« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
28 octobre 2002
27 octobre 2002
Mais la puissance de l'oubli est terrifiante. Comme un torrent, il emporte avec lui notre pass� vers des rapides qui l'engloutissent et le broient. On n'a guerre le temps de sauver que quelques objets, sans faire le tri, de les tra�ner sur la berge, � l'abri. Ce qui est �pargn� est intact, ou presque, et, si l'image jaunit, elle conserve sa nettet� : Mais l'ampleur de ce qui a disparu est si �norme qu'il n'est pas possible d'en faire le compte. Au bas de la chute, les eaux bouillonnent et grondent, avant de s'apaiser d�finitivement. Alors parfois, � la surface de cette lagune sombre et imp�n�trable brillent des reflets dans lesquels on retrouve des tonalit�s famili�res, mais si faibles, si inconsistantes, qu'elles demeurent � peine visible � nos yeux, � peine audible � nos oreilles, secr�tes. Si l'on retourne les yeux vers la lagune, les t�n�bres arr�tent le regard � la surface de l'eau tandis qu'au loin les �chos de la chute continuent de marteler notre �chec.
Je cite ce passage de Charles, de Jean Michel B�cqui�, qui est un des livres les plus poignants que j'ai jamais lu. Ce passage, je l'ai depuis longtemps recopi� � la main (et Dieu sait si mon �criture manuscrite est laide) sur un grand bristol que j'ai install� dans la vitrine de livres qui est dans mon bureau � Vigneux. Il m'a accompagn� partout (Corbeil, Vigneux) et le bruit de la chute d'eau est � jamais grav� dans ma m�moire. Les patients ou m�me les soignants qui attendent parfois l� ne peuvent manquer d'�tre attir� par ce manuscrit et je me plais � les imaginer en mon absence se p�n�trer de sa m�lancolie. Je tenais ce matin un souvenir qui ainsi flottait � la surface de la lagune sombre. Il n'en reste rien au moment ou je frappe ces lignes, absolument rien, sinon ce faible reflet dont parle B�cqui�, bien en de�� des mots. Il est vingt deux heures cinquante quatre, nous sommes � une poign�e d'heures du solstice d'�t�, le ciel est un tableau de Magritte, bleu nuit, avec cette bande claire vers le bas, o� se d�coupent les ombres noires d'encre des arbres et des maisons, et je suis l�, avec la solitude pour compagne, dans ce soir si beau, en train de remuer ma m�moire � la recherche d'un souvenir envol�. Dans l'apr�s midi, j'ai re�u un coup de fil de Claude Poug�s, le m�decin du SAMU de Corbeil, que je connais depuis vingt cinq ans, nous �tions internes au m�me moment, nous nous sommes toujours appr�ci�s bien que nous ne soyons jamais devenus de vrais amis. Nous nous appelons cependant par nos pr�noms, ce qui est rare chez les m�decins, o� l'on utilise plut�t le noms propres et le tutoiement. Il voulait me parler d'Alfred T�m�lis qui est son vieux patron de r�animation, qui �tait un grand copain de Bonnaf�, qui est rest� longtemps le pr�sident de la CME de l'h�pital de Corbeil, et qui s'est toujours pr�tendu un des fondateurs de la psychiatrie corbeilloise quoi que je pense qu'il n'y a jamais rien compris. Il a lui, fond� le SAMU de l'Essonne, ce qui n'est d�j� pas si mal. J'ai des souvenirs de T�m�lis quand j'avais vingt cinq ans. C'�tait un anesth�siste ancienne mani�re qui a appris la r�a au fur et � mesure du d�veloppement prodigieusement rapide de cette discipline. C'�tait un bel homme, charmeur et gueulard, toujours torse nu sous sa blouse blanche avec des poils tr�s noirs qui d�passaient de partout. A cette �poque j'�tais externe en chirurgie � Corbeil, je tenais les �carteurs du bon docteur Goidin, le chirurgien de l'h�pital, tr�s ancienne mode, en calot et sarrau, et lui, c'�tait l'anesth�siste qui se tenait � la t�te de l'op�r�. J�ai des souvenirs de cette �poque et de mon externat en chirurgie avec les gardes, les blocs op�ratoires carrel�s, les bless�s de l�autoroute du Sud et aussi les plasties de carrefour aortique rat�es du docteur Goidin, je me souviens notamment d�un interne libanais qui avait entre autre pour t�che de m�encadrer. Il �tait tr�s gentil avec moi et avec les patients, mais comme chirurgien, il �tait totalement nul. Il ratait absolument toutes les op�rations, il oubliait des compresses dans les ventres, il fallait toujours qu�il agrandisse les incisions, il n�arrivait pas � s�en sortir dans l�espace habituel du champ op�ratoire, ses sutures �taient � chier, et les assistants du patron lui faisaient recommencer � chaque fois. Il arrivait m�me � s�embrouiller avec les anses intestinales dans une simple appendoque. Bref, il n��tait pas dou�. Je me souviens d�un stripping de varices qui avait carr�ment tourn� au gore et d�une vagotomie hom�rique. La vagotomie �tait � l��poque un traitement de l�art�rite des membres inf�rieurs : il s�agissait de sectionner le nerf vague correspondant � l�art�re f�morale en question pour emp�cher les vasoconstrictions, enfin je n�insiste pas sur les d�tails techniques, mais je peux assurer que c��tait une op�ration enfantine. A condition de savoir reconna�tre le nerf vague. Je tenais donc les �carteurs et me demandais comment il allait s�y prendre cette fois encore pour rater. La r�ponse arriva vite. Il ne savait pas reconna�tre le nerf vague. Le moindre externe en chirurgie, comme moi par exemple, aux connaissances anatomiques �l�mentaires encore toutes fra�ches, pouvait dire qu�il s�agissait d�une sorte de petite corde � n�uds toute blanche, qui longeait la bifurcation aortique, mais lui non. Il avait saisi de sa pince un vague tuyau blanch�tre qui n��tait s�rement pas le vague et me demanda si � mon avis c��tait bien le nerf vague. Je n�eu m�me pas le temps de r�pondre que rien n��tait moins s�r, qu�il en avait d�j� sectionn� un bout de cinq centim�tres de long. J�aurais �t� bien incapable de dire ce qu�il avait coup�, mais ce dont j��tais s�r, c�est que ce n��tait pas le nerf vague. Je le lui dit. Il me dit que j�avais probablement raison et se remit � fouiller. Evidemment, il finit par trouver le bon nerf vague � l�aspect si caract�ristique, et au moment o� il s�appr�tait � corriger sa b�vue, le patron fit irruption, apr�s une op�ration termin�e dans le bloc voisin. Mon interne se comporta comme un �colier pris en faute : il me demanda de cacher vite la preuve de sa m�prise qui reposait dans une cupule. Le patron se penchait sur le champ op�ratoire juste au moment o� son interne sectionnait une belle partie du nerf vague droit pour faire bonne mesure. Je ne sus jamais quel morceau d�anatomie il avait enlev�, toujours est-il que l�op�ration r�ussit � peu pr�s, comme d�habitude mais j�ai bien peur de me souvenir que le patient a finalement �t� amput� de sa jambe un peu plus tard.
Je cite ce passage de Charles, de Jean Michel B�cqui�, qui est un des livres les plus poignants que j'ai jamais lu. Ce passage, je l'ai depuis longtemps recopi� � la main (et Dieu sait si mon �criture manuscrite est laide) sur un grand bristol que j'ai install� dans la vitrine de livres qui est dans mon bureau � Vigneux. Il m'a accompagn� partout (Corbeil, Vigneux) et le bruit de la chute d'eau est � jamais grav� dans ma m�moire. Les patients ou m�me les soignants qui attendent parfois l� ne peuvent manquer d'�tre attir� par ce manuscrit et je me plais � les imaginer en mon absence se p�n�trer de sa m�lancolie. Je tenais ce matin un souvenir qui ainsi flottait � la surface de la lagune sombre. Il n'en reste rien au moment ou je frappe ces lignes, absolument rien, sinon ce faible reflet dont parle B�cqui�, bien en de�� des mots. Il est vingt deux heures cinquante quatre, nous sommes � une poign�e d'heures du solstice d'�t�, le ciel est un tableau de Magritte, bleu nuit, avec cette bande claire vers le bas, o� se d�coupent les ombres noires d'encre des arbres et des maisons, et je suis l�, avec la solitude pour compagne, dans ce soir si beau, en train de remuer ma m�moire � la recherche d'un souvenir envol�. Dans l'apr�s midi, j'ai re�u un coup de fil de Claude Poug�s, le m�decin du SAMU de Corbeil, que je connais depuis vingt cinq ans, nous �tions internes au m�me moment, nous nous sommes toujours appr�ci�s bien que nous ne soyons jamais devenus de vrais amis. Nous nous appelons cependant par nos pr�noms, ce qui est rare chez les m�decins, o� l'on utilise plut�t le noms propres et le tutoiement. Il voulait me parler d'Alfred T�m�lis qui est son vieux patron de r�animation, qui �tait un grand copain de Bonnaf�, qui est rest� longtemps le pr�sident de la CME de l'h�pital de Corbeil, et qui s'est toujours pr�tendu un des fondateurs de la psychiatrie corbeilloise quoi que je pense qu'il n'y a jamais rien compris. Il a lui, fond� le SAMU de l'Essonne, ce qui n'est d�j� pas si mal. J'ai des souvenirs de T�m�lis quand j'avais vingt cinq ans. C'�tait un anesth�siste ancienne mani�re qui a appris la r�a au fur et � mesure du d�veloppement prodigieusement rapide de cette discipline. C'�tait un bel homme, charmeur et gueulard, toujours torse nu sous sa blouse blanche avec des poils tr�s noirs qui d�passaient de partout. A cette �poque j'�tais externe en chirurgie � Corbeil, je tenais les �carteurs du bon docteur Goidin, le chirurgien de l'h�pital, tr�s ancienne mode, en calot et sarrau, et lui, c'�tait l'anesth�siste qui se tenait � la t�te de l'op�r�. J�ai des souvenirs de cette �poque et de mon externat en chirurgie avec les gardes, les blocs op�ratoires carrel�s, les bless�s de l�autoroute du Sud et aussi les plasties de carrefour aortique rat�es du docteur Goidin, je me souviens notamment d�un interne libanais qui avait entre autre pour t�che de m�encadrer. Il �tait tr�s gentil avec moi et avec les patients, mais comme chirurgien, il �tait totalement nul. Il ratait absolument toutes les op�rations, il oubliait des compresses dans les ventres, il fallait toujours qu�il agrandisse les incisions, il n�arrivait pas � s�en sortir dans l�espace habituel du champ op�ratoire, ses sutures �taient � chier, et les assistants du patron lui faisaient recommencer � chaque fois. Il arrivait m�me � s�embrouiller avec les anses intestinales dans une simple appendoque. Bref, il n��tait pas dou�. Je me souviens d�un stripping de varices qui avait carr�ment tourn� au gore et d�une vagotomie hom�rique. La vagotomie �tait � l��poque un traitement de l�art�rite des membres inf�rieurs : il s�agissait de sectionner le nerf vague correspondant � l�art�re f�morale en question pour emp�cher les vasoconstrictions, enfin je n�insiste pas sur les d�tails techniques, mais je peux assurer que c��tait une op�ration enfantine. A condition de savoir reconna�tre le nerf vague. Je tenais donc les �carteurs et me demandais comment il allait s�y prendre cette fois encore pour rater. La r�ponse arriva vite. Il ne savait pas reconna�tre le nerf vague. Le moindre externe en chirurgie, comme moi par exemple, aux connaissances anatomiques �l�mentaires encore toutes fra�ches, pouvait dire qu�il s�agissait d�une sorte de petite corde � n�uds toute blanche, qui longeait la bifurcation aortique, mais lui non. Il avait saisi de sa pince un vague tuyau blanch�tre qui n��tait s�rement pas le vague et me demanda si � mon avis c��tait bien le nerf vague. Je n�eu m�me pas le temps de r�pondre que rien n��tait moins s�r, qu�il en avait d�j� sectionn� un bout de cinq centim�tres de long. J�aurais �t� bien incapable de dire ce qu�il avait coup�, mais ce dont j��tais s�r, c�est que ce n��tait pas le nerf vague. Je le lui dit. Il me dit que j�avais probablement raison et se remit � fouiller. Evidemment, il finit par trouver le bon nerf vague � l�aspect si caract�ristique, et au moment o� il s�appr�tait � corriger sa b�vue, le patron fit irruption, apr�s une op�ration termin�e dans le bloc voisin. Mon interne se comporta comme un �colier pris en faute : il me demanda de cacher vite la preuve de sa m�prise qui reposait dans une cupule. Le patron se penchait sur le champ op�ratoire juste au moment o� son interne sectionnait une belle partie du nerf vague droit pour faire bonne mesure. Je ne sus jamais quel morceau d�anatomie il avait enlev�, toujours est-il que l�op�ration r�ussit � peu pr�s, comme d�habitude mais j�ai bien peur de me souvenir que le patient a finalement �t� amput� de sa jambe un peu plus tard.
21 octobre 2002
Il faudrait que j'�crive � nouveau "La chambre de Nathan". Elle n'est depuis longtemps plus la m�me. (voir en LCD)
12 octobre 2002
08 octobre 2002
J'ai lu �a dans "Le Monde" ce soir. C'est un article tr�s s�rieux. Mais o� va donc le monde, je vous le demande un peu ma bonne dame ?
L'ONU interdit le lancer de nain
Les r�gles du jeu �taient pourtant d'une �tonnante simplicit�. Imaginez-vous dans une discoth�que, v�tu d'un gracieux costume ; sorte de harnachement rembourr�, rehauss� d'un casque de footballeur am�ricain et dot� d'une seyante poign�e dorsale. Cette poign�e servirait aux costauds de la bo�te de nuit pour vous propulser vigoureusement en l'air, le plus loin possible, contre un matelas pneumatique de 16 m� et 80 cm de haut, au son d'un hymne joyeux. �a y est, vous savez jouer au lancer de nain ! Seul accroc � votre plaisir de cascadeur des airs, d'amuseur vesp�ral fa�on toile � matelas, l'interdiction de ce passe-temps vient d'�tre confirm�e par la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme, au nom du respect de la personne humaine.
Import�e en France au d�but des ann�es 1990, la pratique du lancer de nain conna�t, depuis quelques d�cennies, un franc succ�s en Australie et aux Etats-Unis. Ce spectacle aux ind�niables relents d'exhibition de monstre dans les foires d'antan fit l'objet, en 1991, d'une circulaire du ministre fran�ais de l'int�rieur sollicitant l'intervention des pr�fets, et, en 1995, d'un avis du Conseil d'Etat enjoignant directement aux maires de l'interdire dans leur commune.
Le lancer de nain a, depuis son apparition, toujours suscit� les plus vives pol�miques. Certains "nains lanc�s" protestent, en effet, contre la prohibition de ces one-man-show, leur unique source de revenus. M. Wackenheim en est l'un des plus virulents en France. Contraint d�s 1991 � l'abandon de sa profession dans plusieurs communes du sud du pays, il a toujours argu� de sa capacit� � d�cider lui-m�me de sa participation ou non � des spectacles publics comme projectile humain et de ce que l'interdiction de ces lancers l'obligeait � pointer? au ch�mage. Jusqu'� la d�cision du Conseil d'Etat, M. Wackenheim s'�tait d'ailleurs vu plusieurs fois donner raison par des tribunaux administratifs et accorder des indemnit�s, en guise de d�dommagement. Comme d'autres "personnes de petite taille" professionnellement aguerries aux mini-vols plan�s, il a n�anmoins d� raccrocher d�finitivement depuis sept ans son d�guisement de "Mister Skyman" et se mettre en qu�te d'un autre gagne-pain, moins humiliant aux yeux des l�gislateurs.
De nombreuses associations de personnes atteintes de nanisme, offusqu�es, ont par ailleurs lutt� avec acharnement pour l'interdiction de ces spectacles jug�s d�gradants, alors m�me que les partisans du lancer de nain continuent de s'insurger contre la prohibition de leurs activit�s qu'ils comparent aux matches de boxe ou de catch, dont les athl�tes concourent toujours.
Les amateurs de ces lancers, d�sormais priv�s de leur distraction favorite, souhaiteraient-ils r�introduire dans les bo�tes de nuit de la C�te les combats de gladiateurs ?
Sandrine Blanchard
L'ONU interdit le lancer de nain
Les r�gles du jeu �taient pourtant d'une �tonnante simplicit�. Imaginez-vous dans une discoth�que, v�tu d'un gracieux costume ; sorte de harnachement rembourr�, rehauss� d'un casque de footballeur am�ricain et dot� d'une seyante poign�e dorsale. Cette poign�e servirait aux costauds de la bo�te de nuit pour vous propulser vigoureusement en l'air, le plus loin possible, contre un matelas pneumatique de 16 m� et 80 cm de haut, au son d'un hymne joyeux. �a y est, vous savez jouer au lancer de nain ! Seul accroc � votre plaisir de cascadeur des airs, d'amuseur vesp�ral fa�on toile � matelas, l'interdiction de ce passe-temps vient d'�tre confirm�e par la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme, au nom du respect de la personne humaine.
Import�e en France au d�but des ann�es 1990, la pratique du lancer de nain conna�t, depuis quelques d�cennies, un franc succ�s en Australie et aux Etats-Unis. Ce spectacle aux ind�niables relents d'exhibition de monstre dans les foires d'antan fit l'objet, en 1991, d'une circulaire du ministre fran�ais de l'int�rieur sollicitant l'intervention des pr�fets, et, en 1995, d'un avis du Conseil d'Etat enjoignant directement aux maires de l'interdire dans leur commune.
Le lancer de nain a, depuis son apparition, toujours suscit� les plus vives pol�miques. Certains "nains lanc�s" protestent, en effet, contre la prohibition de ces one-man-show, leur unique source de revenus. M. Wackenheim en est l'un des plus virulents en France. Contraint d�s 1991 � l'abandon de sa profession dans plusieurs communes du sud du pays, il a toujours argu� de sa capacit� � d�cider lui-m�me de sa participation ou non � des spectacles publics comme projectile humain et de ce que l'interdiction de ces lancers l'obligeait � pointer? au ch�mage. Jusqu'� la d�cision du Conseil d'Etat, M. Wackenheim s'�tait d'ailleurs vu plusieurs fois donner raison par des tribunaux administratifs et accorder des indemnit�s, en guise de d�dommagement. Comme d'autres "personnes de petite taille" professionnellement aguerries aux mini-vols plan�s, il a n�anmoins d� raccrocher d�finitivement depuis sept ans son d�guisement de "Mister Skyman" et se mettre en qu�te d'un autre gagne-pain, moins humiliant aux yeux des l�gislateurs.
De nombreuses associations de personnes atteintes de nanisme, offusqu�es, ont par ailleurs lutt� avec acharnement pour l'interdiction de ces spectacles jug�s d�gradants, alors m�me que les partisans du lancer de nain continuent de s'insurger contre la prohibition de leurs activit�s qu'ils comparent aux matches de boxe ou de catch, dont les athl�tes concourent toujours.
Les amateurs de ces lancers, d�sormais priv�s de leur distraction favorite, souhaiteraient-ils r�introduire dans les bo�tes de nuit de la C�te les combats de gladiateurs ?
Sandrine Blanchard
07 octobre 2002
06 octobre 2002
Dans les ann�es cinquante, je suis all� � l'�cole primaire de gar�ons de la rue Pierre Brossolette. C'�tait dans le quarter Mouffetard, � dix minutes � pied de chez mes parents qui habitaient le haut du boulevard Saint Michel. C'�tait au temps des contes de la rue Broca et de Pierre Gripari. J'aurais tr�s bien pu rencontrer la sorci�re du placard � balais o� le petit Bachir qui connaissait le langage des poissons rouges, en allant � l'�cole. Je me souviens du nom de mon premier instituteur : Monsieur Calvi. C'�tait en 1956, en dixi�me, car j'avais "saut�" la onzi�me comme on le faisait faire � l'�poque � tous les enfants qui savaient lire en quittant l'�cole maternelle. Il �tait grand, tr�s jeune, originaire du Sud-Ouest, timide, nous l'aimions beaucoup. Je me souviens que nous nous �tions demand� avec inqui�tude s'il fallait l'appeler "Ma�tre", en �cho au "Ma�tresse" que nous adressions les autres ann�es � nos institutrices en maternelle (il eut alors �t� une sorte de ma�tresse en pantalons, mal sexu�e), ou bien Monsieur. C'est ainsi que ce jeune homme � fines moustaches, pas tr�s s�r de lui, a symbolis� � lui tout seul le passage de la petite enfance � l'enfance et la s�paration des sexes : "l'�ge de raison" et l'inclusion dans le monde non mixte de l'�cole primaire et obligatoire. En septi�me, j'avais eu Monsieur Le Sceau qui �tait toujours un peu triste mais un homme tr�s bon. En huiti�me et neuvi�me, j'avais eu une ma�tresse terrible (mais la question du sexe avait moins d'importance), la femme du directeur de l'�cole, qui s'appelait Monsieur Mass� ou quelque chose comme �a, un homme du dix-neuvi�me si�cle, immense et imposant, sanguin, dont je me souviens d'�normes favoris sur de grosses joues rouges et qui �tait au moins aussi s�v�re que sa femme. Il ne faisait pas bon se retrouver dans son bureau pour y recevoir des coups de r�gle sur les doigts. Madame Mass� portait une blouse blanche qui la faisait ressembler � une infirmi�re. Nous, c'�tait la blouse grise r�glementaire qui descendait toujours plus bas que nos culottes courtes et nous donnait l'air d'�tre en robe, et beaucoup portaient des b�rets et des galoches (nous n'avions droit aux chaussures de tennis que pour la gymnastique, nous les apportions avec nos shorts dans des sacs en grosse toile bleue marine en forme de gros tubes). � cette �poque, je pensais que notre �cole avait �t� construite par Jules Ferry lui-m�me alors qu'elle ne datait que des ann�es vingt ou trente, avec ses plafonds haut de quatre m�tres, ses murs de briques, ses escaliers sonores, r�sonnant du bruit rythm� de nos godillots, son pr�au pour les jours de pluie o� une fois par semaine on nous distribuait du Viandox dans des quarts en alu, sa cour de r�cr� avec les cabinets � l'odeur douce�tre et ses platanes plant�s directement dans le bitume. Je me souviens de Noyer, dont les parents tenaient le bougnat du bout de la rue, au coin de la rue Lhomond et de la rue Tournefort, sombre et perch� en haut d'un mur aveugle � cause des diff�rences de d�nivel� entre les rues et qui est devenu un restaurant baba cool dans les ann�es soixante-dix. Je me rappelle ses cheveux �pais coiff�s sur le c�t�, son air adulte, son menton en galoche et ses chaussures qui ressemblaient � son menton. Il �tait fort et un peu b�te. Je me souviens de Barr�, avec ses cheveux coup�s en brosse et ses yeux rieurs dont le papa �tait architecte, mille fois plus d�lur� que nous, de Popliment le l�che-cul qui se tenait toujours bien droit, sur le visage tendu duquel on pouvait voir l'effort d�mesur� qu'il faisait pour para�tre le plus sage, de Fontaine, un petit blond dodu avec qui j'ai connu dans la cour de r�cr� certains de mes premiers �mois sexuels, de Rose (c'�tait son nom de famille) toujours dans la lune mais fort en calcul, de Robert (c'�tait aussi son nom de famille), fils du tr�s connu Yves, un gar�on tr�s timide, de Godement (que j'appellerai plus tard, lui, par son pr�nom, Fran�ois, et qui est un de mes plus vieux amis) qui �tait venu de Nancy en cours d'ann�e, de Palud de la Barri�re (dont je ne saurai jamais le pr�nom) qui habitait rue de l'Abb� de l'Ep�e � c�t� de l'�cole des sourds-muets et avec qui je faisais souvent un petit bout de chemin pour rentrer � la maison, de Carnot avec ses grosses lunettes qui m'a racont� comment on faisait les enfants et que je n'ai pas cru et de Laurent Meyer, qui m'a suivi jusqu'en m�decine et que j'ai perdu de vue � la fin de mes �tudes. Apr�s la septi�me, plus de la moiti� de la classe est pass� en "fin d'�tudes" ou au "cours compl�mentaire" pour pr�parer le certificat d'�tudes qui �tait la derni�re station avant l'apprentissage et la vie active � quatorze ans. Quatre ou cinq ans apr�s, les premiers �pisodes du "Petit Nicolas" de Ren� Gossini, illustr�s par Semp� ont commenc� � �tre publi�s dans le journal Pilote. Nous sommes une poign�e � �tre entr�s en sixi�me au lyc�e Henri IV qui �tait le lyc�e de notre quartier. Plusieurs souvenirs sont li�s plus ou moins directement � l'�cole de la rue Pierre Brossolette. Le premier est celui d'un matin de janvier ou f�vrier. Le ciel est encore tout rose des lueurs de l'aube. C'est juste avant la sonnerie de la rentr�e. Nous regardons � travers des morceaux de pellicule photographique le soleil qui commence � �tre mang� par l'ombre de la lune. C'est l'�clipse de 1957, qui ne fut que partielle � Paris. J'ai un souvenir tr�s pr�cis du disque br�lant au-dessus de la ligne bris�e des toits des maisons de la Montagne Sainte Genevi�ve s'�levant jusqu'� l'ombre nimb�e du Panth�on. Le deuxi�me est tr�s pr�cis�ment li� � la descente assourdissante (bruit de souliers ferr�s et cris de joie) de l'escalier de l'�cole vers la sortie : l'annonce que le premier Spoutnik tourne autour de la terre. Les deux ne sont certainement pas li�s dans la r�alit�. Je ne sais pas ce qui en moi associe l'aube de la conqu�te de l'espace et une descente d'escalier vertigineuse. Plus tard suivra la mort de la chienne La�ka sacrifi�e pour la Science. Le troisi�me est le jour de la prise du pouvoir par le g�n�ral De Gaule, le 13 mai 1958. La classe et l'�cole tout enti�re s'�taient divis�es en deux camps in�gaux, � l'image du monde adulte. Nous n'avons �t� que quelques-uns uns � entrevoir que les Fellaghas et le FLN �taient peut-�tre les combattants de la libert� que m�me nos p�res admir�s n'avaient pas su �tre.
05 octobre 2002
un petit tour de surf sur le web d'o� je vous ram�ne ce site d'un photographe, art-weber et graphiste newyorkais. Connexion rapide souhaitable. Admirez! (pendant que je tape ces lignes, mon ami le bouleau se tient droit comme un i. Pas un souffle d'air. Derri�re lui les tours du treizi�me scintillent et se couvrent de rose. Le ciel est mauve tr�s p�le. C'est le cr�puscule, c'est la fin d'une journ�e de l'�t� indien. La lumi�re change insensiblement � chaque seconde. D�s que je l�ve les yeux de mon clavier, la vision est autre. Mon ami le bouleau agite maintenant une branchette, mais sereinement, pourrait-on dire. Il est Calme. Sa couleur vire inexorablement au noir.Les tours du treizi�me sont en feu. Dans quelques minutes, ce sera la nuit. Maintenant l'ombre gagne).
02 octobre 2002
Je viens de publier ici le texte que vous pouvez lire � la suite de celui-ci. C'est � ce moment-l� qu'un tr�s vieux souvenir a jailli de ma m�moire, avec une force qui me laisse encore perplexe, et qui m'oblige � le retranscrire � l'instant m�me. J'ai deux ou trois ans. Je suis au milieu d'une for�t de jambes. C'est le souvenir de la "for�t de jambes". Il y a longtemps que je ne l'avais pas convoqu�. Mongrandp�re m'avait emmen� avec lui chez "Martinken" (je suis assailli, au moment ou le souvenir �merge en moi, "tout arm�", du fond des �ges, par l'odeur m�l�e, douce�tre, de la bi�re et du vin blanc, si caract�ristique des caf�s des pays al�maniques). Mongrandp�re est attabl� devant un verre � pied vert, haut. Il boit du vin blanc que lui a servi la jolie Annie Martinken (dans mon souvenir elle a une trentaine d'ann�e, une robe imprim�e noire � pois blancs, de longs cheveux ramen�s en arri�re � la mode des ann�es quarante, des boucles d'oreilles en nacre blanche, des yeux et un sourire �patants, elles morte assez r�cemment � pr�s de quatre vingt dix ans). Disons qu'il a rencontr� un membre de la famille Grumbach, peut-�tre le p�re Grumbach lui m�me, un gros homme joufflu qui promenait son ventre entre ses bretelles de pantalon, marchand de bestiaux de son m�tier, il me faisait un peu peur, il parlait fort une langue que je n'ai jamais comprise, l'alsacien, je crois m�me qu'il n' a jamais su le fran�ais (je me souviens des visites, avec ma grand m�re Germaine, dans une rue du village toute champ�tre, une maison � gauche de la rue, chez madame Grumbach, nous prenions du th� et des g�teaux). Le p�re Grumbach a sollicit� Mongrandp�re pour "faire Mineyane". Il y a une communaut� juive ancestrale � Bollwiller, petit village de la plaine, situ� � une dizaine de kilom�tres de Mulhouse et autant du pied des Vosges et les premi�res pentes du Hartmannswillerkopf. Le souvenir du caf� et le souvenir de la "for�t de jambes" ne sont pas le m�me souvenir. J'ai recours aux "artifices d'une transfiguration mensong�re" dont parle Ren� Louis Desfor�ts dans "Face � l'imm�morable" pour tenter d'expliquer, de situer, de developper, comme la photo dans le bac, sous la lumi�re rouge, le souvenir de la "for�t de jambes", qui en lui-m�me ne veut strictement rien dire. Je rajoute, je raboute d'autres souvenirs de la m�me �poque ou d'autres encore, tr�s post�rieurs de dix ou quinze ans. Mais, dans le souvenir de la "for�t de jambes", je revois tr�s pr�cis�ment jusqu'� la forme de certaines chaussures, je distingue encore dessus la couleur de la boue des cours de fermes, je revois les bas des pantalons bleu marine, souvent finement ray�s de blanc, � l'�poque. Grumbach a enr�l� Mongrandp�re pour "faire Mineyane" � la schule (la synagogue, en langue alsacienne et en yiddish � la fois). "Faire Mineyane" : traditionnellement, il est n�cessaire que dix hommes au dessus de l'�ge de la bar-mitsva soient pr�sent pour que tout office religieux puisse se d�rouler. C'est une sorte de quorum. A cette �poque, on manquait d�j� parfois d'hommes pour faire Mineyane � tous les coups (les femmes ne comptaient pas, je crois). Mongrandp�re, malgr� son ancienne profession de fabriquant de pain azyme sous la surveillance du grand rabbinat et tout le toutim n'�tait ni tr�s pratiquant ni m�me tr�s croyant. Tout le monde le savait, bien entendu, dans le village. On n'allait pas jusqu'� le traiter de m�cr�ant, comme il n'emb�tait personne on ne l'emb�tait pas, il �tait tout de m�me un bon juif. Il rendait volontiers service � la communaut� dont il entendait rester juste � la marge. On venait donc le chercher pour "faire Mineyane", pour faire le dixi�me, quand on �tait � court de juifs. La plupart du temps, pour ne pas dire toujours, il acceptait de bonne gr�ce. Je nous vois nous h�ter dans la petite rue de la schule (mais, je l'ai d�j� dit, ce n'est pas le m�me souvenir). La porte en bois grince, nous entrons, et c'est la "for�t de jambes". Le souvenir s'arr�te l�, brutalement. En r�alit� je ne sais pas vraiment ce que je fais l�. c'est Mongrandp�re qui m'a racont� bien plus tard qu'il m'emmenait � la schule avec lui quand on lui demandait de d�panner pour "faire Mineyane". Puis petit � petit, il n'y a plus eu du tout assez de juifs dans le village pour pratiquer les offices � la synagogue. Ils ne sont plus, maintenant que deux ou trois vieux, de l'�ge de mes parents, qui sont rest� l�, allez savoir pourquoi. La synagogue, qui date de 1652, ne fonctionne plus. Bollwiller est devenue une banlieue difficile de Mulhouse avec des cit�s et des voitures qui br�lent au moment des �t�s chauds.
Nous partions � la chasse aux sauterelles. C'�tait toute une exp�dition. Il fallait pr�parer le bocal au couvercle perc� de trous qui allait leur servir de cage. Mongrandp�re proc�dait � l'op�ration rituelle. Il allait chercher un gros clou et un marteau dans la remise au fond de la cour, un bocal de confiture vide � la cave et s'installait dans la cuisine pour en cribler le couvercle. Nous nous battions un peu pour savoir lequel de nous deux porterait le pot de confiture, nous recevions une ou deux taloches et nous nous mettions en route vers le terrain de chasse. Mongrandp�re nous tenait par la main. � la fin de la guerre, il avait trouv� une grenade dans sa cour et en la manipulant, lui qui n'avait jamais �t� soldat, il l'avait malencontreusement d�goupill�e. Par chance, la grenade, ayant eu le temps de se d�t�riorer un peu, avait fait long feu. Il en quand m�me perdu l'usage de l�annulaire et de l'auriculaire de la main droite qui �taient d�finitivement paralys�s et repli�s dans sa paume. Il ne se servait plus que des trois autres doigts, ce qui ne semblait pas le g�ner beaucoup. Il n�gligeait ostensiblement son infirmit�. C'�tait d�sagr�able quand il nous tenait par cette main-l�. Nous nous sommes arrang�s pour ne jamais le lui dire. Nous avions �labor� des tactiques raffin�es pour �chapper � la main bless�e. Mais quand nous �tions tous les trois, lui, mon fr�re et moi, l'un de nous deux ne pouvait y couper. Nous faisions la course pour attraper la main valide. Celui qui avait la mauvaise main h�ritait par principe du droit de porter le pot de confiture. Le terrain de chasse �tait une prairie au bord d'une route � la sortie du village. Les hautes herbes vertes pullulaient de criquets et de sauterelles. Mongrandp�re se postait au milieu du champ avec le pot de confiture et surveillait les op�rations. Nous avions appris � ne pas serrer trop le poing qui enfermait la sauterelle attrap�e, pour ne pas l'�craser mais, dans le feu de l'action, au cours d'une capture mouvement�e, la prisonni�re r�calcitrante (j'ai encore le souvenir du mordillement agr�able de l'insecte qui essayait de se lib�rer) se retrouvait parfois �crabouill�e malgr� nous, avant m�me que nous ayons pu l'enfermer dans le pot de confiture. La man�uvre d�licate de l'ouverture du couvercle, pour �viter que les sauterelles d�j� emprisonn�es ne s'�chappent quand nous en rajoutions une �tait r�serv�e � Mongrandp�re, l'exp�rience ayant prouv� notre maladresse en cette mati�re. Nous ne rentrions � la maison que lorsque le pot �tait plein d'insectes �clop�s, tass�s et � moiti� morts. Nous en versions le contenu dans la cour et les poules venaient achever le massacre.
01 octobre 2002
Je crois bien ne jamais avoir eu de Magrandm�re. Pour ce qui est de "M�m� Regina", la femme de Jacques (en r�alit�, Yankel, mais allez vous faire appeler Yankel juste avant la guerre de 14 et vous me direz si on vous prend pour un bon fran�ais), la m�re de mon p�re, je n'en ai que de tr�s vagues souvenirs : une vieille dame un peu impressionnante, toujours aper�ue au fond de son appartement sombre et calfeutr�, �ternelle r�fugi�e craintive, ne parlant pas fran�ais mais une dr�le de langue gutturale (le yiddish). C'est � peu pr�s tout. Je fais un effort pour en extirper plus. Tout juste revient un souvenir isol�, dont j'ai quand m�me la certitude qu'il est li� � ma grand-m�re Regina : la couleur orange d'une soupe aux l�gumes. C'est, malgr� la profondeur o� je suis all� la chercher, une image �tonnamment vive. J'ai un souvenir tr�s pr�cis de cet orange-l�, je le reconna�trais entre mille. Je suis toujours �tonn� de l'absurde pr�cision de la m�moire. Pourquoi la couleur de cette soupe aux l�gumes-l�, pourquoi juste une couleur et pas un son ou un mouvement ? Allez savoir. Elle donne cette soupe � mon p�re pour qu'il la rapporte chez nous. Je revois les gestes. En gros plan. Les mains, les avant-bras, la dentelle et les manchettes. C'est toujours une petite complication de transporter de la soupe. Je me souviens d'une descente d'escalier pr�cautionneuse. Je me souviens justement, � cet instant pr�cis o� j'�cris ces lignes, d'avoir fait resurgir ce souvenir-l� � d'autres instants de ma vie : toujours, en premier vient la couleur. La couleur orange de la soupe aux l�gumes. C'est tout ce qui me reste de ma grand-m�re Regina, la couleur de la soupe aux l�gumes. Elle est morte avant que j'aie atteint six ans. Autrement, bien s�r, j'en ai entendu parler par mes parents. Il y avait eu un gros conflit entre ma m�re et elle. C'est toujours rest� un peu myst�rieux. Je me demande en quelle langue elles se sont engueul�es. Je pourrais dire que "M�m� Germaine", la femme de Jean, aurait �t� Magrandm�re si elle avait v�cu plus longtemps. Un cancer l'a emport� avant mes cinq ans. D'elle non plus il ne me reste que tr�s peu d'images mentales. L'une se confond � peu pr�s certainement avec une photo o� appara�t sa lumineuse beaut�. Elle me tient b�b� dans ses bras. Elle sourit, moi aussi. Elle est vraiment tr�s belle, tr�s jeune. Une autre photo la repr�sente avec sa propre m�re, une tr�s belle vieille femme elle aussi, au port de reine. J'en garde encore une autre dans mon portefeuille, une photo d'identit� sur laquelle elle pose en plan am�ricain. Elle doit avoir vingt ans tout au plus. Elle a le front haut et un chignon l�g�rement d�fait sur le c�t�, elle regarde l'objectif bien en face, son regard est limpide, tr�s intense. Elle porte une grande �charpe claire sur les �paules. C'est tout � fait l'image qu'on se fait d'une r�volutionnaire russe au coeur pur. Je sais que mes premiers instants lui doivent presque tout. Ne dit-on pas qu'une femme fait son premier enfant autant pour sa m�re que pour faire un enfant ?. Je me plais � imaginer qu'elle m'a �lev�e dans les trois premi�res ann�es. D'apr�s ma m�re, c'est faux. Tout au plus, ai-je pass� chez elle de longues vacances. Je n'en ai, bien s�r, aucun souvenir, mais je m'obstine � ne pas vouloir croire ma m�re. Un autre souvenir, grav� au burin dans ma m�moire est li� de tr�s pr�s � ma grand-m�re Germaine. Nous sommes dans notre chambre, nous avons du mal � nous endormir. Ce soir-l� notre m�re doit rentre d'un voyage �clair. Nous entendons des bruits de pas dans le couloir. C'est elle ! Nous appelons "Maman ! Maman !" Elle entre dans la chambre avec un rai de lumi�re aveuglant. Nous nous serrons contre elle, elle nous serre tr�s fort dans ses bras. Elle dit "Je vous embrasse tr�s fort de la part de M�m� Germaine". Ce n'est que bien plus tard, que j'ai compris que ce soir-l�, elle revenait d'Alsace o� elle avait assist� sa m�re dans ses derniers moments.
29 septembre 2002
28 septembre 2002
J'avertis encore une fois : les textes que vous pouvez lire ici apparaissent dans leur ordre de mise en ligne, suivant la parole de l'Evangile qui �nonce que les premiers seront les derniers. Le fragment que vous allez lire imm�diatement est , en fait, la suite du suivant (vous me suivez ?)
Pour continuer avec Mongrandp�re, et je crois bien que je ne sois pas pr�s d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que �a a �t� l'homme pr�f�r� de toute la vie de ma m�re. Elle l'a m�me pr�f�r� � moi, c'est tout dire. Elle �tait sa fille unique et apr�s la mort impr�vue de ma grand-m�re en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouv� seul et ne s'est pas tr�s bien support� : il a failli sombrer un peu dans l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en mille neuf cent soixante-neuf � quatre-vingt-trois ans, c'�tait assez vieux, � l'�poque. J'�tais d�j� en deuxi�me ann�e de m�decine. Un peu avant sa mort, en dehors du fait qu'il �tait encore vivant, ce n'�tait plus tout � fait le m�me homme. Je veux dire : Mongrandp�re �tait devenu vieux et fragile. Ma m�re avait ajout� un tabouret � chaque palier de chacun des trois �tages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque jour de sa derni�re principale mission qui �tait de chercher le pain. �a nous faisait dr�le et pour ainsi dire triste de le voir diminu� comme �a, mon fr�re et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait �t� jeune, encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Am�rique, il s'�tait amus� avec des copains � tenir le pari de boire douze demis et de manger douze �ufs durs dans le temps o� les douze coups de midi avaient sonn� deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le croyions qu'il l'avait fait. Mongrandp�re avait �t� une force de la nature. Je le revois encore, tout petit que j'�tais, � la campagne, en Alsace, remplir d'�normes seaux d'eau � la pompe � bras et les porter au bout des siens, un dans chaque main, comme �a, sans effort. Le soir, quand il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait toujours la bouche mouill�e, c'�tait un peu d�sagr�able mais pas trop, il nous disait : "Bonsoir, Hamel� !" (Prononcer avec le "h" tr�s aspir� comme dans Khaled). �a voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place favorite, c'�tait dans la cuisine �troite, derri�re la table en Formica. Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa chambre. Ma m�re, quand �a durait trop longtemps, ne le supportait pas : elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait d�faite, parce qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il voulait mourir. Mais comme au fond, il �tait tr�s gentil, il essayait la plupart du temps de ne pas inqui�ter trop. On le revoyait derri�re la table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adress� la parole. J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa pr�sence. Nous avons parl� de choses et d'autres. Il m'a interrog� sur mes �tudes, ce qu'il n'avait jamais fait. Je pensais m�me qu'il ne s'en �tait jamais aper�u que je faisais des �tudes. Et tout � coup, prenant peut-�tre conscience que j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme �a, il s'est mis � me poser plein de questions. Pourquoi le c�ur bat-il ? Comment les m�dicaments soignent-ils ? Les microbes, � quoi ils ressemblaient ? Etc. J�essayais de r�pondre le plus honn�tement possible, car les questions �taient vraiment difficiles. Je me souviens particuli�rement d'une d'entre elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle ne tombe pas sur nous. Ce n'�tait pas une question na�ve c'�tait un test pour savoir si les �tudes servaient vraiment � quelque chose. Alors, avec tout le respect dont j'ai �t� capable, j'ai essay� de lui faire comprendre, comme on le fait avec un enfant et �a me faisait presque pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il m'�coutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au ma�tre ignorant de Jacotot. Un ma�tre, Mongrandp�re. Quelques semaines apr�s, il �tait mort.
Pour continuer avec Mongrandp�re, et je crois bien que je ne sois pas pr�s d'avoir fini, je ne crois pas me tromper en disant que �a a �t� l'homme pr�f�r� de toute la vie de ma m�re. Elle l'a m�me pr�f�r� � moi, c'est tout dire. Elle �tait sa fille unique et apr�s la mort impr�vue de ma grand-m�re en mille neuf cent cinquante-quatre, il s'est retrouv� seul et ne s'est pas tr�s bien support� : il a failli sombrer un peu dans l'alcool. Alors elle l'a recueilli chez elle, chez nous. Il est mort en mille neuf cent soixante-neuf � quatre-vingt-trois ans, c'�tait assez vieux, � l'�poque. J'�tais d�j� en deuxi�me ann�e de m�decine. Un peu avant sa mort, en dehors du fait qu'il �tait encore vivant, ce n'�tait plus tout � fait le m�me homme. Je veux dire : Mongrandp�re �tait devenu vieux et fragile. Ma m�re avait ajout� un tabouret � chaque palier de chacun des trois �tages pour qu'il puisse se reposer en remontant chaque jour de sa derni�re principale mission qui �tait de chercher le pain. �a nous faisait dr�le et pour ainsi dire triste de le voir diminu� comme �a, mon fr�re et moi, nous qui nous souvenions que, quand il avait �t� jeune, encore en Alsace, en Alsace allemande, avant de partir en Am�rique, il s'�tait amus� avec des copains � tenir le pari de boire douze demis et de manger douze �ufs durs dans le temps o� les douze coups de midi avaient sonn� deux fois. Pas facile. Il l'a fait. Nous, en tout cas, nous le croyions qu'il l'avait fait. Mongrandp�re avait �t� une force de la nature. Je le revois encore, tout petit que j'�tais, � la campagne, en Alsace, remplir d'�normes seaux d'eau � la pompe � bras et les porter au bout des siens, un dans chaque main, comme �a, sans effort. Le soir, quand il fallait aller se coucher, nous allions lui faire une bise, il avait toujours la bouche mouill�e, c'�tait un peu d�sagr�able mais pas trop, il nous disait : "Bonsoir, Hamel� !" (Prononcer avec le "h" tr�s aspir� comme dans Khaled). �a voulait dire : "Bonsoir, petit agneau". Sa place favorite, c'�tait dans la cuisine �troite, derri�re la table en Formica. Il pouvait s'y faire oublier des heures. Parfois il s'enfermait dans sa chambre. Ma m�re, quand �a durait trop longtemps, ne le supportait pas : elle allait le retrouver pour parlementer. Elle sortait d�faite, parce qu'il lui avait dit en alsacien qu'il ne supportait plus la vie, qu'il voulait mourir. Mais comme au fond, il �tait tr�s gentil, il essayait la plupart du temps de ne pas inqui�ter trop. On le revoyait derri�re la table de la cuisine. Je me souviens d'un soir, il m'a adress� la parole. J'ai honte, mais j'avais fini par oublier sa pr�sence. Nous avons parl� de choses et d'autres. Il m'a interrog� sur mes �tudes, ce qu'il n'avait jamais fait. Je pensais m�me qu'il ne s'en �tait jamais aper�u que je faisais des �tudes. Et tout � coup, prenant peut-�tre conscience que j'allais devenir quelqu'un de savant ou quelque chose comme �a, il s'est mis � me poser plein de questions. Pourquoi le c�ur bat-il ? Comment les m�dicaments soignent-ils ? Les microbes, � quoi ils ressemblaient ? Etc. J�essayais de r�pondre le plus honn�tement possible, car les questions �taient vraiment difficiles. Je me souviens particuli�rement d'une d'entre elles : explique-moi comment la lune tient dans le ciel et pourquoi elle ne tombe pas sur nous. Ce n'�tait pas une question na�ve c'�tait un test pour savoir si les �tudes servaient vraiment � quelque chose. Alors, avec tout le respect dont j'ai �t� capable, j'ai essay� de lui faire comprendre, comme on le fait avec un enfant et �a me faisait presque pleurer, l'attraction universelle et les lois de Newton et de Kepler. Il m'�coutait, en souriant, ravi de mon savoir. Il me faisait penser au ma�tre ignorant de Jacotot. Un ma�tre, Mongrandp�re. Quelques semaines apr�s, il �tait mort.
25 septembre 2002
J'ai failli oublier. Depuis environ huit jours les �ditions POL reprennent l'exp�rience r�alis�e en 2000, je crois, avec Martin Wrinckler (l'auteur de la maladie de Sachs) et "L�gendes" livre publi� en feuilleton sur le net. Cette fois, il s'agit toujours de Wrinckler, et le titre est "Ange". Si vous voulez retrouver les joies du feuilleton disparues depuis probablement plus de trente ans dans la presse, d�p�chez vous de cliquer ici, vous n'aurez que huit jours de retard sur les 146 �pisodes pr�vus (seulement, bien s�r, si vous lisez ces lignes le jour o� elles ont �t� �dit�es, c'est � dire le 25 septembre 2002. Avant, pas de danger; apr�s, plus probablement, il vous suffira de rajouter un jour chaque jour, pas besoin de vous faire un dessin). De plus, le livre � l'air tr�s bon. Pour ce qui est de Ciscoblog, le travail invisible continue. Dans la soute... Bonsoir
23 septembre 2002
Je viens de me livrer � un long et fastidieux travail "invisible" (je viens de corriger une trentaine de pages de ce site (pr�cis�ment : l'�puisement du Boul'Mich)). J'ai juste un peu envie de faire quelque chose de "visible" : je frappe donc ces quelques lignes. Vous venez de les lires. Vous les avez vues. Elles sont donc visibles. Comme pour dire que je suis toujours l�, m�me si on ne me voit pas, m�me les jours o�, semble-t-il rien n'est inscrit ici : je continue de m'agiter, m�me en coulisses, m�me derri�re le rideau, de m'agiter, sans cesse, comme mon arbre, mon bouleau, celui qui tente de me parler � travers la fen�tre de la chambre. De toute fa�on, pour paraphraser Wittgenstein : "si un bouleau pouvait parler, on ne le comprendrait pas". Comme vous voyez . Bonsoir.
22 septembre 2002
17 septembre 2002
Les "chroniques ordinaires" de Gis�le Didi (plus rien depuis le 22 juillet) ont enfin repris. Ouf ! Nous avons failli nous angoisser, comme Louis XIV avait failli attendre. Nous trouvions que le repos avait suffisemment exist�, nous craignions qu'il ne se transform�t en repos �ternel. Re - Ouf ! Il n'en est rien. Merci mon dieu, pour notre clic quotidien. J'ai mis en ligne (voir en LCD) deux textes qui sont trop longs pour figurer dans les pages quotidiennes : "L"�puisement du week end et "L'�puisement du Boul'MIch". Bien s�r, il ne s'agit que de tentatives d'�puisement, pas d'�puisements accomplis.
13 septembre 2002
12 septembre 2002
Ce soir, un petit lien. Rien de plus. C'est un peu artiche, un peu Palais de Tokyo, si vous voyez ce que je veux dire (un rien pr�tentieux, mais bon). De plus, il faut imp�rativement une connexion rapide. Je ne sais pas encore si je vais le faire passer en LCD. IL faudrait organiser un r�f�rendum des ciscobloguistes, genre : inscrits : 07, (je refais mes comptes) : non, 06 , votants 04, abstentions ou nuls : 0 pour : 02, contre : 02. On serait bien avan��. A plus tard, folks.
07 septembre 2002
Jardin du Luxembourg, première. Quelque chose de blanc et d'éclatant, le ciel, probablement, se reflète dans une flaque d'eau. Je joue avec une brindille noueuse et fourchue. Je fais la cuisine, je touille. L'image blanche se brouille, un nuage de boue grisâtre remonte vers la surface. On dirait que ça serait de la sauce au chocolat. J'en ai plein les doigts, que j'essuie sur ma chemise. L'odeur un peu âcre de la boue me plaît. J'en dépose un peu sur ma joue, en me grattant le front des doigts qui tiennent toujours la brindille qui va aussi, par la même occasion, maculer mes cheveux. Ca me fait des peintures de guerre. Je mâche de minuscules grains de sable qui crissent sous les dents. Comme je ne sais pas encore cracher, j'essaie de les chasser de la langue sur mes lèvres. En essayant de les ôter de l'autre main, j'en rajoute. Mais la tambouille m'absorbe. La flaque s'agrandit. Elle devient une rigole et finit par couler, lentement, d'abord, puis, vite, comme un petit ruisseau. L'eau provient du jet qu'un jardinier en bleu, je l'ai vu marcher avec ses grosses chaussures dans l'herbe souple, a mis en route il y a quelques minutes. Il arrose d'un bel éventail de pluie la pelouse proche de l'allée où je joue, accroupi dans la poussière. Le ruisseau longe une berge brune de terre odorante, taillée à la bêche, bien régulière, couverte d'une brosse de gazon vert tendre. Avec la brindille, en partant de la rigole, je trace des dérivations liquides sur le sable de l'allée qui font comme des larmes. Elles glissent sur le sol qui ne les absorbe pas tout de suite, se couvrent d'abord d'un voile de poussière fine, puis, finissent par se laisser boire et disparaissent. Si je lève les yeux, mon regard est arrêté de l'autre côté de la pelouse par une haie d'arbres sombres cachant des statues moussues. Derrière moi, la voix de ma mère me parvient à travers les bruits de l'eau qui coule, des feuilles qui bruissent, des cris d'enfants et ceux de la ville, au loin, par delà les grilles. Elle tricote, assise sur une de ces chaises de métal peintes en vert qui, vides, à cette heure matinale, forment, un peu partout dans le jardin, des assemblées étranges, muettes et graves. La voix de ma mère m'interpelle, elle voudrait que je cesse de jouer "à l'eau", elle dit que je vais me salir, elle voudrait que je revienne vers elle. Mais ce n'est pas une injonction : la voix n'a pas la conviction habituelle, je décèle un soupçon d'indulgence. C'est que ma mère profite, elle aussi, du calme de l'instant et de la douceur de l'air. Je décide donc de faire comme si je n'avais pas entendu et de ne pas obéir tout de suite. Je lâche la brindille dans le ruisseau. Je la regarde filer et disparaître en suivant la pente de l'allée et la courbe de la pelouse. Je plaque les deux paumes de mes mains au fond de l'eau, pour les laver. L'eau est froide. Le flot enserre mes poignets. Ma mère parle à nouveau. Mais ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Un jeune homme vient de s'installer à côté d'elle, son journal sur les genoux. Ils échangent des politesses. Je me suis retourné, j'ai aperçu le sourire de ma mère, qui ne regarde pas le jeune homme, elle continue de me surveiller, et le regard du jeune homme posé sur elle. Je regarde à nouveau l'eau qui coule. J'ai un nouveau jeu. On dirait que les brindilles sont des bateaux qui partent à la mer. Je ramasse plusieurs brindilles et les laisser flotter au fil de l'eau. Un peu plus tard, ma mère m'a appelé, cette fois, "Tu viens , on s'en va". Ma mère a rangé son tricot, s'est levée, et elle est venue me prendre par la main. Je l'ai suivie. Le jeune homme est resté assis. Il a déplié son journal comme pour le lire. Ma mère m'a demandé de dire au revoir au monsieur. J'ai dit au revoir. Le monsieur a répondu : "au revoir". Pendant que nous avancions sur l'allée, et que ma mère, pressant un peu le pas, me tirait derrière elle sur le chemin de la maison, je me suis encore retourné. Le monsieur continuait de regarder ma mère. Il ne s'était toujours pas mis à lire son journal. Il finissait de sourire en nous regardant nous éloigner.
05 septembre 2002
02 septembre 2002
31 août 2002
La Galine sur la route de Grimaud qui monte � Lagarde-Freinet un cabanon ils appellent �a sur une petite colline une grande maison en pierre d'une beaut� et d'une puret� sans pareille c'est son nom la Galine au milieu d'un paysage tellement beau que la gorge se serre il y a sept plans successifs disait Anne de la vigne aux lointaines montagnes indigo en passant par tout un enchev�trement de colline ocres bleues et vertes un enchantement pour l'�me une beaut� parfaite voir �a et mourir non rester plant� devant toute sa vie ne plus jamais bouger juste regarder changer les couleurs Rolande et Lulu et leurs enfants leurs voisins les cousins les oncles et les tantes presque tous de la m�me famille ils se connaissent de p�re en fils et de m�re en fille depuis des si�cles Grimaud une communaut� disparue le p�re Bertrand le p�re de Rolande l'�curie le cheval du p�re Bertrand qu'on n'entend jamais pas un hennissement un tr�s vieux cheval il a plus de vingt ans il vient le voir tous les jours lui parler lui flatter l'encolure lui donner � manger dans sa paume le faire boire � la fontaine il ne voudrait pas qu'il meure les vignes les vendanges les amis du p�re Bertrand qui donnent un coup de main l'autre fois ce sera � nous de donner le coup de main pour leurs vendanges dans la plaine les vieux qui chantent des chansons proven�ales en travaillant cette envie d'avoir tout le temps fait partie de �a de ce paysage si beau et si serein de la fontaine en pierre pleine � raz bord d'une eau limpide et glaciale qui d�borde doucement par tous les bords moussus le p�re Bertrand qui y fait boire son vieux cheval le p�re Bertrand qui m'explique comment on f�conde la vigne avec son couteau de paysan notre admiration notre amour pour cet homme d'exception sa beaut� ses grandes mains calleuses son pantalon de toile et sa chemises sans col � rayures d�lav�es par les lessives la maison de Rolande et Lulu � Grimaud dans le village les fen�tres qui donnent au loin sur la baie avec la mer au fond leur professions employ�e de mairie employ� � la coop�rative vinicole et pompier volontaire le mistral qui s'engouffre dans les petites rues Christine et moi angoiss�s avec J�r�mie qui ne veut pas prendre le sein en octobre 80 la petite fille elle doit avoir trente ans maintenant infirme motrice c�r�brale n�e comme �a et toutes ses op�rations qui court malgr� tout dans la rue avec ses copines le "il l'a command� ?" interloqu� du petit gar�on de Rolande il a cinq ans � l'�poque devant le hochet "design" de J�r�mie il se disait il faut �tre compl�tement d�bile pour jouer avec un machin pareil la pluie sur les vitres de la voiture qui descend de Lagarde une vision idiote d'oliviers dans un virage et rien d'autre pourquoi cette vision l� et pas une autre la Galine aussi en ao�t 73 quand j'ai revu Christine un mois apr�s notre rencontre qui avait dur� trois jours � Paris nous n'�tions rest�s que trois jours ensemble elle �tait partie en vacances chez ses parents dans les Alpes on devait se retrouver � la Galine c'�tait la premi�re fois que j'y suis all� j'ai fait le trajet Paris Lagarde-Freinet en une seule fois en fon�ant avec mon ami 6 sur l'autoroute du Sud pas termin�e on ne disait pas encore A6 sans m'arr�ter une seule fois sauf pour le plein pas d'�lectricit� pas de meubles dans les pi�ces nues la fontaine on s'y lavait les dents mais on crachait par terre pour ne pas troubler l'eau Laurence et Anne en chemise de nuit blanche dans l'escalier avec une chandelle allum�e qui m'indiquent le chemin je n'en crois pas mes yeux et Christine un bouton de fi�vre je me souviens du bouton de fi�vre sa blondeur �claircie par le soleil ses yeux si bleus elle m'attend l'histoire des louis d'or dans le mur de la maison de Grimaud c'est une histoire marseillaise c'est s�r mais on y a cru dur comme fer les propri�t�s de la famille de Rolande et Lulu a Saint-Tropez la s�ur idiote et la m�re Bertrand m�chante Pagnol que �a rappelle tout �a le Gambetta limonade au caf� de Lagarde-Freinet plein de hippies communautaire le bruit des cigales dans les platanes du boulevard horreur plus tard la Galine am�nag�e d�figur�e par Rolande et Lulu � la mort du p�re Bertrand on ne pouvait pas dire que c'�tait nul que �a foutait tout en l'air devant toute la famille attabl�e qui saucissonnait sur la terrasse l'�lectricit� le frigo la salle de bain les poutres apparentes le paysage en �tait comme sali souill� nous nous sommes enfuis la Galine vendue � la fin � des hollandais quand Rolande et lulu se sont s�par�s je me souviens avant la Galine du temps de Laurence en chemise de nuit blanche dans l'escalier c'est Jean Dausset qui la louait au p�re Bertrand le p�re Bertrand tout fier "C'est un grande et belle nouvelle" quand on a tous appris qu'il avait eu le prix Nobel de m�decine cet �t�-l� comme si c'�tait nous qui l'avions re�u et la joyeuse nouvelle qui avait roul� de colline en colline et de cabanon en cabanon et parcouru toutes les rues du village nous ne pouvions aller � la Galine que les ann�es o� il ne la louait pas ou en dehors des grandes vacances ce qui ne faisait pas beaucoup mais nous on ne nous la louait pas on nous la pr�tait la meule de moulin sur le terre plein qui servait de terrasse parce que Jean Dausset y faisait pousser des plantes grasses les couchers de soleil encore une fois J�r�mie dans le porte b�b� kangourou au milieu des vendanges sur la pente douce de la colline les ch�nes-li�ges les oliviers les arbousiers la myrte le romarin la lavande le thym et le pin parasol et toutes les odeurs qui me reviennent l� maintenant avec les larmes oui les larmes.
27 août 2002
Juste un dernier petit mot, ce soir. Il faut bien se rappeller que sur Ciscoblog (et sur tous les blogs, d'ailleurs) les premiers sont les derniers. C'est � dire qu'au moment o� vous lisez ces lignes, les plus r�centes s'affichent au-dessus des plus anciennes, et pas au-dessous. Un blog, en ce sens, est litt�ralement (c'est le cas de le dire) l'inverse d'un livre. Pour ce qui est de l'empi�tement de la photo sur le paragraphe d'en dessous, je n'en suis pas responsable, m�me par erreur. J'en suis tout surpris : c'est la faute � l'�diteur de blogs. Apparemment, on ne peut pas mettre en ligne plus d'une image par publication, mais l'effet de mise en page n'est pas si vilain, ne trouvez vous pas ? (je suis s�r qu'en fait vous n'avez cure de toutes ces consid�rations techniques, d�carcassez-vous, tiens !)
25 août 2002
Ce soir, texte. Je pr�pare une suite en images sur ce que je racontais des auto-portraits d'Arikha, mais comme ce n'est pas encore tout � fait pr�t, ce soir, c'est texte. Ce que vous allez lire est la deuxi�me partie de l'histoire de Paulette, dont, si vous �tes un lecteur attentif de Ciscoblog, vous avez d�j� lu la premi�re partie en juin (sinon, vous �tes un mauvais �l�ve, tant pis). Pour les nouveaux, et uniquement pour eux, car ils sont attentifs, eux, les nouveaux, la premi�re partie de l'histoire de Paulette est dans les archives de juin, dat�e du 14. Interro surprise demain !
L'encha�nement des gestes et des attitudes : offrande � h�sitation � constat, est pratiquement toujours le m�me depuis que je la connais, m�me s'il en manque parfois un �l�ment, m�me si les particularit�s de telle ou telle situation l'�purent ou l'accentuent. C'est comme une ritournelle. On peut dire que c'est le "motif" de Paulette (On pourrait m�me dire, puisque ceci se passe dans un h�pital psychiatrique, que ce sont les "st�r�otypies" de Paulette, mais on ne le dira pas, non seulement parce qu'on n'a pas envie d'enfermer Paulette en une d�finition livresque qui fige le geste dans une incompr�hensibilit� d�finitive, mais aussi parce qu'on n'est tout simplement pas en train de d�crire un cas clinique). Offrande � h�sitation �constat : il faut conna�tre un peu l'histoire de Paulette pour pr�senter maintenant un personnage manifestement absent de son discours spontan� et comprendre � qui s'adresse peut-�tre path�tiquement la ritournelle. Pour faire durer un peu le suspens, si suspens il y a, reprenons par exemple l'histoire de Blanche-neige. On n'a pas manqu� de remarquer que la version de Paulette (int�gralement retranscrite plus haut) est courte et particuli�rement �dulcor�e. On s'est bien s�r aper�u qu'il y manquait deux personnages : le chasseur et la mar�tre, la m�chante reine, celle qui se transforme en sorci�re. Pour ce qui est du chasseur, rien de trop grave : il n'est qu'un des figures du Prince Charmant, du p�re, que Paulette ne nomme d'ailleurs pas comme prince charmant, mais r�duit, en une m�tonymie foudroyante et irr�vocable, � un baiser. Il en va tout autrement, en revanche de la m�chante reine. Son absence, dans le r�cit de Paulette est, comment dire, trop grosse, trop �vidente. C'est une absence qui veut peut-�tre dire trop de pr�sence, une pr�sence en creux, indicible. Permettez-moi alors, donc, de vous pr�senter, thus, let me introduce to you, the mother, la m�re de Paulette, l'Absente. Applaudissements, bien s�r. La m�re de Paulette est une m�chante reine. Elle habite tout pr�s de l'h�pital. Paulette peut aller chez sa m�re � pied. Elle fait le trajet pratiquement tous les jours, pratiquement plusieurs fois par jour, en traversant la for�t, celle o� on rencontre les biches donneuses d'organes, les Sept Nains, le loup, les chaperons rouges, les lapins press�s, les sourires des chats �vanouis et peut-�tre m�me les miroirs � traverser, je veux dire l'avenue Henri Barbusse, l'avenue la plus anonyme de toute la banlieue, la plus laide, la plus d�nu�e d'int�r�t, de curiosit�, celle o� il est impossible de fl�ner, celle que vous ne pouvez arpenter qu'en ruminant votre ennui et en laissant les molosses aboyer sur votre passage derri�re les grilles des pavillons en meuli�re ou derri�re les palissades. L'avenue Henri Barbusse est une longue estafilade, une plaie blafarde, taill�e � travers un paysage vaincu qui n'ose m�me plus se qualifier lui-m�me d'urbain. Le ch�teau de la m�re est donc plant� au bout de �a, autant dire au milieu du grand nulle part. Elle existe, en chair et en os, la m�re de Paulette. M�me si les ritournelles, qui n'en d�crient que le contour, pourraient nous faire croire � son d�faut. Tenez, elle est justement en train de pr�parer des p�t�s imp�riaux tout en papotant avec son miroir beau miroir. C'est sa sp�cialit�, les p�t�s imp�riaux. Parce que, en plus d'�tre reine et m�chante, la maman de Paulette est vietnamienne, ce qui n'est, bien s�r, pas grave du tout, mais qui explique � la fois le c�t� imp�rial des p�t�s et l'obstination des petites voix de Paulette � la traiter de chinetoque. Bref, Paulette finira par les ramener tout � l'heure, les p�t�s imp�riaux, dans un sac en plastique qui se balancera au bout de son bras, en arpentant l'avenue Henri Barbusse dans l'autre sens, pour les partager au d�ner avec les autres patients. Mais nous n'en sommes pas encore l�. Il y a toute une longue et douloureuse contrainte, une sorte de chemin de croix. Paulette arrive chez sa m�re, donc. Elle sonne. La m�re a les mains pleines de p�te � p�t�s imp�riaux ou de farine de riz, je ne sais pas, il faut qu'elle s'essuie, elle crie � travers la porte : "j'arrive ! " Et Paulette r�plique, toujours � travers la porte ferm�e : "fous-moi la paix !" , peut-�tre parce qu'il faudrait que la porte soit toujours ouverte ou quelque chose comme �a, ou qu'elle soit toujours ferm�e, il faut qu'une porte soit ouverte ou ferm�e, toujours-est-il qu'elle fait demi-tour imm�diatement sans m�me laisser � sa m�re le temps de s'essuyer et d'ouvrir. D'ailleurs la m�re a l'habitude, elle ne r�pond "j'arrive !" que par habitude, elle n'"arrive" pas vraiment, du moins dans l'intention ou c'est bien plus tard, qu'elle compte "arriver", elle continue tranquillement ce qu'elle est en train de faire, et, pendant qu'elle y est, prend bien le temps de s'essuyer les mains avant d'ouvrir la porte : elle sait d�j� que Paulette ne sera plus derri�re. A ce petit jeu l�, les rencontres entre la m�re et la fille prennent des allures d'�v�nements totalement hasardeux, d'accidents temporels, de "rendez-vous manqu�s" r�ussis on ne sait pourquoi. Paulette aurait beaucoup plus de chance de rencontrer sa m�re sur la place de la concorde que dans sa propre maison. Mais elle ne va jamais Place de la Concorde. A peine revenue � l'h�pital elle fait demi-tour : �a fait tourner les infirmiers en bourrique parce qu'ils sont chaque fois oblig�s de lui ouvrir la porte et de la lui ouvrir � nouveau cinq minutes apr�s, pour la laisser sortir. Parfois, m�me, Paulette sonne � la porte de l'h�pital et avant qu'on ait eu le temps de lui ouvrir, elle a d�j� fait demi-tour et est repartie chez sa m�re. �a peut durer toute une journ�e. Cinq, six, dix allers et retours sont parfois n�cessaires, le long de l'avenue Henri Barbusse, avant que Paulette entre chez sa m�re, accepte enfin les p�t�s imp�riaux (quand je dis p�t�s imp�riaux, �a peut tout aussi bien �tre une bouteille de coca ou un petit pain au chocolat ou m�me rien du tout), sans rien dire ni m�me merci et reparte comme elle �tait venue, maugr�ant et r�pliquant des insultes � ses petites voix. Il arrive qu'on trouve Paulette en train de faire des allers et retours incessants sur l'avenue Henri Barbusse sans entrer nulle part, ni � l'h�pital, ni chez sa m�re. C'est du pareil au m�me. Le trajet en forme de chemin de croix n'et plus qu'une enveloppe vide. Elle ne fait plus que le mimer, comme les chansons, comme les histoires. il arrive m�me que la m�re s'absente, pour de bon, pour des vacances, par exemple, au Vi�t-Nam, par exemple. Paulette continue les allers et retours sur l'avenue Henri Barbusse : Si on ne savait pas, on dirait qu'elle tourne en rond. Mais au fond, savoir, par savoir, c'est du pareil au m�me.
L'encha�nement des gestes et des attitudes : offrande � h�sitation � constat, est pratiquement toujours le m�me depuis que je la connais, m�me s'il en manque parfois un �l�ment, m�me si les particularit�s de telle ou telle situation l'�purent ou l'accentuent. C'est comme une ritournelle. On peut dire que c'est le "motif" de Paulette (On pourrait m�me dire, puisque ceci se passe dans un h�pital psychiatrique, que ce sont les "st�r�otypies" de Paulette, mais on ne le dira pas, non seulement parce qu'on n'a pas envie d'enfermer Paulette en une d�finition livresque qui fige le geste dans une incompr�hensibilit� d�finitive, mais aussi parce qu'on n'est tout simplement pas en train de d�crire un cas clinique). Offrande � h�sitation �constat : il faut conna�tre un peu l'histoire de Paulette pour pr�senter maintenant un personnage manifestement absent de son discours spontan� et comprendre � qui s'adresse peut-�tre path�tiquement la ritournelle. Pour faire durer un peu le suspens, si suspens il y a, reprenons par exemple l'histoire de Blanche-neige. On n'a pas manqu� de remarquer que la version de Paulette (int�gralement retranscrite plus haut) est courte et particuli�rement �dulcor�e. On s'est bien s�r aper�u qu'il y manquait deux personnages : le chasseur et la mar�tre, la m�chante reine, celle qui se transforme en sorci�re. Pour ce qui est du chasseur, rien de trop grave : il n'est qu'un des figures du Prince Charmant, du p�re, que Paulette ne nomme d'ailleurs pas comme prince charmant, mais r�duit, en une m�tonymie foudroyante et irr�vocable, � un baiser. Il en va tout autrement, en revanche de la m�chante reine. Son absence, dans le r�cit de Paulette est, comment dire, trop grosse, trop �vidente. C'est une absence qui veut peut-�tre dire trop de pr�sence, une pr�sence en creux, indicible. Permettez-moi alors, donc, de vous pr�senter, thus, let me introduce to you, the mother, la m�re de Paulette, l'Absente. Applaudissements, bien s�r. La m�re de Paulette est une m�chante reine. Elle habite tout pr�s de l'h�pital. Paulette peut aller chez sa m�re � pied. Elle fait le trajet pratiquement tous les jours, pratiquement plusieurs fois par jour, en traversant la for�t, celle o� on rencontre les biches donneuses d'organes, les Sept Nains, le loup, les chaperons rouges, les lapins press�s, les sourires des chats �vanouis et peut-�tre m�me les miroirs � traverser, je veux dire l'avenue Henri Barbusse, l'avenue la plus anonyme de toute la banlieue, la plus laide, la plus d�nu�e d'int�r�t, de curiosit�, celle o� il est impossible de fl�ner, celle que vous ne pouvez arpenter qu'en ruminant votre ennui et en laissant les molosses aboyer sur votre passage derri�re les grilles des pavillons en meuli�re ou derri�re les palissades. L'avenue Henri Barbusse est une longue estafilade, une plaie blafarde, taill�e � travers un paysage vaincu qui n'ose m�me plus se qualifier lui-m�me d'urbain. Le ch�teau de la m�re est donc plant� au bout de �a, autant dire au milieu du grand nulle part. Elle existe, en chair et en os, la m�re de Paulette. M�me si les ritournelles, qui n'en d�crient que le contour, pourraient nous faire croire � son d�faut. Tenez, elle est justement en train de pr�parer des p�t�s imp�riaux tout en papotant avec son miroir beau miroir. C'est sa sp�cialit�, les p�t�s imp�riaux. Parce que, en plus d'�tre reine et m�chante, la maman de Paulette est vietnamienne, ce qui n'est, bien s�r, pas grave du tout, mais qui explique � la fois le c�t� imp�rial des p�t�s et l'obstination des petites voix de Paulette � la traiter de chinetoque. Bref, Paulette finira par les ramener tout � l'heure, les p�t�s imp�riaux, dans un sac en plastique qui se balancera au bout de son bras, en arpentant l'avenue Henri Barbusse dans l'autre sens, pour les partager au d�ner avec les autres patients. Mais nous n'en sommes pas encore l�. Il y a toute une longue et douloureuse contrainte, une sorte de chemin de croix. Paulette arrive chez sa m�re, donc. Elle sonne. La m�re a les mains pleines de p�te � p�t�s imp�riaux ou de farine de riz, je ne sais pas, il faut qu'elle s'essuie, elle crie � travers la porte : "j'arrive ! " Et Paulette r�plique, toujours � travers la porte ferm�e : "fous-moi la paix !" , peut-�tre parce qu'il faudrait que la porte soit toujours ouverte ou quelque chose comme �a, ou qu'elle soit toujours ferm�e, il faut qu'une porte soit ouverte ou ferm�e, toujours-est-il qu'elle fait demi-tour imm�diatement sans m�me laisser � sa m�re le temps de s'essuyer et d'ouvrir. D'ailleurs la m�re a l'habitude, elle ne r�pond "j'arrive !" que par habitude, elle n'"arrive" pas vraiment, du moins dans l'intention ou c'est bien plus tard, qu'elle compte "arriver", elle continue tranquillement ce qu'elle est en train de faire, et, pendant qu'elle y est, prend bien le temps de s'essuyer les mains avant d'ouvrir la porte : elle sait d�j� que Paulette ne sera plus derri�re. A ce petit jeu l�, les rencontres entre la m�re et la fille prennent des allures d'�v�nements totalement hasardeux, d'accidents temporels, de "rendez-vous manqu�s" r�ussis on ne sait pourquoi. Paulette aurait beaucoup plus de chance de rencontrer sa m�re sur la place de la concorde que dans sa propre maison. Mais elle ne va jamais Place de la Concorde. A peine revenue � l'h�pital elle fait demi-tour : �a fait tourner les infirmiers en bourrique parce qu'ils sont chaque fois oblig�s de lui ouvrir la porte et de la lui ouvrir � nouveau cinq minutes apr�s, pour la laisser sortir. Parfois, m�me, Paulette sonne � la porte de l'h�pital et avant qu'on ait eu le temps de lui ouvrir, elle a d�j� fait demi-tour et est repartie chez sa m�re. �a peut durer toute une journ�e. Cinq, six, dix allers et retours sont parfois n�cessaires, le long de l'avenue Henri Barbusse, avant que Paulette entre chez sa m�re, accepte enfin les p�t�s imp�riaux (quand je dis p�t�s imp�riaux, �a peut tout aussi bien �tre une bouteille de coca ou un petit pain au chocolat ou m�me rien du tout), sans rien dire ni m�me merci et reparte comme elle �tait venue, maugr�ant et r�pliquant des insultes � ses petites voix. Il arrive qu'on trouve Paulette en train de faire des allers et retours incessants sur l'avenue Henri Barbusse sans entrer nulle part, ni � l'h�pital, ni chez sa m�re. C'est du pareil au m�me. Le trajet en forme de chemin de croix n'et plus qu'une enveloppe vide. Elle ne fait plus que le mimer, comme les chansons, comme les histoires. il arrive m�me que la m�re s'absente, pour de bon, pour des vacances, par exemple, au Vi�t-Nam, par exemple. Paulette continue les allers et retours sur l'avenue Henri Barbusse : Si on ne savait pas, on dirait qu'elle tourne en rond. Mais au fond, savoir, par savoir, c'est du pareil au m�me.
24 août 2002
23 août 2002
J'ai trouv� ce roman, ce soir, en fouillant dans "ECHOLALIE". (si vous vous sentez d�prim�, ne serait-ce qu'un tout petit peu, voici une ordonnance : prendre, quand bon vous semble, plusieurs fois par jour si n�cessaire, un comprim� d' ECHOLALIE, site anti-d�presseur)
Chap�tre I
Le golf �tait humide. Le golfe �tait humide. Tout �tait humide.
Note : Dans ce chap�tre, court et dense, l'auteur expose au moyens de figures de styles hardies - telle la lilote, l'amphigouri ou l'oxymore - l'objet de son travail, qui est d'accoucher, dans la souffrance et la sueur, d'un monument, une montagne accessible aux seuls lecteurs volontaires et d�termin�s, une �pop�e tragique et multiforme, aupr�s de laquelle "l'Iliade et l'Odyss�e", "La Recherche du temps perdu" et "Le livre du �a" seront r�l�gu�s � l'�tat de simples bluettes pour midinettes illetr�es.
Chap�tre II
Comme la pluie continuait de tomber, tout �tait de plus en plus humide. M�me les lavis � la pointe s�che �taient humides.
Note : Dans ce chap�tre, l'auteur r�affirme avec conviction la force de ses propos, et se refuse � toutes les facilit�s. Il aborde divers aspects de la peinture, vue sous un angle original et exhaustif.
Chap�tre III
Certains pensaient que "tout �tait assez humide", mais je m'aper�us vite que tout �tait tr�s humide.
Note : Dans ce chap�tre d'une bouleversante sinc�rit�, l'auteur remonte au racines de l'inconscient, et r�ussit une �blouissante synth�se des travaux de Lacan et de G�del.
Chap�tre IV
Il m'�tait �vident que tout aller passer de l'�tat "humide" � l'�tat "mouill�". Etais-je le seul � en �tre convaincu, ou les Autres pensaient-ils comme MOI ?
Note : Dans ce chap�tre l'auteur aborde un th�me qui lui est cher, celui de l'incommunicabilit�. Il reprend les th�ses de Wittgenstein, en prouve �l�gamment la platitude et l'inanit�, et pose les fondements d'une logique de l'absurde.
Chap�tre V
Longtemps je me suis mouill� de bonne heure. M�me le poisson rouge faisait des r�ves humides.
Note : Dans ce chap�tre l'auteur aborde divers aspects. Sa faramineuse �rudition lui permet de trouver les liens cach�s entre divers paradig
Chap�tre VI
A force de pluie et d'ennui, il nous arriva d'envisager de faire cuire des sushis au barbecue.
Note : Dans ce chap�tre l'auteur d�couvre, invente et d�veloppe un nouveau modus operandi, dans une oscillation ternaire m�lant habilement les techniques hypertextuelles et oulipiennes � la fragilit� du vers mallarm�en.
Chap�tre VII
Il fallait que les gouttes d'eau se ressemblassent, ou se rassemblassent, sous l'influence de la fl�che molle et humide du temps.
Note : Dans ce chap�tre l'auteur exerce sa dext�rit� pour mettre en abyme l'ambiguit� fondamentale et contingente des gouttes d'eau.
Chap�tre VIII
Un apr�s-midi, nous f�mes venir Jerphanion, qui nous lut les 27 tomes des "Hommes de bonne volont�" de Jules Romain. Nous appr�ci�mes particuli�rement le passage o� le h�ros se saisit d'un parapluie. Puis, nous rel�mes Proust.
Note : Dans ce chap�tre l'auteur exprime un profond d�sespoir, temp�r� par l'id�e d'une r�demption proche pour lui et ses semblables.
Pas mal, non ?
Chap�tre I
Le golf �tait humide. Le golfe �tait humide. Tout �tait humide.
Note : Dans ce chap�tre, court et dense, l'auteur expose au moyens de figures de styles hardies - telle la lilote, l'amphigouri ou l'oxymore - l'objet de son travail, qui est d'accoucher, dans la souffrance et la sueur, d'un monument, une montagne accessible aux seuls lecteurs volontaires et d�termin�s, une �pop�e tragique et multiforme, aupr�s de laquelle "l'Iliade et l'Odyss�e", "La Recherche du temps perdu" et "Le livre du �a" seront r�l�gu�s � l'�tat de simples bluettes pour midinettes illetr�es.
Chap�tre II
Comme la pluie continuait de tomber, tout �tait de plus en plus humide. M�me les lavis � la pointe s�che �taient humides.
Note : Dans ce chap�tre, l'auteur r�affirme avec conviction la force de ses propos, et se refuse � toutes les facilit�s. Il aborde divers aspects de la peinture, vue sous un angle original et exhaustif.
Chap�tre III
Certains pensaient que "tout �tait assez humide", mais je m'aper�us vite que tout �tait tr�s humide.
Note : Dans ce chap�tre d'une bouleversante sinc�rit�, l'auteur remonte au racines de l'inconscient, et r�ussit une �blouissante synth�se des travaux de Lacan et de G�del.
Chap�tre IV
Il m'�tait �vident que tout aller passer de l'�tat "humide" � l'�tat "mouill�". Etais-je le seul � en �tre convaincu, ou les Autres pensaient-ils comme MOI ?
Note : Dans ce chap�tre l'auteur aborde un th�me qui lui est cher, celui de l'incommunicabilit�. Il reprend les th�ses de Wittgenstein, en prouve �l�gamment la platitude et l'inanit�, et pose les fondements d'une logique de l'absurde.
Chap�tre V
Longtemps je me suis mouill� de bonne heure. M�me le poisson rouge faisait des r�ves humides.
Note : Dans ce chap�tre l'auteur aborde divers aspects. Sa faramineuse �rudition lui permet de trouver les liens cach�s entre divers paradig
Chap�tre VI
A force de pluie et d'ennui, il nous arriva d'envisager de faire cuire des sushis au barbecue.
Note : Dans ce chap�tre l'auteur d�couvre, invente et d�veloppe un nouveau modus operandi, dans une oscillation ternaire m�lant habilement les techniques hypertextuelles et oulipiennes � la fragilit� du vers mallarm�en.
Chap�tre VII
Il fallait que les gouttes d'eau se ressemblassent, ou se rassemblassent, sous l'influence de la fl�che molle et humide du temps.
Note : Dans ce chap�tre l'auteur exerce sa dext�rit� pour mettre en abyme l'ambiguit� fondamentale et contingente des gouttes d'eau.
Chap�tre VIII
Un apr�s-midi, nous f�mes venir Jerphanion, qui nous lut les 27 tomes des "Hommes de bonne volont�" de Jules Romain. Nous appr�ci�mes particuli�rement le passage o� le h�ros se saisit d'un parapluie. Puis, nous rel�mes Proust.
Note : Dans ce chap�tre l'auteur exprime un profond d�sespoir, temp�r� par l'id�e d'une r�demption proche pour lui et ses semblables.
Pas mal, non ?
20 août 2002
19 août 2002
Nous avons tous trois march� sur le pont qui traverse le Neckar et m�ne au c�l�bre chemin des philosophes, jusqu'au milieu de l'ouvrage, au dessus des flots couleur de m�tal. C'�tait vers cinq heures du soir, le jour tournait insensiblement � la nuit et nous n'�tions presque plus que des ombres les uns pour les autres. Le fleuve exhalait une brume vaporeuse. En nous retournant, pour regagner la ruelle pav�e qui nous avait amen�s l�, presque par hasard, nous f�mes face � la splendeur la vieille ville surmont�e des ruines de l'antique schloss. Les fl�ches de la cath�drale commen�aient � s'estomper sous les derniers rayons d'un soleil froid. Heidelberg se pr�parait � la nuit. Je ne peux pas dire maintenant si cela avait �t� le fleuve, qui s'�coulait si tranquillement, ou bien cette sorte de douce fra�cheur de l'air provoqu�e par le brouillard qui tombait comme une gaze sur la ville et en feutrait la rumeur, ou encore la fatigue accumul�e de toute cette journ�e et la perspective de celle du voyage de retour, mais je fus saisi d'une sorte de long frisson, d'un tremblement qui n'�tait pas seulement d� au froid. C'�tait comme une sensation intense d'�tre, une prise de conscience presque absurde d'exister soudain, que cette vision de la ville et du fleuve, � la fois �vanescente et intemporelle, apr�s celle de l'internement, ne faisait qu'aggraver. C'�tait comme apr�s une d�faite encore proche, au moment o� l'oubli n'a pas encore commenc� son �uvre, comme le surgissement d'un monde pass� mais pas compl�tement r�volu ni r�solu - l'Allemagne rh�nane si civilis�e, le romantisme, Schubert, le Chemin des Philosophes et la mont�e du nazisme, Heidegger qui enseigna ici, la guerre. Je suis retourn� d'autres fois � Heidelberg, mais jamais je n'ai ressenti plus fort cette sensation de coalescence de la nature, de la ville et de la pens�e que ce soir de novembre. Je ne me r�solvais pas � quitter, sans une sorte de nostalgie douloureuse, le pont que les limbes envahissaient de plus en plus s�rement. Nous avions quitt� les Mozards le matin m�me, cette fois nous avions emmen� H�l�ne avec nous. C'�tait le deuxi�me s�jour de Philippe � l�Unit� pour Malades Difficiles de Sarreguemines, H�l�ne avait �t� son m�decin traitant dans l'intervalle de deux hospitalisations ou s�jours au vingt-six. Avec Paul, nous avions d�cid� de rendre visite � Philippe une fois tous les deux mois (l'autre mois, c'�tait ses parents ou sa s�ur Christine et son fr�re Christophe.) Nous avions estim� ce nouveau s�jour � Sarreguemines � un an, un an et demi : six ou huit voyages, pour ne pas perdre le contact. Nous avions roul�, depuis le petit matin, sur le long ruban terne de l'autoroute A4, Paris Strasbourg. C'�tait le deuxi�me ou le troisi�me voyage aux confins de l'Alsace et de la Lorraine, aux confins du Nord et de l'Est, � un jet de pierre de la fronti�re allemande. Nous �tions arriv�s vers onze heures � l'h�pital psychiatrique. Se faire reconna�tre, passer tous les contr�les, sas et autres lourdes portes ferm�es � cl�. Nous avions p�n�tr� encore une fois dans ce monde hors du monde, cet enfer. B�tisses militaires, ancienne caserne allemande d'avant la guerre de 14, ne poss�dant aucune des sinistres beaut�s habituelles des architectures carc�rales, espaces ext�rieurs bord�s de "sauts du loup" qu'on apercevait seulement en s'approchant. Grisaille du ciel, grisaille de murs, des b�tisses, grisaille de la terre. Encore se faire reconna�tre, encore attendre qu'on pr�vienne, encore des sas, encore des portes que des gardiens en blanc referment � cl� derri�re nous. Au bout de ce parcours, Philippe, �tonnamment mince, mais non pas amaigri, �maci� plut�t, aff�t�, encadr� de deux infirmiers d�bonnaires mais vigilants. Il nous attend, nous l'avions convenu � notre derni�re visite. Il n'est pas en "bleu", comme lors de son premier s�jour, o� il avait eu "droit" aux ateliers, il porte un de ses propres pyjamas, signe probable que son �tat est encore incompatible avec les activit�s occupationnelles ordinaires. D'abord le rituel de la cigarette. Je ne fume pas. H�l�ne lui tend son paquet, mais il pr�f�re celles de Paul. Ils fument, puis nous parlons. Il est toujours � cent cinquante � l'heure, il raconte des aventures invraisemblables, o� il est Superman, o� tout a la m�me valeur, le bien et le mal, o� rien n'est grave. Il supporte tout, m�me les pires tortures, il en redemande, ce n'est pas assez encore, c'est du sport, il est le champion du monde de l'endurance. Il ne va pas mieux, effectivement. Il n'est toujours pas capable de dormir, �a fait plus de deux mois, malgr� un traitement faramineux. Il nous propose une partie de Ping pour nous montrer qu'il n'a rien perdu de son fameux revers et que tous les m�dicaments du monde n'y ferons rien. Mais d�j� il passe � autre chose, il parle de sang, de bagarres et de meurtres qui n'ont jamais eu lieu dont il sort toujours indemne et vainqueur. Les infirmiers confirment qu'il leur � en fait voir �, mais ils sont sans haine ni m�chancet�. Ils l'aiment bien. Ils font un travail impossible, ils ne sont pas pervers, c'est d�j� �a, c'est beaucoup. Les autres patients nous d�visagent, viennent nous serrer la main en regardant au loin � travers nous. Il y a des assassins parmi eux et cela ne se voit pas sur leurs visages. Ils sont une dizaine, seuls au milieu des autres, confin�s en un espace qu'un seul regard de surveillant peut embrasser. Il y a une t�l�, inaccessible, tr�s haut plac�e qui diffuse des images muettes. Un peu plus loin, ce sont les chambres carrel�es aux lits de fer et aux nuits neuroleptis�es. Il y a une bonne odeur de soupe. C'est absurde. Philippe fabule, il nous raconte des horreurs, il dit qu'on tue des gens ici, qu'on les laisse mourir attach�s � leurs lits, ils s'en d�barrassent quand tous les traitements ont �t� essay�s et qu'il n'y a plus rien � faire contre leur violence et leur r�sistance. Il est hant� par les massacres, les carnages, les tueries, les corps d�membr�s, les torrents de sang et les langues qui pendent. Il vit dans un monde � la J�r�me Bosch. Ici, � Sarreguemines, hormis les chevalets de torture et les brasiers, c'est un peu �a. C'est terrible � dire, mais �a lui convient. �a convient � ce qu'il a dans la t�te. Nous rencontrons le m�decin de l'unit�, dans son bureau plein de dossiers impeccablement rang�s. Il est dans son monde, lui aussi, � l'aise. C'est un jeune arriviste dont l'activisme intellectuel �tudi� jure avec le calme prosa�que et l'humanit� des infirmiers. Il est en train de mettre la derni�re touche � une grande th�orie de la violence chez les malades mentaux, �a se sent. Il nous expose sa conception du regard : la violence �a se voit dans les yeux, et il a vu la violence dans le regard de Philippe. C'es aussi simple que �a. �a nous fait plaisir de voir enfin quelqu'un de tranquille, ici. Mais, dit-il pour nous rassurer, m�me si les th�ories sont vraies, elles n'ont pas toujours de cons�quences pratiques. Pour Philippe, ce sera Haldol et Nozinan, voire Leponex jusqu'� ce qu'il se calme si �a arrive un jour et vogue la gal�re. Il nous cong�die : il a d'autres regards � examiner. Nous allons dire au revoir � Philippe qui est d�j� en train de proposer aux infirmiers un semi-marathon autour des murs de L'UMD, ce qui ne semble pas trop les brancher, nous convenons de la prochaine visite, l'ann�e prochaine d�j�, dans deux mois, en janvier, et nous nous remettons sur les voies de la sortie et du salut qui, comme chacun sait sont plut�t imp�n�trables. Ce n'est qu'une fois � l'air libre, pour ainsi dire, et en nous mettant � respirer � grandes goul�es, que nous avons pris conscience de l'�tat de tension qui nous avait habit�s � l'int�rieur de ces hauts murs.
Nous avions mis cap � l'Est, comme pour �chapper � l'�pouvante, mettre de la distance, franchir les fronti�res, mus par la fuite en avant qui a fini par nous amener, � travers un d�dale d'autoroutes encombr�es et de paysages industriels monotones, jusqu'au pont sur le Neckar, au milieu de cette paix invraisemblable et de cette beaut� presque inqui�tante. La nuit �tait pratiquement tomb�e. Sur le quai, les phares brouill�s des voitures �clairaient par intermittence les murs des vieilles maisons, la lumi�re des lampadaires, tout l� haut, se frayait un passage dans l'ouate et l'humidit�. Nos pas r�sonnaient sur les pav�s des petites ruelles. On aurait pu se croire dans un vieux film expressionniste. On aurait pu s�attendre � voir surgir de l�encoignure d�une porte coch�re, dans l�ombre, le visage hallucin� de Peter Lore. Le quartier de la cath�drale �tait presque d�sert, les petites �choppes qui se pressent le long de ses murs, o� on vend depuis le moyen �ge des pains d��pice et des d�corations de No�l fermaient les unes apr�s les autres. Sur la place d�serte, Nosf�ratu, � nouveau, allait bient�t nous aborder. Nous avions faim et soif. Nous trouv�mes la brasserie "Veter" en revenant sur nos pas, vers le fleuve. Nous d�couvr�mes, ravis, qu'en Allemagne, on brasse encore la bi�re dans les brasseries, et pas seulement dans les usines. L�, chez "Veter", sous une lumi�re qu'elles semblaient irradier, trois cuves de cuivre rouge, hautes de trois m�tres, �changeaient leurs gros tuyaux et fabriquaient sur le champ un liquide g�n�reux qu'une fois attabl�s, nous v�mes mousser joyeusement dans nos bocks. La vie, que nous cherchions d�sesp�r�ment depuis des heures se tenait l�, dans la chaleur de cette grande salle pleine de bruit, avec cette fine fleur de la d�mocratie occidentale, ces �tudiants biens nourris, s�rieux, joyeux et polis qui partageaient de grandes tabl�es anim�es. En rassemblant tout le peu d'allemand que nous poss�dions � nous trois, nous r�uss�mes � commander des saucisses, de la choucroute et du fromage. Je me souviens encore de leur d�licieuse saveur. Nous nous laiss�mes couler encore un instant dans le bruit et la chaleur, sans rien dire, un peu d�cal�s au milieu de toute cette jeunesse avant de regagner la voiture, l�autoroute et le long voyage de retour au milieu de la nuit. A l�heure ou je tape ces mots sur le clavier, nous sommes � la veille de la catastrophe la plus effrayante du vingt et uni�me si�cle commen�ant et Philippe, apr�s presque dix ans de r�mission, vient d��tre � nouveau hospitalis� � Vivaldi. Fichu m�tier.
Nous avions mis cap � l'Est, comme pour �chapper � l'�pouvante, mettre de la distance, franchir les fronti�res, mus par la fuite en avant qui a fini par nous amener, � travers un d�dale d'autoroutes encombr�es et de paysages industriels monotones, jusqu'au pont sur le Neckar, au milieu de cette paix invraisemblable et de cette beaut� presque inqui�tante. La nuit �tait pratiquement tomb�e. Sur le quai, les phares brouill�s des voitures �clairaient par intermittence les murs des vieilles maisons, la lumi�re des lampadaires, tout l� haut, se frayait un passage dans l'ouate et l'humidit�. Nos pas r�sonnaient sur les pav�s des petites ruelles. On aurait pu se croire dans un vieux film expressionniste. On aurait pu s�attendre � voir surgir de l�encoignure d�une porte coch�re, dans l�ombre, le visage hallucin� de Peter Lore. Le quartier de la cath�drale �tait presque d�sert, les petites �choppes qui se pressent le long de ses murs, o� on vend depuis le moyen �ge des pains d��pice et des d�corations de No�l fermaient les unes apr�s les autres. Sur la place d�serte, Nosf�ratu, � nouveau, allait bient�t nous aborder. Nous avions faim et soif. Nous trouv�mes la brasserie "Veter" en revenant sur nos pas, vers le fleuve. Nous d�couvr�mes, ravis, qu'en Allemagne, on brasse encore la bi�re dans les brasseries, et pas seulement dans les usines. L�, chez "Veter", sous une lumi�re qu'elles semblaient irradier, trois cuves de cuivre rouge, hautes de trois m�tres, �changeaient leurs gros tuyaux et fabriquaient sur le champ un liquide g�n�reux qu'une fois attabl�s, nous v�mes mousser joyeusement dans nos bocks. La vie, que nous cherchions d�sesp�r�ment depuis des heures se tenait l�, dans la chaleur de cette grande salle pleine de bruit, avec cette fine fleur de la d�mocratie occidentale, ces �tudiants biens nourris, s�rieux, joyeux et polis qui partageaient de grandes tabl�es anim�es. En rassemblant tout le peu d'allemand que nous poss�dions � nous trois, nous r�uss�mes � commander des saucisses, de la choucroute et du fromage. Je me souviens encore de leur d�licieuse saveur. Nous nous laiss�mes couler encore un instant dans le bruit et la chaleur, sans rien dire, un peu d�cal�s au milieu de toute cette jeunesse avant de regagner la voiture, l�autoroute et le long voyage de retour au milieu de la nuit. A l�heure ou je tape ces mots sur le clavier, nous sommes � la veille de la catastrophe la plus effrayante du vingt et uni�me si�cle commen�ant et Philippe, apr�s presque dix ans de r�mission, vient d��tre � nouveau hospitalis� � Vivaldi. Fichu m�tier.
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