Il est difficile de se faire une véritable idée de la bibliothèque de Babel, celle de Borges. Elle contient non seulement tous les livres qui ont été écrits dans le passé, ce qui, impossible en réalité, peut encore théoriquement se concevoir, mais aussi tous les livres du futur, tous les livres à venir. Elle contient absolument tous les livres, tous ceux qui on été ou seront écrits. Ce qui revient à dire que tout a toujours été écrit et que tout est toujours la réécriture d'un livre déjà existant de toute éternité. Il ne faut pas chercher lequel à moins de croire en Dieu. Aucun livre n'est orphelin. tout livre est fils ou fille de livres. Ces lignes même que vous lisez en ce moment, qui, magré leur désir de liberté, ne peuvent se détacher de vos yeux, ces lignes mêmes, par exemple, ont déjà été écrites sur la colonne d'un temple d'Uruk, en 3459 avant jésus christ ou bien seront écrites en 3005, redécouvertes 150 ans plus tard sur la carlingue d'une épave de vaisseau dérivant au large de Proxima Centauri. De telle sorte que, comme le dit Pierre Ménard, il est parfaitement possible de réécrire, non pas de copier de mémoire, mais d'en inventer une nouvelle version, de l'écrire à nouveau, absolument conforme à l'original, encore plus exact que l'original, pour ainsi dire, n'importe quel livre du passé ("Don Quichotte" ou "les Misérables"), à condition de se mettre le plus exactement possible dans la peau de son auteur pour le faire vivre à notre époque (donnez aussi un milliard de machines à écrire à un milliard de singes, laissez les taper n'importe quoi pendant un milliard d'heures et il en sortira très certainement une version d'Hamlet de Shakespeare parfaitement identique à l'original, en vertu du fait qu'on peut parfaitement décider de regonfler une roue crevée, sans pompe à vélo, en la tenant simplement en l'air : le fait que suffisamment d'air se retrouve un jour dedans, par le simple jeu du mouvement naturel des molécules, est une certitude mathématique, il suffit d'avoir un temps infini) Et encore peut-on faire abstraction des livres du futur, des volumes en eux mêmes, puisqu'on a la certitude qu'ils ont déjà été écrits dans le passé et que donc, en cherchant bien dans la bibliothèque on les retrouvera à tous les coups. Et, de fil en aiguille, pourquoi ne pas alors faire abstraction des livres du passé eux même, puisque, toujours en cherchant bien on pourra toujours en trouver un exemplaire déjà écrit auparavant. On pourra même dénicher le livre unique qui contient tous les autres de toute éternité, celui dont la page centrale n'a pas de verso. Bien sûr il faudra (on ne prend pas de risque à employer le futur) beaucoup de temps pour le dénicher, mais il existe, caché au milieu d'un rayonnage. Ainsi j'ai trouvé hier à la librairie "Compagnie", s'est offert à moi, le livre d'Antoine Vivaux, "Senesco", dont je suis également bien entendu l'auteur, exactement comme vous êtes vous même l'auteur de ces lignes, c'est à dire qu'en les lisant vous leur donnez leur sens. C'est un livre écrit entre 1987 et 2004 à raison d'une vingtaine de lignes par jour pas tous les jours qui est le journal intime de l'expérience du temps qui coule et du vieillissement au jour le jour. Il s'agit de l'une des tentatives de donner au temps une matérialté les plus pathétiques que j'ai jamais rencontré ( avec, peut être, "Vingt lignes par Jour" d'Harry Matthews"et "W, ou le souvenir d'enfance", de Georges Perec ou, dans un autre d'ordre d'idée, "Ostinato" de René Louis Desforêts). Exactement comme si j'avais trouvé le livre de tous les livres. Je ne l'ai pas encore lu. Je ne l'ai même pas ouvert. Je l'ai rangé au milieu de ma bibliothèque, parmi les autres.
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
10 mai 2006
Gros coup de tabac au boulot, en ce moment. Et le soir, encore boulot ! Plein d'idées pour CISCOBLOG mais pas de temps. Entre deux expertises, juste celui d'un petit tour sur le net sur et mes liens préférés : "L'homme qui marche" remanie son blog, il tente un mixte intéressant entre blog et photoblog, c'est un peu la double formule chère à Libé, à suivre. Rien de nouveau chez Alexandra Bovarini, mais avec elle il ne faut jamais désespérer, elle réapparaît toujours au moment où on s'y attend le moins. La Boite à Images ne faiblit pas, toujours aussi pertinente et percutante, Lunette rouges arpente l'Europe de l'art, cliquez ici aussi, superbe, et David madore madorise à qui mieux mieux. Mais ce n'est pas le tout, faut que je retourne à "Word", bye.
Il y a deux ou trois soirs j'ai revisité "La tentative d'épuisement sentimental de la description du boulevard Saint Michel" jadis ici publiée. J'en ai même rafraîchi la présentation à l'aide de mon nouvel éditeur de site. J'ai écrit ce texte il y a cinq ans et je l'ai mis en ligne il y en a trois. Enfin, je dis çà, mais je ne me souviens plus exactement quand. Je ne l'ai pas daté. C'est un comble, une grosse erreur (mais c'est comme ça. J'ai failli, en tapant ces lignes lui en donner une fausse, à peu près plausible, genre "17 avril 2001" ( "...du boulevard Saint Michel, ici publiée le 17 avril 2001"). Je n'ai pas retrouvé encore le carnet Clairefontaine d'origine où j'ai pris les notes qui me permettrais de dater précisément le texte et je ne sais pas si j'aurais le temps suffisant pour le retrouver un jour. J' ai arrêté de prendre systématiquement des notes à la fin des années 90. Il y a une pile de carnets Clairefontaine à spirales (du format le plus épais, ni trop petit ni trop large) cachée au fond de mes étagères dans la vague et bien entendu vaine attente des archéologues du futur. Certains n'ont pas été consultés depuis plus de dix ans, voire quinze (quel abyme !) Je viens de m'interrompre pour y jeter malgré tout un coup d'oeil. Au hasard, je suis tombé sur celui qui porte l'étiquette (elle aussi Clairefontaine à larges ligne bleues et double liseré aux coins coupés) libellée "du 9 mai 1989 au 19 novembre 1989" En l'ouvrant à la première page venue, je lis, datées du 14 août 1989 les notes suivantes (et j'arrêterai là cet inquiétant voyage en arrière dans des gouffres insondables) : "premières idées pour un projet de papier intitulé "Espace Mémoire forme - cf la mémoire et l'oubli - Odile et son geste du pouce et de l'index - l'histoire du mec à la télé - "Je me souviens" de Percec..." Ces lignes, tracées jadis de ma main, me sont maintenant étrangères faute de les relire seulement pour la première fois après quinze ans, mais pas tout à fait. Par exemple "la Mémoire et L'oubli" est un livre de Bergson (mais peut être n'est ce qu'un article ?) auquel je crois bien n'avoir pratiquement jamais repensé depuis, je ne me souviens non plus très bien du geste du pouce et de l'index d'Odile mais je suis sûr qu'il ne s'agit pas de celui qui imite le compte de billets imaginaires et, en revanche, je ne me souviens plus du tout de quel mec il s'agit, ni quelle histoire à la télé ni même de quelle télé, ni même pourquoi j'ai noté de m'en souvenir. Les secondes idées pour un projet de papier n'existent probablement pas et je suis sûr de n'avoir jamais publié aucun papier sur le sujet, c'était bien avant les ordinateurs, internet et Ciscoblog ... bref, je ne me souviens plus de la date précise à laquelle je décidai d'écrire la "tentative d'épuisement du Boul'mich", très impressionné depuis déjà un certain temps par celle, princeps, de G. Perec, dans son projet de livre qui ne vit jamais le jour et qu'il voulait appeler "Lieux". Il avait pour objectif, disait-il, de "rendre compte d'un triple vieillissement : celui des lieux eux même, celui de ses souvenirs et celui de son écritures". Dans la "tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978" on peut lire, même si on est pas du tout au courant du "cahier des charges" extrêmement précis et complexe qui lui donne forme et origine, des successions de courts paragraphes, qui sont autant de strates déposées les unes sur les autres au cours du temps, de souvenirs accumulés mélangés à des observations notées en "temps réel". Le plus fort est bien entendu que cela reste lisible et c'est ce qui constitue le génie de Perec. Je ne suis pas du tout sûr que "ma propre" tentative d'épuisement (le plus misérable étudiant tente toujours d'imiter son inaccessible maître) soit lisible. Je sens pourtant que le temps est venu d'ajouter la première strate, tentant de donner au texte une première autonomie. J'annonce donc que vais, dans les semaines qui suivent, parcourir à nouveau le boulevard Saint Michel, le carnet à la main (Clairefontaine à spirale, bien sûr !) mais aussi avec une copie imprimée du texte, pour noter tous les changements dans les lieux décrits jadis. Ces nouvelles descriptions seront ajoutées à la suite des premières, à la fois ici sur Ciscoblog, en ligne, et datées, sous une forme que je n'ai pas encore entièrement déterminée, et au sein du texte déjà rédigé il y a cinq ans et archivé ici, à peu près au fur et à mesure. Il vous suffira de cliquer sur ce lien pour consulter le vieillissement même d'un souvenir, d'un lieu et d'un texte. Vaste programme, non ? A bientôt !
Ford Sierra, 1
Toute la journée, nous restions à l'abri des murs rouges de la fattoria épais comme ceux des coffres forts. Allongés pour la sieste à même le carrelage nous ne parvenions pas à nous rafraîchir. les gosses poursuivaient les chats dans des escaliers à la Piranèse ou on garait les vélos. Ils jouaient au foot dans de petites cours fleuries. Il y a une photo de Nathan en marinière et salopette courte appuyé contre une ancienne jarre d'huile bien plus grande que lui. Sur les paliers, au fond de sombres niches, veillaient des madones de pierre usées. Un peu après quatre heures de l'après midi, il fallait bien sortir, n'était-ce que pour les courses. Il fallait descendre lentement la colline, la clim à fond sous peine de fondre, du côté des vignes, et rejoindre la Via Cassia qui serpentait à travers les champs brûlés parmi les cyprès en processions qu'on peut voir sur toutes les cartes postales. Un quart d'heure après, on entrait dans Sienne par la Porta Romana et l'asile San Nicolo. Avec un peu de chance, à cette heure, où le flot des touristes commençait à refluer, on pouvait se garer en épis à l'ombre du mur qui faisait face au vieil hôpital. Ses grilles ne gardaient plus que deux palmiers assoiffés aux feuilles jaunies et des agaves géantes en fleur. J'aurais adoré y travailler au milieu des fous arrachés aux arbres et des bonnes soeurs en cornette. Trop tard : il était désaffecté, peut-être depuis la loi 180. Sa bibliothèque était transformée en musée. Nous nous asseyions à une terrasse pour boire de la liqueur d'artichaut avec des câpres fraîches, énormes, grosses comme des billes, rangées en cercles sur des soucoupes. On était en pleine époque de préparation du Palio. A travers ruelles et passages, des processions silencieuses menaient, derrières deux ou trois rangs de lansquenets sérieux comme des papes, battant tambour et maniant les gonfalons, des chevaux et leurs cavaliers recevoir la bénédiction dans des églises tapies au fond de petites places pavées. On dressait déjà des tablées longues comme des rues pour les banquets de la victoire. Totalement indifférente aux étrangers, quartier par quartier, la ville se refermait sur elle même comme jamais avec la gravité des veilles de batailles. Plus tard nous contemplerions la tombée de la nuit et les étoiles s'allumer assis par terre à même le pavage de la Piazza del Campo qui est sans conteste la plus belle place du monde. Ou bien nous filerions dans le crépuscule jusqu'à Pienza, bourrée de palais baroques, manger des spaghettis aux rougets ou des pizzas à la roquette dans un restaurant où l'on servait les trois plats et où on mettait la bouteille de grappa sur la table à la fin du dîner.
07 mai 2006
04 mai 2006
02 mai 2006
01 mai 2006
Il y eut le groupe de Rock punk newyorkais ramené par Bernard Z., dit "Biquette", plus vrai que nature mais tous gentils garçons, qui avaient dormi "à la dure" sur la moquette et le lino de la cuisine et ne sortaient presque jamais même la nuit de peur de faire du tourisme ou prendre des coups de soleil ou nous ne savions quoi, dont les groupies avaient occupé des temps exagérément longs la minuscule salle de bain, y avaient volontairement dégradé au rouge à lèvre notre photo préférée de Marylin Monroe. Ils avaient attendu des semaines, pratiquement sans quitter la cuisine où ils enfilaient des bières, des joints et écrivaient des poèmes avant de "passer" une seule soirée en lever de rideau aux "Bains Douches" dans l'indifférence générale, impassibles et raides sous les décibels de leurs guitares sursaturées. Ils étaient retourné aux States aussi inconnus qu'avant. Il y eut les colocs (mais on ne disait pas encore comme ça) d'A.F. anglais, américains, allemands, norvégiens, péruviens et burundis. Ceux qui étaient pianistes venaient jouer du Debussy ou du Schubert dans notre couloir, les autres apprenaient les rigueurs des voyages de formation en se disputant le frigo dans le minuscule trois pièces d'à côté où A.F., en véritable femme-orchestre et reine du pense à tout, remplissait, sans ménager sa peine, en plus de son métier d'institutrice bilingue, les triples fonctions de logeuse, agence matrimoniale et postière . C'était, en plus, une as des travaux d'aiguille et du petit bricolage, des liserés de dentelle et des nappes à carreaux. Elle avait placé quelques piges dans "Cent Idées" et remédiait avec génie aux petites misères de la vie. Elle correspondait avec la terre entière et ne perdait jamais ses amis de vue. Si le poste de maire avait éxisté au Douze, elle aurait sûrement fait campagne et raflé les voix. Surtout, elle avait fait la jonction avec les natifs. Elle avait sympathisé avec une famille autochtone qui s'était saignée, quelques années auparavant, pour accéder à la propriété d'un petit appartement du sixième et avait des vues sur la chambre de bonne d' à côté. Elle avait su leur montrer qu'ils n'avaient rien à craindre de l'invasion pacifique de leur immeuble par notre troupe de babas chevelus et locataires, bien au contraire : les prix montaient quatre à quatre. Ce fut l'Age d'Or du Douze, tout l'immeuble se retrouva, au moi de mai, pour un grand dîner oeucuménique auquel la concièrge refusa encore de participer (on a sa fierté) avec chandeliers et nappe blanche dans la rue, ce qui au milieu des années soixante dix ne se faisait encore pas tant que ça.
29 avril 2006

28 avril 2006
25 avril 2006
livre101
Il n'arrête pas de la dessiner sur les livres. Il nous envoie ses dessins régulièrement sur Flickr. C'est comme une folie douce, il la dessine sans arrêt, mais seulement sur les livres. On ne voit pas si ce sont des livres d'amour ni même si le texte correspond. C'est assez beau de dessiner sur les livres, finalement.
21 avril 2006
19 avril 2006
02 avril 2006
01 avril 2006
31 mars 2006
30 mars 2006
27 mars 2006
25 mars 2006
20 mars 2006
18 mars 2006
12 mars 2006
11 mars 2006
08 mars 2006
03 mars 2006
25 février 2006
21 février 2006
19 février 2006
15 février 2006
13 février 2006
On s'asseyait par terre. Une moquette en peau de moquette recouvrait, sauf dans l'entrée, un pourtant beau parquet fatigué. Il y avait une plante verte, presque un arbre (un noyau d'avocat planté sans y croire après un déjeuner dans la terre d'un bac Riviera) qui se plaisait bien et qui épatait les visiteurs. Le déménagement, plus tard, le tuera, il aurait fallu ne pas partir. Une ou deux affiches de Leonor Fini aux murs, on ne sait plus qui c'est de nos jours. Pratiquemment la seule télé (portable, en noir et blanc, d'abord, puis un Sony Trinitron) de tout l'immeuble, à même la moquette. Un grand serpent vert, bourré de bouts de matelas mousse, enroulé sur trois ou quatre tours dans un coin, servait d'anticanapé. On s'y entassait à huit ou quinze les jours de coupe du monde. Bien plus tard, en d'autres lieux, l'achat d'une banquette confortable et modulaire marqua d'ailleurs dans l'angoisse le passage de la trentaine, la fin de l'éternité au raz du sol, et fut l'occasion d'une courte mais sacrée crise de mélancolie. Un fauteuil, tout de même, dans le coin opposé, celui d'un grand père, à oreilles et à rayures vieux rose, soutenait un peu de verticalité. Mais il servait surtout à jeter les vestes et les écharpes, à déposer les journaux ou à recevoir les visiteurs âgés. Et dans la chambre, le lit sans sommier, recouvert des premières couettes (encore en véritable duvet) la tête contre l'inévitable tenture indienne achetée pour un prix pas modique du tout de côté de la rue de Seine.
12 février 2006
11 février 2006
10 février 2006
06 février 2006
04 février 2006
01 février 2006
On n'arrête plus le progrès...
28 janvier 2006
J'ai glissé machinalement le CD de Mozart distribué par "le Monde" dans le lecteur de la Clio, comme en désespoir de cause. L'adagio du concerto N° 12 en La Majeur par Maurizio Pollini a transfiguré soudain l'insignifiance du paysage. Je n'avais pourtant imploré aucun miracle. Une minute avant, agacé, je cherchais mon chemin, perdu dans le fouillis des rues de banlieue qui se ressemblent toutes, enfilant au hasard les voies incertaines. C'est comme au cinéma : il suffit d'ajouter une bande son. L'image veut parler. L'informe tourne sereinement au construit. Les lignes s'organisent, une perspective émerge. J'ai trouvé que la musique disait parfaitement le paysage ouvrier qui défilait sous mes yeux. Tout devenait calme et limpide. La Clio glissait en un lent panoramique parmi les arbres effeuillés des parcs, les résidences proprettes et les cités laborieuses. Même les terrains vagues et l'uniformité du paysage prenaient, au son de la musique de ce jeune homme de vingt six ans, une profondeur philosophique. Ce qui, un instant plutôt n'avait pas de forme (je m'étais perdu, j'errais à la recherche d'une adresse introuvable) trouvait une signification (voilà que je me promenais, laissant les lieux s'accorder à la musique) Je ne tentais plus de dominer l'espace, je m'y lovais, l'angoisse avait fondu. J'étais au spectacle du monde, partout sur la terre, un moment en paix avec moi même.
25 janvier 2006
22 janvier 2006
21 janvier 2006
20 janvier 2006
Maintenant, quand on est "trop", on est "très". Juste comme il faut, pas plus. mais il y a mieux : "sur-". Hier matin, j'attendais dans la grisaille au feu rouge. J'écoutais distraitement TSF (89.9). Il y a plein de pub maintenant, ce n'est plus comme avant. Mais au fond j'aime bien la pub à la radio : ça parle. (d'ailleurs j'aime bien les radios qui parlent). Forcément, ce n'est pas aussi facile qu'à la télé. Les images se suffisent à elles mêmes. D'ailleurs c'est le critère d'une pub télé réussie. Le coup du silence. A la radio, le silence c'est pas facile. Bref c'était une pub pour Volkswagen : le "Touran" (on ne dit plus "la" mais "le", de nos jours.) Figurez vous que les Tourans, c'est "sur-équipé". Pas "très" équipé, non, "sur-équipé". Ah bon. Avant, "sur-équipé" ça voulait dire "trop" équipé, ça faisait un peu ridicule, genre camion du SAMU pour ôter une écharde ou valise pour aller baiser en ville. Maintenant non, ça fait tout juste bien. Même pas "très". On aurait pas pu dire : un Touran "très équipé", non, il fallait que ce soit "trop". ""Sur-" c'est mieux que "très". "Très" c'est "plus", "trop" c'est "trop" (il ne faut tout de même pas exagérer, un Touran trop équipé, je vois pas pourquoi on ferait de la pub pour, ça regarde un "Touran" peut être, celui d'un propriétaire éxagéré, mais pas "le" "Touran" en général, qui est parfait) "Sur-", c'est le mot qu'on emploie maintenant pour dire : " juste comme il faut". La perfection, pas "trop". Juste "au dessus ", mais pas "horriblement", ni "incroyablement", "ni "vachement". C'est "équipé" exactement comme il se doit, sans faute de goût. Sans ostentation. C'est comme ça que cela se fait, "sur"équipé. Un peu "sur"fait, non ? Le feu passe au vert, accélère.
17 janvier 2006
16 janvier 2006
13 janvier 2006
12 janvier 2006
11 janvier 2006
Maintenant, sur la vidéo tirée du film en super huit on pourrait voir une jeune femme brune en robe d'été à fleur portant des lunettes sur un nez un peu trop pointu. Elle s'appelle Lia, elle est géorgienne, de Tbilissi. Elle s'adresse à la caméra. C'est un film sonore mais pas parlant. Si on pouvait lire sur ses lèvres, on verrait qu'elle parle Français avec un très joli accent. L'image d'après nous surprendrait, nous ferait un choc : c'est moi, à dix sept ans, si jeune. J'ai une veste claire et une chemise blanche à rayures larges. Nous avons fait du champ contre champ à la prise de vue tout en continuant la conversation en nous passant la caméra. Cela fait assez nouvelle vague. Nous sommes dans le compartiment d'un train. Lia me filme en contre jour. Sur elle la lumière est parfaite. C'est le train de banlieue qui nous amène à Moscou. La gare est à ciel ouvert. Il y a des voyageurs comme dans toutes les gares. Nous les filmons au hasard comme ils montent dans les trains ou en descendent. Les hommes portent des casquettes et sourient à l'objectif. Beaucoup de femmes portent des fichus et des robes imprimées. Après, on voit deux ou trois plan rapides du métro très sombres sans éclairage d'appoint. La foule dans les escaliers, les lustres gigantesques, une salle de correspondance ornée avec le luxe de la cathédrale Pierre et Paul, des statues en bronze de héros anonymes de 1917. Lia est tout aussi impressionnée que moi : c'est pour elle aussi sa première visite de Moscou. Elle a du mal à s'orienter. Elle demande son chemin aux passants. Nous sommes à la station Komssomolskaïa. Après encore, il y a ces images de l'hôtel Moskva où on nous sert du caviar. Mais Lia n'est plus là. Nous sommes uniquement entre français. Ce n'est plus le même jour. La rue Gorki est en fait une très large boulevard. Rien à voir avec les Champs Elysées. Deux ou trois boutiques de mode ringardes, des immeubles officiels. Très peu de voitures. Nous achèterons des souvenirs dans un magasin d'état qui ressemble à un duty-free d'aéroport, mais sans objets de luxe : on trouves des poupées russes, exactement les mêmes que je trouverai en solde près de trente ans plus tard sur le pont Charles à Prague après la révolution de velours, des cuillères de bois peintes en rouge et or qui ne servent à rien, des chapkas en peau d'animaux sauvages hors de prix et de la vodka Stolitchnaïa à trois kopeks. C'est tout. On ne se souvient pas assez que ce sont les komssomols qui ont inventé les pin's : on ne les achète pas, ceux là. On vous épingle des profils de Lénine ou des étoiles rouges émaillés aux revers des vestes à la moindre occasion. Ce pays est atteint de décorite aigüe. C'est un peu comme à Tahiti, mais au lieu du collier de fleurs autour du cou on vous orne d'une épinglette aux armes du Parti en signe de bienvenue. On se prendrait vite pour un maréchal breloqué de l'armée rouge.
08 janvier 2006
On n'imagine plus l'importance du collectif à cette époque . Nous ne disions plus : "à la maison", cela faisait trop pantouflard, nous disions "au Douze", c'était plus "collectif". "Collectif", ce n'était ni "Equipe" (la victoire de l'équipe de France de foot a constitué à la fois l'apogée et la fin "irrémédiable" du collectif), ni "Groupe" (colos et photos souvenirs), ni "Team" (copie conforme du libéralisme avançé) ni encore moins "Tribu" (trop hiérachisée, pas assez révocul.) "Troupe" mais pas troupeau, "horde", mais pas primitive, pas sauvage du tout. On parlait aussi de communauté, on vivait "en". Maintenant, on ajoute un "arisme" et c'est devenu exactement l'inverse de notre utopie. On peut opposer point par point le chauchemar communautariste au rêve communautaire. On aurait probablement voulu des communautés de communautés, avec des zones d'interpénétrations et une transversalité qui n'avait rien d'horizontal. L'Anarchie, quoi, la vraie, la pure, celle des Ferré et des espagnols, pas le communisme, ou alors retourné au "primitif". A la fois nous "appartenions" et nous n'étions pas "inclus" : "l'appartenance" c'était en connaissance de cause, c'était une forme de liberté pas libérale. Mais il y eut des "exclus", des "virés" et même des "recalés", ne nous faisons pas d'illusions. La vieille lune tenait toute une nuit la nouvelle lune dans ses bras.
05 janvier 2006
04 janvier 2006
"Now is the winter of our discontent
Made glorious summer by this sun of York;
And all the clouds that lour'd upon our house
In the deep bosom of the ocean buried."
Etc.
02 janvier 2006
Dans le film super huit on voit notre arrivée à Vechhniaki ("Les Cerisiers" - "La Cerisaie"). C'est un genre d'institut Smolny, un ancien pensionnat reconverti en camp de vacances luxueux pour jeune élite du parti. C'est très romantique et tolstoïen. Nous avons les habits froissés et les poches sous les yeux des nuits passées dans les trains, nous aspirons à une douche et un lit frais. Nous avançons, en un petit troupeau béat, émerveillés par tout ce luxe de palace suranné. Nous passons sous un porche au son d'un air de jazz entraînant mais sage. Ce n'est pas moi qui l'ai rajouté sur la bande son. Il y a bien un orchestre de jazz à l'image. Un quartet très exactement. Il nous accompagnera tout au long du voyage, comme un leit motiv. Il apparaîtra tout à coup comme dans les vrais films, légèrement en retrait, aperçu au détour d'un mouvement de camera, aux endroits les plus saugrenus, où ce sera bien la dernière chose que nous nous attendrons à voir : au milieu des clochers à bulbe de Zagorsk, au bord de la Moscova pour adoucir l'ennui de la queue pour le bateau mouche, sur la plage, etc. Le ton est donné : l'union soviétique ne reculera devant rien, pas même les petits mensonges - Brejnev déteste le jazz - pour nous séduire. On nous traite comme des plénipotentiaires. Nous nageons en plein surréalisme socialiste. Le jazz est vraiment réservé à la nomenklatura, comme les cigarettes anglaises et les stylos bics (dont on nous a rempli les poches en partant.) On nous inonde d'Armstrong et de vodka. Des ivrognes officiels (et non l'inverse) nous invitent déjà à trinquer dans les couloirs. Il y a des télés partout. Nous nous perdons sous les ors et le stuc. Le réfectoire a des airs de galerie des glaces. Il y a des pommes de terre, des saucisses et du kwass au petit déjeuner. Nos hôtes, l'élite de la jeunesse soviétique, et nos guides nous font déjà visiter le domaine immense, les allées fleuries, les charmilles, les parterres d'azalées. Ils nous emmènent jusqu'à un grand étang où croise un unique dériveur au large d'une plage de sable fin déserte qui n'attend que nos joutes sportives amicales. Notre guide et interprête ne s'appelle pas Nathalie, comme dans la chanson de Bécaud, mais Adriana. C'est une jolie rousse aux grands yeux verts, pédagogue patriote et patiente. Elle roule délicieusement les "r". Mais elle sera vite soutenue - je me demande encore pourquoi - par Andreï, une sorte de champion olympique du lancer de disque, aux beaux yeux bleus rivés quinze centimètres au-dessus de nos têtes occidentales sur l'horizon merveilleux de la révolution, ne parlant pas un seul mot de français ni même de russe. Ses gros muscles et son regard, quand il daigne le braquer vers le bas, font fondre les filles et jurer les garçons mais bon. Des discours. On adore ça, les discours. Cela peut durer des heures et en plus c'est multiplié par deux par la traduction. Adriana ne chôme pas une minute. Après la bienvenue et les remerciements nous allons nous écrouler dans nos chambres à deux lits qui ressemblent toutes à des chambres de Lénine en exil de quatre mètres sous plafond. Un peu plus tard on nous retrouve sur la plage à paresser en maillots au soleil couchant de juillet avec les guitaristes qui s'échangent déjà des tablatures. Les russes, encore en bras de chemise et bas de pantalons retroussés, chaussures vernies à la main et déjà sempiternelle de bouteille de vodka "stolitchnaia" à trois kopecks dans l'autre, font des manoeuvres d'approche et regardent les bikinis des filles un peu par en dessous. Adriana et Andreï n'ont pas suivi. Pas besoin de traduction.