Pensée de la nuit N° 108 : "Pour réduire les temps morts il faudrait pouvoir pratiquer dans le vécu des ellipses, comme il y en a dans les récits, dans une pièce de théâtre ou dans les films. Le plus approchant est sans doute l'aneshésie générale, mais on nous déconseille d'en abuser. Le mieux serait d'ailleurs plutôt un effet de forte accélération, come lorsqu'un romancier résume plusieurs années en une page, voire une ou deux lignes ("il voyagea"...) : un pensum de dix heures prendrait dix secondes, et l'on verrait tourner à toute allure les auguilles de sa montre. Mieux, parce qu'au lieu de se revieller après syncope, on vivrait l'accéleration. On pourrait compenser ce gain (?) de temps par un effet contraire sur les moments trop brefs, mais comme ils sont nettement moins nombreux, je crains fort un bilan négatif, une fin brusquée"
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
04 octobre 2006
Pensée de la nuit N° 108 : "Pour réduire les temps morts il faudrait pouvoir pratiquer dans le vécu des ellipses, comme il y en a dans les récits, dans une pièce de théâtre ou dans les films. Le plus approchant est sans doute l'aneshésie générale, mais on nous déconseille d'en abuser. Le mieux serait d'ailleurs plutôt un effet de forte accélération, come lorsqu'un romancier résume plusieurs années en une page, voire une ou deux lignes ("il voyagea"...) : un pensum de dix heures prendrait dix secondes, et l'on verrait tourner à toute allure les auguilles de sa montre. Mieux, parce qu'au lieu de se revieller après syncope, on vivrait l'accéleration. On pourrait compenser ce gain (?) de temps par un effet contraire sur les moments trop brefs, mais comme ils sont nettement moins nombreux, je crains fort un bilan négatif, une fin brusquée"
03 octobre 2006

(via "La Boîte à Images") Je me souviens de la version parisianiste de cette superbe affiche de Saul Steinberg (1976) qui montrait les Champs Elysées en premier plan, puis la tour Eillfel, puis l'ocean atlantique et en arrière plan... New York et l'amérique. Je ne l'ai pas retrouvée sur le net (mais il y a la version amsterdamoise.) Comme quoi : primo - on ne trouve pas tout sur le net. deuxio - Paris n'est pas le monde (New York, si)
30 septembre 2006
On est toujours un peu le spectateur de sa propre vie. A certains moments plus qu'à d'autres. Je pense, par exemple, à l'émerveillement d'un Nicolas Bouvier à la fin de "L'usage du Monde". La scène qui suit, qui s'est pourtant vraiment passée, me revient toujours, comme un rêve un peu étrange. C'était Dimanche midi, sur le chemin qui mène à Brasov, nous avions arrêté la Dacia de location (mais n'était-ce pas simplement une bonne vielle R12 Renault ?) devant une minuscule église à cinq bulbes seule en pleine campagne, au milieu de prés fleuris entourés de barrières en bois. Des collines s'élevaient petit à petit jusqu'aux Carpates qu'on commençait à distinguer dans le lointain. Nous étions à peine à deux heure de voiture de la grande ville. Nous avions faussé compagnie au congrès. Nous nous étions extirpés des salles gigantesques du Palais du Parlement où se tenait depuis trois jours la litanie des justifications ou des autocritiques des gardes fous de l'ancien régime doublée des insupportables leçons de leurs confrères occidentaux. Nous étions là, loin des rumeurs de la révolution urbaine, dans cette église posée dans le bruissement de la campagne immémoriale. Pas une chaise, pas un prie-dieu. Tout était vide et sombre. Dans la petite nef où à peine plus de trente paroissiens auraient pu s'entasser debout, la lumière déjà vacillante de quelques chandelles, issue de lourdes coupes pendues au plafond par des chaînes, ne parvenait pas à éclairer des murs que nous devinions entièrement couverts de fresques rouges et dorées. C'est en sortant à l'air libre, de l'autre côté, que nous découvrîmes que nous n'étions pas seuls. A la fin de la messe, le pope avait accompagné à la sortie ses quelques ouailles, des petites vieilles en foulards. Elles s'éloignaient maintenant sur un chemin, à travers champs, vers un village que nous ne voyions pas. Elles lui avaient laissé en offrande, à la mode orthodoxe, de quoi faire un frugal déjeuner : boulettes de viandes et quignons de pain enveloppés dans des mouchoirs. Il revenait vers son église avec son paquet quand il nous vit sortir. Il marqua un temps d'arrêt, nous prenant peut-être pour des voleurs, puis avança vers nous d'un pas résolu, dans l'idée de nous chasser. C'était un géant et sa taille, encore augmentée par sa toque noire, le faisait paraître une sorte d’archange. Comprenant que nous étions des étrangers inoffensifs, il ralentit le pas. Sa jeunesse alors nous frappa, vingt cinq ans peut-être, le visage d'un ovale parfait, les cheveux et la barbe incroyablement longs, le regard fiévreux, comme en transes. Il ne comprenait pas un mot d'anglais et ne pu répondre à nos politesses. Il ne savait plus que faire comme un animal traqué : avancer, reculer, faire demi tour. Puis, il eut une inspiration soudaine. Il avança vers nous, nous bénit résolument et, dans le même geste, nous fit à son tour l'offrande de tout son déjeuner avant de se retourner, défait de toute attache charnelle, presque en courant, nous laissant sans voix, incapables même de le remercier, affamé, dénué de tout, image même de la charité, écartant les bras et se battant les flancs comme dans un geste d'impuissance. Il s'enfuit sans se retourner par le chemin des vieilles pour se perdre petit à petit dans le paysage. Nous regagnâmes la voiture pour partager les boulettes qui ne firent pas un déjeuner, loin de là. Je me souviens de leur goût délicieux. Deux heures plus tard, sous les rayons dorés d’un soleil déjà oblique, dans la rue de la République, bordée de belles maison baroques aux façades ocres, à Brasov, nous remontions, l’estomac creux, vers la place des Conseillers en fendant la foule et les garçons et les filles bras dessus bras dessous, reluquant nos vêtement d’occidentaux, images d’une paisible vie de province.
29 septembre 2006
Je prédirai le passé et me souviendrai de l'avenir
Les choses étant ce calçon
Aucun corps de femme n'a été utilisé dans ce poème,
C'est un joli volume pour un deux pièces
Onze septembre deux mille un
Le futur vous le voyez comment ?
Orange ?
Si vous êtes à ce point plein de haine,
C'est que vous êtes déjà mort.
Ca, c'est une question mal déplacée,
Rue Pierre Teilhard de Chardin
La musique adoucit les murs...
28 septembre 2006
24 septembre 2006
22 septembre 2006
18 septembre 2006
Regis P. venait vers eux. Il longeait la façade du château, absorbé dans ses pensées, les yeux baissés sur un parterre de fleurs qui émergeaient de la terre en cette fin d'hiver. "Alors, comment vont mes médicaments ! " s'écria-t-il, soudain tout joyeux, en les apercevant et en écartant les bras vers eux en un large geste de bienvenue. La chaleur et la démonstration de cet accueil les étonna. Haltman et Jacques venaient à La Borde rendre visite à Regis à peu près une fois par mois. D'habitude il était nettement plus froid, jamais hostile, plutôt indifférent ou disons prudent, les poings au fond des poches de son pantalon de velours côtelé et un peu crotté de gentleman-farmer, le regard machinalement dirigé vers les productions terrestres. Il affectait presque de ne pas les voir, leur adressait un vague salut, marmonnait une ou deux de ses célèbres phrases hermétiques ou au contraire, le regard toujours rivé à une quelconque pousse d'ortie ou de liseron, ne leur laissait pas placer un mot en un discours très peu articulé qui tenait à la fois de l'argumentation théologique, du cours d'astrophysique, des formules cabalistiques sur un ton inéffable de confidence, d'évidence, d'interrogatoire subtil et de sage scepticisme paysan. Très souvent, il s'en tirait par une question en forme de colle insoluble, souvent métaphysique, un hochement de tête entendu et las, une moue qui en disait long, un haussement d'épaules qui le voûtait soudain et il les laissait en plan au milieu d'un salon, du bar, ou devant le feu crépitant de la cheminée du club pour rejoindre des activités seules connues de lui et en général très solitaires. Cette fois-ci, cela avait été tout de même différent : il leur avait longuement serré les mains, ce qu'il ne faisait jamais, avec ses deux mains et un beau sourire sous sa moustache de sapeur. Il avait amorcé avec eux un tour de propriétaire dans le parc jusque vers les serres où il les avait planté tout de même là au bout de cinq minutes pour disparaître comme un chat. Mais il y avait eu cet accueil : "Comment vont mes médicaments !" : l'une de ses phrases étranges. Car s'il s'était bien adressé à Haltman et Jacques, il leur avait bien demandé des nouvelles de ses médicaments et non pas de leurs nouvelles. Il ne s'était pas inquiété de leur santé, par exemple. Il aurait été hasardeux d'en déduire qu'il les avait pris pour ses médicaments et les avait identifiés, par exemple, à des pilules à pattes comme dans la pub pour Smarties. Ce n'était vraiment pas de leurs personnes qu'il avait voulu parler. Il n'avait pas ce genre d'élans, même envers ses parents ou sa soeur. Même s'il les avait investis de cette double fonction soignante et affective, il n'était pas certain qu'ils aient représenté, dans son esprit, comme le dit Balint par exemple, de simples remèdes-médecins (ni même de médecins-remèdes.) Car il était bien connu que Régis entretenanit des rapports difficiles avec les médicaments. Il ne se présentait pas aux distributions. Il les prenait quand ça lui chantait et en montrant bien que c'était de guerre lasse. c'était toujours une négociation difficile. Tout le monde en parlait. Régis et ses médicaments, c'était plutôt un sacré problème. Souvent, d'ailleurs mieux valait ne pas insister. En se servant de cette boucle rhétorique étrange, il leur demandait, sur un mode pour une fois apaisé, non seulement des nouvelles de son problème, les médicaments, mais aussi de ses propres nouvelles (ce que nous faisons tous, d'ailleurs, mais en nous passant de l'ellipse de Régis, puisque le "ça va ?" attend toujours un "et toi ?" dont nous n'avons jamais l'intention d'éluder la réponse.) Haltman se souvenait de sa première rencontre avec la famille P. Il y avait le père, la mère et le fils. On les avait reçu autour de la grande table de la salle à manger tout juste débarrassée du repas de midi. Ils avaient certainement du croiser Scarlett (elle se faisait appeler ainsi, mais c'était madame M, de son vrai prénom Renée. C'était une vraie voisine du "26". Elle habitait à trois maisons et venait leur rendre visite au moins six fois par jour pour les injurier, leur emprunter des allumettes, se servir dans le frigo ou leur dire qu'elle venait accoucher de quarante deux enfants et qu'alors il ne fallait pas lui en compter, hein. Parfois les pompiers venaient la chercher au milieu de la nuit pour tapage nocturne. Ils la conduisaient aux urgences contre son gré. Elle était alors ramenée au 26 sans se débattre, s'enfuyait rapidement chez elle et tout recommençait. Finalement le quartier avait bien du s'habituer. Elle faisait un peu peur mais elle n'était pas méchante.) Bref ils se demandaient vraiment si l'adresse qu'on leur avait indiqué à la Salpétrière était la bonne et s'ils étaient tombés sans se tromper au centre de crise promis. C'est que Régis était "en crise". Il était là devant Haltman, avec sa moustache à la gauloise et ses cheveux blonds raides comme de baguettes de tambour. Il le regardait de ses yeux bleus en amandes dont la forme même, étrange et belle, lui avait justement valu à la Salpétrière, dans le service de pédopsychiatrie où on l'avait enfermé plus d'un an quelques années auparavant le docte diagnostic de "maladie des Mitochondries", une belle maladie qui ne se soignait pas et c'était pour cela qu'on l'avait orienté, règlementairement, dès ses quinze ans et trois mois révolus, sur le secteur de psychiatrie adulte où il était bien connu qu'on s'occupait des maladies qui ne se soignent pas. Le père se tordait les mains sans toucher à la tasse de café fumant qu'on avait placé devant lui, jetait des regards à la dérobée, ne voulant pas croire que cette salle à manger à peine débarrassée du déjeuner pas très rangée tienne lieu de cabinet de consultation ou de bureau d'accueil. La mère se tenait raide et cramoisie en proie à une crise immédiate de l'acné rosacée qu'on lui verrait porter tout au long des prochaines années. Rien ne l'étonnait mais elle avait peur d'un rien, laide autant que vulnérable. Monsieur P. parlait lui aussi à voix basse, de cette manière à la fois gouailleuse, relachée, facile, "non soutenue" pourrait-on dire, qui est souvent prise pour le signe d'une certaine sagesse populaire mais qui forçait l'interlocuteur à la connivence.
14 septembre 2006
07 septembre 2006
06 septembre 2006
Douze, 7
Nous disions donc "au douze" comme on dit "à la maison". Du jour au lendemain, nous ne pûmes plus le dire. Ce fut un rude coup et cela nous contraria beaucoup. Une lettre à entête de la mairie du XIV° fut un beau matin reçue par tous les locataires, ainsi libellée : "dans le cadre de la dénumérotation de tous les N° 12 de la ville de Paris pour des raisons de sécurité, veuillez prendre note que votre adresse est dorénavant le 10 ter rue Jonquoy. Il vous appartient d'en informer tous vos correspondants et les services dont vous dépendez. Recevez, madame, monsieur, nos sincères salutations." Nous constatâmes, dévalant navrés quatre à quatre les escaliers , que la jolie plaque de métal émaillée, portant le chiffre "12" bleu sur fond crème qui trônait depuis toujours sereinement au dessus de la porte de l'immeuble avait bel et bien été remplacée durant la nuit par une vilaine et traitresse plaque en plastique bleue au chiffre "10 ter" mal gravé en blanc, puisqu' il n'éxistait pas de numéro 11 à la rue et que l'immeuble qui nous précédait portait le N° "10 bis". Un seul chiffre vous manque et tout est des peupliers. Les moins abatttus d'entre nous téléphonèrent à la mairie courroucés pour exiger des explications. A quoi rimaient ces fumeuses "raisons de sécurité" ? On nous prit pour des fous : il n'y avait jamais eu de dénumérotation pour quelle mesure de sécurité qu'if fut. Nous dûmes nous résigner bien à contre coeur et faute de toute persécution administrative, à la thèse de l' horrible canular.
05 septembre 2006
31 août 2006
Pour ne plus revenir dessus et dire les choses avec un minimum de romantisme, j'avais "gagné" ce voyage à Bucarest. On me l'avait offert un peu comme lot de consolation à la suite d'une campagne de nomination fatigante, sans interêt et bel et bien perdue. Il se trouve que l'un de mes concurrents et néanmoins confrères, aussi peu chanceux que moi, membre assez influent à l'époque d'un syndicat professionnel qui ne l'est plus du tout de nos jours, influent, je veux dire, faisait partie du comité d'organisation du "premier congrès mondial de Psychiatrie Humanitaire" et avait inscrit mon nom sur une liste où figuraient aussi certaines célébrités incontestables de la profession. C'était une sorte de 'Psychiatrie Sans Frontière" qui fit lamentablement long feu dans le sillage de "Médecins Sans Frontières" et "Handicap Internationnal", fondés vingt ans plus tôt et qui étaient alors plus ou moins à leur apogée. La Roumanie, qui se remettait plutôt mal de la chute de Caucescu, était le pays "traumatisé" de l'époque. Tenir un congrès humanitaire à Bucarest était une sorte de "coup" : dans la ville même qui avait vu la folie au pouvoir et dont le pays venait d'être "guéri" par une révolution peu sanglante malgré des images célèbres de justice expéditive, on verrait bien pire et encore moins loin quelques années plus tard, le symbole était évident. La violence et la misère, donc, les orphelinats bondés faisaient la une des journaux, à moins de deux heures d'avion des portes des cabinets de médecins de l'âme politiquement corrects et bien nourris que nous étions. Il y a de tout dans l'humanitaire, comme partout, des gens formidables, et j'en ai rencontré ce printemps-là en Roumanie, et aussi des fonds de commerce. Il y a 15 ans ça se voyait moins. On avait le droit d'être un peu naïf. Je ne suis pas du tout amateur de congrès en général et surtout de leurs affriolants "à côtés", banquets, visites culturelles, hôtels tout frais payés etc.. Je m'attendais donc à un congrès "sérieux", "light" et décent. Je me trompais, comme on va le voir, pas sur toute la ligne mais presque. J'avais donc préparé un petit texte assez modeste et démocratique et m'était envolé non sans quelques fantasmes héroiques à travers la tête.
26 août 2006
Bucarest, avril 1990. Comme d'habitude, la panique me prend. L'avion amorce son atterrissage. La vision, en principe rassurante, de mes voisins continuant leurs conversations et attachant négligemment leurs ceintures ou bien ne levant même pas le nez du livre où ils sont plongés et leur inconscience de leur mort prochaine m'ébahissent. l'habituelle certitude que tout va mal se passer, que je suis le seul à me rendre compte de l'extrême gravité de la situation, que notre angle d'attaque n'est pas le bon, qu'il y a quelque chose qui cloche dans notre portance ou que sais-je, que nous allons nous écraser comme une bouse et que décidément je ne suis pas fait pour les voyages en avion me raidit tout entier. Mes mains s'accrochent à mon siège dans le vain réflexe de saisir n'importe quoi qui ne tombe pas. Finalement deux ou trois minutes plus tard, le succès de cette manoeuvre à chaque fois si improbablement acrobatique me procure un soulagement mêlé de gratitude envers le pilote, son professionnalisme et cette euphorie des survivants qui succède d'ordinaire aux décharges repetées d'adrénaline. L'avion roule maintenant à deux cent à l'heure sur le bitume mal entretenu de la piste. Par le hublot, défile un paysage hallucinant, qui pourrait déjà me faire regretter le mal de l'air. Le plancher si caractéristique des aéroports du monde entier, les vastes prairies d'herbe rase où courent mulots, lapins et autres lagopèdes et fort peu de vaches, sont ici remplacés par des tranchées de champ de bataille, des fortifications, des empilements de sacs de sables, des trous d'hommes ou des trous d'obus (qui sait?) des abris camouflés, des postes d'armes automatiques parmi lesquels la piste, malgré sa rectitude obligée semble se frayer un chemin sinueux. Mais l'état insurectionnel me fait moins peur que les plus lourds que l'air : tout à ma stupide euphorie d'avoir échappé au crash de l'année, je néglige de considérer comme inquiétant le peloton de soldats en treillis assez patibulaires et fermés qui nous entoure, la kalachnikov à la hanche (je dis "Kalachnikov" pour me vanter, n'étant pas du tout un spécialiste et n'ayant finalement pas une grande expérience des conflits armés ni des armes à feu, d'autant qu'il n'est venu à aucun d'entre nous l'idée de leur demander la marque de leur matériel.) Comme il n'y a pas de rampe télescopique ni de minibus, il nous faut marcher jusqu'au bâtiment principal et le hall d'accueil qui ressemblent assez à Orly dans les années soixante en plus petit (mais Orly n'était peut être pas aussi grand dans ces années-là.) Il y a une sentinelle en arme tous les dix mètres. Mais une fois sortis de l'aéroport, les formalités d'arrivée accomplies, à peine un peu plus lentes qu'ailleurs, après avoir été comptés et recomptés, appelés et rappelés (il y avait un nom en trop sur la liste, ou en moins, je ne me souviens plus exactement), installés dans le car qui nous mène d'Otopeni au centre de Bucarest, les militaires s'envolent comme par enchantement. Aucune présence armée sur les routes, pas de démonstrations de force dans les rues. Des policiers aux carrefours, pour la circulation, sans plus. Nous ne sentons plus la présence qui pesait sur l'aéroport. Nous ne verrons d'ailleurs désormais plus un seul militaire en arme. Cette désertion est même incompréhensible, vu l'état de crise extrême du pays. Comme si le fait de coller la trouille une fois pour toutes aux étrangers à leur descente d'avion suffisait pour garantir le nouveau pouvoir de la non intervention des troupes du pacte de Varsovie ou quelque chose comme ça. Mais cette absence militaire ne compense pas la première impression de malaise. Ce n'est pas la rareté des véhicules à moteur croisés sur la route, ce n'est pas le nombre étonnant de charrettes (avec leurs roues de voitures à pneus, si peu folkloriques) tirées par des chevaux, que l' on en voit dans de nombreux pays de l'Est à l'époque (et maintenant ? je ne sais pas), c'est la grisaille : une poussière grise comme le ciel et froide comme l'air de ce début de printemps s'est déposée partout sur les moindres détails, s' insinuant jusque sur les bouts de terre, sur les carrés d'herbe, sur l'eau des marais, des égoûts en pein air, des bassins des parcs où faute de jardiniers les herbes folles ont envahi les pelouses et semble en avoir banni à tout jamais l'idée de couleur locale. Le paysage n'a aucun interêt. Encore maintenant, quinze ans après, rien dans mon souvenir ne peut me fait trouver Bucarest une jolie ville. Il y a pourtant un vieux quartier, des souvenirs innombrables de l'histoire mouvementée de l'Europe centrale, de l'antique Valachie et de la toute puissance ottomane. C'est comme si leur présence est accessoire, non urgente, incertaine, sans signification, sans importance. C'est la brutalité de la lutte pour la vie qui saute à la figure. L'idée même de simplement se promener par les rues ne peut venir à l'esprit. Pas que le paysage soit en ruine, révoquant à tout jamais l'idée du tourisme comme incongrue, d'ailleurs on se forcera, comme on le verra par la suite, peu de choses détruites, non, mais inachevées, abandonnées, laissées pour compte, reliquats criants de promesses non tenues, images de dereliction, de boue, de poussière, de métal rouillé et de béton vérolé, de cauchemar vague, de réel.
urban detail (brushes)
Pensée de la nuit N°105: "On ne peint jamais rien d'autre que la lumière" Je ne sais plus qui, je ne sais plus dans quoi.
24 août 2006
Tous les matins du monde ne reviennent jamais. Aujourd'hui, nous étions installés avec Nathan, comme nous le faisons presque tous les mercredis, depuis quelque temps, à vrai dire depuis qu'il est assez grand pour boire du café, à la terrasse du Rostand, qui n'est lui même plus tout à fait ce qu'il était, par exemple dans le film de Jean Eustache "La maman et la Putain" : les banquettes en moleskine verte ont été remplacées par du mobilier en osier et la terrasse n'est plus fermée en aquarium, les tables sont plus serrées. Il n'y a plus de vieux garçon en gilet, la main dans le gousset, mais des jeunes, et aussi des demoiselles, en jean et vestes noires. Nathan m'a rappelé un souvenir de son enfance : chaque mercredi, disait-il, je lui achetais "Mickey Magazine". Je ne m'en souvenais plus. J'ai fouillé ma mémoire, en vain. C'était comme un champ de ruines. Je voulais retrouver une image du petit garçon d'alors que je tenai par la main. J'ai fini, à force de me concentrer, pendant qu'il commentait nonchalamment la beauté des filles qui passaient devant nous, à en inventer une, qui se distingue, j'en suis sûr, des vraies par son manque absolu de relief : la maison de la presse de la rue Feray à Corbeil Essonnes, quand il avait huit ou neuf ans, après le conservatoire. Mais je sais que nous n'allions pas acheter "Mickey Magazine" après le conservatoire, parce qu'il était trop tard, c'était fermé, nous nous hâtions de rejoindre Jérémie, son grand frère, affalé devant la télé et le début du journal de treize heurs qui nous attendait pour le déjeuner. On voudrait pouvoir se souvenir de chaque minute où l'on tenant les petits garçons par la main, on croit les tenir ces minutes, ces mains, mais elles sont du sable qui coule dès que notre main se referme. Voilà maintenant que je me souviens que pendant tout un temps, quand il avait huit ou neuf ans, nous allions aussi nous promener au musée du Louvre. C'était sa période "Oeuvre d'art" comme il l'appelle maintenant lui même. Il prononçait le mot avec délectation en insistant bien sur le son "Eu" du mot oeuvre, comme le prototype d'un mot d'adulte, comme celui d'une langue qu'il ne possédait pas encore tout à fait. A l'époque, il y a donc neuf ou dix ans, on pouvait encore se garer devant l'Académie Française, mais les places y étaient déjà rares. Nous avions souvent de la chance. Avec un peu de ruse et de persévérance, on pouvait s'y glisser. Nous empruntions alors la passerelle du Pont des Arts main dans la main, nous nous arrêtions devant les bateleurs et nous pénétrions dans la cour carrée qui est notre plus belle cour du monde (en hiver, à la nuit tombée, sous les illuminations elle a des splendeurs de chateaux de contes de fée) Nous nous attendions à voir surgir des traînes rapières et des spadassins enveloppés dans leurs grands manteaux noirs ou d'austères ministres conspirateurs à fraise. Nous allions nous ébahir devant l'immensité des noces de Cana et je l'emmenais voire mon tableau préféré, la "diseuse de bonne aventure" du Caravage qui est un hymne à la jeunesse. Ensuite, nous allons acheter un petit souvenir, le plus souvent une carte postale (du maître d'école de Van Oestade, par exemple) dans les nouvelles galeries souterraines. J'avais moi même pour souvenirs enfantins du Louvre ceux d'un bâtiment noir et froid mais infiniment attirant et mystérieux. J'avais rêvé avec effroi de m'y perdre et d'y rencontrer Belphégor (la vraie, celle de Juliette Gréco, qui avait en son temps scotché la France entière devant sa télé) Les nouvelles salles des antiquités égyptiennes, scénographiées à la mode d'aujourd'hui, ont perdu leur poussière, leur savant désordre, et les menaces tapies aux fonds des tombeaux ne font plus frissonner. Côté peinture, les "gros" Rubens qui m'affolaient à dix ans, comme les glaces à la crème, sont encore mieux en chair dans la Salle Médicis que dans celle des états. J'ai toujours pensé que la Grande Galerie était une sorte de foutoir à l'éclairage plat, où les tableaux étaient accrochés à la file les uns des autres. Par respect, les rénovateurs n'y ont rien changé. Mais je jure qu'en trente ans les tableaux y ont subrepticement changé de place et que la Sainte Anne et l'enfant Jésus de Vinci a bien rampé toute seule trois ou quatres places en arrière. Il y en a même qui ont changé de mur. Chut, personne ne s'en est aperçu !
23 août 2006
20 août 2006
17 août 2006
15 août 2006
14 août 2006
Dimanche une lectrice rupestre
A jeté ma liquette
dans une crevasse de cristal
Pourquoi ? Parce que :
Le mot dit
Le mot ment
le mot Dimanche
Le mot lyre
Le mot trisse
Le mot lectrice
Le mot leste
Le mot rue
Le mot rupestre
Le mot quète
Le mot lit
Le mot liquette
Le mot lasse
Le mot grée
Le mot crevasse
(à la reine Mab)
08 août 2006
08 juillet 2006
06 juillet 2006
03 juillet 2006
Juste avant la naissance de Venus...! Cette étonnante photo est extraite d'une superbe série que vous pouvez voir entièrement chez Alberich Mathew sur Flickr
25 juin 2006
19 juin 2006
Il y eut le groupe de Rock punk newyorkais ramené par Bernard Z., dit "Biquette", plus vrai que nature mais tous gentils garçons, qui avaient dormi "à la dure" sur la moquette et le lino de la cuisine et ne sortaient presque jamais même la nuit de peur de faire du tourisme ou prendre des coups de soleil ou nous ne savions quoi, dont les groupies avaient occupé des temps exagérément longs la minuscule salle de bain, y avaient volontairement dégradé au rouge à lèvre notre photo préférée de Marylin Monroe. Ils avaient attendu des semaines, pratiquement sans quitter la cuisine où ils enfilaient des bières, des joints et écrivaient des poèmes avant de "passer" une seule soirée en lever de rideau aux "Bains Douches" dans l'indifférence générale, impassibles et raides sous les décibels de leurs guitares sursaturées. Ils étaient retourné aux States aussi inconnus qu'avant. Il y eut les colocs (mais on ne disait pas encore comme ça) d'A.F. anglais, américains, allemands, norvégiens, péruviens et burundis. Ceux qui étaient pianistes venaient jouer du Debussy ou du Schubert dans notre couloir, les autres apprenaient les rigueurs des voyages de formation en se disputant le frigo dans le minuscule trois pièces d'à côté où A.F., en véritable femme-orchestre et reine du pense à tout, remplissait, sans ménager sa peine, en plus de son métier d'institutrice bilingue, les triples fonctions de logeuse, agence matrimoniale et postière . C'était, en plus, une as des travaux d'aiguille et du petit bricolage, des liserés de dentelle et des nappes à carreaux. Elle avait placé quelques piges dans "Cent Idées" et remédiait avec génie aux petites misères de la vie. Elle correspondait avec la terre entière et ne perdait jamais ses amis de vue. Si le poste de maire avait éxisté au Douze, elle aurait sûrement fait campagne et raflé les voix. Surtout, elle avait fait la jonction avec les natifs. Elle avait sympathisé avec une famille autochtone qui s'était saignée, quelques années auparavant, pour accéder à la propriété d'un petit appartement du sixième et avait des vues sur la chambre de bonne d' à côté. Elle avait su leur montrer qu'ils n'avaient rien à craindre de l'invasion pacifique de leur immeuble par notre troupe de babas chevelus et locataires, bien au contraire : les prix montaient quatre à quatre. Ce fut l'Age d'Or du Douze, tout l'immeuble se retrouva, au moi de mai, pour un grand dîner oeucuménique auquel la concièrge refusa encore de participer (on a sa fierté) avec chandeliers et nappe blanche dans la rue, ce qui au milieu des années soixante dix ne se faisait encore pas tant que ça.
(repost)
13 juin 2006
11 juin 2006
de la comète de Halley qui revient tous les soixante quinze ans. La prochaine fois, ce sera en 2061. Je serai mort depuis longtemps. La dernière fois c'était en 1986, et la fois d'avant en 1911. Mon père n'était pas né. Le tour de mon père, de ma mère, de mon frère et mon tour sont déjà passés : mes fils verront son prochain retour, en principe. La comète de Halley revient à peu près une fois dans la vie de chaque homme, parfois deux, avec un peu de chance. Je ne dis pas ça pour parler des comètes, il y en a qui repassent tous les 4057 ans, ni même de la mort, quoi que, mais du temps qui passe. Un jour, par exemple, j'avais neuf ou dix ans et je lisait le journal Pilote à plat ventre sur mon lit. J'étais encore très impressionnable à cette époque. C'était disons au début des années soixante ou à la fin des années cinquante. Je n'ai pas envie de calculer la date précise, mais vous pouvez le faire vous même si ça vous tente, il y a déjà assez de chiffres dans ce texte pour en déduire l'âge du capitaine. Quant à moi, j’avais calculé l’âge que j’aurais au prochain passage de la comète, en 1986 : 37 ans. Un peu jeune pour mourir. Mais en même temps très loin vers la fin des temps. Le journal parlait de collision. Il y avait une illustration montrant la planète terre embrasée par la fameuse chevelure de l’astre tueur. C’était la fin du monde. L’angoisse qui me saisit m’empêcha d’aller jusqu’au bout de l’article. Je n’y lu donc pas qu’il était très improbable que la comète touche la planète de plein fouet et qu’elle passerait suffisamment au large pour éviter toute catastrophe. Je refermai l’illustré et le rangeai dans un coin. Je n’ai plus osé le relire jusqu’au bout. Je restai persuadé que la fin du monde aurait lieu pour mes 37 ans. Les jours qui suivirent, et même peut-être les semaines, en y repensant la nuit dans mon lit, empêché que j’étais de dormir par la connaissance de la date exacte de ma mort, je me demandais pourquoi un tel évènement n’était annoncé que dans un journal pour enfants et pourquoi les adultes continuaient à vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était, sans penser une seconde que c’était justement parce qu’il n’allait très certainement pas se produire. Au contraire, je pensais que, comme c’était loin dans le temps, ils savaient gérer leurs angoisses. Capables d’évaluer le temps qui passe, de ne pas se laisser déborder et de gérer chaque problème un par un, les adultes devaient penser dans leur grande sagesse que ce souci viendrait bien à temps et qu’il pouvait être reporté à plus tard, puisqu’on n’y pouvait rien. Les adultes, à l’âge si lointain, si proches donc de leur mort qu’ils étaient, s’étaient habitués à l’idée de la fin du monde et l’acceptaient comme ils acceptaient l’idée de mourir, sans même en parler aux enfants pour ne pas les effrayer. C’était même devenu une sorte de tabou, de chose dont on ne parlait pas, comme la sexualité ou les questions d’argent. Mais moi, je le savais. Si je l’avais appris, même dans un illustré pour enfants, c’était donc comme par effraction, comme si j’avais goûté au fruit de l’arbre de la connaissance. De manière tout à fait irrationnelle, avec cette logique défaillante propre aux rêves ou aux angoisses, j’endossais la faute de savoir et n’imaginai même pas m’être tout simplement trompé. Quoiqu’il en soit et malgré ma terreur je n’ai jamais osé abordé le sujet avec mes parents ni avec personne, pas même mon frère (je me souviens pourtant lui avoir appris non sans plaisir l’inexistence du père Noël) me raccrochant peut être au fol mais inutile espoir de survie que ma lecture incomplète me laissait encore. Quand le pessimisme et la certitude de la catastrophe ne m’étreignaient pas j’essayais d’imaginer le lointain futur de mes trente sept ans. Il me restait une petite vingtaine d’années à vivre, deux fois plus que je n’en avais déjà vécu. Une éternité, en fait. Chez les enfants la pensée de la mort est ainsi toujours tempérée par la difficulté à évaluer le temps qui passe. La vie est une sorte d’ennui. C’était déjà si difficile de concevoir vingt ans. Alors quarante ou soixante… Le monde ne connaîtrait donc pas l’an 2000, bon on verra plus tard. Mes soucis quotidiens reprirent le dessus et je ne pensais presque plus à la fin du monde : j’avais fait comme les adultes, je m’y étais habitué au point de m’en accommoder. C’est alors que j’osai reprendre l’illustré et lire l’article sur la comète de Halley jusqu’au bout…
06 juin 2006
05 juin 2006
"... et mon père, qui n'avait pas hésité à sermonner les apprentis antisémites de bistro à Washington, pleurait la bouche grande ouverte, comme un bébé qu'on abandonne, comme un adulte qu'on torture, parce qu'il n'avait pas le pouvoir de faire échec à l'imprévu. Or, l'élection de Lindhberg avait pour moi levé tout doute sur ce chapitre la révélation de l'imprévu, tout était là. Retourné comme un gant, l'imprévu était ce que nous, les écoliers, étudions sous le nom d'"histoire", cette histoire bénigne, où tout ce qui était inattendu en son temps devenait inévitable dans la chronologie de la page. La terreur de l'imprévu, voilà ce qui occulte la science de l'histoire qui fait d'un désatre une épopée" Philip Roth, le complot contre l'Amérique.
27 mai 2006
Sur la vidéo ( que nous avons perdue et qui est, ne l'oublions pas, la copie du film en super huit, perdu, lui aussi) les images s'accélèrent. Un grand pano de Moscou qui donne le mal de mer avec des zooms exagérés sur les gratte ciels staliniens en plans de coupe, l'intérieur du stade Lénine vide et impressionnant (le stade de France, par exemple, ne sera construit que 32 ans plus tard), avec, pano dans l'autre sens et toujours mal de mer, le tremplin de saut à ski, délaissé par les trente cinq à l'ombre de l'été moscovite, un voyage en bateau mouche sur la Moscova un dimanche, je me souviens très bien du jour à cause des foules en maillot de bain sur les rives du fleuve, le bourrage de crâne permanent par les soit-disant étudiants qui sont montés avec nous jusque sur le pont du bateau, ils commencent tout juste à nous agacer mais c'est loin d'être fini, il faudrait être complètement aveugles pour ne pas s'apercevoir que nous sommes entourés de barbouzes, ou idiots pour les prendre pour de simples étudiants, d'ailleurs ils sont tous bien plus vieux que nous, des images des bâtiments complètemnt kitchs de l'exposition permanente des Républiques Soviétiques avec au dessus de la foule et semblant marcher dessus, toute une profusion de grandes statues dorées à l'or fin d'ouvriers et de paysans au regards d'acier mais lointains, braqués sur l'horizon radieux. Une visite à Zagorsk pour nous montrer combien le mauvais traitement de l' Eglise par le Parti est une honteuse calomnie, image convenue mais très jolie d'un groupe de vielles babouchkas dévotes en noir eet fichus assises sur un trottoir et attendant Tolstoï ou seulement le bus qui les ramènera dans leurs banlieues boueuses sur fond de bulbes en forme de glace à l'italienne pistache fraise, la gêne, voire la honte, de nos guides qui ne les voient pas pour la première fois et qui manifestement n'en croient toujours pas leurs yeux, une autre dans un Sovkhose (ferme d'état, à ne pas confondre avec un Kolkhose qui est une collectivité privée, ah ah.) On nous voit, sortant uns à uns des clapiers ou des étables, un sourire idiot sur le visage, en blouse et chaussons blancs à cause des microbes capitalistes, tapoter la tête des veaux et des porcs, caresser les poussins et les petits lapins, passer au large des troupeaux d'oies, comme des officiels du parti en tournée d'inspection et en goguette. Tout se termine d'ailleurs par un plan assez sombre du douzième toast porté au grand banquet du soir à l'amitié franco-soviétique qui a le dos large et dont on taira le taux d'alcoolémie. Ne pas oublier que nous sommes la délégation française au festival des Jeunesses du Monde : images non moins sombres d'une immense salle de bal avec notre sempiternel orchestre de Jazz sur l'estrade qui joue cette fois ci des airs yéyés. Nos non moins sempiternels barbouzes se déhanchent en rythme à qui mieux mieux, ils s'appliquent mais "nos" filles les ignorent. Images prises à l'aveugle les bras tendus au dessus de la foule (enfin, petite) d'un dépôt de gerbe à la mémoire de Maurice Thorez, mort il y a seulement deux ans, sur le quai du même nom, pas loin du Kremlin qui a du être débapitisé et plusieurs fois rebaptisé depuis.
(suite au prochain numéro, vous pouvez lire les précédents épisodes de "Sereine Jeunesse" en cliquant sur le lien sur la colonne de droite)
21 mai 2006
20 mai 2006
17 mai 2006
16 mai 2006
14 mai 2006
13 mai 2006
10 mai 2006
Il est difficile de se faire une véritable idée de la bibliothèque de Babel, celle de Borges. Elle contient non seulement tous les livres qui ont été écrits dans le passé, ce qui, impossible en réalité, peut encore théoriquement se concevoir, mais aussi tous les livres du futur, tous les livres à venir. Elle contient absolument tous les livres, tous ceux qui on été ou seront écrits. Ce qui revient à dire que tout a toujours été écrit et que tout est toujours la réécriture d'un livre déjà existant de toute éternité. Il ne faut pas chercher lequel à moins de croire en Dieu. Aucun livre n'est orphelin. tout livre est fils ou fille de livres. Ces lignes même que vous lisez en ce moment, qui, magré leur désir de liberté, ne peuvent se détacher de vos yeux, ces lignes mêmes, par exemple, ont déjà été écrites sur la colonne d'un temple d'Uruk, en 3459 avant jésus christ ou bien seront écrites en 3005, redécouvertes 150 ans plus tard sur la carlingue d'une épave de vaisseau dérivant au large de Proxima Centauri. De telle sorte que, comme le dit Pierre Ménard, il est parfaitement possible de réécrire, non pas de copier de mémoire, mais d'en inventer une nouvelle version, de l'écrire à nouveau, absolument conforme à l'original, encore plus exact que l'original, pour ainsi dire, n'importe quel livre du passé ("Don Quichotte" ou "les Misérables"), à condition de se mettre le plus exactement possible dans la peau de son auteur pour le faire vivre à notre époque (donnez aussi un milliard de machines à écrire à un milliard de singes, laissez les taper n'importe quoi pendant un milliard d'heures et il en sortira très certainement une version d'Hamlet de Shakespeare parfaitement identique à l'original, en vertu du fait qu'on peut parfaitement décider de regonfler une roue crevée, sans pompe à vélo, en la tenant simplement en l'air : le fait que suffisamment d'air se retrouve un jour dedans, par le simple jeu du mouvement naturel des molécules, est une certitude mathématique, il suffit d'avoir un temps infini) Et encore peut-on faire abstraction des livres du futur, des volumes en eux mêmes, puisqu'on a la certitude qu'ils ont déjà été écrits dans le passé et que donc, en cherchant bien dans la bibliothèque on les retrouvera à tous les coups. Et, de fil en aiguille, pourquoi ne pas alors faire abstraction des livres du passé eux même, puisque, toujours en cherchant bien on pourra toujours en trouver un exemplaire déjà écrit auparavant. On pourra même dénicher le livre unique qui contient tous les autres de toute éternité, celui dont la page centrale n'a pas de verso. Bien sûr il faudra (on ne prend pas de risque à employer le futur) beaucoup de temps pour le dénicher, mais il existe, caché au milieu d'un rayonnage. Ainsi j'ai trouvé hier à la librairie "Compagnie", s'est offert à moi, le livre d'Antoine Vivaux, "Senesco", dont je suis également bien entendu l'auteur, exactement comme vous êtes vous même l'auteur de ces lignes, c'est à dire qu'en les lisant vous leur donnez leur sens. C'est un livre écrit entre 1987 et 2004 à raison d'une vingtaine de lignes par jour pas tous les jours qui est le journal intime de l'expérience du temps qui coule et du vieillissement au jour le jour. Il s'agit de l'une des tentatives de donner au temps une matérialté les plus pathétiques que j'ai jamais rencontré ( avec, peut être, "Vingt lignes par Jour" d'Harry Matthews"et "W, ou le souvenir d'enfance", de Georges Perec ou, dans un autre d'ordre d'idée, "Ostinato" de René Louis Desforêts). Exactement comme si j'avais trouvé le livre de tous les livres. Je ne l'ai pas encore lu. Je ne l'ai même pas ouvert. Je l'ai rangé au milieu de ma bibliothèque, parmi les autres.
Gros coup de tabac au boulot, en ce moment. Et le soir, encore boulot ! Plein d'idées pour CISCOBLOG mais pas de temps. Entre deux expertises, juste celui d'un petit tour sur le net sur et mes liens préférés : "L'homme qui marche" remanie son blog, il tente un mixte intéressant entre blog et photoblog, c'est un peu la double formule chère à Libé, à suivre. Rien de nouveau chez Alexandra Bovarini, mais avec elle il ne faut jamais désespérer, elle réapparaît toujours au moment où on s'y attend le moins. La Boite à Images ne faiblit pas, toujours aussi pertinente et percutante, Lunette rouges arpente l'Europe de l'art, cliquez ici aussi, superbe, et David madore madorise à qui mieux mieux. Mais ce n'est pas le tout, faut que je retourne à "Word", bye.
Il y a deux ou trois soirs j'ai revisité "La tentative d'épuisement sentimental de la description du boulevard Saint Michel" jadis ici publiée. J'en ai même rafraîchi la présentation à l'aide de mon nouvel éditeur de site. J'ai écrit ce texte il y a cinq ans et je l'ai mis en ligne il y en a trois. Enfin, je dis çà, mais je ne me souviens plus exactement quand. Je ne l'ai pas daté. C'est un comble, une grosse erreur (mais c'est comme ça. J'ai failli, en tapant ces lignes lui en donner une fausse, à peu près plausible, genre "17 avril 2001" ( "...du boulevard Saint Michel, ici publiée le 17 avril 2001"). Je n'ai pas retrouvé encore le carnet Clairefontaine d'origine où j'ai pris les notes qui me permettrais de dater précisément le texte et je ne sais pas si j'aurais le temps suffisant pour le retrouver un jour. J' ai arrêté de prendre systématiquement des notes à la fin des années 90. Il y a une pile de carnets Clairefontaine à spirales (du format le plus épais, ni trop petit ni trop large) cachée au fond de mes étagères dans la vague et bien entendu vaine attente des archéologues du futur. Certains n'ont pas été consultés depuis plus de dix ans, voire quinze (quel abyme !) Je viens de m'interrompre pour y jeter malgré tout un coup d'oeil. Au hasard, je suis tombé sur celui qui porte l'étiquette (elle aussi Clairefontaine à larges ligne bleues et double liseré aux coins coupés) libellée "du 9 mai 1989 au 19 novembre 1989" En l'ouvrant à la première page venue, je lis, datées du 14 août 1989 les notes suivantes (et j'arrêterai là cet inquiétant voyage en arrière dans des gouffres insondables) : "premières idées pour un projet de papier intitulé "Espace Mémoire forme - cf la mémoire et l'oubli - Odile et son geste du pouce et de l'index - l'histoire du mec à la télé - "Je me souviens" de Percec..." Ces lignes, tracées jadis de ma main, me sont maintenant étrangères faute de les relire seulement pour la première fois après quinze ans, mais pas tout à fait. Par exemple "la Mémoire et L'oubli" est un livre de Bergson (mais peut être n'est ce qu'un article ?) auquel je crois bien n'avoir pratiquement jamais repensé depuis, je ne me souviens non plus très bien du geste du pouce et de l'index d'Odile mais je suis sûr qu'il ne s'agit pas de celui qui imite le compte de billets imaginaires et, en revanche, je ne me souviens plus du tout de quel mec il s'agit, ni quelle histoire à la télé ni même de quelle télé, ni même pourquoi j'ai noté de m'en souvenir. Les secondes idées pour un projet de papier n'existent probablement pas et je suis sûr de n'avoir jamais publié aucun papier sur le sujet, c'était bien avant les ordinateurs, internet et Ciscoblog ... bref, je ne me souviens plus de la date précise à laquelle je décidai d'écrire la "tentative d'épuisement du Boul'mich", très impressionné depuis déjà un certain temps par celle, princeps, de G. Perec, dans son projet de livre qui ne vit jamais le jour et qu'il voulait appeler "Lieux". Il avait pour objectif, disait-il, de "rendre compte d'un triple vieillissement : celui des lieux eux même, celui de ses souvenirs et celui de son écritures". Dans la "tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978" on peut lire, même si on est pas du tout au courant du "cahier des charges" extrêmement précis et complexe qui lui donne forme et origine, des successions de courts paragraphes, qui sont autant de strates déposées les unes sur les autres au cours du temps, de souvenirs accumulés mélangés à des observations notées en "temps réel". Le plus fort est bien entendu que cela reste lisible et c'est ce qui constitue le génie de Perec. Je ne suis pas du tout sûr que "ma propre" tentative d'épuisement (le plus misérable étudiant tente toujours d'imiter son inaccessible maître) soit lisible. Je sens pourtant que le temps est venu d'ajouter la première strate, tentant de donner au texte une première autonomie. J'annonce donc que vais, dans les semaines qui suivent, parcourir à nouveau le boulevard Saint Michel, le carnet à la main (Clairefontaine à spirale, bien sûr !) mais aussi avec une copie imprimée du texte, pour noter tous les changements dans les lieux décrits jadis. Ces nouvelles descriptions seront ajoutées à la suite des premières, à la fois ici sur Ciscoblog, en ligne, et datées, sous une forme que je n'ai pas encore entièrement déterminée, et au sein du texte déjà rédigé il y a cinq ans et archivé ici, à peu près au fur et à mesure. Il vous suffira de cliquer sur ce lien pour consulter le vieillissement même d'un souvenir, d'un lieu et d'un texte. Vaste programme, non ? A bientôt !
Ford Sierra, 1
Toute la journée, nous restions à l'abri des murs rouges de la fattoria épais comme ceux des coffres forts. Allongés pour la sieste à même le carrelage nous ne parvenions pas à nous rafraîchir. les gosses poursuivaient les chats dans des escaliers à la Piranèse ou on garait les vélos. Ils jouaient au foot dans de petites cours fleuries. Il y a une photo de Nathan en marinière et salopette courte appuyé contre une ancienne jarre d'huile bien plus grande que lui. Sur les paliers, au fond de sombres niches, veillaient des madones de pierre usées. Un peu après quatre heures de l'après midi, il fallait bien sortir, n'était-ce que pour les courses. Il fallait descendre lentement la colline, la clim à fond sous peine de fondre, du côté des vignes, et rejoindre la Via Cassia qui serpentait à travers les champs brûlés parmi les cyprès en processions qu'on peut voir sur toutes les cartes postales. Un quart d'heure après, on entrait dans Sienne par la Porta Romana et l'asile San Nicolo. Avec un peu de chance, à cette heure, où le flot des touristes commençait à refluer, on pouvait se garer en épis à l'ombre du mur qui faisait face au vieil hôpital. Ses grilles ne gardaient plus que deux palmiers assoiffés aux feuilles jaunies et des agaves géantes en fleur. J'aurais adoré y travailler au milieu des fous arrachés aux arbres et des bonnes soeurs en cornette. Trop tard : il était désaffecté, peut-être depuis la loi 180. Sa bibliothèque était transformée en musée. Nous nous asseyions à une terrasse pour boire de la liqueur d'artichaut avec des câpres fraîches, énormes, grosses comme des billes, rangées en cercles sur des soucoupes. On était en pleine époque de préparation du Palio. A travers ruelles et passages, des processions silencieuses menaient, derrières deux ou trois rangs de lansquenets sérieux comme des papes, battant tambour et maniant les gonfalons, des chevaux et leurs cavaliers recevoir la bénédiction dans des églises tapies au fond de petites places pavées. On dressait déjà des tablées longues comme des rues pour les banquets de la victoire. Totalement indifférente aux étrangers, quartier par quartier, la ville se refermait sur elle même comme jamais avec la gravité des veilles de batailles. Plus tard nous contemplerions la tombée de la nuit et les étoiles s'allumer assis par terre à même le pavage de la Piazza del Campo qui est sans conteste la plus belle place du monde. Ou bien nous filerions dans le crépuscule jusqu'à Pienza, bourrée de palais baroques, manger des spaghettis aux rougets ou des pizzas à la roquette dans un restaurant où l'on servait les trois plats et où on mettait la bouteille de grappa sur la table à la fin du dîner.
07 mai 2006
04 mai 2006
02 mai 2006
01 mai 2006
Il y eut le groupe de Rock punk newyorkais ramené par Bernard Z., dit "Biquette", plus vrai que nature mais tous gentils garçons, qui avaient dormi "à la dure" sur la moquette et le lino de la cuisine et ne sortaient presque jamais même la nuit de peur de faire du tourisme ou prendre des coups de soleil ou nous ne savions quoi, dont les groupies avaient occupé des temps exagérément longs la minuscule salle de bain, y avaient volontairement dégradé au rouge à lèvre notre photo préférée de Marylin Monroe. Ils avaient attendu des semaines, pratiquement sans quitter la cuisine où ils enfilaient des bières, des joints et écrivaient des poèmes avant de "passer" une seule soirée en lever de rideau aux "Bains Douches" dans l'indifférence générale, impassibles et raides sous les décibels de leurs guitares sursaturées. Ils étaient retourné aux States aussi inconnus qu'avant. Il y eut les colocs (mais on ne disait pas encore comme ça) d'A.F. anglais, américains, allemands, norvégiens, péruviens et burundis. Ceux qui étaient pianistes venaient jouer du Debussy ou du Schubert dans notre couloir, les autres apprenaient les rigueurs des voyages de formation en se disputant le frigo dans le minuscule trois pièces d'à côté où A.F., en véritable femme-orchestre et reine du pense à tout, remplissait, sans ménager sa peine, en plus de son métier d'institutrice bilingue, les triples fonctions de logeuse, agence matrimoniale et postière . C'était, en plus, une as des travaux d'aiguille et du petit bricolage, des liserés de dentelle et des nappes à carreaux. Elle avait placé quelques piges dans "Cent Idées" et remédiait avec génie aux petites misères de la vie. Elle correspondait avec la terre entière et ne perdait jamais ses amis de vue. Si le poste de maire avait éxisté au Douze, elle aurait sûrement fait campagne et raflé les voix. Surtout, elle avait fait la jonction avec les natifs. Elle avait sympathisé avec une famille autochtone qui s'était saignée, quelques années auparavant, pour accéder à la propriété d'un petit appartement du sixième et avait des vues sur la chambre de bonne d' à côté. Elle avait su leur montrer qu'ils n'avaient rien à craindre de l'invasion pacifique de leur immeuble par notre troupe de babas chevelus et locataires, bien au contraire : les prix montaient quatre à quatre. Ce fut l'Age d'Or du Douze, tout l'immeuble se retrouva, au moi de mai, pour un grand dîner oeucuménique auquel la concièrge refusa encore de participer (on a sa fierté) avec chandeliers et nappe blanche dans la rue, ce qui au milieu des années soixante dix ne se faisait encore pas tant que ça.
29 avril 2006

28 avril 2006
25 avril 2006
livre101
Il n'arrête pas de la dessiner sur les livres. Il nous envoie ses dessins régulièrement sur Flickr. C'est comme une folie douce, il la dessine sans arrêt, mais seulement sur les livres. On ne voit pas si ce sont des livres d'amour ni même si le texte correspond. C'est assez beau de dessiner sur les livres, finalement.