux soit-il, et contre toute apparence, ce sentiment d'une perte est peut-�tre la preuve d'un regard plus aigu, auquel cas il n'avait � peu pr�s rien vu jusque l�, se dit-il. Et, � plus forte raison, comment aurait-il pu deviner ce qu'il exp�rimente maintenant tous les jours : que la beaut�, alors m�me qu'on la touche, est d�chirante comme un adieu et qu'un visage ami est parfois plus douloureux qu'une plaie ouverte. Cependant cet homme va, vient et se d�pense sans compter." Marcel cohen, "Lecture courante � l'usage des grands d�butants"
08 février 2003
Nouvelle rubrique (c'est la nuit des nouvelles rubriques (je me souviens de "Y'a qu'une t�l�, c'est t�l� chat", bonne f�te � toutes les nouvelles rubriques)), donc : "Fen�tres sur cour", nouvelle rubrique

Bien entendu, c'est ma fen�tre, sur ma cour (quel nombrilisme !..) ) Ceux qui fr�quentent assid�ment ce site (les autres, fouillez un peu dans les archives, �a vous fera du bien) n'auront pas manqu� de remarquer qu'on voit mon copain le bouleau. (il est muet en ce moment, tiens)
Bien entendu, c'est ma fen�tre, sur ma cour (quel nombrilisme !..) ) Ceux qui fr�quentent assid�ment ce site (les autres, fouillez un peu dans les archives, �a vous fera du bien) n'auront pas manqu� de remarquer qu'on voit mon copain le bouleau. (il est muet en ce moment, tiens)
Et voici notre pens�e de la nuit (nouvelle rubrique), tir�e, en cet instant de spleen, d'un roman de Ren� Belleto, je ne sais plus tr�s bien lequel (Cr�ature ?) : "...Tant il est vrai que dans cette existence imparfaite, soit on passe � c�t� des choses, soit on s'�crase contre." Avec en prime un "je me souviens" : je me souviens de la "trilogie lyonnaise" de Ren� Belleto (la premi�re page du "Revenant" m'avait litt�ralement boulevers�
05 février 2003
Ce soir, de quoi amuser vos enfants, surtout les filles (quoique : je me souviens avoir d�coup� fr�n�tiquement, vers six sept ans, les "paper dolls" (on n'appelait pas �a comme �a, mais comment ?) de mes petites copines) Il ya Marylin Monroe, Lady Di, Tom Cruise et m�me Vous, si vous �crivez � la webmistress ! Bon d�coupage ! That's all folks, for tonight (via geisha azobi, qui est une v�ritable mine)
03 février 2003
Juste une remarque en passant, parce que "Blogger" (le fichu logiciel en ligne qui me sert � publier ces...lignes) m'�nerve : il "bogue" sans arr�t. Ainsi, il vient de convertir en italique tout ce qui a d�j� �t� �dit� jusqu'au 2 f�vrier. Je ne sais pas comment r�tablir la typographie originelle. Ce n'est pas tr�s grave, mais c'est �nervant (les archives sont intactes, elles. C'est � n'y rien comprendre) Je vous prie donc de m'excuser pour le d�sagr�ment.(Avez vous aussi remarqu� que les archives de d�cembre 2002 ont disparu ? Encore un bogue de Blogger. Pas moyen de les r�cup�rer (en ligne du moins ; elles sont � l'abri sur mon serveur. Il suffit de m'�crire pour les recevoir par retour du courrier (si vous n'y comprenez rien, ce n'est pas grave : moi non plus !)))C'est �nervant !
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