« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
30 septembre 2007
27 septembre 2007
l'épuisement du Mercredi, 2
Heureusement, la sortie Dormeil-Centre est à quelques centaines de mètres. Il suffira la plupart du temps d'être patient pour s'échapper du bourbier où les pauvres voyageurs vers Pontault Combaut ou Marne la vallée sont eux, comme l'annonce flegmatiquement le panneau lumineux, encore scotchés pour au moins 103 bonnes minutes. Il faudra juste que notre Polo, telle une bille lors d'un tirage du Keno, subisse les dernieres courbes cabalistiques de l'échangeur fou avant de déboucher, au niveau du centre commercial "Art de Vivre" (ou se trouvent réunis côte à côte une Pizza Hut, la symapthique librairie "Le Verger des Muses" unique endroit de la région où l'on peut acheter des journaux le dimanche après midi en même temps que le dernier Eric Chevillard, un gigantesque "BABOU" où presque tout est à un euros, de la paire de chausette à la piscine gonflable, diverses autres friperies, chausseries et meubleries bon marché), sur une route enfin droite, sans fioriture qui rejoint la Nationale 7, celle de Charles Trenet et des vacances des années soixante. La 7 traverse Dormeil tout droit comme une tranchée et grimpe résolument, à travers le centre ville encombré, sur la colline de Montconseil hérissée de cités, de barres et de tours. Au delà c'est Fontainebleau, le Morvan, la vallée du Rhône, et encore au delà Montelimar, le nougat, la Provence les cigales les tongs et les coups de soleil. C'est là que se trouve l'hôpital qui surplombe la rive gauche de la Seine. Je le trouve beau, moi l'hôpital de Dormeil. Ila été construit sous le gouvernement Maurois en 81 et inauguré par Edmond hervé, ministre communiste de la santé au cours de l'état de grâce qui suivit l'élection de Mitterand. C'est un bâtiment harmonieux fait d'une tour blanche et bleue pas très haute qui est l'assemblage en damier de cinq tours plus petites et d'inégales hauteurs auquel on accède par un large parvis dallé au milieu de pelouses et de mamelons herbus où des mères promènent les poussettes l'après midi, les enfants de la cité voisine jouent au foot, les familles pique-niquent le dimanche et sont aux premières loges pour assister en toute sécurité, les jours de chance, au ballet des hélicoptères du SAMU qui transportent les blessés de l'A6 du jour.
Heureusement, la sortie Dormeil-Centre est à quelques centaines de mètres. Il suffira la plupart du temps d'être patient pour s'échapper du bourbier où les pauvres voyageurs vers Pontault Combaut ou Marne la vallée sont eux, comme l'annonce flegmatiquement le panneau lumineux, encore scotchés pour au moins 103 bonnes minutes. Il faudra juste que notre Polo, telle une bille lors d'un tirage du Keno, subisse les dernieres courbes cabalistiques de l'échangeur fou avant de déboucher, au niveau du centre commercial "Art de Vivre" (ou se trouvent réunis côte à côte une Pizza Hut, la symapthique librairie "Le Verger des Muses" unique endroit de la région où l'on peut acheter des journaux le dimanche après midi en même temps que le dernier Eric Chevillard, un gigantesque "BABOU" où presque tout est à un euros, de la paire de chausette à la piscine gonflable, diverses autres friperies, chausseries et meubleries bon marché), sur une route enfin droite, sans fioriture qui rejoint la Nationale 7, celle de Charles Trenet et des vacances des années soixante. La 7 traverse Dormeil tout droit comme une tranchée et grimpe résolument, à travers le centre ville encombré, sur la colline de Montconseil hérissée de cités, de barres et de tours. Au delà c'est Fontainebleau, le Morvan, la vallée du Rhône, et encore au delà Montelimar, le nougat, la Provence les cigales les tongs et les coups de soleil. C'est là que se trouve l'hôpital qui surplombe la rive gauche de la Seine. Je le trouve beau, moi l'hôpital de Dormeil. Ila été construit sous le gouvernement Maurois en 81 et inauguré par Edmond hervé, ministre communiste de la santé au cours de l'état de grâce qui suivit l'élection de Mitterand. C'est un bâtiment harmonieux fait d'une tour blanche et bleue pas très haute qui est l'assemblage en damier de cinq tours plus petites et d'inégales hauteurs auquel on accède par un large parvis dallé au milieu de pelouses et de mamelons herbus où des mères promènent les poussettes l'après midi, les enfants de la cité voisine jouent au foot, les familles pique-niquent le dimanche et sont aux premières loges pour assister en toute sécurité, les jours de chance, au ballet des hélicoptères du SAMU qui transportent les blessés de l'A6 du jour.
26 septembre 2007
Voilà exactement le genre d'information, spectaculaire mais fichtrement bien torchée, qui me fascine (via le blognote du coyote)
Dernière minute : Mnémoglyphes nous apprend qu'Eric Chevillard a un blog. Ce n'est pas une annonce, c'est une annonciation ! Eric chevillard, vous avez bien lu : on y court!
L'épuisement du Mercredi, 1
Les nuits sont fraîches à présent. Il fait à peine 9° au petit jour nous apprend le weather man de la télé. J'ouvre un oeil vers sept heures moins le quart dans la sombre clarté d'avant l'aube. L. est debout depuis presque une heure. Je l'entend qui vaque à l'étage. Je me rendors avec volupté non sans avoir interrogé du regard le reveil aux chiffres lumineux verts. C'est comme ça toutes les dix minutes. Je m'endors, je me reveille un peu anxieux d'avoir peut-être trop dormi, le coup d'oeil au réveil, et je m'endors à nouveau, rassuré, pour dix nouvelles minutes. Il me reste presque une heure entière que je vais ainsi grignoter, la couette sur l'oeil, petit à petit, jusqu'à la dernière seconde. J'ai de la chance, c'est mercredi. L ne travaille pas : elle monte un petit dej que nous partagerons dans la chambre. Après, il faut tout de même se lever et se dépècher. Avant de monter dans la Polo qui attend bien sagement depuis la veille au soir devant la maison, je franchis le portillon qui me sépare du petit jardin. Dans le bassin à l'eau glauque, les carpes et les poissons rouges suivent dans un bruissement d'eau mon trajet rituel vers le seau de nourriture. Quelques poignées de paillettes rouges jaune et blanches pareilles à de gros confetti et c'est la fête aquatique. Un grouillant festin. Au moindre geste brusque, tout le monde file se cacher au fond de l'eau. Babouche, le chat noir qui croit aux miracles, arrive dare dare et, comme tous les jours essaie d'attraper les poissons qui s'enfuient. A défaut de matelote il se rabat, au risque de se mouiller, voire même de se noyer, sur les derniers flocons qui virevoltent et se déposent sur l'eau à nouveau lisse. Dans la voiture je me branche sur France info. Répression des manifestations à Rangoon. Grève des Taxis à Paris. On a aperçu la petit Madeleine au Maroc. Je traverse la Grande Borne. Comme tous les matins laisse errer mon regard sur les immeubles courbes qui serpentent entre les pins. Il y a des cours en forme de petit amphithéatre grec avec des statues de dragons couvertes de mosaïques. C'est beau sous la lumière rasante de ce début de journée, même si la cité n'est pas aussi radieuse que l'avait imaginéee il y a presque quarante ans Emile Alliaud (j'avais un copain, devenu lui aussi un architecte assez célèbre, C.F. qui sortait avec sa fille au lycée et que je soupçonnais d'être plutôt tombé amoureux des plans de la Grande Borne : si on m'avait dit à l'époque que j'habiterai tout près un jour je ne l'aurai jamais cru mais j'en aurai été tout fier) Il ne faut pas croire : la Grande Borne à Grigny, la cité basse dont vous apercevez les formes ondulantes derrière le mur anti-bruit de l'autoroute A6, le fameux ghetto des mal lotis où même les flics et le SAMU n'entrent pas après neuf heures du soir, possède la même splendeur que les palais abandonnés des rois antiques (il me revient là, maintenant, des images de la "Butte Rouge", elle aussi très chère à mon coeur, construite par Bassompierre dans les années trente à Chatenay Malabris dont la chaleureuse et utopique beauté se rapproche de celle de la Grande Borne et dont il faudra que je parle un jour ici, tout chagrin bu) Mais pour l'instant nous nous jettons dans le flot qui s'écoule à vitesse certaine sur l'A6 en "direction de la province" comme dirait Christian Magdelaine en direct de Rosny sous bois. On passe la sortie de Ris Orangis, celles d'Evry, qui se succèdent sur trois cent mètres, puis on rejoint le flot principal de l'autoroute A6, impressionnant mais toujours fluide à cet endroit. Parfois cela se corse sacrément à peine quelques kilomètres plus loin à la bifurcation vers la Francilienne que nous emprunterons toutefois vaillamment , si vous voulez bien, en ce matin frisquet, à touche pare choc, sans quoi nous ne pourrions nous rendre à notre destination, ce qui serait fort dommageable, et qui est le célèbre hôpital de Dormeil. Là, c'est un enchevêtrement d'échangeurs inouï, perpétuellement en travaux, dont il m'est, après près de trente ans, impossible d'établir la carte mentale. Au milieu de ce paysage en béton gris, au sein d'un vague moutonnement de remblais verdâtres, la statue grandeur nature d'un homme svelte, en complet veston, la tête couverte d'un chapeau mou et qui semble marcher (vers où, vers quoi?) en balançant nonchalamment son sac à main est signalée comme "l'Homme aux Semelles de Vent" par l'une de ces improbables pancartes touristiques dont les autoroutes de France nous font gracieusement cadeau pour nous cultiver et nous divertir de la monotonie de leur longueur. Je comprends maintenant qu'elle a été installée là par des aménageurs de territoire sadiques : Il se ballade tranquillement dans les collines en balançant son sac à main pendant que nous, pauvres cons d'usagers, nous faisons la queue lamentablement. Il n'est là, foin d'oeuvre d'art, que pour nous narguer. Et comme ça tous les matins.
24 septembre 2007
19 septembre 2007
18 septembre 2007
Minigraphies, 4
Les lits-porte c'est un peu la consigne de l'hôpital. Les patients sont en souffrance : ils attendent de savoir ce que l'on va faire. Les garder ou les renvoyer chez eux. Mais pour ce matin c'est une jeune femme qui m'attend, blottie seule au fond de la salle d'attente. Elle a un visage de petite fille tout rougi d'avoir trop pleuré, encadré de mèches blondes comme les blés. Elle me suit dans mon bureau. Elle est comme sidérée, confuse de chagrin. Entre hoquets et sanglots, elle me raconte cette histoire extraordinairement triste : Elle est mariée avec Verter depuis vingt ans. Elle a trois enfants : une grande fille de dix-huit ans et deux garçons, un grand qui a treize ans et un petit de six ans. Elle, on lui en donne tout juste vingt-cinq, mais sa fiche d'entrée m'apprend qu'elle en a trente-neuf . Elle travaille à la poste, avec Freiderich. Elle est tombée amoureuse de Friederich. Depuis deux mois. Un coup de foudre terrible. Elle a été emportée comme par une crue. Elle est éperdue d'amour. Freiderich aussi. Il est marié et a lui aussi des enfants. Elle vient de quitter Verter, c'est une décision irrévocable, elle ne peut plus vivre avec lui. Il est resté effondré à la maison. Mais elle ne veut forcer Freiderich à rien. Elle est partie tout droit sans rien emporter et elle est arrivée dans cet état d'hébétude aux urgences, accompagnée par une dame qui n'a pas pu la laisser comme ça, seule dans la rue. On pourrait dire que c'est comme au cinéma ou comme dans les livres, mais pourtant ça se passe à Dormeil par un matin d'hiver gris et ça n'a rien de romantique. Elle se croit folle, elle se demande ce qui lui arrive, pas le coup de foudre, pas son amour pour Freiderich, qu'elle accepte comme son destin, mais là, çà, cette douleur insoutenable qui l'étreint et qui la rend incapable même d'embrasser ses enfants. Elle dit qu'elle sait bien qu'elle n'a rien à faire à l'hôpital, qu'elle n'est pas malade, que c'est juste une tragédie qui lui arrive, mais elle reste là, droite sur sa chaise, la tête vide, et les larmes qui dégoulinent sur ses joues, comme si, quand même, elle attendait quelque chose de moi. Et moi, à qui ses larmes donnent envie de pleurer aussi, qui aurait envie de lui dire que cette douleur de partir, je l'ai déjà ressentie, comme elle, et qu'on ne peut vraiment rien y faire mais elle le sait déjà, et qui, malgré tout, me doit rester un minimum professionnel, comme on dit, je lui dis doucement que tout ça n'a rien à voir avec une maladie, mais avec ce qu'on nomme la passion et que je ne connais rien qui fasse plus mal que la passion. Je lui dis que si elle voulait rester un moment à l'hôpital, cela n'aurait rien d'illégitime. Elle cesse alors de pleurer, me regarde et me dit qu'oui, elle veut bien rester à l'hôpital. Je la laisse un instant pour aller chercher une infirmière des lits-porte à qui je raconte rapidement toute l'histoire et qui la prend tout à fait au sérieux : les infirmières des lits-porte préfèrent largement ce genre de psychiatrie de courrier du cœur à celle de la page des faits divers. Le chagrin d'amour est une folie qui garde un visage humain, pour ainsi dire. On a tous connu ça plus ou moins, un jour ou l'autre, on se sent capable d'aider. On peut comprendre, ce n'est pas comme la schizophrénie ou la paranoïa, radicalement étrangères, qui font salement peur. Je reviens avec l'infirmière. Elle emmène la femme qui pleure vers une chambre, au fond des urgences. Je me souviens, quand je suis revenu prendre des nouvelles un peu plus tard, de son visage posé sur la blancheur de l'oreiller, toujours aussi juvénile, toujours aussi désespéré.
16 septembre 2007
13 septembre 2007
Minigraphies, 3
Un peu relégué en deçà des urgences, encore en avant de l'accueil et du premier cercle de l'attente, le bureau des psys donne sur le sas des ambulances dont les lourdes portes automatiques s'ouvrent et se ferment à intervalles réguliers dans un vacarme assourdissant de tôles entrechoquées. Un store métallique perpétuellement baissé devant une baie vitrée qui occupe tout un mur tente d'atténuer le bruit mais surtout de masquer la vue désolante du ballet des brancards. On ne peut éclairer qu'à la lumière électrique. Nous nous faisons face, de part et d'autre du bureau. Comme son lit est à trois pas, elle est encore branchée à sa perfusion, couverte de la camisole réglementaire. Dans le dossier, il est noté qu'elle a quarante et un ans. Je lui en donnerais plutôt cinquante. Elle ne paraît pourtant pas défaite, mais désuète, physiquement. Hier elle a avalé tout le traitement antidépresseur que son généraliste venait de lui prescrire. Elle dit qu'elle ne voulait pas vraiment mourir, qu'elle a honte maintenant, surtout pour son fils. Il a dix-sept ans, il est formidable, ils sont une sorte de couple chaste depuis le départ du mari avec une autre femme, il y a dix-huit mois. Elle travaille à la Défense, et habite M. Trois heures de trajet par jour. Mais elle ne se plaignait pas, elle gagnait suffisamment sa vie. Une employée modèle. Bien sûr, ça avait été dur, après le départ du mari, mais elle avait fait face, pour son fils surtout. Elle me dit qu'elle n'a pas vraiment voulu mourir, me parle encore de sa honte. Mais la honte vient d'ailleurs : son patron, un petit directeur de PME, dit qu'il est tombé amoureux d'elle. Il a essayé de l'embrasser. Il veut coucher avec elle. Il dit que ce n'est pas du harcèlement parce qu'il l'aime et qu'il est sincère. Pourtant il a une femme et trois enfants, même qu'elle les connaît vu que ça fait quatorze ans qu'elle travaille pour lui. Depuis qu'il sait que son mari est parti - et il avait été très gentil à ce moment-là, il avait toléré non pas des arrêts maladie parce qu'elle ne s'est jamais arrêtée, même aux pires moments, des demi-journées d'absence, il dit maintenant que tout autre patron l'aurait licenciée - il la veut pour maîtresse. Et elle ne veut pas, elle ne l'aime pas et puis elle est loin de penser à ces choses-là. Mais il a menacé de la licencier économique si elle ne change pas d'avis. Pas du chantage, il dit, mais parce qu'il ne pourrait plus supporter de la voir tous les jours, ça lui ferait trop mal. Elle est accablée par toute cette injustice. Il l'hypnotise comme un serpent, il lui dit qu'il est capable de tout pour atteindre son but, que c'est un gagnant et elle, elle n'a pas la force de se défendre, elle est une perdante. Elle craque à l'idée qu'elle va perdre son travail et que son fils ne pourra pas poursuivre ses études à cause de ça. Quant à céder à ses avances, plutôt mourir. Elle n'arrive pas à en parler, sauf à son mari, (elle ne dit pas à son ex-mari), et aujourd'hui, à moi, pour la première fois. Mais il a fallu qu'elle en passe par ce geste honteux. Elle est à la fois ferme et désemparée : elle mesure avec lucidité la force infinie qu'il lui faudra pour surmonter cette nouvelle épreuve, elle n'est pas sûre de la posséder. En parlant comme ça avec moi, elle passe du désespoir à un pessimisme raisonnable, mesuré. La passion, celle du malheur, mais aussi celle qui lui a toujours fait défaut toute sa vie, n'a pas pris le dessus, définitivement.
11 septembre 2007
Minigraphies, 2
On doit à la poésie de dire qu'une ville où se trouve une rue qui porte le nom du Pré de la Montagne du Crève Cœur ne peut être considérée comme un véritable trou. La rue du Pré de La Montagne du Crève Cœur se trouve à M., où il n'y a ni pré ni montagne. Elle se fraye un chemin incertain à travers le fouillis de la zone, bordée de bicoques mal alignées. Avec ses trottoirs étroits recouverts toute l'année de la boue ramenée des terre-pleins pelés des cités voisines, elle hésiterait à se donner elle-même le nom de rue. C'est pourtant là qu'habite Zerlina, dans le petit pavillon que lui loue pas trop cher son médecin généraliste. Il lui en a fait la proposition au moment où ça ne pouvait plus continuer comme ça avec Juan il y a dix-huit mois et où ils s'étaient séparés. Quand le médecin vient voir comment va sa maison, il en profite pour prendre des nouvelles de ses locataires, et quand il vient pour la bronchite du petit, Zerlina lui demande en même temps de faire quelque chose pour le chauffe-eau ou la fenêtre qui ferme mal. Le médecin est un brave homme. Il s'acquitte sans façon à la fois de ses obligations professionnelles et de ses devoirs de propriétaire. On peut dire qu'il aide beaucoup Zerlina. Elle travaille dans une usine de sacs en plastique, à E-sur-seine, de l'autre côté de Paris. Coup de chance, elle n'a pas à changer de RER. Le soir elle s'occupe de ses trois enfants. L'aîné, Léoplold a quatorze ans. Il marche bien à l'école. C'est un peu le papa maintenant. C'est lui qui met de l'ordre quand Wolfgang et Bastien se chamaillent. Léopold et Wolfgang ont le même père, mais pas Bastien, son père à lui, c'est Juan. Zerlina s'est séparée du père des deux grands, Mazetto, il y a huit ans. Il avait été routier, s'était fait virer, avait mal tourné, avait traîné un peu, mais surtout s'était mis à la battre, par jalousie ou pour rien, quand ça le prenait. C'était un violent. Elle avait dû le quitter. Mais, curieusement ils sont toujours restés en bons termes, il n'a pas refait sa vie, comme ça il n'a plus personne à battre et il s'en trouve bien. Il travaille, il est de nouveau routier. Il voit ses enfants régulièrement. Il n'a jamais bu une goutte d'alcool. Après, elle a rencontré Juan et Bastien est né. Il buvait déjà, Juan. C'était là le problème. Juan s'est suicidé il y a trois semaines. Il s'est jeté sous le train à la gare de B. Le soir même, il lui avait demandé encore une fois de reprendre la vie commune. Cette fois là, elle avait refusé, suffisamment fermement pour le désespérer. Et il s'était jeté sous le train. Depuis, la vie qui déjà n'était pas drôle tous les jours est devenue un mauvais rêve. Souvent déjà elle avait l'impression d'être automatique, mais là, tout s'était carrément déréglé. Les courses, elle les faisait une fois sur deux, au lieu d'acheter des yaourts elle achetait du mauvais whisky, la vaisselle, elle ne la faisait plus, le linge sale s'accumulait et ainsi de suite. Déjà elle dormait mal, mais maintenant elle ne pouvait même plus se coucher. Les enfants ne la reconnaissent plus. Les deux plus jeunes, avec l'insouciance de leur âge, retournent à leurs chahuts, mais Léopold s'inquiète et elle ne peut pas le rassurer. Et puis elle s'est mise à boire, pas beaucoup mais suffisamment pour que tout le monde le voie. Jamais elle n'avait bu auparavant. Elle fait ça pour se calmer le soir, un verre ou deux de Whisky. Bien sûr, elle ne supporte pas l'alcool, alors si elle dépasse trois verres elle ne sait plus ce qu'elle fait ni ce qu'elle dit et elle en dit des mots, des mots qui donnent envie à ses amis d'appeler le médecin ou de l'emmener à l'hôpital, tellement elle leur fait peur. Et puis, la nuit, quand elle ne dort pas, elle voit Juan au pied du lit et elle l'entend parler. Il lui redit ses derniers mots, il lui demande de le reprendre, il lui jure qu'il ne reboira plus jamais. Dès qu'elle allume la lumière il disparaît. Une fois elle a cru qu'elle n'arriverait pas à allumer, elle était comme paralysée. Elle sait bien qu'il n'est pas vivant, elle doit être tellement fatiguée qu'elle s'endort sans s'en rendre compte et se met à rêver qu'elle est dans son lit, seule. Et alors il vient. En ce moment elle va le voir tous les jours au cimetière, la plupart du temps avec Bastien, c'est lui qui insiste pour porter une fleur à papa, c'est lui qui veut, mais elle ne refuse pas, elle se laisse entraîner. Elle y va aussi seule quand elle est trop triste et que le manque de lui et la culpabilité l'oppressent trop. Elle lui parle, elle lui raconte sa journée ou autre chose, à haute voix, comme s'il pouvait l'entendre. Elle peut rester des heures, une après-midi. C'est bête, mais ça lui fait du bien. Il lui manque pas seulement parce qu'il est mort mais surtout parce qu'elle l'aime encore et qu'elle ne le reverra plus jamais. Elle n'arrête pas de se répéter, jusqu'à se déchirer de souffrance, que si elle avait su l'accueillir l'autre soir, il serait là avec elle et pas dans cette urne scellée dans le mur du cimetière. Parfois elle n'est plus elle-même que cette unique pensée. Elle se sent la tête bouffée comme par un monstre. À ce moment-là la douleur est si insupportable qu'elle pourrait en finir et le rejoindre. Même la pensée des enfants ne peut pas combattre ça. D'ailleurs, en ce moment ils se chamaillent tout le temps ou bien ils chahutent en ricanant, ils évacuent comme ils peuvent, elle n'en peut plus de les entendre. Le soir, ils sont couchés et elle se retrouve seule, plus rien ne la détourne du chagrin, même la télé elle ne peut pas la regarder.
(repost)
09 septembre 2007
08 septembre 2007
Minigraphies, 1
Cette voyante extra lucide s'était en quelque sorte prise à son propre jeu : alors qu'elle avait exercé son métier sans encombre mais avec beaucoup de professionnalisme et d'humanité pendant plus de quinze ans, elle avait soudain "vu", à la cinquantaine, sa vie lui échapper. Inversion effroyable de sa "vision" du monde, elle avait eu la révélation que ses pensées et ses actes avaient été contrôlés sur Internet par un fantôme qui la guettait tapi dans l'ombre depuis des années. Il avait réussi à infiltrer jusqu'à sa vie familiale et le groupe bienveillant de tous ses anciens amants. Elle ne pouvait plus se fier à personne et surtout pas à un cousin éditeur de jeux de rôles qui contrôlait le réseau depuis une grande ville de province. Cela lui donnait le sentiment insupportable d'avoir trahi la confiance de ses fidèles clients et de ne plus pouvoi exercer le seul métier pour lequel elle s'était toujours sentie faite. Elle se sentait fouillée jusqu'au fin fond de son cerveau, mise à nu devant tout le monde avec la certitude qu'on lui reprochait une faute qu'elle n'avait pas commise pour la disqualifier professionnellement, la priver de son gagne-pain, la mettre sur la paille et la chasser de chez elle. Des cernes sous les yeux, le teint brouillé, la voix éraillées par les cigarettes anxieusement fumées depuis des jours, elle rapportait tristement les détails de tous ces évènements sur le ton de l'évidence. Dans son récit, le complot gagnait de proche en proche des zones de son entourage jusque là indemnes de toute suspicion et ses alliés se retournaient contre elle à la vitesse d'un cheval au galop. A l'heure qu'il était, elle n'était même plus en sécurité chez une soeur aimante chez qui elle avait couru se réfugier. Nous étions comme une île coupée du monde où elle avait échoué, neutres encore. Elle nous faisait une confiance enfantine. Mais pour combien de temps ?
Cette voyante extra lucide s'était en quelque sorte prise à son propre jeu : alors qu'elle avait exercé son métier sans encombre mais avec beaucoup de professionnalisme et d'humanité pendant plus de quinze ans, elle avait soudain "vu", à la cinquantaine, sa vie lui échapper. Inversion effroyable de sa "vision" du monde, elle avait eu la révélation que ses pensées et ses actes avaient été contrôlés sur Internet par un fantôme qui la guettait tapi dans l'ombre depuis des années. Il avait réussi à infiltrer jusqu'à sa vie familiale et le groupe bienveillant de tous ses anciens amants. Elle ne pouvait plus se fier à personne et surtout pas à un cousin éditeur de jeux de rôles qui contrôlait le réseau depuis une grande ville de province. Cela lui donnait le sentiment insupportable d'avoir trahi la confiance de ses fidèles clients et de ne plus pouvoi exercer le seul métier pour lequel elle s'était toujours sentie faite. Elle se sentait fouillée jusqu'au fin fond de son cerveau, mise à nu devant tout le monde avec la certitude qu'on lui reprochait une faute qu'elle n'avait pas commise pour la disqualifier professionnellement, la priver de son gagne-pain, la mettre sur la paille et la chasser de chez elle. Des cernes sous les yeux, le teint brouillé, la voix éraillées par les cigarettes anxieusement fumées depuis des jours, elle rapportait tristement les détails de tous ces évènements sur le ton de l'évidence. Dans son récit, le complot gagnait de proche en proche des zones de son entourage jusque là indemnes de toute suspicion et ses alliés se retournaient contre elle à la vitesse d'un cheval au galop. A l'heure qu'il était, elle n'était même plus en sécurité chez une soeur aimante chez qui elle avait couru se réfugier. Nous étions comme une île coupée du monde où elle avait échoué, neutres encore. Elle nous faisait une confiance enfantine. Mais pour combien de temps ?
06 septembre 2007
30 août 2007
24 août 2007
23 août 2007
la rentrée (prononcez distinctement à haute voix : c'est parfois très laid, le français) la rentrée (oui, c'est laid) c'est aussi la rentrée littéraire, ouf ! Jusqu'il y a un jour, le juillétiste célibataire que je suis traînait son ennui d'après le travail dans les librairies aôutiennes, aussi peu achalandées et aussi tristes que des grandes surfaces de pays communistes. Depuis aujourd'hui, cette fin d'été mouillé, que dis-je, dégoulinant, prend des allures de printemps : les livres nouveaux se mettent à bourgeonner sur les étals. Et cela ne fait que commencer, il va en fleurir un nombre certain au cours de l'automne à venir. D'ailleurs les météos unanimes annonce du beau temps pour le week end, enfin. Le jeudi a toujours été pour moi un jour de semaine un peu plus supportable que les autres à cause du "Monde des livres", vers 17 heures (en grande banlieue). C'est dire la patience de sioux avec laquelle j'ai guetté précisément ce jeudi d'aujourd'hui. Je suis passé à la seule librairie digne de ce nom du département, mais aussi la plus proche, cise dans un centre commercial très laid au nom sonnant comme une publicité mensongère, "Art de Vivre", dans la zone industrielle de Dor- euh - Corbeil, planté entre les voies d'un échangeur géant. J'en cite d'ailleurs volontiers le nom car elle a bien du mérite : il s'agit du "Verger des Muses", elle se reconnaîtra. J' y ai immédiatement fait l'acquisition du dernier Philippe Forest, le "Nouvel amour" (Ah, Philippe Forest : c'est très certainement l'écrivain français le plus important depuis l'an 2000, j'en ai déjà parlé et j'en reparlerai) je suis également tombé avec un plaisir surpris sur "CV roman" de Thierry Beinstingel que je ne fréquentais jusqu'ici que là. Je n'y ai pas trouvé non plus ce que le "Monde des livres" présente comme la première pierre du projet - démesuré - de description exhaustive de Paris, "Paris musée du XXI°siècle, le Dixième Arrondissement", de Thomas Clerc et qui n'est pas sans rappeler une certaine et modeste "tentative d'épuisement" voisine de ces lignes. En tout cas je l'ai soigneusement noté sur mon calepin pour la prochaine visite à "Compagnie", très bientôt...
22 août 2007
Les chinois sont des gens comme nous. Ils partent en vacances à la plage. La mer y est brune et le ciel gris. Ils ont des bouées, ils ne sont pas des champions de natation, ils courent devant des vagues qui leur mouillent les talons, ils grelottent en sortant de l'eau et se sèchent avec des serviettes pleines de sable.
19 août 2007
Pensée de la nuit N° 121 : "Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu'un demi-être : ce ne sera plus moi : je m'échappe tous les jours, et me dérobe à moi : Singula de nobis anni praedantur euntes (les années qui passent nous volent les biens que nous avons un par un)" Montaigne, de la présomption
16 août 2007
XIII°, première
Ce soir, deux bonnes heures après avoir écouté la conférence du jour de l'Université Populaire de M. Onfray sur Charles Fourier rue Charles Fourier, précisément, chez F., en sortant du restaurant Thaï de la rue de Tolbiac dont je ne me souviens jamais du nom mais dont l'entrée est flanquées de deux éléphants et sous le seuil fait de dalles de verre duquel s'ébattent des carpes Koï de belle taille, où nous avions diné d'excellents petits crabes mous au sel et au poivre (on croque dedans et un délicieux liquide vous envahit la bouche), F. et moi, donc, agréablement surpis par la douceur de la nuit en ce mois d'août pourri de 2007 pourtant propice à la promenade, avons marché en devisant vers la place d'Italie, avons descendu l'avenue des Gobelins presque déserte, l'avons remontée en devisant toujours puis, bifurquant à droite par le boulevard Blanqui et la rue des Cinq Diamants avons traversé la Butte aux Cailles avec ses cafés illuminés et leur jeunesse sage et gaie pour revenir à notre point de départ, rue des Peupliers. Nous faisions naguère, à peu près à la même époque de l'année, des marches similaires à travers Paris désert aux heures tièdes de la nuit en partant du même endroit situé entre le carrefour de Tolbiac et la place d'Italie. Mais nos pas alors plus vigoureux qu'aujourd'hui (et notre envie) nous emmenaient bien au delà des Gobelins vers le boulevard de la gare où nous rejoignions la Seine, que nous descendions alors par les quais jusqu'au boulevard Saint Germain (j'ai le souvenir qu'une nuit nous avions poussé jusqu'à la tout Eiffel mais je n'en suis pas sûr) pour revenir vers deux ou trois heures du matin, euphoriques et fourbus, dans le quartier des Peupliers qu'il habite encore. Ce soir notre modeste périple m'a tout de même valu une ampoule sous le pied gauche... Le temps file comme une flèche et les cochons volent comme des bananes. Sans aucun rapport avec ce qui précède, sauf que ce fut pendant cette promenade un des thèmes de notre bavardage, sachez qu'il est désormais possible de créer, sur le principe de SimCity, une ville virtuelle à visiter sur miniville.fr. Cliquez ici pour ajouter un habitant à Neodogma la ville virtuelle de Tristan M. et ici, si vous voulez en ajouter un à Dormeil où le célèbre Haltmann effectua ses 26 travaux... Merci pour eux !
Ce soir, deux bonnes heures après avoir écouté la conférence du jour de l'Université Populaire de M. Onfray sur Charles Fourier rue Charles Fourier, précisément, chez F., en sortant du restaurant Thaï de la rue de Tolbiac dont je ne me souviens jamais du nom mais dont l'entrée est flanquées de deux éléphants et sous le seuil fait de dalles de verre duquel s'ébattent des carpes Koï de belle taille, où nous avions diné d'excellents petits crabes mous au sel et au poivre (on croque dedans et un délicieux liquide vous envahit la bouche), F. et moi, donc, agréablement surpis par la douceur de la nuit en ce mois d'août pourri de 2007 pourtant propice à la promenade, avons marché en devisant vers la place d'Italie, avons descendu l'avenue des Gobelins presque déserte, l'avons remontée en devisant toujours puis, bifurquant à droite par le boulevard Blanqui et la rue des Cinq Diamants avons traversé la Butte aux Cailles avec ses cafés illuminés et leur jeunesse sage et gaie pour revenir à notre point de départ, rue des Peupliers. Nous faisions naguère, à peu près à la même époque de l'année, des marches similaires à travers Paris désert aux heures tièdes de la nuit en partant du même endroit situé entre le carrefour de Tolbiac et la place d'Italie. Mais nos pas alors plus vigoureux qu'aujourd'hui (et notre envie) nous emmenaient bien au delà des Gobelins vers le boulevard de la gare où nous rejoignions la Seine, que nous descendions alors par les quais jusqu'au boulevard Saint Germain (j'ai le souvenir qu'une nuit nous avions poussé jusqu'à la tout Eiffel mais je n'en suis pas sûr) pour revenir vers deux ou trois heures du matin, euphoriques et fourbus, dans le quartier des Peupliers qu'il habite encore. Ce soir notre modeste périple m'a tout de même valu une ampoule sous le pied gauche... Le temps file comme une flèche et les cochons volent comme des bananes. Sans aucun rapport avec ce qui précède, sauf que ce fut pendant cette promenade un des thèmes de notre bavardage, sachez qu'il est désormais possible de créer, sur le principe de SimCity, une ville virtuelle à visiter sur miniville.fr. Cliquez ici pour ajouter un habitant à Neodogma la ville virtuelle de Tristan M. et ici, si vous voulez en ajouter un à Dormeil où le célèbre Haltmann effectua ses 26 travaux... Merci pour eux !
14 août 2007

Une image d'henri Zerdoun découverte à travers "Tokyo-blog" qui semble avoir aluni à Paris dernièrement (un sacré bloggeur, lui, un peu intoxiqué mais chapeau tout de même !)
12 août 2007
Douze, 11
Ainsi vécûmes-nous au "dix ter" durant quelques jours, dans le regret de notre jolie plaque émaillée perdue (victime sans doute d'un trafic international, elle ornait peut-être le sommet d'un porche dans les Émirats ou bien celui d'un milliardaire japonais qui l'avait achetée à prix d'or dans des ventes clandestines.) Souvent, en sortant, après avoir franchi notre porte d'entrée, nous retournions-nous, jetant un regard en l'air dans l'espoir qu'un remord du voleur aurait rendu à notre immeuble son originaire ordinal. Puis, nous nous résolûmes à installer au-dessus du porche une vulgaire plaque numérotée "12" en plastique. Nous savions bien que c'était contre l'âme de notre petite communauté douillette que le forfait avait été perpétré. La plaque évanouie était le symbole de notre solidarité et comme l'image d'un serment parjuré. Le fait même d'habiter au "Douze", appartenir à ce phalanstère sublime, faillit perdre son sel. Des envies cachées de zizanies germèrent. Nous imaginions notre voleur tapi dans l'ombre, un sinistre sourire à la bouche, se repaître de nos désarrois. Nous fîmes fièrement front : il n'y eut pas de désunion. Elle ne vint que bien plus tard. Nous conçûmes ainsi l'idée que l' auteur du canular devait être un candidat dépité, un communautaire éconduit, un raseur écarté, un révoqué, un banni voire un simple foutu à la porte. Et puis nous oubliâmes. Quelques mois plus tard, bien avant la fin des années soixante-dix, la plaque réapparut, lors d'une fête, sous un gâteau d'anniversaire.
Ainsi vécûmes-nous au "dix ter" durant quelques jours, dans le regret de notre jolie plaque émaillée perdue (victime sans doute d'un trafic international, elle ornait peut-être le sommet d'un porche dans les Émirats ou bien celui d'un milliardaire japonais qui l'avait achetée à prix d'or dans des ventes clandestines.) Souvent, en sortant, après avoir franchi notre porte d'entrée, nous retournions-nous, jetant un regard en l'air dans l'espoir qu'un remord du voleur aurait rendu à notre immeuble son originaire ordinal. Puis, nous nous résolûmes à installer au-dessus du porche une vulgaire plaque numérotée "12" en plastique. Nous savions bien que c'était contre l'âme de notre petite communauté douillette que le forfait avait été perpétré. La plaque évanouie était le symbole de notre solidarité et comme l'image d'un serment parjuré. Le fait même d'habiter au "Douze", appartenir à ce phalanstère sublime, faillit perdre son sel. Des envies cachées de zizanies germèrent. Nous imaginions notre voleur tapi dans l'ombre, un sinistre sourire à la bouche, se repaître de nos désarrois. Nous fîmes fièrement front : il n'y eut pas de désunion. Elle ne vint que bien plus tard. Nous conçûmes ainsi l'idée que l' auteur du canular devait être un candidat dépité, un communautaire éconduit, un raseur écarté, un révoqué, un banni voire un simple foutu à la porte. Et puis nous oubliâmes. Quelques mois plus tard, bien avant la fin des années soixante-dix, la plaque réapparut, lors d'une fête, sous un gâteau d'anniversaire.
08 août 2007
Ce soir, je revois "Sarabande" le dernier film de Bergman à la télé. Ce n'est pas un chef d'oeuvre. Il y a une longue scène entre Liv Ulmann et une jeune actrice dont je n'ai pas retenu le nom, la petite fille de l'ancien amant qu'elle était venue visiter dans sa maison perdue au milieu des bois cinquante ans après leur histoire. La scène se passe dans la cuisine. Il y a de longs monologues dont les thèmes tourmentés et masochistes chers au maître suédois ont bien vieilli. Mon regard décroche alors du visage des actrices filmées en plans américains et vagabonde au hasard dans le décor adjaçant. Ainsi, derrière le visage de l'icône du cinéma venu du froid vivante figure un évier où traînent deux ou trois vieilles casseroles en fer blanc. L'une de ces casseroles, à moitié cabossée est, détail qui tue, retournée sur le fameux égouttoir en bois blanc pliable qu'on peut toujours acheter à Lisses dans l'Essonne, chez IKEA .
16 juillet 2007
14 juillet 2007
Vieux Lieux Pieux (...), Post Scritum n+5
Le 115 est définitivement un immeuble délabré. La façade, recouverte d'un mauvais crépi blanc tirant insensiblement vers le gris est sale et triste. Il semble maintenant totalement abandonné, à tous les étages. Il n'y a pas de rideaux aux fenêtres, sauf au deuxième, celle du milieu, un rideau simple à demi ouvert, retenu par une embrase bricolée dans le même voile bon marché. La papeterie a fermé cette année. Le neveu a vendu. "Il a vendu" : mes parents utilisaient ce verbe à l'intransitif. Expression particulièrement sinistre, "Vendre", qui était toute leur vie, prenait alors des allures d'arrêt de mort. Derrière le mot se dissimulaient celles dont il ne fallait pas prononcer le nom, sombres faillites ou tristes retraites. C'était "plier boutique", "lever le camp", "reprendre la route de l'exil", sans même peut-être en avoir tiré de quoi rembourser les sempiternelles traites. Ils hochaient gravement la tête. Si peu chrétiens qu'ils étaient, ils seraient aller jusqu'à faire un signe de croix en guise de conjuration. Même encore maintenant je trouve les boutiques vides d'une tristesse infinie. La tante, la blonde, est morte il y a deux ans. On ne voyait déjà plus que le neveu, seul dans sa boutique vêtu de son éternel pull over gris à cotes. Déjà vouté sinon bossu quand nous étions petits, je le crois légèrement plus âgé que moi, il s'est franchement affaissé au fil du temps. Il y a quelques semaines (je savais qu'il allait "vendre" (par ma mère, qui est au courant de tout)) je suis entré dans la boutique pour acheter je ne sais quoi, un gomme ou un cahier, exactement comme il y a trente ans, quand, en plus d'être voisin, étudiant que j'étais, j'étais un "bon client". Le neveu m'avait servi comme si de rien n'avait été, toujours aussi commercial, professionnel et gris. Pas un mot d'adieu, ni même de reproche. Nous nous connaissions depuis quanrante cinq ans et n'avions jamais échangé plus que trois mots. Nous savions l'un et l'autre que nous ne nous reverrions plus jamais. C'est de toutes ces petites ruptures anodines que nous finissons chacun par disparaitre
13 juillet 2007
Vieux lieux pieux (...), post scriptum n+00
Je ne sais même pas si un habitant du Quartier Latin aurait remarqué que la tentative d'épuisement du Boul'Mich (intitulée "vieux lieux pieux (...)") que vous avez pu lire depuis quelques semaines sur Ciscoblog n'est pas conforme. Je n'ai reçu aucun mèl à ce sujet. Je n'en attendais d'ailleurs pas. Quand je dis pas conforme, il ne s'agit pas seulement de simples détails où, par exemple, la description - il aurait fallu que je vous fasse un dessin, une photo, une vidéo en haute définition, un hologramme ? - n'aurait pas correctement rendu la réalité, ou bien le texte aurait falsifié l'état des choses parce que c'est le destin irrémédiable de toute description de trahir son sujet, de ne jamais l'épuiser, que c'est justement ça, la "force" des choses, de ne jamais se laisser épuiser par quoique ce soit et surtout pas par une description, enfin ce n'est pas le moment d' entrer dans ce débat sur la représentation et la capacité de la littérature avec un grand "L", pour employer des gros mots et si tant est qu'il soit question de littérature dans Ciscoblog, à rendre compte d'un quelconque état du monde ( C'est bien évidemment le cher G. Perec qui a posé clairement la question et tenté pathétiquement de la résoudre en inventant les "tentatives d'épuisement".) Il s'agit, je l'avoue, bien au contraire d'erreurs grossières de descriptions de lieux et de choses qui n'existent plus. Mais ont-ils jamais existé ailleurs que dans ma mémoire aproximative, je vous le demande ? Donnez-nous des preuves. Il n'y en a pas... Non, je ne sais seulement pas si qui que ce soit a remarqué qu'il ne s'agit pas du tout du boulevard Saint Michel. Enfin presque pas du tout. Je ne sais comment dire. Il aurait fallu un vrai habitant du boulevard qui aurait lu Ciscoblog en temps réel (et pourquoi pas le bottin tant qu'on y est ?) Bref, tiens, imaginez seulement un instant que notre ami Jean Palastrelli (je cite exprès son nom en entier et seulement maintenant, après on ne l'appèlera plus que Jean P., si jamais il lit ces lignes un jour, pour qu'il donne signe de vie, un sacré sprinter, mon frère et moi n'avons jamais vu quelqu'un qui courait si vite, il nous prenait par la main, nous entraînait, et on avait l'impression de voler, on inventait des poisons mortels avec notre petit chimiste et on les donnait aux poissons rouges, on prenait des bains ensembles dans les colos et les filles s'impatientaient derrière la porte en imaginant non sans raisons je ne sais quels jeux interdits, comment ais-je pu oublier de dire qu'il habitait au 101, que nous avons été amis que nous avons partagé tous nos jeux de sept à onze ans, que nous avions été dans la même classe, c'est mon frère qui vient de me le rappeler en passant devant) imaginez donc que Jean P. sorte de son immeuble du 101 pendant que vous lisez l'épisode N° 5 de "Vieux lieux pieux (...)". C'est pas du jeu. Dans l'épisode 5, Jean P. aurait, disons, huit ans. Il courrait à toute allure parce qu'il serait en retard à l'école. Il passerait devant chez "Della Stella", il verrait à la place un salon de coiffure du XXI° siècle avec des lasers et des robots coiffeurs qui ressembleraient à des garçons-coiffeurs, il penserait avoir la berlue, avoir mal digéré son Banania. Le restaurant "Delle Stella" a justement été remplacé tout récemment par un autre commerce, dont il faudra coûte que coûte que je parle ici, mais une autre fois si vous voulez bien. On lui aurait tout changé. Mais de quel Jean P. parlé-je ? le petit blondinet aux belles jambes bronzées qui avait huit ans au temps dont je parle ou celui d'aujourd'hui que je n'ai jamais connu et que j'imagine avec une couronne de cheveux épais autour de son crâne chauve et une petite moustache en habit de salary man comme je me souviens de son père. Je ne sais pas. Nous errons dans les replis du temps. Le passé peut soudain, au détour d'un sentier, cotoyer brutalement le présent. Tout ce que je peux faire, c'est noter (d'une graphie à chaque fois différente (aujourd'hui en italiques par exemple) le plus scrupuleusement possible, à intervalles réguliers, disons tous les cinq ans, ce qui était d'ailleurs la proposition de Pérec, les changements intervenus, les choses disparues, les nouveautés, l'oeuvre cahotique et insignifiant du temps. On obtiendrait ainsi un texte fractal, à lire en plusieurs dimensions, tel le mouvement de l'échographe qui crée un troisième dimension au sein d'une image plane, dans lequel on pourrait zoomer dans le temps à sa guise, d'avant en ariière et d'arrière en avant.
08 juillet 2007
Ce soir j'ai visionné le trente-septième épisode des "Sopranos", ma deuxième "famille". Du pur génie. Grâce à dieu il m'en reste heureusement encore une bonne cinquantaine à voir ! Cela dit, si vous cliquez au dessus vous verrez le meilleur générique de toute l'histoire de la télé. Forget all about it !
03 juillet 2007
Douze, 10
Au bout de la rue, en remontant les numéros, il y avait la rue Didot. Mon souvenir est ainsi fait : si on tournait à gauche, vers le boulevard Brune, on arrivait à l'hôpital Broussais, jumelé pour d'obscures raisons avec l'Hotel Dieu et où exerçait encore le grand Milliez et, si on tournait à droite, vers la rue d'Alesia, il y avait une toute petite charcuterie auvergnate où parfois nous achetions un dîner tout prêt. Je ne parviens pas à me souvenirs d'autres boutiques. Dans la rue Didot il suffisait de pousser un porche pour découvrir des villas dissimulées sous des coins de verdures. Pavés disjoints, petits jardins, chants des oiseaux. Villa Jamot, villa Deshayes, villa Collet, villa Duthy (où vécurent Prévert let Léo Mallet), villa Mallebet, villa Leone (dans la rue Bardinet). A l'autre bout de la rue, la rue des Suisses et ses immeubles modernes, en perpétuelle rénovation. Au coin de la rue de l'Abbé Carton, pendant très longtemps Il y eut un bar louche, fermé le jour, ouvert la nuit où il se disait qu'on y avait tué des hommes. Il était régulièrement fermé par la police et rouvrait sous un autre nom après un sommaire ravalement de façade. On aurait pu jouer à se faire peur, mais en réalité c'était un quartier tranquille, tout à fait sûr. Un village même, que nous conquérions tous les jours, sans le savoir vraiment, insouciante et cruelle jeunesse. Et nous avons, depuis longtemps, disséminé nos vies aux quatre vents, loin, très loin de là.
Au bout de la rue, en remontant les numéros, il y avait la rue Didot. Mon souvenir est ainsi fait : si on tournait à gauche, vers le boulevard Brune, on arrivait à l'hôpital Broussais, jumelé pour d'obscures raisons avec l'Hotel Dieu et où exerçait encore le grand Milliez et, si on tournait à droite, vers la rue d'Alesia, il y avait une toute petite charcuterie auvergnate où parfois nous achetions un dîner tout prêt. Je ne parviens pas à me souvenirs d'autres boutiques. Dans la rue Didot il suffisait de pousser un porche pour découvrir des villas dissimulées sous des coins de verdures. Pavés disjoints, petits jardins, chants des oiseaux. Villa Jamot, villa Deshayes, villa Collet, villa Duthy (où vécurent Prévert let Léo Mallet), villa Mallebet, villa Leone (dans la rue Bardinet). A l'autre bout de la rue, la rue des Suisses et ses immeubles modernes, en perpétuelle rénovation. Au coin de la rue de l'Abbé Carton, pendant très longtemps Il y eut un bar louche, fermé le jour, ouvert la nuit où il se disait qu'on y avait tué des hommes. Il était régulièrement fermé par la police et rouvrait sous un autre nom après un sommaire ravalement de façade. On aurait pu jouer à se faire peur, mais en réalité c'était un quartier tranquille, tout à fait sûr. Un village même, que nous conquérions tous les jours, sans le savoir vraiment, insouciante et cruelle jeunesse. Et nous avons, depuis longtemps, disséminé nos vies aux quatre vents, loin, très loin de là.
28 juin 2007
Vieux lieux pieux (...), 15 et fin
Le café du Val de grâce fait le coin Nord de la rue du Val de Grâce et du boulevard. Au-delà, sur l'autre berge de cette étroite artère, au bout de laquelle la façade imposante et noire du Val de Grâce (la chapelle de l'hôpital militaire) inquiétait jadis le regard (elle n'a été ravalée et restaurée, joliment d'ailleurs, qu'à la fin des années quatre-vingt dix), c'est déjà le deuxième cercle. Certes, nous ne sommes pas, pour ainsi dire, autant à l'étranger qu'"en face"(nous empruntions ce chemin pour aller à la station de métro Port-Royal, par exemple) mais c'est déjà plus loin que notre horizon quotidien (je ne me résous pas à respecter la concordance des temps). En revanche, la rue du Val de Grâce, elle-même, zone frontière, en faisait partie. Nous allions y chercher le pain et les journaux, nous l'empruntions pour nous rendre rue Pierre Nicole ou habitait notre copine Agnès et ses parents, ou pour rejoindre les nombreux commerces de la rue Saint Jacques. Le coin sud, du carrefour, comme je l'ai déjà dit plus haut est occupé par le rival de toujours, le "Gamin de Paris". C'est lui qui a "hérité" du débit de tabac. Il expose, fièrement, au niveau du premier étage, son trophée, sa prise de guerre, la fameuse carotte qu'un néon rouge illumine jour et nuit en spirale serrée du plus bel effet. La carotte est d'ailleurs entourée de deux autres enseignes de prébendes, lumineuses, elles aussi : l'enseigne du Loto, en lettres rouges et bleues sur fond blanc, et celle du métro, sous forme d'un ticket de métro géant, de couleur vert d'eau, comme il se doit (depuis combien de temps les tickets de métro ne sont-ils plus jaune bulle, au fait ?) Le "Gamin de Paris" est, lui, très bien fréquenté. Etudiants bien nourris et professeurs. Le tabac veut se donner des airs de brasserie, comme celle du Montparnasse déjà tout proche, mais il n'y parvient pas tout à fait. Il faudrait, dernier effort, larguer le "café du Val de Grâce" qui lui colle le train, et rappelle à tous, comme un encombrant parent pauvre, les modestes origines ; voguer vers des quartiers plus chics. Cet effort est cependant impossible : les café-tabacs, pas plus que les petits bateaux, ne possèdent de jambes. Le "Gamin de Paris" restera toujours amarré, flanc à flanc, à l'indignité du "café du Val de Grâce" et ne quittera jamais ce coin de rue pas assez aristo. C'est assez moral, somme toute. Le porche de l'immeuble dont dépend le "Gamin de Paris" a perdu son numéro : du moins la plaque émaillée sur lequel il était inscrit. L'enquête n'a pas permis de déterminer s'il y eut vol ou chute due aux vibrations du métro qui passe juste en dessous ou quelque autre délit plus grave encore. Toujours-est-il qu'on a cru bon de graver ( fort maladroitement) dans le plâtre sec, le nombre 139, en attendant de la remplacer, pour ne pas déconcerter les facteurs, probablement. Il y avait là un fleuriste chic, qui vendait de beaux bouquets de magazines féminins, des orchidées, des plantes grasses et exotiques, hors de prix. Il a disparu. La boutique est en travaux. l'enseigne du fleuriste subsiste encore, toute de guingois. On la retirera en temps utile, on n'est pas pressé. Il y aura là un cabinet de radiologie flambant neuf. On ne peut s'empêcher de penser au nénuphar qui pousse dans le poumon de la pauvre héroïne de l"Ecume des Jours". Le café du Val de grâce fait le coin Nord de la rue du Val de Grâce et du boulevard. Au-delà, sur l'autre berge de cette étroite artère, au bout de laquelle la façade imposante et noire du Val de Grâce (la chapelle de l'hôpital militaire) inquiétait jadis le regard (elle n'a été ravalée et restaurée, joliment d'ailleurs, qu'à la fin des années quatre-vingt dix), c'est déjà le deuxième cercle. Certes, nous ne sommes pas, pour ainsi dire, autant à l'étranger qu'"en face"(nous empruntions ce chemin pour aller à la station de métro Port-Royal, par exemple) mais c'est déjà plus loin que notre horizon quotidien (je ne me résous pas à respecter la concordance des temps). En revanche, la rue du Val de Grâce, elle-même, zone frontière, en faisait partie. Nous allions y chercher le pain et les journaux, nous l'empruntions pour nous rendre rue Pierre Nicole ou habitait notre copine Agnès et ses parents, ou pour rejoindre les nombreux commerces de la rue Saint Jacques. Le coin sud, du carrefour, comme je l'ai déjà dit plus haut est occupé par le rival de toujours, le "Gamin de Paris". C'est lui qui a "hérité" du débit de tabac. Il expose, fièrement, au niveau du premier étage, son trophée, sa prise de guerre, la fameuse carotte qu'un néon rouge illumine jour et nuit en spirale serrée du plus bel effet. La carotte est d'ailleurs entourée de deux autres enseignes de prébendes, lumineuses, elles aussi : l'enseigne du Loto, en lettres rouges et bleues sur fond blanc, et celle du métro, sous forme d'un ticket de métro géant, de couleur vert d'eau, comme il se doit (depuis combien de temps les tickets de métro ne sont-ils plus jaune bulle, au fait ?) Le "Gamin de Paris" est, lui, très bien fréquenté. Etudiants bien nourris et professeurs. Le tabac veut se donner des airs de brasserie, comme celle du Montparnasse déjà tout proche, mais il n'y parvient pas tout à fait. Il faudrait, dernier effort, larguer le "café du Val de Grâce" qui lui colle le train, et rappelle à tous, comme un encombrant parent pauvre, les modestes origines ; voguer vers des quartiers plus chics. Cet effort est cependant impossible : les café-tabacs, pas plus que les petits bateaux, ne possèdent de jambes. Le "Gamin de Paris" restera toujours amarré, flanc à flanc, à l'indignité du "café du Val de Grâce" et ne quittera jamais ce coin de rue pas assez aristo. C'est assez moral, somme toute. Le porche de l'immeuble dont dépend le "Gamin de Paris" a perdu son numéro : du moins la plaque émaillée sur lequel il était inscrit. L'enquête n'a pas permis de déterminer s'il y eut vol ou chute due aux vibrations du métro qui passe juste en dessous ou quelque autre délit plus grave encore. Toujours-est-il qu'on a cru bon de graver ( fort maladroitement) dans le plâtre sec, le nombre 139, en attendant de la remplacer, pour ne pas déconcerter les facteurs, probablement. Il y avait là un fleuriste chic, qui vendait de beaux bouquets de magazines féminins, des orchidées, des plantes grasses et exotiques, hors de prix. Il a disparu. La boutique est en travaux. l'enseigne du fleuriste subsiste encore, toute de guingois. On la retirera en temps utile, on n'est pas pressé. Il y aura là un cabinet de radiologie flambant neuf. On ne peut s'empêcher de penser au nénuphar qui pousse dans le poumon de Chloé, la pauvre héroïne de l"Ecume des Jours" de Boris Vian. Le 139 abrite encore deux boutiques : l'une, d'antiquités chinoises, à la devanture peinte en rouge écrevisse (les antiquités chinoises marchent très bien, en ce moment), CHEN HUI, qui a ouvert récemment (impossible de me souvenir quelle boutique elle a remplacé), l'autres est une galerie d'art, "Regard Croisés". Elle expose des sculptures modernes en haut de colonnes blanches et des tableaux accrochés à la pierre des murs bruts. Les trois immeubles qui suivent terminent superbement le boulevard : Le 141, le 142 et le 143 rétablissent dignement l'alignement haussmannien avec balcons en fer forgé, sculptures dans la pierre de taille, etc. qui n'aurait pas du être interrompu si longtemps. C'est une sorte de cadeau d'adieu. Les trois immeubles sont signés par Pierre Bourseau, entrepreneur en 1912. Au 141, il y a une porte de service : c'est la première et la dernière que nous rencontrons dans notre promenade. Entre les porches du 142 et du 143 voisinent une galerie de mauvaises peintures de Paris qui se nomme bizarrement "FIDIM" et "ROYAL FOOD", tout petit vendeur de sandwichs grecs. Art et gastronomie…Le café Saint Michel se situe en bout de ligne, il n'offre aucune particularité. L'immeuble du 147 n'a pas été construit par Pierre Bourseau, il tente de prolonger l'alignement, mais sans véritable succès. On ne lui en voudra d'ailleurs pas car il ne fait pratiquement plus partie du boulevard qui s'est déjà considérablement évasé. Suivent une téléphonerie Bouygues Telecom bientôt en faillite et un magasin très laid de déménagement garde meubles. C'est la fin de l'alignement On tombe alors sur le 29 place Georges Bernanos et l'immeuble Bullier dont les descriptions n'ont pas leur place ici mais je ne leur en veux pas vraiment. Saint Michel s'est évanoui pour de bon.
25 juin 2007
Je me souviens qu' "Echolaliste" est dans la liste de mes liens depuis pratiquement le début. Je viens d'y trouver cette remarquable "listedeplaisirsdelire". Je rappelle qu'Echolaliste est un "wiki" et qu'il existait, j'en suis sûr, avant la trop célèbre "Wikipédia". Je rappelle ce qu'est un "wiki" : c'est un fichier entièrement modifiable à tout moment. Vous pouvez donc ajouter vos plaisirs de lire persos à la liste, mais vous pouvez aussi vous plonger interminablement jusqu'au bout de la nuit dans les presque trois milles listes disponibles et y ajouter tous les items que vous voulez, mais à l'instar de wikipédia vous ne pouvez pas rajouter n'importer quoi car les listes sont "modérées à la main", pour ainsi dire, par le listomane en chef, Georges Brougniard accompagné de son célèbre chinchard qui veille au grain et n'hésite jamais à ajouter son grain de sel. C'est d'ailleurs un soir dans l'une de ces listes que j'ai trouvé cette magnifique version de la première page de la "Recherche du temps perdu" traduite en japonais. Longue vie à Echolalie.
22 juin 2007
Petits théorèmes et entrechats, 2
Plus encore que l'Opéra, lequel manque sacrément de mouvement, la danse est pour moi l'art total. Cela a commencé par Béjart dans la cour d'honneur du Palais des Papes (Paolo Bortolluzi, Georges Done, Nomos Alpha, Les quatres fils Aymond) en 1967 puis continué par Alvin Nicholaïs, Alvin Aley, Merce Cunhigham, Maggie Marin, Pina Bauch, dans le désordre. Pour ceux qui ne connaissent pas, s'ils aiment Decouflé, imaginez la même chose, en mille fois mieux. Il y a eu une grande période pour la danse des années soixante dix à la fin des années quatre vingt. Pourtant à cette époque, Dieu sait si tout ce qui venait des USA était mauvais par principe. Sauf Gene Kelly, Cyd Charris, Fred Aster et Ginger Rogers, Stanley Donnen et Vincente Minelli. Un pays capable de produire de telles merveilles ne pouvait être totalement mauvais. Nous sommes tous d'accord pour dire que "Chantons sous la pluie" (allez, on se le refait, encore une fois) est le chef d'oeuvre absolu du cinema mondial largement devant le "Cuirassé Potemkine" des cinéclubs et de la propagande du Partide de notre adolescence mais nous ne voulons pas toujours l'avouer. Nous dirons même que "Brigadoon" est peut être même un peu au dessus. Il n'y a pas plus de différence entre la comédie musicale et la Modern Danse qu'entre Art Tatum et Martha Arguerish au piano. La forme populaire, là aussi, devance en perfection la forme savante.
Plus encore que l'Opéra, lequel manque sacrément de mouvement, la danse est pour moi l'art total. Cela a commencé par Béjart dans la cour d'honneur du Palais des Papes (Paolo Bortolluzi, Georges Done, Nomos Alpha, Les quatres fils Aymond) en 1967 puis continué par Alvin Nicholaïs, Alvin Aley, Merce Cunhigham, Maggie Marin, Pina Bauch, dans le désordre. Pour ceux qui ne connaissent pas, s'ils aiment Decouflé, imaginez la même chose, en mille fois mieux. Il y a eu une grande période pour la danse des années soixante dix à la fin des années quatre vingt. Pourtant à cette époque, Dieu sait si tout ce qui venait des USA était mauvais par principe. Sauf Gene Kelly, Cyd Charris, Fred Aster et Ginger Rogers, Stanley Donnen et Vincente Minelli. Un pays capable de produire de telles merveilles ne pouvait être totalement mauvais. Nous sommes tous d'accord pour dire que "Chantons sous la pluie" (allez, on se le refait, encore une fois) est le chef d'oeuvre absolu du cinema mondial largement devant le "Cuirassé Potemkine" des cinéclubs et de la propagande du Partide de notre adolescence mais nous ne voulons pas toujours l'avouer. Nous dirons même que "Brigadoon" est peut être même un peu au dessus. Il n'y a pas plus de différence entre la comédie musicale et la Modern Danse qu'entre Art Tatum et Martha Arguerish au piano. La forme populaire, là aussi, devance en perfection la forme savante.
19 juin 2007
18 juin 2007
Sympathique utilisation du morphing. Tendrait à prouver l'éternel féminin (on peut se passer de la bande son...), via Geisha Asobi
17 juin 2007
Vieux lieux pieux (...), 14
Après le porche vert bouteille du 137, où l'habituelle plaque de cuivre nous apprend que le docteur Alain Lever pratique la médecine générale et la mésothérapie (Nous n'avons pas encore compté le nombre de médecins rencontrés dans cette promenade, mais nous pouvons, cependant, dire déjà qu'ils sont plus nombreux que les avocats), on atteint le café du Val de Grâce. Le café du Val de Grâce est un ancien tabac. Il s'appelait d'ailleurs le "Tabac du Val de Grâce", il y a des siècles, quand j'allais y acheter mes Gauloises sans filtre, et, il y a d'autres siècles encore, Mongrandpère son tabac à rouler. C'était aussi là que se situait le Flipper le plus proche de la maison. Nécessairement, il faut commencer une digression sur le flipper. Commençons-la, donc. J'ai été un accro du flipper (mais on n'employait pas ce mot dans les années soixante-dix et quatre vingt, le vocabulaire toxico n'ayant pas encore contaminé le niveau de langue quotidien (on disait "intoxiqué", ce qui avait plus à voir avec le poison, et donc avec l'alcool)), j'ai glissé dans la fente de la foutue machine des milliers de pièces de un franc, puis de pièces de deux francs (trois parties, deux francs, puis, encore plus tard, trois parties cinq francs, mais à ce moment-là je jouais moins). Je suppose, je suppose seulement, puisque cela doit faire au moins quinze ans que je n'ai pas touché un flipper, qu'à l'heure actuelle, on doit en être rendu à deux euros les trois parties ; je vérifierai, mais il y a beaucoup moins de flippers dans les cafés. J'ai connu, bien sûr le flipper quand on l'appelait encore le "billard électrique", c'est à dire dans les années soixante. Je me souviens, il y avait un café sur le trajet de l'école communale, au coin de la rue Saint Jacques et de la rue Gay-Lussac. Nous n'y jouions pas, bien sûr. Mais nous perdions volontiers dix minutes, au risque de se faire enguirlander par notre mère qui ne supportait pas le moindre retard, à contempler, à travers la vitrine, de grands ados aux moustaches clairsemées qui se prenaient pour de vrais hommes malmener un flipper. Nous étions souvent trois ou quatre gosses, agglutinés contre la paroi de verre, à suivre les lignes brisées de la bille de métal affolée, à nous griser des "ding" des chiffres du score qui défilaient à toute allure et du "tac-tac tac"des "bumpers" martyrisés. Notre regard allait de la course de la bille au visage du joueur, qui nous semblait l'image même de la concentration, de la virilité et de la sévérité. Le joueur de flipper était une sorte de demi-dieu. Il défiait, à la fois, la mécanique, le hasard et la mort (tout est fait, au flipper, pour ne pas nous laisser d'espoir. On ne fait que lutter contre la fin, pour faire durer, rien qu'un peu : la bille finit inexorablement par tomber dans ce gouffre en entonnoir où la machine s'unit à vous, entre vos bras, au niveau de votre ventre. C'est un combat héroïque, bien que dérisoire. Au flipper, on ne gagne que des "parties gratuites" qui ne sont rien d'autre que le droit de perdre à nouveau. Elles claquent comme une gifle, un drapeau qui se déchire ou les plombs qui sautent. L'autre grand "Clac" est celui du "Tilt". C'est la punition sans sursis, la guillotine. Plus rien alors ne peut s'opposer à l'engloutissement, et, la bille, privée de toute résistance intrinsèque, se laisse enfin aller à son triste sort. En général, le joueur ne veut pas voir ça. Avant la disparition finale, il retourne, ostensiblement, à sa bière ou à son café, sur le comptoir. Il méprise la mort, c'est un homme, un vrai). Le "Tilt", que nous attendions secrètement, nous prenait toujours par surprise et nous transperçait d'une onde de plaisir à peine équivoque. J'ai commencé à jouer au flipper en me mettant à fumer, vers seize ans. Premiers gestes d'adulte : entrer au Tabac du Val de Grâce, acheter ses clopes, en profiter pour faire une partie ou deux, puis, rapidement, cinq, dix ou quinze, en comptant les "gratuites". Il y a déjà un ou deux joueurs, plus âgés, ça grise, "it's more fun to compete". On saisit la machine chacun son tour. Pas un mot ne sera échangé : ce n'est pas la compétition qui importe, ni la communication, c'est le pouvoir de pénétrer dans un espace jusque là interdit, celui des mâles adultes, et de mimer les gestes. C'est précisément ce qui en fait une drogue aussi dure que le tabac, qui est mime, lui aussi. Quoiqu'il en soit, le "Tabac du Val de Grâce" a été remplacé par le "Café du Val de Grâce". Entre temps les anciens propriétaires, auvergnats renfrognés, avaient "vendu", comme disaient mes commerçants de parents, mais j'avais déjà quitté le quartier depuis longtemps, à un couple de petits jeunes pleins de projets et de petites entreprises. Un beau matin, seule la rumeur sait pourquoi (mais laissons la rumeur au commères), on a déboulonné la fière "carotte" qui surplombait les vitrines : la "licence" avait été retirée. On peut encore voir les vestiges du glorieux passé, au niveau du premier étage, au dessus de la devanture, sous forme de trous pas rebouchés, cicatrices indélébiles, témoins du descellement fatidique. Il est vrai que la petite entreprise n'a jamais décollé. La fréquentation des lieux, amputés de ce qui en faisait la raison principale, a chuté, selon le principe des vases communicants, au profit de celle du "Gamin de Paris", le café d'en face la rue du Val de grâce, tout heureux de la manne, dont on parlera à un prochain paragraphe, qui végétait jusque-là, souffrant de sa trop grande proximité avec le Tabac, justement. Les petits jeunes ne s'en sont jamais remis. Ils ont tenté de surnager, d'une année sur l'autre, le café ne se faisant plus de nouveaux habitués (ce sont les habitués qui font vivre les cafés de quartiers, à l'inverse des grands cafés des boulevards parisiens qui vivent du "passage"), ils se sont un peu laissés aller avec les derniers piliers de comptoir fidèles qui leur restaient, et ils ont vieilli aussi, comme leurs derniers piliers de comptoir fidèles, le visage hagard et les yeux vitreux, malgré le sourire commercial, les cernes autour des yeux et la couperose précoce aux joues. A la fermeture du "marchand de journaux" (on ne disait pas "Point Presse", à l'époque) de la rue du Val de grâce, ils ont passé un accord avec les NMPP, pour servir de dépôt local. L'idée n'était pas mauvaise (j'ai bien connu un garage qui s'était appelé "la Belle Idée"), ça arrangeait les gens du quartier qui n'aimaient pas faire plus de cent mètres pour se procurer leur "Figaro" quotidien. Mais le cœur n'y était plus, ils ont arrangé le café n'importe comment pour faire de la place aux rayons de revues et aux présentoirs de presse. Ils en ont fait un lieu hybride, plutôt monstrueux, aux revues de motos à la place de bouteilles de Ricard et aux bouteilles de Ricard à la place des cigarettes. Pour couronner le tout, croyant surfer sur la vague Internet, mais au mauvais moment (c'est à dire à celui où tout le monde s'est mis à posséder un ordinateur chez soi), ils ont transformé un bout de leur salle en une caricature d'Internet café tout ce qu'il y a de plus ringard, avec un seul ordinateur d'un modèle largement obsolète, et à la chaise de café ripolinée de blanc devant toujours vide. En tout cas, je n'ai jamais vu la moindre touriste allemande, scandinave ou américaine aux cuisses fuselées s'y installer. À force de noyer leurs échecs incompréhensibles dans les verres de leurs derniers piliers de comptoir fidèles, les petits jeunes sont devenus des petits vieux avant l'âge, au sourire toujours commercial mais terrifiant comme celui des morts qui s'extirpent de leurs cercueils.
12 juin 2007
J'ai écouté cet après midi tout à fait par hasard (j'étais exceptionnellement en voiture à cette heure et je suis resté scotché à mon siège bien après être arrivé à destination) - cette émission inouïe - c'est véritablement le mot - sur France Cul, "du Grain à Moudre", avec Jacques Vergès dans le rôle du méchant : "Peut-on défendre l'indéfendable ?" A écouter de toute urgence, même vous n' avez pas 56 minutes ! Du suspense, de l'action, des débats, des disputes, des empoignades, de la mauvaise foi, beaucoup d'intelligence et un "goûter avec le diable". De la vraie radio ! (on peut l'écouter pendant un mois)
11 juin 2007
Vieux lieux pieux (...), 13
La façade du 131 ressemble, par son absence de détails notables, à celle du 129. Le porche ouvert montre une vilaine cour. Au fond de la cour, comme l'indique une plaque assez discrète à gauche du porche en entrant, des bureaux annexes de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales sont logés dans un rez de chaussée dépourvu de tout charme. Une autre plaque, bien mystérieuse et tout aussi discrète, annonce un énigmatique "CID", centre inter-institutionnel pour la diffusion" (de quoi ?) qui doit se situer dans les étages. Suit immédiatement une boutique "Manpower". C'est ce que nous disent de larges lettres bleues qui courent au-dessus de la boutique et répondent à leurs petites sœurs, blanches, inscrites sur une bannière de grosse toile du même bleu disposée encore au-dessus. C'est L'agence spécialisée dans la pharmacie et la chimie. Il y a deux vitrines séparées par la porte d'entrée, vitrée, elle aussi. On ne repère pas immédiatement le célèbre emblème de l'agence (cet homme debout aux bras et aux jambes écartés, touchant les quatre coins d'un carré parfait, lui-même inscrit dans un cercle, dessiné par Léonard de Vinci) : Il n'apparaît qu'en tout petit sur les petites et classiques affichettes qui tapissent la première vitrine. " Nous recherchons des professionnels chauffage, froid, climatisation, plomberie". "Recherchons infirmières". "Formation de gardiens d'immeubles" (sic). "Animalier de labo. BTS biologie (biochimie. Expérience en microbiologie)". La deuxième vitrine montre des fioles, ou des "vases", qui, malgré leur nombre, ne suffisent pas à contenir un flot de fausses gélules toutes de la même couleur (bleues, évidemment) et du même format qui se répandent finalement en nappes sur le sol, comme émises par une corne d'abondance invisible, double métaphore des joies du travail intérimaire et de la spécialité concernée (au moment où je frappe ces lignes, je me souviens, adolescent, avoir longuement et rêveusement contemplé cette vitrine, tentant de compter le nombre immuable des gélules et me disant en même temps que je n'y arriverai jamais (Je suis certain, aujourd'hui, que les gélules, quoique un peu plus poussiéreuses, les fioles et les "vases", sont encore exactement les mêmes, qu'ils n'ont pas été déplacés d'un centimètre depuis toutes ces années, et que leur nombre n'a pas bougé d'une unité)). Le 133 est un immeuble plus étroit, sans boutique, Il possède une belle porte en bois et fer forgé. A gauche de la porte deux plaques disposées l'une au-dessus de l'autre : "Docteur Sylvia Payen, gynécologue. Sur rendez-vous." "Docteur Christelle Bougard Barge angiophlébologue. Docteur Bruno Payen Doppler. Echographie vasculaire. microcirculation. Varices. Phlébites. Artérites." Le 135 est lui un superbe immeuble 1930 dont la façade rattrape un peu la médiocrité des numéros précédents. Sur ses sept étages, elle est entièrement recouverte d'une mosaïque de tout petits carreaux de faïence grise qui recouvrent aussi les colonnettes des balcons droits ou en forme de croissant. Chacun de ces balcons est souligné d'un motif de petits carreaux dorés. La porte, toute de verre et de fer forgé, très élégante, une vraie oeuvre d'art, est rehaussée, elle aussi, d'un double filet des mêmes petits carreaux dorés. L'immeuble, signé au coin droit de la façade par "H.M. Delaage, ARCte DPLG", abrite deux boutiques de part et d'autre de l'entrée. L'une, à gauche ne porte aucune enseigne, aucun signe de reconnaissance extérieure. Les deux vitrines sont aveuglées par des rideaux sales mais bien tirés, laissant à grand peine distinguer des piles de dossiers. C'est une officine obscure et quelconque, peu soucieuse de publicité, qu'on ignore en passant. L'autre est la "Maison de la bible", qui, depuis longtemps a pris, je crois, la place d'une jolie librairie vouée, dès le départ, à disparaître, gérée par des petits jeunes, qui ont même tenté l'aventure de l'édition et vendu des livres d'occasion pour tenir. C'est, comme son nom l'indique, une librairie religieuse, du type de celles qui prospèrent dans le quartier de Saint Sulpice, pas particulièrement spécialisée dans la bible. L'enseigne en est un livre ouvert sur les pages duquel repose un globe terrestre (si on regarde mal, ou distraitement, on croit apercevoir une tête de pieuvre (le globe) et ses tentacules (les tranches bombées des pages du livre ouvert)). Un bac de géranium, qu'on sort dès le printemps, en agrémente peu originalement l'entrée. A l'intérieur de la vitrine, une affiche, plutôt incongrue, risque de rendre le passant hésitant quant à la véritable destination de la boutique : C'est une plage tropicale avec les cocotiers, le sable immaculé et la mer toute bleue. Mais la légende ne propose qu'un voyage spirituel : "Heureux qui met sa confiance dans le seigneur". On se rassure. Le 137 ne vaut malheureusement pas le 135. C'est à nouveau un immeuble banal, au crépi gris fatigué et douteux, sans grâce, malgré les persiennes conservées aux fenêtres et les balcon en fer forgé du cinquième et du sixième étage. Deux boutiques se serrent et se suivent avant qu'on atteigne un porche sans intérêt particulier. La première a remplacé l'OTU, Office du Tourisme Universitaire, des tarifs préférentiels duquel je n'ai jamais pu bénéficier, n'étant pas étudiant à l'époque de sa splendeur et des premières années des vols charters réservés aux universitaires (Cuba, Katmandou, la Crête, le Portugal d'après la révolution des oeillets). Quand je suis ensuite devenu moi-même étudiant, les vols charters s'étaient suffisamment "démocratisés" et généralisés : j'ai pu alors réserver les rares places d'avion dont j'avais besoin dans des agences de voyages plus professionnelles. La boutique et son activité d'agence de voyage spécialisée n'ont d'ailleurs pas survécu à la banalisation de l'avion comme moyen de transport. Il a fallu que la MNEF, qui avait partie liée à l'UNEF à ses débuts, puis s'était autonomisée au décours des luttes intestines entre les syndicats étudiants, la reprenne. C'était, au demeurant, une excellente mutuelle qui n'avait qu'une rivale, non politisée (donc de droite, à l'époque, mais tout a bien changé), la SMEREP, qui se tenait plus haut sur le boulevard, sur le côté opposé dont il n'est pas question et ne sera jamais question, n'y comptez pas, dans ces pages. Mais la MNEF a connu les ennuis que l'on sait. Il a fallu encore une fois transformer la boutique. Elle est restée le siège de la mutuelle, mais, à cause du scandale, c'est la mutuelle qui a changé de nom : elle s'appelle maintenant la LMDE et se prétend, sur une large affiche qui barre toute la boutique en diagonale, "la première mutuelle étudiante". L'ancienne enseigne n'a même pas été déposée. Elle est seulement soustraite aux regards par un calicot blanc noué à la va vite qui cache mal le sigle devenu honteux. Des affiches, placardées sur toutes les vitrines, vantant les mérites indépassables de la LMDE, masquent, elles aussi, l'intérieur de la boutique. A gauche de la porte d'entrée une grosse boite aux lettres porte de grandes lettres jaunes : "Dépôt des dossiers". La boutique qui suit immédiatement n'a, selon mes plus anciens souvenirs, jamais subi aucun changement. C'est une librairie de livres de droit d'occasion qui a toujours, qu'il pleuve ou qu'il vente, exposé dans des bacs posés sur des tréteaux de chaque côté de la porte d'entrée. J'ai fouillé, il y a très longtemps, parmi les codes Dalloz périmés et les manuels écornés de droit fiscal, comme on se promène dans un paysage indifférent, juste pour la marche.
08 juin 2007
J'ai installé la nouvelle petite merveille du web, "hyperwords", sur mon navigateur comme me l'a soufflé "transnet" et je me suis immédiatement mis à faire joujou. On surligne un bout de texte, un mot, une phrase, un paragraphe et hop ! on fait ce qu'on veut avec en un tour de souris. On peut l'emailer en moins de temps qu'il faut pour le dire, le chercher sur Google ou Wikipedia en trois coups de cuillère à pot, le faire apparaitre sur une carte comme par enchantement (essayer avec le "129 boulevard Saint michel" du dernier "Vieux Lieux Pieux" (nobody's perfect)) et un tas de choses tout aussi magique et vertigineux. Mais les fantômes du temple veillent à peine masqués, prêts à tout intercepter. Tout se paye. A part ça, il y a un petit outil de traduction automatique et immédiate en quinze langues qui ravira vos polyglotismes les plus secrets. J'adore les robots traducteurs. Ils font des progrès tous les jours, mais ils restent délicieusement idiots. On ne rendra jamais assez grâce aux robots traducteurs automatiques idiots qui n'imaginent jamais eux même leur incroyable potentiel poétique. J'ai immédiatement soumis le haïku de bain N° 49 (voir un peu plus bas) à l'épreuve. Voici ce que cela donne, d'abord en espagnol :
Hundir en el aqua caliente
No dissuelve la préoccupacion
que se me clava al corpo
On dirait du Gongora, non ? En allemand cela donne ceci :
Ins heisse Wasser tauchen
löst nicht die Sorge auf
die meir auf den Körper klebt
du Goethe, rien moins. Et en italien, en portugais, en hollandais, en anglais :
Immergere nell'acqua calda
Non scioglie la préccupazione
Che me attacha al corpo
Mergulhar na aqua quente
não dissolve a preoccupação
Que cola-me ao corpo
In het warme water duiken
outbindt de zorg niet
die me aan het lichaaen plakt
dive in hot water
not dissolve the concern
that sticks me to the body
qui immédiatement retraduit en français donne l'énigmatique :
Plonger dans l'eau chaude
Pas dissout l'inquiétude
Qui m'enfonce au corps
Nous faisant préssentir que la poésie n'est pas un "corps" commutatif pour la traduction automatique (entrez "corps" dans "hyperwords" si vous êtes nuls en math) quoique, retraduit de l'espagnol cela donne le bien meilleur :
Descendre dans l'eau chaude
Ne dissout pas la préoccupation
Qu'on me cloue au corps
Qui retraduit en espagnol puis retraduit en français finit par donner :
Diminué dans l'eau chaude
Il ne dissout pas la préoccupation
Moi qui cloue au corps
Qui retraduit en espagnol puis retraduit en français finit par donner :
Diminué dans l'eau chaude
Il ne dissout pas la préoccupation
Moi qui cloue au corps
Etc.etc., à l'infini, jusqu'à la jargonophasie terminale :
Rétréci en l'eau qui il chaleur
Pas il préoccupation il dissout
A le corps non cloué
Amen.
04 juin 2007
03 juin 2007
Vieux lieux pieux (...) , 12
Le 129 boulevard Saint Michel, qui fait suite au 127, est, lui aussi, un immeuble de rapport banal. C'est là, au premier étage qu'habitait notre copine Chantal, dont la maman tenait la boutique du rez de chaussée. Cette boutique est maintenant une boutique de Pizzas à emporter. Une "Pizza Hut". Il n'y a pas de table, on n'y mange pas. On peut acheter les pizzas à un comptoir et les emporter chez soi. Mais surtout, c'est la base d'où partent, sur leur mob Peugeot toute rouge, les livreurs pressés d'imiter le héros du film "Taxi" et de livrer en onze minutes chrono la boite de carton contenant la Pizza commandée par téléphone dans les trois kilomètres à la ronde. La boutique est toute rouge, pas très propre, comme les mobs fatiguées qui traînent, par deux ou trois, sur le trottoir. Une enseigne portant un téléphone stylisé (un Logo) annonce la boutique de loin le soir. Des affiches jaunes et vertes barrent les vitrines, en biais. "Même le week End ! 1 pizza achetée = 1 pizza offerte". Dans le temps, (j'aime assez cette expression; je suis d'accord avec le commentaire d'Alain Rey : "ellipse de dans le temps passé (1770, d'Alembert). L'ellipse de passé engendre une autre image, celle de l'enfoncement dans la dimension temporelle"), dans le temps, donc, La boutique avait été une boutique de "cadeaux", qui s'appelait "Home Confort" (je me souviens des brain stormings, vers la fin des années soixante, qui avaient agité la famille et le voisinage au moment où, Yvonne, la maman de Chantal, ayant pris la décision de faire de sa boutique de "marchand de couleurs" une boutique moderne, il avait fallu donner un nom au nouveau magasin). C'était le temps où les "Gadgets" devenaient à la mode, et où, surtout, on les tenait encore dans un certain respect, qu'il ne faut pas oublier, dans leur inutilité même, leur luxe véritable, comme témoins d'une société de consommation ludique qui prenait son essor. La décadence des "Gadgets" date seulement des années soixante-dix, après la critique soixante-huitarde, et ce n'est que dans les années quatre-vingts, que les "Gadgeteries" cessèrent définitivement d'être considérées comme des boutiques de luxe. En tout cas, dans ses débuts, "Home Confort" n'était pas la gadgeterie qu'elle est devenue en partie plus tard, mais un "magasin de cadeaux", ce qui est bien plus honorable. D'ailleurs l'histoire de cette boutique, "marchand de couleurs" (droguerie) devenue "magasin de cadeaux" résume à elle seule assez bien l'évolution sociologique du quartier en quarante ans, y compris sa triste fin de Pizza Hut à emporter. "Home Confort" était le point de ralliement des commères du quartier dont la mienne, je veux dire, de mère ( le mot "commère" n'est que le féminin exact du mot "compère" qui n'a pourtant pas la même connotation péjorative puisque le mot "compèrage" n'existe pas.) Des souvenirs de la boutique de marchand de couleurs, je n'en ai plus (j'en avais, j'en suis certain, il y a quelques années; j'ai un souvenir de souvenirs, mais ils se sont effacés) même si, en me concentrant, j'arrive à faire naître une image le visage d'Yvonne jeune et souriante sous des ballais-brosse suspendus au plafond par le bout du manche. Cela n'est pas un vrai souvenir. C'est une image reconstruite à partir des deux boutiques de marchand de couleurs que je connais et qui subsistent à Paris probablement par nostalgie et souci louable de conserver un peu de "couleur" locale. L'une est située rue des Ecoles, dans un quartier branché, j'y suis passé pas plus tard que l'année dernière avec ma copine, l'autre est plus incertaine, mais son image constitue, elle, dans ma mémoire, un véritable souvenir; elle est située rue Raymond Losserand, dans le quatorzième, où j'ai habité huit ans. La boutique "Home Confort" faisait quasiment fonction de service public dans le quartier. On pouvait, par exemple, y récupérer des clés, laissées en partant par un membre de la famille; on pouvait y déposer, comme à la consigne, des objets encombrants et continuer de faire ses courses, et même des messages "oraux", comme on précise maintenant, à transmettre si on voyait, par hasard passer le destinataire; on pouvait s'y faire livrer, si c'était à des horaires indus, bref tout un tas de petites choses que la modernité a remplacé ou supprimé sans même sans rendre compte, en même temps que la vie de quartier et les relations de voisinage. Après le porche, en continuant notre remontée, il y a maintenant un concessionnaire de motos Honda : "Boulmich Moto" (sans apostrophe, s'il vous plaît). C'est une vaste boutique, presque une halle, rouge et bleue, qui expose, serrées les une contre les autres, un nombre impressionnant de motos et de scooters de tous types, en laissant déborder sur le trottoir tout un choix de neufs ou d'occasion. Des vendeurs en tenue décontractée de rigueur (à l'inverse, exactement, des concessionnaires autos) discutent avec d'éventuels acheteurs qui ont l'air d'être leurs copains. Les lieux, de tout temps, ont été habilités à contenir de gros objets. Le concessionnaire a été précédé, jusqu'à la fin des années soixante-dix, par un marchand de lits : la literie "Gerbault". Elle aussi, à la bonne saison, exposait la marchandise à des prix imbattables sur le trottoir. Je dis : "elle", parce que le magasin se condense pour moi en l'image unique de sa propriétaire, une grosse femme sanguine aux cheveux blancs pas coiffés, que je revois, debout au milieu de ses sommiers, les poings sur les hanches.
28 mai 2007
Vieux lieux pieux (...), 11
Après le 125, vient le 127. Pas à pas, immeuble "à" immeuble, nous avançons vers le boulevard "que nous laisserons". Le 127, qui confond les alignements de ses persiennes avec celles des immeubles suivants, héberge une boutique à gauche de la grande porte cochère carrée qui lui sert d'entrée et deux autres, à sa droite, qui, comme on le verra n'est étaient qu'une seule à l'origine. A gauche, donc, C'est l'opticien "Osiris" qui, on ne sait pas comment, semble avoir résisté à la franchisation et aux divers "Afflelou", "Grand Opitcal" et "Générale d'optique" qui se disputent, comme la télé nous l'apprend tous les jours, le juteux marché des lunettes. Malgré sa proximité du domicile familial, nous allions acheter nos lunettes ou les faire réparer chez un opticien de la rue Soufflot, un homme très grand et très gentil, aux cheveux gris, dont les propres lunettes témoignaient pour mes parents, à l'évidence, du savoir-faire, et qui avait du être recommandé à la famille par l'ophtalmologiste, le docteur Bernard (qui plus tard devint professeur) lui aussi lunetteux, en plus de sa petite moustache et de son nœud papillon consulté rue Médicis. Je suis porteur de lunettes depuis l'âge de huit ans, quand j'ai commencé à ne plus bien voir au tableau, même au premier rang. "Je suis myope et astigmate" : j'ai appris à dire ça très jeune, je me souviens de ces sentiments mitigés et étranges qui m'avaient envahi, entre la fierté et la honte, le jour où j'ai porté ma première paire en verres "incassables" (une grande nouveauté à l'époque) dont la monture épaisse, genre "sécurité sociale" dirait-on de nos jours, garantissait la solidité au regard de ma supposée turbulence enfantine. On m'avait donné aussi un bel étui en papier mâché, pour les ranger la nuit, posées, branches bien sagement croisées, sur le petit coussin que constituait ce si doux jersey de tissus toujours de couleur jaune qui sert à essuyer les verres et dont je ne me servais jamais préférant la mouchoirs, les pans de chemise, ou rien du tout, laissant les verres s'embrumer de poussière et du sel de la sueur ou des larmes, au fil des jours et que ma mère finissait, excédée, par m'arracher des yeux, les passer sous le robinet et les essuyer avec un Kleenex en râlant. Je redécouvrais soudain le monde. L'œil d'Osiris nous a contemplé, donc, toutes ces années depuis cette vitrine aux dominantes vertes et jaunes. La porte cochère du 127 est surmontée, toute fière, de la plaque bleue et verte qui nomme les rue de Paris : "Cinquième arrondissement. Boulevard Saint Michel". Je rappelle que nous ne sommes pas à un coin de rue. Il suffit de se retourner pour comprendre sa présence ici : c'est à ce niveau du boulevard que s'abouche la rue Michelet, quasiment une avenue, mais trop courte pour en porter le nom, large et aérée, qui relie le boulevard un peu au loin à la rue d'Assas (au-delà du "petit Luxembourg et de l'institut d'Archéologie, qui jouxte la fac de Pharmacie, bizarre et belle ziggourat de briques rouges) dont le cours, on l'a vu diverge lentement de celui du boulevard (mais on devrait dire "converge vers" puisqu' en réalité comme toutes les rues de Paris, il commence à la Seine) depuis (ou vers) l'avenue de l'Observatoire. Il faut que le piéton qui, venu de la rue d'Assas, ayant pris à gauche dans la rue Michelet et qui débouche ici puisse savoir que c'est sur le boulevard Saint Michel, c'est la moindre des choses. A l'autre bout, la rue d'Assas devrait lui rendre la politesse, mais je n'ai pas vérifié. Plantée là, entre deux platanes, une belle colonne Morris entièrement d'époque montre les affiches des derniers spectacles des derniers théâtres de Paris (il n'y en aura bientôt plus, et de colonnes Morris non plus). A droite de la porte cochère, on trouve d'abord "Copie Service", un magasin de reprographie ( "A petits prix, mémoires et thèses, couleur laser") comme il en existe beaucoup dans le quartier pour les thèses, mémoires et autres travaux universitaires (j'y ai récemment fait "reproduire" mon curriculum vitæ quand j'ai postulé à Vigneux : c'est sérieux et rapide.) "Copie service" est directement accolé à la "Pharmacie du Luxembourg". C'est en fait une seule et même boutique à l'origine, la Pharmacie. On l'a rapetissée en en vendant une partie. On le voit aux rondeurs des constructions, aux trois marches identiques qu'il faut gravir pour atteindre le seuil de chaque boutique. Les murs de la pharmacie sont recouverts de crépi gris souris tandis que ceux de la boutique de reprographie ont gardé les briques originelles mais recouvertes d'une couche de peinture couleur brique. La vitrine expose des pubs pour produits de beauté ("Dorée, adorée, de chez Bergas") ou les belles fesses fermes que ne manqueront pas de vous donner les "kits" d'amaigrissement à la mode ("804 : 8 jours, 0 difficulté, 4 kilos") Du plus ancien qu'il me souvienne, la "Pharmacie du Luxembourg" a toujours existé. Quand j'étais petit, je crois bien que le pharmacien me faisait peur : il était très laid et sévère ; il avait les cheveux coupés en brosse haute, les oreilles décollées et un très long nez. Il était toujours de mauvaise humeur, pas "commerçant" pour un sou, mais à l'époque, ce n'était pas encore trop grave, pour un pharmacien. Le derniers souvenirs que j'en ai est de lui avoir acheté, l'air faussement détaché, il y a au moins trente ans, sans qu'il sourcille d'un poil, une boite de préservatifs.
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