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29 juillet 2003

Pi�ge � Francis Grossmann

J'ai re�u ce mail de mon ami Franklin concernant l'affaire Francis Grossmann. Je trouve la manoeuvre assez astucieuse :



De : franklin millner


A : francis.grossmann@wanadoo.fr


Copie :


Priorit� : Ce message a �t� envoy� avec une priorit� normale
Objet : francis grossmann
Re�u le : 10/06/03 20:30

Fichier(s) joint(s) :

Mon cher Francis,
Je crois que tu te goures sur ton alter ego le Grossmann Francis de Grenob le. Toi, avec ta formation, penser qu'il y a de l'inadvertance, du hasard dans ses embrouillages d'adresses... tu me sid�res.
On ne va pas lui dire que c'est un lapsus : il est linguiste. Mais c'est bel et bien un acte manqu� et il peut avoir plusieurs sens.
Apr�s votre premi�re rencontre fortuite nous savons qu'il est venu sur ton site et t'a fait des remarques humoristiques qui fleuraient le compliment.
Mais si toi - le seul, le vrai � mes yeux - toi, qui fut f�ru de liguistique, qui �tudia, j'en suis t�moin pour l'avoir fait conjointement, Saussure, Jakobson, Benveniste, homsky, Ducros et bien d'autres, toi tu ne semble plus pr�ter beaucoup d'attention aux d�veloppements r�cents de cette discipline, LUI, l'autre, le double qui m�ne double jeu, n'a jamais cess� d'aller sur ton site dont tu t'�tonnais de la fr�quentation duquel.
Il voudrait �tre aussi toi, �� c'est s�r par moment il se croit toi, il est chez lui chez toi...D'o� le courrier de ce curieux bonhomme qui s'�crit � lui m�me de peur de s'oublier.
Cette th�orie est tr�s facile � v�rifier: si tu publies ma lettre et qu'il y r�pond ce sera la preuve qu'il squatte ton site, et s'il n'y r�pond pas ce sera une preuve plus flagrante encore de sa maligne duplicit�!

Voil� une modeste contribution � la r�solution de tes insomnies, prochainement j'irai recompter les tours de Vigneux,
bien � toi, Franklin








28 juillet 2003

Georgie, le cousin germain de ma m�re, est vraiment un dr�le de type. Avec ses cheveux longs un peu sales, ramen�s en queue de cheval, il ressemble � un baba attard�. Il a tout de m�me soixante quatorze ans. Dans les rue de Manhattan, avec ses sacs en plastique au bout des bras, sa parka verd�tre us�e jusqu'� la corde, on se demande s'il n'est pas un de ces sans abris en passe de perdre toute dignit�. Tr�s franchement, on pourrait le prendre pour un clochard. Mais c'est un genre qu'il se donne. Il cultive le c�t� "savant cosinus" avec beaucoup de bonheur, si on peut dire. A tel point qu'il en oublie de changer de v�tements ou de se laver les cheveux... Mais on peut aussi le voir en veste � larges carreaux orange avec un n�ud papillon de clown, son costume de professeur de magie, ce qui, soit dit en passant, ne surprend personne dans les rues de Manhattan. car en plus d'�tre un math�maticien de haut niveau, le cousin Georges est un magicien respect�. C'est qu'il "enseigne m�me" la magie, et parfois, on peut le voir se h�ter vers son �cole de magie press� comme le lapin d'Alice. C'est un dr�le de type, Georgie, vraiment. Manhattan n'a aucun secret pour lui, il arpente la ville � longueur de journ�es pour trouver toutes sortes d'objets insolites. Un jour, il nous a entra�n�s dans une v�ritable odyss�e � la recherche d'un passe-lacet que nous avons fini par trouver dans une mercerie chinoise compl�tement improbable d�Houston street. Je vous jure que �a vous fait voir Manhattan sous un jour autrement plus int�ressant que touristique. Il insiste toujours pour nous faire marcher des miles en direction des quatre points cardinaux pour trouver l'Objet rare, c�est-�-dire le moins cher de la ville. Il est capable d'une �nergie incroyable pour �conomiser quelques cents (au risque d'en d�penser cent fois plus en transport en commun). Pour lui, on dirait que New York reste cette jungle des ann�es trente, o� il fallait �tre sinon le plus fort, au moins le plus d�brouillard pour survivre et il ne voudrait pour rien au monde manquer � sa r�putation de grand malin. Car, derri�re sa modestie ostentatoire (y compris vestimentaire comme je l'ai dit) c'est un incorrigible orgueilleux. C'est cet orgueil qui l'a emp�ch� d'acc�der au statut de math�maticien c�l�bre auquel ses dons lui promettaient de parvenir. Bien qu'il ait enseign� dans plusieurs universit�s prestigieuses, qu'il ait fait sa th�se de Doctorat avec Louis de Broglie lui-m�me, qu'il ait c�toy� les plus grands, par exemple Richard Feynman, Beno�t Mandelbrot et son p�re, Grothendieck, le petit jeunot, le bourbakiste dissident, (mais celui l�, il ne faut pas lui en parler, il tient pour un mauvais, allez savoir pourquoi), en Californie, Lebedev le russe (qui claquait des talons quand il se pr�sentait) Meyer ou Weill (son homonyme) � Columbia et quelques autres � Princeton dont Albert Einstein soi-m�me, il n�est jamais parvenu � la v�ritable gloire. Il a beau dire, il en garde une certaine aigreur. Le r�cit de sa rencontre avec Einstein est d�ailleurs � l�image du personnage. Cela se passe sur le campus de la c�l�bre universit� de Berkeley, en Californie, o�, tout jeune docteur et brillant physicien fran�ais, il vient de d�barquer. Nous sommes en 1956 tr�s exactement. Nous sommes aussi tr�s exactement � l�int�rieur de la caf�t�ria du campus, et il y p�n�tre � la suite d�un cours, accompagn� de je ne sais plus quel coll�gue un peu plus �g� que lui, et qui, pour l�heure lui sert de guide et lui montre les lieux. Il y a des tables, avec des �tudiants bruyants, et, au fond, une longue paillasse donnant directement sur la cuisine am�ricaine, comme de juste, avec des tabourets, sur deux desquels il aper�oit, et il en frissonne encore en le racontant, le g�nial chevelu prix Nobel, ses c�l�bres sandales aux pieds, en compagnie de sa deuxi�me �pouse, qui prend son d�jeuner l�, par hasard. Son coll�gue, le plante l� et va saluer famili�rement le grand homme qui lui montre un tabouret vide et l�invite � s�asseoir. Lui, il reste p�trifi� de respect au fond de la caf�t�ria et n'ose se m�ler � la compagnie. C�est tout. Voil� � quoi se r�sume les relations de mon cousin Georges et d'Albert Einstein. C�est une non-rencontre. Il prend beaucoup de plaisir � nous raconter son insignifiance. Il savoure aussi notre d�ception, comme on le ferait � l'�nonc� de certains r�sultats math�matiques inattendus et myst�rieux, incontestablement justes mais d�concertants, �tranges. D'autant que la chute de l'histoire nous fait basculer dans le pur fantastique : Georges est certain que la sc�ne se passe en 1956, ann�e o� il posa le pied en Californie, il est certain aussi de la r�alit� incontestable de la sc�ne, banale somme toute. Il ajoute, en forme de coup de th��tre final, que ce qui est certain aussi, et v�rifi� par la Grande Histoire, c'est que Albert Einstein est mort en 1955. Georges n'a donc pas pu rencontrer Albert Einstein dans la r�alit�, et pourtant la banalit� m�me du souvenir atteste de sa vivacit� et sa permanence. Myst�re, myst�re. Fausse reconnaissance, due au d�sir exacerb� de la rencontre ? Ou bien, pourquoi pas, rencontre r�elle avec un ectoplasme, dans une exp�rience surnaturelle ? Entre la simple m�prise et l'hallucination, entre la r�miniscence et la r�incarnation, depuis tout ce temps, mon cousin Georges ne s'est encore pas r�solu � d�cider. Je le vois encore, enfonc� dans son canap� du 625 Main Street, Roosevelt Island, New York New York, les yeux clos lev�s vers le plafond, et une moue dubitative sur les l�vres. Peut-�tre que les grands scientifiques ("grands" comme on dit "grands malades") ne s'acharnent � comprendre la "r�alit� cach�e" du monde que pour �chapper � la grande angoisse qu'ils ont de le d�couvrir essentiellement surnaturel.

25 juillet 2003

Courte histoire de Patricia


On doit � la po�sie urbaine de dire qu'une ville o� se trouve une rue qui porte le nom du Pr� de la Montagne du Cr�ve C�ur ne peut �tre consid�r�e comme un v�ritable trou. La rue du Pr� de La Montagne du Cr�ve C�ur se trouve � Montgeron, dans l'Essonne, o� il n'y a ni pr� ni montagne. Elle se fraye un chemin incertain � travers le fouillis de la zone, bord�e de bicoques mal align�es. Avec ses trottoirs �troits recouverts toute l'ann�e de la boue ramen�e des terre-pleins pel�s des cit�s voisines, elle h�siterait � se donner elle-m�me le nom de rue. C'est pourtant l� qu'habite Patricia, dans le petit pavillon que lui loue pas trop cher son m�decin g�n�raliste. Il lui en a fait la proposition au moment o� �a ne pouvait plus continuer comme �a avec Alain il y a dix-huit mois et o� ils s'�taient s�par�s. Quand le m�decin vient voir comment va sa maison, il en profite pour prendre des nouvelles de ses locataires, et quand il vient pour la bronchite du petit, Patricia lui demande en m�me temps de faire quelque chose pour le chauffe-eau ou la fen�tre qui ferme mal. Le m�decin est un brave homme. Il s'acquitte sans fa�on � la fois de ses obligations professionnelles et de ses devoirs de propri�taire. On peut dire qu'il aide beaucoup Patricia. Elle travaille dans une usine de sacs en plastique, � Epinay-sur-seine, de l'autre c�t� de Paris. Coup de chance, elle n'a pas � changer de RER. Le soir elle s'occupe de ses trois enfants. L'a�n�, Christopher a quatorze ans. Il marche bien � l'�cole. C'est un peu le papa maintenant. C'est lui qui met de l'ordre quand K�vin et S�bastien se chamaillent. Christopher et K�vin ont le m�me p�re, mais pas S�bastien, son p�re � lui, c'est Alain. Patricia s'est s�par�e du p�re des deux grands, R�mi, il y a huit ans. Il avait �t� routier, s'�tait fait virer, avait mal tourn�, avait tra�n� un peu, mais surtout s'�tait mis � la battre, par jalousie ou pour rien, quand �a le prenait. C'�tait un violent. Elle avait d� le quitter. Mais, curieusement ils sont toujours rest�s en bons termes, il n'a pas refait sa vie, comme �a il n'a plus personne � battre et il s'en trouve bien. Il travaille, il est de nouveau routier. Il voit ses enfants r�guli�rement. Il n'a jamais bu une goutte d'alcool. Apr�s, elle a rencontr� Alain et S�bastien est n�. Il buvait d�j�, Alain. C'�tait l� le probl�me. Alain s'est suicid� il y a trois semaines. Il s'est jet� sous le train � la gare de Brunoy. Le soir m�me, il lui avait demand� encore une fois de reprendre la vie commune. Cette fois l�, elle avait refus�, suffisamment fermement pour le d�sesp�rer. Et il s'�tait jet� sous le train. Depuis, la vie qui d�j� n'�tait pas dr�le tous les jours est devenue un mauvais r�ve. Souvent d�j� elle avait l'impression d'�tre automatique, mais l�, tout s'�tait carr�ment d�r�gl�. Les courses, elle les faisait une fois sur deux, au lieu d'acheter des yaourts elle achetait du mauvais whisky, la vaisselle, elle ne la faisait plus, le linge sale s'accumulait et ainsi de suite. D�j� elle dormait mal, mais maintenant elle ne pouvait m�me plus se coucher. Les enfants ne la reconnaissent plus. Les deux plus jeunes, avec l'insouciance de leur �ge, retournent � leurs chahuts, mais Christopher s'inqui�te et elle ne peut pas le rassurer. Et puis elle s'est mise � boire, pas beaucoup mais suffisamment pour que tout le monde puisse le voir. Jamais elle n'avait bu auparavant. Elle fait �a pour se calmer le soir, un verre ou deux de Whisky. Bien s�r, elle ne supporte pas l'alcool, alors si elle d�passe trois verres elle ne sait plus ce qu'elle fait ni ce qu'elle dit et elle en dit des mots, des mots qui donnent envie � ses amis d'appeler le m�decin ou de l'emmener � l'h�pital, tellement elle leur fait peur. Et puis, la nuit, quand elle ne dort pas, elle voit Alain au pied du lit et elle l'entend parler. Il lui redit ses derniers mots, il lui demande de le reprendre, il lui jure qu'il ne reboira plus jamais. D�s qu'elle allume la lumi�re il dispara�t. Une fois elle a cru qu'elle n'arriverait pas � allumer, elle �tait comme paralys�e. Elle sait bien qu'il n'est pas vivant, elle doit �tre tellement fatigu�e qu'elle s'endort sans s'en rendre compte et se met � r�ver qu'elle est dans son lit, seule. Et alors il vient. En ce moment elle va le voir tous les jours au cimeti�re, la plupart du temps avec S�bastien, c'est lui qui insiste pour porter une fleur � papa, c'est lui qui veut, mais elle ne refuse pas, elle se laisse entra�ner. Elle y va aussi seule quand elle est trop triste et que le manque de lui et la culpabilit� l'oppressent trop. Elle lui parle, elle lui raconte sa journ�e ou autre chose, � haute voix, comme s'il pouvait l'entendre. Elle peut rester des heures, une apr�s-midi. C'est b�te, mais �a lui fait du bien. Il ne lui manque pas seulement parce qu'il est mort mais surtout parce qu'elle l'aime encore et qu'elle ne le reverra plus jamais. Elle n'arr�te pas de se r�p�ter, jusqu'� se d�chirer de souffrance, que si elle avait su l'accueillir l'autre soir, il serait l� avec elle et pas dans cette urne scell�e dans le mur du cimeti�re. Parfois elle n'est plus elle-m�me que cette unique pens�e. Elle se sent la t�te bouff�e comme par un monstre. ? ce moment-l� la douleur est si insupportable qu'elle pourrait en finir et le rejoindre. M�me la pens�e des enfants ne peut pas combattre �a. D'ailleurs, en ce moment ils se chamaillent tout le temps ou bien ils chahutent en ricanant, ils �vacuent comme ils peuvent, elle n'en peut plus de les entendre. Le soir, ils sont couch�s et elle se retrouve seule, plus rien ne la d�tourne du chagrin, m�me la t�l� elle ne peut pas la regarder.

24 juillet 2003

Je me souviens de notre premier poste � transistors. On pouvait le transporter partout o� on allait. Cela n'�tait pas rien.

21 juillet 2003

Pens�e de la nuit N� 33 : "Non que j'ai oubli� Hanna. Mais au bout d'un certain temps, mon souvenir d'elle cessa de m'accompagner. Elle resta en arri�re comme une ville quand le train repart. Elle est l�, quelque part derri�re vous, on pourrait s'y rendre, et s'assurer qu'elle existe bien. Mais pourquoi ferait-on cela ? " Bernard Schlink, le Liseur.

19 juillet 2003

Coucou ! je profite de mon passage sur un ordinateur d'emprunt pour vous donner de mes nouvelles. Moi, globalement �a va. Mais, pour tout dire, le d�m�nagement n'a pas du tout r�ussi � l'ordinateur ni � la connection internet! J'en suis encore � me gratter le cr�ne pour savoir comment tout arranger. Mais, surtout ne vous d�couragez pas, CISCOBLOG sera bient�t de retour, encore plus beau et encore plus int�ressant!

30 juin 2003

Pas si loin !GRANDE NOUVELLE ! CISCOBLOG va bient�t d�m�nager. Dans quelques secondes, pour tout vous dire. Je sais, �a fait un choc. J'aurais du vous pr�venir plus t�t. Je n'ai pas eu le courage. Mais CISCOBLOG ne d�m�nage pas au sens o� on le dit g�n�ralement sur internet : il ne va pas changer d'adresse electronique, pas besoin de vous jeter sur vos favoris : CISCOBLOG ne d�m�nage que physiquement, pour ainsi dire : c'est moi qui d�m�nage, avec l'ordinateur qui sert � l'envoyer presque tous les soirs sur le r�seau. L'ordinateur et moi, allons changer de maison. CISCOBLOG et moi allons en prendre bien soin et tout, de l'ordinateur, soigneusement l'emballer. CISCOBLOG est un peu inquiet. Il a raison, car je ne suis pas une fl�che en informatique, ni en d�m�nagement, d'ailleurs. Malgr� que nous ayons fait, CISCOBLOG et moi, toutes les derni�res v�rifications, sauvergard� tous les fichiers n�cessaires et m�me les pas n�cessaires, nous avons rev�rifi�, resauvegard�, CISCOBLOG et moi, craignons de ne pas �tre � l'abri d'un choc, d'une maladroite manipulation ou m�me d'une erreur impr�vue, voire ind�pendante de notre volont� comme on disait � la t�l� et qu'on vous balan�ait une "interlude" en plein Thierry la Fronde... CISCOBLOG restera donc peut-�tre muet un petit moment, le plus court possible j'esp�re, le temps de brancher � nouveau tous les cables et tuyaux sans se tromper trop. Comme je ne suis pas un grand sp�cialiste, CISCOBLOG se demande si je vais m'en sortir... Pas de quoi s'inqui�ter inutilement, je sais. Mais �a fait tout de m�me un petit quelque chose. Bon, nous sommes pr�ts pour le grand saut dans l'inconnu. Et vous ? A tr�s bient�t (j'esp�re) Deconnexion dans cinq secondes. Bye Bye, � plus !. Cinq. Quatre. trois. deux. Un. Zero. Deconnection !

25 juin 2003

Dernier d�finiston lu dans le D�finistaire : Samedi : [ Nom F�minin] Faute de frappe.
Ex.:"Ca te dit un cin� dimanche ?" "Oui, Samedi".

Pas encore all� faire un tour dans le D�finistaire ? Stun scand�le !
Pens�e de la nuit N� 32 : "My formula for living is quite simple. I get up in the morning and I go to bed at night. In between, I occupy myself as best I can.
Cary Grant (1904 - 1986)"
Direct from "Days in my life"
Terreur nocturne, deuxi�me partie


C'est donc une image de cin�ma, de t�l�vision, pour �tre tout � fait exact, car avec la t�l�vision les images de terreur sont entr�es dans les maisons commes les vampires avec les courants d'air (je me souviens d'ailleurs, exactement en ce moment, au moment o� je frappe ces lignes, d'une deuxi�me image terrifiante, elle aussi une image de t�l�vision, des archives de guerre, d'un soldat allemand en flammes, probablement br�l� au napalm, rampant sur le sol, s'accrochant de ses ongles � la terre, juste avant de mourir, mais on ne le voit pas s'arr�ter de ramper, on ne voit pas le moment de la fin, il est inexplicablement encore vivant mais plus pour longtemps du tout, il est �vident qu'il essaie d'�chapper, qu'il ne sait pas � quelle point il est une torche vivante, il y a le cut avant la fin). C'�tait donc un de ces dimanches soirs b�nis de mes dix ans, autour de l'ann�e 1960, o� nous avions gagn�s dix minutes ou un quart d'heure sur l'heure d'aller au lit et o� nous nous r�jouissions du plaisir � moiti� interdit de regarder le d�but du film du soir. Le film se passait sur la banquise. Une exp�dition polaire, scientifique ou militaire. Une d�couverte �trange. Quelque chose sous nos pieds qui nous regarde, qui nous fixe � travers l'�paisseur translucide de la banquise. Un attroupement. On se penche, on s'agenouille pour mieux voir. Il y a bien cette "chose" enfouie sous la glace (bien plus tard, apr�s de "longues recherches" j'ai retrouv� le film en question, qui est tr�s connu). Un visage, des yeux qui nous regardaient, qui me regardaient, moi, qui essayai d�j� de me cacher derri�re le dossier du fauteuil pour �chapper � la vision de ce que je n'aurais jamais d� voir, mais c'etait trop tard. C'etait un martien enfoui sous la glace. Un mort qui allait forc�ment redevenir vivant. Il avait une t�te noire carr�e avec des yeux �normes et une fente horizontale en guise de bouche. On ne voyait que ces yeux annonciateurs d'apocalypse et de fin du monde. Je me cachai les yeux, mais j'en avais d�j� trop vu. M�me le "Allez, au lit !" p�remptoire de notre m�re ne me sauva pas comme le gong sauve parfois le boxeur du KO. Ce visage de mort m'accompagna le soir m�me l� dans mon lit et je le retrouvais, d�j� l� qui m'attendait, sous les couvertures, tous les soirs suivants. Cette cr�ature me hanta des mois et peupla � elle seule mes insomnies d'enfant. Longtemps je me suis senti coupable de ces petits vols de temps des dimanches soirs. longtemps j'ai pens� na�vement que je n'aurai peut-�tre jamais rencontr� la terreur si je n'avais pas os� profiter du rel�chement de nos parents ces soirs-l�. Ce qui me frappe apr�s toutes ces ann�es, n'est pas seulemenjt le souvenir vif de la "chose" sous la glace, et bien s�r j'ai revu "La chose d'un autre monde" au moins deux fois depuis, et bien s�r l'image du martien sous la glace ne me "glace" plus d'effroi, quoique ; ce qui me frappe, donc, est que j'en ai finalement voulu � mes parents : je les ai longtemps tenus pour responsable de mes terreurs nocturnes : S'ils avaient �t� sev�res "jusqu'au bout" cela ne se serait peut-�tre pas produit. Si on veut donner une �ducation rigide � ses enfants, il faut �tre "sans faille". Nos parents �taient donc coupables des relachements des dimanches soirs. On trouve toujours une bonne raison d'en vouloir � ses parents.

21 juin 2003

Pens�e de la nuit N� 31 "Avec leur syst�me de film, la fleur qui s'ouvre au ralenti s'ouvre plus vite que la fleur qui s'ouvre au normal... avec le ralenti �a va plus vite : faudra m'expliquer" Jean Marie Gourio, Br�ves de Comptoires
Ce soir Blogger a chang� de peau (de "skin" pour faire wired). Bon, c'est assez chic, sans plus. Mais aucune nouvelle fonctionnalit�. Bof...
Je me souviens de "Oh, Oscar ma petite th�r�se me fait � grand peine six gosses", dont la version �dulcor�e �tait : " Oh, Oscar ma petite th�i�re me fait � grand peine six grogs" qui �tait la formule mn�mothechnique pour retenir les douzes paires de nerfs cr�niens : Olfactif, Optique, moteur oculaire commun, path�tique, trijumeau, etc., mais je ne vais tout de m�me pas vous imposer la liste des nerfs cr�niens, quoique... Il y avait aussi : "deux rats, excomuni�s expropri�s du cinqui�me courent sur le cul de la posti�re" qui �tait le moyen de se souvenir des insertions musculaires sur la t�te du cubitus (qui n'�tait pas - pi�ge supr�me ! - le gros bout de l'os, mais le petit !) allons y : deuxi�me radial, extenseur commun, extenseur propre du cinqui�me doigt, court supinateur et cubital post�rieur. L� je vous les cite tous, parce que je suis tout de m�me asez fier, apr�s toutes ces ann�s, de me souvenir des insertiens musculaires sur la t�te du cubitus. C'est juste pour la gloire, parce que cela ne m'a jamais, mais � grand jamais, �t� de la moindre utilit� dans ma vie professionnelle de me souvenir des insertions sur la t�te du cubitus. Il y avait aussi les branches de l'art�re ohtalmique : " La sangsue si muette " : lacrymale, centrale de la r�tine, centrale de la r�tine... Et l� je s�che un peu, je ne retrouve plus les autres, comme quoi, les formules mn�motechniques ne sont pas tout. Je n'ai d'ailleurs jamais eu besoin non plus de me servir de la liste des branches de l'art�re ophtalmique. Mais ces formules ("La sangsue si muette", c'est joli, non ? ah, oui, le "ette" c'�tait pour ethmo�dale ; si je fais un r�el effort je vais finir par toutes les retrouver. Je vous promet de vous tenir au courant) ces formules, donc, poss�dent une r�elle po�sie. Je devrais en parler aux oulipiens. Mais je n'ose pas. Il m'en vient une autre (qu'ils doivent d'ailleurs conna�tre) qui n'a rien � voir avec l'anatomie et qui m'a servi parfois pour briller en soci�t� � peu de frais. Elle donne la liste des douze premiers empereurs romains. C'est le papa de ma copine Agn�s, Georges Michel, qui reste, � quatre vingt cinq ans le puits de culture humaniste que j'ai toujours admir�, qui me l'a apprise � l'�ge de dix ans : C�sar, Auguste, Tib�re, Caligula, Claude, N�ron, Galba, Othon, Vitellus, Vespasien, Titus, Domitien (C�sotica Clonegalo Vivestido : c'est un alexandrin, ce qui explique qu'on le retienne si facilement) Mais franchement qui a � foutre aujourdhui de savoir par coeur les douze premiers empereurs romains, je vous le demande. Ah, la culture n'est plus ce qu'elle �tait, ma brave dame. Enfin pour ne pas se laisser perdre cette technique imm�moriale, je vais tout de m�me m'employer � trouver une formule mn�motechnique pour se souvenir de la liste des vingt deux vainqueurs de la coupe du monde de foot 98 : Je vous tiendrai au courant !

16 juin 2003

Merveille 7


Tartuffe, version 1974 C'est une maison immense, vide. Elle se remplira au fur et � mesure des l'avanc�e de l'action. Il y a encore les peintres, les pl�triers, les menuisiers, les vitriers. C'est le tournant du dix-septi�me si�cle. Un monde en mutation. Une maison en plein d�m�nagement. On voit passer des coffres, des meubles lourds port�s par des valets, des brass�es de linge, des tentures pas encore accroch�es, des tapis roul�s, des peintures murales pas encore s�ches. Toute la pi�ce se jouera dans les pl�tres : reconstitution historique minutieuse d'un d�m�nagement bourgeois des ann�es 1650. On sent m�me les courants d'air. Passage du f�odalisme r�volu au capitalisme naissant : une maison en mutation ; un vieux palais aust�re et sombre, remis au go�t du jour par un riche bourgeois parvenu, Orgon, un peu contre son gr�, pour faire plaisir � sa jeune femme et ses grands enfants. La pauvre madame Pernelle, m�re d'Orgon n'y comprend plus rien. Elle tra�ne sa servante, Flipote, hors de ce lieu de perdition et tout ce charivari. La sc�ne suivante sc�ne est archi-c�l�bre : c'est celle du "pauvre homme". D�j�, le duo Dorine - Orgon est �blouissant. Dorine est assur�ment le personnage principal du Tartuffe. elle est belle, trendre, maligne, on n'a d'yeux que pour son g�n�reux d�collet�, r�le oblige, car sinon point de "Avant que de parler prenez moi ce mouchoir etc.". Il n'y a qu'elle, et il n'y a que Tartuffe, au fond : tous les autres personnages sont des marionnettes, sauf peut-�tre Elmire, la jeune femme d'Orgon. C'est Roger Planchon lui-m�me qui joue le r�le de Tartuffe. il est inqui�tant et path�tique � la fois. Le g�nie de Planchon c'est d'avoir finalement invers� la probl�matique du Tartuffe sans jamais pratiquement le jouer � contre texte. Tartuffe profite certes d'Orgon, de l'ancien monde, mais avec des moyens de l'ancien monde, son imposture est d�j� d�pass�e. On peut faire mieux, largement, � beaucoup plus grande �chelle, comme peut le faire le Roi, jeune dictateur impitoyable, par exemple. Tartuffe est vraiment amoureux d'Elmire, qui a �t� mal mari�e. C'est lui qui finalement se trouve �tre la victime peu glorieuse du complot des jeunes gens, Val�re, Marianne, Dorine, Elmire, le Roi lui-m�me : Le combat est largement in�gal. Pas de suspens.Tartuffe va perdre ineluctablement, il est fini, depuis longtemps. Il sait bien que son amour pour Elmire acc�l�re sa perte. Il se jette dans le pi�ge comme pour en terminer plus vite, h�ros presque romantique, au manque total de cynisme. Le nouveau monde triomphe : C'est la naissance de l'Etat. Le personnage de l'Exempt, qui, tr�s loin des r�dempteurs ou des justiciers des mises en sc�ne traditionnelles, mais bien bras arm� d'un pouvoir absolu, nous glace d'effroi. Jamais l'invraisemblance l�gendaire des cinqui�me actes de Moili�re n'a �t� au contraire aussi vraisemblable : le nouveau monde broie tout dans sa toute puissance, les petits malfrats comme Tartuffe n'ont aucune importance, ils sont son emport�s comme f�tus de paille, rien que sur un claquement de doigt du monarque. Silence dans les rangs. Que rien ne bouge. Bigre. Bien s�r, Moli�re n'a pas vraiment voulu dire tout �a (depuis peu, il para�t que c'est Corneille, mais �a ne change pas grand chose), cependant, tout y est : il ne manque pas le moindre vers, pas le moindre mot. C'est �a l'int�r�t des grands classiques : ils disent non pas seulement l'universel du genre humain, Le Tartuffe ne "peint" personne, au fond, ou alors des arch�types plut�t passe-partout, mais ils montrent la v�ritable �me d'une �poque, ils sont une le�on d'histoire. C'est ce que Roger Planchon nous a appris � tout jamais.
Pens�e de la nuit N� 30 "Oui, les journaux avaient raison. Toute l'irlande �tait couverte de neige. Elle tombait de toutes parts sur la sombre plaine centrale, sur les collines sans arbres, tombait doucement sur le mar�cage d'Allen et, plus � l'Ouest, doucement tombait dans les vagues sombres et rebelles du Shannon. Elle tombait, aussi, sur chaque coin du cimeti�re solitaire de la colline, o� Michael Furey �tait enterr�. Elle recouvrait d'une couche �paisse les croix et les pierrres tombales pench�es, sur les piques de la petite grille, sur les �pines st�riles. Son �me d�faillait lentement tandis qu'il entendait la neige tomber l�g�rement � travers l'univers et l�g�rement tomber, comme la descente de leur fin derni�re, sur tous les vivants et les morts." James Joyce. Les morts
L�, pr�sentement, je me souviens de Valentina Terechkova, tiens, voil� !

15 juin 2003

Je me souviens des premi�res "glaces � l'italienne" qu'on vendait dans la rue au quartier latin, une patisserie, quelque part entre le Maheux et Capoulade. deux parfums seulement : fraise et vanille
Ce soir, pour changer, un peu de cul, mais si, histoire de faire monter un peu, si j'ose dire, j'ose donc, le taux de fr�quentation de ciscoblog (n'oubliez pas de cliquez sur la photo de la belle jeune femme, it's more fun !) (via Geisha Asobi)

12 juin 2003

Fen�tre sur cour N�22 (la derni�re ?)


ah, le Laphrohaig !


















10 juin 2003

Pens�e de la nuit N� 29 "Gertrud Stein a �crit : "I write for myself and strangers."J'�cris ce ci pour mes amis ; c'est une mani�re de signe. Pour moi-m�me aussi ; afin peut-�tre pour discerner o� j'en suis. Peut �tre aussi pour ne pas cesser de continuer. J'�cris ceci pour ceux que je tra�ne, sans les pr�venir dans ces pages. Et pour d'autres que cela pourrait int�resser."Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres.
Chaque mercredi, je re�ois une page de Carlotta. Cette semaine �a parle de nage (du verbe nager, dans l'eau). Il y avait ce texte magnifique d'Henri Michaux que je m' empresse de recopier int�gralement.

La Paresse

L'�me adore nager.
Pour nager on s'�tend sur le ventre. L'�me se d�bo�te et s'en va. Elle s'en va en nageant. (Si votre �me s'en va quand vous �tes debout, ou assis, ou les genoux ploy�s, ou les coudes, pour chaque position corporelle diff�rente l'�me partira avec une d�marche et une forme diff�rentes, c'est ce que j'�tablirai plus tard.)
On parle souvent de voler. Ce n'est pas �a. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.
Quantit� de personnes ont ainsi une �me qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'�me quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle lib�ration de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un rel�chement si intime...
L'�me s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidit� ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle � lui, et si ce fil se rompait (il est parfois tr�s t�nu, mais c'est une force effroyable qu'il faudrait pour rompre le fil), ce serait terrible pour eux (pour elle et pour lui).
Quand donc elle se trouve occup�e � nager au loin, par ce simple fil qui lie l'homme � l'�me s'�coulent des volumes et des volumes d'une sorte de mati�re spirituelle, comme de la boue, comme du mercure, ou comme un gaz - jouissance sans fin.
C'est pourquoi le paresseux est ind�crottable. Il ne changera jamais. C'est pourquoi aussi la paresse est la m�re de tous les vices. Car qu'est-ce qui est plus �go�ste que la paresse?
Elle a des fondements que l'orgueil n'a pas.
Mais les gens s'acharnent sur les paresseux.
Tandis qu'ils sont couch�s, on les frappe, on leur jette de l'eau fra�che sur la t�te, ils doivent vivement ramener leur �me. Ils vous regardent alors avec ce regard de haine, que l'on conna�t bien, et qui se voit surtout chez les enfants.

(in La nuit remue)

09 juin 2003

Merveilles 6

Kathleen Ferrier par Cecil BeatonKathleen Ferrier, comme me l'apprend la notice du CD, est morte � quarante et un ans. J'ai toujours pens� que Kahtleen Ferrier �tait morte bien plus jeune. A vingt-cinq ou trente ans, pas plus. Au fond, bien s�r, elle est morte jeune, mais pas si jeune que �a. C'est la l�gende qui l'a rajeunie encore, probablement, peut �tre parce qu'elle a commenc� � chanter "tard", vers les trente ans. Elle aurait tout de m�me plus de 90 ans aujourd'hui. A l'�poque, on mourait encore souvent tr�s jeune (apr�s, on a su soigner la leuc�mie et puis est arriv� le SIDA, nous en sommes toujours � peu pr�s au m�me point...). De toute mani�re, mourir jeune a toujours �t� une sorte de manie chez les musiciens dou�s : Purcel, Mozart, Schubert (le record ?), Mandelssohn (ou peut �tre lui ?), et plus pr�s, Dinu Lipati, par exemple, et Scott Ross. D'ailleurs Lipati et Ferrier forment un couple dans le coeur de certains. On n'a pas h�sit� � les comparer � des anges du ciel, des com�tes fulgurantes de la musique, etc. Kathleen Ferrier �tait une vraie contralto, une contralto naturelle. Elle avait presque une voix d'homme, c'est beaucoup plus rare que l'inverse. Une voix d'homme qui aurait �t�, disons, "normale" pour un t�nor, mais avec des capacit�s extraordinaires dans les aigus. Pendant que j'�cris, en temps r�el, comme on dit maintenant, passe derri�re moi, sur la petite cha�ne de mon bureau, les "Kindretotenlieder" de Malher dans l'interpretation de Ferrier et Bruno Walter. Difficile de ne pas penser � la mort en �coutant �a, n'est-ce pas ? Les "Kindertotenlieder", c� ne s'�coute pas n'importe quand. La plupart du temps, presque toujours, m�me, je n'ai pas du tout envie d'�couter les "Kindrtotenlieder" que je tiens pourtant pour une v�ritable merveille. C'est plut�t bon signe, au fond. Ca co�te. C'est dur. Ca fait mal : les "Kindertotenlieder" sont une �preuve. A vrai dire, je dois toujours faire un effort intellectuel pour �couter Malher ; c'est une musique difficile, en g�n�ral. Avec les 'Kindertotenlieder", c'est particuli�rement difficile, mais cela ne vient pas du c�t� intellectuel : on ne peut pas se dire : "Tiens, j'�couterais bien un petit coup de "Kindretotenlieder", en buvant l'ap�ro, par exemple, ou en se livrant � une t�che r�p�titive. C'est le genre de musique qui n�cessite vraiment un �tat particulier pour l'�couter. Il y a certains �tats, les plus fr�quents, o� ce n'est pas le moment d'�couter les "kindertotenlieder", on a mieux � faire, dieu merci. Impossible � entendre si, par exemple, on est gai. Moi, je pr�f�re �couter les choses tristes quand je suis triste, pas quand je suis gai, ou d'humeur neutre. Les musiques tristes ont un c�t� consolant, d'habitude : il y a, au fond d'elles quelque chose qui vous rend espoir, rien que parce que la beaut� ne peut pas �tre fondamentalement mauvaise (voyez les requiems, celui de Campra, par exemple). Avec les Kindertotenlieder, non, pas du tout.Tout est sombre, d�sesp�r�, desesp�rant, et incroyablement beau. Les Kindretotenlieder ne vous consolent tout simplement pas. Ils continuent de vous d�chirer. C'est une des rares musiques qui a la capacit� de vous rendre tristes m�me quand vous �tes gais, qui semble porter en elle une vraie souffrance, atroce, continuelle, infinie. Attention, les "Kindertotenlieder" peuvent carr�ment vous saper le moral, � eux tout seuls. Il vaut vraiment mieux les �couter quand on est vraiment triste. Il y a moins de risques, pour ainsi dire. C'est ce qui est en train de m'arriver, merde. En temps r�el, merde.

08 juin 2003

Je me souviens du 3 mai 68. Voil� de quoi je me suis souvenu ce soir, qui n'est absolument pas le soir du 3 mai. Fid�le � ma m�thode, j'ai fait le vide dans mon esprit et attendu de monter dans le premier souvenir qui passait. C' est mai 68 qui est arriv�. Je me suis souvenu de mai 68. J'ai alors voulu �crire : je me souviens de mai 68. Mais (mai...), j'ai pens� que cela faisait un peu trop gros je me souviens de mai 68. J'ai pens� qu'il fallait un peu, comment dire, r�tr�cir la focale. J'ai alors �ssay� de me souvenir quel jour de mai avait vraiment commenc� mai 68. Je me suis souvenu du 3 mai 1968. J'�tais chez mes parents avec des copains de m�decine et nous r�visions les examens qui allaient bient�t arriver. Je me souviens tr�s bien : de la salle � manger de l'appartement du troisi�me �tage du 119 boulevard Saint Michel, o� nous avions �tal� nos bouquins sur la table familiale, nous pouvions entendre le bruit de la manif, pas encore bien grosse, �videmment, et celui des bombes lacrimog�nes ; nous nous sommes approch�s de la fen�tre et avons assist� � une belle charge de CRS. Nous nous sommes dit : "pourvu que cela continue, nous ne passerons pas nos examens ! " Mais nous n'y croyions pas une seconde... Quelques jours plus tard, nous �tions dans la rue etc. Mais je ne suis pas l� pour vous raconter mai 68. Ce que je voulais vous dire �tait que j'�tais tomb�, en faisant une recherche Google sur le "3 mai 68", pour �tre s�r que �a avait bien �t� le premier jour de mai 68 (ce qui semble le cas, bien que, comme chacun sait, le premier jour de mai 68 a �t� le 22 mars), je suis tomb� sur ce site compl�tement fou mais comme disait un copain de classe de sixi�me que je respectais beaucoup : "il faut de tout pour faire un monde", et que j'ai failli m'y noyer. Ne cliquez pas ! Je vous aurai pr�venu !

07 juin 2003

Fen�tre sur cour N�21 (la revoil�, encore et toujours !)


trois pigeons s'aimaient d'amour tendre
















06 juin 2003

La nuit tombe vite. Bient�t tout est noir. Il y a comme un silence. Les urgences se ramassent sur elles-m�mes, comme pour se pr�parer aux tensions de la nuit. La noria des voitures de pompiers et des ambulances va bient�t commencer. Elle ne cessera, au mieux, que vers trois heures du matin. Puis ce seront les heures creuses de la nuit, plus ou moins longues, qui font comme une caverne temporelle, o� la souffrance fait une pose et accorde un peu de repos aux bless�s et aux infirmi�res �puis�es. Mais nous n'en sommes pas encore l�. Monsieur R., le gros b�b�, se r�veille et se rendort, sans �merger vraiment, selon le rythme oscillant de son organisme qui se purge par �-coups des derniers restes du triste festin de la veille. Pourvu qu'il ne se r�veille pas � contre temps, au milieu de la nuit, pensant qu'il est midi. On verra bien. Tout � coup, sans pr�venir, la fatigue me tombe dessus. Je me sens seul et las. De plus en plus souvent, je sens ce harassement dont parle Jean Reverzy dans "Place des angoisses" me dissoudre entrez chien et loup. Tout me p�se, le moindre geste me co�te, l'�nergie qui me manque me semble irr�cup�rable � jamais ; je suis vid�. Je ne devrais plus faire de gardes, � mon �ge, mais c'est seulement � ce moment pr�cis que je "sens mon �ge", comme on dit (le reste du temps je le contiens, je le tiens � l'�cart, je le traite par le m�pris). Chaque week-end de garde, je me fais cette promesse d'ivrogne : l'ann�e prochaine, j'arr�te. Cela dure depuis cinq ans�au moins. Passons. Je pense � mon amoureuse. Elle ne m'a pas appel� depuis le coup de fil de ce matin, furtif. Sa voix, mais aussi son corps, me manquent. Passons aussi. D'ailleurs voici qui me sort de ma m�lancolie : on m'appelle encore. C'est pour un couple. Le mari am�ne sa femme. Elle s'est remise � boire depuis quelques jours. Ils ne sont pas loin de la cinquantaine, assez beaux tous les deux. Elle, c'est une alcoolique s�v�re, lui c'est un mari d'alcoolique (d'habitude, on dit plut�t : femme d'alcoolique�). Elle a d�j� subi plusieurs cures de d�sintoxications. La derni�re date d'� peu pr�s trois mois. Les p�riodes d'abstinence r�tr�cissent dangereusement. le mari � raison de s'inqui�ter. Le bureau des psys est devenu un huis clos tragique : ils rejouent l� la sc�ne pour au moins la trenti�me fois de leur vie. Je me sens spectateur, voyeur. Je le leur dis, et l'"entretien" d�marre vraiment. Nous parlons plus d'une heure. L'entretien se termine sur une note d'optimisme raisonnable : la rechute est peut-�tre enray�e, � elle de voir. Ils ont bien fait de venir, tous les deux. Je me suis senti utile. La fatigue s'�tait seulement tapie dans l'ombre : d�s que je passe dans le couloir, elle me saute � nouveau � la gorge. Le parvis des urgences est plein de vent, de camions de pompiers, d'ambulances et de familles hagardes. Install� dans ma Clio, je ne d�marre pas. Une toux s�che, que je connais bien et qui me fait office de compagne ces derniers temps s'est empar� de moi. Elle ne me l�chera pas avant deux ou trois heures, je le sais, (il y a probablement quelque chose d'�cre, dans l'air, � Longjumeau qui ne me r�ussit pas�) et elle me quittera aussi soudainement qu'elle est venue. Je me d�cide � mettre le contact. Premi�re escale � l'internat. Je m'aper�ois que je meurs de faim. Je suis une vielle rosse � la mangeoire� Les psys de garde dorment au CMP, qui se trouve � cinq cent m�tres de l'h�pital. On peut dire qu'en comparaison avec les chambres de garde sordides de Vigneux, Corbeil ou Evry, c'est un v�ritable palace. Le seul probl�me, ce sont les cinq cent m�tres justement : au milieu de la nuit, si on est appel�, il faut non seulement s'habiller, mais sortir dans le froid, prendre la voiture, achever de se r�veiller en traversant la ville endormie. Mais pour l'heure, je profite avec d�lice de la salle de bain et de sa vraie baignoire (il y a aussi la t�l�, dans un salon confortable, une cuisine, un frigo, des tableaux. contemporains aux murs renouvel�s tous les mois comme dans une galerie, le luxe int�gral). J'aime les bains tr�s chauds. Quand l'eau refroidit, je rajoute de l'eau br�lante. Plaisir. Je barbotte, je marine, je mac�re. Je somnole. Je r�ve. Ou alors, quand je suis moins crev�, je lis un polar en �coutant 89,9 ou en t�l�phonant avec mon ami Gilles, par exemple, qui fait une pose dans ses r�visions pour son concours de l'�cole de la magistrature. Je lui parle de mon amoureuse, il me parle de la sienne. J'adore les patatis et patatas des conversations avec l'ami Gilles. L'heure avance. Pas d'appel ce soir. Si. En voil� un. Il faut sortir du bain s'habiller etc. C'est minuit, l'heure du crime. C'est madame D. Elle a �t� admise aux lits porte dans l'apr�s midi, compl�tement ivre. Elle a cinquante ans bien d�grad�s. Quand j'arrive, elle fait la conversation avec les infirmi�res, on se marre, on se bidonne, dans l'office. Elle raconte qu'elle est une femme battue. Elle a un enfant de onze ans. Mis�re, mis�re. Qui s'en occupe � ct'heure ? Son p�re, ben, enfin, je dis son p�re, son beau-p�re, le p�re il y a longtemps qu'il est loin. Il a vingt cinq ans de moins qu'elle. Il boit aussi mais moins, il faut le reconna�tre. Il lui tape d'ailleurs dessus pour qu'elle boive moins, au fond. Il l'enferme, mais, notez, elle r�ussit toujours � sortir, alors il la tape encore. Normal. Mis�re, mis�re. Elle boit dur rouge � dix francs, de chez l'arabe, il lui a bien dit � l'arabe de ne pas lui vendre de vin, mais il est sympa l'arabe, il lui en vend en cachette. On se marre, on se bidonne. Elle veut rentrer chez elle pour s'occuper du petit. A ct'heure ? Mais il dort le petit ! Pensez-vous ! Il fait la foire, je parie qu'il ne lui a m�me pas fait son d�ner. D�j�, elle a la tremblote. Il lui faut sa dose. Mis�re, mis�re. C'est pour �a qu'elle veut sortir, pas pour le petit. Sa bonne humeur est communicative, elle me trouve sympa. On va la laisser sortir, sinon il faudra lui faire des perfusions de gros rouge pour �viter le delirium.(extrait de l'�puisement du week end. Pour en savoir plus, cliquez en LCD)
Entre une garde calme � l'unit� clinique de Vigneux et une garde charg�e aux urgences d'Evry, je pr�f�re presque toujourds une garde agit�e � l'h�pital de Longjumeau.

04 juin 2003

Terreur nocturne, premi�re partie

Je me souviens d'une image terrifiante � la t�l�vision. C'est mon premier souvenir d'image terrifiante. Il n'y en a pas eu beaucoup d'autres apr�s. C'�tait vers les sept huit ans. Pourquoi y pens�-je maintenant � nouveau, apr�s toutes ces ann�es ? pourquoi fait-elle, cette image, quasiment irruption dans le pr�sent comme le retour inattendu d'une com�te oubli�e ? Je ne sais pas. C'est sans doute pour �a, justement, parce que je ne sais pas, qu'il me faut la raconter. Ce souvenir n'est pas un "je me souviens". Il n'ira, en aucune mani�re, allonger la liste de "je me souviens" (JMS) de la LCD (La Colonne de Droite, cliqez, si vous voulez). C'est un souvenir beaucoup trop personnel. Les "je me souviens", selon la r�gle �tablie par Georges Perrec, sont des souvenirs personnels mais pas trop qui pourraient appartenir � tout le monde ; enfin, � beaucoup de gens d'une m�me g�n�ration, m�me, et surtout, s'ils ne se connaissent pas. C'est toute la magie des "Je me souviens". Ils (re) construisent une histoire. Ils sont comme l'intersection math�matique de deux ensembles : l'un collectif, nous, pris dans le mouvement des choses, et l'autre individuel, moi, seul au fin fond de ma galaxie. Les "Je me souviens" sont comme le reste, la scorie, le produit de notre s�paration d'avec le monde. Ils sont le t�moin que j'ai exist� dans ce monde, puisque d'autre peuvent se souvenir du m�me souvenir ; ils sont le t�moin que ce n'est pas seulement mon souvenir, � moi : toute une cascade de souvenirs s'encha�nent, leurs souvenirs, ceux des autres, qui commencent d�j� � diverger d�j� � cent � l'heure ; mais il reste qu'un seul souvenir a suffit pour nous rassembler, comme � un carrefour o�, juste � la minute d'apr�s, chacun partira dans d'autres directions, lecteurs inconnus les uns aux autres ; souvenir de rien ou presque, ordinaire, infra-ordinaire, mais qui nous �meut jusqu'aux larmes, parce que nous d�couvrons que nous ne sommes pas toujours seuls ; ils sont aussi le t�moin que ce monde n'est plus, qu'il a seulement �t�, et que nous continuons d'exister, s�par�ment, malgr� son absence, ostinato. La "liste des je me souviens", celle de Perrec, mais aussi la mienne ou celle de quiconque, puisque la g�niale intuition de Perrec a �tabli une fois pout toute le droit de proclamer que nous sommes moi et nous, en m�me temps, a exactement la m�me fonction que le roman. C'est une forme de roman imm�diat. Tout �crit partageable, ou l'auteur et le lecteur peuvent s'interchanger est un roman, par d�finition. La liste des "je me souviens est une fiction-non fiction partageable. C'est un roman, un roman imm�diat, mais un roman. Le souvenir de l'image terrifiante n'est � priori pas imm�diatement partageable ; il n'est donc pas un roman. L'image terrifiante est trop personnelle ou trop universelle, pour ainsi dire. Elle ne concerne que moi. Ou vous, mais pas nous. Ce n'est donc pas "un je me souviens". C'est mon souvenir. Je ne peux que le raconter. Je dois en faire le r�cit, pour le rendre partageable. Je me souviens d'une histoire terrifiante � la t�l�vision. C'�tait au temps de la t�l�vision dans la salle � manger (les "intellectuels" l'ont install�e, plus tard, au salon ou comble du snobisme dans la chambre � coucher.) Dans les premiers temps, elle tr�nait � la salle � manger. La t�l�vision �tait en noir et blanc. Nous regardions le "journal t�l�vis�", et non pas les "infos"(nous nous moquions de mongrandp�re qui disait les "nouvelles")) en mangeant la soupe. Apr�s le "journal t�l�vis�" (plus tard, apr�s "bonne nuit les petits", mais nous �tions plut�t d�j� assez grands), au lit. Je me souviens que nos parents �taient tr�s stricts l�-dessus. Il n'y avait aucune d�rogation. Sauf le mercredi (j'ai �crit le mercredi mais c'�tait le jeudi, j'ai voulu dire le jeudi), une heure plus tard, � la fin de la "Piste aux Etoiles" de Marity et Gille Carpentier. "Au lit !" disait notre m�re ou notre p�re, mais plus souvent notre m�re. Je crois que le jeudi soir sera jusqu'� mon dernier jour le jour de la Piste aux Etoiles. La r�gle se rel�chait un peu le dimanche soir, jour du cin�ma (il y avait d�j� eu un western en fin d'apr�s-midi, et non pas au d�but, pour respecter la promenade digesive et hygi�nique, ou un film de cape et d'�p�e ou un Laurel et Hardy). J'ai d�j� parl� des dimanches soirs de notre m�re et des caf�s au lait au pain azyme �mi�t�. J'ai d�j� dit qu'il y avait, ces soirs l�, comme une paresse bienveillante, une molesse qui tranchait avec l'ordre des autres jours. On pouvait grapiller dix minutes ou un quart d'heure. On regardait avec d�lactation le d�but du film avec Jean Gabin, Fernand Ledoux ou Pierre Larquet. Le "Au lit !" �tait un peu moins ferme, on pouvait faire semblant de ne pas avoir entendu, un peu, pas longtemps, il fallait tout de m�me y aller, au lit, finalement.

02 juin 2003

Tr�s longtemps que je n'avais pas ajout� un lien en LCD. En voici un, qui aurait du s'y trouver depuis longtemps. Ah, la voix d'ARTE, quel �rotisme !.
Fen�tre sur cour N�20 (la revoil� !)


Ay, ay, que calor !

29 mai 2003
















Pas plus tard qu'il y a deux jours, Francis Grossmann m'a encore envoy� un mail. Comme vous le savez, Francis Grossmann, c'est moi, enfin, en principe. Si vous avez rat� le dernier �pisode, ce qui prouve que vous n'�tes pas un lecteur assidu et ce qui me peine vraiment, cliquez tout de m�me ici comme dirait le papa de Victor Hugo. Donc Francis Grossmann ce n'est pas moi (j'ai comme un petit vertige, l�). J'ai bien not� que vous avez not� que je viens de dire que Francis Grossmann c'�tait moi. Mais, bon, un peu de patience, j'essaie de vous expliquer : Francis Grossmann, c'est un �minent linguiste de la facult� de Grenoble. Il n'a strictement rien � voir avec CISCOBLOG (qui a aujourd'hui un an plus trois jours, modeste comme c�l�bration, n'est-il pas ?) Comme je suppose que depuis les cinq ou six derni�res lignes vous n'avez toujours pas cliqu� sur le dernier �pisode, ou bien que, rebut�s par la longueur du texte vous ne vous �tes pas attard�s sur la page, et vous n'avez pas tort, je vous fais un r�sum� : Francis Grossmann, pas moi, l'autre, l'heureux universitaire, a deux adresses email et, comme il en a parfaitement le droit, on est en r�publique, il n'y a rien l� de r�pr�hensible ni m�me de douteux, moi aussi, Francis Grossmann, j'ai deux adresses email et je ne suis pas le seul, il a s�rement de tr�s bonnes raisons pour faire cela, m�me si je, moi, Francis Grossmann, n'en voit pas le v�ritable int�r�t, il s'envoie lui-m�me des emails d'une adresse � l'autre. L'une de ses adresses est une adresse professionnelle, l'autre est son adresse personnelle. Il fait donc passer des notes ou des brouillons d'une adresse � l'autre pour des raisons, qui , je viens de le dire, ne regardent que lui, Francis Grossmann, et personne d'autre, surtout pas moi, Francis Grossmann. Nous n'avons rien � y redire, moi, Francis Grossmann et tous les autres. Il fait cela quand il le veut, quinze fois par jours si �a lui chante, et moi, Francis Grossmann et tous les autres, nous n'avons aucune objection � y faire. Seulement voil�, de temps � autres, pas si souvent que ca, mais tout de m�me parfois, comme il y a deux jours, un message de Francis Grosmmann fait irruption, pour ainsi dire, dans ma boite � lettre Outlook. C'est une erreur , il s'est emm�l� les pinceaux, il a fait une fausse manipulation (je ne rentre pas dans des d�tails ennuyeux, mais, en gros, son adresse perso ressemble, dans son libell� � la mienne et, surtout, nous avons le m�me FAI, ce qui n'est pas particuli�rement �tonnant quand on sait que c'est Wanadoo). On peut comprendre, j'esp�re, que m�me pour une personne rompue, comme moi, � la pratique des moyens de communication modernes, m�me pour un internaute (je deteste ce mot) chevronn�, ce qu'une telle irruption, j'ose m�me dire une telle intrusion (effraction ? Non, c'est trop fort) peut avoir d'�trange et un peu d�stabilisant. Je m'y suis fait, � vrai dire, en r�solvant le myst�re, il y a quelques mois (si vous vous voulez savoir comment, la seule solution est de cliquez l� o� j'ai dit plus haut, mais ce n'est pas obligatoire). On se fait � tout, en g�n�ral, m�me � l'id�e d'avoir un parfait homonyme, ou plusieurs, en particulier, quelque part dans le monde. Mais il est plus difficile d'admettre que cet homonyme vienne s'immiscer, sans que vous lui aiyiez rien demand�, dans l'intimit� de votre boite de r�ception Outlook. En psychiatrie, et non pas en xyloglotte, ( j'ai peut-�tre tort : c'est souvent la m�me chose !) il existe un terme qui signifie voir son double � l'ext�rieur de soi, venir vers soi : l'h�autoscopie (du grec h�auto� de soi-m�me et scopos, regard). Ca arrive, mais c'est rare ; c'est une exp�rience inn�fable et angoissante ; j'ai connu un homme � qui c'�tait arriv�, il ne rigolait pas tous les jours. Pour ce qui me concerne, il faudrait d'ailleurs, pour �tre pr�cis, dire : h�autolexie (et l�, on peut parler de xyloglotte, puisque c'est un mot qui n'existe pas) et encore plus pr�cis : h�autoexoscopolexie (exoscopo signifiant Outlook, en grec ancien, �videmment). A vrai dire c'est beaucoup moins angoissant. On pourrait m�me dire que c'est supportable, � la longue. C'est donc en proie � une b�nigne crise d'h�autoexoscopolexie que j'ai r�pondu au mail de Francis Grossmann pour lui dire que je, moi, Francis Grossmann, donc, �tais un peu agac� par ses mails � lui, Francis Grossmann, disons, intempestifs. Il, je, non, il m'a d'ailleurs gentiment r�pondu qu'il, je, non, il allait y veiller. Bon. Le probl�me, c'est que plus cela se produit, plus je, il, non, je moi, Francis Grossmann, je le m'imagine linguiste � Grenoble III. Vous me comprenez : celui que j'imagine, bien entendu, ce n'est pas je, moi, Francis Grossmann, mais lui, il, Francis Grossmann. D'ici � ce qu'il se prenne, lui, Francis Grossmann, pour un psychiatre � Vigneux sur Seine, il n'y a pas tripette. Il va bien falloir sortir un jour de cette confusion, m�me si ce n'est pas grave. Par exemple, je suis persuad� que le Francis Grossmann grenoblois a exactement le m�me aspect physique que moi quand il se prom�ne dans les rues de Grenoble, ou qu'il �coute France Culture dans les embouteillages. Il a mes cheveux, mes lunettes, mes chemises, mes copines, mon �ge et mon petit bedon (eh, oui ch�res admiratrices anonymes, j'ai un petit bedon), etc. J'ai le plus grand mal � l'imaginer autrement que comme mon double sp�culaire.A part, allez savoir pourquoi, que je le vois, lui, comme moi j'�tais, disons, vingt bonnes ann�es en arri�re. C'est moi, mais en plus jeune. Tiens, il faudrait peut-�tre que je lui demande son �ge, la prochaine fois, �a pourrait aider.

27 mai 2003

Ce soir - �a fait plut�t longtemps que cela n'est pas arriv�- petite partie de p�che � la ligne sur le web. en passant par mes sites favoris, j'ai d'abord pens� vous ramener �a (c'est en anglais, mais ne vous inqui�tez pas, c'est encore plus impayable en fran�ais), ou bien �a, sans vous dire par o� j'�tais pass� et vous faire croire que je l'avais d�nich� tout seul. Mais ce n'�tais pas vrai. Moi qui ne cite pas toujours mes sources, pour vous faire croire que je suis un champion de p�che � la ligne, je me suis senti tout � coup malhonn�te, bien que le mot soit juste un peu trop fort, enfin j'ai eu des remords, je me suis dit que ce n'�tait pas bien, et j'ai fini, quoi, par rendre � C�sar ce qui appartenait � C�sar. Je dois donc � la v�rit� de dire que j'ai trouv� tout �a chez la charmante "Meslubies" (voyez en LCD). Et finalement, tant qu'� faire, c'est � son "post" tout entier (je ne retrouve plus le mot en fran�ais, s'il a jamais exist�) du 27 mai, que je me suis dit qu'il �tait de mon devoir de vous emmener. C'est plein de trouvailles, dr�le, original, pas prise de t�te et pas b�te, enfin rien que du talent, comme dirait Jean-Michel Larqu�! Et encore bravo, mademoiselle !
aujourd'hui, CISCOBLOG a un an plus un jour

24 mai 2003

gare Montparnasse, 1965Il y a un livre sur Paris qui a tra�n� longtemps sur ma table de nuit. Il s'appelle "Paris perdu". Il est plein de photos qui me rappellent le Paris de mon enfance. Il a bien vite disparu, ce Paris l�, avant m�me que je n'atteigne l'�ge adulte. Je me rends compte que j�ai v�cu, dans cette ville que je j�aime comme une femme, un moment charni�re pour elle. C'est dans ces ann�es, cinquante et soixante, que la ville s'est le plus transform�e. Comme si, avant ma g�n�ration, il n'y avait eu qu'Haussmann, ses grands boulevards et ses perc�es triomphales, le nettoyage d�finitif des scories du Moyen-�ge et puis apr�s, plus rien, jusqu'� la vague des ann�es soixante dix quand il en fut fini du Paris populaire (en m�me temps que des bidonvilles de la proche banlieue) m�me si, �a et l�, subsist�rent des �lots de r�sistance de plus en plus r�duits. J'ai par exemple assist� � la fois aux six jours de Paris et � la d�molition du Vel' d'Hiv, aux d�parts en train vers la Bretagne et � la destruction de l�ancienne gare Montparnasse, J�ai visit� le Louvre sombre et froid de Belph�gor et vu y p�n�trer une lumi�re splendide par la Pyramide de Pe�, achet� du poisson aux halles de Baltard, assist� � des spectacles sous ses verri�res d�saffect�es (l�inoubliable � Orlando furioso � de Luca Ronconi, par exemple) particip� � des manifs contre leur destruction, contempl� longuement ce qu�on a appel� pendant pr�s de dix ans le � trou des halles �, �norme chantier qui n�en finissait pas et achet� mes livres � la FNAC du Forum des halles, ensemble architectural tellement laid et tellement toc qu�il serait d�j� � refaire(Delano� s'y attaquerait, para�t-il ). J�ai assist� � la disparition de la rue de la Mare dans le vingti�me peu apr�s que Perec lui-m�me y ai vu s��vanouir la rue Vilin. J�ai vu abandonner les abattoirs de la Vilette et de Vaugirard et l�am�nagement � leurs places des parcs de la Vilette et Georges Brassens, j �ai assist� � la � r�novation � des rives du canal Saint Martin, � la bataille contre la radiale Vercing�torix (victoire � la Pyrrhus) et � la transformation de ce qui �tait cit� comme le plus laid �difice de Paris en un magnifique mus�e du dix-neuvi�me si�cle. J�ai vu dispara�tre � peu pr�s tous les cin�mas de quartier apr�s y avoir vu s'y succ�der les films de Kung Fu et de p�plums. J�ai connu Paris tout noir, avant les ravalements ordonn�s par Malraux et d�couvert, �merveill�, Notre Dame dans toute sa splendeur un matin d�hiver de 1966. J�ai connu les pav�s sur les boulevards et les rues qui ont toutes �t� d�finitivement bitum�es apr�s mai 68. J�ai connu les machines � vapeur entrant dans la gare de Lyon. J�y prend maintenant le TGV alors que l��lot Chalon a �t� remplac� par un minist�re des finances aux pieds dans l�eau. Et bien de choses encore, qui emplissent toute une vie. Si, donc, on en croit � Paris Perdu �, le boulevard Pereire est le plus beau de Paris. Je n�ai jamais aucune raison de me rendre dans cette partie Nord Ouest de la ville, qui hormis le quartier des Batignolles, m�est pratiquement inconnue. C'�tait un jour d'Ao�t, J'ai profit� d'un trou dans mon emploi du temps truff� de gardes � l�h�pital. Je me suis donc rendu presque directement au boulevard Pereire voir s'il est bien le plus beau boulevard de Paris. J'ai �t� d��u : un peu d�sert et pas si beau que �a. Je pr�f�re l'avenue Junot, la rue Colincourt et le boulevard Arago, ou l'avenue Georges Mendel et m�me l'avenue Mozart, si on veut s'en tenir aux beaux quartiers. Mais je me suis aper�u qu'il �tait situ� dans le XVII�me arrondissement et coupait la rue de Tocqueville qui est la rue o� je suis n�, dans l'appartement que mes parents ont d'abord occup� en arrivant de leur banlieue (je ne sais pas le num�ro.) Canicule absolue : 35 degr�s � 14 heures. Je l'ai parcourue en voiture au ralenti. Il y a quarante ou cinquante ans ce devait �tre un quartier popu (puisque mes parents y ont habit�) aujourd'hui comme partout dans Paris intra muros �a c'est embourgeois�. Mais, traces du populaire : un march� de la rue de L�vis, pas tr�s anim�, il �tait un peu trop tard, presque treize heures. Les boutiques fermaient rue de la Terrasse. Aucune �motion. Forc�ment aucunn souvenir : C'�tait la premi�re fois que je revenais sur les lieux depuis ma naissance. Comme une ville �trang�re. J'ai d�jeun� � l'ombre, en touriste, dans un troquet plut�t sympathique et plut�t cher au coin de la rue Legendre et je suis retourn� � Gentilly et plus tard monter la garde, � Evry.
ceux qui se souvienne de ceci ne sont pas loin d'avoir au moins mon �geJe me souviens de la pendule � spirale de la t�l�vision des ann�es soixante (Je me souviens aussi que Mongrandp�re, n� en 1885, comparait, avec le plus grand soin, l'heure que donnait sa montre gousset � l'heure de cette pendule qui repr�sentait pour lui la dangerosit� de la technique moderne. Il n'eut jamais besoin de l'avancer ou de la retarder. Je n'ai jamais dout� du fait que, que s'il avait avait constat� que les deux heures ne correspondaient pas, il aurait probablement proclam� qu'il fallait remonter la t�l�vision.)

23 mai 2003





Pens�e de la nuit N� 28 "Je refermai mon parapluie : ce symbole par excellence du grotesque de notre existence terrestre" Imre Kertesz, Kaddish pour un enfant qui ne na�tra pas.
Aujourd'hui, CISCOBLOG a un an moins deux jours.

22 mai 2003

Kateb, quatri�me partie


"Eh, docteur, t'exag�re, j'peux rentrer ou quoi ?". Je l�ve les yeux de mon �cran. Pour un peu mon Kateb para�trait inquiet. Cette fois, il n'attend pas de r�ponse, il s'impose, il entre. Il s'assoit face � moi, de l'autre c�t� du bureau avec un sourire. On va parler. Il s'installe bien. �a va �tre du s�rieux. Il ne laisse pas d'espace entre sa chaise et le bureau, comme font les autres patients, il s'approche le plus possible. Il s'accoude pendant que je me carre dans mon fauteuil. Il se met � tripoter des objets. Il fait l�inventaire de ce qui a chang�, il soul�ve des papiers, fait un peu le m�nage, il �value, par r�flexe professionnel, ce qui pourrait se piquer (une petite statuette, un stylo de marque, un objet publicitaire de labo), mais je sais bien qu'il ne le fera pas. "Faut qu'on parle s�rieusement, docteur" - "Ah, bon on dit des b�tises les autres fois ?". �a le fait rire. Il est souvent rigolard, par sens du commerce, pas par joie de vivre, pour ainsi dire. Mais dans la seconde qui suit, le voil� qui fait la gueule, "�a va pas", il soul�ve son bonnet et se gratte le cr�ne, "il faut trouver un endroit". Le mot est l�ch�, � sept heure du soir : un " endroit" - "oui, quoi, un endroit, ailleurs, un autre endroit, quoi". Je sais bien, c'est toujours la m�me chose : Kateb veut toujours aller ailleurs. Il n'est jamais bien l� o� il se trouve. C'est son sympt�me, il faut toujours qu'il se casse, qu'il mette les voiles, qu'il trisse. L� o� il et, ce n'est jamais bien, "�a pue, c'est relou, on s'emmerde". Mais le probl�me c'est qu'en m�me temps, exactement en m�me temps, il faut qu'il soit re�u, accueilli, recueilli. Il est persuad� qu'il y a un lieu id�al juste fait pour lui, une sorte de nirvana, de paradis, de walalah, de champs �lys�es, o� il pourrait entrer et sortir, � sa guise, soit se la couler douce, allong� les pieds sur la table devant la t�l� avec d�codeur Canal Plus la main plong�e dans un plein saladier de rahat loukoums servi par un harem d'infirmi�res girondes, soit, quand il le voudrait, aller s'�clater et se d�foncer la gueule "dehors", pour le "fun", passer des nuits � boire ou � fumer. A peu pr�s la m�me chose que chez ses parents o�, comme il le sait, la tol�rance de sa m�re est in�puisable. Mais pas celle de son p�re, c'est �a le hic. Et son p�re le fout dehors quand il se pointe � trois ou quatre heure du mat raide fonc�d�, parce qu'il r�veille ses fr�res qui doivent se lever t�t pour aller au lyc�e, m�me s'il g�le � pierre fendre. "Aucun c�ur, celui-l�", "j'ai dormi dans une voiture, j'l'ai pas vol�e, la voiture, R'hossmane, j'l'ai juste ouverte pour renter d'dans." Ou alors il va "� la gare de Lyon", c'est tout ce qu'il conna�t de Paris, la gare de Lyon, terminus du train qui passe � la gare de Vigneux. Il y retrouve la fausse chaleur de tous les gal�reux de la banlieue Sud, une mini-soci�t� qui a ses propres lois de la jungle o� il est loin d'�tre le plus fort. Il en revient apr�s deux ou trois jours, cass� par du mauvais rouge ou du mauvais shit, lessiv�, d�pouill�, honteux de s'�tre une fois de plus laiss� humilier. "Tous des oufs, l� bas, graves" - "Mais pourquoi tu y retournes ?" - "Parce que, Rossmane docteur. Parce que t'as pas voulu me trouver d'endroit la derni�re fois que je me suis fait virer par le reup" - "Mais pourquoi tu te fais toujours virer par ton p�re, Il est d'accord pour te garder si tu joues le jeu, si tu te conduis bien, il me l'a encore dit la derni�re fois que je lui ai parl� au t�l�phone ! Tu peux m�me y retourner ce soir, tu sais bien qu'il t'accueille toujours" - " Ouais mais c'est relou l� n'dans, je dors dans la chambre des petits fr�res, j'peux pas fumer, je les r�veille parce que je ronfle, l'ach�leme, il est trop petit l'ach�leme, depuis le temps qu'on doit en avoir un plus grand ! Y'a plus de place pour moi, c'est eux qui veulent que mon reup y m'vire." Le match commence. Service Kateb : "T'as pas une place ici c'soir pour moi ?" Bien s�r que non je n'ai pas de place, l'hospitalisation est pleine comme un oeuf - "Et en plus, Kateb, je te rappelle que la derni�re fois c'est toi qui a insist� pour sortir !" - "Ben oui, mais c'est relou l� n'dans, c'est tout petit, on se marche dessus, on s'emmerde, y'a pas Canal Plus" - "C'est comme chez tes parents, alors ?" - "Ben oui". Silence. Nous nous jaugeons. Kateb �value ma patience et moi j'�value sa d�termination. "Alors, qu'est-ce qu'on fait, docteur, tu t�l�phones ?" - "O� ?" - " Ben, � un endroit, quoi" - "Ce soir ?" Il a un sourire g�n�, voire coupable, il sait bien qu'� cette heure-ci on ne peut plus trouver ni place d'hospitalisation ni h�bergement, Il vient de perdre la main, je profite de mon avantage : " D�j� le matin tu sais que ce n'est pas facile de trouver, mais alors le soir, on ne va pas en parler, Kateb. Pour ce soir retourne chez tes parents, on verra demain, si tu viens le matin, et pas le soir. En plus tu viens quand �a t'arrange. D�sol�, je ne suis pas enti�rement � ton service". Balle de break. je pousse encore mon avantage : "Et puis une place doit se lib�rer ici, tu pourras venir dans quelques jours, si c'est n�cessaire". Une proposition qui ne se refuse pas. Jeu, set et match. Il se gratte encore la t�te en soupirant, �a ne lui dit vraiment rien de retourner se faire houspiller chez son p�re, c'est �a ou la gare de Lyon, non-merci, il vient d'en prendre. Il ira chez ses parents. "T'es dur, toi." Il se l�ve en exhalant un long soupir de pauvre martyr incompris, il enfonce son bonnet et recule vers la porte en me tendant la main " A j'reviens quand ?". Je lui serre la main, je sais qu'il reviendra quand il voudra "Je ne sais pas, moi ? Apr�s demain, par exemple. Le matin" - " Y'aura de la place ici ?" - "En principe. " Il ne sera pas dit qu'il aura tout perdu : "Dis, t'as pas cinq euros pour un paquet de cigarettes, je suis raide, l� ?" Surtout ne pas l'humilier. Je fouille mes poches et lui donne deux pi�ces de deux. Il les prend avec un grand sourire, il a oubli� la d�faite, il a tout de m�me r�ussi � obtenir quelque chose de moi. "Je te les rendrai, je touche ma pension jeudi." Je n'en doute pas. Kateb rend toujours l'argent qu'il emprunte, enfin, plus ou moins rapidement, il faut parfois lui rappeler, avec tact, mais il rend. Pour l'instant il dispara�t dans la nuit noire. Les quatre euros s'ajoutent aux vingt qu'il me doit d�j�. �a fait vingt-quatre. A trente, stop. Encore une petite marge. Pour la n�gociation.
Je me souviens que je ne me souvenais plus des "Mistrals gagnants" avant que Renaud en fasse une chanson. Mais je me suis toujours souvenu des Cocos Boer, des roudoudous dans des vraies coquilles de coque, des bombons � un franc (ancien, le franc : un centime de franc nouveau, 0,15 centime d'euro).
J'adore cette version japonaise de la "A la recherche du temps perdu" :

Longtemps, je me suis couch� de bonne heule. Palfois, � peine ma bougie �teinte, mes yeux se felmaient si vite que je n�avais pas le temps de me dile : � Je m�endols. � Et, une demi-heule apl�s, la pens�e qu�il �tait temps de chelcher le sommeil m��veillait ; je voulais poser le volume que je cloyais avoil encole dans les mains et souffler ma lumi�le ; je n�avais pas cess� en dolmant de faile des l�flexions sur ce que je venais de lile, mais ces l�flexions avaient plis un toul un peu palticulier ; il me semblait que j��tais moi-m�me ce dont pallait l�ouvlage : une �glise, un quatuol, la livalit� de Flan�ois Ier et de Challes Quint. Cette cloyance sulvivait pendant quelques secondes � mon l�veil ; elle ne choquait pas ma laison mais pesait comme des �cailles sur mes yeux et les emp�chait de se lendle compte que le bougeoil n��tait plus allum�. Puis elle commen�ait � me devenil inintelligible, comme apl�s la m�tempsycose les pens�es d�une existence ant�lieule ; le sujet du livle se d�tachait de moi, j��tais lible de m�y appliquer ou non ; aussit�t je lecouvlais la vue et j��tais bien �tonn� de tlouver autoul de moi une obsculit�, douce et leposante pour mes yeux, mais peut-�tle plus encole pour mon esplit, � qui elle appalaissait comme une chose sans cause, incompl�hensible, comme une chose vlaiment obscule. Je me demandais quelle heule il pouvait �tle ; j�entendais le sifflement des tlains qui, plus ou moins �loign�, comme le chant d�un b�dane dans une fol�t, lelevant les distances, me d�clivait l��tendue de la campagne d�selte o� le voyageur se h�te vels la station plochaine ; et le petit chemin qu�il suit va �tle glav� dans son souvenil par l�excitation qu�il doit � des lieux nouveaux, � des actes inaccoutum�s, � la causelie l�cente et aux adieux sous la lampe �tlang�le qui le suivent encole dans le silence de la nuit, � la douceur plochaine du letoul. J�appuyais tendlement mes joues contle les belles joues de l�oleiller qui, pleines et fla�ches, sont comme les joues de notle enfance. Je flottais une allumette pour legalder ma montle. Bient�t minuit. C�est l�instant o� le malade, qui a �t� oblig� de paltil en voyage et a d� coucher dans un h�ter inconnu, l�veill� par une clise, se l�jouit en apelcevant sous la polte une laie de joul. Quer bonheul, c�est d�j� le matin ! Dans un moment les domestiques selont lev�s, il poulla sonner, on viendla lui polter secouls. L�esp�lance d��tle soulag� lui donne du coulage pour soufflil. Justement il a clu entendle des pas ; les pas se lapplochent, puis s��loignent. Et la laie de jour qui �tait sous sa polte a dispalu. C�est minuit ; on vient d��teindle le gaz ; le delnier domestique est palti et il faudla lester toute la nuit � soufflil sans lem�de. (via Echolalie, bien s�l !)

21 mai 2003

kateb, troisi�me partie


De la fen�tre de mon bureau. Avenue H.BarbusseLe soir tombe, je continue d��crire sous ma lampe qui n��claire que ma table et laisse le reste de la pi�ce dans la p�nombre. Il y a des patients aiment cette ambiance un peu feutr�e, ils aiment flotter dans cet espace un peu ind�fini, d�autres, pas du tout, ils se sentent embarqu�s dans une capsule spatiale, au fond d�une mine ou d�une oubliette, il faut vite allumer le plafonnier. L�animation du CMP tombe peu � peu. A l� � extra � les calmes consultations du soir commencent, l�infirmier de permanence a pris la place de la secr�taire qui a fini ses huit heures et s�installe � c�t� de l�ordinateur, fait des r�ussites pour passer le temps et attend l�arriv�e du m�decin de garde. A l� � intra �, c�est l�heure entre le go�ter et le d�ner, temps un peu mort, o� l�angoisse se fait sourde et les id�es un peu plus noires. Les patients, d�s�uvr�s, deviennent des ombres dans les couloirs ou mettent la table du d�ner, tr�s en avance, s�assoient devant une assiette vide et se mettent � attendre. Les infirmi�res, entre elles, pr�parent les m�dicaments et commencent � remplire le cahier de transmissions. Il y a de beaux couchers de soleil � Vigneux. Justement ce soir, le vent a chass� les nuages et, le froid hivernal venu du pays du p�re No�l s�est install� dans nos contr�es. Je vois � travers la fen�tre, au-dessus des toits des pavillons d�en face o� planent de lents avions, des lambeaux de nuages qui se teintent en rouge vif puis tournent peu � peu au mauve sur un fond gris bleu de plus en plus fonc�. Kateb attend toujours, je ne sais pas ce qu�il esp�re. Il va falloir que je le laisse entrer et que les pourparlers commencent. Oui, pourparlers. Cette expression diplomatique convient tr�s bien � la mani�re dont Kateb �tablit et maintient le contact. C�est un n�gociateur n�. Il aurait pu faire carri�re au Quai d�Orsay ou comment agent de joueurs de foot professionnels. On dirait qu�il ne peut parler qu�en n�gociant, n�importe quoi, pourvu qu�il y ait mati�re � marchandages. Il se dit souvent dans les synth�ses, qu�on finit toujours par se faire avoir par Kateb, c�est � la fois vrai et faux : Kateb ne peut se sentir exister qu�en � ayant � l�autre. Il faut toujours qu�il lui en � prenne � une partie, comme si, le langage, qui, autrement, ne serait que du bruit fait avec la bouche, voire de la musique, ne pouvait se soutenir, comme signifiant quelque chose pour lui, que d�une mat�rialit� prise � l�autre, m�me imaginaire. Pour parler avec Kateb, il faut se laisser prendre. De l� � dire qu�on se fait prendre � son jeu, il y a un pas qu�il ne faut pas toujours franchir. C�est en acceptant un peu d� � �tre pris � qu�on a une chance de communiquer vraiment avec lui. C�est le prix � payer. On n�a rien sans rien. C�est tout de m�me mieux qu�avant, quand Kateb prenait sans demander, arrachait ce qu�il voulait et s�enfuyait, les sacs des m�m�s dans la rue, les barrettes de shit de ses copains dealers, l�argent de ses parents ou des autres patients qu�il rackettait. Pas qu�il ait totalement arr�t�, mais maintenant il demande, il discute d�arrache pieds, il est dur en affaires, comme on dit, et accepte m�me parfois de ne rien recevoir, ce qui veut dire qu�il commence � entrevoir que parler est utile, qu�on peut tirer du plaisir de la conversation, et que les mots peuvent avoir du sens. Les pourparlers, c�est bien pour parler. De plus, avec Kateb, c�est comme avec les pr�-ados, sauf qu'il a trente ans, on se doit d�appliquer � la lettre les pr�ceptes de la linguistique pragmatique : dire, c�est faire. Tenir sa parole. Dans la mesure du possible. et comme, bien s�r, � l�impossible nul n�est tenu, il s�efforcera de tenir la sienne, si nous tenons � peu pr�s la n�tre.
Pens�e de la nuit N� 27 "Tr�s cher Ren�. Merci de ton mot...le "cass� bleu", c'est absolument merveilleux. Au bout d'un moment, la mer est rouge, le ciel jaune et les tables violet, et puis cela revient � la carte postale de bazar. Ca et cette carte postale, je veux bien m'en impreigner jusqu'au jour de ma mort. Sans blague, c'est unique, Ren�. Il y a tout l�. Apr�s on est diff�rent. Dis, je rentre bient�t, je t'embrasse. Nicolas" Nicolas de Sta�l, Lettre � Ren� Char. Correspondance.
Ce soir j'ai cliqu�, comme j'aime bien le faire parfois, compl�tement au hasard, sur le Wiki d'�cholalie et j'ai trouv� �a. Bonne p�che, � vous aussi !(moi, en tout cas je trouve �a dr�le)

19 mai 2003

kateb, deuxi�me partie


Parce que, avant, Kateb, il faisait peur � tout le monde � Camille Claudel. Il mena�ait, il frappait, il cassait, les vitres du CMP ou celle de votre voiture. Il pouvait aussi vous casser la gueule. D'ailleurs, m�me les flics avaient peur de lui. Les flics n'aiment pas les d�linquants qui ne sont pas de vrais d�linquants, ils ont peur des fous d�linquants, ils ne savent pas par quel bout les prendre. Ne nous trompons pas, les flics font parfaitement la diff�rence entre les d�linquants et les fous, ils ne se d�faussent pas de leur sale boulot sur la psychiatrie publique, comme on l'entend dire trop souvent. Ils ont raison de dire qu'ils ne savent pas y faire : les fous, ce ne sont pas leur m�tier, c'est le n�tre. Ils ont raison de les amener � la psychiatrie publique, m�me si �a ne pla�t pas toujours � la psychiatrie publique. Il suffit de travailler aux urgences de l'h�pital g�n�ral pour s'en convaincre tous les jours : il y a tr�s peu d'internements arbitraires et la loi de 1990, toute mal ficel�e qu'elle est, et peut-�tre qu'on ne pourra jamais mieux la ficeler, puisque c'est une loi qui d�termine elle m�me ce qu'elle ne peut pas aborder, en une sorte de boucle paradoxale, de macula, de point aveugle, est pratiquement toujours correctement appliqu�e dans son principe et toujours dans sa forme. Quand les flics am�nent un fou aux urgences, ce n'est pas pour le faire enfermer ailleurs que chez eux, ou pour le faire sanctionner ailleurs, parce qu'ils n'auraient plus de place, ou parce qu'ils en auraient marre, qu'ils ne pourraient plus le supporter, par exemple, mais vraiment pour le faire soigner, ils y croient dur comme fer, le plus souvent. Je peux en t�moigner. Peut-�tre qu'ils ont tort de le croire, mais c'est une autre histoire, et qui concerne surtout les psychiatres. Certains d'entre ceux-ci ont le mot "Loi" toujours � la bouche. Ils n'ont qu'� faire flics � la fin, ceux-l�, comme si la Loi dont ils parlent avait � voir avec la loi du Droit, celle des avocats des procureurs et des juges. La vraie question est celle des limites, pas celle de la Loi. C'est vrai, quand on d�passe les bornes, on se fait taper sur les doigts. Mais il y a des gens qui ne connaissent pas leurs limites, je veux dire au sens propre, celles de leur corps. Ils croient toujours �tre � leur recherche, mais ils ne savent pas qu'ils se r�pandent, qu'ils d�goulinent, qu'ils ne se contiennent plus depuis longtemps, on les appelle des t�tes br�l�es, des p�t�s du casque, des fous, comme Pierrot le Fou, par exemple, mais �a peut �tre moins grave que �a, heureusement. Seulement pour rencontrer leurs limites, ils ont sans cesse besoin de se colleter physiquement � du solide, au sens propre ou au sens figur�, ils se mettent sans arr�t en danger, pas qu'ils aiment �a, m�me si certains aiment �a, mais ils ne peuvent tout simplement pas faire autrement. C'est une maladie, pour ainsi dire. C'est vrai qu'il y a des bandits qui sont un peu fous, voire tr�s fous et des fous qui sont un peu voyous m�me beaucoup, Mais, bandit, c'est un �tat, une profession qui a ses propres lois, celles du "milieu" comme on dit. Il y a des gens qui ont pour profession d'agir "mal" - ils ont choisi, ils n'ont pas pu faire autrement, c'est la faute � la soci�t�, peu importe - mais ce n'est pas pour autant qu'ils sont malades. On doit les mettre hors d'�tat de nuire et, �a, c'est le boulot de la police, ils purgent leur peine, recommencent ou pas, libre � eux. Ils pr�f�rent toujours aller en prison plut�t qu'� l'HP, qu'ils aient une fois essay� de se "faire passer pour fou", pour �viter la sanction, alors ils ont vite compris que ce n'�tait pas leur place, ils ne recommenceront plus : L'HP est un lieu bien plus hors la loi que la prison, bien plus terrible, ils le disent tous. En revanche, l'enfermement, qu'il soit celui de la prison ou celui de l'HP, convient souvent tr�s bien, c'est un paradoxe, � ceux dont j'ai parl� et qui recherchent d�sesp�r�ment leurs limites : comme s'ils se sentaient enfin abrit�s dan un endroit qui jamais ne perdra contenance. Il faut qu'ils l'�prouvent avec leur corps, vraiment, et si �a ne suffit pas, ils feront tout pour �tre encore plus enferm�s. C'est m�me �a le probl�me. Certains, ainsi, sont all�s jusque dans les h�pitaux de force, m�me le mitard � la prison ne leur convenait pas. Mais voici que le visage de Kateb appara�t � nouveau dans l�entreb�illement de la porte, il insiste, plut�t pas plus que d�habitude, il n�a que faire des mes �lucubrations et de mes digressions : � t�as fini, docteur, j�peux rentrer ? � Je r�ponds : � cinq minutes, dans cinq minutes, attends encore ! � Le visage dispara�t, la porte se referme tout doucement. Il retourne attendre, toujours patient.

18 mai 2003

N* ou le Trajet des Choses, deuxi�me partie


dormitaineMarguerite Duras dit qu'aucun amour au monde ne peut tenir lieu d'Amour. Pour lui, N*, tout aussi s�rement qu'une Boussole indique le Nord, indiquait le Sud. Bien que n�e quelque part en Europe centrale, c'�tait incontestablement une femme du Midi. Enfant, elle avait v�cu en Alg�rie et se souvenait de nounous aux visages tatou�s et aux lourds bracelets d'argent. Elle avait v�cu plus de dix ans en catalogne, dans la r�gion de P*, un petit village au milieu des vignes, R*. Elle y avait �lev� ses deux premi�res filles. Elle l'y emmena d�s leur premi�re fugue d'amoureux. Elle y retrouva sa belle maison de pierre, sa rue, son pass�. Elle se souvint de son chien Bakounine, et de promenades solitaires dans les vignes. Il y avait, � R*, un tout petit charcutier qui s'appelait "Chez Francis" et qui ne payait pas de mine. On y venait, pourtant, de quinze lieues � la ronde. On y trouvait le meilleur "fouet" de toute la catalogne fran�aise (et peut-�tre m�me catalane). Le "fouet" est une saucisse aussi fine qu'une lani�re et aussi s�che qu'un pendu. Il y a du fouet "nature", du fouet "� la pistache" ou du fouet au "fromage". N* n'avait pas voulu sortir de la voiture, de peur qu'on la reconnaisse ou que la nostalgie lui fasse venir les larmes. Il vit que Francis �tait un bon gros charcutier � moustaches gauloises noir corbeau. Il �tait pr�sentement un peu entre deux vins et houspill� par sa femme. Il avait le c�ur sur la main et, � fleur de gorge, la grande fraternit� des intemp�rants. Pour un peu, son "fouet", il l'aurait donn� au premier venu, lui, si sa femme n'y avait veill�. Ils avaient mang� le fouet dans la voiture en le coupant avec les dents sur la place de la mairie de R*. N* ne voulut pas croire que Francis s'�tait mis � boire. Il l'avait tant de fois d�pann�e quand elle s'�tait retrouv�e fauch�e avec les filles. C'est vrai que sa femme �tait une peau de vache. Apostolos Doxiadis dit qu'il y a trois choses que l'on ne peut cacher : le rhume, la richesse, l'amour. Il y eut aussi B*, qui est la capitale de c�ur de l'Europe. Ils y furent � un d�but de printemps. Il croyait bien n'y �tre pas revenu depuis le temps de l'agonie de Franco, il ne se souvenait que de la longueur infinie de l'Avenida D*, d'un enchev�trement de ruelles tristes et noires avec des gosses en guenilles et des chemin�es de Gaudi en forme de sentinelles sur le toit de la casa M*, mais il n'�tait plus tr�s s�r de ne les avoir pas seulement vues dans le film "Profession reporter" d'Antonioni. Pr�s de trente ans plus tard, la ville "des prodiges" le surprit une nouvelle fois par sa vitalit�. D�s leur arriv�e ils all�rent tout droit prendre une Agua limon � la terrasse d'un caf� de la plazza R*, au soir tombant. Ils log�rent � l'h�tel Rembrandt (il y avait dans l'incongruit� de ce patronyme nordique, ici � B*, quelque chose qui me stimulait), dans une petite rue anim�e jusqu'� pas d'heure du B*A*, � mi-chemin des R* et de la cath�drale. Elle l'emmena au Corte Ingl�s de la place de C* o� elle avait, elle aussi, des souvenirs. Ils fl�n�rent parmi les immeubles en d�molition des vieux quartiers o� P�p� Carvalho et le commissaire Mend�s ne tra�naient plus leurs gu�tres depuis longtemps. La bodega "Xampa�et", non loin du mus�e Picasso, avec ses tapas du tonnerre et son petit blanc p�tillant, leur servit, pour ces quelques jours, de quartier g�n�ral. Ils d�gott�rent aussi de vielles chocolateries o� des gar�ons compass�s en vestes blanches leur servaient de d�licieux chocolats viennois avec la condescendance qui convenait � la v�n�rabilit� des lieux. Il s'emplirent les yeux d'Art Nouveau et s'assirent aux terrasses, juste pour regarder palpiter la ville. Ils grimp�rent jusqu'au parc G*. La brise avait d�gag� le ciel et, vue du belv�d�re aux mosa�ques multicolores, la mer par dessus les toits leur appartint comme Paris apparut � Rastignac. Ils gravirent aussi la colline de M* pour acheter des santons au "Village E*" qu'on leur enveloppa dans du papier journal (on trouve les m�mes dans les boutiques du P*, � la fronti�re, N* avait la foi du charbonnier : elle croyait dur comme fer que c'�tait le petit vieux au moins deux fois centenaire du "Village E*", et seulement lui, qui les fabriquait � la main.) Malgr� les �chafaudages vertigineux, le fracas des machines-outils et les talkies walkies des ouvriers casqu�s de jaune, la S*F* se construisait avec l'exacte lenteur des cath�drales du moyen �ge. Ils purent compter le nombre de tours qui manquaient encore (une bonne douzaine, dont la plus haute) et firent le serment de venir inspecter l'avanc�e des travaux au moins tous les trois ans. L'id�e qu'ils ne vivraient probablement pas assez longtemps pour voir la fin des travaux ne les chagrina pas plus que �a. Ils regardaient, � la tomb�e de la nuit, les cartomanciennes s'installer sur les R*, derri�re de minuscules tables pliantes. Elles allumaient de petits photophores dont les flammes dansaient � la file indienne dans le vent qui venait de la mer. S�rieuses comme des papes, elles disaient les tarots � voix basse � des clients, souvent des hommes, soucieux, attentifs et contrits. Une heure plus tard, au plus, le salaire quotidien gagn�, toutes avaient d�j� pli� bagages. La promenade �tait rendue jusqu'au petit matin aux bateleurs, aux hommes-automates, aux supporters de foot, aux chorales de tous les pays, aux dealers, aux putes et aux joueurs de bonneteau. Une nuit, dans leur petite chambre, elle fut prise de frissons irr�pressibles. Rien ne put la r�chauffer. Elle n'avait pas de fi�vre. Cela passa comme c'�tait venu. J.D. Nasio dit qu'il n'est de douleur que sur fond d'amour. Ils furent aussi, un jour, l� o� la plaine butte sur les premiers contreforts des Pyr�n�es, sur la tombe de sa grand-m�re, � V*, parmi les cypr�s qui se d�coupaient sur les collines toutes proches o� l'on apercevait le tout petit village de Saint B* de C*. avec son immense cath�drale. La beaut� parfaite de la petite �glise romane � l'ombre de laquelle s'�parpillaient les s�pultures, ajoutait encore � la douceur et au sentiment de s�r�nit� qui �manait du paysage : il aimait ces petits cimeti�res de campagne, qui, � l'inverse des grandes n�cropoles, rendaient la mort presque famili�re. Elle voulut lui montrer le village, L*B*, et la maison o� ses parents, qu'elle n'avait pas revus depuis vingt ans, vivaient toujours, mais je compris que c'�tait eux, bien s�r, et non la maison, qu'elle voulait revoir, malgr� toute la douleur qui risquait d'en advenir. Il l'attendit dans la voiture en �coutant des cassettes. Une heure plus tard, elle le rejoignit, d�faite, comme ils s'y �taient attendus. Ce qui se fait par amour se fait toujours par del� le bien et le mal, dit Nietzsche. Une nuit d'ao�t, ils furent sur la route de C* � R*, en revenant d'un d�ner chez V*. Dans un virage, � la lumi�re des phares, apparut un verger au fond duquel se dressait une grande villa au toit de tuiles rondes et aux volets ferm�s, inhabit�e, qu'ils avaient plusieurs fois admir�e de jour. Depuis un moment, ils cherchaient un endroit pour garer la voiture. Ils long�rent � petite allure un muret de pierres s�ches qui s�parait le verger de la chauss�e ; ils finirent par y trouver une simple ouverture, sans portail. Les roues criss�rent sur une all�e de gravier qui menait, parmi les arbres fruitiers, � l'entr�e de la villa. Personne. La nuit noire, l'all�e blanche, les grillons, les sons dont est fait le silence des t�n�bres au moment o�, coupant le contact, il (ou elle, je ne sais plus) arr�ta le ronronnement du moteur et �teignit la lumi�re des phares. L'immobilit�. Le rythme asynchrone de leurs souffles. Elle portait (tr�s bien) une robe d'�t� longue et �troite, � fines bretelles, en tissus �ponge. N* leva les bras au-dessus de sa t�te et bascula son si�ge. N* lui a dit : enl�ve-la il suffisait que je la remonte comme un gant tu ne peux pas te souvenir toi puisque je m'en souviens des trois cercles blanc au centre brun que faisaient tes deux seins avec leurs pointes et ton ventre avec le nombril et cette robe tirebouchonn�e comme une chaussette, arr�t�e par son visage et ses bras il aurait fallu qu' elle bouge qu'elle se d�gage mais elle ne faisait pas un geste la femme cent t�tes elle ne voulait pas voir aveugl�e �tre vue mais il voyait son cou et ses art�res qui battaient les trois cercles de son ventre et de ses seins si ronds si parfaits ce n'est pas Adam que Dieu a d'abord model� dans la glaise informe c'est elle et lui je pose mes mains sur cette argile fr�missante pas que je ne me souvienne pas du cantique des cantiques ses seins sont deux faons jumeaux mais c'est plut�t � un passage des mille et une nuits que je pense ses fesses sont comme du beurre et puis ce n'�tait pas le moment de se souvenir m�me apr�s dans le silence de la nuit elle est rest�e avec sa robe sur la t�te elle ne voulait toujours pas voir mais il se souvient d'un chat qui est arriv� les chats arrivent toujours de nulle part il a voulu grimper dans la voiture �a les a fait rire. Pascal Quignard dit encore : Quand deux amants se s�parent, tous deux d�sirent � jamais. Le d�sir persiste en eux apr�s qu'ils se soient s�par�s. Cette ouverture est � jamais inassouvie. Nous nous mentons toujours sur ce point : c'est nous qui repoussons le d�sir (le vivant) quand nous l'accusons de nous d�serter.

Kateb, premi�re partie


Je suis dans mon bureau. Je travaille ou je t�l�phone, parfois m�me je suis en entretien avec un patient. On frappe � ma porte. Je reconnais la mani�re qu'on a de frapper, � la fois discr�te et insistante. je ne dis pas "entrez", mais la porte s'entrouvre quand m�me. c'est la trogne de Kateb qui appara�t. Kateb est le seul patient que je ne vais pas chercher moi-m�me dans la salle d'attente. Il ne m'en laisse jamais le temps. En plus, Kateb ne prend jamais de rendez-vous. De toute mani�re, �a serait inutile : il est l� presque tous les jours. Il a besoin de me voir tous les jours en ce moment. "T'as deux minutes, docteur Oussemane, a j'd�range pas l� ?" Il est capable d'attendre deux heures ces deux minutes-l�, si je lui dis que je suis occup� par exemple ou si je n'ai vraiment pas le temps de le recevoir. Il va se faire payer un coup au Marigny, va fumer deux ou trois clopes sur le trottoir de l'avenue Henri Barbusse, tape une converse avec un autre patient, revient, frappe � nouveau, repart, revient encore. Quand il a d�cid� de me voir, il peut �tre d'une pers�v�rance � toute �preuve. Il a raison, dame, je le re�ois toujours, � la fin. Kateb n'est pas tr�s beau. Il n'est pas tr�s grand, m�me plut�t petit, mais tr�s large. Il a une grosse t�te, de grosses l�vres, de grands yeux qu'il peut faire tourner � toute allure, un sourire �norme et �clatant, la boule � z�ro, du bide, un gros cul, des jambes courtaudes, de grosse paluches, la casquette viss�e � l'envers en �t�, et le bonnet � la virgule Nike enfonc� jusqu'aux yeux, en hiver. Il porte les jeans larges des rappeurs et des hauts de surv�t de marque, ou de grosses doudounes tr�s ch�res � capuches. Il a une d�marche qui fait penser � celle d'un jeune ours, rapide et oscillante. Il a bient�t trente ans mais en para�t au moins dix de moins. Tout le monde conna�t Kateb � Vigneux. Sa famille habite aux "Pierres Bleues", le p�re est gardien, Kateb l'aide parfois � renter les poubelles, en fin d'apr�s midi. Il y a toujours eu un probl�me avec Kateb, depuis la petite enfance. Il �tait suivi au CMPP, o� il retourne encore voir si son ancien m�decin est toujours vivant, mais on ne sait pas tr�s bien pourquoi. Il n'a jamais appris � l'�cole, il ne sait pas lire, compte juste ce qu'il faut, a un d�faut d'�locution, b�gaie un peu. C'�tait un enfant hyper actif comme on dit maintenant, il ne tenait pas en place, ne faisait que des b�tises, se faisait rosser par son p�re. Le p�re est un grand gars encore assez jeune mais qui ne parle pratiquement pas fran�ais, Il est tr�s respect� par toute la famille, m�me par Kateb, quoiqu'on puisse en penser, mais surtout par sa femme, qui est rest�e tr�s traditionnelle, paysanne, vieillarde bien avant l'�ge, tatou�e de partout, qui, elle, ne parle pas un mot de fran�ais, par sa fille Nedjma, la deuxi�me, jolie comme un c�ur, et par les trois autres gar�ons dont les deux derniers vont encore � l'�cole. Nedjma a �pous� un bandit. On s'en doutait d�j�, � pas mal de signes, qui d�teignaient sur Kateb en quelque sorte, en forme de caricature, mais c'est quand il a �t� assassin� � coup de revolver, l'ann�e derni�re, quelques mois apr�s la naissance d'un b�b� qu'on n'a plus eu aucun doute. Nedjma a disparu de la circulation quelques mois avec le b�b�, peut-�tre a-t-elle �t� envoy�e en Alg�rie, en tout cas elle vient seulement de r�appara�tre, remari�e, ou tout comme. Elle habite � Grigny, y invite Kateb de temps en temps, mais pas tr�s souvent, elle a plut�t coup� les ponts avec Vigneux. C'est dommage, enfin, fa�on de parler, parce que c'�tait quelqu'un sur qui on pouvait compter dans la famille. Kateb, � l'�poque nous avait parl� de tout �a, mais il en savait assez peu, avait �t� probablement tenu � l'�cart. C'�tait une p�riode o� il s�est mis � nouveau � aller assez mal, o� il m'a parl� pour la premi�re fois de choses terrifiantes, qui arrivaient � son corps, des transformations, des p�n�trations, des effractions, des viols, des choses qui lui �taient dites, qu'on le for�ait � faire, des voix si terrifiantes qu'elles le pourchassaient m�me la nuit et ne lui laissaient pas de repos. Des choses qu�il avait d�j� ressenties quand il avait �t� petit et qu�il avait �t� hospitalis� en psychiatrie � la Salpetri�re une fois, et une autre fois � Toulouse alors qu�il avait �t� plac� en famille d�accueil. Il s'�tait remis � boire beaucoup et � fumer du shit, ce qui ne lui r�ussit pas du tout, mais alors pas du tout. Il s'�tait remis � faire peur � tout le monde.
Merveilles 5


Si on veut bien consid�rer les choses sous un certain angle, on s'aper�oit que le monde de tous les jours rec�le bien des beaut�s cach�es. Prenez par exemple, un trajet sur l'autoroute A6 de la porte de Gentilly � Evry. La plupart du temps, me direz-vous, c'est un v�ritable enfer : Des files interminables de voitures sur six voies dans un paysage d�structur�, b�tonn� et m�tallique, travers� de lignes � hautes tensions. Rien qui ne puisse r�jouir le regard. Votre voiture, m�me confortable ne vous semble plus qu'un fourgon cellulaire. La nuit d�j� arrange un peu les choses, et peut monter des choses int�ressantes si vous n'�tes pas trop fatigu�. Le paysage, masqu� par l'obscurit� ne vous agresse plus. Avec trois fois rien d'imagination, votre fourgon cellulaire se change en une sorte de cocon motoris� qui semble glisser dans la nuit sur un long ruban lumineux blanc et rouge. Mais c'est au cr�puscule que la v�ritable beaut� surgit parfois. Il faut que l'allure de la file soit suffisante ; Il faut que vous vous trouviez � la hauteur des pistes d'Orly quand l'autoroute s'oriente enfin plein sud ; Il faut que le ciel soit d�gag� mais pas trop : Quelques nuages effiloch�s sont pr�f�rables. C'est le moment o� la route grise se m�tamorphose en ce ruban lumineux dont je parlais tout � l'heure. C'est d�j� magique, mais si vous avez la chance de vous trouver au bon endroit au bon moment, avec le soleil qui flamboie � l'horizon sur votre droite c'est toute une harmonie de rouges : des signaux lumineux de mat�rialisation de la piste d�atterrissage en passant par les feux arri�re des voitures jusqu'aux enseignes lumineuses des h�tels du bout de la plaine d�serte. Et si vous avez la chance qu'au m�me moment, surgisse un �norme A 320 � l�atterrissage qui semblera rouler sur le pont qui enjambe l'autoroute sous lequel vous allez passer, dans un vacarme de tous les diables, le spectacle touchera au grandiose.
Entre la r�gle de la World Company et l'exception culturelle franchouillarde je pr�f�re (tr�s) souvent encore la daube am�ricaine.

15 mai 2003

Merveilles 4


Je me suis toujours demand� ce que serait "Le M�pris" sans la musique de Georges Delerue. Il n'existerait probablement pas. C'est comme souvent dans les fims de JLG : on ne sait plus si ce sont les images qui se font musique ou bien la musique qui se met tout � coup � �tre visible (dans "Pr�nom Carmen", on voit m�me, en plans de coupe, l'orchestre de chambre qui joue la musique qui n'accompagne, justement pas, les images). Dans "Le M�pris", les images et la musique sont vraiment ind�pendantes. La musique n'accompagne rien, elle ne souligne rien, ne renforce rien. Et pourtant elle vous prend � la gorge, vous tire les larmes. C'est une question de phases. Elle fait irruption tout � coup, et les images prennent une dimension tragique alors qu'� la fraction de seconde pr�c�dente ce n'�taient que des images, justement (la fameuse phrase de Godard : pas une image juste, juste une image, etc.) C'est aussi un film qui vous regarde alors que vous croyez �tre en train de le voir. Tenez, Godard filme Raoul Coutard � la cam�ra prenant les images du film, mais la cam�ra est �norme, une locomotive, et Coutard est comme le Gabin de la b�te humaine. Il y a alors ce magnifique mouvement de travelling et de panoramique � la fois, pr�cis comme un ballet, o� la cam�ra et Coutard se tournent vers nous qui le regardons filmer et, qui, tout � coup, � la fin du mouvement, braque son objectif sur nous, nous fixe et nous filme, nous, spectateurs, soudains interloqu�s. Coutard nous d�busque dans l'obscurit� de la salle o� nous croyions �tre en s�curit� ; il nous prend en flagrant d�lit de passivit� : regarder un film est beaucoup plus passif que de lire un livre par exemple, on peut tr�s bien regarder un livre et ne pas le lire, ce qui est tout de m�me plus fr�quent que de ne pas voir un film qu'on est en train de regarder. Quand on lit le livre, on ne le regarde plus, on entre dedans (ou il entre en vous, c'est selon) pas seulement avec ses yeux, pas seulement avec tout son corps, mais aussi toute son histoire. Le cin�ma, on ne le regarde pas non plus, on le range dans notre t�te, � c�t� des r�ves. C'est cela que Coutard qui nous filme film� par Godard veut dire : le cin�ma, ce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas vous qui regardez le film, mais les images qui vous regardent. Nous croyons voir le cin�ma, mais c'est lui qui nous regarde. Nous croyons parler, mais c'est nous qui sommes parl�s.
Pens�e de la nuit N� 26 "Je deteste cette personne - Mais comment pouvez-vous la detester si vous ne la connaissez pas ? - La r�ponse est dans la question : je ne peux pas detester quelqu'un que je connais" Edgar Varese