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09 octobre 2005



Tiens, il faudra que je pense à mettre à jour la rubrique "j'ai lu", sur la colonne de droite. Je viens de refermer, l'un après l'autre, "Les Abeilles et la Guêpe", de François Maspero et "Rencontre avec Roger Gentis", entretien avec Patrick Faugeras. Il est rare de tomber ainsi, coup sur coup, plutôt par hasard , sur deux livres qui collent aussi bien à votre histoire personnelle. A la toute fin des années 60, il arrivait qu'on vous réponde avec un sourire condescendant, quand vous demandiez où on avait acheté tel ou tel livre : "Ca ne s'achète pas, ça se vole chez Maspero !" C'était à la mode chez les gauchistes, vu qu'on ne portait jamais plainte, chez Maspero. D'ailleurs "si vous ne pouvez pas acheter Hara kiri, volez le !" disait le journal. On dit que c'est ce qui a coulé la Librairie. Quand je n'achetais pas de livres rue Saint Séverin, je furetais ou lisais sur place les passages qui m'interessaient. Je n'ai jamais volé de livres chez Maspero. Je le jure. C'était l'endroit où l'on trouvait l'indispensable "Lettre au parti communiste polonais" de Huron et Modlesewski, le "Staline" de Souvarine, les manuels militaires de léon Trotski, ceux du président Mao, "Rouge", le journal qui "annonçait la couleur", la revue "Partisans", "Aden Arabie" de Nizan, mais aussi les "Voies de la crétion théâtrale", les textes de Tadeuzs Kantor, les livres de Fernand Deligny et l'"Ordinaire" du psychanaliste. En 1970, en quatrième année de médecine, j'y découvris "Les murs de l'Asile" de Roger Gentis qui reveilla définitivement mon ancienne vocation pour la psychiatrie. Pour la première fois on parlait de la folie et de la psychiatrie en langage "ordinaire" avec des mots de tous les jours. Ce n'était pas la fameuse "image romantique" de la folie, mais une image qui donnait envie de se mettre au travail, simplement. Un tout petit peu plus tard, je croisai Gentis à l'hôpital de Moisselles, quand il venait participer aux groupes de travail de Jean Ayme. Je le revois calé dans son fauteuil, posé, ne collant pas tout à fait à l'image d'iconoclaste qu'on attendait de l'auteur du livre. Cela me fait penser à un collage. Comme celui de Picasso qui orne cette entrée. On dirait que Picasso et Braque (plus que Matisse, pour qui c'était surtout une question de forme) auraient inventé l'hyper texte : Il y a des formes, donc, des lignes, des couleurs, des "textures", comme on dirait maintenant, le linoléum, le papier journal, mais il y a aussi une guitare. Enfin, "il y a" ... Tout cela dessine une guitare. Mais aussi, va guement, un personnage. Il y a comme une guitare, plutôt. Ou un personnage. Ou les deux, l'un jouant de l'autre. On n'en est pas complètement sûr, d'autant qu'il y a aussi une espèce de commode à tiroirs, qui vient tout brouiller, on ne comprend plus très bien. Finalement, sont-ce bien une guitare, un personnage, ou seulement la juxtaposition d'un bout de lino et de papier journal ? (C'est le vacillement du sujet, en voie de disparaître, la naissance de l'abstrait, mais Picasso ne lachera jamais). Maspero, Gentis. Maspero, Gentis, Picasso, Braque. Maspero, Gentis Picasso, Braque, guitare, commode : des liens qui flottent au dessus du texte, des textures sur une image, des images juxtaposées dans ma mémoire. Le collage incertain qui dessine un bout de ma vie.

08 octobre 2005

Un haïku par bain, 25


Aux derniers rayons

Du fragile soleil d'automne
la fatigue infuse

05 octobre 2005

Fin du ravalement de Archives. Ouf, tout marche !

04 octobre 2005

John Doe. Dans le Tumulte qui est vraiment, mais vraiment, un bon titre (quand je pense qu'au moment même où je frappe ces lignes (qui vont, dans une minute, être envoyées dans l'espace intersidéral et rejoindre des milliards d'autres lignes errantes) des millions d'autres personnes frappent, elles aussi des lignes qui, dans une minute, vont, etc...)

03 octobre 2005

Je relaie, via Parisist, ce lien vers le parquet de Jeannot qui est actuellement exposé à la BNF. Psychiatre et amateur d'art, comme on dit, je devrais me considérer comme un amateur d'art brut, sinon comme un spécialiste. Je ne le suis pas, spécialiste, ni même amateur, ou du moins très peu. J'ai quatre ou cinq tableaux dans mon bureau que j'ai achetés (oui, achetés, pas à prix d'or, certes, mais à un "vrai" prix) à des patients qui fréquentent le CATTP (Centre d'Accueil à Temps Partiel) du service dont je m'occupe. D'autres, assez peu nombreux, m'ont été offerts. J'ai aussi une sculpture. Je me suis toujours refusé à en faire une collection, comme certains de mes illustres confrères ou maîtres (Bonnafé, entre autres), j'ai déjà parlé dans ces pages de "mon" tableau de Mary Barnes. Mais il y a moins d'oeuvres d'art brut dans mon bureau que d'oeuvres d'art tout court (ce sont toutes des reproductions, évidemment : Matisse, Rembrandt, des antiquités egyptiennes du musée du Louvre et j'en passe.) J'adore Gaston Chaissac. Je suis abassourdi par le facteur Cheval et nombre de ses émules (sans jeu de mot), comme le petit Pierre et son manège à la "Fabuloserie" de Dicy sur Yonne. La folie de Van Gogh m'a passionné il y a très longtemps. J'avais adoré "l'enterrement dans les blés" de Vivianne Forester, qui a longtemps été mon livre préféré (ce qui me donne l'occasion d'éditer la Pensée de la nuit N°90, en passant). Mais je ne pense pas vraiment que tout ça s'appelle de l'Art brut, encore moins Van Gogh, bien entendu. C'est de l'Art tout court. Un point c'est tout. La folie, malgré toute la fascination qu'elle peut inspirer, reste secondaire. Souvenons nous, par exemple, que la maladie mentale et les artistes maudits ont été inventés à la même époque, au XIX° siècle. L'art et la folie n'ont qu'un seul point commun : l'humanité. Ce qui revient à dire qu'il y a pas mal de patients qui dessinnent ou barbouillent un peu partout dans les CATTP ou dans les ateliers d'Art-thérapie et qui ne sont pas des artistes. Excusez moi. Le pourcentage de vrais artistes y est aussi infime que dans la population générale, pour employer l'expression consacrée. Je suis tout à fait pour qu'on s'exprime. Et c'est très bien qu'il y ait des ateliers de poteries et des groupes de peinture dans les CMP, c'est très bien aussi qu'on ne passe pas son temps à "interprêter" les productions des patients dans leurs moindres détails, ça n'a jamais mais au grand jamais eu à voir avec des dessins d'enfants. En publiant cette notule, au fil du clavier, j'en viens à me dire que CISCOBLOG est, peut être, au même titre que tous les blogs, un bel exemple d'Art brut contemporain. Comme les "artistes" de l'Art brut (les "artbrutistes"), les blogs posent la question du rapport à la publication. Pour aller vite, j'y reviendrai peut-être un jour, internet permet au "blogger" l'économie de la critique, puisqu'il s'autopublie pratiquement sans le moindre frais. Un "blogger", même s'il s'implique dans le processus de l'écriture, n'y met pas son existence en jeu. A celui de l'édition réelle, il n'aurait jamais été publié. Il n'a donc d'existence que virtuelle, à moins, évidemment, qu'il ne soit écrivain par ailleurs. Cela ne fait que sourdre de lui. Pour moi, par exemple, "le Tumulte" de François bon, qui n'est pas un blog contrairement aux apparences, mais une vraie entreprise littéraire, est beaucoup plus un OVNI que n'importe quel blog à prétention littéraire (je ne veux evidemment citer personne). Le blog flotte au hasard sur le net. S'il rencontre un public, c'est seulement grâce à la statistique ou à la loi des grands nombres, pas grâce aux vrais efforts de son gestionnaire. A l'Internet, qui n'est rien d'autre qu'une juxtaposition infinie de solitaires devant leurs écrans, il manque la société, le risque. Deux choses, donc, au moins sont nécessaires dans l'Art : l'oeuvre, ce qui est fait, et le public, ce qui le regarde, l'écoute, en jouit. Pas d'Art sans public. Pas d'Art sans collectif, sans société, pas d'Art sans risque. Il y a toujours eu des artistes "fous", mais ils avaient leur propre idée du public, au moins dans leur tête. Ils ont eu droit, malgré leur folie et leur insuccès, voire même à leur médiocrité, à l'appellation d'artiste tout court. Mêmes incompris, ou justement à cause de cela, ils ont desespérément cherchés à ce qu'on les voie, les entendent, les lisent, quitte à en crever. Dès qu'un "arbrutiste" (Gaston Chaissac en est le meilleur exemple) pense à un public, c'est à dire une oeuvre, et non plus un simple produit, dès qu'il pense à faire éprouver à un autre ce qu'il exprime, il quitte le statut d'artiste brut et prend celui d'artiste tout court. Un artiste brut est un artiste qui ne pose pas lui-même la question de son public. C'est toujours l'autre (galériste, amateur, curieux ou scientifique) qui désigne l'artiste brut. L'artiste se désigne toujours lui-même, par son désir de montrer son oeuvre qu'il fait oeuvre en le montrant. Il manque à la production de l'"artbrutiste" qu'elle ne se définisse pas avant tout par rapport à l'autre. C'est en cela qu'elle n'est pas oeuvre. Pur produit du corps, voir déchet, excretion, sécrétion, encore le corps lui-même, pas déplié, invaginé dans lui-même, pour ainsi dire, elle ne défie pas l'autre. Que ce "produit" soit essentiellement humain, aucun doute. Mais qu'il soit artistique, c'est une autre histoire. Il peut y avoir des artistes qui ne trouvent jamais leur public, ce qui veut dire que la possibilité d'un "mauvais" artiste, ou bien celle d'oeuvre nulle, existe. L'Art brut échappe toujours à cela. Il n'y a pas de bon ou de mauvais artiste brut. Cela n'a pas de sens, cela ne se "donne" pas, en tout cas pas comme oeuvre. l'artbrutiste marche sur une seule patte, celle du Corps, et jamais sur celle de l'Autre. L'artbrutiste a probablement pris d'autres risques. Mais dès qu'il en forme le désir, dès qu'il se met à produire une oeuvre, il devient sans délai un artiste tout court. Exit l'artbrutiste et le folklore. C'est dire si l'Art brut est un oxymoron, ou bien les blogs, c'est le même.

02 octobre 2005

Tetracapillotomie pseudosociologique, 3 (ou 4 ?)

Bill Murray était déjà très connu avant "Lost in Translation". Mais ce film en a fait un véritable grand du cinéma mondial et l'a hissé, à juste titre et vu son âge, au niveau des derniers colosses hollywoodiens, de la trempe de Sean Connery ou de Clint Esatwood (juste un degré en desous de Robert Redford et de Paul Newman.) On se met à construire des films entièrement autour de son personnage de grand Duduche pas nunuche, déprimé comme il faut devant l'absurdité du monde, democrate un tantinet schizophrène. "Broken Flowers", de Jim Jarmuch serait juste un bon petit film s'il n'y avait pas Bill Murray. Grâce à lui, il passe dans la catégorie des très bon films. "Lost in Tranlation" et "Broken Flowers" son de relativement petites productions, des films dits d'auteurs. D'ailleurs "Broken Flowers" est dédié à Jean Eustache. Qui connaît Jean Eustache aux Etats-Unis ? (qui y connaît d'ailleurs Jim Jarmuch, se risquera-t-on à demander ? (et qui connaît Jean Eustache en France, par la même occasion ? )) Dans une "grande" production, le personnage de Bill Murray serait cantonné à des seconds rôles, il aurait même des chances d'obtenir un Oscar du meilleur second rôle, mais il resterait un honnête personnage de second plan. On ne fera jamais une "grande" production autour de ce personnage-là. Je dis le personnage, car l'acteur Bill Murray, à condition de laisser tomber le personnage, est probablement tout à fait capable de tenir des premiers rôles dans de "grands" films hollywoodiens. Mais ce n'était pas pour faire le critique de film que je voulais parler de "Broken Flowers" (allez tout de même voir "Broken Flowers", si ce n'est déjà fait, vous passerez un bon moment). Il y a dans ce film une scène de dîner compassé assez drôle, où tout le monde s'emmerde et où la nourriture n'est même pas bonne. Les trois convives (dont le personnage de Bill Murray) sont des gens très "comme il faut", ils se tiennent très bien à table. C'est de cela que je voulais parler, se tenir à table. Juste un tout petit détail, pour rester fidèle à l'esprit nombrilique de Ciscoblog, rester dans mon "personnage" à moi. Je me suis rendu compte que personne ne tenait ses mains sur la table, dans cette scène où tout le monde est bien élevé. Pourquoi avons nous cette impression étrange de mauvaise conduite, d'impolitesse, voir de "saleté" ? Parce qu'ils se touchent le corps en mangeant. Et en plus sous la table, c'est dire qu'on ne sait pas à quel endroit ! Chez nous, quand on est bien élevé, il faut laisser les mains sur la table. Chez les anglo-saxons, c'est l'inverse, il ne faut pas les y poser : dès que l'on ne se sert pas du couteau, la main libre doit disparaître, on doit la poser sur les genoux, sous la table, ce qui est justement tout à fait prohibé chez nous. Je pense que dans les deux cas c'est exactement pour les mêmes raisons, tout aussi puritaines : attirer le moins possible l'attention sur le corps. En France, il est inconvenant de le toucher en mangeant, d'où la nécessité de montrer ses mains en permanence, et chez les anglo-saxons ces mains mêmes ont quelque chose d'obscène, donc il faut les cacher. Il y a une dialectique entre la table et le corps : en Angleterre, elle ne doit pas faire corps avec le corps, elle ne doit pas êttre en continuité avec lui, en France les mains doivent en quelque sorte appartenir à la table, se séparer du corps, donc on doit les poser sur la table. C'est un peu comme la circulation, à droite et à gauche. C'est aussi une question de politesse - "je n'agresse pas, je n'en ai aucune intention", ni physiquement, ni sexuellement - , pas du tout une question de sécurité, ça existait bien avant les voitures. Se croiser sur un chemin, quelle grande difficulté : par quel côté se laisser passer (comment montrer qu'on ne va pas sauter sur l'étranger qui vient à nous et qu'on ne va pas l'étriper) ? Il n'y a pas trente six solutions : définir à l'avance le côté par lequel on va se croiser. Il faut bien "trancher", assez arbitrairement entre les deux solutions possibles, comme les mains, qu'on sépare ou non du corps. A droite, dans le Midi, car il faut montrer sa "droiture", à gauche, dans le Nord, parce qu'en cas de besoin on pourra toujours tirer l'épée plus facilement... Bon, que tout cela ne vous empêche pas d'aller voir "Broken Flowers". Bonne nuit.
Je ne suis pas parmi les 800 000 heureux élus du petit Nicolas... Tant mieux !

30 septembre 2005

Je sais, CISCOBLOG n'est pas trop bavard en ce moment. Des projets restent en plan, des textes traînent sur mon bureau en attente de début ou de fin. Il faut dire que je suis un peu bousculé au travail en ce moment, où la réalité dépasse de très loin la fiction (je raconterai peut-être tout ça un jour, dans dix ans, mais certainement pas avant) il y a des échéances qui ne peuvent plus attendre. Pour l'instant, il faut courber le dos et écoper en attendant une éclaircie... CISCOBLOG s'est toujours fait la nuit. Il arrive pourtant des moments où la fatigue est la plus forte. Je m'en tiens donc, plus pour très longtemps j'espère, à une maintenance parfaitement routinière, j'en conviens, et j'en profite pour faire des choses un peu fastidieuses quoiqu'indispensables, mais qui ne demandent pas trop d'énergie. La republication des archives de CISCOBLOG en fait partie. N'hésitez donc pas à fouiller en LCD parmi d'anciennes entrées qui redeviennent accessibles. Bonne pêche ...

25 septembre 2005

Mais qu'est-ce que je fais là, moi ?


24 septembre 2005

Un Haiku par bain, 24


Comme un miroir lourd
l'eau paralyse mon corps
Quel est ce silence ?

21 septembre 2005

Via l'Homme qui marche, un lien génial vers trois heures et des poussières de pur bonheur !
Je me lance ce soir dans un long travail de republication des archives de CISCOBLOG qui sont illisibles depuis que Blogger s'est "modernisé" (deux fois depuis 2002, en 2003 et cette année) et qu'il ne peut plus les publier sans les truffer de signes bizarres ni détruire la mise en page, pour des raisons informatiques qui m'échappent mais paraîssent définitives. Voici donc, et je suis assez fier d'y avoir réussi tout seul, la page de mai 2002 , qui est la première de tout CISCOBLOG. Je ne vous avertirai pas pour les autres pages, et je ne créerai pas de lien dans le corps du texte, mais elles apparaîtrons progressivement, jusqu'à totalement remplacer celles de Blogger dans la rubrique "archives" de la colonne de droite (LCD pour les intimes)
Un passionnant feuilleton sur la perspective dans la "Boite à Images"

18 septembre 2005

Un Haiku par bain, 23


Oasis inverse
Dans le tumulte du temps
Une île liquide

17 septembre 2005

Malgré la relative rareté de ses "posts" (guerre plus d'un ou deux par mois), je continue de m'émerveiller de la limpide simplicité des photos d'Alessandra Bovarini. Je donnerais tout mon photostream flickrien pour son seul dernier cliché...

14 septembre 2005

Pensée de la nuit N° 89


"Quand le terre claquera dans l'espace comme une noix sèche, nos oeuvres n'ajouterons pas un atome à sa poussière." Emile Zola, l'Oeuvre

12 septembre 2005

qui est-ce ?



Connaissez-vous l'auteur de ce tableau ? "Lunettes rouges" nous dirige vers cette exposition du musée Getty, entièrement visible sur le site (n'hésitez pas à zoomer sur les touches de pinceau)

09 septembre 2005

Raune, Vleu, Bouge et Jert


PRESENCES

Mon frère et moi avons partagé la même chambre tant que nous avons habité chez nos parents. La chambre était toute petite, elle sert maintenant de bureau à mon père, et quand je la revois, je me demande comment nous avons pu y vivre toutes les aventures que nous inventions alors (le dimanche matin nous jouions "aux cabanes" avec nos édredons pendant que les parents faisaient la grasse matinée, en rentrant de l'école, nous en faisions un terrain de basket "indoor", etc.) Nous dormions tête-bêche dans des lits gigognes. Nos parents étaient assez à cheval sur l'heure du coucher. Pas de télé sauf le mercredi, qui était alors la veille du mercredi, comprenne qui pourra, et après la piste aux étoiles de Gilles Margaritis, hop au lit lumières éteintes (pas questions de les rallumer, même en cachette, notre mère avait un sixième sens pour ça) Nous partagions les premiers instants en parlant dans le noir, ensuite, nous nous détachions l'un de l'autre et chacun se livrait à ses rêveries hypnagogiques personnelles. Nous avions des sujets métaphysiques. "Quand on regarde, est-ce qu'on voit la même chose ?" demandait mon frère. C'était le début de toute une palabre. « Quand on regarde, est-ce qu’on voit la même chose ? » « Est-ce que nous voyons les couleurs de la même manière ? » « Par exemple, une chose qui est bleue, et que nous appelons bleue tous les deux, le ciel, tel objet de notre chambre, croyons-nous seulement qu’elle est bleue ? Quelle est sa vraie couleur, en dehors de nous ? » « C’est notre cerveau qui nous la fait voir comme ça » « Peut-être que le ciel n’est pas bleu, en réalité, Il n'aurait aucune couleur. Ce serait seulement dans notre tête qu’il serait bleu » « Et si le monde, en réalité, n'était d'aucune couleur ? » « Il se mettrait à en avoir que si on le regarde, mais dès qu’on ne le regarderait plus, il aurait n’importe quelle couleur. Le monde serait gris » « Mais alors, ça serait pareil pour les formes ? » « Ben oui, ça serait pareil, mais les formes, c’est plus facile, on peut les toucher ! » « tu peux toucher la forme d’une montagne toi, t’est fort… » « Ca dépend de notre cerveau. » « Si je ne regardais plus le monde, il se mettrait à avoir n’importe quelle couleur, comment vérifier. Mais alors toi tu te mettrais à le regarder et alors il reprendrait une couleur, une couleur qui serait dans ta tête à toi, même si moi, je ne le regardais plus » « Si nous le regardions ensemble, ce ne serait pas sûr que nous voyions la même chose ? » « Oui, hein ! » « Es-tu sûr que ce que tu vois bleu, moi, je le vois bleu aussi ? Peut-être je le vois rouge, je veux dire « ton » rouge à toi. Et alors, « ton » rouge serait « mon » bleu. » Et si « tes couleurs n’avaient rien à voir avec les miennes. Si tes couleurs étaient des couleurs que je ne peut même pas imaginer, que je n’ai jamais vues et que je ne verrai jamais, des couleurs uniquement à toi » "Mes couleurs ? bleu rouge jaune et tout ? » « Qu’est-ce qui le prouve ? Comment sais-tu qu’il n’y a pas d’autres couleurs que celles que nous connaîssons » « Et comment on les appellerait, alors ? » « Ben je sais pas moi… Raune, Bouge, Vleu, Bert, par exemple " « et pourquoi pas étagère, crocus ou éléphant ? « « Parce que rien que de leur donner un nom on voit une étagère beige, un crocus bleu, ou un éléphant gris » « comme jonquille, par exemple, ou lilas, Jonquille jaune ou lilas lilas, tu as raison, mais lunettes par exemple… » « Lunette c’est une couleur : je suis sûr que tu vois une couleur quand tu penses à une lunette » « Bon : « il avait les yeux couleur lunettes, alors ! » » « Moi, je les vois marrons ces yeux lunettes, mais tu peux les voir noirs ou transparents, si tu veux » « C’est drôle, c’est juste une question de mots, il faut inventer un mot qui n’existe pas pour une couleur qui n’existe pas, on est obligé… Si je te dit bouge, ou raune alors tu ne vois aucune couleur, mais « ton » jaune, pour moi, peut être que c’est du bouge, ou ton bleu c’est du bert » « Alors on dirait que les objets n’ont aucune couleur en réalité, quand on ne les regarde pas. C’est notre cerveau qui leur donne une couleur » « Les couleurs ça serait juste des mots, les vraies couleurs, elles seraient invisibles » « non pas invisibles, on pourrait juste pas leur donner de nom » etc…etc…


06 septembre 2005





Et au milieu, coule une Ourse...

05 septembre 2005

Magique. Ouvrez grands vos quinquets et cliquez dans tous les coins !

04 septembre 2005

Un Haiku par bain, 22


Un seul bain vous manque
Et la douche est dépeuplée.
Retour au bercail.

Douze, 1


C'était un large escalier, entièrement en bois dont chaque palier faisait un angle droit avec le précédent. On disait que le premier propriétaire de l'immeuble l'avait acheté tel quel, déjà tout fait. Comme il avait bien fallu qu'il serve à quelque chose, il avait ensuite construit la maison tout autour. Son style manifestement germanique contrastait étrangement avec l'architecture haussmannienne ou plutôt post-haussmannienne qui l'englobait. Il semblait déplacé, malgré sa taille imposante et sa couleur sombre naturelle. Avec ses larges paliers et sa balustrade de bois tourné, il aurait pu se visiter comme une curiosité touristique du quatorzième arrondissement. Pas plus que la rue Simon Crubellier, la rue Jonquoy ne présentait, à vrai dire, d'intérêt particulier. Située dans le quartier Plaisance, non loin de la rue de l'Ouest et de la rue Vercingétorix - on se souvient du projet giscardien (peut-être même pompidolien) de "radiale" Vercingétorix qui se proposait de démolir tout un quartier de Paris au profit d'une pénétrante autoroutière sur laquelle les écologistes naissants firent leurs premières dents, avec succès, semble-t-il - la rue Jonquoy joignait la rue des Suisses à la rue Didot (des pénétrantes, d'axe Sud-Nord), la rue Pierre Larousse, qui longeait l'hôpital Saint Joseph, et celle de l'abbé Carton constituant les quatrièmes côtés des pâtés de maisons au Sud et au Nord. Peu de commerces, hormis au 2 (en face du 1), un café, "Le Cactus". Mais des ateliers d'artistes, comme dans tout le quatorzième populaire, et pas des moindres. Roy Adzak, américain de Paris, ami d'Andy Warhol et de Roy Lichtenstein qui s'était fait une spécialité d'exposer ses déjections corporelles, un homme peu facile d'accès qu'on rencontrait à tout heure de la journée, toujours de mauvais poil et entre deux vins au "Cactus", et surtout Zao Vu ki, tout petit chinois, poli et froid, en costume cravate qu'il vente ou qu'il pleuve, qui ne sortait presque jamais et qu'on ne voyait dans la rue que lorsqu'il dirigeait la délicate manœuvre qui consistait à sortir de son atelier d'immenses toiles toujours soigneusement emballées. Il y avait eu aussi une poignées d'ateliers d'artisans, avec pignon sur rue, se hélant dans la rue quand ils passaient et s'appelant par leurs prénoms, mais ils disparurent les uns après les autres. L'escalier reliait six étages, sept niveaux en comptant le rez de chaussée, qui était habité par la concièrge d'un côté et C.D. , de l'autre, trois appartements par étage (gauche gauche, gauche droite et droite) ce qui faisait, en tout, un petite vingtaine d'appartements.
Sereine Jeunesse, 1


Je me souviens de l'hôtel Moskva. Dans la deuxième moitié des années soixante, Je ne sais plus s'il existe encore. On pouvait y manger du caviar. A vrai dire, ça se faisait d'aller manger du caviar à l'hôtel Moskva. C'était bien avant le temps de la perestroïka. C'était un hôtel pour étranger et pour apparatchiks. Il suffisait d'avoir une tête d'étranger, c'est-à-dire par exemple d'être habillé normalement, en jean et T-shirt pour qu'on vous laisse entrer. Les grooms avaient des têtes de barbouze. Il me semble que l'hôtel Moskva donnait sur la place rouge, mais peut être était-ce sur la rue Gorki. C'était un restaurant au douze ou treizième étage d'un immeuble élégant et strict. On mangeait en terrasse, avec, finalement, j'y tiens, une vue sur l'entrée de la place Rouge. On y servait, au milieu de la nomenklatura et des diplomates, dans des plats d'argents posés sur des coupes de cristal, pleines de glace pilée, comme il se doit, un caviar gris sombre et luisant comme un fourrure de petit animal . On y servait aussi des pirojkis délicieux. Je ne me considérais pas encore comme assez âgé pour arroser le tout à la bière, comme le faisaient tous mes camarades plus âgés, ou au vin géorgien qui coulait à flots : je me contentais de l'eau minérale gazeuse en bouteilles de verre vert qu'on vendait aux touristes. Selon une sorte de coutume, toutes ces bouteilles n'étaient jamais desservies et s'accumulaient donc au centres des tables à nappes blanches empesées comme autant de témoins de l'immoralité des temps et pour qu'on puisse mesurer, rien que du regard, l'importance des convives et le brio avec lequel ils tenaient l'alcool. On n' est pas sérieux quand on a dix sept ans. A cette époque, le parti communiste français possédait un nombre incalculable d'officines plus ou moins officielles, plus ou moins secrètes et plus ou moins ouvertement financées par lui : des associations d'entraide, des associations de femmes, d'émigrés, des éditeurs, des librairies et des agences de voyage. Mon père avait déniché le catalogue de "Loisirs et Vacances de la Jeunesse" (LVJ) qui était imbattable pour les séjours en URSS. Le voyage à Moscou était la récompense d'un bac réussi avec mention (assez bien) et des études médicales qui s'ouvraient largement devant moi. Je me rendis vite compte que le voyage auquel je devais participer n'était pas un voyage seulement touristique ("rencontres avec la jeunesse soviétique", disait, par exemple, la brochure). C'était un voyage "officiel" qui ne disait pas son nom. Il était dirigé, à la manière des commissaires politiques par un membre assez élevé de l'appareil des "jeunesses communistes", puisqu'ils contrôlaient LVJ, dont je ne me souviens plus du nom, mais je n'ai plus jamais entendu parler de lui plus tard comme député de la gauche ou encore moins comme ministre. Il était entendu que les participants au groupe, garçons et filles, n'étaient en aucune manière des militants triés sur le volet, mais vu qu'il s'étaient adressés à LVJ pour leur voyage en Russie ils savaient quand même à quoi s'en tenir sur leur représentativité pour les Journées Mondiales de la Jeunesse. C'était donc d'une manière inofficielle mais implicite qu'ils en constituaient la délégation française (le pape, avec les JMJ, n'a fait que reprendre une vieille idée stalinienne et éculée). Beaucoup d'entre nous étaient quand même tombés là comme des cheveux sur la soupe. Il y avait comme une mauvaise foi dans ce recrutement qui ne disait pas son nom, sous des protestations d'oecuménisme : le parti ratissait large, il fallait montrer qu'il recrutait par trains entiers, même s'il attirait ses proies sous couvert d'une agence de voyage anodine. Nous partions faire du "tourisme", nous nous trouvions "enrôlés", on ne dira pas "malgré nous", dans les rangs des sympathisants, des "compagnons de route" et des "représentants de la jeunesse mondiale", échantillon justement représentatif puisque quasi prélévé au hasard parmi, disons, la jeunesse de gauche, humaniste et généreuse sinon tout à fait enthousiaste. Nous n'étions pas seulement tendres et crédules, mais nous nous sentions vaguement complices, coupables ou manipulés, selon notre degré de croyance en l'avenir de l'homme et aux lendemains qui chantaient. Notre responsable de groupe, un moniteur un peu plus âgé que nous, n'était pas inscrit au parti, mais il savait ce qu'il faisait tout en prétendant pouvait préserver son libre arbitre. Nous avions tout des parents staliniens, qui nous avaient envoyé là sans notre désaccord, d'ailleurs. Rares étaient ceux qui étaient venu pour voir par eux même : l'agence de voyage avait, avec suffisamment de perversité mis cartes sur table. En général, on était sympathisant ou au moins bienveillant. Nous nous attendions à vérifier in situ ce que ceux qui nous envoyaient là bas, voulaient savoir : L'URSS était le premier pays du monde et sa jeunesse la plus lucide et la plus enthousiaste. Je n'en voulais absolument pas à mon père de m'avoir payé, en guise de récompense d'un bac réussi, ce voyage plus politique que d'agrément et je m'apprêtais, bon fils que j'étais, à confirmer l'avance évidente de la société socialiste sur l'occidentale. J'étais de toute façon intéressé (Moscou valait bien une messe) et partais à l'aventure avec enthousiasme. J'avais fait le plein de colifichets et de stylos à bille, dont on disait, même les amis de mon père, qui revenaient d'URSS et qu'on ne pouvait pas soupçonner de mauvais esprit, que les autochtones, en plus d'être héroïques, étaient friands. Mon père m'avait confié la camera super huit familiale, avait bourré ma valise de pellicules vierges et s'attendait, après mes derniers succès de vacances comme "Venise en contre jour" et "Carinthie sous la pluie" à ce que je ramène le reportage du siècle sur les merveilles de la Grande Patrie. J'avais la ferme intention de ne pas le décevoir. Je partis donc sur les lieux du tournage la tête pleine d'idées de montage à la prise de vue et de musiques d'accompagnement. Il faudrait maintenant, pour être tout à fait dans le ton, avoir en tête la pompe étincelante de "la Grande Porte de Kiev" de Moussorgski, orchestrée par Maurice Ravel ou la sensualité surannée des "Danses Polovstiennes" de Borodine. Le film, effectivement réalisé, plein de panos tremblés et de plans de six secondes, dignes de Dziga Vertov, d'une durée d'un bon quart d'heure, qui est un saisissant accéléré de toutes les merveilles de la Patrie du Socialisme deux ans avant mai 68, a malheureusement disparu au cours d'un de mes nombreux déménagements. Le rassemblement avait lieu à la gare de l'Est. C'était en train que devait se faire le voyage. Il y avait pas mal de jolies filles un peu plus âgées que moi, des célibataires, des couples à venir, des couples déjà constitués dont l'inévitable chanteur et guitariste, sympathique au demeurant, avec son inévitable petite amie béate d'admiration qui animerait tout le voyage avec le répertoire complet de Georges Brassens, Jacques Brel et Jean Ferrat. Il y avait aussi le couple franchouillard, vieilli avant l'âge, embarqué dans l'aventure par erreur, pour le coup, gaulliste, qui servait d'excellente caution démocratique au parti et de repoussoir au reste du groupe, chauvin, je ne dirais pas petit bourgeois car nous l'étions tous. Il y avait le vieux qui se croyait encore jeune et faisait des plaisanteries douteuses et aussi le vieux qui l'était encore vraiment avec son "esprit ouvert" un peu simplet, sa moustache, son bermuda et son Instamatic. J'étais parmi les plus jeunes sinon le plus jeune. Et impressionné par les jolies filles. J'avais appris, en deuxième langue, un peu de russe encore tout frais dans le si proche secondaire, toujours pour faire plaisir à mon père, et c'était le peu de pratique de cette langue qui me distinguait un tant soit peu des autres, non pas par supériorité mais pour l'embarras qui pouvait en résulter, on verra comment un peu plus loin. Le voyage dura trois jours, dans la promiscuité obligée du train qui préfigurait les acquis futurs de notre éphémère et hétéroclite communauté. Le Paris Moscou régulier était un train russe. Les compartiments se transformaient le soir en chambrettes d'un luxe tout prérévolutionnaire avec petites lampes de chevets sur les tables basses à rabats. C'était du plus coquet effet et fort propice aux visites ou invitations dans les compartiments des filles, où nous passions le temps à boire, débattre toute la nuit et tomber amoureux au petit matin. C'est au cours de ces ébats que nous franchîmes la frontière entre les deux Allemagnes et fîmes face sans vraie frayeur aux tracasseries de vopos et de leurs têtes d'enterrement. L'imminence de la traversée du mur de Berlin nous plongea au second matin dans une sorte de recueillement angoissé. Par ses arrêts inopinés, ses ralentissements, ses redémarrages improbables et inattendus le train se montrait un metteur en scène hors pair. Visages collés aux vitres, silencieux, nous traversâmes au ralenti un long no mans’ land tout enchevêtré de barbelés et de béton armé. Une lente litanie de murs muets et de fenêtres aveugles défilait en arrière plan. Je filmai l'instant précis où nous franchîmes le mur, à vrai dire le pignon d'un immeuble déserté perpendiculaire à la voie. Puis ce fut Berlin Est, avidement contemplé, et le train réaccéléra vers les vastes forêts d'Europe centrale. Il y eu des centaines de kilomètres de bouleaux, de clairières et de petites maisons de bois. La langueur des voyages transeuropéens commençait à nous gagner. Nos voix se turent petit à petit, nous nous renfermâmes chacun sur nous mêmes, lents et contemplatifs, nos yeux se perdaient dans les paysages immuables (forêts, prairies, isbas) et nous laissions nos têtes et nos corps se bercer aux balancements organiques du train qui fonçait en fuyant le crépuscule. Notre jeunesse était sereine. La vision du paysage en mouvement déroulait les pensées en volutes et les poèmes montaient aux lèvres. Il y eut un très long arrêt nocturne à Brest Litovsk pour changer l'écartement des roues des wagons, les voies russes n'ayant pas la même largeur qu'ailleurs, encore des douaniers et des soldats, et nous pénétrâmes, l'esprit un peu embrumé par le manque de sommeil ou l'hébétude mais le cœur battant, sur le territoire soviétique. C'était nuit noire, nous écarquillions les yeux, il n'y avait rien à voir. Le jour se leva sur les mêmes espaces infinis et socialistes. Minsk arriva au milieu de la plaine, pendant que nous courions vers le soleil. Des voyageurs descendaient, d'autres montaient, comme dans tous les trains. A deux ou trois téméraires, nous nous aventurâmes dans la gare, puis dans la ville, enfin, juste devant la sortie principale. Une avenue d'une largeur inconcevable, de vieux bâtiments modernes, avec des tramways déjà d'un autre âge furent notre première vision du paysage soviétique, plutôt furtive, pusqu' il fallut rejoindre en courant le train qui partait sans nous (le souvenir de cette incursion d'à peu près une minute trente sur cette avenue de Minsk - tout ce que je connaîtrai jamais de la Biélorussie - est non seulement resté gravé, des années durant, sur le film super huit perdu dans les déménagements, en un plan séquence de quinze secondes obscurci rythmiquement par les masses sombres des camions qui passaient, mais aussi dans ma mémoire, comme souvenir "écran" : je me suis longtemps demandé ce qui se serait passé si nous n'avions pas pu rattraper le train. J'en conçus une expression de ma langue interne : "voir Minsk", qui désignait une forme très précise d'acte irréfléchi, impulsif et téméraire que la vie m'a donné pas mal d'occasions d'utiliser). Le matin du troisième jour, le train, tel un sprinter vainqueur juste avant la ligne, eut une sorte de relâchement, un ralentissement de satisfaction qui annonçait le terminus : Moscou, enfin.

12 août 2005

Aujourd'hui, grand départ pour petites vacances (et non l'inverse malheureusement) en cas de rencontre avec un ordinateur, CISCOBLOG donnera des nouvelles de sa villégiature... Bye !
Un haiku par bain, 21


Ce joli tercet
Je l'ai composé au sec.
Ah, C'est de la triche !

09 août 2005

Avertissement


CISCOBLOG ne fera aucun commentaire sur les voix de Zidane

07 août 2005

DU BALAIS !

06 août 2005

L"'homme qui marche" parle de mobiles. Carnet de croquis.

04 août 2005

En ce moment, il y en a un qui va bien. C'est Stéphane. On pourrait même dire qu'il est aux anges. Ou aux petits oignons. Comme un coq en pâte. On peut le voir tranquillement tomber le bomber noir, lui qui ne s'en sépare jamais, pour prendre le soleil dans le tout petit jardin. C'est une seconde peau, ce bomber, une armure. Son carapaçon. Son habit de hard rocker, son truc de skin head (j'ai toujours entendu : c'qui m'aide) Il dévisse aussi la casquette de rapeur pour se mettre la tête à l'air, ce qui est encore plus rare. Il étend ses jambes, qui font un angle droit avec les Docs sur deux fauteuils, mains croisées sur son petit bedon. Il regarde les joueurs de ping pong faire assaut de politesse et d'excuses. Stéphane, c'est la massif central. Il ne mesure pas deux mètres mais presque. Il s'en faut d'une pincée de centimètres. Il me fait penser au géant des "Goonies", surtout avec ses yeux qui plafonnent, son sourire édenté et sa barbiche clairsemée. Ou au BGG, le bon gros géant de Roald Dahl. Il peut vous assommer d'une chiquenaude, vous regarder avec son strabisme convergeant, vous faire "Bouh !" et vous faire sauver sans demander votre reste. il peut vous coller la frousse de votre vie. Il l'a déjà fait. Il a passé deux fois deux ans à Henri Colin, l'unité pour malades difficiles de la région parisienne, et il se battait tous les jours. Je vous ai déjà dit que la poignée de main de Stéphane était la plus belle poignée de main du monde, d'une franchise absolue, ample, de tout le bras, de toute la paume. Il vous secoue la main confiante que vous n'avez pu que lui abandonner et plonge dans vos yeux son regard bleu. Vous aimez ça, forcément. Stéphane a une toute petite voix douce, même quand il donne des ordres à ses cauchemars. Nous avons mis très longtemps à comprendre que Stéphane ne pouvait pas vivre sans être contenu (comme nous, mais le sac de notre peau nous suffit la plupart du temps comme contenant) Il faut le tenir tout le temps, sinon il s'écoule, se liquéfie, se dilue, ça le terrorise. Nous, il nous demande de servir de carapace, en plus de son bomber. Et puis, il y a les termites, sans qui nous serions d'un bien pauvre secours. C'est une sorte de pacte. A l'extérieur de Stéphane il y a nous, l'institution, l'hôpital, les murs. A l'intérieur, il y a les termites. Nous, on le nourrit, et Stéphane nourrit les termites. Il sait ce qu'il faut faire : il leur donne à boire, à manger, les occupe, les distrait. il sait comment ne pas se faire trop bouloter de l'intérieur. Que nous nous occupions de lui, Stéphane, lui il s'occupera des termites qui l'occupent. C'est à cela qu'il consacre toute son énergie, ne pas s'effondrer vermoulu. On peut dire qu'il y parvient, à un prix pharamineux. Stéphane est seul au monde. Cela fait douze ou quinze ans qu'il est hospitalisé. Il supporte un traitement de cheval. Il est là depuis plus longtemps que nous tous. Jamais une visite, jamais une lettre. Des promenades accompagnées avec les infirmiers quand ils ont le temps. Un gueuleton au Macdo une fois par mois. Il ne demande pas vraiment à sortir. Il a peur du trop vaste monde en ruine. De temps à autres, mais pas les dernières années, il recevait un colis, un seul, anonyme, oui anonyme, pour Noël. Des chocolats. Il savait d'où cela venait. Pas nous. Il n'avait pas vu son père depuis plus de vingt ans ni sa mère depuis près de trente. Il vient d'avoir 40ans. Dans les temps préhistoriques, le père avait chassé la mère et lui avait confisqué les enfants. Stéphane était devenu intenable, il l'avait chassé lui aussi. C'est comme ça qu'il s'était retrouvé à l'hôpital. Le père n'avait jamais voulu en entendre parler et avait fini par disparaître. On ne savait plus où il était. C'était un violent. Cela se perdait dans la nuit des temps. Ce n'etait sûrement pas de lui que provenait le cadeau de Noël. La légende disait que c'était une soeur qui le prenait en pitié mais n'osait pas enfreindre les ordres du père primitif. Il ya quelques semaines un événement sidérant est arrivé. On n'a pas su s'il s'agissait d'une bonne chose ou d'un mauvaise. Un jour, on me passe une communication. Voix neutre de la secrétaire "Je te passe Madame W. la mère de monsieur D. (monsieur D. c'est Stéphane) Comment çà, la mère de Stéphane. Il n'a pas de mère, Stéphane. C'est une erreur. Bon, je prends. "Bonjour, je suis madame W. la mère de Stéphane" - "?" - "bonjour, madame W. je suis la maman de Stéphane" - "?" - "Je viens de le retrouver, il est hospitalisé chez vous, non ? " -"si, mais..." - "je voudrais prendre un rendez- vous avec vous." Un rendez-vous ! après trente ans. Elle le retrouve ! "Son père n'a jamais voulu me dire où il se trouvait, j'ai habité longtemps en province..." Je lui fixe un rendez-vous pour quelques jours après. Je ne dis rien à Stéphane. Je veux voir d'abord. La ressemblance nous frappe aussitôt. C'est une très belle femme de soixante ans à la silhouette élancée. Elle cherche Stéphane depuis des années. Personne ne veut lui dire où on peut le trouver. Elle a même fait une demande à un juge qui n'a pas voulu lui répondre. C'est finalement un policier (elle était secrétaire chez un avocat, elle est tout juste à la retraite) qui l'a orientée vers le service. Elle sait que c'est incroyable. Elle nous supplie de lui laisser voir son fils. Il n'y a aucune raison de refuser sauf si Stéphane s'y oppose, de quelque manière. Je lui dit qu'il faut un peu de temps, le temps de demander à Stéphane ce qu'il en pense. Je vais voir Stéphane. Il ne cille pas. D'accord, il veut bien recevoir sa mère. il ne manifeste strictement aucune surprise. Aucune émotion apparente. Quelques jours après, c'est la rencontre. Après trente ans. J'accompagne la mère de Stéphane, jusqu'à la porte et la laisse entrer dans le service. Plus tard, elle m'a raconté. Quand elle arrive, Stéphane est de dos. Elle le reconnaît entre mille. Il se retourne. Il dit doucement : "Tiens, que fais-tu là ? j'ai rêvé de toi cette nuit !" Après trente ans. J'ai déjà cité cette phrase d'Einstein : "les évènements n'arrivent jamais. ils sont là de toute éternité. C'est nous qui allons dans notre mouvement aveugle, à leur rencontre."

03 août 2005

Un haiku par bain, 20


Un vacillement
Fait chavirer le soleil
Dans des vagues frêles

31 juillet 2005

Ce soir c'est la fête, c'est Byzance : trois nouvelles entrées en LCD (la colonne de droite !) D'un seul coup ! Bienvenue donc, à "Lunettes Rouges" alias "Amateur d'Art", mais c'est pas beau, à "Blablablog", qui cause très bien, et à "Images", il aurait juste pu se creuser un peu pour le titre. Trois blog très talentueux hébérgés chez "le Monde". Que du beau monde, comme il se doit.
Pensée de la nuit N° 88 : "Et c’est pour ça qu’il y a aussi dans la phrase de Claude Simon, une forme d’impatience, qui crée ce rythme parfois douloureux, cet acharnement à dire, en se corrigeant, en précisant, cette façon courageuse et pathétique de tenter de céder à la volonté de dire tout, à cette impossibilité de dire tout, le tout d’une chose, d’une minute, d’une scène. Le courage de le tenter, en sachant d’avance qu’on ne peut pas dire tout à la fois et qu’il faut, dans la succession, dans l’ordre indispensable de l’écriture, procéder par ordre et en avouant que c’est seul cet ordre faux, tordu, qui peut donner l’idée, à défaut de l’image, du désordre dans lequel on se heurte au monde." Blablablog, entrée du 12 juillet 2005
Je te disais donc l'autre jour, ô lecteur attentif, que j'entreprenais la lecture du Quichotte, ce monument de la littérature mondiale, cette mère de tous les romans, qui manquait malheureusement, à la liste de mes lectures, parmi bien d'autres d'ailleurs. (tiens pas mal comme liste : liste des livres que je n'ai pas encore lus... ) Comme toute information se doit d'être suivie, car je te sais bien sûr, ô courageux lecteur , suspendu aux dernières péripéties de mes aventures sinon littéraires du moins livresques, je viens ici te rendre compte et satisfaire ton insatiable curiosité. Voici donc, ô patient lecteur, puisqu'à bon droit tu y prétend, des nouvelles en direct live de mon voyage à la suite du chevalier à la triste figure. Je n'en suis rendu qu'à la fin de la première partie. Je progresse trop lentement, tu as raison, ô sévère lecteur, mais diverses en sont les raisons. L'une d'entre elles est que, comme tu le sais, la lecture est une activité ambulatoire qui n'interdit pas l'ubiquité. Les livres sont comme des vallées qu'empruntent des chemins, souvent parallèles, se rejoignant parfois au sommet de cols escarpés, mais aussi divergeantes, chacune singulière. On peut passer de l'une à l'autre en traversant la montagne. Il suffit pour cela de marquer sa page, fermer le volume, en prendre un autre, l'ouvrir, faisant fi des protestations des personnages abandonnés et de s'y plonger comme on dévale une pente au soleil couchant. En ce moment, donc, L'ingénieux hidalgo reste souvent la nuit à m'attendre au milieu de la sierra, debout sur ses étriers et appuyé sur sa lance, comme arrêté sur image, pendant que mes yeux, coupables ou non, se délectent des peintures de l'un de ses quasi contemporains, le rois du clair obscur, le sensuel prince de l'or en lumière, le fier amant de Saskia, tu auras reconnu le génial Rembrandt en personne. C'est Simon Schama qui t'introduit secrèterment dans l'atelier du peintre, comme une petite souris, comme une patte de mouche, comme une atome de silence. Tu es la poussière qu'il frotte dans ses yeux. Il réussit littéralement à te faire voir le monde à travers l'oeil même du maître flamand. Les Yeux de Rembrandt. Quel beau titre pour un livre sur les mystères de la peinture. Ainsi passé-je, sous la lampe, du soleil de plomb ibérique, qui lave toutes les couleurs, à la pluie fine qui baigne la plaine du plat pays, tout en restant dans le même siècle, le siècle d'Or, entre le milieu du seizième et celui suivant. J'ai toujours lu de cette manière, à saute mouton, plusieurs livres à la fois. Ainsi n'aie aucune crainte, ô indulgent lecteur, de me voir confondre les leçons d'anatomie avec les moulins à vent ni de prendre les troupeaux de moutons pour des rondes de nuit. Le Quichotte est un livre qui n'a pas été écrit, du moins par quelqu'un : ni par Cervantès, ni par Pierre Meynard, ni par Borgès. Il n'a pas été écrit parce qu'il s'est écrit tout seul. S'écrit tout seul, au présent, faut-il dire. Au moment même où tu le lis. Pure jubilation... Son mystère te saisit exactement au moment où tu crois que tu vas abandonner, que le volume te tombe des mains. Il ya cette fameuse première phrase que tout le monde connaît avant de la lire (sauf moi !) " Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom... " (On se dit "j'ai mal lu, il fallait lire : "dans un village dont je ne me rappelle pas le nom"", alors on recommence et on bute encore sur le "je ne veux pas", c'est donc bien ce qui est écrit, et on recommence encore une fois : "dans un village dont je ne veux pas me rappeler le nom..." Pourquoi le narrateur refuse-t-il de ce souvenir du nom du village ? On s'arrête encore. Il a peur qu'on le reconnaisse ? Il n'avait qu'à dire simplement qu'il ne se rappelait plus le nom, alors qu'il tente le diable dès la première phrase en disant qu'il ne veut pas se rappeler ! C'est au contraire qu'il se le rappelle ! Etc... Mais il ne va pas plus loin, le narrateur, il te laisse comme un paquet de sottise avec cette petite phrase qui étendra son étrangeté tout au long des pages. Tu reprends la lecture. Il y a les moulins à vent, Dulcinée, l'auberge avec Maritorne et tout le toutim. tu apprends tout à coup que le narrateur n'est pas l'auteur du livre ! Ca alors ! Qu' arrive-t-il encore ! Un chapitre s'arrête net en pleine action, les épées levées des combattants sont prêtes à s'abattre l'une sur l'autre. tu passes au prochain chapitre, haletant. Rien. Pas de suite. Où est-elle passée ? Tu vérifie, reconte les pages. Non, c'est bien la bonne. Pas de suite. Le narrateur ne la connaît pas. Il est arrivé au bout de l'histoire qu'il a à sa disposition. Il cherche la suite, lui aussi. Il la trouve au marché. Il l'achète cinq réals. Le véritable auteur de l'histoire est un érudit arabe. Le narrateur ne fait que la traduire, à la virgule près et la rapporte en temps réel semble-t-il. Il est comme nous : il ne sait jamais la suite (Mais à la fin, parce que je lis toujours la fin des livres avant d'y arriver, à la mort du Hidalgo, l'auteur arabe, on n'est jamais assez "prudent", comme dit le narrateur, prétendra que ce n'est pas lui qui a écrit le Quchotte, mais que c'est sa plume, elle toute seule et personne d'autre !) Tout à coup le combat reprend, les épées s'abaissent malgré toutes ces apories, ce qui relance toute l'histoire... dont tu te diras toujours, à partir de cet instant, qu'elle ne tient qu'à un fil. A un moment, Sancho Pansa s'adresse à un ennemi de son maître, au bachelier : "Vous venez d'être vaincu par le chevalier à la Triste Figure ! " C'est la première fois que la célèbre expression apparaît dans le livre. Pendant que l'homme s'enfuit, Don Quichotte se retourne interloqué et dit à Sancho : "Triste Figure, Triste Figure, dis-tu ? (ce ne sont pas le mots exacts, je cite de mémoire , je ré-écris le Quichotte, ce n'est pas difficile) Ce n'est pas toi, Sancho Pansa qui a inventé ces mots, tu n'en n'es pas capable. C'est forcément l'auteur du livre dont nous sommes les personnages, il t'aura soufflé le mot et c'est pourquoi tu m'appelle ainsi maintenant, etc... Délicieux vertige. Je ne résiste pas au plaisir de ré-écrire la dédicace de la deuxième partie que je n'ai pas encore lue (mais ce n'est pas grave puisqu'à chaque fois qu'on ouvre Don Quichotte c'est un autre livre qu'on lit !) Cervantès s'adresse à son protecteur le comte de Lemos : " ... C'est l'empereur de Chine qui, jusqu'à présent, a manifesté le plus grand intérêt à l'égard de mon livre. Il y a un mois, en effet un méssager m'a remis une lettre de lui, écrite dans sa langue, et dans laquelle il me demandait ou, plutôt, me suppliait de lui expédier, car il voulait fonder un collège où l'on apprendrait la langue espagnole, et il avit décidé que le livre qui servirait de manuel, ce serait l'histoire de Don Quchotte. Il me priait aussi de venir dans son pays, car il voulait me nommer recteur de ce collège. Je demandais alors au porteur si Sa MAjesté l'avait chargé de me donner un peu d'argent pour mes frais de voyage. Il me répondit que l'idée ne lui avait même pas traversé l'esprit. - eh bien, mon ami, dis-je alors, retournez dans votre Chine, à dix ou vingt lieues par jour, ou à la vitesse qui vous est imposée. Ma santé ne me permet pas d'entreprendre un si long voyage. En plus d'être malade, je n'ai pas le sou ; et empereur pour empereur, monarque pour monarque, à Naples j'ai l'illustre comte de Lémos qui au lieu de tous ces maigres titres de recteur ou autres me donne de quoi vivre, me protège et me soutient du mieux que je ne saurais désirer..."

27 juillet 2005

L'humanité se divise en deux catégories : les " photographes" et les "bons photographes". La deuxième catégorie est, bien sûr la plus rare. En poussant un petit peu plus loin, outre le "sens" du sujet, il y a, à mon sens, deux qualités essentielles (que je ne possède, de toute évidence, pas) qui déterminent cette catégorie : le "sens" du cadrage et le "sens" de l'instantané. Pour le sens de l'instantané on a Cartier Bresson. Bon. Je ne vous fait pas une photo. Mais pour le sens du cadrage je me demande si on n'a pas ... celui ci, au bout de votre petit clic, là. (après "l'homme qui marche". Je ne l'avais pas lié avant, probablement par jalousie, c'est un amateur...)

26 juillet 2005

Beaubourg,


beaubourg

25 juillet 2005

Vous avez dit anamorphoses ?

24 juillet 2005

Ford Thunderbird, 4



Voici ce qui arriva. La Thunderbird rendit l'âme. Elle eut de ratés. Elle refusa d'accélérer. elle se traîna. Elle eut des hoquets. On la mena à un garagiste, dans un hameau presque déserté qui n'était pas une de ces villes fantômes plus tôt traversées, mais presque. Le garagiste était un homme sans âge, énorme sous son stetson, torse nu sous sa salopette, une sorte de Dieu mineur taillé dans la glaise et ombrageux. Il jeta un coup d'oeil définitif sous le capot. Il disparut dans son atelier sans un mot et revint avec un tuyau d'arrosage, sans répondre à nos questions. Il méprisait ces étrangers. Il grommela quelque chose comme "Get away from there" avec deux ou trois jurons que nous ne comprîmes pas et noya le moteur sous un torrent. La Thunderbird rendit un dernier long soupir de machine à vapeur - l'ontogenèse résume la phylogenèse - et s'éteignit définitivement. D'un geste de la main tranchant l'air le représentant momentané de la plus grande puissance invitante du monde nous signifia que c'était "over" et retrouva son fauteuil à bascule l'ombre de son atelier. Don not disturb any more. Nous restions là, incrédules, devant le garage clos et notre voiture immobile. Elle avait encore fière allure malgré la poussière du désert et le brouillard de vapeur. Personne n'aurait pu la prendre pour une épave. Il y avait un cabine téléphonique à pièces (je me souviens des cabines téléphoniques à pièces américaines)à trente mètres. On joignit San Francisco (imaginez vous devoir joindre Paris du plateau du Larzac en plein milieu des années soixante dix, c'était pou cela que l'Amérique était un grand pays.) L'agence de location enregistra la perte de la Thunderbird et nous promis un véhicule de remplacement sous quarante huit heures. A nous de rappeler pour le lieu de rendez-vous. Pas de quoi dormir sous un toit à Scottsdales. Deux enfants (quinze ou seize ans) conduisaient un pick-up Ford. Salopettes et foulards autour du cou, tout droits sortis d'une photo de Dorothea Lange. Ils voulaient bien nous emmener au premier motel. Une des filles monta à l'avant sur le large siège du passager et les trois autres grimpèrent sur le plateau au milieu des bidons et des barres à mines. Le motel appartenait à la tribu Navajo (les cuistots faisaient cow-boy après le service) mais ressemblait à tous les dinner's de l'Amérique profonde avec sa façade striée de gris qui rappelait les cars greyhounds. Comme partout, le généreux T bone steack avait un goût sucré. Nous passâmes vingt quatre heures enfermés dans l'air conditionné ou à mariner dans l'eau tiède d'une piscine douteuse. Le lendemain, un Xman coiffé en brosse, à lunettes noirs et costume trois pièces, surgi de nulle part comme dans les films, nous fit demander et nous conduisit à notre nouvelle monture : une impeccable Chevrolet noire, stricte comme une bonne soeur, garée devant le motel. La Chevrolet était beaucoup plus banale que la Thunderbird mais beaucoup plus solide. Nous mîmes cependant quelques heures à lui faire confiance. Elle nous mena sans encombres, à travers les landes de Tolumnie meadows au sommet du Tiogga pass, neuf mille neuf cent pieds plus haut. C'était exactement un an avant ta naissance, Jérémie.

21 juillet 2005





Cette image est extraite du très joli photostream de mon ami "petit mouvement" sur Flickr, évidemment. A consommer sans modération...

19 juillet 2005

Un haiku par bain, 19


La mousse qui flotte
Dessine des continents.
Un geste, ils dérivent...
Enfin une information qui vaut la peine d'être relayée par CISCOBLOG : on ne trouve plus rien à la Samaritaine (j'ai faille écrire : "il ne se passe plus rien", mais non, eux, ils continuent) Depuis aujourd'hui je ne crois plus à l'éternité.

16 juillet 2005

Ford Thunderbird, 3


L'espace. On a que ça à la bouche, l'espace, quand on parle du Far West. On le qualifie de grand. Et on le met au pluriel : Les Grands Espaces. On s'imagine des plaines, des chevaux, des cailloux, des vallées de la mort. Clément Rosset parle de cette curieuse émotion, de ce sentiment d'étrangeté qui vous etreint dès lors que ce que l'on perçoit correspond absolument à ce qu'on imaginait. Cette irruption du réel. Cette confirmation que l'on attendait pas : "9a existe, alors..." Le réel est un astéroïde. Le réel est un rhinoceros, un désert, un bloc en travers de l'image. C'est "exactement ça" (exactement quoi ?), même si c'est en beaucoup, beaucoup plus grand. Parce qu'on ne peut imaginer que le plus grand, on ne peut imaginer que le pire. C'est comme la Tour Eiffel. On sait depuis toujours qu'elle est haute, mais quand on la voit pour la première fois on ne peut s'empêcher de dire 'Ah oui, elle est haute" et on se tait devant sa hauteur. " C'est exactement ça..." On se tait devant 'Monument Valley" à midi. "Ah oui, c'est beau". On se tait comme dans une cathédrale. Cinquante trois à l'ombre. Pas âme qui vive. 'Ah oui, c'est le désert". On ne connaît pourtant pas d'autres "grands espaces", on n'a pas vu la Mongolie ni la Sibérie ni l'Abitibie, mais on a compris : Ce désert est l' idée même de désert. Les grands espaces américains surprennent toujours, en dehors de leur côté éminemment réel, à cause des villes, peut-être, mégapoles qui sont leur antithèse, leur exacts contraires. Ce ne sont pas seulement des espaces "entre les villes"
qu'on pourrait sauter par n'importe quel moyen de transport, comme on aurait pu s'y attendre, tellement on "imagine" le Far west, tellement on pense qu'il n'existe pas. L'espace est ici monumental. Il devait déjà être monumental bien avant Christophe Colomb. (de même on pourrait dire que la foule, en Inde, est monumentale). On baisse le front, sous les yeux de ces espaces-là. La Ford Thunderbird s'engage bravement sur une route de terre qui serpente entre les mesas. Il fait l'imaginer toute petite comme un point rouge tout en bas, sur l'ocre de la terre, vu par l'indien Navajo en embuscade tout là haut sur le plateau. C'est du sable fin, fin. C'est du sable jaune, jaune. des ondulations. On s'exclame : "c'est comme le Sahara !" mais on n'est jamais allé au Sahara. C'est son premier désert. On enfile les scaphandres pour une nouvelle sortie dans l'espace. La Ford va attendre. Il y a une petite dune. Elle barre le ciel blanc de plomb fondu. Elle n'est pas très haute. On peut l'escalader. Arrivés tout en haut, on est épuisé. Pas de vue. Une autre dune, pas très haute, barre encore le ciel de plomb. Ce n'est plus seulement le bruit du sable qui coule sous les pas qui brise le silence. Depuis trois secondes il y a une rumeur qui vient de derrière la dune. Le sol tremble sous les pieds, la rumeur se fait tonnerre. Thunder. Un, deux, dix, vingt mustangs tout noir dévalent la dune comme dans les films, comme dans les rêves, venus de nulle part et s'enfuient sans nous jeter un regard. Le tonnerre s'éloigne derrière une autre dune. Vingt secondes après, un cowboy descend la dune à cheval. Il suivent les mustangs. C'est un navajo, les cowboys sont indiens, maintenant, ça ne fait rien. Pas un regard, lui non plus. Puis de nouveau le silence lunaire. Retour au LEM.

15 juillet 2005

Pensée de la nuit N° 87 : "le souvenir est à la fois antérieur à l'écriture et suscité (ou plutôt enrichi) par elle. Plus on écrit, plus on a de souvenirs" (Claude Simon, Entretien avec Mireille Calle, "L'inlassable réa/encrage du vécu", Claude Simon. Chemins de la mémoire, Presses Universitaires de Grenoble, (via Jean Claude Bourdais)

13 juillet 2005

Moi aussi je suis un Parisist ! Même si je n'habite plus tout à fait intramuros à l'abri étroit du périphérique et des élus écolos-pisse-froids. Parisist ne veut pas dire chauvin, loin de là. Je n'étais pas du tout (bien que lecteur quotidien de l'"Equipe" depuis des lustres) "supporter" de la candidature de Paris pour 2012. Je m'étais, malgré tout, soumis à l'intox et avait accepté les jeux comme un mal nécessaire. Pas que je pensais que le fait d'obtenir les JO aurait mis fin à la rupinisation pestilentielle de ma ville préférée au monde en passe d'ailleurs de ne plus l'être (cf de "vraies" villes comme New york ou Barcelone, je ne suis pas allé à Londres depuis longtemps mais je me souviens de ses quartiers vraiment "populaires") rupinisation qui se serait probablement aggravée, encouragée qu'elle est, "objectivement", par les Saint Just, Robespierre et autres ayatolas écolos qui nous gouvernent, mais parce que j'en éspérais un peu d'audace architecturale ou urbaine. De ce point de vue l'echec aux JO est une vraie catastrophe, quand on pense à se qui s'est passé pour le projet des Halles (les "associations" de riverains ne sont effectivement que des lobbies de nantis de la pire espèce, l'exemple même de la frilosité petite bourgeoise bobo et néo baba). Enfin un blog qui prend le contre pied du politiquement correct parisien qui commence sérieusement à nous les moudre. Enfin une voix qui s'élève et qui tente de parler un langage de vérité. J' avais raté l'article de Frédéric Edelman dans "Le Monde" et je suis ravi de le retrouver ici, sous le titre "tirons un peu plus sur le corbillard" avec des commentaires auxquels CISCOBLOG souscrit entièrement. Longue vie au Parisist. (via JR, L'homme qui marche)
Blogger me tue. Depuis quelques jours il bug sans arrêt de plus il a égaré ma mise en page et ne la reproduit plus dans ses archives. Je suis très déçu. Si vous utilisez Blogger pouvez vous me dire si vous rencontrez les mêmes problèmes ?

10 juillet 2005

Eté



ETE

09 juillet 2005

Un haiku par bain, 18


J'ôte mes deux mains
D'une banquise mousseuse
jolies mouffles blanches !



08 juillet 2005


26 (titre provisoire) XX, 2




Jean Paul répéta deux fois les vers fameux de Kipling : "Si tu rêves et ne te laisse pas emporter par ton rêve, tu seras un homme mon fils". C'était son garde fou, comme il disait. Il rêvait beaucoup, ces temps-ci, et quand il n'était plus très sûr de rêver, quand il se sentait passer à travers le miroir, il se récitait les vers et, pendant qu'il y était, tout le poème qu'il connaissait par coeur en version originale. Il rêvait de choses abominables. Ainsi, ce soir là, il n'avait pas trop résisté aux médicaments et était monté se coucher. Moins d'une heure après, Haltman débarrassait la table en regardant la télé et Marianne passait des coups de fil dans le bureau, on entendit un grand remue ménage au premier étage : Jean Paul s'était reveillé en sursaut. Alain et Marianne étaient montés quatre à quatre. Il était debout dans le noir au milieu de la chambre de Vincent, monsieur B., qui ne dormait pas non plus mais faisait le mort dans son lit, la couette sur la tête . "Vous n'avez pas trouvé mon oreille ?"leur demanda Jean Paul. Il était loin de plaisanter. "Votre oreille ? " - "non, mon oreille, vous ne l'avez pas trouvée ? Je cherche mon oreille." Monsieur B. marmonnait sous la couette qu'on le laisse dormir "son oreille, son oreille, je vous demande un peu." Ils tirèrent doucement Jean Paul sur le palier et le reconduisirent à sa chambre. Cela se reproduisait plusieurs fois par nuit. Il partait en morceaux. D'autres soirs : il était là au milieu de palier et leur disait qu'il se récitait du Kipling. "Vous ne savez pas où je pourrais trouver des chaussures à semelle de corde ?" - "? " - "Pour empêcher le contact direct avec la terre. J'ai les jambes froides et mal au ventre". Il posait sa main sur l'épaule d'Haltman et lui demandait : "ça va, là ? " et Haltman comprenait soudain qu' en posant sa main, il se branchait, qu'il ouvrait les vannes de la communication directe, qu'il pompait une source d'énergie. Il avait peur de le tuer. "J'ai de mauvaises pensées vous concernant, parfois..." Cela pouvait très bien mal se terminer. Jean Paul était assis sur son lit, coudes sur les genoux et parlait derrière ses mains plaquées sur les yeux. Haltamn s'était assis à même la moquette, comme il faisait souvent, aux heures pales de la nuit. "Si votre père avait tué, vous lui pardonneriez ?" il avait rêvé que son père était impliqué dans l'assasinat de Medhi Ben Barka. Haltman voulut lui rappeler ce soir-là son "garde fou", "tu seras un homme mon fils", qui est une parole de père et que le meurtre du père est symbolique et lui parler des semelles de cordes qui s'interpose entre lui et la terre, la terre-mère, la terre nourricière. Mais il se rappela cette autre phrase de J.Claude Pollack : "En pays de psychose on n'est pas interprête, mais géomètre ou cartographe" et se tut. il était de toute façon déjà "pris" dans l'angoisse de Jean Paul, ne pouvait plus rien pointer sur la carte, pas plus que Marianne qui se transformait lentement et sûrement en homme déguisé en femme. Jean Paul leur dit la haine crue et irrémédiable de son père, qui avait rendu sa mère "complètement folle" et les persécutait tous les deux. Mais parfois, de moins en moins souvent, il allait mieux, comme le soir du poème, il reprenait le balai ou bien allait affronter le froid intersidéral au marché, au milieu de la foule. Il ramenait, par exemple, un canard et des patates à faire sauter. Il tenait à leur préparer à manger en racontant que tout le monde le regardait de travers avec son cadavre de canard à la main. Il parvenait même à sourire. Au déjeuner qui suivrait, il essaierait d'entretenir la conversation : "vous vous rendez compte, ce qu'on entend à la radio ? Il y a dans le système solaire une planète invisible froide à plus de -500 degrés." - "Cela n'est pas possible !" C'est monsieur B. qui aurait répliqué sans lever le nez de son assiette ( Monsieur B. c'etait celui qui tournait en rond, montait et descendait les escaliers cent cinquante fois par jour. Il s'arrêtait pour manger, tout de même, s'installait toujours au bout de la table, se faisait servir. Il se goinfrait. Il fallait dire que lui aussi avait un fils très fou, de trente ans à peu près. L'âge de Jean Paul. On dit qu'il n'y a pas de hasard. Ce fils était barricadé chez lui, avec la complicité de sa redoutable mère qui jouait double jeu, refusait de sortir, avait mis son père à la porte, c'était pourquoi on le retrouvait au 26. Monsieur B. était un bricoleur autodidacte et génial) "Ben non, ce n'est pas possible, ça. Ce n'est pas possible, mais ils le disent tout de même à la radio, ces cons, ils nous polluent l'esprit avec leur conneries ! " Jean Paul, interloqué aurait répondu : "Et pourquoi ce n'est pas possible ?" - "A cause du zéro absolu, tiens ! - 273 degrés". Et monsieur Vincent se serait lancé dans une grande dissertation scientifique où il aurait été question de chaud et froid, d'échanges de chaleur, de compression, de détente de pression et de loi de Mariotte, du génie d'Einstein et de l'accélération des corps célestes. Le tout sans pratiquement lever le nez de son assiette. Et Jean Paul en serait resté baba, lui qui aurait toujours pris monsieur Vincent pour un primitif. Et il se serait passé quelque chose entre ce père dont le grand problème était le fils et ce fils dont le grand problème était le père (tu seras un homme...). Et Vincent aurait continué sa diatribe sans se rendre compte qu'il s'adressait à un fils et que les fils, s'ils étaient des pères "reproduits" ne l'étaient pas à l'identique, et Jean Paul aurait entendu une parole de père et aurait entrevu que les pères n'étaient pas que des criminels. Il y eut un silence autour de la table. On entendit Gilberte : "je veux retourner chez mémé..."

06 juillet 2005




Ford Thunderbird, 2



Le reste n’est pas un road movie. Pas d’équipée sauvage, mais des routes oui, des routes, droites. Défiant l’horizontalité comme les grattes ciels défient la verticalité. Puisque nous sommes dans le plus grand pays du monde, roulons sur les routes les plus droites du monde, les plus infinies, dans les plaines les plus plates, les déserts les plus désertés. Soyons un tout petit point qui avance sous le regard des dieux. Personne devant, personne derrière, seuls au (nouveau) monde, le Far West nous appartient. La Ford Thunderbird taille de grands blocs d’espace et les fait sien : que faire d’autre en un pareil lieu ? Mais est-ce bien un lieu ? Est-ce bien le mot ? A droite cailloux et cactus, à gauche cailloux et cactus, champs de cailloux et champs de cactus, derrière la nuit et le grand nulle part, devant le soleil qui n’en finit pas de se coucher et la montagne qui n’arrive jamais. Nous ne roulons pas. Nous sommes immobiles dans un image. D’ailleurs autant s’arrêter, poser juste le pied sur le frein pour débrayer le régulateur de vitesse, ne pas freiner justement, décélérer sur notre aire, couper le moteur, histoire de vérifier que la réalité existe bien. S’arrêter dans le désert déserté, tellement plat qu’il se situe à une altitude négative, sous le niveau de la mer, fouler de nos pieds nus l’asphalte rugueux et brûlant, vite remettre ses chaussures et s’aventurer cinq ou dix mètres dans la caillasse, vers un géant vert qui nous tend ses bras levés, le premier d’une armée immobile, là où la main de l’homme n’a certainement jamais mis le pied comme disait le capitaine Hadock. En tournant le regard par-dessus l’épaule, parce que l’immensité devant est insupportable à nos yeux, s’assurer que la Thunderbird est bien là, comme un lion, comme un sphinx, comme une capsule spatiale, dans toute la force de sa réalité, encore plus immobile qu’en plein mouvement, qu’on ne nous l’a pas ôtée, qu’elle n’a pas disparue par enchantement puisque c’est ainsi quelle est arrivée là. Dans cette plaines d’absolue platitude, dans ce désert déserté, que pas une âme n’habite, qu’aucun fantôme ne hante, dans cette pure étendue, mathématique, vectorielle pour ainsi dire, se sentir habiter sur la terre dans la chaleur encore accablante de ce crépuscule gris, totalement dénué de lyrisme.




26 (titre provisoire), XX




30 décembre 19.., à Alain avec amitiés

Jean Paul M.



C'était la réunion journalière de dix heures du matin dans le bureau (la prochaine n’aurait lieu que le lendemain matin, avec la prochaine relève, puisqu'on était dimanche) Haltman travaillait avec Cathy C. et ses yeux bleus. Ils étaient la « garde montante » comme on dit dans Carmen. L’équipe descendante ne semblait pas trop épuisée malgré toute l’agitation de la maison. : Marianne, légèrement exagérée et superlative comme à son habitude et Félix, déprimé invétéré et roi du rire jaune, comme à la sienne. Ces petites réunions, à l’écart des patients rythmaient le temps soignant. Deux par jour à dix heures et à dix huit heures, aux relèves, en semaine, et une seule par jour le week-end.. Elles ne comptaient que pour moitié dans le temps de travail, en gros. C’était la garde descendante qui s’attardait, en général, pour évacuer la tension des dernières heures. Quoi de neuf ? Marianne leur fit les transmissions. Caroline devait quitter la maison, elle l’avait fait. Courageusement dit Félix. Elle s’y attendait. Elle avait appelé un taxi et était retournée chez elle. Cela ne l’avait pas empêchée de faire deux ou trois canulars de mauvais goût au téléphone histoire de se venger un peu de l’abandon. C’était de bonne guerre. Gilberte, madame E., etait toujours là. Haltman et Cathy n’en aurait pas douté, elle prenait ou ne prenait pas son traitement, c’était selon, il était toujours difficile d’établir le contact. Monsieur B., Vincent, était égal à lui-même : il tournait en rond toute la journée, il faisait des kilomètres, il épuisait se jambes à leur faire prendre les mots à la lettre, il tournait dans un sens le jour et la nuit, il ne dormait pas, il tournait dans l’autre sens. On entendait toute la nuit sa voix qui se lamentait doucement. Ca n’empêchait pas vraiment de dormir. Jean Paul M. était un nouvel arrivant. Enfin, pas vraiment : il avait fréquenté jusque là la maison le jour et était rentré chez ses parents pour la nuit. Mais depuis hier ce n’était plus possible, l’angoisse n’avait fait que monter. Il avait fini par demander à rester mais ce n’était pas très bon signe. Cela voulait dire que vraiment, il allait mal, parce qu’il y a dix jours, son copain Philippe, qui avait séjourné au 26 quelques semaines, l’avait amené en catastrophe pour le leur confier, c’était Marianne et Martine qui l’avaient reçu, il les avait prises pour des envahisseurs et n’avait pas pu rester plus de deux heures. Trois jours plus tard, il essayait de se planter un couteau de cuisine dans le cœur. On l’avait recousu aux urgences de l’hôpital et on avait vérifié que le poumon n’était pas atteint. On l’avait dirigé dare-dare vers Etampes l’hôpital psychiatrique, sans même prévenir le 26. On avait pensé que son cas était trop grave. Il faisait flipper tout le monde. A Etampes il n’était resté qu’une nuit mettant un « point d’honneur » selon ses propres mots, à résister aux hautes doses de sédatifs. Il s’était sauvé, il était retourné chez lui, mais n’avait même pas pu entrer par peur des envahisseurs déguisés en ses parents qui l’attendaient. Il avait donc passé une nuit et un jour dans le jardin du pavillon. On était en plein mois de Janvier. Frédéric, qui le connaissait depuis dix jours, etait allé le chercher au bord de la congélation. Il avait suivi sans rien dire et une fois arrivé au 26 s’était écroulé et avait dormi une douzaine d’heures. A l’heure qu’il était, à la fin de la transmission, il était occupé à balayer la cuisine et le couloir. « il faut que je m’occupe les mains, disait-il, ça m’empêche de penser ». Il avait trente ans, blond à lunettes, l’air intello et doux, le regard brillant d’intelligence, pas vraiment fait pour les tâches manuelles, mais physiquement massif. Plein de bonne volonté et de confiance. Oui, de confiance, même quand il avait revu Marianne, la veille au soir, qui n’était plus qu’une demie envahisseuse. Il était affable et souriant. Il se rendait utile. Il balayait. Dans le salon, Gilberte était immobile pour ne pas dire figée. Elle fixait intensément un objet puis un autre. Son regard passait du cendrier à la plante grasse et revenait au cendrier. Elle répètait, théâtrale et désespérée, les mêmes mots depuis des semaines : « je veux aller en enfer, tout de suite » ou bien « je n’arrive pas à vous aider, c’est la planète des singes, ici, le monde à l’envers » ou encore « je ne veux pas de votre paradis, je ne veux pas rester ici » et elle s’accrochait au fauteuil. Elle ne répondait pas quand on lui parlait ou bien « je veux aller en enfer, etc. » Plus tard à table (endives au jambon cuisinées par Cathy) Jean Paul décrivit un peu son enfer. Il ne pouvait se fier à personne, pas même à ses parents, pas même à sa mère. Il avait peur qu'ils soient des envahisseurs. Il s’en voulait de penser des choses comme ça, mais dès qu’il se mettait à penser c’est ce qu’il avait dans la tête et rien d’autre, les envahisseurs, qui auraient pris la place des autres, enfin, d’eux, qui n'auraient plus été eux mais des envahisseurs. A la fin, qu'on sentait proche, les envahisseurs avaint pris la place de tout le monde et même d'eux-mêmes, de sorte qu'il n'y avait plus qu'un seul envahisseur, c'est à dire personne. Il n’y aurait en fait plus d’eux, c'est à dire plus d'autres. La disparition des autres, la disparition du monde ou plutôt sa désertification, sa minéralisation totale. L'horreur. La pure folie. Il s’engueulait lui-même à haute voix et s’animait. On perçevait alors que les efforts qu’il faisait pour leur dire tout ça étaient quasiment surhumains. Ce n'était pas la folie qui le subergeait par vagues et se retirant le laissant sans force, mais le contraire, pour ainsi dire, il y avait encore, au milieu d'un monde en ruines, totalement désert (ou livré aux envahisseurs, c'était du pareil au même) des instants où l'autre semblait renaître, vascillait à nouveau faiblement, mais il ne pouvait pas s'y raccrocher dans son naufrage. Il était comme un homme qui se noyait et accrochait son regard à tout ce qu'il pouvait voir de terre ferme qui s'éloignait inexorablement. Il était terrifié. Il pouvait les terrifier. Il le savait. Il s’en voulait. Il s’en voulait de penser ça. Il s’en voulait de penser tout court. Il détourna lui-même la conversation. Il parla de son amour pour les langues. C'était comme une sorte de don qu'il avait. Il est très fort en anglais. Il n'avait pas lu le "schizo et les langues" d'Eric Wolfrom mais il en avit vu la couverture dans une librairie. Il avait pensé à lui-même. Il pouvait retenir tout un tas de mots difficiles dans plein de langues. Il passait d'ailleurs toute sa lucidité à ça. Il composait des poèmes, toujours en langue étrangère. Il en récita un en anglais. Son accent était remarquable, et la musique du poème très belle. Haltman et Cathy furent sous le charme. Les envahisseurs s'étaient éloignés un moment. Jean Paul les remercia. Ils n’y étaient pas pour grand-chose. Le soir même, Jean Paul coucherait le poème par écrit et le dédicacerait à Haltman, qui le garderait plié en quatre dans un cahier de notes et qu'il retrouverait bien des années plus tard.


You know who’s got a screw loose
The tenant of the mad house
He says : “I’m Mickey Mouse”
When he had drunk a little glass

And then he dances
And then he shouts
All the day long
On his bath mat

He can tell you
What means the star
That’s twinkling
Far in the sky

He grows a rose
In a big pot
And with it
Speaks a lot

He’s composing
Some poetry
About the amazing story
Of a spider in his head
Weaving a golden cobweb

If you happen to meat him
Give him a form to fill in
Maybe he’d write for you
What is wrong
And what is true.

04 juillet 2005




Ford Thunderbird, 1 (Automobiles, 3)




"Burgundy" ne désigne pas la région mais la couleur, plus encore en anglais que "Bordeaux" en français. Existerait-il des perceptions colorées (nuances entre les terroirs) influencées par les langues ? Je n'ai jamais fait la différence entre "Burgundy" et "Bordeaux", et en français on n'utilise pas "Bourgogne" pour désigner certaine qualité du rouge. Quoiqu'il en soit, il s'agissait d'un profond et voluptueux rouge sombre, qui évoquait les plus grands crus et le meilleur goût, d'autant que les vins californiens, qui plus était dans leur propre pays d'origine, n'avaient pas encore gagné leurs lettres de noblesse. Noblesse forcément d'origine française, "Burgundy" ne désigne rien d'américain, cela faisait partie du peu qu'on savait de la France : "Burgundy", métonymie, partie pour le tout, la couleur pour le vin, le vin pour la province, la province pour le pays tout entier. Ce qui n'était pas si mal à l'époque, puisque maintenant, je suis presque sûr qu'aucun américain ne reconnaîtrait l'origine du mot. La France ne signifiait déjà pas grand chose (Après la panne, deux jeunes frères en salopette, tout droit sortis de Steinbeck, nous avaient pris en stop dans leur pick-up Ford : « where do you come from ? Paris ? » Sourires polis et gênés. « France ? Oh, yes, Europe ! London, Madrid, Roma ! » Etc.) elle signifie encore moins maintenant, pas plus que les "non" aux referenda. Quelques jours plus tôt, au milieu de la nuit. La cabine du Boeing ressemble à celle du métro New-yorkais à la même heure. Presque vide, sale, avachie, semée ça et là de corps endormis, avec des jambes pliées ou un peu tordues qui dépassent des dossiers fatigués, vacillements des loupiotes, odeurs acres et léger mouvement de roulis nauséeux. Un hôtesse de l'air remonte les travées l'air profondément absent. Il ne s’agit pas des deux énormes flics qui arpentent les rames du métro la nuit. On est loin des véritables cérémonies de nos derniers vols en Europe. Pas de chichis inutiles : nous n’aurons droit ni au moindre dîner ni même au moindre coca. La classe économique, ici, ne prétend pas rivaliser avec la classe affaire une taille au dessous. Pas d’épate, pas d’esbroufe mal placée. San Francisco est à encore six ou sept heures de route. Tout le monde a déjà pris ses aises et s'est installé pour la nuit. Il y a assez de fauteuils inoccupés pour s'allonger de tout son long. Les habitués de la navette dorment depuis longtemps. Nous ne tarderons pas à les imiter, nous apercevant qu'aucune remontrance ne vient sanctionner ce que nous aurions pris pour un sacrilège. Nous nous attendions à la routine des vols intérieurs, mais à la toute fin des années soixante dix les avions ressemblent déjà aux vieux cargos de l’espace tout rouillés de la guerre des étoiles. Nous filons vers l’aube immobile tous feux éteints. On atterrit pendant notre sommeil ankylosé. Elle nous attend à l’aéroport, rutilante. Nous nous émerveillons de tout : de sa taille, et pourtant c’est un coupé deux portes, de sa couleur burgonde, de l’épaisseur de sa carrosserie, de la profondeur de ses sièges, de leur largeur et du ronron de son moteur. Nos bagages qui nous avaient encombré sont de tout petits fétus ridicules dans la soute insondable qu’est le coffre. Derrière on peut allonger ses jambes sans presque toucher l’avant. Il y a la direction assistée et la clim. Nous n’avons jamais vu ça. Immédiatement, nous tombons amoureux d’elle. Nous ne l’oublierions jamais. C’est notre Ford Thunderbird for ever.

01 juillet 2005



hôtel Rembrandt




C'est l'heure où le vent de la mer
A pénétré dans les ruelles
Et soufflé les chandelles frêles
Des magiciennes amères

Qui, le soir venu, en hiver,
Quand ils tendent la main vers elles,
Sondent l'avenir éternel
D'hommes graves et solitaires.

Soudain la voici qui frissonne
Dans cet hôtel de Barcelone
Où la rumeur du soir s'élève

Les bateleurs de las ramblas
Sont comme des marins qui passent
Et lui volent ses plus beaux rêves...


(un sonnet par lieu, 4)