Tentative d'épuisement d'un week end, 6
[7 - je prends plein de photos du bureau de ma veste avec l'écharpe sur une chaise. Soleil d'hiver aussi métallique dans le ciel que tendre et caressant sur les choses. Allé à Antony sous l'averse. Visite à papa qui se remet de son opération. Vu Chantal. Rappelé par IMG pour un mr qui a trop bu PTSD pris dans l'attentat du boulevard Saint Michel en 96. Surtout pb de séparation. Rien à voir avec PTSD].
Mon copain Franklin, a tenu son journal photographique ( intitulé : "2001, l'Odyssée de mon espace") à raison d'une photo par jour durant toute l'année 2001, imitant sans le savoir, le photographe Frank Horvat, qui en avait fait de même en 1999, mais c'est Horvat le "plagiaire" par anticipation, bien entendu ( Frank Horvat, 1999, "Un Journal Photographique", Acte sud /Arte 2000). A la différence d'Horvat, qui l'a fait à de nombreuses reprises, il me semble qu'il ne se soit jamais photographié lui-même, ce qui serait une contrainte de l'Ouphopo ( Ouvroir de Photographie Potentielle) fort intéressante, car ne pas se photographier soi-même une seule fois (sur trois-cent soixante cinq photos) dans un journal autobiophotographique est une sorte d'exploit, à peu près le même que faire obligatoirement trois cent soixante cinq autoportraits à la suite (renseignement pris, il s'est photographié lui même, mais une seule fois, exception qui confirme donc la règle). Souvent, il n'a photographié "rien de particulier", comme on dit : "rien de particulier" n'est arrivé dans cette journée. La beauté du "rein de particulier" photographique, sans commune mesure avec celle des jours, correspond un peu avec celle qui naît petit à petit à la lecture du "Je me souviens" de Georges Perec. Chaque photo d'objet banal, ou de rue, ou de personnage qui passe, prend une intensité qui vient du fait que, comme dans le "Je me souviens", la représentation n'est pas intime, mais au contraire, partagée avec le lecteur, en l'occurrence le spectateur ("Je me souviens de l'ange blanc", par exemple) ; Le "je me souviens" n'est pas un souvenir privé, interne (le jour des résultats du bac, une image des vacances en Italie avec mes parents en 1964, etc.) mais il n'est pas non plus un souvenir public, totalement externe ( ce n'est pas Marignan 1515, Napoléon portait un bicorne, le brésil a gagné la coupe en 58, les tables de multiplication, etc.), il est semi-externe : Partagé, au sens propre, par toute une génération, à cheval sur l'interne individuel et le collectif public (je me souviens de Platini serrant la main de Battiston, je me souviens d'Henri Jeunesse et du jeu des mille francs, je me souviens de Carnaby Street, etc.) C'est leur accumulation successive, qui "construit", à la fin, leur auteur à la fois dans son intimité et ce qu'elle touche de l'intimité du lecteur, ce qui lui donne ce caractère de rencontre et de mutualité, qu'on pourrait alors qualifier de "pudique" (comme les "Vénus pudiques" des peintres anciens), par opposition au mode de la confession (Montaigne, Rousseau, bien sûr etc.) qui serait, lui "impudique"(comme la confession impudique de Tanizaki). Quant à moi, j'ai carrément plagié Franklin, mais en ne me donnant aucune contrainte, pour une fois. J'ai donc toujours, dans mon sac, mon Pentax "Espio" qui porte bien son nom pour son faible encombrement et sa maniabilité enfantine (clic clac, merci Kodak). Je me fais le touriste de mon quotidien, je photographie mes lieux de travail, les bureaux, les chambres de garde, les rues que j'emprunte tous les jours, mais aussi les seins et les sourires de ma copine. Je classe ces photos dans des albums bon marché qui s'empilent sur les rayons inférieurs de ma bibliothèque, je ne les consulte pas souvent.

Bref, ce jour là, comme souvent, la lumière dans le bureau des psys à Longjumeau était si caressante, que j'ai eu envie de la conserver quelque part, pour m'en souvenir. J'ai donc posé mon écharpe rouge en travers de la chaise grise et je l'ai photographiée avec tout le fatras coloré qui s'étale sur le bureau. La photo est bonne, effectivement. Je m'en sers comme fond d'écran à mon bureau de Vigneux où la lumière est toujours froide à cause de l'éclairage au néon (même tamisé). La pluie est arrivée, en longues rafales d'averses glaciales, un peu en avance pour des giboulées de mars. J'ai tourné en rond dans la banlieue pavillonnaire un long moment avant de trouver la clinique du bois de Verrière à Antony où mon père a été opéré. En pénétrant dans un hôpital, la plupart du temps, vous savez où vous mettez les pieds : l'hôpital moderne, chef d'œuvre d'architecte plus ou moins mégalo, déclinaison plus ou moins réussie de verre et de béton, grand hall, batterie d'ascenseurs, une dizaine d'étages avec la pédiatrie tout en haut, par exemple, couleurs des murs étudiées, longs couloirs aseptisés mais de largeur réglementaire, pour laisser passer les lits roulants et les chariots de cantine, aile Untel, bâtiment Chose ; l'hôpital ancien, monument historique, pavillonnaire, pas plus d'un étage le plus souvent, avec des galeries couvertes reliant des cours et des petits jardins, pareils à des cloîtres, hauteurs de plafond vertigineuses, larges escaliers de pierre, sonores et froids. Les cliniques sont plus trompeuses. Si leurs halls d'entrée, en général bien plus petits que ceux des hôpitaux, sont systématiquement recouverts de marbre et de verre, quel que soit leur rang sur l'échelle du luxe, elles ne sont pas toutes luxueuses, loin s'en faut, vous pénétrez parfois dans ce qui pourrait ressembler à un hôtel, construit à l'économie comme ceux qui prolifèrent à la sortie des villes et des entrées des autoroutes, genre "Formule 1", laid et tout juste fonctionnel ou alors un hôtel particulier, un petit château, chaleureux et biscornu, où il faut se plaquer contre le mur pour laisser passer le moindre chariot, avec de petits escaliers introuvables et des couloirs qui tournent en rond. Les chambres sont toutes petites, parfois en coin, tout sent la soupe ou l'éther. Souvent, il s'agit de bâtiments raboutés les uns aux autres, gagnés au fur et mesure de l'extension économique de la clinique, sans plan préétabli, avec des changements de niveau, des parcours aberrants. Il n'y a pratiquement pas d'infirmières visibles. Le confort, recherché avant tout par les malades, y est souvent largement moindre qu'à l'hôpital où pratiquement toutes les chambres, par exemple, sont individuelles (sans supplément). Ce qui n'est pas le cas à la clinique du bois de Verrière, fort réputée pour la cardiologie, et qui est une clinique banale : Pratiquement pas d'accueil, couloirs étroits, ternes et tout justes propres, y compris à l'USIC (unité de soins intensifs de cardiologie) où mon père est hospitalisé dans une chambre double. Il a bonne mine, meilleure que le soir de la syncope, quand ma mère m'avait appelé en urgence et en larmes, persuadée qu'elle était en train de le perdre (j'avais appelé le SAMU, sauté dans la voiture, étais arrivé en même temps que les pompiers, poussé un grand ouf de soulagement en le voyant en vie, l'avait accompagné aux urgences de Cochin, où mon frère était venu nous rejoindre, avait attendu plusieurs heures comme c'est toujours le cas aux urgences, où le diagnostic avait finalement été fait, finalement assez rassurant, et, après moult palabres et coups de téléphone avec nos portables - vivent les portables - avions nous-mêmes, mon frère et moi trouvé la place en clinique que l'interne et le senior des urgences, ne possédant pas de portable ni le carnet d'adresses de mon frère avaient été incapables de trouver (ça sert, des fois, d'avoir des fils médecins et, tant qu'à faire, deux valent encore mieux qu'un et je suis sûr que si l'un de nous deux avait été une fille, tel Argante, mon père l'aurait mariée à un fils de médecin)). Son problème cardiaque et l'opération (bénigne) qu'il vient de subir ne l'inquiètent pas plus que ça : il adore les hôpitaux, il s'y sent en sécurité, dame (l'hôpital, le havre de paix, le paradis du malade imaginaire). Il est calme et détendu. Ce qui, bien sûr, n'est pas le cas de ma pauvre mère, obligée de faire tous les jours un long trajet pour venir le voir, et qui, comme je l'ai déjà dit, reste très inquiète. Il a pour compagnon de chambre un énorme gros homme, trop gros pour tenir sous le drap bordé du lit, qui ne peut même pas s'asseoir tout seul tellement il est gros, et qui reçoit, lui aussi, toute sa petite famille. Nous sommes à peu près huit dont six debout, donc, dans la petite chambre double, sans chaise supplémentaire, et les conversations banales et convenues s'entrecroisent d'un lit à l'autre. On pourrait, sans peine et sans beaucoup de dommage, les échanger. Mon père nous fait la conversation. Il nous parle du livre de Tonino Benaquista, "le voleur qui aimait Mondrian", qu'il est en train de lire. Ou plutôt il nous parle de Tonino Benaquista, l'auteur du livre, qui est d'ailleurs passé à "Bouillon de culture" (il vient de publier son dernier roman "quelqu'un d'autre"), non pas qu'il soit un fan de cet auteur un peu à la mode mais parce qu'il vient d'acheter l'appartement du premier, au 119 boulevard saint Michel. c'est leur voisin. Mes parents sont tout fiers de partager leur immeuble avec un homme de lettre qui passe à la télé. Mais mon père, honnêtement, lit "le voleur qui aimait Mondrian" pour se rendre compte par lui-même : eh, bien, ce n'est pas mal, bien qu'un peu difficile pour lui, dit-il. Mon père est modeste, autodidacte, ne se prend pas du tout pour un intellectuel et a beaucoup de respect pour la culture. Ma mère préfère la télé. Elle est très "people", comme on dit. Benaquista, elle ne connaît que lui, bien sûr, et même sa femme, et en plus c'est son voisin maintenant, alors. Chantal, qui a donc véhiculé ma mère jusqu'ici, est une vielle amie d'enfance. Je suis toujours content de la revoir, malgré le fait que nous vies aient totalement divergé. C'est une femme simple, belle, et généreuse. Elle est grand-mère depuis l'année dernière (je la revois, elle et ses petits seins, à quinze ans, quand nous partagions nos jeux d'eaux, pendant les grandes vacances : ce souvenir est une racine carrée de souvenir, si j'ose dire, un souvenir "écran" tout ce qu'il y a de plus "écran" puisque c'est en réalité le souvenir d'une image de film super-8 que mon père avait tourné à Pörtschach am Wertersee, en Carinthie, à deux pas de la frontière slovène, ou nous avions passé plusieurs étés délicieux du temps de l'aisance de la famille, dans une sorte de palace comme on n'en fait plus). Mon portable sonne. C'est Longjumeau, il y a un patient pour moi aux urgences. Le devoir m'appelle, dis-je, comme on dit à l'Opéra et chez Courteline. Je prends congé, tout à fait rassuré sur l'état du paternel qui continue de s'interroger sur ses hallucinations, libre à lui. L'après midi touche à sa fin. Il y a un très beau début de coucher de soleil d'hiver, rouge et gris à la fois, strié de bleu pâle. Il a plu, tout est embué et brillant à la fois. Aux urgences on m'attend pour un monsieur qui a inquiété l'interne de garde : il avait un peu bu, mais surtout avait évoqué l'attentat du Métro saint Michel en 1996. On avait donc, apparemment à juste titre, fait appel au spécialiste du syndrome post-traumatique. Mais ça n'avait rien à voir ni avec l'attentat du Métro Saint Michel ni avec un quelconque PTSD (prononcer Pitièsdi, Post Traumatic Syndrome Disorder) si à la mode depuis que le malheur a été enfin classé parmi les troubles psychiques (pourquoi a-t-on attendu si longtemps, je vous le demande ?), il avait bu pour un chagrin d'amour tout simplement, il avait bu pou oublier, mais comme souvent cela avait produit l'effet inverse : celui de tout lui rappeler.