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29 septembre 2002

Je retanscris ceci, extrait du Grand Incendie de Londres de Jacques Roubaud, avant de me coucher : "J'�cris ceci pour ceux que je tra�ne, sans les pr�venir dans ces pages. Et pour quelques autres que cela pourrait int�resser". Bonne nuit.

28 septembre 2002

J'avertis encore une fois : les textes que vous pouvez lire ici apparaissent dans leur ordre de mise en ligne, suivant la parole de l'Evangile qui �nonce que les premiers seront les derniers. Le fragment que vous allez lire imm�diatement est , en fait, la suite du suivant (vous me suivez ?)

Pour continuer avec Mongrandp�re, et je crois bien que je ne sois pas pr�s d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que �a a �t� l'homme pr�f�r� de toute la vie de ma m�re. Elle l'a m�me pr�f�r� � moi, c'est tout dire. Elle �tait sa fille unique et apr�s la mort impr�vue de ma grand-m�re en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouv� seul et ne s'est pas tr�s bien support� : il a failli sombrer un peu dans l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en mille neuf cent soixante-neuf � quatre-vingt-trois ans, c'�tait assez vieux, � l'�poque. J'�tais d�j� en deuxi�me ann�e de m�decine. Un peu avant sa mort, en dehors du fait qu'il �tait encore vivant, ce n'�tait plus tout � fait le m�me homme. Je veux dire : Mongrandp�re �tait devenu vieux et fragile. Ma m�re avait ajout� un tabouret � chaque palier de chacun des trois �tages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque jour de sa derni�re principale mission qui �tait de chercher le pain. �a nous faisait dr�le et pour ainsi dire triste de le voir diminu� comme �a, mon fr�re et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait �t� jeune, encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Am�rique, il s'�tait amus� avec des copains � tenir le pari de boire douze demis et de manger douze �ufs durs dans le temps o� les douze coups de midi avaient sonn� deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le croyions qu'il l'avait fait. Mongrandp�re avait �t� une force de la nature. Je le revois encore, tout petit que j'�tais, � la campagne, en Alsace, remplir d'�normes seaux d'eau � la pompe � bras et les porter au bout des siens, un dans chaque main, comme �a, sans effort. Le soir, quand il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait toujours la bouche mouill�e, c'�tait un peu d�sagr�able mais pas trop, il nous disait : "Bonsoir, Hamel� !" (Prononcer avec le "h" tr�s aspir� comme dans Khaled). �a voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place favorite, c'�tait dans la cuisine �troite, derri�re la table en Formica. Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa chambre. Ma m�re, quand �a durait trop longtemps, ne le supportait pas : elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait d�faite, parce qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il voulait mourir. Mais comme au fond, il �tait tr�s gentil, il essayait la plupart du temps de ne pas inqui�ter trop. On le revoyait derri�re la table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adress� la parole. J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa pr�sence. Nous avons parl� de choses et d'autres. Il m'a interrog� sur mes �tudes, ce qu'il n'avait jamais fait. Je pensais m�me qu'il ne s'en �tait jamais aper�u que je faisais des �tudes. Et tout � coup, prenant peut-�tre conscience que j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme �a, il s'est mis � me poser plein de questions. Pourquoi le c�ur bat-il ? Comment les m�dicaments soignent-ils ? Les microbes, � quoi ils ressemblaient ? Etc. J�essayais de r�pondre le plus honn�tement possible, car les questions �taient vraiment difficiles. Je me souviens particuli�rement d'une d'entre elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle ne tombe pas sur nous. Ce n'�tait pas une question na�ve c'�tait un test pour savoir si les �tudes servaient vraiment � quelque chose. Alors, avec tout le respect dont j'ai �t� capable, j'ai essay� de lui faire comprendre, comme on le fait avec un enfant et �a me faisait presque pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il m'�coutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au ma�tre ignorant de Jacotot. Un ma�tre, Mongrandp�re. Quelques semaines apr�s, il �tait mort.
par la fen�tre, on ne distingue pas mon ami le bouleau, il est plus � droite. Je t�cherai de vous le montrer sur une prochaine photoMon grand-p�re. Quand je parle de mon grand-p�re, je parle du p�re de ma m�re : Jean, dit "p�p� Jean". Je le dis une fois pour toutes : mon grand-p�re c'est "p�p� Jean", pas "p�p� Jacques", le p�re de mon p�re. Nous avons tous ce grand-p�re pr�f�r�, quasi-prioritaire que nous appelons "Mon grand-p�re", sans pr�nom qui suit. C'est un pr�nom � soi tout seul : Mongrandp�re. Donc Mongrandp�re me tenait par la main. Nous allions nous promener. Il tenait aussi mon fr�re par la main. L'autre main. De l'autre c�t� de sa hauteur. Mongrandp�re �tait de haute taille, en dehors d'�tre grand. Nous trottinions de part et d'autre d'une tour silencieuse sur le boulevard Montparnasse. Il avait un grand pardessus bleu marine, un cache-nez jonquille enroul� deux fois autour du cou bien rang� derri�re les revers du pardessus et un b�ret sur la t�te (nous admirions la dext�rit� qu'il avait pour le soulever et de se gratter l'arri�re du cr�ne de la m�me main, pas sp�cialement pour r�fl�chir, mais plut�t quand il �tait fatigu� et qu'il disait : "A�e, a�e"). Nous allions jusqu'au bout du boulevard, jusqu'� l'ancienne gare, qui existait encore et nous revenions par la rue Vavin et le jardin du Luxembourg o� seulement l� nos mains avaient le droit de quitter les deux pognes qui, jusque-l�, les avaient tenues prisonni�res sans rudesse mais avec fermet�. Nous courrions l'un derri�re l'autre ou jouions � chat. Nous faisions aussi les funambules sur les arceaux qui bordaient les pelouses. Lui ne nous l�chait pas des yeux et puis il reprenait nos mains, pas question d'acheter une sucrerie au kiosque, et nous rentrions par la rue Auguste Comte, nous montions les trois �tages, nous en courant, lui pos�ment, derri�re nous et nous arrivions chez notre m�re, mission accomplie. Il s?asseyait dans la cuisine, soulevait son b�ret et disait : "A�e, A�e". Apr�s quoi nous allions go�ter dans notre chambre. Mongrandp�re avait s�journ� dix-sept ans en Am�rique quand il �tait jeune. C'�tait le sp�cialiste de la fess�e am�ricaine. Il ne nous en a jamais donn�, mais c'�tait un sp�cialiste, vous pouvez me croire. Mongrandp�re disait qu'il avait rencontr� Buffalo bill en Am�rique et Charlie Chaplin quand il faisait la manche dans les caf�s, en Angleterre (il disait bien Charlie Chaplin et pas Charlot). Au fil des ans, notre croyance ind�fectible aux fess�es et aux histoires de Mongrandp�re a lentement mais s�rement d�clin�. Passe encore pour Bill Cody (dit Buffalo Bill) parce qu'il s'�tait produit dans les cirques jusque dans les ann�es mille neuf cent dix-sept (je l'ai v�rifi� dans une encyclop�die) et que Mongrandp�re a tr�s bien pu assister � l'un de ses fameux spectacles �questres, pourquoi pas. Mais je ne crois pas qu'il ait rencontr� Charlie Chaplin faisant la manche � la terrasse des caf�s de Londres parce que Mongrandp�re est arriv� � Londres alors que Charlie Chaplin �tait d�j� parti en Am�rique (�a aussi je l'ai v�rifi�) mais que surtout Charlie Chaplin n'a jamais eu besoin de faire la manche dans les caf�s de sa vie. Mongrandp�re ne parlait aucune langue. C'est pour �a qu'il �tait taciturne. Quand je dis aucune langue, j'exag�re � peine : Il parlait alsacien, c'�tait sa langue maternelle, mais � Paris, � cette �poque, je ne connaissais que ma m�re qui parlait alsacien et �a ne faisait pas vraiment beaucoup d'interlocuteurs. Il avait appris l'am�ricain, forc�ment, en dix-sept ans, en Am�rique, mais ne le parlait pas parfaitement et � Paris non plus on ne parlait pas beaucoup am�ricain � l'�poque ; La langue qu'il parlait le moins bien c'�tait le fran�ais, par manque d'interlocuteurs fran�ais en Am�rique et en Alsace. Donc on pouvait dire qu'il ne parlait presque aucune langue. En Am�rique, il avait �t� ouvrier boulanger � l'h�tel Waldorf Astoria de Park avenue � New York (je n'ai pas pu v�rifier parce que le concierge du Waldorf Astoria, un jeune homme tr�s poli et charmant m'a d�clar� que l'h�tel avait �t� enti�rement d�truit par un incendie avec toutes ses archives dans les ann�es vingt). Il l'est rest� les dix-sept ans qu'il est rest� l�-bas, boulanger, et quand son p�re lui a �crit de rentrer tout de suite pour se marier (il avait quarante ans), il est rentr� par le premier bateau et on peut dire que �a a �t� � l'origine de la naissance de ma m�re. Revenu en Alsace et mari�, il s'est install� � son compte et a ouvert une petite usine de pain azyme (sous le contr�le du grand rabbinat de France et tout le toutim) qui a march� jusqu'� la guerre. C'�tait vers les ann�es mille neuf cent vingt-cinq, au si�cle dernier, lui il est n� encore un si�cle en arri�re, en mille huit cent quatre vingt cinq.


25 septembre 2002

J'ai failli oublier. Depuis environ huit jours les �ditions POL reprennent l'exp�rience r�alis�e en 2000, je crois, avec Martin Wrinckler (l'auteur de la maladie de Sachs) et "L�gendes" livre publi� en feuilleton sur le net. Cette fois, il s'agit toujours de Wrinckler, et le titre est "Ange". Si vous voulez retrouver les joies du feuilleton disparues depuis probablement plus de trente ans dans la presse, d�p�chez vous de cliquer ici, vous n'aurez que huit jours de retard sur les 146 �pisodes pr�vus (seulement, bien s�r, si vous lisez ces lignes le jour o� elles ont �t� �dit�es, c'est � dire le 25 septembre 2002. Avant, pas de danger; apr�s, plus probablement, il vous suffira de rajouter un jour chaque jour, pas besoin de vous faire un dessin). De plus, le livre � l'air tr�s bon. Pour ce qui est de Ciscoblog, le travail invisible continue. Dans la soute... Bonsoir

23 septembre 2002

Je viens de me livrer � un long et fastidieux travail "invisible" (je viens de corriger une trentaine de pages de ce site (pr�cis�ment : l'�puisement du Boul'Mich)). J'ai juste un peu envie de faire quelque chose de "visible" : je frappe donc ces quelques lignes. Vous venez de les lires. Vous les avez vues. Elles sont donc visibles. Comme pour dire que je suis toujours l�, m�me si on ne me voit pas, m�me les jours o�, semble-t-il rien n'est inscrit ici : je continue de m'agiter, m�me en coulisses, m�me derri�re le rideau, de m'agiter, sans cesse, comme mon arbre, mon bouleau, celui qui tente de me parler � travers la fen�tre de la chambre. De toute fa�on, pour paraphraser Wittgenstein : "si un bouleau pouvait parler, on ne le comprendrait pas". Comme vous voyez . Bonsoir.

22 septembre 2002

il ne manque plus que moi, assis devant l'ordinateur...C'est l'automne. Et les sanglots longs, etc. Mon voisin, le bouleau, s'agite dehors sous le ciel gris dans un bruissement de feuilles transi. Il n'a pas renonc� � me faire de grand signes incompr�hensibles. Je me demande tout de m�me s'il ne voudrait pas me faire partager quelque m�lancolie... Rousseau, dans les "r�veries du promeneur solitaire" : "La campagne, encore verte et riante, mais d�feuill�e en partie et d�j� presque d�serte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il r�sultait de son aspect un m�lange d'impression douce et triste, trop analogue � mon �ge et � mon sort que je ne m'en fisse pas l'application." Mais baste ! J'ai h�sit� � ajouter en LCD le lien : adam Project . Il y a quelque chose de fou et de fascinant dans cette tentative de m�morisation de l'imm�morial (au sens que lui donne Ren� Louis Desf�rets) et du collectif. C'est une tentative de transposition du "je me souviens" de Perec sur le net qui m�rite qu'on d�passe l'aust�rit� de la pr�sentation. Mais on n'est pas oblig� d'aimer... C'est tout pour aujourd'hui, mes chers ciscobloguets et ciscobloguettes.

17 septembre 2002

Les "chroniques ordinaires" de Gis�le Didi (plus rien depuis le 22 juillet) ont enfin repris. Ouf ! Nous avons failli nous angoisser, comme Louis XIV avait failli attendre. Nous trouvions que le repos avait suffisemment exist�, nous craignions qu'il ne se transform�t en repos �ternel. Re - Ouf ! Il n'en est rien. Merci mon dieu, pour notre clic quotidien. J'ai mis en ligne (voir en LCD) deux textes qui sont trop longs pour figurer dans les pages quotidiennes : "L"�puisement du week end et "L'�puisement du Boul'MIch". Bien s�r, il ne s'agit que de tentatives d'�puisement, pas d'�puisements accomplis.

13 septembre 2002

barcelone, avril 2002 Trois personnages sur le port de Barcelone au printemps 2002. Derri�re eux, la mer (au-dessus, sur la photo). C'est ce qu'on voit dans un gigantesque miroir situ� au-dessus de l'entr�e monumentale du centre commercial "Mare Magnum". C'est ultra-moderne, luxueux et pas tr�s beau. Les lignes et les colonnes correspondent aux jointures des plaques de m�tal r�fl�chissantes. On peut voir celui qui prend la photo, c'est le personnage du milieu, Nathan. Devant lui, c'est moi. On croirait qu'il me photographie. Il n'en est rien. Il photographie juste le miroir qui nous refl�te. derri�re lui, c'est un passant. Il ne regarde pas Nathan photographier le miroir. Il regarde juste le miroir, comme moi. Tous les gens qui passent ici regardent le miroir refl�ter la mer et leur image. Nathan est un excellent photographe.

12 septembre 2002

Ce soir, un petit lien. Rien de plus. C'est un peu artiche, un peu Palais de Tokyo, si vous voyez ce que je veux dire (un rien pr�tentieux, mais bon). De plus, il faut imp�rativement une connexion rapide. Je ne sais pas encore si je vais le faire passer en LCD. IL faudrait organiser un r�f�rendum des ciscobloguistes, genre : inscrits : 07, (je refais mes comptes) : non, 06 , votants 04, abstentions ou nuls : 0 pour : 02, contre : 02. On serait bien avan��. A plus tard, folks.

07 septembre 2002

Jardin du Luxembourg, première. Quelque chose de blanc et d'éclatant, le ciel, probablement, se reflète dans une flaque d'eau. Je joue avec une brindille noueuse et fourchue. Je fais la cuisine, je touille. L'image blanche se brouille, un nuage de boue grisâtre remonte vers la surface. On dirait que ça serait de la sauce au chocolat. J'en ai plein les doigts, que j'essuie sur ma chemise. L'odeur un peu âcre de la boue me plaît. J'en dépose un peu sur ma joue, en me grattant le front des doigts qui tiennent toujours la brindille qui va aussi, par la même occasion, maculer mes cheveux. Ca me fait des peintures de guerre. Je mâche de minuscules grains de sable qui crissent sous les dents. Comme je ne sais pas encore cracher, j'essaie de les chasser de la langue sur mes lèvres. En essayant de les ôter de l'autre main, j'en rajoute. Mais la tambouille m'absorbe. La flaque s'agrandit. Elle devient une rigole et finit par couler, lentement, d'abord, puis, vite, comme un petit ruisseau. L'eau provient du jet qu'un jardinier en bleu, je l'ai vu marcher avec ses grosses chaussures dans l'herbe souple, a mis en route il y a quelques minutes. Il arrose d'un bel éventail de pluie la pelouse proche de l'allée où je joue, accroupi dans la poussière. Le ruisseau longe une berge brune de terre odorante, taillée à la bêche, bien régulière, couverte d'une brosse de gazon vert tendre. Avec la brindille, en partant de la rigole, je trace des dérivations liquides sur le sable de l'allée qui font comme des larmes. Elles glissent sur le sol qui ne les absorbe pas tout de suite, se couvrent d'abord d'un voile de poussière fine, puis, finissent par se laisser boire et disparaissent. Si je lève les yeux, mon regard est arrêté de l'autre côté de la pelouse par une haie d'arbres sombres cachant des statues moussues. Derrière moi, la voix de ma mère me parvient à travers les bruits de l'eau qui coule, des feuilles qui bruissent, des cris d'enfants et ceux de la ville, au loin, par delà les grilles. Elle tricote, assise sur une de ces chaises de métal peintes en vert qui, vides, à cette heure matinale, forment, un peu partout dans le jardin, des assemblées étranges, muettes et graves. La voix de ma mère m'interpelle, elle voudrait que je cesse de jouer "à l'eau", elle dit que je vais me salir, elle voudrait que je revienne vers elle. Mais ce n'est pas une injonction : la voix n'a pas la conviction habituelle, je décèle un soupçon d'indulgence. C'est que ma mère profite, elle aussi, du calme de l'instant et de la douceur de l'air. Je décide donc de faire comme si je n'avais pas entendu et de ne pas obéir tout de suite. Je lâche la brindille dans le ruisseau. Je la regarde filer et disparaître en suivant la pente de l'allée et la courbe de la pelouse. Je plaque les deux paumes de mes mains au fond de l'eau, pour les laver. L'eau est froide. Le flot enserre mes poignets. Ma mère parle à nouveau. Mais ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Un jeune homme vient de s'installer à côté d'elle, son journal sur les genoux. Ils échangent des politesses. Je me suis retourné, j'ai aperçu le sourire de ma mère, qui ne regarde pas le jeune homme, elle continue de me surveiller, et le regard du jeune homme posé sur elle. Je regarde à nouveau l'eau qui coule. J'ai un nouveau jeu. On dirait que les brindilles sont des bateaux qui partent à la mer. Je ramasse plusieurs brindilles et les laisser flotter au fil de l'eau. Un peu plus tard, ma mère m'a appelé, cette fois, "Tu viens , on s'en va". Ma mère a rangé son tricot, s'est levée, et elle est venue me prendre par la main. Je l'ai suivie. Le jeune homme est resté assis. Il a déplié son journal comme pour le lire. Ma mère m'a demandé de dire au revoir au monsieur. J'ai dit au revoir. Le monsieur a répondu : "au revoir". Pendant que nous avancions sur l'allée, et que ma mère, pressant un peu le pas, me tirait derrière elle sur le chemin de la maison, je me suis encore retourné. Le monsieur continuait de regarder ma mère. Il ne s'était toujours pas mis à lire son journal. Il finissait de sourire en nous regardant nous éloigner.

05 septembre 2002

Ce sont Pifoo et son ami le lapin Rabbit, magicien de son �tat, qui vous saluenrt du haut de la dunette du bateau aux voiles multicolores et changeantes dont le  capitaine, Rakham le dauphin n'est autre que le directeur de l'illustre Cirque des PoissonsBonsoir. Je viens de passer la soir�e � num�riser un volume des "Aventures de Pifoo" que je compte mettre en ligne d�s que j'en aurai le loisir. Avez vous remarqu� les changements dans la LCD ? J'ai s�par�, sous la rubrique "CISCOBLOG", les liens "internes" des liens "externes" (que je laisse sous la rubrique "LIENS"). "CISCOBLOG" commence vraiment � ressembler � un vrai site perso tout comme il faut (si je ne mets pas un frein � cette fr�n�sie, vous allez bient�t �tre capables de consulter, entre autres, les photos de ma collection de reveils matin anciens, de mes sculptures en boites de Cachou Lajaunie ou encore celles de mes derni�res vacances � Vigneux-sur-Seine-les-bains, (tenez, cliquez un peu ici, pour voir !)) L'agitation maniaque me guette, non ? On ne s'inqui�te surtout pas ! Bonne nuit, les petits �l�phants !

02 septembre 2002

extrait de La lune et les �toilesBonsoir, ce soir juste deux liens (ajout�s en LCD) Petits Maux Quotidiens et La lune et les �toiles. Ce sont deux journaux graphiques (on dit photologs, quand on est branch�) tr�s jolis. Pour ce qui est de Petits Maux Quotidiens m'est avis qu'une connexion rapide est indispensable, ou alors, armez vous de patience, vous serez bien r�compens�s. That's all for to night, folks. Bonne nuit (et, n'oubliez pas que : se coucher tard...nuit !)

31 août 2002

La Galine sur la route de Grimaud qui monte � Lagarde-Freinet un cabanon ils appellent �a sur une petite colline une grande maison en pierre d'une beaut� et d'une puret� sans pareille c'est son nom la Galine au milieu d'un paysage tellement beau que la gorge se serre il y a sept plans successifs disait Anne de la vigne aux lointaines montagnes indigo en passant par tout un enchev�trement de colline ocres bleues et vertes un enchantement pour l'�me une beaut� parfaite voir �a et mourir non rester plant� devant toute sa vie ne plus jamais bouger juste regarder changer les couleurs Rolande et Lulu et leurs enfants leurs voisins les cousins les oncles et les tantes presque tous de la m�me famille ils se connaissent de p�re en fils et de m�re en fille depuis des si�cles Grimaud une communaut� disparue le p�re Bertrand le p�re de Rolande l'�curie le cheval du p�re Bertrand qu'on n'entend jamais pas un hennissement un tr�s vieux cheval il a plus de vingt ans il vient le voir tous les jours lui parler lui flatter l'encolure lui donner � manger dans sa paume le faire boire � la fontaine il ne voudrait pas qu'il meure les vignes les vendanges les amis du p�re Bertrand qui donnent un coup de main l'autre fois ce sera � nous de donner le coup de main pour leurs vendanges dans la plaine les vieux qui chantent des chansons proven�ales en travaillant cette envie d'avoir tout le temps fait partie de �a de ce paysage si beau et si serein de la fontaine en pierre pleine � raz bord d'une eau limpide et glaciale qui d�borde doucement par tous les bords moussus le p�re Bertrand qui y fait boire son vieux cheval le p�re Bertrand qui m'explique comment on f�conde la vigne avec son couteau de paysan notre admiration notre amour pour cet homme d'exception sa beaut� ses grandes mains calleuses son pantalon de toile et sa chemises sans col � rayures d�lav�es par les lessives la maison de Rolande et Lulu � Grimaud dans le village les fen�tres qui donnent au loin sur la baie avec la mer au fond leur professions employ�e de mairie employ� � la coop�rative vinicole et pompier volontaire le mistral qui s'engouffre dans les petites rues Christine et moi angoiss�s avec J�r�mie qui ne veut pas prendre le sein en octobre 80 la petite fille elle doit avoir trente ans maintenant infirme motrice c�r�brale n�e comme �a et toutes ses op�rations qui court malgr� tout dans la rue avec ses copines le "il l'a command� ?" interloqu� du petit gar�on de Rolande il a cinq ans � l'�poque devant le hochet "design" de J�r�mie il se disait il faut �tre compl�tement d�bile pour jouer avec un machin pareil la pluie sur les vitres de la voiture qui descend de Lagarde une vision idiote d'oliviers dans un virage et rien d'autre pourquoi cette vision l� et pas une autre la Galine aussi en ao�t 73 quand j'ai revu Christine un mois apr�s notre rencontre qui avait dur� trois jours � Paris nous n'�tions rest�s que trois jours ensemble elle �tait partie en vacances chez ses parents dans les Alpes on devait se retrouver � la Galine c'�tait la premi�re fois que j'y suis all� j'ai fait le trajet Paris Lagarde-Freinet en une seule fois en fon�ant avec mon ami 6 sur l'autoroute du Sud pas termin�e on ne disait pas encore A6 sans m'arr�ter une seule fois sauf pour le plein pas d'�lectricit� pas de meubles dans les pi�ces nues la fontaine on s'y lavait les dents mais on crachait par terre pour ne pas troubler l'eau Laurence et Anne en chemise de nuit blanche dans l'escalier avec une chandelle allum�e qui m'indiquent le chemin je n'en crois pas mes yeux et Christine un bouton de fi�vre je me souviens du bouton de fi�vre sa blondeur �claircie par le soleil ses yeux si bleus elle m'attend l'histoire des louis d'or dans le mur de la maison de Grimaud c'est une histoire marseillaise c'est s�r mais on y a cru dur comme fer les propri�t�s de la famille de Rolande et Lulu a Saint-Tropez la s�ur idiote et la m�re Bertrand m�chante Pagnol que �a rappelle tout �a le Gambetta limonade au caf� de Lagarde-Freinet plein de hippies communautaire le bruit des cigales dans les platanes du boulevard horreur plus tard la Galine am�nag�e d�figur�e par Rolande et Lulu � la mort du p�re Bertrand on ne pouvait pas dire que c'�tait nul que �a foutait tout en l'air devant toute la famille attabl�e qui saucissonnait sur la terrasse l'�lectricit� le frigo la salle de bain les poutres apparentes le paysage en �tait comme sali souill� nous nous sommes enfuis la Galine vendue � la fin � des hollandais quand Rolande et lulu se sont s�par�s je me souviens avant la Galine du temps de Laurence en chemise de nuit blanche dans l'escalier c'est Jean Dausset qui la louait au p�re Bertrand le p�re Bertrand tout fier "C'est un grande et belle nouvelle" quand on a tous appris qu'il avait eu le prix Nobel de m�decine cet �t�-l� comme si c'�tait nous qui l'avions re�u et la joyeuse nouvelle qui avait roul� de colline en colline et de cabanon en cabanon et parcouru toutes les rues du village nous ne pouvions aller � la Galine que les ann�es o� il ne la louait pas ou en dehors des grandes vacances ce qui ne faisait pas beaucoup mais nous on ne nous la louait pas on nous la pr�tait la meule de moulin sur le terre plein qui servait de terrasse parce que Jean Dausset y faisait pousser des plantes grasses les couchers de soleil encore une fois J�r�mie dans le porte b�b� kangourou au milieu des vendanges sur la pente douce de la colline les ch�nes-li�ges les oliviers les arbousiers la myrte le romarin la lavande le thym et le pin parasol et toutes les odeurs qui me reviennent l� maintenant avec les larmes oui les larmes.

27 août 2002

Juste un dernier petit mot, ce soir. Il faut bien se rappeller que sur Ciscoblog (et sur tous les blogs, d'ailleurs) les premiers sont les derniers. C'est � dire qu'au moment o� vous lisez ces lignes, les plus r�centes s'affichent au-dessus des plus anciennes, et pas au-dessous. Un blog, en ce sens, est litt�ralement (c'est le cas de le dire) l'inverse d'un livre. Pour ce qui est de l'empi�tement de la photo sur le paragraphe d'en dessous, je n'en suis pas responsable, m�me par erreur. J'en suis tout surpris : c'est la faute � l'�diteur de blogs. Apparemment, on ne peut pas mettre en ligne plus d'une image par publication, mais l'effet de mise en page n'est pas si vilain, ne trouvez vous pas ? (je suis s�r qu'en fait vous n'avez cure de toutes ces consid�rations techniques, d�carcassez-vous, tiens !)
�a, c'est la copie extraite de mon petit carnet � dessinL'image de gauche est extraite de mon petit carnet � dessin. Je l'ai copi�e sur un livre d'art emprunt� � la biblioth�que de Corbeil, il y a quelques ann�es. Elle repr�sente le Peintre Avigdor Arikha en train de se peindre, dont je vous parlais il y a quelques jours. Je n'avais pas beaucoup plus de souvenirs de l'original. Quelle �tait sa taille r�elle ? Etait-il en couleurs ou en noir et blanc ? Ces questions seraient rest�es sans r�ponses avant que je ne trouve, en faisant une recherche internet, l'image ci-dessous. C' est une photo d'Arikha dans son atelier, prise par Cartier Bresson (lui-m�me). On voit que le format du tableau original est assez grand. Mais pour ce qui est de la couleur, on ne peut rien dire, vu que la photo est en noir et blanc. C'est donc la photo de Cartier Bresson montrant Avigdor Arikha montrant � Cartier Bresson le tableau o� il s'est peint lui m�me en train de se peindre. J'aime bien toutes ces mises en ab�me, pas vous ?�a, c'est la photo dde cartier bresson montrant Arikha montrant le tableau le montrant lui m�me en train de se peindre

25 août 2002

Ce soir, texte. Je pr�pare une suite en images sur ce que je racontais des auto-portraits d'Arikha, mais comme ce n'est pas encore tout � fait pr�t, ce soir, c'est texte. Ce que vous allez lire est la deuxi�me partie de l'histoire de Paulette, dont, si vous �tes un lecteur attentif de Ciscoblog, vous avez d�j� lu la premi�re partie en juin (sinon, vous �tes un mauvais �l�ve, tant pis). Pour les nouveaux, et uniquement pour eux, car ils sont attentifs, eux, les nouveaux, la premi�re partie de l'histoire de Paulette est dans les archives de juin, dat�e du 14. Interro surprise demain !

L'encha�nement des gestes et des attitudes : offrande � h�sitation � constat, est pratiquement toujours le m�me depuis que je la connais, m�me s'il en manque parfois un �l�ment, m�me si les particularit�s de telle ou telle situation l'�purent ou l'accentuent. C'est comme une ritournelle. On peut dire que c'est le "motif" de Paulette (On pourrait m�me dire, puisque ceci se passe dans un h�pital psychiatrique, que ce sont les "st�r�otypies" de Paulette, mais on ne le dira pas, non seulement parce qu'on n'a pas envie d'enfermer Paulette en une d�finition livresque qui fige le geste dans une incompr�hensibilit� d�finitive, mais aussi parce qu'on n'est tout simplement pas en train de d�crire un cas clinique). Offrande � h�sitation �constat : il faut conna�tre un peu l'histoire de Paulette pour pr�senter maintenant un personnage manifestement absent de son discours spontan� et comprendre � qui s'adresse peut-�tre path�tiquement la ritournelle. Pour faire durer un peu le suspens, si suspens il y a, reprenons par exemple l'histoire de Blanche-neige. On n'a pas manqu� de remarquer que la version de Paulette (int�gralement retranscrite plus haut) est courte et particuli�rement �dulcor�e. On s'est bien s�r aper�u qu'il y manquait deux personnages : le chasseur et la mar�tre, la m�chante reine, celle qui se transforme en sorci�re. Pour ce qui est du chasseur, rien de trop grave : il n'est qu'un des figures du Prince Charmant, du p�re, que Paulette ne nomme d'ailleurs pas comme prince charmant, mais r�duit, en une m�tonymie foudroyante et irr�vocable, � un baiser. Il en va tout autrement, en revanche de la m�chante reine. Son absence, dans le r�cit de Paulette est, comment dire, trop grosse, trop �vidente. C'est une absence qui veut peut-�tre dire trop de pr�sence, une pr�sence en creux, indicible. Permettez-moi alors, donc, de vous pr�senter, thus, let me introduce to you, the mother, la m�re de Paulette, l'Absente. Applaudissements, bien s�r. La m�re de Paulette est une m�chante reine. Elle habite tout pr�s de l'h�pital. Paulette peut aller chez sa m�re � pied. Elle fait le trajet pratiquement tous les jours, pratiquement plusieurs fois par jour, en traversant la for�t, celle o� on rencontre les biches donneuses d'organes, les Sept Nains, le loup, les chaperons rouges, les lapins press�s, les sourires des chats �vanouis et peut-�tre m�me les miroirs � traverser, je veux dire l'avenue Henri Barbusse, l'avenue la plus anonyme de toute la banlieue, la plus laide, la plus d�nu�e d'int�r�t, de curiosit�, celle o� il est impossible de fl�ner, celle que vous ne pouvez arpenter qu'en ruminant votre ennui et en laissant les molosses aboyer sur votre passage derri�re les grilles des pavillons en meuli�re ou derri�re les palissades. L'avenue Henri Barbusse est une longue estafilade, une plaie blafarde, taill�e � travers un paysage vaincu qui n'ose m�me plus se qualifier lui-m�me d'urbain. Le ch�teau de la m�re est donc plant� au bout de �a, autant dire au milieu du grand nulle part. Elle existe, en chair et en os, la m�re de Paulette. M�me si les ritournelles, qui n'en d�crient que le contour, pourraient nous faire croire � son d�faut. Tenez, elle est justement en train de pr�parer des p�t�s imp�riaux tout en papotant avec son miroir beau miroir. C'est sa sp�cialit�, les p�t�s imp�riaux. Parce que, en plus d'�tre reine et m�chante, la maman de Paulette est vietnamienne, ce qui n'est, bien s�r, pas grave du tout, mais qui explique � la fois le c�t� imp�rial des p�t�s et l'obstination des petites voix de Paulette � la traiter de chinetoque. Bref, Paulette finira par les ramener tout � l'heure, les p�t�s imp�riaux, dans un sac en plastique qui se balancera au bout de son bras, en arpentant l'avenue Henri Barbusse dans l'autre sens, pour les partager au d�ner avec les autres patients. Mais nous n'en sommes pas encore l�. Il y a toute une longue et douloureuse contrainte, une sorte de chemin de croix. Paulette arrive chez sa m�re, donc. Elle sonne. La m�re a les mains pleines de p�te � p�t�s imp�riaux ou de farine de riz, je ne sais pas, il faut qu'elle s'essuie, elle crie � travers la porte : "j'arrive ! " Et Paulette r�plique, toujours � travers la porte ferm�e : "fous-moi la paix !" , peut-�tre parce qu'il faudrait que la porte soit toujours ouverte ou quelque chose comme �a, ou qu'elle soit toujours ferm�e, il faut qu'une porte soit ouverte ou ferm�e, toujours-est-il qu'elle fait demi-tour imm�diatement sans m�me laisser � sa m�re le temps de s'essuyer et d'ouvrir. D'ailleurs la m�re a l'habitude, elle ne r�pond "j'arrive !" que par habitude, elle n'"arrive" pas vraiment, du moins dans l'intention ou c'est bien plus tard, qu'elle compte "arriver", elle continue tranquillement ce qu'elle est en train de faire, et, pendant qu'elle y est, prend bien le temps de s'essuyer les mains avant d'ouvrir la porte : elle sait d�j� que Paulette ne sera plus derri�re. A ce petit jeu l�, les rencontres entre la m�re et la fille prennent des allures d'�v�nements totalement hasardeux, d'accidents temporels, de "rendez-vous manqu�s" r�ussis on ne sait pourquoi. Paulette aurait beaucoup plus de chance de rencontrer sa m�re sur la place de la concorde que dans sa propre maison. Mais elle ne va jamais Place de la Concorde. A peine revenue � l'h�pital elle fait demi-tour : �a fait tourner les infirmiers en bourrique parce qu'ils sont chaque fois oblig�s de lui ouvrir la porte et de la lui ouvrir � nouveau cinq minutes apr�s, pour la laisser sortir. Parfois, m�me, Paulette sonne � la porte de l'h�pital et avant qu'on ait eu le temps de lui ouvrir, elle a d�j� fait demi-tour et est repartie chez sa m�re. �a peut durer toute une journ�e. Cinq, six, dix allers et retours sont parfois n�cessaires, le long de l'avenue Henri Barbusse, avant que Paulette entre chez sa m�re, accepte enfin les p�t�s imp�riaux (quand je dis p�t�s imp�riaux, �a peut tout aussi bien �tre une bouteille de coca ou un petit pain au chocolat ou m�me rien du tout), sans rien dire ni m�me merci et reparte comme elle �tait venue, maugr�ant et r�pliquant des insultes � ses petites voix. Il arrive qu'on trouve Paulette en train de faire des allers et retours incessants sur l'avenue Henri Barbusse sans entrer nulle part, ni � l'h�pital, ni chez sa m�re. C'est du pareil au m�me. Le trajet en forme de chemin de croix n'et plus qu'une enveloppe vide. Elle ne fait plus que le mimer, comme les chansons, comme les histoires. il arrive m�me que la m�re s'absente, pour de bon, pour des vacances, par exemple, au Vi�t-Nam, par exemple. Paulette continue les allers et retours sur l'avenue Henri Barbusse : Si on ne savait pas, on dirait qu'elle tourne en rond. Mais au fond, savoir, par savoir, c'est du pareil au m�me.

24 août 2002

toujours le petit carnetVoici encore une image d'une double page de mon petit carnet. Ce sont des copies de deux tableaux (l'une au crayon, l'autre � l'aquarelle) d'Avidgor Arikha, qui est probablement l'un de mes peintres pr�f�r�s. Je l'ai copi� de nombreuses autres fois. Il a beaucoup r�fl�chi sur l'abstrait et le figuratif.Ce n'est pas un r�aliste. Il a pour particularit� d'�tre pass� de l'abstrait vers le figuratif au cours de sa carri�re, dans ce sens l�, non l'inverse. C'est assez peu banal comme trajet. Son figuratif se veut un figuratif d'apr�s nature (c'est ce qu'on appelle un peintre de chevalet) o� il rend son statut � l'instantan�, � la vitesse d'ex�cution, et, dit-il, � la vie, mais dans ce qu'elle a d'enigmatique.Il se rapproche un peu de Lucian Freud. Il a peint toute une s�rie d'autoportrait en train de se peindre (devant un miroir) tr�s impr�ssionnante. En peinture il y a l'oeil, et il y a la main. Arikha se veut un peintre de la main, qui comme chacun sait est aveugle, seulement guid�e par l'oeil. Il peint tout ce qu'il voit, nature morte, paysage, objet, corps humain v�tu ou d�v�tu dans des poses triviales. Il ne cherche pas le r�eel mais interroge sa peinture sur sa propre v�racit�. On lui doit, surprise, un (malgr� tout, on peut consid�rer que c'est un aboutissement de ses th�ories radicales sur le "sujet") tr�s beau portrait de feue la reine m�re d'Angleterre, qui r�sume assez ses conceptions de la peinture. Personne n'est parfait. Cependant, je lui voue une grande admiration en raison de son acuit� et de sa vista dans le choix fi�vreux de ses sujets et de leur execution fr�n�tique, (il a fait le portrait en pied de sa femme au sortir d'une grave op�ration, avec un gros pansement sur l'oeil, par exemple (ce n'est pa pire que la reine m�re)). Allez, bonsoir

23 août 2002

J'ai trouv� ce roman, ce soir, en fouillant dans "ECHOLALIE". (si vous vous sentez d�prim�, ne serait-ce qu'un tout petit peu, voici une ordonnance : prendre, quand bon vous semble, plusieurs fois par jour si n�cessaire, un comprim� d' ECHOLALIE, site anti-d�presseur)


Chap�tre I


Le golf �tait humide. Le golfe �tait humide. Tout �tait humide.

Note : Dans ce chap�tre, court et dense, l'auteur expose au moyens de figures de styles hardies - telle la lilote, l'amphigouri ou l'oxymore - l'objet de son travail, qui est d'accoucher, dans la souffrance et la sueur, d'un monument, une montagne accessible aux seuls lecteurs volontaires et d�termin�s, une �pop�e tragique et multiforme, aupr�s de laquelle "l'Iliade et l'Odyss�e", "La Recherche du temps perdu" et "Le livre du �a" seront r�l�gu�s � l'�tat de simples bluettes pour midinettes illetr�es.


Chap�tre II


Comme la pluie continuait de tomber, tout �tait de plus en plus humide. M�me les lavis � la pointe s�che �taient humides.

Note : Dans ce chap�tre, l'auteur r�affirme avec conviction la force de ses propos, et se refuse � toutes les facilit�s. Il aborde divers aspects de la peinture, vue sous un angle original et exhaustif.


Chap�tre III


Certains pensaient que "tout �tait assez humide", mais je m'aper�us vite que tout �tait tr�s humide.

Note : Dans ce chap�tre d'une bouleversante sinc�rit�, l'auteur remonte au racines de l'inconscient, et r�ussit une �blouissante synth�se des travaux de Lacan et de G�del.


Chap�tre IV


Il m'�tait �vident que tout aller passer de l'�tat "humide" � l'�tat "mouill�". Etais-je le seul � en �tre convaincu, ou les Autres pensaient-ils comme MOI ?

Note : Dans ce chap�tre l'auteur aborde un th�me qui lui est cher, celui de l'incommunicabilit�. Il reprend les th�ses de Wittgenstein, en prouve �l�gamment la platitude et l'inanit�, et pose les fondements d'une logique de l'absurde.


Chap�tre V


Longtemps je me suis mouill� de bonne heure. M�me le poisson rouge faisait des r�ves humides.

Note : Dans ce chap�tre l'auteur aborde divers aspects. Sa faramineuse �rudition lui permet de trouver les liens cach�s entre divers paradig

Chap�tre VI


A force de pluie et d'ennui, il nous arriva d'envisager de faire cuire des sushis au barbecue.

Note : Dans ce chap�tre l'auteur d�couvre, invente et d�veloppe un nouveau modus operandi, dans une oscillation ternaire m�lant habilement les techniques hypertextuelles et oulipiennes � la fragilit� du vers mallarm�en.


Chap�tre VII


Il fallait que les gouttes d'eau se ressemblassent, ou se rassemblassent, sous l'influence de la fl�che molle et humide du temps.

Note : Dans ce chap�tre l'auteur exerce sa dext�rit� pour mettre en abyme l'ambiguit� fondamentale et contingente des gouttes d'eau.


Chap�tre VIII


Un apr�s-midi, nous f�mes venir Jerphanion, qui nous lut les 27 tomes des "Hommes de bonne volont�" de Jules Romain. Nous appr�ci�mes particuli�rement le passage o� le h�ros se saisit d'un parapluie. Puis, nous rel�mes Proust.

Note : Dans ce chap�tre l'auteur exprime un profond d�sespoir, temp�r� par l'id�e d'une r�demption proche pour lui et ses semblables.



Pas mal, non ?
encore extrait de mon petit carnet

Souvenir d'Heurtebise.
Le paradis perdu ? Les mots me manquent ce soir.

20 août 2002

double page de mon vieux petit carnet � dessin. A gauche le couteau, � droite la Venus (je pr�cise, vu la maladresse du dessin, on pourait confondre) Cette image, l�, � gauche du texte que vous �tes en train de lire, est une double page de mon vieux carnet � dessin que j'ai num�ris�e et mise en ligne. Ce n'est pas que le dessin soit si bien ex�cut�, quoique vous reconnaissiez peut-�tre une tr�s mauvaise copie de la V�nus andiom�de de Titien (accompagn�e, sur la page de gauche, d'un dessin au crayon de mon Laguiole (je pr�cise quand m�me, au cas o� vous ne reconna�triez pas un Laguiole, ni m�me un couteau)), et quoique j'ai un petit faible pour ce carnet � dessin plein de maladresses (un jour, si j'ai le temps, je le mettrai en ligne sur "ciscoblog.free"), mais c'est pour apprendre. Oui, pour apprendre. Apprendre � utiliser Internet. Si, si. Vous ne vous doutez certainement pas (et si vous vous en doutez multipliez par trois) du temps et de l'�nergie qu'il m'a fallu, � moi, pauvre amateur, pour, � partir, du carnet, qui est l�, referm� bien sagement, � c�t� du clavier o� je frappe ces lignes, arriver � vous en donner cette image. Vous ne pouvez imaginer le casse-t�te que fut de passer le carnet au scanner, changer le format de l'image (num�ris�e d'abord en rien du tout, puis en BMP par erreur) au format JPG avec Photoshop, l'envoyer sur "ciscoblog.free" avec LeechFTP, la r�cup�rer dans Bloggar (le logiciel qui me sert � composer ce que vous lisez en ce moment m�me). Combien de cheveux me suis-je arrach�s � chaque fausse manipulation, � chaque erreur, a chaque v�rification qui ne donnait aucun r�sultat; vous n'imaginez pas (ou alors multipliez par cinq, cette fois), combien de fois j'ai cru devoir renoncer, tout envoyer ballader, casser mon ordinateur � coups de marteau et � coups de front sur l'�cran, et d�cider que, vraiment, internet, c'�tait trop dur pour moi. Eh bien, finalement je suis assez content du r�sultat et de mon obstination, voil�. Je recommencerai.

19 août 2002

Nous avons tous trois march� sur le pont qui traverse le Neckar et m�ne au c�l�bre chemin des philosophes, jusqu'au milieu de l'ouvrage, au dessus des flots couleur de m�tal. C'�tait vers cinq heures du soir, le jour tournait insensiblement � la nuit et nous n'�tions presque plus que des ombres les uns pour les autres. Le fleuve exhalait une brume vaporeuse. En nous retournant, pour regagner la ruelle pav�e qui nous avait amen�s l�, presque par hasard, nous f�mes face � la splendeur la vieille ville surmont�e des ruines de l'antique schloss. Les fl�ches de la cath�drale commen�aient � s'estomper sous les derniers rayons d'un soleil froid. Heidelberg se pr�parait � la nuit. Je ne peux pas dire maintenant si cela avait �t� le fleuve, qui s'�coulait si tranquillement, ou bien cette sorte de douce fra�cheur de l'air provoqu�e par le brouillard qui tombait comme une gaze sur la ville et en feutrait la rumeur, ou encore la fatigue accumul�e de toute cette journ�e et la perspective de celle du voyage de retour, mais je fus saisi d'une sorte de long frisson, d'un tremblement qui n'�tait pas seulement d� au froid. C'�tait comme une sensation intense d'�tre, une prise de conscience presque absurde d'exister soudain, que cette vision de la ville et du fleuve, � la fois �vanescente et intemporelle, apr�s celle de l'internement, ne faisait qu'aggraver. C'�tait comme apr�s une d�faite encore proche, au moment o� l'oubli n'a pas encore commenc� son �uvre, comme le surgissement d'un monde pass� mais pas compl�tement r�volu ni r�solu - l'Allemagne rh�nane si civilis�e, le romantisme, Schubert, le Chemin des Philosophes et la mont�e du nazisme, Heidegger qui enseigna ici, la guerre. Je suis retourn� d'autres fois � Heidelberg, mais jamais je n'ai ressenti plus fort cette sensation de coalescence de la nature, de la ville et de la pens�e que ce soir de novembre. Je ne me r�solvais pas � quitter, sans une sorte de nostalgie douloureuse, le pont que les limbes envahissaient de plus en plus s�rement. Nous avions quitt� les Mozards le matin m�me, cette fois nous avions emmen� H�l�ne avec nous. C'�tait le deuxi�me s�jour de Philippe � l�Unit� pour Malades Difficiles de Sarreguemines, H�l�ne avait �t� son m�decin traitant dans l'intervalle de deux hospitalisations ou s�jours au vingt-six. Avec Paul, nous avions d�cid� de rendre visite � Philippe une fois tous les deux mois (l'autre mois, c'�tait ses parents ou sa s�ur Christine et son fr�re Christophe.) Nous avions estim� ce nouveau s�jour � Sarreguemines � un an, un an et demi : six ou huit voyages, pour ne pas perdre le contact. Nous avions roul�, depuis le petit matin, sur le long ruban terne de l'autoroute A4, Paris Strasbourg. C'�tait le deuxi�me ou le troisi�me voyage aux confins de l'Alsace et de la Lorraine, aux confins du Nord et de l'Est, � un jet de pierre de la fronti�re allemande. Nous �tions arriv�s vers onze heures � l'h�pital psychiatrique. Se faire reconna�tre, passer tous les contr�les, sas et autres lourdes portes ferm�es � cl�. Nous avions p�n�tr� encore une fois dans ce monde hors du monde, cet enfer. B�tisses militaires, ancienne caserne allemande d'avant la guerre de 14, ne poss�dant aucune des sinistres beaut�s habituelles des architectures carc�rales, espaces ext�rieurs bord�s de "sauts du loup" qu'on apercevait seulement en s'approchant. Grisaille du ciel, grisaille de murs, des b�tisses, grisaille de la terre. Encore se faire reconna�tre, encore attendre qu'on pr�vienne, encore des sas, encore des portes que des gardiens en blanc referment � cl� derri�re nous. Au bout de ce parcours, Philippe, �tonnamment mince, mais non pas amaigri, �maci� plut�t, aff�t�, encadr� de deux infirmiers d�bonnaires mais vigilants. Il nous attend, nous l'avions convenu � notre derni�re visite. Il n'est pas en "bleu", comme lors de son premier s�jour, o� il avait eu "droit" aux ateliers, il porte un de ses propres pyjamas, signe probable que son �tat est encore incompatible avec les activit�s occupationnelles ordinaires. D'abord le rituel de la cigarette. Je ne fume pas. H�l�ne lui tend son paquet, mais il pr�f�re celles de Paul. Ils fument, puis nous parlons. Il est toujours � cent cinquante � l'heure, il raconte des aventures invraisemblables, o� il est Superman, o� tout a la m�me valeur, le bien et le mal, o� rien n'est grave. Il supporte tout, m�me les pires tortures, il en redemande, ce n'est pas assez encore, c'est du sport, il est le champion du monde de l'endurance. Il ne va pas mieux, effectivement. Il n'est toujours pas capable de dormir, �a fait plus de deux mois, malgr� un traitement faramineux. Il nous propose une partie de Ping pour nous montrer qu'il n'a rien perdu de son fameux revers et que tous les m�dicaments du monde n'y ferons rien. Mais d�j� il passe � autre chose, il parle de sang, de bagarres et de meurtres qui n'ont jamais eu lieu dont il sort toujours indemne et vainqueur. Les infirmiers confirment qu'il leur � en fait voir �, mais ils sont sans haine ni m�chancet�. Ils l'aiment bien. Ils font un travail impossible, ils ne sont pas pervers, c'est d�j� �a, c'est beaucoup. Les autres patients nous d�visagent, viennent nous serrer la main en regardant au loin � travers nous. Il y a des assassins parmi eux et cela ne se voit pas sur leurs visages. Ils sont une dizaine, seuls au milieu des autres, confin�s en un espace qu'un seul regard de surveillant peut embrasser. Il y a une t�l�, inaccessible, tr�s haut plac�e qui diffuse des images muettes. Un peu plus loin, ce sont les chambres carrel�es aux lits de fer et aux nuits neuroleptis�es. Il y a une bonne odeur de soupe. C'est absurde. Philippe fabule, il nous raconte des horreurs, il dit qu'on tue des gens ici, qu'on les laisse mourir attach�s � leurs lits, ils s'en d�barrassent quand tous les traitements ont �t� essay�s et qu'il n'y a plus rien � faire contre leur violence et leur r�sistance. Il est hant� par les massacres, les carnages, les tueries, les corps d�membr�s, les torrents de sang et les langues qui pendent. Il vit dans un monde � la J�r�me Bosch. Ici, � Sarreguemines, hormis les chevalets de torture et les brasiers, c'est un peu �a. C'est terrible � dire, mais �a lui convient. �a convient � ce qu'il a dans la t�te. Nous rencontrons le m�decin de l'unit�, dans son bureau plein de dossiers impeccablement rang�s. Il est dans son monde, lui aussi, � l'aise. C'est un jeune arriviste dont l'activisme intellectuel �tudi� jure avec le calme prosa�que et l'humanit� des infirmiers. Il est en train de mettre la derni�re touche � une grande th�orie de la violence chez les malades mentaux, �a se sent. Il nous expose sa conception du regard : la violence �a se voit dans les yeux, et il a vu la violence dans le regard de Philippe. C'es aussi simple que �a. �a nous fait plaisir de voir enfin quelqu'un de tranquille, ici. Mais, dit-il pour nous rassurer, m�me si les th�ories sont vraies, elles n'ont pas toujours de cons�quences pratiques. Pour Philippe, ce sera Haldol et Nozinan, voire Leponex jusqu'� ce qu'il se calme si �a arrive un jour et vogue la gal�re. Il nous cong�die : il a d'autres regards � examiner. Nous allons dire au revoir � Philippe qui est d�j� en train de proposer aux infirmiers un semi-marathon autour des murs de L'UMD, ce qui ne semble pas trop les brancher, nous convenons de la prochaine visite, l'ann�e prochaine d�j�, dans deux mois, en janvier, et nous nous remettons sur les voies de la sortie et du salut qui, comme chacun sait sont plut�t imp�n�trables. Ce n'est qu'une fois � l'air libre, pour ainsi dire, et en nous mettant � respirer � grandes goul�es, que nous avons pris conscience de l'�tat de tension qui nous avait habit�s � l'int�rieur de ces hauts murs.

Nous avions mis cap � l'Est, comme pour �chapper � l'�pouvante, mettre de la distance, franchir les fronti�res, mus par la fuite en avant qui a fini par nous amener, � travers un d�dale d'autoroutes encombr�es et de paysages industriels monotones, jusqu'au pont sur le Neckar, au milieu de cette paix invraisemblable et de cette beaut� presque inqui�tante. La nuit �tait pratiquement tomb�e. Sur le quai, les phares brouill�s des voitures �clairaient par intermittence les murs des vieilles maisons, la lumi�re des lampadaires, tout l� haut, se frayait un passage dans l'ouate et l'humidit�. Nos pas r�sonnaient sur les pav�s des petites ruelles. On aurait pu se croire dans un vieux film expressionniste. On aurait pu s�attendre � voir surgir de l�encoignure d�une porte coch�re, dans l�ombre, le visage hallucin� de Peter Lore. Le quartier de la cath�drale �tait presque d�sert, les petites �choppes qui se pressent le long de ses murs, o� on vend depuis le moyen �ge des pains d��pice et des d�corations de No�l fermaient les unes apr�s les autres. Sur la place d�serte, Nosf�ratu, � nouveau, allait bient�t nous aborder. Nous avions faim et soif. Nous trouv�mes la brasserie "Veter" en revenant sur nos pas, vers le fleuve. Nous d�couvr�mes, ravis, qu'en Allemagne, on brasse encore la bi�re dans les brasseries, et pas seulement dans les usines. L�, chez "Veter", sous une lumi�re qu'elles semblaient irradier, trois cuves de cuivre rouge, hautes de trois m�tres, �changeaient leurs gros tuyaux et fabriquaient sur le champ un liquide g�n�reux qu'une fois attabl�s, nous v�mes mousser joyeusement dans nos bocks. La vie, que nous cherchions d�sesp�r�ment depuis des heures se tenait l�, dans la chaleur de cette grande salle pleine de bruit, avec cette fine fleur de la d�mocratie occidentale, ces �tudiants biens nourris, s�rieux, joyeux et polis qui partageaient de grandes tabl�es anim�es. En rassemblant tout le peu d'allemand que nous poss�dions � nous trois, nous r�uss�mes � commander des saucisses, de la choucroute et du fromage. Je me souviens encore de leur d�licieuse saveur. Nous nous laiss�mes couler encore un instant dans le bruit et la chaleur, sans rien dire, un peu d�cal�s au milieu de toute cette jeunesse avant de regagner la voiture, l�autoroute et le long voyage de retour au milieu de la nuit. A l�heure ou je tape ces mots sur le clavier, nous sommes � la veille de la catastrophe la plus effrayante du vingt et uni�me si�cle commen�ant et Philippe, apr�s presque dix ans de r�mission, vient d��tre � nouveau hospitalis� � Vivaldi. Fichu m�tier.

18 août 2002

Et c'est aujourd'hui le grand retour ! Bonjour � tous ! juste le temps de faire un tour sur mes sites favoris et d�couvrir de nouveaux liens. Si, comme moi vous �tes un fan de po�sie graphique je vous conseille ce site que je vais imm�diatement et rituellement ajouter � la liste de la colonne de droite (que je nommerai d�sormais "LCD"). Par exemple, j'aime beaucoup l'image du 29 mars 2002. (pendant que j'y suis, allez faire, de m�me, un tour des images du 8 et 29 mars sur "DAY OF MY LIFE")

03 août 2002

C'est aujourd'hui le grand d�part ! Nous avons pr�par� nos sacs � dos et nous sommes mont�s sur nos �l�phants. La caravane s'est �branl�e lentement . Nous sommes enfin en route ! A bient�t ! (fin ao�

30 juillet 2002

Bient�t les vacances !

27 juillet 2002

Une jolie femme vous a-t-elle déjà embrassé sur la bouche en plein milieu de la passerelle du pont des Arts ? Moi, oui. Je ne parle pas des baisers d'amoureux, ni des "premiers baisers" pour lesquels le pont des Arts doit être un décor statistiquement assez fréquent; je parle d'un baiser unique, d'un baiser surprise, d'un baiser soudain qui n'aurait jamais de lendemain. a n'a pas pu vous arriver souvent. A moi, si, une fois. Ce jour-là, donc, c'était en 1975 ou 1976, par une belle journée de fin d'hiver, je raccompagnai Catherine au sortir de chez Alain, qui habitait rue Saint André des Arts. Catherine et Alain ne vivaient pas ensemble, malgré la solidité de leur couple (ils avaient été normaliens à la même époque, s'étaient rencontrés en soixante-huit) : jeunes profs de lettres agrégés tous les deux, ils enseignaient chacun à un bout de la région parisienne. Alain avait déjà publié, avec Pascal "Le Nouveau Désordre amoureux", il travaillait chez lui à la rédaction du prochain et dernier livre qu'ils publieraient ensemble "Au coin de la rue, l'aventure" avant qu'ils se laissent entraîner tous les deux dans une dispute qui dure encore. C'était bien avant le "Juif imaginaire". Il restait donc souvent chez lui pour écrire (toujours à la main, jamais à la machine) et aimait bien être dérangé à l'improviste par les copains qui passaient, sachant le trouver toujours chez lui, en dehors des heures, regroupées et peu nombreuses, où il enseignait (il passait beaucoup de copains, et nous nous retrouvions souvent à six ou sept, à boire du thé et fumer des joints, écouter les Beatles, avant qu'il nous mette gentiment à la porte pour écrire trois lignes, comme il disait.) Il enseigne toujours aujourd'hui, à l'école polytechnique, et il écrit toujours. Catherine, elle, enseignait le lendemain. Elle rentrait donc à Bois-Colombe où elle habitait, près de son lycée à elle. Nous faisions un bout de chemin à pied comme la douceur du jour nous y avait invité. Nous avions rejoint la Seine, en passant par le carrefour de Buci et la rue Dauphine. Catherine devait rejoindre la gare Saint Lazare par n'importe quel métro, mais n'était pas pressée et j'étais moi-même un peu désoeuvré, entre deux gardes probablement (j'étais à l'époque interne en psychiatrie à Corbeil, chez Bonnafé.) Le chemin le plus direct aurait été de traverser sur le Pont neuf, pour rejoindre la station Châtelet, par la rive droite, ou de prendre les quais à droite jusqu'au pont Saint Michel, mais nous avions préféré longer les quais à gauche en bavardant. Je ne me souviens plus, bien sûr, de la conversation. Je ne dirai pas avec certitude que nous causions de théâtre, mais presque. A cette époque, le théâtre était plus de la moitié de notre vie. Nous le pratiquions avec une passion fiévreuse, tous les soirs et toutes les nuits, en plus de nos propres métiers, le jour. C'était l'époque des troupes, des communautés, des collectifs. Une grande partie des membres de la compagnie du "Gros Caillou", dont Christine et moi, avaient investi un immeuble du vieux quartier de Plaisance, qui s'appellera vite le "Douze", sans rien derrière, rue Jonquoy, dans le quatorzième, où la clé était toujours sur la porte et où chacun son tour faisait à manger pour des tablées qui n'en finissaient pas de s'allonger, soirs après soirs. C'�tait tout un mode de vie. On vivait les uns chez les autres ou tous ensemble. On vivait, on travaillait, c'était le même. C'est resté ma manière de vivre pendant près de vingt ans, théâtre et psychiatrie, puis psychiatrie toute seule. Je ne l'ai quittée, de fait, qu'il y a huit ans, en 1995, à la fermeture de "Vingt-Six", mais cela faisait longtemps que cela ne marchait plus trop, comme mode de vie. Bref, en ce temps-là, il y avait un parfum de printemps sur le quai des Grands Augustins. ("L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière", dit Rimbaud.) Nous nous croyions sérieux et avions largement dépassé les dix-sept ans. Catherine était une jolie brune, toujours simplement habillée (un rien habille toujours les jolies filles), à la démarche souple de danseuse. Je me souviens qu'elle ne portait jamais de sac à main, mais une petite serviette de cuir ou se glissaient surtout les copies de la semaine. Je ne me souviens plus des propos exacts que nous échangions, qui devaient être la suite de la conversation que nous n'avions pas finie avec Alain sur tel ou tel point du spectacle que nous préparions. En revanche, je me souviens parfaitement (je n'ai jamais oublié cet évènement) que, petit à petit, sans presque que nous nous en soyons aperçus (mais là, j'enjolive peut-être un peu : je n'affirmerai pas la tête sous le billot que nous ne nous en aperçûmes pas) la conversation avait glissé vers l'échange de sentiments beaucoup plus intimes. Je me souviens que nous nous étions mis à parler de séduction, de désir, d'amour. Pas comme des amoureux vraiment, mais comme deux êtres, maintenus jusque là à distance par les liens (étrange fonction de ces liens-là) et les codes de l'amitié, qui s'aperçoivent qu'il pourrait avoir, ou même qu'il y a, du désir entre eux, avec le petit vertige et la gêne que cela provoque soudain. Depuis un moment, l'épaule de Catherine frôlait mon bras, suivant le rythme de la marche, je n'avais rien fait pour m'écarter, en raison des liens dont je viens de parler, et je m'écartai alors, marquant par ce geste, le trouble qui nous avait saisis, tout de même, tous les deux. A ce point de notre promenade et de notre conversation, ce fut la question du trajet qui nous tira, peut-être, d'embarras : si nous dépassions le pont des Arts, il ne resterait plus que le pont du Carrousel ou le pont Royal, au bout du Louvre, pour rejoindre la rive droite et le Nord de Paris, ce qui allongeait le trajet et ne laissait plus beaucoup de stations de métros, ni encore moins de correspondances possibles. Comme aucune histoire d'amour n'était en train de naître, sans nous concerter, nous nous engageâmes sur la passerelle des Arts, assez ventée, cet après-midi là, mais moins que dans la chanson de Brassens (et Catherine portait des jeans). Arrivés au milieu du pont, Catherine s'arrêta un instant à la fois de marcher et de parler, et, après cette pause, demanda : " Francis, je peux t'embrasser ?" La question me surprit sans me surprendre. Nous nous embrassions touts les jours, nous nous faisions "la bise", pour nous dire au revoir ou bonjour. Je compris donc (ou du moins je voulus comprendre) qu'elle voulait prendre congé, là, au milieu du pont, soudain pressée. C'est effectivement ce qu'elle avait décidé, mais le baiser ne fut pas le "bisou" auquel je m'attendais : elle laissa tomber sa serviette sur le sol, m'enlaça le cou de ses deux bras, et s'attirant ainsi vers moi qui avait esquissé le mouvement de tendre mes lèvres vers sa joue, me contourna, en quelque sorte, pour prendre ma bouche dans sa bouche en un long baiser dont je sens encore, presque trente ans après, l'infinie douceur. Puis elle ramassa sa serviette et s'enfuit de l'autre côté du pont, non sans se retourner une dernière fois pour me faire un joyeux geste de la main, que je lui rendis sans amorcer le moindre pas en avant à sa poursuite. Je fis demi-tour, à l'ombre de l'institut. Je la revis le lendemain au théâtre, et les autres jours sans qu'il se passât plus rien. Et jamais nous nous parlâmes de cette fin du jour si douce. Je n'ai jamais reçu aucun autre baiser de Catherine de ma vie, ni, à l'improviste, sur le pont des Arts, d'aucune autre femme.

26 juillet 2002

Voici un photo de kishtoo. Elle est extraite d'une s�rie journali�re. Encore un tr�s joli journal photographique que j'ajoute � nos liens (voir dans la d�sormais fameuse colonne de droite � KI~2). Kishtoo me semble en vacances en ce mois de juillet. Ne vous g�nez pas, cependant, pour consulter toutes les photos d�j� mises en lignes par ce tr�s bon photographe. On attend son retour !

23 juillet 2002

"Cynique", "sceptique" et "herm�tique". L'autre jour, Place Saint Michel, nous nous installons, Gilles et moi, � la terrasse de la "Gentilhommi�re" pour boire les parisiennes passer et regarder un coca, ou l'inverse. (explosion d'images souvenirs en inscrivant ce mot, "Gentilhommi�re" : les ann�es soixante dix, les rendez vous avec Alain Finckielkraut et Catherine Barbier, la mise au point du texte de notre pi�ce de th��tre, les "milles et une nuits", ou de celle de celle qui n'aura jamais �t� jou�e sur "La Sorci�re" de Michelet, nos conversations passionn�es, nos r�ves.) Sortis de chez Gibert Jeune o� nous avons achet� deux ou trois livres, nous faisons une halte sur le chemin des Quais, en cette chaleureuse apr�s midi de juillet. Devant nous, la rue ; les gens qui passent ; un motard qui manque d'�craser une pi�tonne. Un v�lo attach� � un arbre. Un chien, un peu fou, le nez au vent et la langue pendante, passe et divague; l�ve la patte sur le v�lo, pisse trois gouttes et s'�loigne, satisfait. "Cynique", dit Gilles, au milieu de la phrase qu'il est en train d'�mettre et qui n'a aucun rapport ; exactement, comme pour le chien, de pisser soudain sur le v�lo au cours de sa divagation, en passant, au d�cours d'une autre occupation de chien (la poursuite d'une odeur de chienne ou de celle d'un hot-dog, par exemple.) Le mot "Cynique" a rapport avec le chien, c'est une incise, dans le cours de la pens�e de Gilles, ou une pens�e surajout�e � sa pens�e, mais dite sur-le-champ, provoqu�e par la vision de l'animal et de son geste atavique n�anmoins malpropre. Cela convient m�me tr�s bien pour le chien. Gilles me fait remarquer que le geste de pisser sur le v�lo est, de la part du chien, tout � fait "cynique", "gonfl�", si on veut faire de l'anthropomorphisme, et aussi bien "dans la nature" du chien. "Cynique" vient de "κυηοσ" qui veut dire chien, justement, en grec ancien. C'est le propre du chien d'�tre cynique. Normal qu'il pisse sur les v�los avec une telle d�sinvolture. Il montre bien, par l�, sa nature de chien ; de mani�re auto-r�f�rentielle, en quelque sorte. C'est en rapportant ici, le soir m�me, le bonheur de cette bribe de conversation que le mot "herm�tique" me vient � l'esprit. � cause du grec ancien, �videmment. J'ai l'intuition que cela � voir avec Herm�s, le dieu grec. Je consulte donc le Dictionnaire historique de la langue fran�aise d'Alain Rey. J'ai vu juste; je recopie : " herm�tique, li� au nom du dieu Herm�s est surtout un terme d' alchimie, parce que cette divinit� repr�sentait chez les Grecs le ma�tre des arts, de la science des nombres et des signes, et a �t� assimil� (sous le nom d'Herm�s Trism�giste (incroyable : le correcteur orthographique de Word 2000 conna�t le mot trism�giste ! ) "trois fois tr�s grand") au dieu �gyptien Thot, consid�r� comme le fondateur de l'alchimie; pour Platon le nom d'Herm�s venait d' herm�neus, " celui qui interpr�te" ( -> herm�neutique). L'adjectif a d'abord qualifi� une mani�re particuli�re de boucher les r�cipients, r�alis�e par les alchimistes (1554, hermetic vase; 1620, fermeture herm�tique) Herm�tique a �t� un �quivalent d'alchimie (1610, pierres herm�tiques) ; il signifie ensuite "relatif � la partie occulte de l'alchimie", d'o� herm�tique n. f. (1792) "alchimie occulte", parfois aussi employ� comme nom masculin au sens de "personne vers�e dans l'herm�tisme"; on dit plus tard HERMETISTE n. (1884, P�ladan). (Encore incroyable : Word 2000 conna�t herm�tiste, et m�me P�ladan !) Par extension, herm�tique se dit de ce dont le caract�re peu compr�hensible vient d'une volont� de secret (d�b. XIX�me s.); l'adjectif �quivaut ensuite (1843, Gautier) � "difficile ou impossible � comprendre",en parlant d'un texte ou d'une �uvre , etc. et � "imp�n�trable" � propos d'une personne, sp�cialement d'une expression, d'un visage. Le mot s'emploie couramment depuis le XIX�me s. (1837, Balzac) pour qualifier une fermeture aussi parfaite que le sceau herm�tique des alchimistes et, figur�ment, ce qui emp�che toute communication (des fronti�res herm�tiques). Quel tr�sor, ce Alain Rey ! Quel bonheur ! N'emp�che, je croyais, moi, qu'Herm�s �tait le messager des Dieux, donc le dieu de la communication justement (voir Michel Serres : "Herm�s ou la communication), et pas le dieu du secret, du cach�. Mais la langue se retourne sur elle m�me avec volupt� et collectionne les contradictions comme d'autres les cartes postales. C'est bien ainsi. Je saute alors � "Sceptique" mais je vous ferai gr�ce de la retranscription int�grale du Alain Rey (d'ailleurs vous n'avez qu'� avoir le Alain Rey chez vous, publicit� gratuite.) "Cynique, "sceptique" et "Herm�tique".

21 juillet 2002

Et voici enfin la grande nouveaut� tant attendue. L'arriv�e, l'introduction, l'irruption triomphale de la La Photo ! Comment te remercier, cher Tristan ? comment jamais rendre gr�ce � ton talent et ta gentillesse ? Jamais je ne le pourrai ! mais baste, me voici maintenant capable, gr�ce � toi, d'illuster et d'�gayer un peu ce site trop aust�re. Que ce chameau sympathique, image prise absolument au hasard sur Google ( mais jamais un coup de d� n'abolira le hasard) au cours de la le�on d'informatique en ce dimanche donn�e, devienne le symbole graphique de CISCOBLOG ! Cela dit ne vous attendez pas, vous autres simples ( mais chers) lecteurs, � trouver une illustration ou une photo � tous les coins de page, pas que la manoeuvre soit difficile, mais en vertu de l'adage qu'on ne doit pas abuser des bonnes choses et que "trop de plaisir...nuit". Bonne nuit, donc, � tous

20 juillet 2002

Je mets en ligne, et relaie, ce soir, un article de Patrick K�chichian paru au mois de mai dans "Le Monde", sur le le cycle du "grand incendie de Londres" de Jacques Roubaud. L'immersion dans cet oc�an sans cesse en mouvements de textes aura constitu� pour moi une des plus grandes exp�riences de lecture de cette ann�e, voire de ces derni�res ann�es. Je ne peux que vous conseiller le m�me plongeon (juste bien prendre un peu de souffle)...

Il n'est pas impossible que l'entreprise litt�raire inaugur�e en 1989 par Jacques Roubaud se r�v�le bient�t comme l'une des plus audacieuses et troublantes de ces derni�res d�cennies.
Etrangement, cela ne tient en aucune fa�on � la marche harmonieuse et puissante de l'artiste se montrant � nos yeux dans l'accomplissement de son projet. Il en va m�me exactement du contraire : le mot �chec, le sentiment de d�litement et la pens�e qui l'accompagne sont au c�ur de cette �uvre autobiographique dont para�t aujourd'hui le cinqui�me volume, ou "branche" (1). �uvre en perp�tuelle construction, mais comme le serait un �difice dont on retranche, ou conteste, les fondations, puis les premiers �tages, � mesure qu'il s'�l�ve. De sorte que l'�croulement, ou en tout cas l'impossible �rection, du vaste b�timent mental devient une fatalit� - et m�me un destin, plac� sous le signe dominant, de ce Quelque chose noir que Roubaud mit nagu�re en po�mes (2), et qui a nom m�lancolie.
De ce "Projet" que l'auteur d�construit, dont il met en ordre les ruines, le dernier des sept chapitres qui composent La Biblioth�que de Warburg fournit l'explication, ou peut-�tre la parabole. Le 24 octobre 1978 Roubaud consigne le plan en trois parties de ce vaste projet dont le dessein est de fondre ensemble, tout en les distinguant, les trois p�les de son activit� intellectuelle : la math�matique, la po�sie et le roman. Un calendrier est m�me fix�. Dix-sept ann�es de travail sont pr�vues, assur�es. "Tout" est donc en place. Mais la nuit arrive, qui passe au noir l'horizon et les projections d'avenir, qui r�duit � "rien" l'ambition de ce "tout" : "Je me l�ve, d�chire le plan en beaucoup de morceaux, jette les morceaux dans la corbeille � papier. (...) Sur le moment, il me semble, j'ai un sentiment d'accomplissement."
Cependant, sur cette architecture absente, � partir de cette absence m�me, un autre chantier va s'ouvrir. Le travail et l'�criture de m�moire vont continuer, s'amplifier, prendre tous les chemins de traverse qui se pr�sentent. Sur des bases instables, selon des plans qui devront s'�laborer parall�lement, l'�criture va se compliquer, se ramifier en une arborescence impr�visible...
Un syst�me complexe de r�cits autobiographiques - moments de prose accompagn�s d'"incises" et de "bifurcations" - va s'�tablir, prolif�rer... Chacun de ces moments, comme ici le premier, superbe, qui raconte une marche le long du Mississippi et sur la Highway 61, ou celui sur "Le Sentiment des choses", ou cet autre encore � propos des contraintes oulipiennes, constitue la pi�ce d'un ensemble dont les contours ont �t� perdus.
Il faudrait, il faudra, des essais entiers, aussi savants et scrupuleux que leur sujet, pour d�plier, raconter et analyser ce que l'on appellera un jour la m�thode Roubaud. Pour l'heure, c'est encore le temps des lecteurs volages et �mus, admiratifs, parfois perplexes devant ce luxe d'intelligence et de calcul... Des lecteurs qui seront redevables � Jacques Roubaud de l'�trange exp�rience de lecture � laquelle il les invite.
Patrick K�chichian
(1) Le Grand Incendie de Londres (1989) ; La Boucle (1993) ; Math�matiques : (1997) ; Po�sie (2000). Tous dans la m�me collection.
(2) Gallimard, 1986, et "Po�sie-Gallimard".

16 juillet 2002

Les deux fen�tres de mon appartement donnent sur une cour. L'immeuble, c�t� rue, sur laquelle donc, ne donnent aucune de mes fen�tres, suit la courbe descendante de la chauss�e qui est, comme la descente, assez prononc�e (au bas de la rue , c'est la place de la mairie, un fond de vall�e, que j'imagine �tre celle de la Bi�vre, je pense au tr�s beau roman de Peter Handke : "Mon ann�e dans la baie de Personne"). Apr�s, la pente remonte, sur l'autre coteau, vers l'embranchement Est de L'A6, l'A6b, qui semble en occuper la cr�te. Mais la courbe de la chauss�e imprime � mon immeuble une courbe qui se retrouve dans tous les appartements, m�me ceux qui donnent sur la cour : l'architecte n'a pas "coup�" droit, il a conserv� � sa construction la forme en colima�on de la rue qui descend : il a "coll�" au terrain (pour ce qui est de la courbe, mais il a rattrap�, bien s�r, en hauteur, le d�calage de la pente qui doit bien �tre d'un m�tre ou deux). Ce qui fait que les deux fen�tres de mon deux pi�ces-cuisine ne regardent pas dans la m�me direction, leurs regards se croisent (presque sans me pencher, je peux apercevoir de l'une l'autre, s�par�e par celle de la cuisine qui, elle, regarde tout droit vers les tours du fond du paysage). La nuit, quand je suis allong� dans mon lit, dans la pi�ce que j'appelle "la chambre" (mais je pourrai aussi bien dire "mon bureau", mon lit est dans mon bureau), je dors au raz du sol, sans sommier, depuis presque toujours, je vois donc � travers la fen�tre qui me domine (je ne ferme jamais les volets, j'aime me r�veiller � la lumi�re du jour, surtout en �t� bien s�r, mais j'aime aussi la lumi�re zinzolin de la nuit pour m'endormir), il y a une lumi�re bleu-vert, au loin qui clignote, toute seule. Le jour je n'arrive absolument pas � rep�rer d'o� elle vient (le regard porte jusqu'aux tours du treizi�me, apr�s avoir travers� quelques cours arbor�es, de petits jardins entour�s de fa�ades grises ou de hauts mur en meuli�re). De mes deux fen�tres, donc, celle de " la chambre", et celle de "la pi�ce" (o� il y a la t�l�, elle aussi au raz du sol et la petite cha�ne HIFI Pionner, et qui fait plut�t office de salon) s�par�e par un couloir �troit et long (relativement) qui lui aussi suit la courbe de la rue, j'ai deux angles de vue diff�rents sur le paysage. Je peux donc voir deux fois un arbre qui a pouss� sur le pav� de la cour en contrebas qui abrite des scooters et des v�los sous un appentis au toit de zinc. C'est un bouleau. Il ne s'est pas divis� en branches, ses petites feuilles ne sont port�es que par de tr�s souples branchettes qui partent directement du tronc, en en faisant lentement le tour et s'�levant en un autre colima�on qui respecte tr�s probablement la suite de Fibonacci, il est tout droit comme tous les bouleaux. C'est un jeune bouleau, son tronc est encore mince. C'est un long scion, qui, une fois �branch� ferait une tr�s bonne canne � p�che de deux �tages. Il se balance au moindre souffle d'air. Il se courbe sous la brise l�g�re, reprend sa position, �broue ses branchettes et se courbe � nouveau. C'est un agit�. Un anxieux, et son seul mouvement suffit � animer le d�cor de la fen�tre. Ce soir le soleil couchant qui a �t� bien p�le toute la journ�e fait tout juste rosir les tours qui commencent � allumer les petits carr�s jaunes de leurs fen�tres. Tout le reste est gris, de plus en plus sombre. D�j� le sommet du bouleau, qui est comme une t�te �chevel�e, se d�tache tout noir et cisel�. Il fait des signes, il danse une danse d'impatience, il veut partir mais reste prisonnier. Quand je le regarde, par un soir comme celui-l�, s'agiter comme une an�mone de mer, j'ai l'impression qu'il a des choses urgentes � me raconter. Mais vite, bient�t il fera nuit noire et il n'y aura plus que la petite lumi�re clignotante qui ne sait dire qu'un seul mot.
Bonsoir,
Comme vous pouvez le voir juste au-dessus, le titre du Blog a chang�. Ce n'est pas encore le cas de l'URL : je vous pr�viendrai en temps et en heure, promis. Pour ce soir, ce sera tout. Just a sp�cial good night to Mister President Gilles Maquair

11 juillet 2002

C'est la première apparition en scène de Gutham, le copain bengali de Malik. bien sûr, nous avons du mal à le reconnaître : Il est passé pendant des heures, allongé sur le dos, aux mains des maquilleurs, il a endossé un costume lourd et sophistiqué figurant un sari royal , il est couvert de bijoux. Il interprète le rôle de Parvati, la femme du dieu Shiva. Au Kathakali, les hommes interprètent les rôles féminins, Shiva, avec sa tiare à étages en forme de pagode brillante, son maquillage vert et rouge, sa robe à cerceaux blanche, est interprété par Gopi, une vedette nationale. C'est un grand honneur pour Gutham. Il s'est prosterné devant le maître, il a embrassé le bas de son costume ainsi que celui du chantre et des percussionnistes qui, ce soir là étaient aussi des maîtres. Le spectacle, dans le magnifique temple du Kerala Kalamandalam, commence très tard, vers vingt deux heures, il se terminera à cinq ou six heures du matin, au moment ou la nuit hésite un dernier instant avant de céder devant le jour blême, mais nous aurons été probablement nous coucher avant. Nous sommes assis par terre. Les gentlemen à droite, les ladies à gauche, comme dans tous les lieux où les hommes et les femmes risqueraient de se trouver mêlés (dans les bus ce sont les femmes devant et les hommes derrière), les plus prévoyant ont apporté des coussins, de quoi boire et se restaurer. Tout le monde a laissé ses chaussures dehors. (en Inde, on laisse ses chaussures dehors, presque partout et surtout chez soi, mais dans les temples aussi) La première chose, c'est cet homme, il allume la mèche d'une grande lampe à huile à pied placée sur le devant de la scène et qui brûlera avec des reflets d'or jusqu'au petit matin. Cette flamme est le regard des Dieux. Elle ne le symbolise pas, pas plus que l'ostie ne symbolyse le corps du Christ mais l'est, dans la liturgie catholique, elle est le regard des dieux. Car c'est pour eux qu'on joue ici. Le public ne semble admis que comme témoin, tout au plus. Et l'attente qui déjà était exaspérante, se prolonge. Les allées et venues entre les coulisses et la scène continuent : disposer les rares accessoires, vérifier l'éclairage. De jeunes garçons torses nus, en muntus blancs impeccables avancent timidement vers le public. Ils ont treize ou quatorze ans. Certains portent en bandoulière le grand collier des brahmanes. Ce sont des élèves du Kalamandalam, des élèves des maîtres qui accompagneront l'action tout à l'heure. Ils portent des instruments à percussion, tchendas, cymbales, etc. leurs mains et quelques une de leurs doigts sont soigneusement bandés. Ils se mettent à jouer, en gfuise de prologue au spectacle attendu. Le rythme de la musique est d'abord très lent. Il accélèère progressivement jusqu'à devenir presque une transe. Cela dure un long moment. A la fin, les garçons sont épuisés, leurs mains les brûlent. Viennent alors deux hommes nettement plus âgés, le muntu blanc immaculé tout aussi impeccablement noué sous des ventres nettement plus gras, ils portent une lourde étoffe qu'ils déplient en s'éloignant l'un de l'autre. C'est le rideau. Ils le tiennent à bout de bras. Il faut se rendre compte de l'exploit que cela représente de porter cette lourde tenture chamarrée à bout de bras pendant de longues minutes, alors que les garçons se déchaînent aux percussions et que les acteurs montent sur scène pour prendre place derrière le rideau. La musique se calme un peu : c'est que les jeunes ont cédé les instruments aux maîtres, qui vont avec les chantres accompagner l'action ( mais je crois qu'en réalité c'est l'inverse : c'est plutôt le jeu des acteurs qui accompagne la mélopée et la musique). Bientôt arrive un moment vraiment inouï, après une heure de mise en condition, dame, les dieux ne sont pas pressés, c'est le "curtain glance", le coup d'oeil par-dessus le rideau. D'abord une main, aux griffes comme des stylets d'argent, se promène en haut sur le bord libre du rideau, le palpe et évalue sa frêle résistance, puis la tiare à trois étages apparaît lentement, puis, tout à coup le visage vert et rouge sang du dieu qu'elle surmonte. Il embrasse la salle d'un regard lent par dessus le rideau, il vous scrute un à un , il plonge en chacun de vous. les paupières battent et les sourcils se froncent, vous vous sentez glacés, vous courbez la nuque sous tant de sévérité. Puis le visage disparaît, vous laissant reprendre votre souffle et apparaît à nouveau tout à coup, encore plus sévère. La musique hurle, tendue à l'extrême. Il disparaît et réapparaît encore une ou deux fois, ne vous laissant plus vous reprendre. Il vous tient. Et soudain les griffes abattent le rideau, le dieu apparaît enfin tout entier, Ila mis a terre le fragile écran qui le sépare des mortels. Il apparaît, littéralement, telle terrifiante statue vivante, tel peut être que la virge est "apparue à Fatima. Silence. Souffle coupé. C'est tout, sauf du théâtre. Alors, lentement, la statue s'anime. les percussions reprennent et le chant s'élève. Le spectacle proprement dit commence. Les acolytes plient le rideau, le prennent sous leurs bras et s'esquivent, mais sans céréminie, sans jouer. Ils font vraiment partie du monde des dieux : ils y font le ménage. Et c'est alors que le terrifiant Shiva, par dessus la lente mélopée du chantre, qu'on voit au fond de la scène, avec les percussionnistes, entreprend une sorte de conversation de salon avec sa sage, douce et réservée Parvati. Parvati reste respectueusement debout, lui s'assoit, ainsi que n'importe quel maître de maison, sur un tabouret, un genou sur l'autre et vérifie de ses longues griffes l'ordonnance de ses fanfreluches. Gutham, alias Parvati, gère comme les bourgeoises de Molière, moudras et battements de cils en plus. C'est probablement une scène d'exposition. C'est interminable. Il est déjà une heure du matin. Parvati semble essayer de convaincre Shiva de ne pas se mettre en colère et n'y parvient pas tout à fait, è ce qu'il nous semble, puisque parfois il se lève, saute en l'air, en une impressionnante cabriole, fronce des sourcils, fait de grands gestes, avant de reprendre sa pose marmoréenne. Ils échangent des regards et des sourires compliqués, parfois ils dansent un pas de deux charmant en se tenant par le petit doigt. Dans la salle les enfants dorment sur le giron des mamans qui somnolent, d'autres spectateurs piquent un petit roupillon en attendant les scènes plus animées, d'autres encore, sortent - le temple, le Koutembalam, est à tous vents, il n'y a pas de murs - pour fumer une cigarette dans la touffeur de la nuit. Un va et vient silencieux s'établit entre la représentation qui continue presque pour elle-même et le monde alentour endormi, qui se met à rêver de dieux et de déesses au milieu des bruits de la jungle et de la touffeur de la nuit.

10 juillet 2002

On commencera donc par le fleuve, dont je n'ai jamais su le nom, qui séparait nos deux villages (il y a peu, j'ai consulté une carte, nos villages n'y étaient pas mentionnés mais le fleuve, si : le Periyar). C'était un beau fleuve, d'une largeur majestueuse, avec des bancs de sable sur lesquels séchaient toujours de grandes étoffes (pourpres, jaunes), au milieu des pêcheurs qui lançaient leurs filets et des charretiers qui venaient rafraîchir au soleil couchant leurs zébus fourbus. Cherruthuruti se terminait aux berges du fleuve. La rue principale finissait là, avant de devenir le pont, pont de béton, laid, étroit, provisoire depuis des années, flanqué des piles du nouveau pont, seules au milieu de l'eau, toujours en travaux, jamais terminées (on voyait parfois les ouvriers amener lentement sur leurs dos sacs de sables et de gravier ou travailler sur de gigantesques ferrailles qui jaillissaient du béton inachevé). Le pont menaçait de s'écrouler : c'est pourquoi on avait entrepris la construction du nouveau. Il était à sens unique alterné. Les rickshaws pétaradants, toujours impatients, formaient des files devant la barrière gardée par un policier en uniforme beige le jour, et la nuit par un simple feu alterné qui marchait quand il voulait (là, on risquait gros : le rickshaw se faufilait à travers les phares éblouissants des gros camions Tata). De l'autre côté du fleuve, c'était, non loin, Shoranur, après la gare, Shoranur Junction, grande correspondance où les trains se croisaient, Nord Sud, Calicut-Cochin-Ernakulam, puis Trivandrum, la capitale du Kerala, au nom malayalam impossible à retenir (Thiruvanthapuram), et Est-Ouest vers Madurai, Madras, Pondichéry et le pays tamoul. Mais nous, nous étions là dans ce petit village perdu au fond du monde, au pays de Malabar, le soir, au bout de la grand rue, au bord du fleuve, rougi par le coucher du soleil et vite envahi par la nuit équatoriale qui ne tombe pas mais toujours s'écroule d'un seul coup sur la terre et la plonge dans des ténèbres auxquelles les longues soirées d'été occidentales et l'éclairage urbain ne nous ont pas préparés. Après c'est le règne des lampes de poche et des phares vacillants des voitures. C'est là que nous venions souvent dîner, au restaurant "Shalimar", cantine dont le sympathique patron ne connaissait sûrement pas Guerlain. Les charretiers venaient manger là. et des journaliers, mais aussi des commerçants et les étudiants du Kalamandalam qui réussissaient à en faire un improbable lieu cosmopolite. Ambiance laborieuse, repas vite pris, aucune femme, sauf les étudiantes, même pas dans le "family lounge", compartiment réservé toujours vide. De l'autre côté de la rue se reposaient les zébus, serrés autour de leurs charrettes bariolées aux roues en bois. Un peu plus loin encore, une rue transversale qui rapidement s'enfonçait dans la jungle toujours toute proche, menait au petit temple de Shiva où Alouchi nous invita tous un soir pour un Puja. Le temple, caché sous les feuillages, surplombait le fleuve ou l'on pouvait accéder, à travers la verdure, en descendant les marches d'un ghat au pied duquel des lavandières s'affairaient tout le jour.







Shoranur est un peu plus grand que Cherruthuruti, en partie à cause de la gare, qui est une "junction", une correspondance, un peu comme Laroche-Migène chez nous, ou Villeneuve triage, où l'on ne s'arrête jamais, ou encore Latour-de-Carol (rendue célèbre par Brigitte Fontaine dans sa chanson "lettre au chef de gare de Latour-de-Carol"). Qui conna^tt Shoranur en Inde ? qui connaît Latour-de-Carol en France ? J'allais me promener à Latour-de-Carol ou à Laroche-Migène en Inde, au Kerala, dès qu' il y avait une petite course à faire. A Cherruthuruti, sur la place du village, il y avait bien des boutique aux toits de palme où on pouvait acheter des cigarettes, des petites bananes délicieuses pendues en grappes à dix roupies le kilo, du Soda en bouteilles de verres consignées - surprise du goût salé de la limonade , mais avec le jus pressé d'un lime ça ne passait pas si mal - un tout petit débit de bétel, avec ses feuilles soigneusement empilées et ses guirlandes de sachets de poudres acides, sucrées, odorantes, Malik m'avait initié, c'était très bon, mais il ne fallait surtout rien avaler de la boule végétale qu'on s'était fourrée dans la bouche, qui l'emplissait toute et vous empêchait de parler, et il fallait cracher tous les trois pas un jus délicieusement acidulé et rouge sang d'un peu ragoûtant effet. Il y avait un tout petit cordelier, et aussi un ferblantier qui faisaient épicerie en même temps et l'inévitable bureau du parti communiste de Kerala, tout chamarré de rubans rouges et de faucilles et de marteaux, et la minuscule boutique de téléphone publique toujours tenue par une jeune fille timide et surveillée de loin par un père ou un frère oisif et surmontée de la pancarte "STD-ITD" qui la signalait partout, même dans les endroits les plus reculés, comme la petite place de Cherruthuruti , Mais pour tout ce qui n'était pas les allumettes ou l'épicerie de "secours" à la descente du bus à la fin de la journée, nous nous rendions à Shoranur où il y avait une grande rue commerçante, avec des immeubles à étage, un bazar et un marché. Malik et Julie habitaient le premier étage d'une maison moderne, en béton peint en jaune, avec de fausses briques rouge sang, dans ce qu'on pourrait appeler un quartier résidentiel du village. C'était une sorte de lotissement récent, des maisons familiales middle class, comme disaient les habitants eux-mêmes, nichées au creux de la luxuriante forêt, à l'ombre bien heureuse et perpétuelle des bananiers, des cocotiers, des ficus géants, des banians, des palmes, envahis de lianes, de plantes grimpantes et de poivre vert, il suffisait de tendre la main pour en cueillir une grappe, le célèbre poivre du Malabar, celui là même pour lequel Vasco de Gamma avait bravé les océans cinq siècles plus tôt.. Il y avait l'électricité interrompue par de fréquentes coupures (panne de ventilateur, la chambre : une étuve soudaine), l'eau courante, quand les coupures d'électricité n'empêchaient pas le fonctionnement de la pompe qui amenait l'eau du puits. Devant beaucoup de maisons, dans le petit jardin, il y avait un puits, en béton, le plus souvent, parfois en pierre, mais toutes n'avaient pas de pompe électrique, loin de là, ainsi nous étions éveillés tous les matins à six heures par le bruit strident que faisait la poulie du puits de la voisine quand elle remontait à force de bras le seau d'eau dont elle avait besoin pour la lessive, la vaisselle, la toilette. On sortait par la grille en fer forgé du jardin propret que Didi, la propriétaire, elle logeait avec ses enfants et son mari, au rez-de-chaussée de la maison, entretenait tous les jours à grands coups de balais (les balais n'ont pas de manche, ce sont des fagots de branchages, il faut se casser en deux pour atteindre le sol de latérite rouge), on prenait la petite rue à droite, on croisait les enfants qui jouaient au cricket avec de vielles balles de tennis et des battes datant au moins des années cinquante, des voisins souriants qui nous dévisageaient, des passantes sous de grands parapluies noirs en guise d'ombrelles, on montait quatre marches entre deux murs et on se retrouvait sur un étroit chemin de pierre, tout bosselé, rempli d'ordures à l'odeur douceâtre et écoeurante qui est bien celle de l'Inde, on tapait des pieds, pour éloigner les rats ou les serpents qui les infestaient ( tous les jours, nous entendions des histoires de cobras surpris dans les jardins, chassés par les cris des femmes et les coups de balais, de paysans retrouvés morts dans la rizière), on rejoignait quelques maisons traditionnelles, aux toits de palmes ou de tuiles, leurs murs en torchis badigeonnés de jaune indien, leurs patios à claire voie et les petites cours avec le puits coiffé de trois perches entrecroisées. la rue longeait là, la voie ferrée. A droite, pour se rendre au kalamandalam, il fallait grimper le talus et traverser les rails, et à gauche, pour se rendre au centre du village, on passait devant un premier point d'eau, un simple robinet de fonte, adossé au mur d'une maison. De toutes jeunes filles en sari jaune d'or et boléros vert d'eau, et de toutes petites filles en robes à volants, boucles aux oreilles et bracelets aux deux chevilles, habitantes des maisons alentour, attendaient en portant à la hanche les jarres qui n'étaient depuis longtemps plus en terre cuite mais en matière plastique recyclée, bien plus légères, mais avaient gardé la forme des jarres ancestrales. Les petites filles nous lançaient de joyeux " hello, Julie", quand Julie était là, mais aussi quand elle n'était pas là et même quand j'étais seul parce qu'elle croyaient que "HelloJiouly" voulait dire "bonjour" en anglais. On tournait le coin du mur, et c'était le centre du village, avec ses tas d'ordure, ses vieux papiers et les chêvres perchées sur les talus qu grignotaient les affiches électorales du parti communiste. Il y avait là un autre point d'eau, plus important, où les commères du village se retrouvaient au milieu des jarres en fer blancs, des flaques boueuses et des chèvres. Dans cet espace plus dégagé, la lumière et la canicule que la forêt avait adoucie jusque là vous tombaient dessus tout à coup. Une ou deux vaches, petites et blondes erraient en mâchouillant du papier ou des ordures. Les rickshaws, incroyablement nombreux pour un si petit village, impeccablement garés en épis, vous attendaient avec les chauffeurs qui s'en grillaient une ensemble à l'ombre ou faisaient la sieste dans leurs machines (chauffeur de rickshaw est la profession de tous les indiens pauvres), vous preniez le premier de la file - il fallait prendre le premier de la file - c'était prévu pour deux passagers à l'aise, mais nous aimions nous y entasser à quatre, il y avait des images pieuses sur le pare-brise, Shiva vengeur sur son taureau ou Ganesh et sa tête d'éléphant, Dieu de la chance et de l'entreprise, ou Jésus Christ, Dieu des intouchables, ou les trois à la fois ça ne coûtait rien. La course jusqu'à Shoranur coûtait trente roupies, en revanche, deux francs, souvent le seul salaire journalier du chauffeur. On longeait la grande cour, l'esplanade, plutôt, des écoles qui fourmillait de petits enfants en uniforme (chemisette claire, pantalons sombres pour les garçons, chemisiers roses, jupes bleu marines pour les filles, et pieds nus pour tout le monde), à cet endroit la chaussée �tait complètement défoncée, on slalomait au ralenti entre des ornières si profondes qu'elle étaient encore emplies de l'eau de pluie de la dernière mousson, on arrivait enfin sur la route assez large et à peu près bitumée qui traversait le village jusqu'au pont, on faisait la course avec d'autres rickshaws, les copains de notre conducteur, mais on perdait souvent pare que nous étions trop chargés. A Shoranur, vers la gare la circulation devenait infiniment plus dense : gros camions Tatas bariolés, charrettes tirées par des zébus ou par des intouchables, toutes petites voitures coréennes ou japonaise, qu'on ne trouve pas en Europe, emplies de familles au complet avec père de famille crispé au volant, de gros bus des années cinquante, sans vitres aux fenêtres, genre transports de bestiaux, bourrés de passagers impassibles et las, femmes devant et hommes derrière, dont les conducteurs, véritables as du volant, lançaient l'énorme masse métallique au milieu des embouteillages et de la foule qui n'avait qu'à se garer, des taxis, tous de marque "Ambassador", eux aussi datant des années cinquante, toujours d'un blanc immaculé, bichonnés par leurs propriétaires, aux sièges défoncés et à la suspension inexistante. On se frayait un chemin, en cahotant, au milieu des vaches vagabondes et en évitant les piétons chargés de ballots ou arque boutés derrières des chariots débordant de marchandises. Il n'y avait pas de code de la route, de mystérieuse priorités ou règles implicites, ponctuées de coups de klaxon aux nuances infinies devaient en tenir lieu, ajoutées au fait que, les habitants du cru, particulièrement religieux et persuadés de leur Karma, n'attachant qu'une importance relative à leur vie présente, espérant probablement leur prochaine réincarnation dans un coupé Mercedes immaculé ou une Toyota Legend métallisée, sur des circuits de formule 1 propices à de divines accélérations, se montraient d'un détachement, d'une intrépidité et d'un calme à toute épreuve. Tout voyage en véhicule motorisé était à considérer comme un voyage initiatique, destiné à vous faire toucher du doigt le cycle des renaissances. Ainsi les conducteurs de bus, infiniment moins payés que Michael Shumascher, mais tout aussi doués par les dieux de cette habileté diabolique au volant, étaient de véritables héros du quotidien. La première fois que vous sortiez de leurs énormes machines, le coeur tout chaviré, persuadé d'avoir frôlé la mort au moins vingt fois à chaque dépassement, à chaque virage, à chaque rétrécissement brutal de la route, sensation aggravée par la surprise sans cesse renouvelée de la conduite à gauche, vous juriez, tout flageolant, de ne plus jamais mais plus jamais confier votre unique vie d'occidental à ces fous furieux. Cependant, petit à petit, vous vous preniez au jeu, et de voyages en voyages, vous finissiez par vous persuader qu'un trajet de Shoranur à Wadakancherry par exemple vous apportait au moins autant de terreurs délicieuses et de sensations fortes que tous les grands scenic railways d'Eurodisney réunis. A partir de ce moment là, définitivement converti à la philosophie locale, persuadé enfin de votre invulnérabilité et de celle du chauffeur, il ne vous restait plus, assis sur une fesse sur le siège arrière, accroché à ce que vous pouviez, le plus souvent à votre voisin résigné, qu'à savourer comme tous les autres ces courses poursuites de cinéma muets que vous aviez toujours attribuées à l'imagination débordante des metteurs en scène hollywoodiens et dont vous découvriez la miraculeuse réalité sur les routes cabossées du pays de Malabar, et vous ébahir en battant des mains comme un enfant de l'incroyable dextérité des pilotes de bus malayalis. Il est très exagéré de dire que Shoranur était presque une ville, par chez nous, on aurait dit que c'était plutôt un bourg : il y avait une seule grande rue, comme à Cherruthuruti, mais elle était bordée d'immeubles récents, horribles bâtisses en béton la plupart du temps inachevées, vestiges criards de vains projets de prospérité inaboutis. abritant des boutiques au rez-de-chaussée, épiceries ou bazars, tailleurs ou marchands de tissus, petits bijoutiers et réparateurs en tout genre, petits troquets, restos, vendeurs de cassettes vidéos, ateliers de photographes, marchands de pièces détachées, grossistes en céréales ou riz, fabriques de papadam, cordonniers, ferblantiers, pharmaciens ayur-védiques, débits de tabac et de bétel, boutiques de téléphone ISD-STD... Dans les étages, où l'on accédait par des escaliers aux odeurs de pisse et des enchevêtrements de coursives remplies d'ordures, il y avait encore de tout petits bars, des officines d'à peu près tout, de cabinets d'hommes de lois ou d'hommes de l'art. Ce qu'on pourrait appeler chez nous un "cybercafé" se tenait justement dans un de ces bâtiments dont on ne savait jamais s'ils étaient encore en construction ou définitivement inachevés. Il fallait gagner le troisième étage, après des paliers et des coursives donnant d'un côté sur l'animation de la rue et de l'autre, incroyable mais vrai, sur un paysage équatorial, avec les cris d'oiseaux, avec la forêt à perte de vue, parsemée de rizières : le bourg se tenait dans une simple clairière, un simple trait dans l'épaisseur de la forêt. Le "cybercaf" � n'était en réalité qu'une petite pièce sombre, avec trois ordinateurs PC, antiques mais vaillants, alignés l'un à côté de l'autre devant des chaises de jardin en plastique blanc. Quand nous arrivions la chaleur était insoutenable, le gentil tenancier avait pitié de nous, pauvres européens : il mettait en marche les pales du ventilateur plafonnier et ce n'était pas qu'un effet de notre imagination que ce semblant de fraîcheur qui s'installait petit à petit. Malik et Julie s'installaient chacun devant une machine et se livraient au rituel de la correspondance. Nous faisions de même. Aussi incroyable que cela puisse paraître, de ce fond de jungle, le réseau fonctionnait à peu près correctement, sauf les jours, pas si nombreux que ça finalement, où le gentil tenancier nous accueillait sourire aux lèvres et s'excusait de l'absence de connexion pour toute la journée.