Après le 125, vient le 127. Pas à pas, immeuble "à" immeuble, nous avançons vers le boulevard "que nous laisserons". Le 127, qui confond les alignements de ses persiennes avec celles des immeubles suivants, héberge une boutique à gauche de la grande porte cochère carrée qui lui sert d'entrée et deux autres, à sa droite, qui, comme on le verra n'est étaient qu'une seule à l'origine. A gauche, donc, C'est l'opticien "Osiris" qui, on ne sait pas comment, semble avoir résisté à la franchisation et aux divers "Afflelou", "Grand Opitcal" et "Générale d'optique" qui se disputent, comme la télé nous l'apprend tous les jours, le juteux marché des lunettes. Malgré sa proximité du domicile familial, nous allions acheter nos lunettes ou les faire réparer chez un opticien de la rue Soufflot, un homme très grand et très gentil, aux cheveux gris, dont les propres lunettes témoignaient pour mes parents, à l'évidence, du savoir-faire, et qui avait du être recommandé à la famille par l'ophtalmologiste, le docteur Bernard (qui plus tard devint professeur) lui aussi lunetteux, en plus de sa petite moustache et de son nœud papillon consulté rue Médicis. Je suis porteur de lunettes depuis l'âge de huit ans, quand j'ai commencé à ne plus bien voir au tableau, même au premier rang. "Je suis myope et astigmate" : j'ai appris à dire ça très jeune, je me souviens de ces sentiments mitigés et étranges qui m'avaient envahi, entre la fierté et la honte, le jour où j'ai porté ma première paire en verres "incassables" (une grande nouveauté à l'époque) dont la monture épaisse, genre "sécurité sociale" dirait-on de nos jours, garantissait la solidité au regard de ma supposée turbulence enfantine. On m'avait donné aussi un bel étui en papier mâché, pour les ranger la nuit, posées, branches bien sagement croisées, sur le petit coussin que constituait ce si doux jersey de tissus toujours de couleur jaune qui sert à essuyer les verres et dont je ne me servais jamais préférant la mouchoirs, les pans de chemise, ou rien du tout, laissant les verres s'embrumer de poussière et du sel de la sueur ou des larmes, au fil des jours et que ma mère finissait, excédée, par m'arracher des yeux, les passer sous le robinet et les essuyer avec un Kleenex en râlant. Je redécouvrais soudain le monde. L'œil d'Osiris nous a contemplé, donc, toutes ces années depuis cette vitrine aux dominantes vertes et jaunes. La porte cochère du 127 est surmontée, toute fière, de la plaque bleue et verte qui nomme les rue de Paris : "Cinquième arrondissement. Boulevard Saint Michel". Je rappelle que nous ne sommes pas à un coin de rue. Il suffit de se retourner pour comprendre sa présence ici : c'est à ce niveau du boulevard que s'abouche la rue Michelet, quasiment une avenue, mais trop courte pour en porter le nom, large et aérée, qui relie le boulevard un peu au loin à la rue d'Assas (au-delà du "petit Luxembourg et de l'institut d'Archéologie, qui jouxte la fac de Pharmacie, bizarre et belle ziggourat de briques rouges) dont le cours, on l'a vu diverge lentement de celui du boulevard (mais on devrait dire "converge vers" puisqu' en réalité comme toutes les rues de Paris, il commence à la Seine) depuis (ou vers) l'avenue de l'Observatoire. Il faut que le piéton qui, venu de la rue d'Assas, ayant pris à gauche dans la rue Michelet et qui débouche ici puisse savoir que c'est sur le boulevard Saint Michel, c'est la moindre des choses. A l'autre bout, la rue d'Assas devrait lui rendre la politesse, mais je n'ai pas vérifié. Plantée là, entre deux platanes, une belle colonne Morris entièrement d'époque montre les affiches des derniers spectacles des derniers théâtres de Paris (il n'y en aura bientôt plus, et de colonnes Morris non plus). A droite de la porte cochère, on trouve d'abord "Copie Service", un magasin de reprographie ( "A petits prix, mémoires et thèses, couleur laser") comme il en existe beaucoup dans le quartier pour les thèses, mémoires et autres travaux universitaires (j'y ai récemment fait "reproduire" mon curriculum vitæ quand j'ai postulé à Vigneux : c'est sérieux et rapide.) "Copie service" est directement accolé à la "Pharmacie du Luxembourg". C'est en fait une seule et même boutique à l'origine, la Pharmacie. On l'a rapetissée en en vendant une partie. On le voit aux rondeurs des constructions, aux trois marches identiques qu'il faut gravir pour atteindre le seuil de chaque boutique. Les murs de la pharmacie sont recouverts de crépi gris souris tandis que ceux de la boutique de reprographie ont gardé les briques originelles mais recouvertes d'une couche de peinture couleur brique. La vitrine expose des pubs pour produits de beauté ("Dorée, adorée, de chez Bergas") ou les belles fesses fermes que ne manqueront pas de vous donner les "kits" d'amaigrissement à la mode ("804 : 8 jours, 0 difficulté, 4 kilos") Du plus ancien qu'il me souvienne, la "Pharmacie du Luxembourg" a toujours existé. Quand j'étais petit, je crois bien que le pharmacien me faisait peur : il était très laid et sévère ; il avait les cheveux coupés en brosse haute, les oreilles décollées et un très long nez. Il était toujours de mauvaise humeur, pas "commerçant" pour un sou, mais à l'époque, ce n'était pas encore trop grave, pour un pharmacien. Le derniers souvenirs que j'en ai est de lui avoir acheté, l'air faussement détaché, il y a au moins trente ans, sans qu'il sourcille d'un poil, une boite de préservatifs.
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
28 mai 2007
Après le 125, vient le 127. Pas à pas, immeuble "à" immeuble, nous avançons vers le boulevard "que nous laisserons". Le 127, qui confond les alignements de ses persiennes avec celles des immeubles suivants, héberge une boutique à gauche de la grande porte cochère carrée qui lui sert d'entrée et deux autres, à sa droite, qui, comme on le verra n'est étaient qu'une seule à l'origine. A gauche, donc, C'est l'opticien "Osiris" qui, on ne sait pas comment, semble avoir résisté à la franchisation et aux divers "Afflelou", "Grand Opitcal" et "Générale d'optique" qui se disputent, comme la télé nous l'apprend tous les jours, le juteux marché des lunettes. Malgré sa proximité du domicile familial, nous allions acheter nos lunettes ou les faire réparer chez un opticien de la rue Soufflot, un homme très grand et très gentil, aux cheveux gris, dont les propres lunettes témoignaient pour mes parents, à l'évidence, du savoir-faire, et qui avait du être recommandé à la famille par l'ophtalmologiste, le docteur Bernard (qui plus tard devint professeur) lui aussi lunetteux, en plus de sa petite moustache et de son nœud papillon consulté rue Médicis. Je suis porteur de lunettes depuis l'âge de huit ans, quand j'ai commencé à ne plus bien voir au tableau, même au premier rang. "Je suis myope et astigmate" : j'ai appris à dire ça très jeune, je me souviens de ces sentiments mitigés et étranges qui m'avaient envahi, entre la fierté et la honte, le jour où j'ai porté ma première paire en verres "incassables" (une grande nouveauté à l'époque) dont la monture épaisse, genre "sécurité sociale" dirait-on de nos jours, garantissait la solidité au regard de ma supposée turbulence enfantine. On m'avait donné aussi un bel étui en papier mâché, pour les ranger la nuit, posées, branches bien sagement croisées, sur le petit coussin que constituait ce si doux jersey de tissus toujours de couleur jaune qui sert à essuyer les verres et dont je ne me servais jamais préférant la mouchoirs, les pans de chemise, ou rien du tout, laissant les verres s'embrumer de poussière et du sel de la sueur ou des larmes, au fil des jours et que ma mère finissait, excédée, par m'arracher des yeux, les passer sous le robinet et les essuyer avec un Kleenex en râlant. Je redécouvrais soudain le monde. L'œil d'Osiris nous a contemplé, donc, toutes ces années depuis cette vitrine aux dominantes vertes et jaunes. La porte cochère du 127 est surmontée, toute fière, de la plaque bleue et verte qui nomme les rue de Paris : "Cinquième arrondissement. Boulevard Saint Michel". Je rappelle que nous ne sommes pas à un coin de rue. Il suffit de se retourner pour comprendre sa présence ici : c'est à ce niveau du boulevard que s'abouche la rue Michelet, quasiment une avenue, mais trop courte pour en porter le nom, large et aérée, qui relie le boulevard un peu au loin à la rue d'Assas (au-delà du "petit Luxembourg et de l'institut d'Archéologie, qui jouxte la fac de Pharmacie, bizarre et belle ziggourat de briques rouges) dont le cours, on l'a vu diverge lentement de celui du boulevard (mais on devrait dire "converge vers" puisqu' en réalité comme toutes les rues de Paris, il commence à la Seine) depuis (ou vers) l'avenue de l'Observatoire. Il faut que le piéton qui, venu de la rue d'Assas, ayant pris à gauche dans la rue Michelet et qui débouche ici puisse savoir que c'est sur le boulevard Saint Michel, c'est la moindre des choses. A l'autre bout, la rue d'Assas devrait lui rendre la politesse, mais je n'ai pas vérifié. Plantée là, entre deux platanes, une belle colonne Morris entièrement d'époque montre les affiches des derniers spectacles des derniers théâtres de Paris (il n'y en aura bientôt plus, et de colonnes Morris non plus). A droite de la porte cochère, on trouve d'abord "Copie Service", un magasin de reprographie ( "A petits prix, mémoires et thèses, couleur laser") comme il en existe beaucoup dans le quartier pour les thèses, mémoires et autres travaux universitaires (j'y ai récemment fait "reproduire" mon curriculum vitæ quand j'ai postulé à Vigneux : c'est sérieux et rapide.) "Copie service" est directement accolé à la "Pharmacie du Luxembourg". C'est en fait une seule et même boutique à l'origine, la Pharmacie. On l'a rapetissée en en vendant une partie. On le voit aux rondeurs des constructions, aux trois marches identiques qu'il faut gravir pour atteindre le seuil de chaque boutique. Les murs de la pharmacie sont recouverts de crépi gris souris tandis que ceux de la boutique de reprographie ont gardé les briques originelles mais recouvertes d'une couche de peinture couleur brique. La vitrine expose des pubs pour produits de beauté ("Dorée, adorée, de chez Bergas") ou les belles fesses fermes que ne manqueront pas de vous donner les "kits" d'amaigrissement à la mode ("804 : 8 jours, 0 difficulté, 4 kilos") Du plus ancien qu'il me souvienne, la "Pharmacie du Luxembourg" a toujours existé. Quand j'étais petit, je crois bien que le pharmacien me faisait peur : il était très laid et sévère ; il avait les cheveux coupés en brosse haute, les oreilles décollées et un très long nez. Il était toujours de mauvaise humeur, pas "commerçant" pour un sou, mais à l'époque, ce n'était pas encore trop grave, pour un pharmacien. Le derniers souvenirs que j'en ai est de lui avoir acheté, l'air faussement détaché, il y a au moins trente ans, sans qu'il sourcille d'un poil, une boite de préservatifs.
25 mai 2007
22 mai 2007
21 mai 2007
Deux choses que j'aime en secret et dont je ne parle jamais sur Ciscoblog ( c'est la mode, sur les blogs, ai-je-remarqué, de parler ce dont on ne parle d'habitude jamais) : les maths et la danse. Pour les maths, je vous rassure, je ne suis pas du tout matheux. Et pour la danse, je vous rassure aussi, à peine plus danseur : j'ai toujours été été raide comme un piquet et incapable de suivre la moindre mesure (malgré dix ans de piano). Mais j'aime la Danse et les Maths, peut être par dessus tout. J'ai une admiration sans borne pour les vrais matheux et les vrais danseurs. J'ai péniblement réussi un bac "Math Elem", mais uniquement grâce au français où j'ai obtenu une note que je préfère cacher par pudeur (j'ai eu 6 sur 20 en maths avec coeff 8, c'est dire). Pas que je n'aimais pas les maths : elles me faisaient peur, elles me paralysaient, me donnaient envie de rater, ce que je détestais. Je n'avais pourtant pas eu le courage de m'opposer aux injonctions paternelles qui me poussaient vers la Science alors que, par exemple, deux de mes brillants condisciples d'Henri IV, Alain F et François G. , bon en maths mais bons en tout, avaient obtenu de leur artisan maroquinier et professeur bourbakiste de pères respectifs de les laisser faire "Philo" puis hypokhagne et khagne au bout desquelles ils avaient intégré Normale Sup Lettres, excusez d'ailleurs du peu, et de belles agrégations. Pour ma part je n'ai réussi à faire céder le mien qu'après le bac et n'ai donc poursuivi ni en hypotaupe ni taupe la très peu brillante carrière d'ingénieur qui ne m'étais pas promise. L'année de terminale avait frisé la crise de nerf malgré les "petits cours" au moins bi-hebdomadaires de l'excellent monsieur T. Je m'en étais miraculeusement tiré avec la mention assez bien qui m'avait permis d'intégrer, proposition "plancher" des susdites injonctions, la section "C", la meilleure section du CPEM, (Cours Préparatoire aux Etudes Médicales et nom pas comme de nos jours PCEM, premier cycle d'Etudes Médicales) qui, comme je l'ai déjà peut être mentionné dans ces pages, permettait à ses élèves de sécher tous les cours, de passer toute la saison universitaire au jardin des plantes et au cinéma sans manquer d'être admis automatiquement en première année de médecine (c'était la seconde, mais à l'époque, en médecine, on commençait à la zéroième année (ça, c'est des maths...)) où les choses se corsaient à peine plus. Bref, c'est au moment où je les ai quittées soulagé que je me suis autorisé à aimer les maths. A la section "C" on ne faisait plus que les survoler et leur coefficient était minable par rapport à ceux de l'histologie ou de l'embryologie (qui est une science méconnue et tout à fait passionnante dont je garde un excellent et encore très vivace souvenir) et j'ai pu m'autoriser à rêver devant les pures beautés des décompositions en série de Fourier, de l'équation de Shrödinger, du calcul matriciel et des intégrales triples avant de les quitter définitivement pour les insertions sur la tête du cubitus et autres cycles de Krebs. Bref je restais un scientifique, mais en moins dur, avec des ailes de tout un chacun, qui ne m'empêchaient pas de marcher. Ainsi, au fil des ans, en m'approchant du côté littéraire sinon obscur de la force en médecine, de la psychiatrie et de ses mystères incertains, j'ai dérivé loin des "matières fondamentales" et des maths dures, avec une sorte de regret que j'ai encore gardé. C'est ce qu'on appelle la culture (ce qui reste quand on a tout oublié, disait l'autre) scientifique.
19 mai 2007
17 mai 2007
16 mai 2007
A un ou deux immeubles de l'atelier du peintre Zao Wu Ki, à peu près en face du douze, habitait le beau docteur M. aux boucles noires qui partageait un rez de chaussée donnant sur la rue avec sa compagne, une blonde délicate et timide danseuse américaine. C'était un généraliste dans la mouvance de Carpentier et du Syndicat de la Médecine Générale. Il ne se mêla vraiment jamais à la turbulente communauté d'en face, se cantonnant à ses marges et lignes de touche, toujours prêt à intervenir en cas de pépin ou de tacle trop appuyé. Il fut ainsi d'un efficace et discret secours à plusieurs moments critiques de cette histoire, notamment néphrétiques. Les filles, déjà nostaliques des tutus roses et des pointes de leur préadolescence, s'étaient remises à la danse, d'ailleurs plutôt moderne que classique, entraînant parfois avec elles des compagnons aussi raides que peu doués mais décidés à les suivre vaille que vaille. Elles prenaient des leçons toute l'année près du Val de Grâce, dans le lointain cinquième arrondissement, à la "Scola Cantorum", rue Saint Jacques ou sur les parquets du gymnase de la Faculté des Sciences encore plus éloignée, quai Saint Bernard, et filaient l'été à Avignon aux master classes de Merce Cuningham et d'Alvin Nilkolaïs. La joyeuse Marcie, charmante newyorkaise plus vraie que nature, à peine plus âgée qu'elles, fut un de leurs professeurs. Elle créait des chorégraphies répétitives sur les musiques de Steve Reich et Phil Glass. Elle vivait avec un danseur californien chauve taciturne et ascétique, tout le contraire d'elle. Elle venait sans lui et sans façons le soir après dîner au cinquième gauche droite interroger les esprits frappeurs sur la table en sapin de la cuisine. A l'instar de son aîné et en quelque sorte modèle Henri Miller, elle faisait la navette entre la rue Raymond Losserand et le coin de la quarante deuxième rue, où, une ou deux années plus tard, nous la rencontrâmes, miraculeux et magnifique hasard, au beau milieu de la foule immense, qui remontait Broadway de l'alerte démarche et du pas si sûr qui était le motif même de sa danse.
13 mai 2007
Au 117, il y a encore du gaz à tous les étages comme le montre la petite plaque émaillée fixée au-dessus d'une porte à deux battants qui n'est pas cochère. Cet immeuble est le dernier, avant la rue du Val de Grâce à posséder quelques balcons en fer forgés. C'en est fini des beaux alignements hausmanniens. Les maisons, dans cette dernière partie du boulevard, deviennent plus simples. Il n'y a plus d'étage noble, pas plus que de chambres de bonnes. Les façades, modestes et sans fioriture, n'alignent plus que des rangées de persiennes grises, pas forcément disgracieuses, d'ailleurs. Au rez de chaussée du 119, deux boutiques côte à côte : MBK, marchand de scooters et de motos, anciennement Motobécanne qui réparait aussi nos vélos et un minuscule magasin de photocopie et reprographie en faillite depuis des années qui avait succédé, je crois, à un magasin de lingerie qui avait aussi fait faillite. Il est à louer. Le 119 est plus bas que les autres : il n'y a que quatre étages. Il est aussi plus étroit : aucun appartement ne dépasse les quatre pièces. A mon avis, c'est le plus petit immeuble de tout le boulevard. C'est tout ce qu'il y a à en dire, je crois bien (je pourrais, bien entendu traiter du 119 bien plus longuement, décrire, une fois passée la lourde porte à deux battants laquée de vert de vessie, dont le code d'ouverture actuel est le 7513, qui est changé à peu près tous les six mois mais qui a toujours été constitué d'enchaînement de chiffres impairs plutôt faciles à retenir : 1357 9753 etc., et qu'avant l'invention du digicode et son usage assez tardif chez nous, il fallait fermer et ouvrir avec une lourde clé qui déformait toujours nos poches ou sacs à main (je me souviens : on l'appelait la "clé d'en bas"), le long couloir carrelé qui ouvre tout au fond sur la porte de l'ancienne loge de la concierge (dont il me reste un souvenir de tout petit enfant : une odeur de pisse infecte, un accumulation monstrueuse d'objets en tout genre (dont ses chiens successifs morts empaillés alignés sur la cheminée ou posés sur la courtepointe élimée d'un lit tout boursouflé, vision d'horreur) dans un espace minuscule (même pour le petit enfant que j'étais) et une terrifiante sorcière, la concierge, qui essayant de me coincer pour me donner des bises édentées et qui m'offrait de faux bonbons acidulés empoisonnés que j'acceptais avec un sourire crispé (et que jamais ô grand jamais je n'aurai mangé)) achetée par mes parents à la copropriété, refaite à neuf, transformée en un coquet studio où a logé Mongrandpère jusqu'à sa mort à qui, vers l'âge de dix huit ans j'ai succédé pour environ cinq ans. Je pourrai décrire aussi la niche ménagée dans le mur droit du couloir manifestement destinée à contenir une statue qui n'est jamais venue et qu'elle attend encore, comme un reproche, après toutes ces années (ou alors, peut-être, a-t-elle été enlevée, il y a bien longtemps, avant même que mes parents ne vinssent habiter là), et la porte de la cour, au bout du couloir à gauche, après l'alignement des boites au lettres, vitrée, à deux battants qui a toujours mal fermée où on range les poubelles et qu'on partage avec le magasin de mobylettes qui y stocke les vieux pneus et les roues voilées, mais je ne le ferai pas parce qu' il aurait fallu que je le fasse pour tous les autres immeubles du boulevard dont j'ai déjà parlé et dont je n'ai décrit que l'extérieur). Le 121, lui, a cinq étages, un de plus, mais il lui manque aussi le toit en zinc percé des fenêtres des chambres de bonne, en forme de coque de bateau renversée qui caractérise tant les immeubles parisiens. Il abrite la Coopérative de l'Université Club qui montre dans ses vitrines gros livres de biologie, de médecine, codes civils et autres gros volumes de droit, choix de stéthoscopes et de marteaux à réflexes. J'ai cru pendant longtemps que ce magasin était réservé aux membres du club de "l'université"comme son nom l'indiquait et je n'y suis quasiment rentré que du jour où j'ai fait moi-même partie de ladite université. C'est une papeterie banale. Je n'y ai même pas acheté de stéthoscope car les réductions étaient plus intéressantes à la librairie qui jouxtait le CHU Pitié-Salpetrière, boulevard de l'hôpital, où j'ai fait mes études de médecine. Le 121 héberge aussi la librairie "Le Petit Prince" qui est la première boutique quand on sort du 119 sur le chemin de la rue du Val de grâce. C'est une sorte de librairie "Minerve" (celle dont j'ai déjà parlé plus haut) mais en plus petit. Elle est restée cependant, elle, une vraie librairie de livres anciens (qui couvrent les rayons de la petite boutique) et de vrais livres d'occasion typique du quartier latin où j'ai parfois trouvé mon bonheur. Je consulte encore longuement ses bacs en bois bien remplis chaque fois qu'une visite chez mes parents m'en donne le loisir. Il n'y a pas si longtemps encore, j'y ai fait l'acquisition de livres d'architecture ou de photographie assez luxueux que je n'aurais jamais osé acheter neufs. La librairie est encore tenue par deux sœurs (dans mon enfance, elle l'était par leur mère), un tout petit peu plus âgées que moi, avec qui, curieusement, je n'ai pas du échanger plus de dix mots en cinquante ans, probablement parce qu'elles ne sont pas très bavardes ni accueillantes ou qu'elle ne me considère pas comme un très bon client, sur la durée, vu les heures innombrables passées à consulter les livres dans les bacs sans les acheter plus d'un fois sur dix ou quinze (voire sur vingt ou trente). Je suis pourtant, comme chacun sait, un grand acheteur de livres, neuf de préférence, il est vrai. Mais je crois que c'est la proximité même de la boutique du domicile familial qui ôtait définitivement son caractère aventureux aux éventuelles acquisitions que je préférais faire rue de l'Odéon, rue Mazarine ou même Monsieur le Prince. Le 123 n'est manifestement pas un immeuble haussmannien, mais pas à la manière du 119, qui est sans style comme je l'ai déjà dit, il affirme, lui sa relative nouveauté. L'architecture en est assez pure, et sa relative élégance vient peut-être de l'absence de persiennes aux fenêtres. En tout cas, il a retrouvé ses six étages et son toit en zinc. Le numéro 123 est rappelé deux fois sur des plaques de marbre qui surmontent la vitrine de l'école de podologie qui en occupe le rez de chaussée. C'est un local tout blanc, bien visible à travers une vitrine qu'aucun voile n'est jamais venu masquer au regard du passant pour bien montrer qu'on ne s'y est jamais livré à autre chose que la podologie, rien que la podologie et en tout cas pas à je ne sais quelle activité illicite à laquelle nous ferait penser immanquablement une vitrine opaque. Je peux d'ailleurs en témoigner, moi qui suis passé des milliers de fois devant : je jure que je n'y ai jamais vu rien d'autre que des clients sagement alignés sur des sièges surélevés, comme ceux des cireurs de chaussures, mais à l'allure beaucoup plus médicale, aux pieds desquels s'affairaient des élèves et des professeurs en blouse blanche. Mais comme l'activité à laquelle ils se livrent touche à l'intimité, car il existe une intimité des pieds, je n'ai jamais vu personne, pas plus que moi-même, stationner ne serait-ce qu'un instant devant la vitrine translucide et observer les opérants se livrer à leur ingrat mais ô combien bienfaisant exercice. Il y a cette sorte d'impudeur, cette" exposition "honnête" d'une activité qui passe souvent pour peu ragoûtante, il faut bien le dire, sa tentative à la fois d'honorabilité et de publicité ("si vous avez mal aux pieds, ne vous résignez pas dans votre malheur, il existe bel et bien un moyen de vous soulager que vous apportera notre honorable profession") et notre gêne, à nous passants, qui baguenaudons, qui pensons que les vitrines sont faites pour exposer sous leurs formes les plus séductrices les objets de nos désirs et non les "oignons", les allus valgus, ou autres cors au pieds de nos prochains. Nous allons bientôt nous rendre, selon notre progression non pas inexorable, mais décidée et tranquille, au prochain numéro du boulevard qui sera, si vous me suivez bien, ce dont je ne doute pas et n'ai jamais douté, le 125. Ce n'est pas du tout que le 125 boulevard Saint Michel soit un numéro remarquable, bien au contraire ou presque, enfin, peu importe, mais c'est qu'il faut nous pénétrer, même si l'idée est un peu forte, que nous arrivons à dix immeubles (puisque s'agissant des numéros impairs, chaque immeuble n'utilise qu'un chiffre sur deux de la suite arithmétique naturelle) de la fin de notre voyage pourtant modestement intitulé "Tentative d'épuisement sentimental de description du boulevard Saint Michel" ; il faut donc nous résoudre à être bientôt sevré de notre boulevard Saint Michel quasi quotidien et en quelque sorte nous y préparer. Le sentiment n'a pas fait défaut, je crois. Mais c'est "la tentative d'épuisement" en elle même qui a posé problème, comme je m'en étais douté à l'avance : la tentative est, bien entendu, manquée, doublement manquée. Je n'ai pas épuisé le boulevard Saint Michel. (pour faire moins poétique, plus prosaïque et moins pérecien si vous voulez, je n'ai pas atteint l'exhaustivité souhaitée) Il y a un échec qu'on qualifiera d'interne, dont je suis l'origine ( échec interne, qui lui-même, pour être le plus complet possible, se dédouble encore une fois, on va y venir) et un échec externe qui tient au boulevard Saint Michel lui même (la symétrie voulant alors que cet échec la se dédouble aussi, on va y venir aussi). Le premier échec est donc le mien, celui de ma mémoire. Dieu sait si j'ai passé de longs moments, en dépit des notes détaillées prises un jour de juillet (en une seule fois) sur un carnet Clairefontaine, les yeux au plafond, dans un effort (invisible) de remémoration le plus souvent agréable mais parfois un peu angoissant ( Mais à quel numéro se situait le salon de thé "Au Croissant d'Or et depuis quand a-t-il disparu ?) Les résultats sont incomplets. Aurait-il fallu encore plus de séances d'yeux au plafond ? Ce n'est pas sûr. L'échec, ensuite, c'est celui de mon écriture (je ne suis pas assez présomptueux pour prétendre que c'est celui de l'écriture en général, mais j'aimerais bien…) Le défi (lancé un jour par Perec) de la "tentative d'épuisement" est particulièrement difficile à relever pour un graphomane amateur comme moi (mais "graphomane amateur" est très certainement un pléonasme) tant en ce qui concerne la technique pure (les mots manquent toujours…) que ce qui concerne l'endurance (je n'ai pas décrit les trottoirs, ni certaines formes architecturales détaillées, ni les pierres ni les crépis, ni les arbres, par exemple, dont je ne pourrais pas affirmer, à l'instant où je frappe ces lignes que ce sont tous des platanes) ni en ce qui concerne l'éthique (ne pas caler, ne pas tricher, ne pas utiliser de raccourcis, bref, respecter la contrainte). Mais finalement, et je ne dis pas ça pour tenter de minimiser mes faiblesses, c'est le boulevard Saint Michel, en lui même qui se révèle indescriptible, le bougre, le cher bougre, car il ne se laisse pas enfermer dans un carnet Clairefontaine. Il se tortille, il se débat, il vous glisse entre les doigts, il coule comme un fleuve dans lequel on ne se baigne pas deux fois, il mène sa vie, pas du tout fatigué, il se fiche bien de ma tentative de l'épuiser. Il change d'aspect au moins deux fois : une fois au cours de la journée (il n'est pas le même le matin, l'après midi ou le soir), une autre fois, tous les jours et particulièrement dans le laps de temps compris entre celui où j'ai commencé ma description et celui où je l'achève (me résigne à l'achever.. ) : des commerces ont déjà changé d'enseigne, des inscriptions ont disparu, d'autres ont été ajoutées. Des devantures ont été repeintes ou refaites, des travaux de ravalement ont été entrepris, masquant certaines façades, etc. Il faudrait peut-être rédiger des "Suppléments à la Tentative d'épuisement sentimental du boulevard Saint Michel "réguliers (annuels ? quinquennaux ?) pour, à la fois, rendre compte de l'instabilité foncière de ce diable de boulevard et mettre en paix ma conscience littéraire. Je vais y songer. En attendant, prenons notre élan pour franchir les quelques dizaines de mètres qui nous séparent encore de la fin, et, pour commencer, revenons au 125, qui précède cette digression (si on peut dire, car en réalité il ne précède que le 127 car il ne peut pas faire autrement). Le 125 , donc, abrite l'hôtel des Mines qui tire sont nom de la proximité de l'école du même nom et non pas des mines de crayon vendus dans les papeteries voisines. C'est un hôtel de bon aloi, pourrait-on dire, ce n'est pas un hôtel louche ni un hôtel borgne (on se demanderait d'ailleurs ce qu'un tel hôtel viendrait faire dans ce quartier). Sa façade est recouverte d'un élégant crépi couleur sable et une série de petits projecteurs, à hauteur du premier étage, en illumine une partie, même le jour, non sans prétention, pour imiter le Crillon ou le Ritz. Nous ne distinguons pourtant que deux étoiles "NN" à la suite du "H" gravé sur une plaque de marbre située à gauche de l'entrée où ne manque ni marbre ni lanternons tarabiscotés. La porte vitrée, de style Art Nouveau sûrement pas d'époque, est tout de même assez jolie. A travers la vitrine on aperçoit un petit salon cossu, ou les clients doivent prendre leur petit déjeuner, mais nous sommes l'après midi et ce n'est pas encore l'heure du thé : il est vide. Dans le temps c'était un hôtel pas vraiment miteux, mais tout simple, qui abritait des étudiants étrangers ou bien des américains à Paris alcooliques qui n'ennuyaient personne. Paris se mondialise, s'uniformise, se rend conforme à toutes les capitales du monde, le boulevard Saint Michel et l'hôtel des Mines aussi. Il me revient ce quatrain de Jacques Roubaud, tiré du recueil "La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains" que je citai déjà plus haut dans ces pages : "Le Paris où nous marchons
N'est pas celui où nous marchâmes
Et nous avançons sans flammes
Vers celui que nous laisserons"
08 mai 2007
03 mai 2007
Le 115 est lui, un immeuble en très mauvais état, à la façade de couleur verdâtre, mais il a connu quelque splendeur. Si on prend la peine de traverser le boulevard, sur le trottoir d'en face, pour l'observer tout entier plus facilement, on s'aperçoit que les deux derniers étages sont en partie occupés par un atelier d'artiste et sa verrière verticale. Les ateliers d'artiste, ça fait toujours rêver. C'est le Paris de cinéma, celui de Vicente Minnelli, de Gene Kelly et d'un "Américain à Paris". On se prend à envier Gérard Philippe dans le rôle de l'artiste maudit de "Montparnasse 21" On évoque la "Bohème" de Puccini et l'"Oeuvre" de Zola. C’est presque un proverbe, une idée reçue à la Bouvard et Pecuchet : qui voit un atelier d'artiste, rêve toujours d'habiter là. Pour un peu on se mettrait à la barbouille ! Mais le boulevard Saint Michel n'est pas très propice à ces chromos qui correspondent mieux à des hauteurs plus touristiques, Montmartre, Montparnasse, Montagne Sainte Geneviève ou bien alors aux quais de la Seine. Nous dirons que notre atelier aurait plutôt appartenu à la maîtresse d'un notaire ou à un riche fils de rentier célibataire (ruiné à présent, c'est sûr) . Le rez de chaussée est occupé par la "Papeterie 115" où l'artiste peintre qui n'a jamais habité là n'est jamais venu se fournir en format raisin. La boutique est tenue de toute éternité par une tante, femme au visage carré et aux yeux bleus délavés qui a vieilli sur pied tout le temps que ses longs cheveux raides ont mis pour virer du blond au gris terne, et son neveu, un vieux jeune homme un peu bossu, un peu boiteux, paraissant l'âge qu'on lui voit aujourd'hui depuis plus de quarante cinq ans. La femme s'appelait la "Blonde" et l'homme, plus jeune qu'elle, le "neveu de la blonde" ou simplement le "neveu". La tante ne s'est jamais mariée, n'a jamais bougé de là et le neveu non plus. A croire qu'ils se suffisaient l'un à l'autre ou qu'ils n'étaient pas réellement tante et neveu. C'est toujours resté un mystère pour moi. La tante a été un moment amie avec ma mère, elle est même partie aux sports d'hiver avec la bande de copains dont faisaient partie mes parents et a eu une aventure avec l'un d'entre eux qui s'est probablement mal terminée puisque, après, ma mère et elle ne se sont quasiment plus jamais parlé. La papeterie sent l'encre et le vieux papier. Elle est toujours bien achalandée et expose sur le trottoir un choix impressionnant de cartes postales touristiques et humoristiques. On y trouve des Mont-blancs et des Stypens, des calculatrices, des agendas, des cahiers Clairefontaine de tous formats (à spirale ou non, à petit carreaux ou à lignes, cent pages ou deux cent pages) et toutes les fournitures scolaires et les gadgets dont nous avons eu besoin notre scolarité durant puisque nous habitions à six mètres et qu'il n'y avait que trois étages à descendre.
Le 115 est définitivement un immeuble délabré. La façade, recouverte d'un mauvais crépi blanc tirant insensiblement vers le gris est sale et triste. Il semble maintenant totalement abandonné, à tous les étages. Il n'y a pas de rideaux aux fenêtres, sauf au deuxième, celle du milieu, un rideau simple à demi ouvert, retenu par une embrase bricolée dans le même voile bon marché. La papeterie a fermé cette année. Le neveu a vendu. "Il a vendu" : mes parents utilisaient ce verbe à l'intransitif. Expression particulièrement sinistre, "Vendre", qui était toute leur vie, prenait alors des allures d'arrêt de mort. Derrière le mot se dissimulaient celles dont il ne fallait pas prononcer le nom, sombres faillites ou tristes retraites. C'était "plier boutique", "lever le camp", "reprendre la route de l'exil", sans même peut-être en avoir tiré de quoi rembourser les sempiternelles traites. Ils hochaient gravement la tête. Si peu chrétiens qu'ils étaient, ils seraient aller jusqu'à faire un signe de croix en guise de conjuration. Même encore maintenant je trouve les boutiques vides d'une tristesse infinie. La tante, la blonde, est morte il y a deux ans. On ne voyait déjà plus que le neveu, seul dans sa boutique vêtu de son éternel pull over gris à cotes. Déjà vouté sinon bossu quand nous étions petits, je le crois légèrement plus âgé que moi, il s'est franchement affaissé au fil du temps. Il y a quelques semaines (je savais qu'il allait "vendre" (par ma mère, qui est au courant de tout)) je suis entré dans la boutique pour acheter je ne sais quoi, un gomme ou un cahier, exactement comme il y a trente ans, quand, en plus d'être voisin, étudiant que j'étais, j'étais un "bon client". Le neveu m'avait servi comme si de rien n'avait été, toujours aussi commercial, professionnel et gris. Pas un mot d'adieu, ni même de reproche. Nous nous connaissions depuis quanrante cinq ans et n'avions jamais échangé plus que trois mots. Nous savions l'un et l'autre que nous ne nous reverrions plus jamais. C'est de toutes ces petites ruptures anodines que nous finissons chacun par disparaître.
29 avril 2007
25 avril 2007
Vieux lieux pieux (...), 8
Le 111 boulevard Saint Michel est un bel immeuble. J'y ai vu s'installer, enfant, dans le courant des années soixante, le service culturel de l'ambassade de
Le service (pas le centre) culturel de l'ambassade d'Egypte n'a, comme prévu, pas changé d'un iota. Vu de dehors tout du moins. Une fois de plus les vitres teintées m'ont découragé d'y entrer. Une affichette, identique à celles d'il y a cinq ans invite cependant à une exposition. On peut y lire, sous la reproduction de deux tableaux figurant des objets et un paysage, "Hamed Dalam Hazeb, plasticité égyptienne". Sans plus d'enthousiasme. L'atelier JEAN LAUNAY a été remplacé, très certainement depuis la mort de son fondateur en plein effort à la tâche, les ciseaux et le peigne à la main, par un autre coiffeur au nom japonais ou africain ou peut-être thaïlandais, AZOUMI, qui propose en lettres assez lisibles sur la vitrine des "massages par captitude.com", tecnhique probablement dernier cri dont le me demande ce qu'elle à à voir avec la coupe en brosse. l'officine "WASTEELS" est fidèle au poste, inespérément identique à elle même. On passe toujours. Le porche par où on gagnait le restaurant universitaire hallal ne semble pas avoir été ouvert depuis la dernière fois. Je n'avais pas mentionné à sa gauche un grand tableau représentant un girafe sur un fond arc en ciel signé MOSKO et ASSOCIES
21 avril 2007
13 avril 2007
Sur la place « de la Quinine » s’abouche une sortie de la station du RER Luxembourg. Dans les temps préhistoriques qu’il m’arrive d’évoquer, cette sortie n’existait pas, bien sûr. D’ailleurs le RER lui-même n’existait pas : c’était la ligne dite « de Sceaux », tentacule unique de la pieuvre métropolitaine qui envoyait ses rames, allez savoir pourquoi, jusqu’à Orsay et l’entrée de la vallée de chevreuse. Je me souviens que nous l’empruntions, avec ma classe, en rang par deux, pour nous rendre au « Plein Air » sur le stade d’Antony au-delà de Bagneux et de Bourg-la-Reine. Il y avait aussi, à la station Laplace, celui du fameux démon, la sortie pour la « maison des examens », où j’ai passé le CPEM ( le bac, je l’ai passé à celle de la rue de l’abbé de l’Epée, l’internat dans une salle de la Mutualité, et l’assistanat à la porte de Versailles, à moins que ce ne soit l’inverse.) En sortant du métro vous pouvez acheter Libé ou le Monde à un kiosque à journaux qui a toujours été là, lui, mais qui vient d’être refait dans le plus pur style « mobilier urbain » de Jacques Decaux. Entre la fontaine et l’immeuble qui borde la place à l’Est dont je vais bientôt parler se situe une sorte de monstruosité architecturale, un furoncle, une soit-disant oeuvre d’art vaguement néoclassique destinée à masquer les aérations du métro, faite de pierre de taille et de grillages qui ne masque rien du tout et ne fait qu’exagérer une laideur qui, sans elle, serait peut-être passée inaperçue, offrant de surcroît des bancs ridicules installés apparemment pour jouir surtout de la pollution qui émane du sous-sol. Nous ne nous y installerons donc pas pour admirer le majestueux immeuble du 103. C’est l’ancien siège de la librairie « Armand Colin ». Il y a trente ans vous pouviez encore y acheter vos livres de classe, mais depuis longtemps les éditeurs, même riches, ont déménagé en banlieue, ils ne peuvent plus s’offrit un tel luxe, réservé maintenant aux chaînes de télé ou aux laboratoires pharmaceutiques, du côté du périphérique avec la tour de TF1 et l’immeuble de Canal Plus. Il reste un immeuble de « prestige », abritant des sociétés financières internationales dont le nom est connu des seuls initiés. N’empêche, il a fière allure avec ses décorations de stuc, ses têtes couronnées de laurier et aux barbes fleuries posées au sommet des colonnes qui délimitent des croisées immenses aux étages et les vitrines maintenant aveugles du rez de chaussée. Le 105 est l’extrémité d’un immeuble qui appartient en fait au 20 de la rue de l’Abbé de l'Epée. A son sommet se dresse une splendide coupole recouverte de tuiles d’ardoise avec des ouvertures en forme d’œils-de-bœuf ouvragées. Les balcons allient des délires de pierre et de fer forgé que n’aurait peut-être pas reniés Gaudi lui-même, il fait pendant aux non moins magnifiques immeubles de la rue Auguste Comte, à coupoles et dentelles de pierre eux aussi, qui font face aux serres du Luxembourg, mais qui sont ici hors sujet puisqu’ils sont du côté des numéros pairs. Le rez de chaussée du 105 est occupé par la boutique « vidéo sphère » qui est un commerce assez indéfinissable, à la fois papeterie, gadgeterie loueur de cassettes vidéos, et surtout vendeur de collections très complètes de figurines en plastique très appréciées des enfants : Série de Zorros, d’Astérix, de schtroumfs, de toutes sortes de films de Walt Disney et j’en passe. Il semble me souvenir qu’un tapissier l’avait précédée jusqu’à la fin des années soixante dix, mais je n’ai pas gardé de souvenir de son atelier. Sur les pierres de taille, de part et d’autre de l’entrée de la boutique, les nom des maîtres d’œuvre : H.Ragache. Architecte. 1910. P.Bourseau. Constructeur. 1910. Au-dessus des bacs remplis de vidéos d’occasion, encore une plaque commémorative : « Ici, le 25 août 1944, Raymond Bonnand, FFI du XVème régiment est mort pour la France à l’age de dix neuf ans. » Puis, il faut traverser la rue de l’Abbé de l’Epée, longer un tout petit bout du mur de l’institut des sourds-muets, traverser la rue Henri Barbusse dans le passage clouté avant de reprendre pied sur la berge du boulevard, qui, dieu merci, reprend son cours normal. Le café « le Luco » fait office de figure de proue. Plutôt sans enthousiasme jusqu’à ces dernières années, à vrai dire. Il était resté assez petit bourgeois et conventionnel, avec des patrons étriqués et toujours ronchons qui n’aimaient manifestement pas leur métier ou avaient autre chose à faire que de faire prospérer leur entreprise et qui de toute façon n'ont jamais rien compris au quartier. Il n’attirait ni les étudiants, qui se font à vrai dire plus rares à cette hauteur, ni les touristes qui ne viennent pas se perdre souvent en ces confins du quartier latin. Bref, c’était un café parisien, que je ne dédaignais pas pour son calme relatif et y réviser à la va vite les partiels du lendemain, mais pas du tout un endroit branché comme on dirait de nos jours. C’est en train de changer : la salle a été égayée, les nouveaux patrons, plus entreprenants ont rajeuni la carte du midi et installé une terrasse au soleil, où les bobos (bourgeois-bohèmes, précisé-je au cas ou cette expression très à la mode dans les années deux mille n'aurait plus court quand on exhumera ces manuscrits) du quartier peuvent prendre un café face à « la quinine » et bronzer quand il fait beau. C’est loin encore d’être le Flore ou le Rostand, Mais c’est déjà ça. « Le Luco » occupe le rez de chaussée du 107. Tout le reste de l’immeuble est l’hôtel « Observatoire-Luxembourg » : demi-luxe de bon aloi, air conditionné, trois étoiles, lauriers et thuyas dans des bacs devant l’entrée, vitres fumées au rez de chaussée, belle porte cossue donnant sur une entrée où l’on distingue un beau lustre art déco, quartier central et calme. La façade n’a aucun intérêt. C’est un ancien immeuble « de rapport », sans style. De même que le 109. Au-dessus d’une porte à un battant tout à fait modeste subsiste encore la petite plaque émaillée datant de la fin du XIXeme siècle affirmant qu’on trouve « eau et gaz à tous les étages » et qui me fait toujours penser, allez savoir pourquoi, à une chanson paillarde. Au rez de chaussée, le magasin de maroquinerie « Peau d’Âne » occupe le trottoir avec des portants chargés de sacs. Il a remplacé depuis longtemps un miroitier dont je n’ai plus que de vagues souvenirs. Depuis le temps, la maroquinière est devenue une copine de ma mère qui habite à dix numéros soit cinq immeubles plus loin. On se rapproche.
12 avril 2007
09 avril 2007
05 avril 2007
Si on file la métaphore physiologique, cette vielle catachrèse qui utilise la circulation sanguine, comparant la ville à un corps gorgé de sang, véhicule de tous les bienfaits pour ses habitants, si donc on convient de donner à notre boulevard préféré l’appellation d’artère, alors la Place Louis Marin en serait comme un anévrysme voire, un angiome, puisque, pour toujours filer la métaphore, la région se trouve fortement vascularisée : C’est le point de confluence, sur le trajet de notre boulevard, de la rue de l’Abbé de l’Epée, qui vient de l’Est, bien perpendiculairement, de la rue Henri Barbusse, qui vient du Sud, comme à rebours, beaucoup plus parallèlement, qui remonte le cours du boulevard sur un trajet de trois cent mètres, délimitant sur sa rive Est, celle qui nous intéresse, non pas un pâté de maison, un block, comme on dit à New York, mais une ligne, une file de maisons, un contre quai, comme à Honfleur ou à Sauzon ( Belle Île en Mer), de la rue Auguste Comte, qui déboule de l’Ouest, partie de la rue d’Assas et vient heurter la place de plein fouet, y perdant son nom, du coup, en la traversant, puisque de l’autre côté, de philosophe et positiviste qu’elle était jusque là elle devient ecclésiastique et protectrice des sourds et muets. Mais, je l’ai déjà dit, nous n’appelions pas cette place la place Louis Marin, d’ailleurs je ne sais pas si elle portait un nom avant la mort du Marin en question (survenue, comme nous l’avons lu quelques quinze pages plus haut sur une plaque commémorative, en 1960, donc largement après mes dix ans), nous l’appelions la place de « la Quinine ». Chacun sait que la quinine, extraite de l’écorce du quinquina est souveraine contre les accès palustres. Mais je dois avouer que « la Quinine », pour moi, est tout autre chose qu’un vulgaire alcaloïde : « la Quinine », c’est comme « la belle Otero » ou « la Fornarina » ou encore « la Claudia Cardinale ». Car « La Quinine » est une femme. Une superbe femme de marbre allongée sur un piédestal en marbre de trois mètres de haut. Elle est toute nue. Un linge, qui ne voile que ses cheveux, lui ceint, impudiquement pourrait-on dire, le front et non les hanches. Signe, probablement, qu’elle est malade, mais bien belle tout de même, puisque à cause de sa maladie ou plutôt grâce à elle, en proie à une horrible migraine, elle a oublié d’enfiler sa chemise de nuit et nous offre toutes les merveilles de son corps languide. De plus, pour bien nous montrer qu’elle a vraiment mal au crâne, et autre chose à penser que de couvrir sa nudité, elle renverse la tête en arrière, drapant ainsi de son voile une partie du socle, et se tient le front d’un avant bras, justifiant ainsi son impudeur, alors que l’autre bras, accoudé sur le socle, permet à son buste, ainsi légèrement relevé, de faire la symétrie avec ses jambes a demi fléchies. « La quinine », allégorie de la souffrance et de la maladie, chouette, les allégories sont toujours de femmes nues, a toujours été pour nous comme une balise, un fanal, un point de ralliement reconnaissable de loin, quand nous revenions de nos promenades, signe que la maison et le bon goûter n’étaient plus très loin (de même, le Lion de Belfort, place Denfert Rochereau, nous a servi longtemps à marquer l’entrée de notre territoire, le dimanche soir, après les embouteillages sur l’autoroute du Sud qu’on appelait pas encore l’autoroute A6.) « La Quinine », donc, qui a nourri certaines de mes rêveries érotiques au début des années soixante, s’alanguit au centre de la place Louis Marin, au sommet d’un parallélépipède dressé qui fait aussi office de fontaine double, l’eau s’écoulant par deux fontaines à la forme des serpents entremêlés du caducée situées sur chacune des faces étroites du grand bloc de marbre blanc, surmontées l’une et l’autre des profils en bronze de chacun des deux inventeurs du médicament antipaludéen, Caventou et Pelletier ( Professeurs à l’Ecole de Pharmacie, 1795 –1877 et 1798 –1842). Malgré le fait que l’eau était – et est toujours - recueillie dans deux petits bassins minables, toujours plus ou moins obstrués de divers détritus, peaux de bananes ou sacs en plastiques, et en dépit de leur sens de l’hygiène réputé aigu, nous y avons toujours vu des touristes scandinaves, allemandes ou américaines s’y rafraîchir le visage avant d’aller rendre leur vélo de location hollandais au marchand de cycles un peu plus haut sur le boulevard et même étancher leur soif. cela nous donnait délicieusement à imaginer qu’on aurait pu bientôt les retrouver elles-mêmes, dans leurs chambrettes de la cité universitaire, toutes nues sur leurs lits, se tenant le front en proie aux affres de la maladie tropicale que « la Quinine », contagieuse comme elle était, n’aurait pas manqué de leur refiler par le truchement des sournois serpents qui lui servaient, sous prétexte de fontaines, à évacuer les miasmes dont elle était infestée (jamais n’avons nous osé nous- mêmes y tremper le bout de nos lèvres, même assoiffés par nos courses les plus folles.) Sur la face la plus large du socle, on peut lire ces nobles lignes : « L’an 1820, les pharmaciens Pelletier et Caventou firent la découverte de la quinine. Par leur précieuse découverte, par leur désintéressement, ils ont mérité le titre de bienfaiteurs de l’humanité. » Pour savoir qui est l’auteur de cet inoubliable monument, il faut faire au moins deux fois le tour de l’édifice. On finit par dénicher une signature, tout en haut, juste sous le voile qui pend le long du socle : Poisson Pierre, S.C. Bravo et merci, encore merci ! On doit à la vérité de dire qu’au moment où j’écris ces lignes, l’érotisme un peu pervers et kitsch de notre belle malade vient d’être encore aggravé du fait de la pose, par je ne sais quel tagueur impertinent, d’un soutien gorge peint en blanc à même ses seins marmoréens, la transformant pour un peu en une vulgaire et valétudinaire preneuse de bain de soleil ou même en bonne sœur de films pornos softs. Honte à lui.
02 avril 2007
J'écris toujours afin de pouvoir cesser de le faire. Mais je n'y parviens pas. Philippe Forest Philippe Forest. Tous les enfants sauf un. Gallimard
28 mars 2007
Au matin, il a laissé Les deux Ourses à la gare de M*. Il a pris le tortillard, à l'acronyme pompeux de TER, qui mène à Toulouse en passant par Saint Gaudens, Saint Girons et les Murets. I y a terminé le "Scriptorium" de Paul Auster, levant parfois les yeux de sa lecture au dessus de ses lunettes, le regard détourné par le bruyant chahut des lycéens de retour dans leurs familles. Maintenant il est dans le TGV. Bercé par les lentes oscillations de la trajectoire, Haltmann laisse infuser son esprit dans le paysage qui défile à la fenêtre. A cette vitesse, l'espace n'est plus continu. Le relief se réduit à un jeu de rubans de terre qui glissent silencieusement devant l'aplat immobile du ciel blanc. Des bandes étroites de campagne, de bois, de collines, dérivent devant lui comme des continents, défiant les formules de la vitesse et de la perspective. Après Bordeaux, le train a enfin pris la "très grande vitesse" annoncée sur le billet et s'est transformé en cette sorte de missile à tête chercheuse dont le terminus parisien se veut la cible inratable. Mais ce retour est un lent retour vers Dormeil, dix ans après. Dix ans, déjà, avec tous ces fantômes à conjurer. La veille, au milieu de la journée, entre une visite chez T*, dans sa maison au bout du village, au pied du raidillon qui monte à Castera et des courses à L*B*, avec des échappées sur le pic du Gard masqué par la brume et la photo qu'il n'a pas faite faute d'avoir pour une fois oublié son appareil, ce coup de téléphone de Y*sur son portable comme une irruption de son passé et la douleur qui maintenant l'accompagne et qu'il ne peut chasser. Il a lu intégralement le "Journal du Dimanche" (Ségolène rattrape Sarko dans les sondages) et dans ses moindres recoins l'Equipe qui rend compte des matchs de la veille : Hénin a battu Mauresmo et le TFC l'OM. Il tente de joindre N*, qui lui manque, sur son portable mais en vain, le progrès n'allant tout de même pas jusqu'à rendre facile les communications entre un bolide lancé à 300 à l'heure et une maison fichée au fond d'une vallée perdue. Il tue le temps à la voiture bar où il regarde défiler de débonnaires nuages ouateux par les ouvertures du plafond dans cette astucieuse mise en scène faite pour rappeler les voyages en avion, qu'il déteste. Jusqu'à Bordeaux il avait eu pour voisine une jeune fille sage pas désagréable à regarder mais totalement silencieuse qui lisait Harry Potter en anglais tout en souriant béatement au son non moins silencieux de son Ipod qui avait elle même remplacé à Agen une femme âgée qui débitait en hurlant des énormités sur les élections à sa mère encore plus âgée et sourde. A Bordeaux, la jeune fille sage et pas désagréable à regarder avait été poliment chassée (vous voulez bien changer de place pour qu'on soit tous ensemble ?) par une mère de famille BCBG autoritaire et ses deux enfants plutôt bien élevés et à papa en Loden qui leur faisait au revoir par la fenêtre. Une grosse magrhébine entre deux âges, voilée de noir avait pris place à trois rangs de là. La vraie France. Il ne la connaît pas. Il continue de lire stoïquement "Cuisine et vins de France" en s'attendant au pire. Mais non, tandis qu'en face de lui, la fillette toute menue, aux très jolies couettes de cocker, très bien dans sa peau, jolie et calme, dessine avec plaisir et concentration des maisons tarabiscotées sur un cahier d'écolier à petits carreaux, son frère joue à la game boy advanced. Tous les quarts d'heure il introduit méticuleusement une nouvelle carte dans la machine et range soigneusement la précédente dans sa boite. Il ne se disputeront qu'à la toute fin du voyage et encore de manière tout à fait civilisée. La maman nourrit et abreuve ses enfants de temps à autre. Elle appelle ses copines (ou son amant sait-on jamais) sur son portable qui "passe", lui. Ils ne manquent de rien. C'est une famille bien organisée.
25 mars 2007
24 mars 2007
23 mars 2007
18 mars 2007
Le 95 est en retrait du boulevard, mais l’alignement n’en est pas moins respecté : un mur de trois mètres de haut assure la continuité, il est percé de deux portes symétriques encadrant une grille assez large toujours ouverte sur une cour qui donne sur l’immeuble proprement dit, qui n’est pas en pierre de taille, qui est précédé d’une volée de marches au haut desquelles un perron ouvre sur une large double porte vitrée. Il y a, entre l’immeuble précédant et le mur, un grande maison d’un étage, surmontée d’un toit d’ardoise à quatre pentes, de forme rectangulaire. La façade qui en constitue la largeur respecte l’alignement et donne sur le boulevard, celle qui en occupe la longueur donne sur la cour. Cette « maison » qui devait être, à l’origine, les communs du bâtiment principal, est actuellement occupée par un cabaret tahitien, le « Restaurant 95 » dont les vitrines tentent d’attirer le chaland avec une vue de l’intérieur des lieux, tables et chaises en rotins rangées proprement l’une derrière l’autre et, gage d’exotisme, des vues de vahinés souriantes et alignées. En franchissant la grille on découvre un arbre tout chétif, un peu perdu dans cette cour bétonnée. A gauche du perron, une plaque nous apprend que "César Franck, né à liège le 10 décembre 1822 a habité cette maison depuis 1865 et y est mort le 8 novembre 1890". Un fin balcon de fer forgé longe les fenêtres d’un entresol, au troisième étage. En ce moment précis une jeune fille aux cheveux bruns peignés en bandeau et vêtue d’un pull multicolore et de jeans, regarde en bas dans la cour. Elle semble guetter la sortie de quelqu’un. Non loin d’elle, à sa droite, un plaque de bronze répète l’hommage à César Franck, à sa gauche, une autre plaque évoque Louis Marin 1871-1960 homme d’état et…(je ne peux pas lire, même en m’avançant)…jusqu à sa mort. L’immeuble est occupé par l’école française de masso kinésithérapie, pédicurie et podologie. Mon condisciple à Henri IV, Sullerot, dont je ne me souviens plus du prénom, fils de la sociologue Evelyne Sullerot, belle grande femme très comme il faut aux cheveux gris qui faisait parfois de doctes apparitions à la télévision, spécialiste de la condition féminine, habitait dans cet immeuble ou celui qui occupe le quatrième côté de la cour dont la façade fait face au restaurant tahitien (en scrutant cette façade j’aperçois, au sixième étage, une magnifique verrière moderne remplie de plantes exotiques.) Le mur pignon de cet immeuble donnant sur le boulevard abrite un sandwicherie qui fait pendant au restaurant tahitien. Le 97, qui lui fait suite, est un immeuble à un seul étage dont le rez de chaussée est occupé entièrement par le Bar Tabac « Le Bac » que je n’ai jamais beaucoup fréquenté (j’allais plutôt acheter mes cigarettes et faire des flippers au « Tabac du Val de grâce », plus haut dans le boulevard, au coin de la rue du Val de Grâce, comme son nom l’indique et comme on le verra plus tard). Le véritable 97 se trouve par delà le porche profond, il est lui aussi en retrait, mais masqué, donc, par le petit immeuble du bar tabac. C’est une succession de cours et d’immeubles de six étages : escalier A, au fond de la cour à droite escalier B, au fond de la cour à gauche etc. Après le porche, il y a la boutique « Taraka », petite et tout en longueur et qui vend des indienneries depuis toujours, bien avant la vogue des boutiques « ethniques », immédiatement à sa suite, le coiffeur « Jean Louis David » expose son faux luxe et ses télés qui passent en boucle des clips vidéos. Le 99 porte au niveau du premier étage la plaque bleue au liseré vert : « Boulevard Saint Michel. 5ème arrondissement ». Le rez de chaussée est occupé par la boutique « voyages Charters », toute petite. Sur la vitrine on peut lire l’inscription : « tarifs charters pour tous », qui doit être très ancienne car il y a belle lurette que les charters ne sont plus réservés aux étudiants ou aux jeunes de moins de vingt-cinq ans. A partir du 99, Le boulevard s’évase comme pour avaler au passage, serpent gourmand, une place, assez petite, que nous appelions la « Place de la Quinine » à cause de la statue qui l’orne et dont je parlerai dans un instant mais qui s’appelle en réalité « Place Louis Marin » et qui est tout à fait sa place, à lui, l’homme d’état, si on se souvient de la plaque commémorative dont je parlais plus haut. Mais bien que la voie change de nom, les numéros des immeubles continuent ceux du boulevard. Ainsi le restaurant italien « Della Stella » est situé au 101 place Louis Marin qui ne compte pourtant que trois immeubles. Un mot sur ce restaurant, qui, fait relativement rare, n’a jamais changé de nom, sinon de propriétaire, ni cédé sa place à un autre commerce : ce n’est pas une pizzeria, mais un vrai restaurant de cuisine italienne, modeste et cossu, où nous allions parfois le dimanche, en famille, manger des escalopes milanaises ou du foie à la Vénitienne. Les fiasques de Chianti étaient encore bordées de paille et les citrons givrés, durs comme de la pierre, n’existaient pas encore. En revanche, la zuppa inglese, la cassata et le fond de musique de mandoline nous transportaient littéralement de l’autre côté des alpes.



