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31 octobre 2004

Je viens de trouver, en parcourant la livraison mensuelle de Geisha Asobi une chose, comment peut-on appeler ça autrement qu'une chose ?) incroyable, proprement incroyable. Je suppose que la plupart d'entre vous connaissent déjà, ou en ont entendu parler (je suis le roi des métros en retard et des enfoncements de porte ouvertes, je sais). C'est cette chose là. Cliquez vous-dis-je ! De quoi avez vous peur ? Vous avez cliqué ? Vous ête déçu(e)? Encore un gadget Google, dites-vous ? Avez- vous seulement essayé ? Je suis sûr que non. Eh bien essayez donc, et vous saurez ce que googliser (ce n'est pas un beau mot, OK, mais je n'en vois pas d'autres pour l'instant, bluffé comme je me trouve) votre propre ordinateur veut dire. En tout cas, moi, ayant accédé à la chose, j'ai eu une sorte de vertige, comme devant un gouffre de possibles. Complètement surlecuté. Enfin, voyez par vous même, si vous ne me croyez pas. Et ne venez pas me parler de Big Brother ou autres fredaines de ce genre, on a changé de monde depuis un petit moment, savez-vous ?
Je viens de m'escrimer trop longtemps sur CISCORADIO dont vous pouvez voir une "maquette" non fonctionnelle dans la colonne de droite. Tout paraît en place, j'ai vérifié la moindre virgule des codes, mais rien ne marche. Il y a des soirs comme ça...

30 octobre 2004

Une traduction originale, si je puis dire, du texte de la dernière vidéo de Ben Laden, par Phersu
je me souviens

des chansons d'Anne Sylvestre. Non pas parce qu'elles ont bercé l'enfance de mes enfants, elle avait déjà son côté grand-mère baba à la guitare reconvertie, mais parce qu'elles ont bercé mon adolescence et ma jeunesse à moi. Et où est-vous donc passé, vous, les amis d'autrefois ? J'ai soudain repensé à Anne Sylvestre en voyant - non pas en regardant - des images à la télé de mer démontée et de gardiens de phare (la Jument, précisément à l'Ouest d'Ouessant) extraites d'un un film avec Torreton et Bonnaire ("L'équipier" ?) qui est censé sortir cette semaine et que je n'irai probablement pas voir. Il y avait un plan pris au pied d'une vague en pleine mer avec la dentelle d'écume et le gris du ciel qui change sans arrêt de dimensions et l'échappée intermittente, au gré du flot, sur la vague suivante et le mince paysage à l'horizon qui m'a fait irresistiblement penser à l'été de soixante sept aux Glénans quand, sous le vent de Drenec et sur le cotre aux voiles auriques aurores et écrevisses, j'ai vu le tee-shirt trempé par l'embrun et la forme délicieuse des seins de ma coéquipière.

29 octobre 2004

Quelques nouvelles, depuis mon récent retour (ce matin encore les montagnes et les nuages se transformaient les uns en les autres comme dans les peintures chinoises anciennes) : François Bon a son blog, je ne suis pas le premier à l'annoncer mais ce n'est pas une raison pour que Ciscoblog n'en parle pas. Ca promet, donc. J'ai enfin compris comment mettre en ligne une "playlist" !(j'ai lu un mode d'emploi de "radioblog" particulièrement bien fait dans le SVM d'Octobre et dans le TGV): vous allez donc pouvoir prochainement consulter ce site en musique (gare a Bach et à Coltrane !) Je suis aussi tombé sur ce café du commerce qui n'en n'est pas un chez "Feuilles de route" qui manque encore en LCD mais qui ne saurait tarder. That's all, folks for this night !

22 octobre 2004

Un dernier petit "Paris au volant" et une dernière petite "Pensée de la nuit" pour la route avant de me téléporter là. De retour vendredi prochain, 29 octobre
Paris au volant 8



Quartier Saint Yves (14ème arrondissement)
Pensée de la nuit N°74 "Un jour un homme le fit entrer dans une maison richement meublée et lui dit :"Surtout ne rache pas par terre". Diogène, qui avait envie de cracher, lui lança son crachat au visage en lui criant que c'était le seul endroit sale qu'il eut trouvé où il put le faire" DIOGENE LAERCE VIE,DOCTRINE, ET SENTENCE DES PHILOSOPHES ILLUSTRES

21 octobre 2004

J'ai la réponse - de Steve, super rapide, merci Steve - mais pas encore la solution. Les accents n'ont pas disparu de mes archives. Ils sont toujours là mais mal encodés. Bon... J'ai la réponse, dis-je, mais pas encore la solution : quand je change d'encodage, toutes les archives d'avant octobre 2003 deviennent lisibles mais c'est tout ce qui est récent qui est illisible...Je réinstalle tout comme avant. Mais mes archives sont toute chavirées...Y'a quelque chose qui cloche la dedans, j'y retourne immédiatement.

20 octobre 2004

Je viens de m'apercevoir avec horreur que Blogger a renouvelé son bug de l'année dernière : toutes les archives de CISCOBLOG dantant d'avant octobre 2003 ont perdu leurs accents graves, aigus, circonflèxes. Ils ont été remplacés par de petits carrés rendant les textes quasiment illisibles. Je vais e-mailer tout de suite à Blogger un message d'indignation et une demande de dé-bug qui avait marché la dernière fois. Je vous tiendrai au courant. Don't panic, CISCOBLOG a plus d'une ressource dans son sac !

17 octobre 2004

Un petit lien très utile découvert ce soir. Quand je dis petit... Il semblerait que ce soit une coproduction Google - Amazon ! Tapez Marilyn + Monroe, rien que pour voir. Je sens que vous ne pourrez bientôt plus vous en passer (pour moi, c'est déjà fait)

14 octobre 2004

Pensée de la nuit N°73 : "Non, non ce n'est pas de me "détacher d'une image de moi" qui m'est "demandé". C'est de passer de moi - image de moi, peut être, mais tellement plus - de moi en cet instant, en train de vous écrire, assise là, regardant le soleil d'automne sur les peupliers devant ma fenêtre quand je lève la tête, pensant déjà à la phrase suivante, et, marginalement, à ce que vient d'être la journée, moi sans cesse en projet et en souvenirs, passer de moi au noir absolu. Il s'agit bien d'une image ! Il s'agit de cet "étroit passage" et rien d'autre.Être morte, soit, je veux bien, mais mourir..." Colette audry, Rien au-delà
Rodolphe 1Après la guerre, Mongrandpère, revenu de l'Exode, trouva sa maison vidée et pillée. Fataliste et sans rancune, il fit, dans le même village, l'acquisition d'une grande maison de deux étages avec une cour nue et caillouteuse, territoire insécure d'une basse-cour toujours sur le qui vive. Il y avait une pompe en fonte cannelée sur l'unique bras de laquelle nous pesions de tout notre poids pour faire couler, dans une auge qui ne servait plus depuis longtemps, un filet d'eau glacée et claire. Tout autour, de nombreuses dépendances, granges, ateliers divers. Au fond, un appentis, salle aux trésors obscure, à l'odeur de champignons, où nous ne pénétrions que sous la tutelle de Mongrandpère, où rouillaient les boites en fer blanc emplies des choses qu'on ne jette jamais à la campagne, clous, vis rouillées, boulon grippés, vieux joints de caoutchouc cuits, et où les planches et découpes d'agglo empilées contre les murs noirs pourrissaient en silence. J'ai le souvenir de l'éclat de la lumière à travers les carreaux d'une porte vitrée qui donnait directement sur un gros ruisseau et des herbes folles. C'était comme la porte des étoiles : on franchissait le seuil et son retrouvait en pleine nature. Le chant guilleret du ruisseau, la fraîcheur, le verger, les cerises et les mirabelles, contrastant avec le décor austère et désertique de la cour, nous impressionnaient. Mongrandpère n'était pas ce qu'on appelle un vrai pêcheur, mais de temps en temps, il jetait dans le ruisseau une bouteille de lait vide retenue par une ficelle nouée au goulot. Il la retirait quelque temps après, grouillant d'un banc scintillant de petits poissons qui étaient entrés et n'avaient pas su retrouver la sortie, disait-il. Ce que nous faisions des poissons, je ne m'en souviens plus, certainement pas une friture. Mais les poulets de la cour finissaient bel et bien à la cocotte, ce expliquait leur air toujours inquiet. Nous ne mangions pas du poulet un jour particulier, pas forcément le dimanche, ni le samedi. Nous mangions les poulets quand les poussins avaient assez grandi. Quand le temps était venu, Mongrandpère se mettait alors à se promener, mine de rien, les mains derrière le dos, au milieu de la basse cour. Les poules se poussaient, avec ce gloussement réprobateur qui leur donnerait presque un air intelligent. Mongrandpère se baissait soudain. Les poules s’écartaient tout ensemble comme une vague, dans un grand et bref froissement. Quand il se relevait, il tenait un volatile à peine étonné entre ses mains. Mongrandpère prenait le couteau de cuisine posé sur un bord de l’auge et lui coupait la tête, d’un coup sec avant qu’il ait compris quoi que ce soit.Rodolphe 1 Le geste n’était pas si facile. Il arrivait que le poulet, la tête déjà tranchée, tombe en se débattant sur le sol sur ses pattes, comprenant alors trop tard, comme à retardement, qu’il allait mourir mais en étant déjà mort, et se mette à courir tout droit, laissant là sa tête, mais sans succès durable. Sur l’instant, nous riions, mais n’en parlions plus jamais après. La cour était ce qu’on appelle aujourd’hui un véritable parc à thème Ainsi, une autre grange était bondée de sacs de grains, sentait bon et donnait envie d’éternuer. Il y avait là aussi de majestueux tas de blé attendant d’être ensaché dans lesquels nous nous vautrions comme le font les enfants dans les piscines à bulles modernes, et une énorme machine aux rouages compliqués, l’ensacheuse, qui fonctionnait de temps en temps en faisant trembler tout le bâtiment. Nous y pénétrions, en secret bien sûr, dans le noir, en suivant les maigres rayons blancs du soleil filtrés par les planches disjointes. A combien de noyades et de suffocations avons-nous sans le savoir alors échappé ? L’activité du village n’était pas principalement agricole. C’était un village ouvrier. Il y avait surtout les mines de potasse d’Alsace. Les puits Rodolphe 1 et Rodolphe 2. Beaucoup de maisons du village étaient des maisons ouvrières avec petits jardins ouvriers et nains en céramique ouvrieux venus de l’Allemagne toute proche où ils étaient encore plus populaires. Souvent, Mongrandpère nous emmenait promener vers les puits au moment des changements de poste et nous regardions les grandes roues des molettes tourner dans le paysage immobile. Des wagons-trémies attendaient placidement la « recette » du jour et les motrices qui les emmèneraient à Mulhouse ou encore plus loin. Puis nous revenions par la gare où passait aussi la micheline jaune et rouge avec ses bruits de clochettes. Nous essayions d’apercevoir les deux petits cochons Gaston et Joséphine, héros du livre d’images que nous parcourions le soir avant d’éteindre, qui partaient pour Paris, penchés à la fenêtre agiter leurs mouchoirs pour nous faire au revoir. Mongrandpère avait la vue perçante : il ne les ratait jamais et leur rendait leur salut en agitant la main. Nous, hélas, nous étions trop petits mais avions la foi du charbonnier. Nous n’avons jamais désespéré.

10 octobre 2004

26 (titre provisoire), XIII, suite


On appellerait ça une équipe de choc. On pourrait dire que Lucien Bonnafé avait eu de la chance, et en même temps non. Une douzaine de jeunes infirmiers, sans compter les médecins et les psychologues, tous moins de trente ans, enthousiastes, motivés comme des meurt-de-faim, atypiques voire déclassés, ils ne descendaient pas des lignées familiales des gardiens d’asiles d’alors, avec une grande expérience de la souffrance pour l’avoir pour la plupart vécu dans leurs âmes et dans leurs chairs, autonomes, révoltés juste comme il l’avait rêvé, formaient sa phalange, sa garde rapprochée turbulente, son vol, sa horde sauvage et pure. Il y avait Cathy Tassoni, Cathy - elle s’était mariée avec Florent, entre temps), Cathy Charles (on les appelaient les « deux Cathy », quand on parlait d’elles on disait Cathy « T. » ou Cathy « C. »), la jolie boiteuse, comme dans les romans d’Alexandre Dumas,Véra Précourt, antillaise joyeuse, confiante, patiente et timide mais pas avec les patients. Félix Durand avait des cheveux longs et raides qui lui encadraient le visage comme des oreilles de Cocker, l’humour de Clown triste et froid. Il apportait la presse (de gauche) tous les matins, c’étaient les « années Libé » mais Bonnafé préférait « le Monde », l’après midi, qu’il « achetait d’occasion », moitié prix, un frac, à la fin des consultations à l’interne qui l’avait amené pour sa permanence et qui l’avait déjà lu, pas l’ «Humanité » , pourtant organe central du parti qu’il n’a jamais quitté, qu’on ne voyait traîner sur aucune table aux « Mozards». Félix était encore à la Ligue, à cette époque. Bonnafé n’aimait pas les gauchistes, il les tolérait pourtant comme une maladie infantile, disait-il, (de toutes façons les membres de son propres parti étaient bien trop conventionnels pour travailler avec lui), mais ils étaient beaucoup plus proches de lui, personnellement, qu’il croyait, il y avait quelque chose qui n’était pas du tout politique qui le liait à eux, qui se figuraient de leur côté avoir investi la place et infiltré le parti. Cette fausse alliance fut une sorte de jeu de dupes qui tourna mal quelques années plus tard, mais en ces temps bibliques cela n’avait pas d’importance. Cédric Furtaud était le grand ami et néanmoins camarade comme on dit de Félix. Bien qu’ils n’étaient pas membre de la même « orga » (Cédric était à « Révo » tendance puis dissidence maoïste de la LCR) et que l’un était à l’autre ce que le feu est à l’eau, ils avaient sillonné ensemble la France psychiatrique durant l’été 1975 pour diffuser la bonne parole de l’AERLIP, premier « syndicat » libertaire infirmier fondé un ou deux ans plus tôt au congrès de psychiatrie d’Auxerre, dans la fièvre post soixanthuitarde et dont Félix avait été le président à vingt ans. Cédric était un grand blond délié, faune totalement insoumis, surdoué et exagéré en tout Toujours au premier rang, rhéteur infatigable et intraitable, il était comme une figure de proue que le vaisseau amiral lui-même avait du mal à suivre. Il était à la fois rebelle et créatif. Sûr de sa force et de sa sève, il bousculait tout sur son passage. Rien ne semblait lui résister. il faisait même un peu peur à Bonnafé lui-même qui ne l’avait pas choisi, mais il s’était imposé, annonçant unilatéralement un beau jour qu’il faisait partie du service. Interloqué et séduit, Bonnafé n’avait dit mot, et avait consenti à le prendre dans sa troupe. Il se disait basiste mais c’était évidemment un franc tireur qui avait des rêves de chefs révolutionnaires. Sa rencontre avec Cathy sera une d’explosion inéluctable.

08 octobre 2004

J'ouvre ce soir, à titre expérimental, une nouvelle rubrique dans la colonne de droite. Elle s'intitule "JE LIS", comme vous pouvez voir. Cliquez ad libitum. La découverte du logiciel "Omnipage" et mon émerveillement devant ses possibilités m'a donné envie de faire partager certains "petits bouts" de ces livres, ce qui est réalisable sans trop d'efforts. Il y aura aussi parfois des commentaires persos. Mais pas tout le temps. Cette rubrique devrait être mise à jour et archivée une fois par mois, à peu près. Encore un pas de plus vers le "Life caching" comme dirait notre ami Google, mais don't panic.
"Si quelqu'un vous dit 34% de mes foobars sont bleutés, on peut en déduire qu'il possède au moins 29 foobars" nous dit David Madore. Il n'y a pas à dire, ils sont forts, ces matheux (et limpides avec ça, ce qui ne gâte vraiment rien)

06 octobre 2004

impressions fugitives



J'ai retrouvé, en suivant un itinéraire dont je ne me souviens plus, ce site que je croyais avoir perdu (sites perdus, sites retrouvés, sites perdus de vue, sites séparés et sites réchauffés : le web, c'est comme le tourbillon de la vie...) et qui est un des photologs les plus beaux que je connaisse.

03 octobre 2004

Aujourd'hui, installé à la table de la cuisine, j'ai mangé des noix fraîches. Manger des noix fraîches, c'est faire un tour dans la vraie vie. Combien de fois mangerai-je encore des noix fraîches ?
Je me souviens


de ma rencontre avec Felfline Féerique. J'ai rencontré Felfine Féerique. Voici comment. Je ne peux pas dire que c'était vraiment mon actrice préférée, mais presque. C'était sans aucun doute l'actrice préférée de beaucoup de mes copains ou plutôt copines théâtreuses d'alors (mes copains théâtreux aimaient beaucoup Felfine en général mais je crois me souvenir qu'ils lui préféraient tout de même Carole Laure ou Bulle Augier, Monica Vitti, Anna Karina, voire Anne Alvaro) mais aux temps dont je parle c'était une sacrée vedette, tout ce qu'il y avait de politiquement correct mais on ne disait pas comme ça à l'époque, une vraie militante féministe, et aux temps dont je parle ce n'était pas de la gnognote, vraiment, elle était l'héroïne de l' "Année dernière à Marienbad", c'est elle qui faisait chavirer Antoine Doisnel dans une scène épatante de "Baisers volés", c’est elle qui tenait aux côtés de Mikaël Lonsdale le premier rôle d'"India Song" et surtout de "Son nom de Venise dans Calcutta désert" (qui se souvient de ce chef d'oeuvre inoubliable et pourtant oublié de Marguerite Duras..? Pas sûr que ce soit regardable de nos jours. Plus sérieusement je me souviens de "Jeanne Dielman 45 quai du commerce" de Chantal Ackerman où elle est proprement époustouflante) Bref, Felfine n'était pas Brigitte Bardot, ni Catherine Deneuve, encore moins Sharon Stone ou Raquel Welsh qui étaient plus mon type physique mais il ne fallait pas le dire, et plus mondialement connues qu’elle, du temps dont je parle, mais bon, elle avait cette voix inimitable et ce sourire vraiment extraordinaire qui avait fait fondre Jean Pierre Léaud et les spectateurs enthousiastes de « Baisers volés ». Je ne connais aucun homme qui à l’époque n’avait pas rêvé de se trouver à la place de Léaud. Felfine était l’apparition faite femme. Si on pensait à une apparition, on pensait obligatoirement à Felfine. Nous rêvions tous d’entrer dans un magasin de chaussures, de nous asseoir en attendant un vendeuse, et de voir apparaître Felfine son sourire d’ange aux lèvres dans son tailleur Chanel. Il se trouve qu’aux temps dont je parle nous avions de très bons copains qui habitaient place des Vosges. Eh oui, dans les années soixante dix, des révolutionnaires, des vrais, qui habitaient place des Vosges. Comme je dis. La place des Vosges est une place à coins carrés si vous ne savez pas. C’était au premier étage dans le coin opposé à celui de la maison de Victor Hugo. Du temps dont je parle il était fréquent de vivre en « communauté ». Nous avions donc deux copains, B. et D. (qu’ils soient ici salués s’ils tombent sur ces lignes, ils se reconnaîtrons) qui, outre leurs professions d’apprenti journaliste et d’apprenti médecin, étaient membres d’un fameux parti révolutionnaire. Aux temps dont je parle, on disait la « Ligue », en faisant légèrement traîner le « i ». Ces deux copains avaient d’autres copains et, à eux tous, pratiquement une quinzaine, plus les petits amis fixes ou épisodiques, il avaient réussi à louer cet improbable appartement de vingt pièces du dix-septième siècle sur la plus belle place de Paris. Ils ne faisaient pas tous partie de la « Liigue » mais tous affichaient des idées d’extrême gauche voire, pour certains, ultragauchistes. Par exemple, parmi beaucoup d’autres inconnus promis trente ans plus tard aux reines du pouvoir ou à faire l’opinion, il n’habitait pas là, il venait comme nous, invité par je ne sais plus quel membre de la communauté devenu de nos jours éditeur au Seuil ou rédacteur en chefs d’un grand journal parisien du soir ou chef de cabinets ministériels, je ne citerai pas leurs noms ni même leurs prénoms même abrégés de peur qu’eux aussi tombent ici par hasard et qu’ils me demandent des comptes après toutes ces années (ça m’est déjà arrivé (non…si !)), il était souvent accoudé au manteau de la cheminée où ne brûlait aucune bûche, les cheveux longs gras et sales, un verre de rouge à la main, sans jeu de mot, et tentait de se faire entendre des dîneurs de quelques pâtes (oui mes des Panzanis) qui lui lançaient de temps à autres, des « arrête un peu de déconner, laisse nous manger tranquille, Jean Hedern », c’était un peu avant qu’il fonde l’ « Idiot International », nous le trouvions risible et prétentieux, tout le monde se moquait de lui. Ainsi va le monde. Par exemple. Ces appartements parisiens du dix-septième siècle, pour immenses et donc propices aux communautés qu’ils aient été n’étaient pas si bien foutus que ça. Ainsi, pratiquement toutes les pièces étaient en enfilade et il n’y avait qu’une seule salle de bain et une toute petite cuisine. Pour vivre à vingt cinq plus les copains et les chats. Bien qu’aux temps dont je parle, c’était beaucoup moins important qu’aujourd’hui, il était assez difficile de préserver une quelconque intimité puisqu’on était sans arrêt dérangé, à toute heure du jour et de la nuit, par des gens qui passaient de chambre en chambre pour rentrer chez eux ou voir leurs copains et qui disaient « pardon, pardon » mais pour la forme seulement en chuchotant entre eux « tiens, ils sont à la liigue, eux aussi. » Il y avait par exemple deux petits malins qui avaient tenté de résoudre la question par un lit à baldaquins aux tentures grises toujours fermées et aucun autre meuble dans leur chambre, mais ils étaient passablement mal vus. Les plus chanceux habitaient à l’autre bout de l’appart. Ils dérangeaient tout le monde, mais on les dérangeait moins. Il y avait des fêtes et des « nuits blanches» mais on ne disait pas encore comme ça, aux temps dont je parle. Nous nous installions fraternellement à la grande table commune, mais le plus souvent nous allions dîner chez B. et D. dans leur chambre. Après avoir fraternellement fait la queue à la cuisine. Pour entrer dans l’immeuble il fallait pousser le battant d’une lourde porte cochère qui donnait sur la place (pas de code, aux temps où je parle, incroyable mais vrai), traverser une belle cour pavée, dix-septième elle aussi, et prendre l’escalier de droite. Le fond de la cour était occupé par un splendide hôtel particulier, avec de grands arbres derrière un mur et une autre porte cochère plus petite. Cet immeuble abritait, figurez vous, et c’est la que je reviens à mon sujet, Felfine, qui vivait alors avec Samy Frey mais nous lui pardonnions, car nous aimions beaucoup Samy Frey aussi. Bien entendu, tous les « communautaires » s’entendaient très bien avec le couple de vedettes qui, grosso plutôt que modo partageaient leurs idées, pas tout à fait sur le même pied, bon. Ils allaient par exemple sortir les poubelles ensemble. Pas tous les jours, mais souvent. Ah, comme j’aurais aimé sortir mes poubelles en compagnie de Felfine. « Alors, comme ça, » disais-je, rêveur et éperdu de jalousie à B., « tu vas sortir les poubelles et tu rencontres Felfine ! » « Eh, oui, mais seulement quand c’est mon tour » me répondait-il en se recarrant avec satisfaction sur son coussin indien. J’avais donc formé le rêve de rencontrer un jour Felfine dans la cour pavée, alors qu’elle émergeait de chez elle ou sortait les poubelles mais ça je n’y croyais pas trop. Je me plaisais à imaginer qu’elle me tenait la porte cochère en robe du soir et s’effaçait avec son inoubliable sourire pour me laisser passer. Cela n’allait jamais tellement plus loin. Parfois j’imaginais deux ou trois mots, convenus, ou alors une scène à la « Baisers volés » toute en retenue. Mais surtout j’imaginais de lui rendre son sourire dans une rencontre unique éphémère et absolument sans lendemain. Un bref et réel échange, pur, comme dans le film de Truffaut.C’était un beau rêve, bien que réalisable. Une belle histoire à raconter, si elle arrivait. Mais les beaux rêves sont faits pour ne jamais arriver. Je finis par l’oublier et surtout penser que si cela arrivait je n’aurais droit à strictement aucun sourire, juste des yeux baissés et un « bonsoir » machinal et décourageant. J’avais donc enfoui le rêve on fond de moi et il ne me taraudait pas du tout. Il me revenait, devant ma télé ou au cinéma,quand on y voyait Felfine, mais plus jamais en poussant la porte cochère de la place des Vosges. Un soir donc, venu dîner avec C. chez B. et D. je la pousse, la porte cochère, pour entrer. Elle résiste moins que d’habitude puisque quelqu’un qui sort la tire et s’efface pour me laisser passer. C’est une femme blonde très chic qui me tient la porte avec un grand sourire, sur lequel glisse mon regard. Après quelques pas dans la cour, C. me dit simplement « C’était Felfine ». Je me rends compte alors que, distrait comme je le suis souvent je ne l’avais pas reconnue. Pourtant c’était exactement comme dans mon rêve réalisable. Elle avait tenu la porte avec son grand sourire radieux rien que pour moi. Rien que pour moi, dis-je, j’ai un témoin : C. Et moi je l’ai regardé sans le voir, ce sourire, et je l’ai détaillée distraitement, cette femme faite pour apparaître, moi qui en rêvait. Je me donnais un coup de poing dans la paume et me tapait le front de cette même paume en me retournant sur la porte qui n’avait pas tout à fait fini de se refermer derrière nous. Felfine avait évidemment disparu. Trop tard pour lui rendre son sourire. Impossible de courir derrière elle pour lui sourire bêtement sur le trottoir. J’avais raté l’échange très possible auquel j’avais rêvé. Elle, Felfine, fidèle en tout à son personnage et à sa personne, avait joué le jeu de l’apparition, elle avait fait ce qu'elle avait du, elle et son sourire, elle était vraiment apparue devant moi et moi je ne l'avais à peine regardée. Si j'avais pu lui rendre son sourire, j'aurais pu me dire : "j'ai rencontré Felfine Féerique et elle m'a souri" mais je ne peux pas le dire. Pour une apparition c'était une apparition ratée, par ma seule faute. Aux temps dont je parle, je m’en voulus toute ma vie. Mais sans plus. Je n'eu aucune autre occasion de rencontrer à nouveau Felfine en poussant la porte cochère : La "communauté" fut dissoute, B partit à l'armée. Ils habitèrent toujours avec D. au onzième étage dans une tour du treizième du côté de l'avenue de Choisy où aucune femme blonde en robe du soir ne me tint jamais la porte pour entrer.


02 octobre 2004

R5,



Une nuit passée dedans sans dormir du côté de Lisieux avec C. au cours d’un week-end en Normandie aux hôtels bondés dans les années soixante dix. Souvenir nauséeux de la matinée du lendemain dimanche à se traîner au radar sans but dans les rues étranges et désertées de Benerville sur mer. Garée au bout de la route sur les falaises de la Vache Noire avec le précipice en dessous. Pour la première fois, la peur d’avoir envie de se jeter dans le vide. Un autre jour, coincée sous un ciel d’encre oppressant sur la falaise d’Amont et la petite chapelle qui surplombent la ville d’Etretat. Les vendeurs de cigarettes de contrebandes sur les aires d’autoroute italiennes qui ne vous laissaient pas aller pisser tranquilles. La route qui monte de Fiesole à Florence bordées de cyprès centenaires et des riches villas des films de Comencini, le camping en pente avec la tente plantée juste à côté, pas un poil d’ombre mais la beauté plein les yeux. Escaladant de Vieste à Peschici les petites routes du Gargano au crépuscule après la traversée brûlante de Foggia à midi. Faisant la vidange dans un tout petit garage de la banlieue de Naples où les gosses de dix ans prenait C. pour une américaine à cause de ses cheveux blonds. Arrivés au camping à la nuit et se réveillant cuits par le soleil sur la toile de la canadienne à huit heures en plein terrain vague au milieu de l’hostilité et de l’envie. Piqué le même jour par un scorpion dans le sac de couchage, le bras enflé. Dans les rues ocre de Pompéi presque déserte sous les rayons d’un soleil oblique juste avant la fermeture. Souvenir du souvenir d’une photo « qui ne rendait rien » de la côte amalfitaine. Le bleu inouï de la Grotta Azzurra et les barques pleines de touristes à la file indienne. Les collines d’Anacapri. Tombant en panne quelques jours après sous une pluie battante dans le Nord vers Pavie ou Plaisance et se souvenant de cette vidange à Naples qui n’avait probablement pas été faite. En 74, des virées chez les vignerons de la côte de nuits. Des Chambolle-Musigny des Volnay et des Pommard à presque tous les déjeuners au mess des officiers de Dijon. Un collègue aspirant, du cru, qui faisait de la magie et avait des faux airs de Thierry Le luron. Il emmenait ses anneaux magiques dans les caves de Chambertin et se taillait un franc succès auprès des propriétaires. Nous étions bons enfants : nous réformions, avec la bénédiction de notre médecin colonel, aussi bien leurs fils que les membres des comités de soldats qui n’en pouvaient plus. Deux caisses de Charmes 69 ramenées rue Jonquoy et bues dans l’année, souvenir impérissable et jamais renouvelé. Mais la plupart du temps le trajet Paris Dijon en train : billet de première au prix militaire et petit déjeuner dans le wagon restaurant de la compagnie des wagons lits avec les cafetières en argent, les nappes amidonnées et les serveurs en gants blancs, souvenir aussi irrémédiable que celui du Chambertin.


01 octobre 2004

Laisser tranquillement le site se télécharger et déguster... (via Meslubies)

30 septembre 2004

Paris au volant 7


19 septembre 2004 rue de la colombe




26 septembre 2004

Pensée de la nuit N° 72 : " De toute façon, le moment était venu de quitter ce monde dégueulasse et pourri. Nous sortîmes de Paris par une voie unique. Reconnaissant deux des siens, la statue de la liberté leur adressa un salut fraternel" Jean Luc Godard,Pierrot le Fou.
26 (titre provisoire), XIII


Cathy, Catherine. On ne l’a jamais appelée Catherine, pensait-il se souvenir. Pas même ses parents ou ses nombreux frères, sœurs, demi-frères et demi-soeurs. Cathy, elle s’était appelée Cathy de tout temps, jamais Catherine. C’était la fille de notables d’une petite ville de Sud Ouest. Elle avait d'abord connu un malheur presque ordinaire. Elle avait vécu un grand amour avec son prof d’anglais, marié et père d'enfants, était tombée enceinte, il n’avait pas voulu de l’enfant et elle s’était enfuie à Dormeil, là où habitait son père, dentiste, qui avait quitté depuis longtemps sa pharmacienne de femme, pour accoucher d’Ivan qui avait seize ans de moins qu’elle. Elle n’a plus jamais revu le père d’Ivan, bien qu'elle fut restée amoureuse de lui de nombreuses années. Quand Bonnafé a ouvert son école d’infirmière pour former des infirmiers désaliénistes, l’une de ses idées utopiques de génie, ne jamais partir de l'ancien, créer une génération de soignants toute neuve, vierge de tout reflexe asilaire, elle a été dans les premières à s’y inscrire sur les conseils de son père, communiste local, on trouve de tout chez les dentistes, qui connaissait Bonnafé et lui avait en quelque sorte confié sa fille, avec Félix, l’autre Cathy, Cédric, François et assez peu d’autres, à vrai dire. L’école d’infirmières désaliéniste de Dormeil n’ayant formé qu’une seule génération d’élèves, pour des raisons obscures mais certainement financières. Mais quelle génération. Patience, c'est une terrible histoire. C’était une sacrée drôle de fille, Cathy. Belle comme la douleur, belle comme la vie. On ne pouvait pas ne pas tomber amoureux d’elle. Elle était comme les filles des chansons de Brassens. La première fois qu’Haltman l’avait aperçue, dans les années soixante dix, c’était dans le préfabriqué des « Mozards ». Elle avait à peine vingt ans. Elle était élève infirmière et lui, élève médecin. Il ne faisait pas de la psychiatrie pour la première fois mais presque. Elle, pareil. Ils assistaient ensemble aux consultations d’Antoine Bésirien qui était un interne de Bonnafé expérimenté. Elle ne parlait jamais pour ne rien dire. On la sentait grave, douloureuse mais forte en même temps. Et il était tombé amoureux d’elle, évidemment. Elle lui avait tranquillement expliqué qu’il n’était pas le seul, elle ne savait pas ce qu’elle avait fait aux hommes, et l'avait éconduit très gentiment. Il ne se passa donc jamais rien entre eux, malgré le grand désir qu’en aurait eu Haltman et peut-être celui de ses autres amoureux. A cette époque elle avait décidé de rester absolument seule. Plus tard, elle rencontrerait Florent et il n’y aurait plus de place pour d’autres, mais, patience, c’est une autre histoire, encore plus terrible. Elle ressemblait exactement à la Juliette Gréco de Saint germain des prés, mais en beaucoup plus jolie. Toujours en noir. Les lourds cheveux de jais sur les épaules. Jamais un sourire ou alors ironique ou même dérisoire, le plus souvent. Seul son regard n’était pas sombre. Mais quel regard, d’une franchise qui pouvait faire peur. Elle avait ces yeux pour lesquels on se damne. Haltman quitta une première fois Dormeil pour se former un peu ailleurs et faire son service militaire comme psychiatre dans le service de santé. C’était le temps des comités de soldats. Il passa un an dans un hôpital militaire de province à visiter les caves à vin et réformer le plus de gauchistes possible. Puis il revint à Dormeil. Deux ans et demi plus tard, il retrouva toute la petite bande, les poussins de Bonnafé et de madame Bonnafé sa femme qui était la surveillante. Haltman avait pris du galon, pour ainsi dire. Il n’était plus élève, mais Interne. On lui confia un sous-secteur, une unité de proximité encore plus au plus près de la population. Cathy était toujours là, elle avait beaucoup appris en son absence, elle était devenue un pilier de l’équipe. Elle était encore plus belle qu’avant.
Grâce à Philippe Didion, je peux enfin identifier chacun des Jazzmen qui pose sur la photo d'Art Kane qui est dans mon bureau. Merci Philippe ! (cliquez sur la photo)


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25 septembre 2004

Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas mis plus tôt le magnifique portfolio de Franck Horvat, Very Similar, en LCD. C'est fait. Ouf.
Pensée de la nuit N° 71 : "Le cri, la voix participent de la nature de la semence. Laisser dit, plus que laisser écrit incite la mémoire des autres à perséverer." Erri De Luca, En haut, à gauche.

24 septembre 2004

aujourd'hui j'ai trouvé ça sur Echolalie (on devrait aller plus souvent sur Echolalie)

23 septembre 2004

Ami 6,

Je compte quinze voitures. Une en moyenne tous les deux ans. J’ai toujours eu la réputation d’être un mauvais conducteur. J’en suis un. J’avoue un pourcentage de malus largement supérieur à 50 %. Dieu merci, je n’ai jamais tué ni même blessé personne. Surtout des accrochages, du froissage de tôle, des rayures de carosserie, des pares chocs plus ou moins enfoncés, mais plutôt pas trop, le plus souvent. De petites choses. J’ai cependant, je le confesse, moi-même échappé au pire, une ou deux fois. A., perfide, disait que ce n’était que grâce à la prudence des autres conducteurs, et non la mienne, que je devais d’être encore en vie, ce qui avait le don de me mettre en rage, mais qui était la pure vérité. J’ai passé mon permis en 1971, si je me souviens bien. Je n’ai jamais sympathisé avec mon moniteur d’auto-école. C’était une sorte de prof de gym en veston, un jeune beauf qui n’aimait pas les étudiants à lunettes et à cheveux longs. Les siens, assez courts ne cachaient pas les grosses pattes qui mangeaient le hauts de ses joues couperosées (je n’irai pas jusqu’à dire que c’était un alcoolique, ce qui ne devait tout de même pas être possible pour un moniteur d’auto-école, même à l’époque, mais presque) Il me considérait de haut, sans indulgence aucune pour mon manque de dons naturels. J’ai toujours eu l’impression qu’il méprisait les « intellos », ou pire. Bref, Il me collait un trac fou. J’arrivais en retard aux leçons d’une demi-heure et je ne faisais que des bêtises. Il usait en maugréant de la double commande à tout bout de champ. Je n’étais doué ni pour passer la première, je ne savais pas faire patiner l’embrayage, la voiture faisait des hoquets aussi incontrôlables que honteux, ni pour les démarrages en côte, ni pour les créneaux. Je n’ai jamais rien compris au double débrayage qui était à la mode avant le choc pétrolier ni même compris l’intérêt de monter les vitesses, c’est dire. Il m’emmenait dans des endroits pas possibles, comme la bien nommée rue des Reculettes, dans le treizième arrondissement, où il fallait faire des marches arrière dans des descentes vertigineuses avec virage, par exemple. Je garde un souvenir épouvanté d’une tentative d’incursion sur le périphérique. Chaque fois qu’il me demandait de lui lire le numéro d’immatriculation du véhicule qui nous suivait, j’étais pris en flagrant délit de non consultation du rétroviseur. Il était de bon ton, et plutôt fréquent, à l’époque, de réussir son permis du « premier coup ». J’ai la honte de dire que je m’y suis pris à trois reprises, sauf pour le code, encore heureux pour un « intello », que j’ai eu dès la première fois. J’ai toujours pensé que mon moniteur, assis à l’arrière, était de mèche avec l’inspecteur pour me recaler, parce que, à l’examen, en bonne bête à concours que j’étais, je n’avais raté que le créneau, ce qui n’étais en principe pas éliminatoire. Mais je soupçonne ma mémoire d’être de mauvaise foi, j’ai bien du franchir une ligne continue avant de tourner à gauche, oublié de mettre mon clignotant ou quelque chose comme ça, en tout cas je ne m’en souviens plus. Ma première voiture a été classiquement la vieille Ami 6 de copains de mes parents qui changeaient de voiture. Elle était de couleur jaune cuisine délavé. Elle a bien duré deux ou trois ans. J’ai au moins un souvenir conforme à ce qui vient d’être dit de mes piètre qualités d’automobiliste : C’est à son volant que j’ai, en 1972, affronté pour la première fois une des choses alors les plus épouvantables de ma vie : l’autoroute du Sud qu’il fallait emprunter pour se rendre à Corbeil-Essonnes où, comme je l’ai déjà dit ailleurs, j’ai effectué l’un de mes premiers stages d’externat.. Je me souviens aussi du visage impassible mais terrorisé du collègue à qui j'avais fait l'honnête proposition de le ramener à Paris à la fin de la matinée, pour me servir d’objet contraphobique sans doute, dans un voyage de retour inspiré du « Space Mountains » d Eurodisney inventé environ vingt ans plus tard. C’était aussi l’époque des répétitions de théâtre, tard le soir, dont j’ai aussi déjà parlé ici, après le dernier métro. La troupe, généralement piétonne, partageait alors les voitures de deux ou trois d’entre nous. Je me retrouvais pourtant à chaque fois tout à fait seul dans ma petite auto avec personne à raccompagner, plutôt content d’ailleurs de pouvoir aller me coucher sans faire le taxi, mais c'était étrange. Plus tard, mais beaucoup plus tard, j’ai appris qu’on se battait pour éviter de monter avec moi quitte à faire le double du trajet. Ma réputation de véritable danger public date de cette époque. Ou plutôt la conscience que j'en ai. On sait que les réputations, ça a la vie dure : Elle est un peu exagérée, celle-ci, en réalité je ne conduis juste pas très bien, c’est tout.

20 septembre 2004

Leonard Cohen aura 70 ans demain. Tain!...

19 septembre 2004

très beau livre

Paris au volant 6


19 septembre 2004 Parc Montsouris

Grâce à "Douze Lunes" je sais maintenant quel est mon profil politique exact. Je me croyais un peu plus à gauche que çà. Cliquez ici pour savoir vous aussi enfin de quel bord vous êtes (shakespearoglotte exclusif).

18 septembre 2004

Merveilles, 13


ravel
Parfois les « cahiers de charge » sont une véritable charge, lourde à traîner, qu’on ne sait même pas saisir. Les "contraintes" sont parfois juste contraignantes... Il en va ainsi des « Merveilles ». Je cale depuis plusieurs semaines sur les mouvements lents des concertos de Mozart qui n’y sont pour rien, bien sûr. Ils sont ma « Merveille » numéro 13, les pauvres. Je continue de m’émerveiller, de les écouter, entre les deux mouvements rapides, comme il se doit (confesserai-je que parfois je les saute, les mouvements rapides?), pour la millième fois, avec une préférence certaine pour celui du numéro 27 K595, en si bémol (mais celui du N° 22, K482, en mi bémol, n’est pas mal non plus, il a des accents schubertiens, voire carrément romantiques), complètement en dehors du cahier de charge et n’y pensant le plus souvent pas. Mon cœur fond toujours en écoutant l’andante du concerto K 488 en la majeur, il évoque toujours les deux mêmes choses pour moi, depuis que je l’ai entendu pour la première fois il y a des milliards d’années : la douleur et sa propre consolation et un champ de blé sous le vent ; la fameuse romance du concerto en ré mineur K 466 peut être sublime bien jouée mais gare à la rengaine, l’andante du dernier concerto numéro 27 la douceur et l’intelligence même, mais que puis-je dire, moi, d’intéressant sur les concertos de Mozart ? je ne jouerai pas les Alfred Einstein, Birigitte ou Jean Massin et autres Paul Badura skodha ou Eric Rhomer (le cinéaste). Que puis-je dire, moi des concertos de Mozart ? Piège de la contrainte. Parler, écrire sur les mouvements lents des concertos de Mozart ! Ah! ah! Vous m'en direz tant ! Que pourrais-je écrire, sinon qu’ils font partie de ma liste des merveilles et que, comme tout ce que l’on aime, je voudrais les partager avec la terre entière (et même présentement vous les faire écouter les uns après les autres) ? C’est d’ailleurs ce qui se passe, quand j’y pense. Mozart ne m’attend pas pour être partagé sur la terre entière. Voilà que je me sens déchargé d'un gros poids. Donc, ce soir je n’écoutais pas du tout Mozart. Je rédigeais une expertise sur l’ordinateur et je n'avais pas glissé dans le lecteur de CDs, comme je le fais souvent un disque de Mozart, mais un autre, que je n’écoute pas si souvent : le concerto en Sol de Ravel. On ne devrait jamais écouter de la musique en faisant autre chose. En lisant, par exemple, je ne peux presque jamais écouter de la musique. Je l’entends certes, mais c’est lui faire injure, à elle ou au livre. Je pose donc le livre ou j’arrête la musique. Tout à coup, donc, s’élève la phrase initiale, au piano, du deuxième mouvement, suivie d’une autre et d’une troisième, d’une simplicité, d’une douceur et d’une tendresse que j’avais inexplicablement oubliée. C’est une longue volute reprise, après une éternité de sérénité et une dernière logue trille d’agonie par l’orchestre entier. Je ne peux plus rien rédiger du tout. L'expertise s'enfouit sous la terre. Je suis épinglé, les bras ballants comme un papillon, le cœur serré. Ravel n’est pas Mozart, comme homme je veux dire. Il n'est pas mort jeune (ça ôte au génie, paraît-il) mais c'est peut-être pire : Il est mort tué par un neurochirurgien au cours d’une opération insensée, d’une démence présénile dite de Pick, une maladie dégénérative du cerveau qu’il a traînée plus de dix ans. Je me suis laissé dire, je ne sais plus par qui, ou bien je l’ai entendu à la radio, qu’il a passé la fin de sa vie complètement déprimé au sens psychiatrique du terme et que le concerto en Sol est comme un diamant au milieu de la boue. N’empêche, j’ai cru entendre Mozart. Je me le suis repassé en boucle et j’ai passé plusieurs quarts d’heure à comparer avec des phrases lentes de Mozart. Maurice, au cœur de sa noirceur, en pleine conscience de sa déchéance, s’en était sans aucun doute remis à Wolfgang : le fameux sourire au milieu des larmes. Le concerto en Sol de Ravel est donc une merveille. Qui ne fait pas partie de la liste.

15 septembre 2004

Automobile,

Un grand troupeau de cumuli nonchalants stagne au-dessus des champs labourés de frais, tels de grands dinosaures blancs qui paissent le bleu du ciel et le délavent à l'horizon jusqu'au blanc. Je file sur l'autoroute A10 au volant de ma petite auto, en pilote automatique, l'esprit immobile et vagabond comme les nuages. La Beauce, terne et ocre en cette fin d'été, s'ouvre en deux sans résistance et se referme derrière nous. Les clochers pointus des églises pointent au loin sur la platitude du paysage, mais c'est un poncif. Après six cent kilomètres et quelques de voyage, ma petite auto et moi faisons corps l'un avec l'autre et les pensées se font de métal. Elles se déroulent, grises comme le ruban gris de l'autoroute. Des souvenirs d'auto et de paysages qui défilent se mêlent aux images qui traversent mon regard périphérique (je reste malgré tout plutôt concentré sur la ligne de fuite de la route et l'image distincte du cul carré d'un poids lourd au loin qui s'agrandit progressivement et qu'il va falloir, tôt ou tard que je dépasse.)Je pense que j'y penserai plus tard : je dresserai la liste des autos que j'ai conduites au cours de ma vie. Me souviendrai-je de toutes ? J'intitulerai la série : "Automobile". Et puis je pense à autre chose et autre chose encore, mais je ne sais plus quoi.

12 septembre 2004

cassandra



Cassandra la funambule fait des photos formidables, isnt'she ?


11 septembre 2004

somnifère british, un peu court pour mon type d'insomnie... (via meslubies)

06 septembre 2004

26 (titre provisoire), XII



Un été certain
Sur herbes allongé
Ciel regardais bleu
Et oiseaux passer
Brise légère était
Allaient mes pensées
Vers une femme aimée
En certain passé
Rencontrée l'avais
En mois de Juillet
Etait dans un square
Réverbère posé
Discuté avions
Jusqu'au soir passé
Et puis tendrement
L'avais courtisée
Etais fasciné
De tant l'amourer
D'un amour si fort
D'un amour si grand
D'un amour si fort
Et puis si puissant
Un été certain
Sur herbe allongé
Ciel regardai bleu
Et oiseaux passer

Victor, l'auteur de ce très beau poème, n'a rien d'un poète professionnel, encore moins d'un poète amateur. Jacques et Renée auraient pu jurer que c'est même le seul poème qu'il ait jamais écrit de sa vie. Victor, on pouvait le croiser dans les couloirs de Frescobaldi. Il y est hospitalisé depuis l'ouverture, il a passé de longs moments à Pierre Marie Dupont, au 26, à Serge Leclair il n'arrivait pas à vivre dehors, il fallait toujours le ramener. D'ailleurs il n'était bien qu'à l'hôpital, sinon il buvait comme un trou, fumait du crack et toutes les saloperies qu'il pouvait trouver, devenait très méchant, il faisait terriblement peur, mais ils n'ont jamais cru vraiment qu'il pourrait tuer. C'est au 26 qu'ils l'avaient d'abord rencontré. Il avait à peine vingt ans. Une fois de plus, il avait été mis dehors de chez lui. Il vivait déjà presque dehors, a vrai dire, une sorte de sauvage. Beau comme un dieu. On pouvait le rencontrer torse nu au milieu des rues, bandeau dans les cheveux à la Voyage au Bout de l’Enfer. Mais à cette époque là, il avait encore des copains, d’école, de quartier. Ils étaient inquiets pour lui. Il squattait chez les uns chez les autres, vidait les frigos, se frittait avec les parents, se faisait foutre à la porte non sans opposer une résistance qui n’arrangeait pas sa réputation dans le secteur. Il volait (ou, plutôt, il se servait ostensiblement) à l’étalage pour se nourrir, finissait par dormir dans les caves et se bagarrait avec les gardiens de HLM. La police s’en mêlait parfois sans beaucoup d’enthousiasme. Un jour, quelques uns de ses copains comprirent que ça ne tournait pas très rond dans sa tête et l'amenèrent au 26. Il était complètement éclaté, plutôt inquiétant mais pas menaçant. Bien sûr, il commença par vider le réfrigérateur, à se goinfrer comme s’il n’avait pas mangé depuis plusieurs jours, ce qui était le cas, étonné de ne pas avoir à taper sur qui l’en aurait empêché. Puis, tandis qu'on lui faisait visiter les lieux, il parla musique, défonce et bonnes bitures. Au sous sol, près du congélateur buffet qui regorgeait de victuailles, après une longue conversation avec Renée, il accepta un séjour parmi eux, ayant jugé qu'ils étaient assez cools et qu'il était temps de se poser un peu. Au début, cela se passa plutôt bien, il accepta un minimum de règles à partir du moment où ils lui offraient le frigo et le congelo. Il taxait ses clopes et grattait un peu la guitare. Il avait des airs de Tarzan tout juste ramené à la civilisation. Parfois il prenait la balustrade de l'escalier pour une liane ou donnait des coups de patte familiers et presque affectueux. Il montrait sa force et sa souplesse de jeune lion. Il parlait peu ou par phrases très courtes, ne demandait pas, prenait. En fait, ses demandes étaient des ordres, il les formulait pour la forme, simplement prêt à se battre à mort pour sa survie. Mais il était aussi capable d'une tendresse de môme, d'attachements immédiats et d'enthousiasmes exagérés. Petit à petit, avec lui et sa famille, sa grand mère surtout, ils refirent le puzzle d'une histoire terrible. Sa mère avait été chassée de chez ses parents, il avait été conçu dans la rue, dans le caniveau. Au hasard d'une passe. c'était une fille avec le diable dans le corps, une fille de mauvaise vie, irrécupérable, qui se prostituait et ne savait rien faire d'autre que boire et coucher avec tout le monde, selon la grand mère. On lui avait arraché Victor tout petit, au moment où elle sombrait dans un état qui aurait risqué de le faire mourir de mauvais traitements à enfant. On avait réussi , on ne sait comment, à ne pas trop mêler la DDASS à tout ça, même qu'elle avait peut-être trouvé que c'était une bonne idée, la DDASS, en tout cas Victor avait été adopté par ses grands parents. Le nom de la mère était devenu imprononçable à la maison, Dès la rupture, le grand père l'avait maudite et considéré comme morte. Ce qui n'était pas vrai en réalité, puisque des légendes courent encore que Victor pourrait la rencontrer dans les bouges de Dormeil ou elle continue de survivre et de se délabrer. Selon ces mêmes légendes, Victor ne saurait absolument rien de sa mère, il devrait croire qu'elle est morte. Et il n'en parle jamais. Il respecte le secret de Polichinelle, il s'y conforme. Pour lui, sa mère, effectivement, c'est sa grand mère. Il ne porte pas le nom de son père, déclaré inconnu, mais celui de son grand père maternel. Nous apprîmes aussi pourquoi il ne pouvait plus vivre avec eux. Ses grands parents l'avaient confisqué à sa mère, prostituée peut-être toujours en exercice, et qu'il ne connaît même pas, et il était devenu le souffre douleur de son oncle (le premier fils de sa grand mère) qui l'avait pris en grippe parce qu'il lui volait sa propre mère. Ca avait été l'oncle ou lui, il n'y avait pas eu de place pour deux, ils se seraient entretués pour l'amour de la grand mère. Les scènes de violence terrorisaient le quartier. Le grand père sortait le fusil et tirait dans le tas en ratant la cible parce qu'il était trop bourré. Le plus fou des deux c'était l'oncle : tellement fou qu' il a finalement réussi à éjecter son neveu et garder sa mère pour lui tout seul. Jacques et Maurice avaient demandé à le rencontrer. Il s’était pointé un jour qui n’était pas celui du rendez-vous, énorme malabar moustachu au crane déjà très dégarni, il avait échangé trois mots froids avec un Victor déjà prêt à se battre, il leur avait collé une frousse bleue à tous et était reparti en disant que tout était bien comme ça, que nous nous occupions très bien de Victor, qu’il valait mieux « pour tout le monde » que Victor ne retourne pas à la maison. Seulement Victor ne l’entendait pas de cette manière. Souvent il faisait de petites escapades chez sa grand mère, sans grandes conséquences mais qui entretenaient très bien la tension dans la famille. La grand mère, elle, aimait bien Victor mais il était évident que son grand amour, l’amour de sa vie, était son fils et qu’il valait mieux « pour tout le monde » que le petit fils reste éloigné. Pendant ce temps là, les choses commencèrent à se dégrader, comme prévu. Certains soirs on voyait Victor revenir d’une virée et monter l’escalier du vingt six tout droit jusqu’à sa chambre. Il s’était enivré à mort : on le retrouvait sur son lit baignant dans un océan de dégueulis. Et puis, on commença à moins supporter ses façons de se servir avant tout le monde, de vider les plats, de se goinfrer devant le frigo, d’écraser ses cigarettes n’importe où, de répondre « ta gueule » à la moindre observation. Pas qu’il soit devenu plus agressif, ou moins attachant, il arrivait même à nouer de bonnes relations avec d’autres jeunes patients. Il vécu deux ou trois petites bluettes plutôt sympathiques avec de jeunes patientes. Il ne se comportait ni mieux ni plus mal qu’un autre avec ses soignants, prenait aussi volontiers son traitement que les joints qui passaient par là. Bref, il se comportait avec eux comme avec sa grand mère et ils étaient, à leur grande surprise, beaucoup moins tolérants. Après quelques semaines de ce régime, ils se mirent en quête d’une autre solution, à moyen terme comme on dit. Puisque Victor semblait tenir à la vie de famille, ils eurent la folle idée de lui en trouver une, un peu plus vraie que leur fausse vraie famille à eux et un peu moins violente que sa vraie fausse famille à lui. Une fausse famille professionnelle, une famille d’accueil. ll n’opposa aucune objection, trouva même l’idée plutôt « cool », sentant confusément qu’il valait mieux faire profil bas. Il prit donc le train un matin accompagné de Caroline pour aller partager un temps, à l’essai, la vie d’une famille de l’Ouest de la France. L’essai ne fut pas long. On leur téléphona au bout de deux ou trois semaines pour leur demander de revenir chercher Victor de toute urgence : il avait envoyé son poing dans la figure du petit garçon de la famille, âgé de neuf ans, sans prévenir. Ce ne fut qu'une fois l'acte commis, que leur erreur leur sauta aux yeux : toute famille, pour Victor était lieu de violence qui le renvoyait à la sienne. Il passa encore un moment au vingt six mais le cœur n'y était plus. Ils étaient une trop fausse famille. Il revenait de plus en plus souvent ivre, quand il ne découchait pas des semaines entières, se pointant juste pour les repas ou les frigos. Il tenta de pathétiques retours chez ses grands parents, quelques uns réussirent mais la plupart furent catastrophiques. On filait droit vers le placement d'office. son dernier passage au vingt six fut désastreux : un soir, alors qu'on ne l'avait pas vu depuis des semaines il passa en coup de vent et frappa au visage, sans raison, comme le petit garçon de Vendée, Armand qui téléphonait dans le bureau. Il s'enfuit avant que quiconque put intervenir. Il avait brûlé ses derniers vaisseaux. A quelques temps de là, le placement d'office fut prononcé lors d'une crise de violence encore plus violente que les autres. Dans la maison familiale le champ était devenu définitivement libre pour l'oncle. A l'hôpital, ou il resta de longs mois, Victor refusa obstinément de les revoir. Ils ne surent jamais vraiment pourquoi : soit parce qu'il avait trouvé là, dans l'enfermement, quelque chose qui comblait une brèche au fond de lui et redoutait qu'ils l'en privent, soit parce qu'il leur en voulait de ne pas avoir su le garder avec eux, soit les deux. Il ne sortait qu'en fuguant pour aller se saouler ou se shooter et revenait de lui même se faire mettre en chambre d'isolement comme punition jusqu'à la fugue suivante. A la fin, il ne fut même plus puni et il finit par se faire oublier, sombrant dans une apathie terrifiante dont le traitement neuroleptique n'était pas la seule cause. Un jour il s'était enfui. Du moins, il avait passé la porte sans revenir. Ils n'avaient plus entendu parler de lui pendant un an malgré les avis de recherche. Puis on leur avait renvoyé : il avait été hospitalisé en HO a Grenoble et avait refusé de donner son nom. Ils avaient mis tout ce temps pour trouver sa véritable identité. Et puis, petit à petit, comme ils ne se résolvaient pas à le laisser croupir à l’hôpital, et qu'il acceptait à nouveau de jouer à peu près le jeu, après de longues négociations, ils commencèrent à croire ou faire semblant de croire à une sortie possible. C'était déjà plusieurs années après leur première rencontre, son front commençait lui aussi à se dégarnir, mais il conservait sa crinière léonine et sa forme physique. On lui trouva un studio dans une maison du quai Bourgoing. Au début, tout se passa à peu près bien, pas plus mal en tout cas que pour d'autres "patients difficiles", mais rapidement la situation leur échappa à nouveau. Il n'avait plus aucun lien social, ses amis l'avaient abandonné depuis longtemps, le grand père était mort et l'oncle régnait sur la grand mère et la maison presque vide de Moulin-Galant. On commença à le revoir torse nu au milieu des rues, amaigri et fou, se moquant des voitures, persuadé de son invulnérabilité. Il n'était plus du tout agressif, venait les voir, acceptait leurs visites, venait se faire faire ses injections retard, mais se mettait en danger à tout moment. Il se prétendait Prince d'Egypte, lui qui n'avait jamais déliré, et se disait à la recherche de son unique amour, une princesse des temps anciens. Il s'était inventé tout un monde de cinéma de série B et de bandes dessinées. Il nous jouait, littéralement le jeu du doux dingue et on avait du mal à y croire. Il nous montrait que toute tentative pour le rendre autonome serait vouée à l'échec. Haltman se souvenait d'une visite chez lui : un lit dans le noir de volets jamais ouverts, aucun autre meuble, pas même une chaise, des habits roulés en boule et une incroyable odeur de bouc. Il acceptait très facilement de retourner à l'hôpital pour des périodes de "réajustement du traitement", trop facilement. A la fin, ils n'y croyaient plus, il manqua de se faire renverser plusieurs fois, il faisait peur aux petits enfants. Et ils comprirent, pas du tout fiers d'eux, qu’ il préférait rester à l'hôpital, quitte à reprendre ses fugues régulières. Il y resta. Il atteignit l'âge de trente cinq, trente six ans, il fut bouffi par les neuroleptiques, la calvitie remplaça ses longs cheveux blonds bouclés. Il ressemblait comme deux gouttes d'eau à son oncle abhorré. Toujours est-il qu'un beau jour, Renée fit parvenir à Haltman ce poème tapé à la machine parmi d'autres textes destinés à faire partie d'un recueil de l’atelier d'écriture. C'est de loin le plus beau texte de tout le tas. On lui fait deviner l'auteur. Il donne sa langue au chat : Victor. Incroyable. Lui qui n'était même pas capable d'aligner deux phrases, même pour parler. D'ailleurs il n'a jamais fréquenté l'atelier d'écriture, personne n'aurait même pensé à le lui suggérer. Un jour il est venu et a laissé ce poème, c'est tout, et il est reparti. Il n'est jamais revenu. Il est toujours à Frescobaldi, entre deux fugues...

Un été certain
Sur herbes allongé
Ciel regardais bleu
Et oiseaux passer
Brise légère était
Allaient mes pensées
Vers une femme aimée
En certain passé
Rencontrée l'avais
En mois de Juillet
Etait dans un square
Réverbère posé
Discuté avions
Jusqu'au soir passé
Et puis tendrement
L'avais courtisée
Etais fasciné
De tant l'amourer
D'un amour si fort
D'un amour si grand
D'un amour si fort
Et puis si puissant
Un été certain
Sur herbe allongé
Ciel regardai bleu
Et oiseaux passer




02 septembre 2004

26 (titre provisoire), XI

Dans les années soixante-dix les livres de Laing et Cooper avaient été pour la génération de Jacques et Haltman de vrais livres de chevet. le film "Family life" de Kenneth Loach qui en était directement inspiré les avait bouleversé et littéralement hanté durant des années. À cette époque, ils lisaient l'histoire de la folie de Michel Foucault (dans la collection 10/18, abrégée, à la couverture criarde, ce n'est que bien plus tard qu'ils avaient lu la version intégrale de chez Gallimard qui est restée très longtemps épuisée) et les " murs de l'asile" de Roger Gentis (dans la "petite collection Maspero" toute blanche.) Roger Gentis, avec son langage de tous les jours impressionnait Haltman. Il l'avait rencontré un peu plus tard, sans le chercher, à Moisselles où les hasards du choix de stage des étudiants hospitaliers l'avaient envoyé, quand il venait rendre visite à sa copine qui était infirmière dans le service de Jean Ayme : Ils se retrouvaient tous, "vieux" et jeunes, médecins et infirmiers,chefs et étudiants, à refaire la psychiatrie dans la bibliothèque si belle de cet hôpital de banlieue (en fait, elle n'avait rien de beau, c'était un barraquement banal, mais il se souvenait de la lumière dorée qui jouait avec les rayonnages, ils se souvenait de la ferveur de ces assemblées et se demandait la gorge nouée de nostalgie où étaient donc passées les bibliothèques feutrées des hôpitaux d'antan) Il lisait aussi "l'introduction du changement à l'hôpital psychiatrique" de Gérard Majastre, un gros bouquin sérieux, qui parlait précisément de Moisselles. C'était en 1972. Il avait 22 ans. Il lisait aussi "Mary Barnes, un voyage à travers la folie", livre à quatre mains où Mary Barnes et son thérapeute, Joe Berk, racontaient la vie quotidienne à Kingsley Hall (il se souvenait qu'ils racontaient que Kingsley Hall était un lieu vraiment à la mode et que tout un tas de célébrités venaient y passer des soirées, puisque c'était totalement ouvert, il se souvenait particulièrement de Sean Connery, James Bond lui-même) et racontaient aussi comment Mary était sortie de sa folie le jour où Ronald Laing, contemplant un mur qu'elle avait barbouillé de sa propre merde avait déclaré simplement que ça manquait de couleur, ce qui avait déclenché sa vocation pour la peinture et la fin de son "voyage". Toujours est-il que la scène suivante se passe une quinzaine d'années plus tard, au début de l'été, Mary Barnes est assise dans un jardin, à Dormeil, celui du 26. C'est elle en chair et en os. Freud lui-même ou plutôt "l'homme aux loups" qui était encore vivant à l'époque ne l'aurait pas plus impressionné, étrangement banale et anglaise. Elle a déjeuné là (il se souvient du menu, cuisiné par Danièle : roti de loitte au Haddock à la crème et à la moutarde de Meaux) Abraham Segall, était allé la chercher à Londres, probablement pour la faire dialoguer avec un protagoniste du film qu'il tournait à ce moment sur le 26. Il l'avait installée avec Francis Lapoule dans le petit jardin du centre de crise et finalement n'avait pas tourné la scène, on ne sait plus pourquoi. Haltman se souvenait de Mary Barnes et de sa robe à fleurs, de son air gentil et un peu hébété, de sa façon très "anglaise" de parler anglais et du cadeau qu'elle leur avait fait : un tableau, bien évidemment, où on ne distingue pas grand-chose, une masse de bleu outremer très sombre, avec des traînées de pinceau enfiévrées, un peu de blanc bleuté vers le haut, qui semble figurer une vague. Le titre le confirme, écrit de la main même du peintre avec la signature, au dos du carton toilé : "Rough Sea", ce qui peut se traduire par le "mauvais" jeu de mot : "mauvaise mer". C'est, il faut l'avouer une très mauvaise peinture. Les membres de l'équipe du Vingt-six qui n'avaient pas lu "Un voyage à travers la folie" douze ans plus tôt, ne pouvaient comprendre l'acharnement que certains d'entre eux, mais surtout Haltman, eurent à exposer respectueusement la croûte dans le bureau du centre de crise. Ils disaient, et avaient raison, que c'était "à dégueuler", ce qui correspondait probablement assez à l'intention du peintre. Comme on s'obstinait tous les jours pratiquement à retourner le chef d'œuvre face contre le mur mais sans jamis le faire disparaître, pour lui montrer que sa dévotion, malgré son manque absolu de sens critique, était en quelque sorte respectée, il a fini un jour par le voler, persuadé qu'il aurait fini aux ordures qui étaient sa destination logique. Il pensait ainsi préserver un souvenir inaltérable de la grande époque de l'anti-psychiatrie anglaise et mondiale. Il l'a suivi dans ses nombreux déménagements et Haltman ne s'est jamais résolu à l'accrocher à une place digne de lui sans être lui-même pris des nausées mentionnées plus haut.


01 septembre 2004

26(titre provisoire), X


Ce soir, après le dîner, Fernando leur annonce qu'il sort. Il ne sera pas long. Il va tuer monsieur S. qui se prétend son père. C'est plus compliqué. Fernando leur dit que c'est son père adoptif. Donc son "faux père", et si c'est son "faux père", c'est donc un usurpateur, puisqu'il a un vrai père, Mario. Sus à l'usurpateur. Il doit mourir. (ils apprendront plus tard qu'à chaque fois que Fernando va mal il s'en prend à la famille S., allez savoir pourquoi. Ils sont marocains et lui portugais. Est-ce à cause de leur différence qui les réunit ? Une fois il a agressé par erreur un homme qui n'était pas monsieur S. L'homme en question s'était défendu et avait cassé la gueule de Fernando. Une autre fois, il avait été tellement menaçant que toute la branche mâle de la famille, le père, deux de ses frères, un beau frère et un cousin S.(mettez-vous à leur place), était allée porter plainte au commissariat et que, faute de réponse, comme d'habitude, ils s'étaient mis à ratisser le quartier de Montconseil à la recherche du "faux fils" pour lui appliquer le traitement spécial local, genre commando avec battes de base ball et tout. Fernando n'avait du son salut qu'en se réfugiant au 26, mais çà ils ne l'avaient pas su. De toute façon, il était assez délirant pour qu'on l’accueille ce jour-là. Fernando avait donc décidé d'en finir ce soir. Monsieur S. devait payer pour toutes ses fautes. Cela serait lui ou Fernando, foi de Fernando. Il s'est habillé ou plutôt déshabillé en conséquence : il est torse nu et a ceint son front d'un bandeau de pirate. Les deniers jours, ils l'ont retrouvé à plusieurs reprises immobile au milieu de la chaussée, jambes écartées et bras croisés sur la poitrine, le regard noir fixé sur le carrefour au bout de la rue des Cavaliers Saint François. C'est un guerrier, il est brave, calme, sûr de sa force et ne craint pas la mort. L'avant-veille, les S. sont venus les voir au 26, assez menaçants à nouveau. Ils exigeaient qu'on leur "donne" Fernando qui avait repris ses menaces. Ce sont des braves gens, ils aiment bien Fernando, mais tout de même (sic), ils étaient assez énervés, pourrait-on dire. Il avait fallu parlementer. Fernando s'était éclipsé un peu avant. Haltman et Cathy avait noté dans le déchronographe qu'ils lui avaient rapporté les paroles de la famille S. Elle promet de réduire Fernando en bouillie s'il montre le bout de son nez à Montconseil. Ils n'ont qu'à veiller sur lui. Ils les tiendront pour responsables de tout ce qui arrivera. Pas commode, la famille S. Ils lui ont interdit de retourner voir les S. Ils préviendront la police. Fernando n'a pas soufflé mot et est remonté dans sa chambre. Mais ce soir c'est une autre paire de manche. Il est terriblement déterminé. Impossible de lui barrer la route. Il disparaît à pas lents dans la nuit noire. C'est une vraie nuit d'angoisse. Ils font le pari insensé de ne pas prévenir immédiatement la police, ni la famille S., plus grave encore. Mais au moment où ils pensent à le faire, deux heures après le départ de Fernando et sans nouvelles de lui, ils s'en veulent de ne pas l'avoir fait plus tôt. Pas de coup de téléphone de la famille S. cependant. Ils s'accrochent à ce mince espoir. Jean Paul, du coton plein les oreilles pour étouffer les voix malgré l'Haldol monte et descend, hagard, les escaliers. Cédric a plusieurs fois fait le tour du quartier avec la 4L sans succès : pas un chat dehors, aucune ombre furtive qui se glisse dans les jardinets. Pas de sioux sur le sentier de la guerre, pas de quartier maître à l'abordage, pas le moindre Géronimo. Fernando s'est-il pris un coup de batte de baseball ? Combien de morts ? Cathy se ronge en silence dans le bureau implorant le téléphone de lui donner une solution, mais en vain. Devant la télé, il n'y a que Philomène qui regarde juste au dessus du poste. Les autres sont montés se coucher, sauf Jean Paul qui continue de faire des apparitions furtives et fantomatiques. Philomène lève les yeux sur Cédric. Elle dit, sans autre préambule et d'une voix atone : "le docteur H. me parle." (Elle est amoureuse de son médecin généraliste, le docteur H. qui lui a conseillé de se soigner ailleurs) "A cette heure-ci ?", demande Cédric, "Il est onze heures du soir." "Oui, il me parle." Vous voulez dire maintenant ?" "Oui, maintenant, il est à la télé." "Ca m'étonnerait, il ne travaille pas à une heure aussi tardive" répond Cédric, flegmatiquement. "Il me parle même quand il ne travaille pas, il me parle dans son lit." " Le docteur H. est dans votre tête." conclut Cédric un peu brièvement car il a entendu la porte d'entrée se refermer. Il laisse Philomène au docteur H. et franchit le couloir. Il entrebâille la porte du bureau et passe juste un oeil. Il voit Cathy et Fernando assis en tailleurs, par terre, sur le tapis, aux pieds du bureau de Germaine et du canapé Odéon. Ils se font face. Fernando tourne le dos à Cédric. Ils sont en plein paow wow. Cathy lui envoie un sourire, tout en parlant à Fernando. Il referme la porte du bureau. Philomène est montée se coucher. Comme d'habitude, la télé parle toute seule. Il n'y aura pas de mort ce soir, à Montconseil.

30 août 2004

Pensée de la nuit N° 70 : "Ecrire c'est se tenir à côté de ce qui se tait" Jean-Louis Giovannoni, Pas Japonais.
Pensée de la nuit N°69 : "Toute cette grande bande a été commencée le 22 octobre 1785 et finie en 37 jours" D.A.F.De Sade, les Cent Vingt Journées de Sodome.
Cahier des charges de CISCOBLOG :

1- Poster (difficile de trouver l' équivalent français du verbe "to post". Pour ce qui est du substantif,"post", "entrée" convient très bien, mais pas le verbe "entrer", ni noter, d'ailleurs, alors que "note" est parfait) au moins tous les deux jours, voire tous les trois jours, au plus. Ne pas se priver de plusieurs jours à la suite si l'inspiration et le temps le permettent.
2- Pas plus d'une "pensée de la nuit" par semaine, mais en moyenne (deux pouvant parfois se succeder à la suite.)
3- Avancer "26(titre provisoire)" coûte que coûte. deux fois par semaines serait l'idéal mais on ne crachera pas sur une seule.
4- Ne pas oublier les "merveilles". Mettre en chantier une deuxième liste : "liste des merveilles II."
5- Léger changement de cap possible : sans céder au journal intime (alors qu'il s'agit largement de mémoires intimes...) tolérer quelques états d'âmes du moment ou se risquer à quelques commentaires de l'actualité, mais pas trop. Faire blog, quoi, un peu. Etre un tout petit peu plus dans l'actuel, en général.
6- Reprendre et continuer "Paris en voiture" (au moins un post par mois). Penser à refaire d'autres séries photos.
7- Ne pas trop illustrer, mais quand même.
8- Developper les "tetracapillotomies pseudosociologiques" mais jamais sérieusement
9- Faire l'effort (ce n'était pas un oubli, mais la flemme) de reprendre les "je me souviens" et les "je pense à". Se concentrer au moins cinq minutes par jours
10-Entreprendre de publier "les aventures de DIFOU" (scanner les aquarelles : du travail pour l'année, au moins. Remplacer le scanner en panne.) Commencer avant Noël.
...
1547- Don't panic : il ne s'agit que de banales bonnes résolutions de rentrée.

27 août 2004

L'artisan "fait" des "choses", l'artiste ne fait "que" l'homme. C'est pourquoi Roman Opalka est un grand artiste ( qui démontre en outre que l'artiste se tient toujours, tel un funambule sur son fil, à la limite de la folie)

04 août 2004

On s'tire ?

Eh, attendez moi, les gars ! Très intermittent, donc, jusqu'au 21 août !
Savez vous que Glen Gould, oui, le grand Glen, a composé de la musique de film ? Cela nous en bouche un coin ? Moi aussi. Je l'ai appris par hasard en feuilletant (pas spécialement attentivement) les programmes télé dans "Telerama", eh oui... Si vous voulez savoir pour quel film, cliquez ici (vais pas vous mâcher tout le travail tout de même..!) Sinon, ne cliquez pas, on est en république.

02 août 2004

Un vrai plagiat oulipien par anticipation : la dictée de Mérimée (mp3). Voir la solution sur le site de David Madore.

29 juillet 2004

tout pour apprendre à jouer au Go
Pensée de la nuit N° 68 :"les animaux se décomposent en :a) appartenant à l'Empereur; b) embaumés; c) apprivoisés; d) cochons de lait; e) sirènes; f) fabuleux; g) chiens en liberté; h) inclus dans la présente classification; i) qui s'agitent comme des fous; j) innombrables; k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau;l) qui viennent de casser la cruche; m) qui de loin semblent des mouches" Michel Foucault, citant une liste de Borges tirée d'une « certaine encyclopédie chinoise», dans Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966.

25 juillet 2004

26 (titre provisoire), IX

Fernando secrète les pierres. En plus des glandes salivaires, il possède des glandes minérales qui lui font pousser des galets dans la cavité buccale, bien qu'ils lui occasionnent des difficultés d’articulation, il ne leur donne que quand ils sont arrivés à maturité, un par un. Il pense que les bijoux des femmes envoient des ondes. Il connaît la vérité sur chacun d'eux : nous nous trompons sur nous même, mais ce n'est pas de notre faute. Lui seul connaît leur vrai prénom, leur âge véritable. Il est le chef d'une grande famille, ils sont tous des frères, des sœurs, des pères, des mères, des oncles ou des cousins. Il recompose une généalogie complexe où chacun d'entre eux a sa place. Madame Rivière, qu'ils accueillent depuis quelques semaines, est par exemple sa "quatrième mère véritable" après sa conception sur la lune, mais peut-être est-il aussi bien le fils parthénogénétique de son grand-père maternel Fernando, il a fallu plus d'un ventre pour mener à bien sa gestation. Il leur explique ainsi comment il a eu plusieurs mères successives, comment il a glissé d'un utérus à l'autre, en autant de naissances passagères, pour échouer, seulement quelques jours avant son expulsion définitive dans la matrice de Linda, la sorcière qui se prétend sa mère unique. Mais il pourrait aussi bien être l'immaculée conception ou s'être auto-engendré avec une pierre. Il n'est pas sûr d'avoir été engendré par un être vivant (une chose minérale, un sexe de pierre, un Golem), ce qui explique les utérus d'emprunt car en cette matière les mères sont bien incertaines, d'ailleurs il a pratiqué l'inceste avec beaucoup d'entre elles dont certaines sont aussi ses sœurs. C'est ainsi qu'il est leur père à tous et qu'il est le père de ses ancêtres. Rien de plus sûr pour renier son soit disant père, Mario, bandit violent, alcoolique pervers, mari de Linda et violeur de ses propres filles. Comme il n'est le fils d'aucun humain, les objets quotidiens perdent leur statut d'objet et prennent vie comme les cartes à jouer d'Alice au Pays des Merveilles. Il ingurgite des mixtures incroyables au risque de s'empoisonner, il communique avec les ampoules électriques et les chaises, mange de la paille, avale du papier, des billes ou des vis, porte un anneau dans la narine qui est l'inverse des lunettes d'Haltman et qui prouve qu'il doit faire l'amour avec sa sœur puisqu'il est son père à elle.



24 juillet 2004

Pensée de la nuit N° 67 : Voir ci dessous "Jacques citait souvent..."
26 (titre provisoire), VIII

Jacques citait souvent ce passage de Michel Serres qui distingue six figures de l'espace individuel : le pont, le puits, le labyrinthe, l'hôtel, la prison et la mort. figures du jeu de l'Oie : "Le pont est un chemin qui connecte deux berges ou qui rend une discontinuité continue. Ou qui franchit une fracture. Ou qui recoud une fêlure. La communication était coupée, le pont la rétablit, vertigineusement. Le puits est un trou dans l'espace, une déchirure locale dans la variété. Il peut déconnecter un parcours qui y passe, et le voyageur tombe, la chute du vecteur, mais il peut connecter des variétés qui seraient empilées. Des feuilles, des feuillets, des formations géologiques. Le pont est paradoxal, il connecte le déconnecté. Le puits l'est plus encore, il déconnecte le déconnecté, mais il connecte aussi le déconnecté. L'astronome y tombe, la vérité en sort. Le dragon assassin y habite mais on y puise l'eau de l’immortalité. Tante Dide la folle y jette la clé, entendez bien la clé du texte, mais il renferme tous les germes. Le puits de la mine germine, et il se nomme Germinal. Et tout à coup je parle à plusieurs voix, je ne sais plus marquer la limite entre le récit, le mythe, et la science."



26 (titre provisoire), VII, suite 3


Haltman disait souvent : "Si c'est pour aboutir en fin de course à un refus de tout lit d'hospitalisation au nom de la lutte contre l'asile, l'implantation préalable est une imposture, et rien d'autre. Maintenir coûte que coûte la grande souffrance à l'exterieur de notre enceinte c'est refuser, au fond, de s'y colleter. Si nous n'organisons pas nous-mêmes nos lieux d'accueil pour la folie, nous agissons avec une mauvaise foi pire que l'asile qui est le degré zéro de l'accueil." Et jacques, le théoricien du groupe ajoutait : "Il est possible que l'hospitalisation soit le point de fuite de la psychiatrie de secteur. On peut concevoir un secteur idéal sans lits, mais c'est un idéal probablement inazteignable, même asymptotiquement. Sans espace de paix possible, sans lieu d'accueil pour la folie, on risque de retourner l'enfermement comme un doigt de gant. La question n'est pas celle du lieu où tel ou tel se tient, mais de sa possibilité de circulation entre tel ou tel lieu. Il faut tendre le plus possible à remplacer les "lieux" par le "lien", mais tout lien a une origine, donc un "lieu"."

21 juillet 2004

Alain Simon


Les voies de la création en sept jours, 4 semaines par mois et douze mois sur douze. Très beau

17 juillet 2004

26 (titre provisoire), VII, suite 2


Leur équipe n'étaient pas née de l'Asile. En 1972 Bonnafé s'était installé avec sa garde rapprochée dans un petit appartement du quartier de "la Poterie" d'où il avait pu lancer les opérations pour tester "l'implantation préalable".  Haltmann était arrivé dans le service en 1975 comme interne, avec la deuxième vague, dans le préfabriqué de "Montconseil", en haut de la colline. On s'était alors rapproché de l'hôpital général qui surplombait  deux cent mètres plus bas, la rive gauche de la Seine. C'était la seconde partie du plan de Bonnafé : après l'investissement de la municipalité et des quartiers, en accord avec le maire, qui était un ami politique, on s'attaquait à l'hôpital général, qui était une autre paire de manche. Dormeil, comme beaucoup de petites cités ouvrières de l'époque, était une municipalité communiste. En ville, la psychiatrie publique avait eu toute latitude : on avait multiplié le contacts réguliers avec les écoles, les crèches les centres de PMI, les maisons de jeunes, les services d'action sociale et les bibliothèques municipales. L'hôpital était dirigé par un ancien militaire d'opérette qui ne comprenait rien au don de soi militant, et par un jeune anésthésiste, futur président (à vie) de la CMC, déjà mandarin dans l'âme, qui avait succédé à un chirurgien du XIXème siècle, docteur des pauvres adoré de toute la ville, et une mère supérieure en cornette qui dirigeait des escadrons mixtes d'infirmières et bonne soeurs. Il s'agissait maintenant d'investir ce qui constituait le noyau dur de la pratique et se colleter avec la réalité la plus crue de la folie, sa face médicale. Bonnafé, malgré ses enthousiasmes surréalistes de jeunesse et ses courageux engagement dans la résistance  était au fond resté très proche de la médecine et de la notabilté. Il fréquenta avec assiduité les centres de commandement de la machine hospitalière. Il ne manqua pas un arrosage, un départ à la retraite, ou une promotion. Il ne manqua aucune des réunions de la CMC. l'histoire ne le dit pas vraiment, mais il n'est pas sûr que ce ne soit pas le jeune anésthésiste qui séduisit le vieux chef sioux et se le mit dans sa poche. Bonnafé comprit en tout cas qu'il ne pourrait rien faire sans lui. La psychiatrie n'était alors  pas respectée par la médecine, pas plus que trente ans plus tôt, pas plus qu'aujourd'hui  et probablement pas par le jeune anésthésiste qui y vit pourtant un créneau qui le démarquerait des autres et un argument pour faire construire son nouvel hôpital. Un peu plus tard il deviendrait, par le jeu du progrès médical et d'une embellie passagère de la fonction publique hospitalière, anesthésiste-réanimateur, puis réanimateur tout court. Il se considéra, devenu grand sachem à son tour, comme le "protecteur" de la psychiatrie de secteur dont il parla, après le départ de Bonnafé en citant ses conversations privées avec lui. En réalité, il se fichait de la psychiatrie elle même, fut-elle de secteur comme d'une guigne et il n'y avait jamais rien compris ( Bonnafé l'avait toujours su, mais cela resta un secret politique) En tout cas, cette pseudo amitié et le soutien du maire de la ville qui était aussi député, conseiller général et président du conseil s'administration, ce qui aide, fut une chance pour la psychiatrie de secteur à Dormeil. Dans le même temps, ou presque, une circulaire ministérielle, la fameuse et révérée "circulaire de 60" ordonnait aux frileuses équipes asilaires d'aller se dégourdir dans la vraie vie. On créait des "antennes" urbaines, à dimensions forcément plus humaines, issues des grands hôpitaux du renfermement. Bonnafé n'avait d'ailleurs pas de mots assez durs pour fustiger ces "postes avancés". Un des grans morceaux de son florilège était l'histoire de la Mante religieuse. Il comparait ces antennes à celle d'une énorme mante religieuse dont le corps monstrueux était l'asile. Il considérait que ces antennes, rapidement coupées d'une base immobile et masticatoire ne pouvaient au mieux que vivoter frileusement, cernées par le monde, elles aussi dans l'ignorance de la vraie vie et au pire se replier au sein de la maison mère. Il fallait donc inverser le processus : commencer par la vitalité des postes avancés et établir un réseau suffisant pour que l'hôpital en fasse lui aussi partie d'une manière vivante, à dimension humaine, à sa place et pas plus, sans tout dévorer inexorablement. C'est ce qu'il avait fait à Dormeil. "Les hommes avant les murs" comme avait dit un titre du journal "l'Humanité" qui chapeautait une de ses interwiews.  Ils n'étaient donc pas nés de l'Asile. En toute logique, on attendait les murs. Et c'est là que les choses se mirent à clocher. Bonnafé lui-même avait prévu la fin du préalable. L'implantation se devait d'avoir une fin et sa conclusion, pour ne pas dire son apothéose devait être la création raisonnée et "reflexive" de lits d'hospitalisation, en petit nombre. Pour lui, 60 lits était un nombre suffisamment petit. Pour certains de ses collaborateurs qui n'avaient jamis connu l'Asile, c'était dix mille fois trop. La perspective n'était pas pour eux de sortir de l'Asile mais surtout de ne jamais y entrer. Il y a une part irréductible de la psychiatrie qui ne peut être que violence. Réduire cette violence au plus juste est une tache éthique énorme. Bonnafé savait bien, élève de De Clérambault qu'il est impossible de la supprimer totalement et que donc, se passer d'un lieu contenant ou affirmer que la psychiatrie pouvait être faite sans, relevait de l'imposture. Ils préfèraient encore que les hopitaux voisins continuent de faire le travail salissant à leur place, ce que les hôpitaux voisins toléraient de plus en plus mal, d'ailleurs, en plus de se faire traiter d'asiles. Ce fut ce qu'on appelait en ces temps là une erreur historique. Il y eut un rude combat entre le toujours jeune vieux sioux plein d'espoir, qui voulait des lendemains qui chantent et ses jeunes futurs vieux sachems, pleins de mauvaise foi, qui voulaient continuer de fumer tranquillement leurs calumets. Contrairement à toute attente, mais pas tant que ça, (l'hôpital manquait de sous, les effets du choc pétrolier de 73 commençaient à se faire sentir, etc.) ce fut eux qui gagnèrent. Bonnafé ne décoléra pas. Il avait nourri sous lui des traitres : on ne refaisait pas les enfants des petits bourgeois, disait-il, lui qui était un fils de grand bourgeois. Du coup, il prit sa retraite sans demander à être prolongé comme il en avait le droit. Il ne voulu plus de ne jamais être prophète en son pays. Il s'enferma dans sa belle maison de La Ville-du-Bois et on commença à venir le consulter comme un Oracle, lui qui se considérait comme battu par ses propres troupes. Il découvrit le "formidable intérêt" des ordinateurs, acheta l'un des premiers traitements de texte, resta fidèle toute sa vie à windows 3.1, rédigea ses mémoires et surtout édita ses fameux "textes", qui tenaient sur deux ou trois pages et qu'il distribuait lui-même comme des prospectus de peur de ne jamais être publié. Ce qui ne fut, bien sûr, pas du tout le cas. Il existe maintenant, réunis grâce au traitement de texte à pédale du vieux sioux, plusieurs gros livres de receuils et certains sont encore en préparation. Les "textes" de Bonnafé son inépuisables. Bonnafé écrivait beaucoup plus mal qu'il ne parlait ( c'était un orateur hors pair, il avait la voix chaude et chantante que confère les origines méridionales), mais on retrouvait dands les "textes" tout ce qu'il avait dit. Les "textes" de Bonnafé, c'était comme les proverbes. Il y en avait toujours un qui s'appiquait à la situation.




15 juillet 2004

Déjà jeudi ! ouh la la, le temps passe à une de ces vitesses....

12 juillet 2004

Je me souviens

d'Astéroids. Une page vraiment vraiment nostalgique...
Clunyvarium


Cela s'appelle un Clunyvarium et cela se trouve (entre cent autres petits clin d'yeux) de l'autre côté des cailloux

08 juillet 2004

Savez vous que :

11 + 2 = 12 + 1

Allez vérifier ici, une surprise vous attend (délicieuse, même pour les pas matheux)

07 juillet 2004

Tetracapillotomie pseudosociologique : on va dire


Durant une brève période il y a eu "On va dire si vous voulez", puis le "si vous voulez" est tombé, définitivement. « On va dire », « Allez, on va dire ». Depuis à peu près un an, on entend cette nouvelle expression à chaque coin de phrase. C’est une précaution oratoire qui, comme le désormais désuet « si vous voulez » s’excuse par avance de l’imprécision ou de la rapidité d’une formulation et demande l’indulgence du destinataire. « On va dire » est plus emphatique que « si vous voulez » (et encore plus que le vieux « n’est-ce pas » interrogatif de nos grand parents qui cherchait, on va dire, franchement, la connivence) qu’il a fini par totalement supplanter. Moins modeste aussi, et plus expéditif, pour ne pas dire définitif. « On » (va dire) remplace « vous » ( de si vous voulez). « On va dire » ne prend pratiquement plus de gants. C'est presque "je" (vais dire, la prochaine étape ?) Le locuteur assume , il ne demande presque plus l’autorisation. On va dire qu'il est même pressé : plus le temps d'attendre l'acquiescement formel de l'autre, si vous voulez. Il achève le mouvement qui s’était amorcé par le « si vous voulez » quand il a lâché le bien (« si vous voulez bien ») terminal. Il s’affirme. Le destinataire, qui n’est plus prié d’intervenir n’a qu’a recevoir ce qui « va » être dit et se débrouiller. « On va dire » est l’expression de la génération montante, « on va dire » est de plus en plus sûr de lui. « On va dire » est carrément brutal. Il n’est plus conditionnel (dirais-je). Il a la force tranquille et l’assurance de la jeunesse. Il prend ses responsabilités. Et le pas sur ma génération qui, avec son "si vous voulez", est un peu plus faux-cul, on va dire.


04 juillet 2004

Pensée de la nuit N°66 : "A mesure quelle s'éloigne de l'aube et qu'elle avance dans la journée, la lumière se prostitue, et ne se rachète - éthique du crépuscule - qu'au moment de disparaître." Cioran, De l'Inconvénient d'être né.

01 juillet 2004

Barry Singer


Une incroyable galerie de photos ! Des heures et des heures, je vous dis...

30 juin 2004

Paris en voiture 5


28 juin 2004 N7 côte de Juvisy


hommage furtif au "Bel autocar" de Jacques Jouet : la "montée" de Juvisy sur la nationale 7 (on ne "sent" malheureusement pas la pente de la montée, à cause de la piètre photographie) , paysage mille fois traversé sans le voir et qui est ma ligne de vie aussi définitivement que le Luxembourg est le berceau de mon enfance.
Je me souviens

Que les couettes n’existaient pas dans les années soixante. Je ne parle pas des couettes de ma copine Véronique que je tirais dans la cour de récréation, mais des couettes, sous lesquelles on nourrit les puces et autres petites frivolités (j’apprends d’ailleurs, dans le Robert historique, que couette vient de « petite queue » alors que couette, attention ne pas confondre vient du latin culcita « matelas, coussin ») Nous dormions sous des draps, tout bonnement. Au dessus, les couvertures, en laine, et encore au-dessus, il y avait souvent un bel édredon en plumes. Si IKEA a assis définitivement la primauté de la couette et du couchage à la nordique sur les draps qui sentaient bon la lavande ou l’antimite, il me semble que la mode des couettes a tout de même envahi notre beau pays avant les années quatre vingt, date approximative des débuts triomphaux de la marque suédoise dudit beau pays. J’ai personnellement rencontré les couettes au cours d’un voyage hors de France avec nos parents en Autriche, en 1965. J’avais été surpris de cette manière d’emballer l’édredon avec le drap du dessus cousu et de l’élision des couvertures (à l’époque il me semble bien que toutes les « housses » de couette autrichiennes, mais peut-être aussi scandinaves ou allemandes étaient blanches, c'est-à-dire qu’elle étaient encore des « draps de dessus » améliorés pour pays froids. Ce n’est que plus tard, sous l’impulsion décisive de IKEA, qu’elles se sont transformées définitivement en ces « housses » que nous connaissons imprimées et multicolores). J’avais trouvé ça pratique pour refaire le lit, et assez doux doux. Ce soir, pub gratuite pour les meubles suédois...(On se souvient de ce qui vient, c'était en traînant une crève d'été, ce matin...sous la couette. Ca va un petit peu mieux, merci)

28 juin 2004



image du jour piquée à "Days of my life", prolixe, talentueux, constant, bref incontournable.

25 juin 2004

Bien entendu, je ne vous apprends rien : les grecs ont envoyé la France se faire voire : bon débarras, on va pouvoir enfin regarder du football !

24 juin 2004

26 (titre provisoire), suite


Ils n'étaient pas nés de l'Asile.Dans les années soixante dix il y avait eu "l'implantation préalable", un des dix commandements de la nouvelle psychiatrie de secteur (un autre avait été, par exemple, "la continuité des soins". Parler de continuité des soins, c'était, mine de rien, poser la question de l'enfermement, qui était en soi déjà une continuité, monstrueuse, certes mais une continuité tout de même. Cela voulait dire que s'il y avait un "ailleurs" à l'asile il ne fallait pas qu'il soit ni l'ailleurs de "la rue" ni celui de la mort. Ce qui obligeait à travailler sur ce "quoi d'autre que l'asile?") Philippe Paumel avait dit que la psychiatrie nouvelle ne pouvait que se pratiquer dos au mur et sans filet : ils aimaient bien cette expression : "dos au mur", dont le double sens ne leur échappait pas. Et puisqu'on tournait le dos aux murs, il ne restait plus qu'à travailler "sans filet" ce qui voulait surtout dire : sans attrape-fous. L'allusion aux trapézistes et aux funambules, à la précarité et à la modestie foncière de leur fonction les galvanisait. Faire "tout le contraire" de l'Asile, sans jamais caler sur l'éthique de l'Accueil ni celle du secteur : L'insensé n'existait pas (la folie, si) et nul ne devait être exclu en son nom. Le contraire commun à l'exclusion, à l'abandon, à la déréliction c'était l'Accueil. Toute psychiatrie digne de ce nom se devait de penser l'Accueil et de le pratiquer sans faille. C'est pourquoi ils avaient inventé le Vingt-Six, lieu ordinaire et pas seulement hospitalier. (ils aimaient aussi beaucoup cette phrase de leur copain M.Béreau : "l'Accueil, c'est créer des espaces privés dans des lieux communs") Etre là pour être là, et pour rien d'autre, comme disait aussi Jean Oury, mais être là à tout moment, dans un lieu ménagé et non pas seulement aménagé, dans un lieu équipé mais surtout par une équipe. L'"implantation préalable" : dans les années soixante dix, il n'y avait pas besoin de préciser préalable à quoi, ni même ce qu'il s'agissait d'implanter préalablement. C'est de psychiatrie de secteur public qu'il s'agissait. Implanter des réseaux, des lieux d'écoute. Tout comme le révolutionnaire de Mao, le psychiatre de secteur se devait d'être dans le "peuple", comme "un poisson dans l'eau". Il devait se faire familier, offrir ses services, sa capacité de créer des liens, d'intervenir "en amont", toujours, celle de faire surgir "les potentialités soignantes du peuple" comme disait Bonnafé (encore un des commandements, plus tard on édulcora un peu la formule en remplaçant "peuple" par "population"...) de faire jouer le collectif. Implanter " les hommmes avant les murs ", le lien avant l'exclusion, le "désaliénisme" avant l'hôpital, les lits. D'ailleurs, avait dit Bonnafé avec ce ton d'évidence péremptoire et faussement bonhomme qu'on lui connaissait, "les lits, en psychiatrie, c'était une histoire à dormir debout !"

23 juin 2004

Grande télévision : Match de football Italie-Suède-Danemark (sic) hier soir et débat Debray-Derrida chez chez F.O. Gisberg ce soir (resic)
Pensée de la nuit N°65 : "Il faudrait inventer de l'herbe en viande pour faire brouter les lions" Jean Marie Gourio, Brèves de comptoir 92-93

19 juin 2004

Au début de l'année 2001, 132 481 personnes portaient le même prénom que moi. C'est une information capitale, bien entendu. Si vous voulez savoir quel était le prénom à la mode l'année de votre naissance et beaucoup d'autres choses aussi essentielles, cliquez ici. Sinon, non.

16 juin 2004

Celui là, je vais tout de même attendre un petit peu, pour le principe, avant de le placer en LCD (La (toujours)Colonne de Droite), mais il est assez prometteur, il a sa chance...
Je me souviens de Mouna Aguigui

15 juin 2004

Vous prendrez bien une petite liste de pléonasmes ? (via Echolaliste, of course)
Si vous commencez à jouer avec ça, vous ne pourrez plus vous arrêter, je vous aurai prévenu


vu à la télé ce soir (j'ai triché : j'ai photographié le ralenti...)

11 juin 2004

26 (titre provisoire), VII

Les ordinateurs n’existaient pas en ces temps-là. Félix confectionnait la grille un ou deux jours avant. Il prenait une double page à petit carreau, la disposait dans le sens de la hauteur et y traçait à la règle et au crayon noir deux séries de quatre longues cases qui correspondaient aux semaines. A chaque fois, il y avait huit semaines. Il divisait chacune de ces cases en deux dans le sens de la largeur : les jours et les nuits. Puis, avec de petites barres verticales, il délimitait les sept jours de la semaine. Il notait soigneusement la date sous chaque case. Pas d’erreur possible. Chaque nouvelle grille était rigoureusement identique à la précédente (il n’ a jamais pensé à photocopier ses gabarits. Il aimait tout faire à la main). Il la collait dans une chemise de couleur qui variait tous les deux mois. Les chemises étaient toutes conservées dans le tiroir du bureau. On pouvait s’y référer à tout moment. Félix était un des inventeurs du roulement du 26 et de la répartition du temps de leur travail. Ca n’a l’air de rien, mais il faut un grand esprit de synthèse et une grande inventivité pour mettre au point cette mécanique qui ne doit jamais se gripper. On couvre le temps comme on couvre un toit : les tuiles doivent s’ajuster au mieux. Si elles se chevauchent trop, il finit par pleuvoir dans la maison. Au fil du temps, ils avaient acquis la certitude que le Vingt Six tenait toute son originalité du roulement de Félix et qu’on avait beau dire tout ce qu’on voulait sur le traitement de la crise et la psychothérapie communautaire, c’était le « roulement » qui avaient façonné le plus incontestable de leur pratique (de même qu'on pouvait dire que c'était les "factions" qui avaient façonné la pratique de l'asile, en partie.) Le jour du roulement, tous les deux mois, était un jour sacré. On ne peut pas dire mieux. C'était le jour où l'on ne faisait que remplir les petites cases de Félix. Aucun d’entre eux ne le manquait sauf événement grave ou vacances. On était encore au temps des trente neuf heures. Dans les usines, ou à l’hôpital, en ce temps-là, on faisait encore les trois huit. Il y avait l’équipe du matin, celle d’après midi et celle de nuit (la veille et la garde) et les gens passaient selon des procédures compliquées d’une équipe à l’autre pour se partager « équitablement » non seulement chacun des veilles et des gardes mais aussi les samedis et les dimanches(ce qui soit dit en passant n’est même plus le cas de nos jours : les équipes sont fixes, parfois pour des années) Il y a cent soixante huit heures dans une semaine. Sept fois vingt quatre. Chaque roulement était un cycle de huit semaines. Il y avait trois types de semaines : les semaines "lourdes" qui comptaient obligatoirement un jour de week end, samedi ou dimanche et le vendredi soir (sans quoi personne ne l'aurait choisi...) et qui revenanient deux fois, les semaines "légères" qui ne comptaient pas de travail de week end et qui revenaient elles aussi deux fois, et les semaines "dites hors astreinte" où l'on habitait pas la maison, qui revenaient quatre fois. les semaine "hors astreinte" étaient elles même de deux types (plus celle qui servait de vacances, si on y avait droit) : l'une était "légère", elle aussi et comptait environ quinze heures (les semaines lourdes comptant quarante huit heures d'"astreinte", il fallait bien compenser, car il n'était pas possible de "poser" des heures supplémentaires ou de nuit, qui étaient par ailleurs "forfaitisées" dans le salaire), l'autre était "lourde", comptait quarante heures réparties sur cinq jours et s'appelait la semaine de "Jocker" : le "jocker" assurait la continuité sur la semaine et les urgences, il était responsable de l'organisation générale de l'équipe sur la semaine, au plan matériel et clinique. C'était une sorte de capitaine de semaine qui pouvait faire, en plus le troisième quand ça bardait et ça bardait souvent. On sortait de là épuisé, perclus de responsabilités par dessus la tête. Etre Jocker était une épreuve, c'était un peu le front. Les nouveaux ne faisaient pas le "jocker" tout de suite, il y avait un baptème du feu. Puisque l'équipe se composait en principe de seize personnes, mais il y avait les maladies et les congés maternité, la fonction de Jocker revenait à peu près une semaine tous les deux mois. C'était bien suffisant. Chacun pouvait placer ses semaines lourdes ou légères "en astreinte", quand il devait habiter la maison, ou "hors astreinte" quand il ne l'habitait pas, comme il l'entendait à condition de respecter la trame. Cela donnait une souplesse de travail que les nécessité d'occuper à deux la maison vingt quatre heures sur vingt quatre et 365 jours sur 365 n'auraient pas laissé présager. Il n'y avait ni secrétaire ni cuisinière ni femme de ménage : quand on était "d'astreinte", on faisait le ménage et à manger, avec ou sans les patients, souvent avec. Tout soigne, il n'y a pas de temps mort et la nuit on dort. Les semaines d'astreinte chacun devait habiter la maison un jour (de neuf heures à dix huit heures, seize heures) et une nuit ( de dix huit heures à neuf heures le lendemain,huit heures), pas forcément à la suite, ce n'était d'ailleurs pas recomandé. On pouvait théoriquement dormir la nuit, si les patients le permettaient, mais les urgences de l'hôpital pouvaient appeler à tout moments et ne s'en privaient pas.