26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle, suite 5
A son retour, elle passa une nuit au 26. Le lendemain, elle retournait dans l'appartement avec sa mère. De son écriture irrégulière Haltman nota dans le Déchronographe : "Odile, qui a retrouvé sa maman, vient déjeuner avec nous à midi. elle nous semble remarquablement en forme. Elle est, contre toute attente la très scrupuleuse infirmière de Maria. Ce matin, dans l'appartement tout coquet, elles étaient vraiment adorables, toutes les deux. Odile fait la cuisine, le ménage, chouchoute sa maman, la conseille judicieusement pour son régime, assume son rôle de jeune fille raisonnable : pas un mot plus haut que l'autre, attentive à nos recommandation et aux désirs de sa mère. Elle prend sur elle, se contrôle. Et pourtant ce n'est vraiment pas facile ! On peut sentir l'effort qu'elle fait pour ne pas se laisser emporter et déprimer par le rejet de Maria, contradictoire, brutal, obscène. D'un autre côté, cela me rend optimiste. Elle va vraiment mieux. Elle peut progresser. Elle se débrouille. Elle fait front. Elle parvient à calmer le jeu du couple délirant. Pourtant c'était mal parti. Maria était bien retournée chez elle avec la ferme idée d'en éjecter sa fille. Elle n'a pas remballé sa rejetance : elle profite au mieux de son statut de coq en pâte, elle accepte donc (mais pour combien de temps ,) le maternage à l'envers..." Ils n'en revenaient pas, les voisins non plus, qui s'étaient attendus à ne plus dormir. Cela n'allait pas durer, disait tout le monde. Cela dura à peu près deux ans. Odile fréquenta le 26 assez souvent, dans la journée. elle participait à des activités, faisait les courses avec Véra - le déchronographe mentionna, entre autres, l'achat l'achat de chaises longues et de canisses pour les bains de soleil sur les balcons de la Nacelle. Elle retourna dans "les herbes", chez Hans et Thérèse, qui étaient devenus des cousins lointains à qui elle avait envoyé des cartes postales et dont elle prenait régulièrement des nouvelles au téléphone. Haltman l'avait ramenée chez eux l'année suivante avec Renée, en un voyage à travers la France qui avait été une vraie fête. A son nouveau passage au Viaduc de Garabit Odile s'était exclamée : "Ah, la voilà, ma Tour Eiffel !" Un peu plus tard, arrivée à Elodes, grosse dame de Bagdad Café et vraie jeune fille de la maison, elle leur apportait des rafraîchissement et s'allongeait sur l'herbe en robe légère pour prendre le soleil. Elle se promenait souvent avec Véra, allait chercher son argent à la perception toute seule, en bus. Maria avait du se faire à l'idée qu'elle ne la marierait pas, mais que, à défaut de belle famille, le 26 et sa drôle de clique feraient bien l'affaire, allez, figurez vous. Quand elle ne venait pas les voir, Odile leur téléphonait, surtout la nuit, quand Charlot rescussitait un peu. On pouvait lire sur le Déchronographe : " Odile était très angoissée hier soir au téléphone. elle a appelé trois fois pour dire qu'il ne fallait pas réparer sa machine à laver parce que le système électrique de son appartement avait été légalisé par la gendarmerie et qu'à trop tirer sur le courant on allait faire écrouler le plafond." Bref, elle maintenait le lien, avec la crainte, un peu, de trop tirer sur la corde. Leur crainte à eux était celle de la deuxième mort de Maria. Mais ce n'est pas cela qui arriva. Imperceptiblement les choses allèrent moins bien. Odile s'enfonça tout doucement sous sa couette des HLM de la Nacelle avec l'aide de trop de Rohypnol. Peut-être avaient ils, comme par habitude, relaché un peu leur vigilance. De même, elle abusa de la cuisine industrieuse et peu imaginative de Maria. Quand elle ne dormait pas, elle criait à nouveau, parce qu'elle ne se trouvait pas belle, qu'elle ne pouvait plus entrer dans ses beaux vêtements, parce que Charlot Poissay, au double visage de bourreau et de séducteur, se faisait à nouveau attendre. Parce que leur Mondavous était trop beau pour elle, et que les vipères s'étaient remises à courir sous sa peau. Jacques et Haltman n'étaient plus des psychiatres, ils avaient changé de profession pendant la nuit : ils étaient devenus assureurs. Il allait donc falloir assurer. Ils éssayèrent de ne pas la décevoir. Une année passa encore ainsi, encore, plutôt bien que mal. Ils gardaient espoir. Odile refit quelques séjours au 26 et retournait hurler un peu dans les HLM de la Nacelle. Mais pas toujours. Elle maintenait le fil, sans plus. Même "les herbes" ne furent pas une grande réussite cette année-là et ce séjour raté, où Hans et Thérèse, découvrant un autre visage d'Odile avaient appelé à l'aide, les avaient marqués, plus qu'ils ne voulaient le croire. Il y eut l'épisode "téléphone." Odile se mit à appeler Police-Secours toutes les deux minutes. Les flics furent héroïques. Un jour, ou plutôt une nuit, Haltman reçut un coup de file de l'interne de garde de l'hôpital à cinq heures du matin. Il lui raconta qu'il venait de recevoir trois coups de fil du commissariat depuis dix minutes. Le préposé aux appels pour Police-Secours n'en pouvait plus : il en était à son centième appel depuis qu'il avait pris son service de nuit. Il avait décidé d'appeler l'hôpital à chaque appel d'Odile, et l'interne, contrarié d'avoir été reveillé, les reveillait à son tour. C'était une chaîne infernale. Odile appelait Police-Secours, Police-Secours appelait l'hôpital et l'hôpital appelait le 26. Magnifique enchaînement institutionnel, sorte de métaphore de la psychiatrie publique et de son impossible tâche.. Il y eut plus. Haltman décida d'appeler immédiatement Odile chez elle, qui ne répondit pas, bien entendu. Il laissa sonner au moins un millier de fois, Odile devait être terrorisée devant ce téléphone qui se mettait à lui répondre tout seul. Mais en même temps, Haltman fut sûr que le préposé avait pu se reposer un peu ou répondre à d'autres appels. En un seul mouvement, Dominique, qui était son coéquipier cette nuit-là, se rendit à toute allure à la Nacelle pour faire la seule chose possible : confisquer le poste téléphonique de la contrevenante. Ouf ! enfin tranquilles. Pas tant que ça. Quelques jours plus tard, c'était madame Lecomte, L'ange des HLM, qui appellait de sa toute petite voix "pourriez vous rendre son combiné à Odile, voilà trois jours qu'elle sonne toutes les dix minutes à ma porte pour téléphoner à Police- Secours ?". CQFD. Odile voulait vraiment revenir parmi eux. Encore un extrait du Déchronographe : " Et voilà, je n'ai pas pu me contrôler. Quand j'ai vu Odile se remplir un bol de sucre en poudre, y verser le lait en poudre et arroser le tout d'une bonne dose de café bien fort, j'ai piqué un coup de sang et je me suis mis à lui hurler dessus. elle a bien éssayer de répliquer mais j'ai tout de même une grosse voix. Elle est privée de café, de graisse d'oie, de rahat-loukoums et de purée de pois chiches jusqu'à nouvel ordre, et consignée dans sa chambre à partir d'aujourd'hui neuf heures jusqu'à aujourd'hui neuf heures dix ! Elle n'en sortira pas avant d'avoir perdu cinquante kilos, au moins ! Toute la journée d'hier c'était la Odile des mauvais jours : fermée, murée dans son mondaelle, son enfer, n'en sortant que pour de brèves violences. C'est un camp retranché à elle toute seule. Hier soir, elle s'est endormi comme une masse et reveillée à quatre heures du matin, malgré le traitement pour lequel j'ai du la reveiller. N'importe quoi ! Elle a commencé à s'empifrer de café sucre et pâin jusqu'à ce que je sorte de mes gonds." Une note était ajoutée: "Rectificatif : inutile d'essayer de crier plus fort qu'Odile, cela ne l'arrête qu'un instant et c'est totalement épuisant, je ne pouvais plus retrouver mon souffle. D'ailleurs je me suis demandé comment, par quel mystère, justement, elle faisait, elle, pour hurler avec autant de force pendant des heures..."
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
25 février 2004
23 février 2004
Je me souviens que je viens de mettre à jour la liste des JMS (voir en LCD.) Si les dates étaient cliquables, cela permettrait une jolie promenade dans le site, mais elle ne le sont pas. C'est regrettable, j'y remedierai une autre fois, je viens d'y passer assez de temps comme ça, et pendant que j'y penserai , je le ferai aussi pour la liste des Pensées de la Nuit que j'ai mise à jour il y a quelques..jours et celle des Altenatives et de mes Taphores qui, elles, ne sont ni tout à fait ni du tout à jour. Cela n'a l'air de rien, mais Ciscoblog, c'est beaucoup de travail ! Bonsoir)
22 février 2004
Merveilles, 10
J’y étais ! Où-çà ? A la prise de la Bastille ! Oui, à sa représentation par la troupe du théâtre du Soleil. "1789, la révolution doit s'arrêtre à la perfection du bonheur". J’avais déjà vu « la Cuisine », et le « Songe d’une nuit d été » avant le départ de la troupe comme invité au « Piccolo Teatro » de Strehler à Milan, j’en ai déjà parlé. C’était en février ou mars 1971. Ariane Mnouchkine venait d’installer ses ouailles à la Cartoucherie de Vincennes, un lieu immense à la mesure de ses ambitions, mais encore un peu trop désert. On pelait de froid (on pèle encore, d’ailleurs, actuellement, à la Cartoucherie en hiver.) La salle était pleine, pourtant. Les critiques avaient été dithyrambiques. En ce temps-là on savait encore souffrir pour le théâtre. Pas de sièges. Nous étions debout, libre à nous de nous asseoir par terre. C’en était finit pour une dizaine d’année des théâtres à l’italienne : le théâtre, après 68, devait pouvoir se faire n’importe où, sur le carreau de la mine, dans les écoles, les halls de gare, chez vous, à domicile. Mais c’était aussi une idée soixante-huitarde de faire voler en éclats la barrière entre le spectacle et le spectateur. Il ne s’agissait plus qu’il assiste à une « fiction », quelque chose en train de se faire, se fabriquer, sous ses yeux passifs, mais qu’il prenne place « dans la fiction », en tant que participant « responsable ». Là aussi on avait voulu supprimer les hiérarchies. Mais on fond, et comme ailleurs, je crois que cela renforçait encore la fiction et ajoutait à la magie, un peu comme les livres dont vous êtes le héros ou, plus tard, les jeux vidéos (ou encore, si vous voulez, la révolution culturelle…) On feignait de vouloir que le spectateur participe à la création du spectacle, mais il ne faisait que devenir, certes ravi et de son plein gré, un élément du décor. Le théâtre figurait donc un espace public. Une place, dans une ville, pavée, comme dans les décors de la règle des trois unités mais au lieu de l’avoir devant nos yeux, nous nous y retrouvions massés dans la grande fraternité des « manifs » qui se prenaient à l’époque comme des autobus. Une place, donc, ou un pont. C’était le pont neuf, avec ses baraques, ses estrades, ses théâtres de marionnettes. L’histoire était racontée par des bateleurs au jour le jour, à mesure que les événements se déroulaient. Il y avait trois ou quatre tréteaux, chacun pour un genre différent : pantomime, marionnettes, revues foraines, Commedia del Arte. Déjà le goût des petits espaces où l’on doit se serrer, se caser comme dans un tableau, déjà la réflexion sur le théâtre, les deux « fils rouges » du Soleil. Nous étions des badauds parisiens, nous allions d’estrade en tréteau, appelés par les bonimenteurs ou attirés par un grand bruit, une lumière soudaine. Parfois deux ou trois actions en même temps. La fuite à Varennes, le renvoi de Necker, le boulanger, sa femme et le petit mitron, les cahiers de doléances, la nuit du 4 août… Parmi nous, des contemporains, des hommes et des femmes « du dix-huitième siècle » badauds comme nous, qui vivaient, eux, les évènements « en direct », sans le calme neutre et bienveillant que nous donnait en quelque sorte notre statut de voyageur spatio-temporel (soit dit en passant : le spectateur de théâtre est toujours un voyageur spatio-temporel). Une femme se met à nous parler. Elle réunit autour d’elle une petite vingtaine de spectateurs, elle nous raconte sa journée, elle s’exalte, passe du murmure à la harangue, il y a une atmosphère électrique, un roulement de canon en bruit de fond, mais non, c’est la rumeur causée par une multitude de petits groupes identiques au notre. Ce qui est beau est que chaque comédien ne raconte pas la même histoire, mais une histoire telle que chaque personnage l’a vécue en ce matin du 14 juillet 1789 : les rues emplies de gens qui affluent de tous les quartiers, qui accourent à la rescousse, qui emportent au passage les piques et les gourdins, qui s’interpellent et se passent les mots d’ordre. C’est une rumeur qui enfle, qui submerge tout et qui éclate en un hurlement de joie poussé par des dizaines de poitrines. C’est la « prise » de la Bastille par l'acmé du récit, par la force de la parole, par le cri du peuple. Une idée de génie. Au même moment les tréteaux se transforment en une énorme fête foraine. Tout le monde s’embrasse, tout le monde danse. On se prend par la main. C’est irrésistible. C’est un feu d’artifice du 14 juillet. C’est beau comme quand on se montre les belles bleues. Et puis, il eut, merveilles des merveilles le "salut" final. J'ai toujours aimé le moment du "salut", quelque fut le côté de la barrière où je me suis tenu. Le "salut" "veut" dire quelque chose. On doit le mettre en scène comme le reste. Il dit notre amour du théâtre, il est un peu notre acte de foi, la dernière image, le dernier signe. Les acteurs tiennent leur personnage par la main. Le salut de 1789 n'est pas un salut : c'est une dissidence, un pêché, c'est une course, une course éperdue vers le spectacle, vers ce point de fuite inateignable ou la représentation s'atteint elle-même, où il n'y a plus que des personnages, et plus d'acteurs. Deux coups de timbale et sur le thème du dernier mouvement de la septième symphonie de Beethowen en boucle, les acteurs se ruent sur la scène, ils s'inclinent une fraction de seconde vers nous, se redressent et repartent en courant. Un court instant de vide et les voilà qui reviennent , devançant le rappel (tarder à revenir au moment du rappel, au risque de ne pas revenir, par extinction des applaudissements : le seul acte de sincérité au théâtre), ils reviennent en courant. Il est impossible de les arrêter. Ils sont exténués, nous aussi.
Ils ne peuvent pas partir, nous non plus. Et ça ne veut toujours pas s'éteindre. Il n'y aura pas de rideau. Ce n'est pas raisonnable. Si délicieusement. 1793, la suite, un an plus tard, fut à 1789 ce qu'est le dedans au dehors. Juste ce souvenir qui est celui de l'enchantement. Il faisait encore jour en cette douce soirée de juin, vers vingt heures quans nous avions pénétré dans le théâtre. Tout au long de la soirée, par les grandes fenêtres de la Cartoucherie, nous avions vu le jour lentement décliner et la pièce se jouer par une lumière crépusculaire qui convenait parfaitement à l'action. Il n'y avait pas d'autre système d'éclairage visible. les éclairagistes avaient déployé des trésors d'ingéniosité pour que la pièce se joue à la lumière du jour : la seule lumière venait de ces grande fenêtres creusées dans l'épaisseur des murs. A la fin, la salle était doucement caressée par les lumières vascillantes du couchant. Mais plus de trois heures s'étaient passées. Le jour avait bien décliné, en cette soirée de 1793, mais il avait tenu bon. Il ne s'était pas couché. Il avait résisté aux forces des ténébres. Le "Soleil" avait été plus fort que la nuit. Le Théâtre plus fort que l'Histoire. 1793 avait été la conclusion des "Lumières". Quelque chose qui refusait de se terminer. Mais la nuit, la vraie, avait depuis longtemps triomphé. Nous nous retrouvions dans la cour, en nous frottant les yeux : la lune brillait dans la nuit noire. Se retrouver au dehors, dans le noir, après la fin du spectacle, ajoutait encore à la nostalgie qui nous avait pris sous ce crépuscule. Nous nous sentions seuls et frissonnants sous la lune. 1793 avait connu des aurores, des petis matins blafards, des lumières blanches de midi, des feux de soleils couchants, mais pas de nuits. La résistance, l'espoir. Dehors, la nuit était celle de la résignation. Nous nous éloignions sans un mot. Derrière nous, le théâtre qui se fondait petit à petit dans la brume baignait encore dans les ors de l'illusion et de la jeunesse qui ne veut pas mourir.
20 février 2004
Pensée de la nuit N° 58 : "Les yeux bleus pâlissent. Au fil des ans, les yeux couleur bleue de l'enfance prennent une teinte bleue-gris, sale et trouble de vivoteur médiocre, ou deviennent les tentacules vitreux des juges d'instruction ou des gardes, ou se transforment en regards "d'acier" des soldats : il y a beaucoup de nuances. Mais il est extrêmement rare que les yeux gardent la couleur de l'enfance..." Varlam Chalamov, les recits de la Kolyma.
18 février 2004
Avez-vous déjà vu les chutes du Niagara gelées ? Vous en trouverez une image dans Dayly dose of Imagery, un photolog canadien (anglophone) mitonné aux petits oignons. (A propos de photologs : Ten years of my life continue. N'a pas encore manqué un jour. Reste encore du chemin...(pour ciscobloggers avertis. C'est du suivi d'information, ça ! Merci qui ?))
26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle, suite 4
Il y eut un moment très délicat, quand Maria dut subir une splénectomie, une ablation de la rate, qu’elle vécut elle-même comme une agression sur son corps. Odile, très agitée, leur parla beaucoup d’accouchements monstrueux. Elle ne put se persuader qu’on n’allait pas enlever un troisième ou un milliardième bébé du ventre de sa mère, ou qu’on n’allait pas la faire renaître elle-même sous ses propres yeux. La vie qui s’accrocha à Maria fut aussi une chance pour Odile. Un après-midi après le repas, autour de la grande table du 26, ils étaient quelques uns à tourner leur café en silence. Le café est toujours un instant sacré, voire magique. Au 26 plus qu’ailleurs, parce que le silence précédait souvent le surgissement des paroles inouïes. Odile se mit à parler avec monsieur Butin. Monsieur Butin avait travaillé sur les marchés de Corbeil, il avait monté et démonté les étalages. Il avait été employé par la ville. Il avait aussi vendu du poisson. Odile l’avait déjà rencontré à l’hôpital psychiatrique, ils avaient des souvenirs à échanger. Odile lui demanda s’il avait connu son père Charlot Poissay. « Ah, si vous saviez comme je l’ai aimé mon papa ! Il est mort il y a des années de ça, quand j’étais petite fille. Et il nous a laissé toute seules, maman et moi, et le chien Tintin. C’est triste. Et figurez-vous, que ma mère, elle va peut-être mourir aussi… » Haltman n’en croyait pas ses oreilles : Odile savait la vérité ! Par une sorte de miracle, Maria ne mourut pas, ses plaquettes se maintinrent à un taux bas mais qui lui permit de rentrer chez elle. La tristesse d’Odile se retira. Et toute son angoisse. Elle avait pu convenir de la mort de son père et en parler comme d’une chose révolue, elle se réjouit du retour de sa mère. Quelque temps avant, elle avait accepté de rencontrer sa tutrice. Elles convinrent ensemble de restaurer l’appartement aux frais d’Odile. Le temps des vacances était venu. Il fallait travailler une dernière chose : la séparation d’avec la maison du 26 où elle était restée près de trois mois. Depuis quelque temps, Odile pouvait à nouveau parler de son passé. Elle évoquait les souvenirs de voyages organisés qu’elle avait fait sans ses parents avant sa maladie. Ils pensèrent donc à un voyage, comme le recommande Esquirol, qui sait bien que c’est la meilleur métaphore des retours réussis. Ils parlèrent de la montagne, de la mer et finalement des « herbes » comme Odile nommait la campagne. – « Voilà qu’ils veulent m’envoyer dans les herbes » se mit-elle à répéter en roulant le « r »à l’italienne avec l’accent de sa mère, comme si s’était une idée saugrenue. Elle s’en amusait comme d’une lubie qui les avait pris. Elle alla même voir son ancien médecin le docteur Fresnes, pour lui dire qu’il ne fallait pas qu’on l’envoie aux herbes « Ce qui me conviendrait à moi, figurez-vous, c’est le Lac Majeur ! » Parfait concentré d’Italie et de paternité. Ils avaient choisi une famille d’accueil dans l’Aveyron, qui, en fait faisait plutôt partie d’un réseau de séjours de rupture pour adolescents. Bien sûr, le jour du départ, Odile se rendit compte qu’ils ne plaisantaient pas, qu’il était bien question d’un voyage imminent aux « herbes ». Elle s’angoissa soudain et parla de décapitations. Ils ne s’en laissèrent pas compter. Les bagages attendaient, rangés à l’avance dans la voiture du service et Véra avait préparé les sandwichs pour le pique-nique. Odile n’en menait pas large, mais elle ne put faire autrement que de monter dans l’auto. Le début du voyage fut assez pénible. Odile hurlait en se penchant trop à la fenêtre qu’il s’agissait d’un enlèvement intersidéral. Il y eut une pause repas dans la campagne bourbonnaise, près d’un vieux château abandonné sous un lourd ciel d’orage. Odile y voyait des menaces. Eux aussi. Puis ce fut la traversée du Massif Central, droit vers le Sud. La beauté des paysages calma Odile et aussi leurs propres angoisses. Elle reprit confiance, participa aux commentaires touristiques. Ils firent une halte au Viaduc de Garabit, formidable pont de fer, jeté par Gustave Eiffel et tout le dix-neuvième siècle triomphant, entre deux rives escarpées. Au fond, un torrent profond et impétueux. Elle acheta une carte postale et l’envoya à Maria. Plus ils avançaient, plus Odile retrouvait confiance. Peut-être conjuraient-ils là les rapts thérapeutiques de son père. Ce voyage était un vrai voyage, mais un voyage à l’envers. C’était comme si ils détricotaient les cigarettes. Ils arrivèrent à Elodes, près de Saint-Affrique, dans le Larzac. C’était la douceur des derniers rayons du soleil, mais aussi l’ombre qui s’étendait sur la valée. L’angoisse d’Odile était revenue. Ses hôtes, Hans et Thérèse, un peu impressionnés, lui montrèrent sa chambre, qui lui plut. Mais ils ne connaissaient rien des fureurs d’Odile. Ils avaient donc secrètement convenu de la laisser là, de passer une nuit d’hôtel à Millau, de repasser le lendemain matin, sur le chemin du retour et de ramener Odile avec eux si cela se passait mal. Odile leur dit simplement : « A demain.» Après une courte nuit, ils se précipitèrent à Elodes, pas rassurés. Ils trouvèrent Odile dans la cuisine, attablée devant un bol de lait fumant. Et là, texto « Alors, messieurs, si j’ai bien compris, vous venez me chercher dans un mois ? Alors, au revoir et à dans un mois. » Les adieux ne furent pas déchirants. Son séjour se passa sans histoire, elle accompagna ses hôtes, Hans et Thérèse, aux courses, à la piscine et alla chercher elle-même ses cigarettes au tabac du village.
Il y eut un moment très délicat, quand Maria dut subir une splénectomie, une ablation de la rate, qu’elle vécut elle-même comme une agression sur son corps. Odile, très agitée, leur parla beaucoup d’accouchements monstrueux. Elle ne put se persuader qu’on n’allait pas enlever un troisième ou un milliardième bébé du ventre de sa mère, ou qu’on n’allait pas la faire renaître elle-même sous ses propres yeux. La vie qui s’accrocha à Maria fut aussi une chance pour Odile. Un après-midi après le repas, autour de la grande table du 26, ils étaient quelques uns à tourner leur café en silence. Le café est toujours un instant sacré, voire magique. Au 26 plus qu’ailleurs, parce que le silence précédait souvent le surgissement des paroles inouïes. Odile se mit à parler avec monsieur Butin. Monsieur Butin avait travaillé sur les marchés de Corbeil, il avait monté et démonté les étalages. Il avait été employé par la ville. Il avait aussi vendu du poisson. Odile l’avait déjà rencontré à l’hôpital psychiatrique, ils avaient des souvenirs à échanger. Odile lui demanda s’il avait connu son père Charlot Poissay. « Ah, si vous saviez comme je l’ai aimé mon papa ! Il est mort il y a des années de ça, quand j’étais petite fille. Et il nous a laissé toute seules, maman et moi, et le chien Tintin. C’est triste. Et figurez-vous, que ma mère, elle va peut-être mourir aussi… » Haltman n’en croyait pas ses oreilles : Odile savait la vérité ! Par une sorte de miracle, Maria ne mourut pas, ses plaquettes se maintinrent à un taux bas mais qui lui permit de rentrer chez elle. La tristesse d’Odile se retira. Et toute son angoisse. Elle avait pu convenir de la mort de son père et en parler comme d’une chose révolue, elle se réjouit du retour de sa mère. Quelque temps avant, elle avait accepté de rencontrer sa tutrice. Elles convinrent ensemble de restaurer l’appartement aux frais d’Odile. Le temps des vacances était venu. Il fallait travailler une dernière chose : la séparation d’avec la maison du 26 où elle était restée près de trois mois. Depuis quelque temps, Odile pouvait à nouveau parler de son passé. Elle évoquait les souvenirs de voyages organisés qu’elle avait fait sans ses parents avant sa maladie. Ils pensèrent donc à un voyage, comme le recommande Esquirol, qui sait bien que c’est la meilleur métaphore des retours réussis. Ils parlèrent de la montagne, de la mer et finalement des « herbes » comme Odile nommait la campagne. – « Voilà qu’ils veulent m’envoyer dans les herbes » se mit-elle à répéter en roulant le « r »à l’italienne avec l’accent de sa mère, comme si s’était une idée saugrenue. Elle s’en amusait comme d’une lubie qui les avait pris. Elle alla même voir son ancien médecin le docteur Fresnes, pour lui dire qu’il ne fallait pas qu’on l’envoie aux herbes « Ce qui me conviendrait à moi, figurez-vous, c’est le Lac Majeur ! » Parfait concentré d’Italie et de paternité. Ils avaient choisi une famille d’accueil dans l’Aveyron, qui, en fait faisait plutôt partie d’un réseau de séjours de rupture pour adolescents. Bien sûr, le jour du départ, Odile se rendit compte qu’ils ne plaisantaient pas, qu’il était bien question d’un voyage imminent aux « herbes ». Elle s’angoissa soudain et parla de décapitations. Ils ne s’en laissèrent pas compter. Les bagages attendaient, rangés à l’avance dans la voiture du service et Véra avait préparé les sandwichs pour le pique-nique. Odile n’en menait pas large, mais elle ne put faire autrement que de monter dans l’auto. Le début du voyage fut assez pénible. Odile hurlait en se penchant trop à la fenêtre qu’il s’agissait d’un enlèvement intersidéral. Il y eut une pause repas dans la campagne bourbonnaise, près d’un vieux château abandonné sous un lourd ciel d’orage. Odile y voyait des menaces. Eux aussi. Puis ce fut la traversée du Massif Central, droit vers le Sud. La beauté des paysages calma Odile et aussi leurs propres angoisses. Elle reprit confiance, participa aux commentaires touristiques. Ils firent une halte au Viaduc de Garabit, formidable pont de fer, jeté par Gustave Eiffel et tout le dix-neuvième siècle triomphant, entre deux rives escarpées. Au fond, un torrent profond et impétueux. Elle acheta une carte postale et l’envoya à Maria. Plus ils avançaient, plus Odile retrouvait confiance. Peut-être conjuraient-ils là les rapts thérapeutiques de son père. Ce voyage était un vrai voyage, mais un voyage à l’envers. C’était comme si ils détricotaient les cigarettes. Ils arrivèrent à Elodes, près de Saint-Affrique, dans le Larzac. C’était la douceur des derniers rayons du soleil, mais aussi l’ombre qui s’étendait sur la valée. L’angoisse d’Odile était revenue. Ses hôtes, Hans et Thérèse, un peu impressionnés, lui montrèrent sa chambre, qui lui plut. Mais ils ne connaissaient rien des fureurs d’Odile. Ils avaient donc secrètement convenu de la laisser là, de passer une nuit d’hôtel à Millau, de repasser le lendemain matin, sur le chemin du retour et de ramener Odile avec eux si cela se passait mal. Odile leur dit simplement : « A demain.» Après une courte nuit, ils se précipitèrent à Elodes, pas rassurés. Ils trouvèrent Odile dans la cuisine, attablée devant un bol de lait fumant. Et là, texto « Alors, messieurs, si j’ai bien compris, vous venez me chercher dans un mois ? Alors, au revoir et à dans un mois. » Les adieux ne furent pas déchirants. Son séjour se passa sans histoire, elle accompagna ses hôtes, Hans et Thérèse, aux courses, à la piscine et alla chercher elle-même ses cigarettes au tabac du village.
16 février 2004
Petite partie de pêche à la webligne. Si vous voulez savoir pourquoi Sainte Thérèse d'Avila est morte dans la nuit du 4 au 15 octobre 1582 (j'ai bien écrit du 4 au 15 octobre 1582, il n'y a ni faute de frappe ni coquille) et pourquoi l'année 1900 n'a pas été bissextile, précipitez vous sur ce lien (si vous le savez déjà, interdit de le dire aux autres, vous leur gâcheriez le plaisir). J'en profite pour insérer le lien vers la version française de la Wikipédia en LCD (pour ceux qui ne connaissent pas le "wiki", il faut savoir que c'est l'une des plus fabuleuses inventions dues à Internet.) Bonne plongée dans les abysses vertigineuses du calendrier, exercice de vraie philosophie ! En tout cas moi, j'ai adoré (via David Madore, par des chemins détournés)
12 février 2004
26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle, suite 3
Accueillir c’est recevoir. On reçoit aussi des gifles, des cadeaux, des balles perdues ou des ballons de foot. Accueillir Odile, c’était un peu tout à la fois. Pour accueillir, il ne suffit pas toujours d’un territoire où recevoir autrui et d’un code approprié pour lui dire qu’il est le bienvenu. Les simples lois de l’hospitalité ne suffisaient pas pour Odile. On devait aussi claquer les portes, se fâcher tout rouge, laisser la porte entrouverte, garder contenance, s’angoisser, ne pas perdre le fil… justement, avec Odile voilà que le fil devenait de plus en plus solide, même si ils avaient le sentiment qu’au travers de sa grande folie elle se comportait comme quelqu’un qui ne veut pas abuser des bonnes choses. De fait, c’est bien une rencontre qui avait eu lieu. Ce n’est que lorsque l’évènement fut arrivé que tout devint plus clair. L’évènement, ce fut la maladie de Maria. Maria était épuisée, ne faisait plus les courses, ne faisait plus à manger. Maria se couvrait de bleus et se mettait à saigner de partout. Maria avait un purpura thrombopénique. C’est une maladie rare mais très grave, qui s’attrape comme ça. Maria pouvait mourir. Elle devait être hospitalisée. Maria refusait. On du l’emmener de force. Il y eut une brève bagarre avec les pompiers qui embarquèrent aussi Odile. Aux urgences de l’hôpital, où on les avait appelé aussitôt, alors qu’on montait sa mère en médecine, ils trouvèrent Odile soudain calme, comme soulagée, libérée d’un grand poids. Elle accepta leur proposition de venir au 26, de prendre des médicaments puisqu’elle était en passe de devenir orpheline et que l’attente des maris était définitivement ajournée. Cela n’aurait pas été facile tous les jours. Odile connut de grandes périodes d’agitation et des moments de profonde de dépression, dont la violence les bouleversa. Il avait souvent fallu, le soir, avant qu’elle s’endorme, battre et bien lisser les draps pour chasser vipères, pieuvres et autres couleuvres. Elle ne faisait plus rien par elle-même, pas même prendre ses médicaments. Elle demandait qu’on les lui injecte pour être plus sûre d’être branchée sur le système nourricier. Elle se laissait donner des bains. Les cendres et les mégots faisaient une petite montagne autour du tabouret de la cuisine où elle passait des heures à se taire. C’était une victoire si elle éteignait ses cigarettes dans un cendrier ou si elle se versait toute seule du café. Et puis, il y avait les accès de rage, inopinés, assourdissants, inarrêtables, où, cramponnée à la porte du couloir, bien à l’abri à l’intérieur, elle apostrophait la rue, la ville, le pays et la terre entière. Cela commençait comme une harangue, une sainte colère, une intervention à la chambre des députés. Elle lançait un tonitruant « Monsieur ! », signe que les imprécations allaient se déverser. Elle laissait un silence calculé. Tout se suspendait dans la maison et les fenêtres se fermaient dans la rue. « Monsieur ! » Elle avait une voix d’airain que n’altérait pas un léger zézaiement. Les mots prenaient corps en franchissant sa bouche, matérialisés par la force du souffle qui les expulsait. « Monsieur ! », comme si elle leur donnait naissance pour la première fois, au milieu de l’écume de ses lèvres. Elle sortait de ses accès épuisée, chancelante, à bout de souffle, comme après un concert au Parc des Princes. Ils eurent des pétitions. La maladie de Maria ne s’arrangeait pas. Les hématologues leur annoncèrent plusieurs fois qu’ils avaient tenté le dernier essai thérapeutique. Il était vital, on ne pouvait mieux dire, de maintenir le lien entre Odile et sa mère. Ils l’accompagnaient à des visites dans le service de médecine, où tout le monde s’écartait en les voyant arriver. La réalité de la menace mortelle qui pesait sur Maria fut le fil ténu qui pouvait les renvoyer à une autre réalité : celle de la mort du père dont on n’avait jamais pu parler. Ils pouvaient dire que si, en quelque sorte Charlot avait privé Odile et Maria de sa propre mort et , par là, bouclé le cadenas de la spirale délirante – inaugurée par la mort informulée du premier bébé -, la maladie de Maria pouvait être l’occasion douloureuse de commencer à travailler la séparation. Ils pouvaient dire, qu’en même temps, par un processus rhétorique d’équivalence, les soins apportés à Maria qu’il était possible de lutter contre la mort du corps autrement que par la dénégation : se soigner. Les retrouvailles avec la mère alitées, mais vivante, en suspens, étaient empreintes d’une douceur et d’une chaleur réciproque qu’il avait été impossible de prévoir.
Accueillir c’est recevoir. On reçoit aussi des gifles, des cadeaux, des balles perdues ou des ballons de foot. Accueillir Odile, c’était un peu tout à la fois. Pour accueillir, il ne suffit pas toujours d’un territoire où recevoir autrui et d’un code approprié pour lui dire qu’il est le bienvenu. Les simples lois de l’hospitalité ne suffisaient pas pour Odile. On devait aussi claquer les portes, se fâcher tout rouge, laisser la porte entrouverte, garder contenance, s’angoisser, ne pas perdre le fil… justement, avec Odile voilà que le fil devenait de plus en plus solide, même si ils avaient le sentiment qu’au travers de sa grande folie elle se comportait comme quelqu’un qui ne veut pas abuser des bonnes choses. De fait, c’est bien une rencontre qui avait eu lieu. Ce n’est que lorsque l’évènement fut arrivé que tout devint plus clair. L’évènement, ce fut la maladie de Maria. Maria était épuisée, ne faisait plus les courses, ne faisait plus à manger. Maria se couvrait de bleus et se mettait à saigner de partout. Maria avait un purpura thrombopénique. C’est une maladie rare mais très grave, qui s’attrape comme ça. Maria pouvait mourir. Elle devait être hospitalisée. Maria refusait. On du l’emmener de force. Il y eut une brève bagarre avec les pompiers qui embarquèrent aussi Odile. Aux urgences de l’hôpital, où on les avait appelé aussitôt, alors qu’on montait sa mère en médecine, ils trouvèrent Odile soudain calme, comme soulagée, libérée d’un grand poids. Elle accepta leur proposition de venir au 26, de prendre des médicaments puisqu’elle était en passe de devenir orpheline et que l’attente des maris était définitivement ajournée. Cela n’aurait pas été facile tous les jours. Odile connut de grandes périodes d’agitation et des moments de profonde de dépression, dont la violence les bouleversa. Il avait souvent fallu, le soir, avant qu’elle s’endorme, battre et bien lisser les draps pour chasser vipères, pieuvres et autres couleuvres. Elle ne faisait plus rien par elle-même, pas même prendre ses médicaments. Elle demandait qu’on les lui injecte pour être plus sûre d’être branchée sur le système nourricier. Elle se laissait donner des bains. Les cendres et les mégots faisaient une petite montagne autour du tabouret de la cuisine où elle passait des heures à se taire. C’était une victoire si elle éteignait ses cigarettes dans un cendrier ou si elle se versait toute seule du café. Et puis, il y avait les accès de rage, inopinés, assourdissants, inarrêtables, où, cramponnée à la porte du couloir, bien à l’abri à l’intérieur, elle apostrophait la rue, la ville, le pays et la terre entière. Cela commençait comme une harangue, une sainte colère, une intervention à la chambre des députés. Elle lançait un tonitruant « Monsieur ! », signe que les imprécations allaient se déverser. Elle laissait un silence calculé. Tout se suspendait dans la maison et les fenêtres se fermaient dans la rue. « Monsieur ! » Elle avait une voix d’airain que n’altérait pas un léger zézaiement. Les mots prenaient corps en franchissant sa bouche, matérialisés par la force du souffle qui les expulsait. « Monsieur ! », comme si elle leur donnait naissance pour la première fois, au milieu de l’écume de ses lèvres. Elle sortait de ses accès épuisée, chancelante, à bout de souffle, comme après un concert au Parc des Princes. Ils eurent des pétitions. La maladie de Maria ne s’arrangeait pas. Les hématologues leur annoncèrent plusieurs fois qu’ils avaient tenté le dernier essai thérapeutique. Il était vital, on ne pouvait mieux dire, de maintenir le lien entre Odile et sa mère. Ils l’accompagnaient à des visites dans le service de médecine, où tout le monde s’écartait en les voyant arriver. La réalité de la menace mortelle qui pesait sur Maria fut le fil ténu qui pouvait les renvoyer à une autre réalité : celle de la mort du père dont on n’avait jamais pu parler. Ils pouvaient dire que si, en quelque sorte Charlot avait privé Odile et Maria de sa propre mort et , par là, bouclé le cadenas de la spirale délirante – inaugurée par la mort informulée du premier bébé -, la maladie de Maria pouvait être l’occasion douloureuse de commencer à travailler la séparation. Ils pouvaient dire, qu’en même temps, par un processus rhétorique d’équivalence, les soins apportés à Maria qu’il était possible de lutter contre la mort du corps autrement que par la dénégation : se soigner. Les retrouvailles avec la mère alitées, mais vivante, en suspens, étaient empreintes d’une douceur et d’une chaleur réciproque qu’il avait été impossible de prévoir.
08 février 2004
26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle, suite 2
Elle ne sortait plus de chez elle. Elle terrorisait Maria qui se réfugiait des journées entières dans la salle de bain. Elle criait le jour et la nuit. Elle empêchait les voisins de dormir. Elle avait entrepris d’apostropher le monde. Elle ne le lâcherait pas de si tôt. Maria n’était plus sa mère. C’était tantôt la fausse femme de Charlot, tantôt la bonne à tout faire. Ils essayèrent d’expliquer à Maria qu’elle se mettait en danger, qu’elle prenait des risques à laisser faire Odile coûte que coûte. Mais Maria ne les croyait pas : elle persistait à penser que s’ils se décidaient enfin à épouser Odile, tout aurait été mieux – Ou alors figurez-vous, s'ils continuaient leurs visites c’est qu’ils en voulaient à son argent. Elle leur demandait s'ils n’étaient pas des escrocs, des fois. Mais tantôt Odile leur ouvrait, tantôt Maria, tantôt personne. Ils s’obstinaient de longs mois à proposer leurs services. Ni plus, ni moins. Rester présent. Un jour Odile leur ouvrit. C’était, en principe, le jour de l’injection. Elle refusa (parfois elle acceptait, mais cela ne changeait pas grand-chose) : « Ah non ! Rien à faire ! Trilifan piqûre de chien, Trilifan piqûre d’éléphant. C’est que je raccourci trop en ce moment, c’est des piqûres de bébés votre truc !» Et puis le chat venait d’accoucher de trois boas et elle n’arrivait pas à se débarrasser des vipères qui infestaient l’appartement et qui lui grimpaient dans les cheveux. « Alors, vous pensez bien que votre injection je n’ai pas que ça à faire, vous me la ferez demain, ça ira bien, et puis quand est-ce que vous me rendez la maison du 26... » Un autre jour, avec Jacquot : Maria s’était enfermée à double tour dans les vécés. Elle leur parlait à travers la porte : « Vous venez pour épouser Odile, aujourd’hui ? » – « Euh, non, pas exactement… » - « Allons, il fait être sérieux, il faut l’épouser, ma Odile, qu’est ce que vous attendez ! » - « Epouser Odile, mais qui doit épouser Odile ? » - « Vous, tiens ! » - « Qui nous ? Nous deux ? » - « Bien sûr, vous deux, figurez-vous. » Encore un autre jour, toujours pour l’injection. Cette fois Odile était de très mauvaise humeur. Michelle, à travers la porte : « Odile, nous sommes venus pour la piqûre ! » Odile ouvrit : « Ah non ! J’ai mal aux jambes ! » Michèle insista un peu, fit son métier. Odile la prit au col et la poussa vers la porte. Il reçut Michelle sur lui. Elle les poussa tous les deux dehors en hurlant : « Attention les doigts ! » Elle claqua la porte à toute volée. Les murs tremblèrent. L’écho dévala l’escalier en colimaçon du HLM. Michèle et lui se retrouvèrent, jambes flageolantes sur le palier avec leur petite seringue toute prête à côté du petit coton, dans sa petite boite d’alu rectangulaire. Il était rare qu’ils restassent sans nouvelle du voisinage. Malgré un seuil de tolérance bien plus élevé que dans les quartiers pavillonnaires, il n’en pouvait plus. Surtout la gentille madame Lecomte, avec son drôle de tout petit mari moustachu, alcoolique et chômeur. Madame Lecomte faisait les courses pour Maria, lui mettait du linge dans la machine, le faisait sécher sur son balcon, la faisait même entrer chez elle quand Odile en furie la poursuivait jusque dans la salle de bain. Madame Lecomte était une sorte d’ange des HLM. Mais il y avait aussi les autres, ceux qu’ils croisaient dans les couloirs longs comme des jours sans pains, dans les ascenseurs maculés d’on ne savait dieu quoi ou dans les escaliers qui puaient la pisse et où les enfants jouaient à l’écho. Travailleurs de nuits insomniaques, chômeurs, femmes épuisées de trop d’enfant, ils les regardaient passer avec dans les yeux quelque chose qui ressemblait tout de même à de la compassion. Cette solidarité un peu bizarre avait permis au couple de survivre, littéralement. Odile ne s’habillait plus. Elle restait en chemise de nuit ou en combinaison, comme Maria. Elle engloutissait d’énormes assiettes de nouilles à la tomate que Maria fabriquait à la chaîne. Elle grossissait, fumait et criait, ce qui lui éraillait la voix et l’essoufflait. Elle se mit à détruire systématiquement le mobilier, à la recherche des vipères ou des astronautes nains. Elle réduisit l’appartement en miettes non sans l’aide des loubards de l’HLM qui ne manquèrent pas de profiter de l’aubaine et échangèrent les tables Louis XV qui restaient contre quelques doses. Un jour, Odile les introduisit dans l’appartement dévasté. Maria, en combinaison dans la salle de bain, leur demanda pour la vingtième fois de l’emmener avec eux pour l’épouser. Odile ne voulut pas venir avec eux au 26, elle avait trop peur de la psychiatrie, et d’ailleurs elle était psychiatre. Cela n’empêchait pas qu’il y eut des serpents partout et que les appartements de la Nacelle fussent remplacés la nuit par des grottes grouillantes, que le monde s’écroulât. Et Charlot qui ne rentrait toujours pas. Avec Jacquot, ils intensifièrent le rythme des visites. Si parfois la porte restait close sur l’angoisse des deux femmes, le plus souvent Odile leur ouvrait et les invitait à constater les nouveaux dégâts. Ils insistaient à chaque fois pour l’emmener avec eux se soigner au 26. Elle était épuisée, elle aurait été tentée plusieurs fois, ils croiraient plusieurs fois avoir réussi à la convaincre, mais elle changerait toujours d’avis au dernier moment. Il se souvenait qu’elle aimait beaucoup se promener en voiture. Il n’avait pas été si difficile de l’inviter à faire un tour : elle s’était habillée, était descendue dans la rue, avait tourné autour de la voiture, Jacquot avait tenu la porte ouverte. Elle ne montait pas : il y avait sur le siège du passager une personne invisible qu’elle allait écraser ou, pire, qui allait l’étouffer dans ses bras. La place du mort. Elle avait regagné l’appartement presque à regrets. Une autre fois, ils avaient réussi à la convaincre de monter. Il n'aurait pas pu dire quelle sorte de victoire cela avait été pour eux. Ils avaient parcouru quelques rues de Dormeil, émus de sa joie enfantine à découvrir la ville qui n’était pas en ruine et l’avaient ramenée à la Nacelle sans rien lui proposer d’autre. Un peu plus tard, au cours d’une promenade identique, ils étaient arrivés devant la porte du 26, avec son accord. Elle y aurait bien pris le thé, par exemple, aurait même pris soin de ne pas revendiquer sa propriété. Mais ils ne l’invitèrent pas à entrer car elle refusait toujours de se soigner, de prendre le moindre comprimé. Il n’était pas question pour eux de renouveler l’erreur de la première rencontre. Si Odile franchissait la porte du 26, ce serait pour se soigner, et de son plein gré, rien d’autre. Il se souviendrait toujours de cette scène : la voiture était arrêtée devant le 26, il était au volant, Odile et Jacquot étaient devant la grille ouverte. Il avait peine à croire ce qu’il voyait. Il y avait Cathy et Danièle sur le perron. Jacques tenait au bout de ses doigts un comprimé de Tercian, bleu. Il le proposait à Odile, elle allait le prendre et tout serait terminé. Mais non, elle refusa, il la conduisit à la voiture. Ils l’avaient ramenée à la Nacelle, au pied de son immeuble, dans son entrée, pratiquement sans état d’âme. Mais il se souvenait toujours de la couleur bleue du Tercian au bout des doigts de Jacques.
Elle ne sortait plus de chez elle. Elle terrorisait Maria qui se réfugiait des journées entières dans la salle de bain. Elle criait le jour et la nuit. Elle empêchait les voisins de dormir. Elle avait entrepris d’apostropher le monde. Elle ne le lâcherait pas de si tôt. Maria n’était plus sa mère. C’était tantôt la fausse femme de Charlot, tantôt la bonne à tout faire. Ils essayèrent d’expliquer à Maria qu’elle se mettait en danger, qu’elle prenait des risques à laisser faire Odile coûte que coûte. Mais Maria ne les croyait pas : elle persistait à penser que s’ils se décidaient enfin à épouser Odile, tout aurait été mieux – Ou alors figurez-vous, s'ils continuaient leurs visites c’est qu’ils en voulaient à son argent. Elle leur demandait s'ils n’étaient pas des escrocs, des fois. Mais tantôt Odile leur ouvrait, tantôt Maria, tantôt personne. Ils s’obstinaient de longs mois à proposer leurs services. Ni plus, ni moins. Rester présent. Un jour Odile leur ouvrit. C’était, en principe, le jour de l’injection. Elle refusa (parfois elle acceptait, mais cela ne changeait pas grand-chose) : « Ah non ! Rien à faire ! Trilifan piqûre de chien, Trilifan piqûre d’éléphant. C’est que je raccourci trop en ce moment, c’est des piqûres de bébés votre truc !» Et puis le chat venait d’accoucher de trois boas et elle n’arrivait pas à se débarrasser des vipères qui infestaient l’appartement et qui lui grimpaient dans les cheveux. « Alors, vous pensez bien que votre injection je n’ai pas que ça à faire, vous me la ferez demain, ça ira bien, et puis quand est-ce que vous me rendez la maison du 26... » Un autre jour, avec Jacquot : Maria s’était enfermée à double tour dans les vécés. Elle leur parlait à travers la porte : « Vous venez pour épouser Odile, aujourd’hui ? » – « Euh, non, pas exactement… » - « Allons, il fait être sérieux, il faut l’épouser, ma Odile, qu’est ce que vous attendez ! » - « Epouser Odile, mais qui doit épouser Odile ? » - « Vous, tiens ! » - « Qui nous ? Nous deux ? » - « Bien sûr, vous deux, figurez-vous. » Encore un autre jour, toujours pour l’injection. Cette fois Odile était de très mauvaise humeur. Michelle, à travers la porte : « Odile, nous sommes venus pour la piqûre ! » Odile ouvrit : « Ah non ! J’ai mal aux jambes ! » Michèle insista un peu, fit son métier. Odile la prit au col et la poussa vers la porte. Il reçut Michelle sur lui. Elle les poussa tous les deux dehors en hurlant : « Attention les doigts ! » Elle claqua la porte à toute volée. Les murs tremblèrent. L’écho dévala l’escalier en colimaçon du HLM. Michèle et lui se retrouvèrent, jambes flageolantes sur le palier avec leur petite seringue toute prête à côté du petit coton, dans sa petite boite d’alu rectangulaire. Il était rare qu’ils restassent sans nouvelle du voisinage. Malgré un seuil de tolérance bien plus élevé que dans les quartiers pavillonnaires, il n’en pouvait plus. Surtout la gentille madame Lecomte, avec son drôle de tout petit mari moustachu, alcoolique et chômeur. Madame Lecomte faisait les courses pour Maria, lui mettait du linge dans la machine, le faisait sécher sur son balcon, la faisait même entrer chez elle quand Odile en furie la poursuivait jusque dans la salle de bain. Madame Lecomte était une sorte d’ange des HLM. Mais il y avait aussi les autres, ceux qu’ils croisaient dans les couloirs longs comme des jours sans pains, dans les ascenseurs maculés d’on ne savait dieu quoi ou dans les escaliers qui puaient la pisse et où les enfants jouaient à l’écho. Travailleurs de nuits insomniaques, chômeurs, femmes épuisées de trop d’enfant, ils les regardaient passer avec dans les yeux quelque chose qui ressemblait tout de même à de la compassion. Cette solidarité un peu bizarre avait permis au couple de survivre, littéralement. Odile ne s’habillait plus. Elle restait en chemise de nuit ou en combinaison, comme Maria. Elle engloutissait d’énormes assiettes de nouilles à la tomate que Maria fabriquait à la chaîne. Elle grossissait, fumait et criait, ce qui lui éraillait la voix et l’essoufflait. Elle se mit à détruire systématiquement le mobilier, à la recherche des vipères ou des astronautes nains. Elle réduisit l’appartement en miettes non sans l’aide des loubards de l’HLM qui ne manquèrent pas de profiter de l’aubaine et échangèrent les tables Louis XV qui restaient contre quelques doses. Un jour, Odile les introduisit dans l’appartement dévasté. Maria, en combinaison dans la salle de bain, leur demanda pour la vingtième fois de l’emmener avec eux pour l’épouser. Odile ne voulut pas venir avec eux au 26, elle avait trop peur de la psychiatrie, et d’ailleurs elle était psychiatre. Cela n’empêchait pas qu’il y eut des serpents partout et que les appartements de la Nacelle fussent remplacés la nuit par des grottes grouillantes, que le monde s’écroulât. Et Charlot qui ne rentrait toujours pas. Avec Jacquot, ils intensifièrent le rythme des visites. Si parfois la porte restait close sur l’angoisse des deux femmes, le plus souvent Odile leur ouvrait et les invitait à constater les nouveaux dégâts. Ils insistaient à chaque fois pour l’emmener avec eux se soigner au 26. Elle était épuisée, elle aurait été tentée plusieurs fois, ils croiraient plusieurs fois avoir réussi à la convaincre, mais elle changerait toujours d’avis au dernier moment. Il se souvenait qu’elle aimait beaucoup se promener en voiture. Il n’avait pas été si difficile de l’inviter à faire un tour : elle s’était habillée, était descendue dans la rue, avait tourné autour de la voiture, Jacquot avait tenu la porte ouverte. Elle ne montait pas : il y avait sur le siège du passager une personne invisible qu’elle allait écraser ou, pire, qui allait l’étouffer dans ses bras. La place du mort. Elle avait regagné l’appartement presque à regrets. Une autre fois, ils avaient réussi à la convaincre de monter. Il n'aurait pas pu dire quelle sorte de victoire cela avait été pour eux. Ils avaient parcouru quelques rues de Dormeil, émus de sa joie enfantine à découvrir la ville qui n’était pas en ruine et l’avaient ramenée à la Nacelle sans rien lui proposer d’autre. Un peu plus tard, au cours d’une promenade identique, ils étaient arrivés devant la porte du 26, avec son accord. Elle y aurait bien pris le thé, par exemple, aurait même pris soin de ne pas revendiquer sa propriété. Mais ils ne l’invitèrent pas à entrer car elle refusait toujours de se soigner, de prendre le moindre comprimé. Il n’était pas question pour eux de renouveler l’erreur de la première rencontre. Si Odile franchissait la porte du 26, ce serait pour se soigner, et de son plein gré, rien d’autre. Il se souviendrait toujours de cette scène : la voiture était arrêtée devant le 26, il était au volant, Odile et Jacquot étaient devant la grille ouverte. Il avait peine à croire ce qu’il voyait. Il y avait Cathy et Danièle sur le perron. Jacques tenait au bout de ses doigts un comprimé de Tercian, bleu. Il le proposait à Odile, elle allait le prendre et tout serait terminé. Mais non, elle refusa, il la conduisit à la voiture. Ils l’avaient ramenée à la Nacelle, au pied de son immeuble, dans son entrée, pratiquement sans état d’âme. Mais il se souvenait toujours de la couleur bleue du Tercian au bout des doigts de Jacques.
06 février 2004
26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle, suite 1
C'est à cette période que le service fut contacté par l'entourage consterné. Ne doutant de rien ils proposèrent à Odile de venir leur rendre visite au 26 pour dicuter de la manière dont ils pourraient lui venir en aide. Voila le signe qu'elle attendait : Enfin, elle allait se marier ! C'est une improbable créature, demoiselle imposante et équivoque, outrageusement maquillée, bas résilles et manteau de fausse fourrure, tout droit sortie d'un tableau de George Gross, qui se présenta à l'heure convenue. Elle prit tout de suite en main une situation qui leur échappait à une vitesse vertigineuse. Elle déclara qu'elle était psychiatre "Comme vous, tiens, ça c'est étonnant, alors..." La maison était à son goût, emplie de messieurs et de maris potentiels. Rapidement, ils apprirent qu'elle était la propriétaire, ce qui réglait d'un coup l'épineuse question de la dot. Restait celle du mobilier. En un tour de main elle avait commandé au Monsieur Ségalot du coin un salon Henri II, une chambre et une salle à manger suédoise, donné ordre de livrer le tout au 26 et ils furent, eux, en tant qu'illégitimes occupants, sommés de quitter les lieux sous vingt-quatre heures. Ils réussirent à détourner in extremis les camions du livreur de meubles, mais ils ne purent contenir la fureur d'Odile qui s'enfuit decidée à faire valoir son bon droit en temps utile. Non contents d'avoir failli prendre des coups de parapluie, ils tentèrent de renouer le dialogue chez elle, sans résultat évidemment, si ce n'est celui de s'entendre demander très sérieusement par Maria pourquoi beaux docteurs commes ils étaient, ils n'avaient pas voulu pas voulu épouser sa fille. "Allez, vous êtes bien des faux docteurs, alors !" Mais rien ne put arrêter la fureur d'Odile. Toute à sa déception d'avoir été éconduite, elle ne contint plus ses idées de grandeur : psychiatre, propriétaire, milliardaire. Ils tentèrent encore de vaines visites chez elle. La plupart du temps elle était sortie. Un jour Maria, un peu plus en confiance que d'habitude, leur raconta qu'en ce moment "ça n'allait pas, figurez-vous, elle dépensait mille francs et plus par jour en taxi, elle revenait, elle téléphonait et repartait en taxi. J'aurais bien aimé que vous m'en auriez débarrassée, figurez- vous (maria aimait bien dire : figurez-vous. C'était une expression française qui sonnait bien, ou bien l'avait-elle prise à Charlot)""Vous auriez du la prendre chez vous, là haut à l'hôpital", disait elle, "Je vous avais bien dit de ne pas me la rendre, figurez-vous. Avec ses histoires de vipères, regardez comment elle a mis l'appartement sans dessus dessous." Ils s'aventurèrent dans les pièces. Elles étaitent toutes obstruées de meubles et de vêtements entassés. Chaque meuble était en double ou triple exemplaire, il y avait trois buffets, deux cuisinières, quelques frigos, les tables étaient empilées les unes sur les autres. Les prescriptions de Charlot étaient respectées de manière inespérée. Un seule télé branchée sur Canal plus pas décodé mais où on distinguait un film de samouraïs en noir et blanc. Odile avait expliqué que c'était la vie d'Amélie Van Houten (des chocolats) : on était filmé en permanence. On entrait dans la pièce et du même coup, hop, nos personnages entraient dans la télé. C'était aussi simple que cela. Psychiatre, propriétaire, milliardaire. Et pilote de ligne. Il la retrouvèrent, malgré leurs méritoires visites à domicile, hospitalisée en placement d'office à l'hôpital psychiatrique départemental pour avoir voulu piloter le Concorde et avoir tenté de l'intercepter directement sur la piste d'envol au volant de sa petite Austin rouge. Elle resta internée plusieurs mois, fut placée sous tutelle et mise aux neuroleptiques retard. Quand ils lui rendaient visite à l'hôpital, ce qui était moins périlleux que les visites chez elle, elle était calme et désabusée. Mais dès son retour à domicile, malgré les promesses et toutes les conditions posées, la machine infernale s'etait remise en marche. Elle continuait d'attendre Charlot qui n'était toujours pas mort, refusait avec colère de recevoir sa tutrice et n'acceptait plus les injections de bébés. C'est là que débuta leur deuxième rencontre avec Odile.
C'est à cette période que le service fut contacté par l'entourage consterné. Ne doutant de rien ils proposèrent à Odile de venir leur rendre visite au 26 pour dicuter de la manière dont ils pourraient lui venir en aide. Voila le signe qu'elle attendait : Enfin, elle allait se marier ! C'est une improbable créature, demoiselle imposante et équivoque, outrageusement maquillée, bas résilles et manteau de fausse fourrure, tout droit sortie d'un tableau de George Gross, qui se présenta à l'heure convenue. Elle prit tout de suite en main une situation qui leur échappait à une vitesse vertigineuse. Elle déclara qu'elle était psychiatre "Comme vous, tiens, ça c'est étonnant, alors..." La maison était à son goût, emplie de messieurs et de maris potentiels. Rapidement, ils apprirent qu'elle était la propriétaire, ce qui réglait d'un coup l'épineuse question de la dot. Restait celle du mobilier. En un tour de main elle avait commandé au Monsieur Ségalot du coin un salon Henri II, une chambre et une salle à manger suédoise, donné ordre de livrer le tout au 26 et ils furent, eux, en tant qu'illégitimes occupants, sommés de quitter les lieux sous vingt-quatre heures. Ils réussirent à détourner in extremis les camions du livreur de meubles, mais ils ne purent contenir la fureur d'Odile qui s'enfuit decidée à faire valoir son bon droit en temps utile. Non contents d'avoir failli prendre des coups de parapluie, ils tentèrent de renouer le dialogue chez elle, sans résultat évidemment, si ce n'est celui de s'entendre demander très sérieusement par Maria pourquoi beaux docteurs commes ils étaient, ils n'avaient pas voulu pas voulu épouser sa fille. "Allez, vous êtes bien des faux docteurs, alors !" Mais rien ne put arrêter la fureur d'Odile. Toute à sa déception d'avoir été éconduite, elle ne contint plus ses idées de grandeur : psychiatre, propriétaire, milliardaire. Ils tentèrent encore de vaines visites chez elle. La plupart du temps elle était sortie. Un jour Maria, un peu plus en confiance que d'habitude, leur raconta qu'en ce moment "ça n'allait pas, figurez-vous, elle dépensait mille francs et plus par jour en taxi, elle revenait, elle téléphonait et repartait en taxi. J'aurais bien aimé que vous m'en auriez débarrassée, figurez- vous (maria aimait bien dire : figurez-vous. C'était une expression française qui sonnait bien, ou bien l'avait-elle prise à Charlot)""Vous auriez du la prendre chez vous, là haut à l'hôpital", disait elle, "Je vous avais bien dit de ne pas me la rendre, figurez-vous. Avec ses histoires de vipères, regardez comment elle a mis l'appartement sans dessus dessous." Ils s'aventurèrent dans les pièces. Elles étaitent toutes obstruées de meubles et de vêtements entassés. Chaque meuble était en double ou triple exemplaire, il y avait trois buffets, deux cuisinières, quelques frigos, les tables étaient empilées les unes sur les autres. Les prescriptions de Charlot étaient respectées de manière inespérée. Un seule télé branchée sur Canal plus pas décodé mais où on distinguait un film de samouraïs en noir et blanc. Odile avait expliqué que c'était la vie d'Amélie Van Houten (des chocolats) : on était filmé en permanence. On entrait dans la pièce et du même coup, hop, nos personnages entraient dans la télé. C'était aussi simple que cela. Psychiatre, propriétaire, milliardaire. Et pilote de ligne. Il la retrouvèrent, malgré leurs méritoires visites à domicile, hospitalisée en placement d'office à l'hôpital psychiatrique départemental pour avoir voulu piloter le Concorde et avoir tenté de l'intercepter directement sur la piste d'envol au volant de sa petite Austin rouge. Elle resta internée plusieurs mois, fut placée sous tutelle et mise aux neuroleptiques retard. Quand ils lui rendaient visite à l'hôpital, ce qui était moins périlleux que les visites chez elle, elle était calme et désabusée. Mais dès son retour à domicile, malgré les promesses et toutes les conditions posées, la machine infernale s'etait remise en marche. Elle continuait d'attendre Charlot qui n'était toujours pas mort, refusait avec colère de recevoir sa tutrice et n'acceptait plus les injections de bébés. C'est là que débuta leur deuxième rencontre avec Odile.
04 février 2004
Asseyez vous sur une chaise. Soulevez légèrement votre pied droit du sol et faites le tourner dans le sens des aiguilles d'une montre. Maintenant, tracez le chifre "6" en l'air avec votre main droite. Votre pied va changer involontairement de direction (si vous faites çà, c'est que vous êtes un vrai ciscoblogger !(via boing boing))
Ce n'est pas la première fois que je tombe au hasard sur ce joli petit site (cliquez, cliquez sans relache, il y a toujours une nouvelle fenêtre, c'est sans fin) Vous non plus ? Alors ce n'est plus du hasard.
02 février 2004
31 janvier 2004
26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle
Odile venait d'avoir quarante ans quand il l'avait rencontré pour la première fois. Depuis son adolescence, elle avait construit avec l'énergie de son désespoir un monde qui n'appartenait qu'à elle, horrible et fantastique. Elle s'y tenait obstinément, seule. Il avait toujours pensé qu'Odile était une grande résistante. Elle campait à tout prix sur l'autre rive, s'acharnait sur sa propre théorie du monde, refusant le nôtre, transformant toutes nos évidences en problème. Il pensait que c'était à cause de cela qu'ils l'avaient tant aimée, ou tant respectée, c'etait la même chose. Elle tricotait ses cigarettes et ne pouvait les allumer qu'avec des briquets invisibles. Elle n'acceptait les bébés qu'en injection. Et, comme chaque jour suffisait sa peine, elle était tantôt une astronaute de la vingt-cinquième génération de décapitation, tantôt la dernière réincarnation de Marilyn Monroe, obèse, obscène et déguisée en brune ou bien Amélie Van Houten (des chocolats). Assez souvent elle était un psychiatre américain en visite d'inspection ou un chirurgien des banlieues blêmes, et ainsi de suite. elle rotait des serpents sans s'en étonner, se cherchait des limaces dans les cheveux et demandait que vous lui rendiez son bras qui avait été subrepticement remplacé par celui d'une autre pendant la nuit. Ils avaient, il faut bien le dire, raté leur première rencontre avec Odile. Mais l'histoire avait commencé avec le père. Ouvrier à la papeterie Darblay, il s'appelait Charlot et tout le monde le connaissait ou presque dans la ville. C'était le brave Charlot, un brave homme, vraiment. Il avait rencontré Maria, la mère d'Odile, pendant la guerre, en Allemagne. Elle était Italienne et ne parlait pas un mot d'Allemand et encore moins de Français. Plus tard elle en parlera à peine trois ou quatre de plus. En bonne italienne, Maria ne sortait pratiquement jamais de la maison. Il l'avait ramenée directement à la Nacelle, on ne savait comment. Il y avait eu un premier enfant, un garçon ou une fille, on ne sait pas, il était mort avant sa première année, et presque aussitôt après il y avait eu Odile. C'était la vie, c'était comme ça qu'elle allait, disait Maria. Vers seize ans, Odile était une belle enfant blonde bien sage. Elle était ce qu'on appelle une belle jeune fille à marier. On préparait son trousseau, on achetait des meubles. Tout de suite après l'école, elle était entrée comme secrétaire au syndicat. Quand elle s'est mise à prédire le retour des jumelles tuées pendant la guerre, quand elle a pris sur elle de clamer l'existence de cet enfant mort, dont on n'avait jamais parlé à la maison et dont elle s'était brusquement mise à craindre la résurrection brutale, quand elle avait crié partout, le rêve de Charlot - la jeune fille à marier - s'était écroulé d'un coup. Ce n'était plus son Odile. Haltman se souvenait que, lors d'un moment d'apaisement, ils avaient, dans les restes du salon dévasté, feulleuité avec elle et Jacquot un album de photos de famille, de ceux qu'on faisait chez le photographe dans les années soixante. Ils avaient vu l'image de trois quart face d'une belle jeune fille, souriante et sage, probalement promise au fils méritant d'un vieux camarade de la papeterie ou peut-être même au Prince Charmant en personne. Soudain Odile était devenu laide, elle avait considérablement grossi, s'était mise à fumer comme un sapeur et en public, une vraie fille de mauvaise vie. La douce voix de secrétaire attentive s'était muée en tonitruance de poissonnière. Il avait fallu, du jour au lendemain, cacher Odile, devenue indigne sans qu'on n'y comprenne rien, la soustraire au regard des amis, des connaissance, de tous les gens de la ville, des de-plus-en-plus-improbalbles fiancés et de tous les certains ex-futurs maris. On la cacherait tant qu'elle continuerait à crier et à dire des inepties. Elle n'allait tout de même pas rester comme ça, cela allait changer, avec le temps, on pourrait à nouveau la marier. On tiendrait bon et on ferait tout pour qu'elle redevienne comme avant. Charlot a commencé à mener une double vie : pour rester le brave Charlot, bon ouvrier et bon compagnon le jour, bon mari et bon père le soir, il lui a fallu, la nuit, devenir le geôlier de sa fille. Quand les murs de la maison, Maria la mère et les visites des docteurs n'ont plus suffit, quand le monstre qui poussait en sa fille eut pris le dessus, il lui fallut se résoudre à faire enfermer Odile. Le couple, lui, s'était refermé sur son malheur, surtout Charlot. Maria, subrepticement, discrète et soumise, préparait le fatalisme qu'ils lui connaîtraient plus tard. Les séjours en clinique étaient organisés par surprise, avec la complicité du médecin, et Odile disparaissait de longs mois. Elle fugait parfois, partait tout droit ou revenait à la Nacelle, ne reconnaissant plus rien, hurlant que des chirurgiens astronautes avaient illégalement pratiqué des greffes d'appartement. Il fallait alors la mettre à l'hôpital psychiatrique, d'où elle sortait plus ou moins rapidement, chaque fois un peu plus folle, sans jamais la moindre rémission, toujours aussi farouche et habitée. Cela dura pendant des années. Ni Odile ni Charlot ne renoncèrent jamais. Epuisé, finalement vaincu dans sa lutte contre la furie de sa fille, Charlot mourut un jour sans prévenir, loin de la Nacelle, sur le chemin d'incertaines vacances, alors qu'il avait confié Odile à Maria. Einstein dit un peu quelque chose comme cela : les évènements n'arrivent jamais, ils sont là de toute éternité, immobiles et immuables. C'est simplement nous, qui par notre mouvement, allons à leur rencontre. La mort de Charlot existait certes de toute éternité, mais Odile et Maria n'avaient jamais fait le chemin vers elle, exclues du voyage par Charlot lui-même, figées par leur mission essentielle, garder les meubles et attendre le fiancé. Charlot n'était donc pas mort, il était seulement parti sans dire où il était allé. Il n'y avait qu'à attendre son éternel retour. Les amis, la famille, ramenèrent du lieu du décès des objets intimes, des preuves évidentes et finalement la dépouille elle-même. De la même manière qu'il n'y avait pas eu d'enfant mort, Maria sut convaincre Odile qu'on leur mentait et, pour se conforter dans leur certitude, la mère et la fille refusèrent d'aller à l'enterrement, au faux enterrement. D'ailleurs, depuis qu'on attendait le retour de Charlot, tout était devenu faux : faux amis, faux parents, faux docteurs, faux voisins, faux mouvements, faux cols, fausses pistes... Une seule consigne : réaliser coûte que coûte les objectifs du chef de famille momentanément absent, c'est à dire pourvoir au mobiler et aux maris. Tout le reste était imposture.
Odile venait d'avoir quarante ans quand il l'avait rencontré pour la première fois. Depuis son adolescence, elle avait construit avec l'énergie de son désespoir un monde qui n'appartenait qu'à elle, horrible et fantastique. Elle s'y tenait obstinément, seule. Il avait toujours pensé qu'Odile était une grande résistante. Elle campait à tout prix sur l'autre rive, s'acharnait sur sa propre théorie du monde, refusant le nôtre, transformant toutes nos évidences en problème. Il pensait que c'était à cause de cela qu'ils l'avaient tant aimée, ou tant respectée, c'etait la même chose. Elle tricotait ses cigarettes et ne pouvait les allumer qu'avec des briquets invisibles. Elle n'acceptait les bébés qu'en injection. Et, comme chaque jour suffisait sa peine, elle était tantôt une astronaute de la vingt-cinquième génération de décapitation, tantôt la dernière réincarnation de Marilyn Monroe, obèse, obscène et déguisée en brune ou bien Amélie Van Houten (des chocolats). Assez souvent elle était un psychiatre américain en visite d'inspection ou un chirurgien des banlieues blêmes, et ainsi de suite. elle rotait des serpents sans s'en étonner, se cherchait des limaces dans les cheveux et demandait que vous lui rendiez son bras qui avait été subrepticement remplacé par celui d'une autre pendant la nuit. Ils avaient, il faut bien le dire, raté leur première rencontre avec Odile. Mais l'histoire avait commencé avec le père. Ouvrier à la papeterie Darblay, il s'appelait Charlot et tout le monde le connaissait ou presque dans la ville. C'était le brave Charlot, un brave homme, vraiment. Il avait rencontré Maria, la mère d'Odile, pendant la guerre, en Allemagne. Elle était Italienne et ne parlait pas un mot d'Allemand et encore moins de Français. Plus tard elle en parlera à peine trois ou quatre de plus. En bonne italienne, Maria ne sortait pratiquement jamais de la maison. Il l'avait ramenée directement à la Nacelle, on ne savait comment. Il y avait eu un premier enfant, un garçon ou une fille, on ne sait pas, il était mort avant sa première année, et presque aussitôt après il y avait eu Odile. C'était la vie, c'était comme ça qu'elle allait, disait Maria. Vers seize ans, Odile était une belle enfant blonde bien sage. Elle était ce qu'on appelle une belle jeune fille à marier. On préparait son trousseau, on achetait des meubles. Tout de suite après l'école, elle était entrée comme secrétaire au syndicat. Quand elle s'est mise à prédire le retour des jumelles tuées pendant la guerre, quand elle a pris sur elle de clamer l'existence de cet enfant mort, dont on n'avait jamais parlé à la maison et dont elle s'était brusquement mise à craindre la résurrection brutale, quand elle avait crié partout, le rêve de Charlot - la jeune fille à marier - s'était écroulé d'un coup. Ce n'était plus son Odile. Haltman se souvenait que, lors d'un moment d'apaisement, ils avaient, dans les restes du salon dévasté, feulleuité avec elle et Jacquot un album de photos de famille, de ceux qu'on faisait chez le photographe dans les années soixante. Ils avaient vu l'image de trois quart face d'une belle jeune fille, souriante et sage, probalement promise au fils méritant d'un vieux camarade de la papeterie ou peut-être même au Prince Charmant en personne. Soudain Odile était devenu laide, elle avait considérablement grossi, s'était mise à fumer comme un sapeur et en public, une vraie fille de mauvaise vie. La douce voix de secrétaire attentive s'était muée en tonitruance de poissonnière. Il avait fallu, du jour au lendemain, cacher Odile, devenue indigne sans qu'on n'y comprenne rien, la soustraire au regard des amis, des connaissance, de tous les gens de la ville, des de-plus-en-plus-improbalbles fiancés et de tous les certains ex-futurs maris. On la cacherait tant qu'elle continuerait à crier et à dire des inepties. Elle n'allait tout de même pas rester comme ça, cela allait changer, avec le temps, on pourrait à nouveau la marier. On tiendrait bon et on ferait tout pour qu'elle redevienne comme avant. Charlot a commencé à mener une double vie : pour rester le brave Charlot, bon ouvrier et bon compagnon le jour, bon mari et bon père le soir, il lui a fallu, la nuit, devenir le geôlier de sa fille. Quand les murs de la maison, Maria la mère et les visites des docteurs n'ont plus suffit, quand le monstre qui poussait en sa fille eut pris le dessus, il lui fallut se résoudre à faire enfermer Odile. Le couple, lui, s'était refermé sur son malheur, surtout Charlot. Maria, subrepticement, discrète et soumise, préparait le fatalisme qu'ils lui connaîtraient plus tard. Les séjours en clinique étaient organisés par surprise, avec la complicité du médecin, et Odile disparaissait de longs mois. Elle fugait parfois, partait tout droit ou revenait à la Nacelle, ne reconnaissant plus rien, hurlant que des chirurgiens astronautes avaient illégalement pratiqué des greffes d'appartement. Il fallait alors la mettre à l'hôpital psychiatrique, d'où elle sortait plus ou moins rapidement, chaque fois un peu plus folle, sans jamais la moindre rémission, toujours aussi farouche et habitée. Cela dura pendant des années. Ni Odile ni Charlot ne renoncèrent jamais. Epuisé, finalement vaincu dans sa lutte contre la furie de sa fille, Charlot mourut un jour sans prévenir, loin de la Nacelle, sur le chemin d'incertaines vacances, alors qu'il avait confié Odile à Maria. Einstein dit un peu quelque chose comme cela : les évènements n'arrivent jamais, ils sont là de toute éternité, immobiles et immuables. C'est simplement nous, qui par notre mouvement, allons à leur rencontre. La mort de Charlot existait certes de toute éternité, mais Odile et Maria n'avaient jamais fait le chemin vers elle, exclues du voyage par Charlot lui-même, figées par leur mission essentielle, garder les meubles et attendre le fiancé. Charlot n'était donc pas mort, il était seulement parti sans dire où il était allé. Il n'y avait qu'à attendre son éternel retour. Les amis, la famille, ramenèrent du lieu du décès des objets intimes, des preuves évidentes et finalement la dépouille elle-même. De la même manière qu'il n'y avait pas eu d'enfant mort, Maria sut convaincre Odile qu'on leur mentait et, pour se conforter dans leur certitude, la mère et la fille refusèrent d'aller à l'enterrement, au faux enterrement. D'ailleurs, depuis qu'on attendait le retour de Charlot, tout était devenu faux : faux amis, faux parents, faux docteurs, faux voisins, faux mouvements, faux cols, fausses pistes... Une seule consigne : réaliser coûte que coûte les objectifs du chef de famille momentanément absent, c'est à dire pourvoir au mobiler et aux maris. Tout le reste était imposture.
29 janvier 2004
26 (titre provisoire), II : Le Chapeau
Haltman sortit de la maison. Sur le perron, il croisa Lapoule, qui y entrait, la tête couverte d'un splendide Indiana Jones. Ils avaient, par hasard, le même prénom : Alain. Haltman aurait pu être son père. Mais il etait jeune, encore. Lapoule souleva son chapeau, comme pour saluer, et le tendit à Haltman : "Bonjour, Alain, ceci est pour vous, puisque vous travaillez du chapeau". Pris de court, Haltman allait prendre le chapeau de la main de Lapoule quand il se ravisa : "Erreur, Alain, je travaille avec ceux dont on dit qu'ils travaillent du chapeau..." - "C'est bien ce que je dis, Alain, répondit Alain, puisqu' on dit que les patients déteignent sur leurs médecins !". Et il se recoiffa du chapeau avant même qu'Haltman eut ébauché le geste de lui rendre.
Haltman sortit de la maison. Sur le perron, il croisa Lapoule, qui y entrait, la tête couverte d'un splendide Indiana Jones. Ils avaient, par hasard, le même prénom : Alain. Haltman aurait pu être son père. Mais il etait jeune, encore. Lapoule souleva son chapeau, comme pour saluer, et le tendit à Haltman : "Bonjour, Alain, ceci est pour vous, puisque vous travaillez du chapeau". Pris de court, Haltman allait prendre le chapeau de la main de Lapoule quand il se ravisa : "Erreur, Alain, je travaille avec ceux dont on dit qu'ils travaillent du chapeau..." - "C'est bien ce que je dis, Alain, répondit Alain, puisqu' on dit que les patients déteignent sur leurs médecins !". Et il se recoiffa du chapeau avant même qu'Haltman eut ébauché le geste de lui rendre.
27 janvier 2004
23 janvier 2004
26 (titre provisoire), I : Le bureau de Germaine
Il est impossible de commencer autrement. Cela avait aussi commencé comme cela, par le bureau de Germaine. Il se souvenait que le bureau de Germaine était arrivé et qu'on avait enfin pu dire que c'était l’origine, le premier jour, le commencement de l'histoire. On venait donc de livrer le bureau de Germaine qui était un vrai bureau à volets des années trente. Pas une imitation, comme on en voit de nos jours. C’était un vrai beau bureau ventru avec plein de tiroirs et de cachettes secrètes dans les moulures. Il était aussi ventru que Germaine elle même, qui l’avait trouvé dix ans auparavant dans les greniers de l’ancien hôpital et qui avait eu envie de changer pour un bureau moderne, tout plat et tout lisse. C’est comme ça qu’ils avaient récupéré le bureau, qui n'allait tout de même pas retourner dans le grenier de l'ancien hôpital. Ils avaient vite décidé que c'était là que l'on cacherait le double des clés de la maison, dans un tiroir secret. Il y avait un beau sous-main de moleskine et de buvard vert. Ils posèrent à côté un minitel flambant neuf et le téléphone. Il y avait un fauteuil tournant de bois clair aux dimensions de Germaine, avec de larges empreintes pour les fesses. On s'y sentait à l'aise, au large. Germaine, la surveillante du service, était une fonctionnaire énorme, placide et matoise, au demeurant assez bienveillante. On avait raconté que par les jours de grande chaleur, Germaine prenait des bains de pied, la bassine coincée sous ce bureau tout en écoutant avec patience , sans lacher son tricot, une pauvre dame lui raconter pour la centième fois son enfance malheureuse. Cela leur plaîsait d'avoir avec eux le bureau de Germaine. C'était comme un rêve de victoire sur les bureaucrates. C'était un signe malicieux et tutellaire. Ils commandèrent un cahier. Germaine elle même leur fit fournir un grand registre noir du genre administratif aux pages à petits carreaux numérotées. Il y avait un océan de pages. Cela deviendrait le journal de bord. Parce qu'il fallait pouvoir raconter l'histoire. Peu après le commencement, on trouva un nom pour le registre : le Déchronographe. Cela contrastait suffisamment avec son aspect sévère. Plu tard, mais pas si longtemps après, quand l'océan de pages du registre fut plein et que la toile noire de la couverture se fut effilochée, on commanda un autre registre identique. On colla un étiquette sur la couverture : Tome I. Sur la première page du Tome I du Déchronographe ils avaient inscrit que le bureau de Germaine était arrivé. Tout avait été prêt. Ils inscrivirent : "tout est prêt". Tout est prêt. C’est là que l’histoire commence. C'est une histoire pleine de bruit et de fureur.
20 janvier 2004
David Madore ! Décidément, il m'assoit (ou m'assied, les deux se disent, après consultation de Grévisse, cependant "assied" s'utiliserait plus souvent en langue écrite, heureusement ce n'est pas une langue écrite que j'écris là !) il m'assoit donc, ce petit jeune !
18 janvier 2004
Ouf ! Il était temps. O heures 31. J'ai failli ne pas recevoir à temps les "notules dominicales de culture domestique". Il aurait alors fallu les appeler les "notules ... Quel est l'adjectif qui correspond à lundi ? Selenite ? ...de culture domestique" !
Merveilles 9
Parfois, se souvenir est harrassant. je veux dire déprimant, triste, morbide. Toute proportion gardée, mais je n'en rajouterai pas dans la modestie, je ne comprends pas, par exemple, ce qui excitait tant Saint Simon ou Casanova quand ils rédigeaient leurs mémoires. On nous a rebattu les oreilles qu'ils jouissaient de leur passé par procuration, qu'ils se sauvaient ou plutôt se transportaient dans leur jeunesse par la "magie" de l'évocation et de l'écriture réunies. Bon, je veux bien. Je ne me livre pas ici à une telle entreprise. Rien à voir avec Perec, non plus. Quoique. Peut être pleurait-il comme une madeleine (ah ah) en se souvenant de Dubo -Dubon - Dubonnet ou de l'Ange Blanc, mais je ne crois pas, il était en méditation, à deux centimètres du sol comme un moine zen, je l'ai lu dans "Entretiens et Conférences II". J'ai dressé la liste de ces "Merveilles" il y a environ deux ans : je les énumère une par une comme je me l'étais promis. Ce que je fais là est de l'ordre du serment, mais pas de la fidélité au passé. Moi, ça me rend triste de me souvenir et, plus je me souviens, plus je suis triste. C'est une contrainte, et pas seulement au sens littéraire, loin de là, si vous voulez savoir (qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit : il ne s'agit pas non plus d'une contrainte au sens psychiatrrique : on ne peut pas être aussi mauvaise langue de soi-même) Comprenne qui pourra. Richard II, Shakespeare, revenons donc à nos moutons. A peu près au même moment où Chéreau montait Richard II à l'Odéon (voir épisode précédent) Arianne, notre mère à tous je veux dire Mnouchkine (je ne l'ai jamais personnellement connue mais j'en ai beaucoup entendu parler) investissait une sorte de terrain vague parsemé de vieux batiment promis à la démolition : la Cartoucherie. Le théatre du Soleil y donna les représentations de "1789", sans chauffage, je me souviens, j'y étais, sans chauffage, en plein mois de février (je me souviens très bien (re ah ah )), qui venait d'avoir un succès faramineux au Piccolo Theatro de Milan, chez Sthreler et même dans toute l'Italie, je crois. Mais de çà j'en reparlerai dans une autre "Merveille", la numero 10, si je me souviens bien, la prochaine, justement. 10 ans plus tard, la géniale Arianne y revisitera Shakespeare tout en nous donnant un cours magistral de théatre comparé. Ce Richard là était une sorte de rêve, un enfant des noces barbares du kabuki japonais et du théatre élisabethain, une splendeur. Ce que je crois, de fait, était que Mnouchkine voulait retrouver l'athmosphère du théâtre élisabethain sans faire un ènième Shakespeare en costume de plus. Reconstituer le théatre de Globe même minutieusement eut été une erreur rien que barbante : le détour par l'orient créait ce flou, temporel plus que spatial, qu'elle recherchait. En même temps c'était une magnifique introduction au théâtre d'Orient, dont on ne sait presque rien. Je ne sais d'ailleurs pas quel est le statut réeel du Nô ou du Kabuki ou du Bunraku au japon, ni de l'Opéra de Pékin à Pékin (je sais en revanche la relique qu'est devenue le Kathakali à Cherruthurruthi, le long du fleuve Barathapujia), je ne sais pas si ce sont encore des arts vivants, je ne le crois d'ailleurs pas, on les conserve, en boîte, dans des temples pareils à la Comédie Française, je ne reviendrai pas sur la mort du théâtre, mais dieu que leur mariage avec notre théatre à l'italienne était beau, en ce temps là. Je me souviens du musicien (Jean Jacques Lemaître ?) jouant de tous les instruments, des pas des acteurs qui ne dansaient pas mais ne marchaient pas non plus, je n'ai jamais revu cela, le me souviens des ors et des rouges des tentures de soie au fond du théâtre qui s'écroulaient en guise de changement de décor. Je me souviens que Georges Bigot, dans le rôle titre était sublime. Il avait une diction totalement originale, une sorte de voix de fausset, un non-jeu qui le portait probablement à la hauteur d'un Bezace ou d'un Clevenot. Mais qui connaît Bezace, ou Clevenot (allez, pour vous, ignares, je noue ce lien) en ces temps de Tom Cruise ou autres Russel Crowe ?
15 janvier 2004
13 janvier 2004
Je viens d'évoquer le Te Deum de Charpentier qui est indissolublement lié à mon enfance et au football (lire l'entrée ci-dessous (je précise pour la nième fois bien sûr que sur Ciscoblog comme sur tous les blogs les entrés s'inscrive dans l'ordre chrologique inverse)) et voilà qur je tombe par hasard sur ce site célébrant le tricentenaire de la mort du génial Marc Antoine. Les voies de l'Inconscient sont impénétrables, n'est-il pas ? Bref, cliquez ici et vous tomberez sur ce qui se fait probablement de mieux en ce moment en matière de site, c'est un vrai régal (via Le Monde)
Je pense à
Didi. Il est mort il y a deux ans, me dit Google. Il est mort assez jeune, confirmation de plus que le sport ne conserve pas, à soixante douze ans. Mais je pensais qu'il était plus jeune, en calculant approximativement, je lui donnais plutôt autour de la soixantaine. Et Vava, quel âge a-t-il alors ? Est-il vivant ou mort ? Garincha, lui est mort, je le sais, il y a longtemps, jeune et rongé par l'alcool et la drogue, Garincha, le petit oiseau. Quant à Pelé, il a exactement dix ans de plus que moi. Didi, l'inventeur génial du tir en « feuille morte », était donc déjà un vieux joueur, autour de la trentaine, quand je regardais la coupe du monde de 1958, à neuf ans, assis sur mon ballon de foot devant le poste de télé à la maison. Car en 1958, nous avions la télé, ce qui était encore assez rare. Je me souviens aussi d’avoir regardé un bout de match dans la rue du Val de Grâce, où il y avait un marchand d’électroménager qui a disparu depuis longtemps. Dans mon souvenir il s’agit du match historique Brésil-France, en demi-finale, mais je n’en suis pas du tout sûr de ne pas avoir enjolivé. Je me souviens aussi, et là j'en suis sûr, toujours devant la télé, de l'unique but international marqué par Roger Marche, l'arrière moustachu d'une équipe de France du début des années soixante encore assez vaillante. C'était lors d'un mémorable France Espagne gagné par la France, au Parc des Princes, je crois par 4 buts à 1. Un peu plus tôt en 1960, exactement, je me souviens de la finale de la coupe d'Europe des Clubs champions entre le stade de Reims et le Réal Madrid : Kopa avait déjà changé de camp et Puskas, Di Stephano, et Jento brillaient au Réal. Je revois encore les déboulés innarêtables de Jento, ailier de feu. A cette époque on pratiquait encore le W M avec deux arrières, droit et gauche, trois demis, le droit le gauche et le centre et cinq attaquants, deux ailiers un avant centre et deux intérieurs ou "inters". Piantoni, par exemple était un inter, Fontaine, un avant centre. C'était bien avant le 4-2-4 qui pourtant n'existe plus depuis longtemps. Il n'y avait pas encore de "latéraux", de "milieux", de "charnière centrale" de "numéro 10" ou de "libero". Le Catenaccio n'était encore qu'en train de devenir une spécialité italienne. La révolution de l'Ajax d'Amsterdam de 1968 avec Cruyf et ses autres stars aux cheveux longs qui faisaient pâmer les filles, tout le monde défend, tout le monde attaque, n'était pas encore née. Un peu plus tôt, je me souviens évidemment de l'historique victoire de l'Angleterre sur l'Allemagne, à Wembley, en 1966, date de mon bac, au cours d'un voyage en URSS avec les jeunesses communistes dont je parlerai un autre jour, par 4 buts à 3 après prolongations, toujours en noir et blanc et avec tous les jeunes russes pour les anglais. Ma première coupe du monde en couleur fut donc celle de 1970, et celle du triomphe du Brésil et du roi Pelé. Après il y eut l'épopée des verts, sur presque dix ans, la finale de 76 perdue contre le Bayern de Munich du Kaiser Franz Beckenbauer avec le tir de Santini (l'actuel selectionneur de l'équipe de France) sur la barre qui aurait pu changer la face du monde. Et puis on passe, disons, à notre époque, beaucoup de soixante-huitards de mon âge ont les mêmes souvenirs, avec la demi finale de la coupe du monde 1982, où tous les joueurs sont déjà plus jeunes que moi, ça vous fout un coup, la joie de Giresse, le culot de Marius Trésor, la scélératesse de Schuemacher, la noblesse de Platini, le coma de Battiston, la rage de Tigana et la grandeur de Rumenigge. Je passe sur la victoire, chanceuse, il faut bien le dire, de la France en 86 sur le brésil de Zicco en quart de finale. Pour ce qui est de la finale 98, et un et deux et trois zéro, nous l'avons vue avec Christine et Nathan, mon fils (Jérémie, l'aîné travaillait déjà aux Grilles) tassés dans le café Gendra, à Queige, Savoie, France. J'en ai pleuré, de vraies larmes, en pensant à mon enfance, au Te Deum de Charpentier qui annonçait l'Eurovision à la télé et la majestueuse ouverture de l'étrange lucarne sur les rêves de gosse et aux "choux! - fleurs!"(avec les pieds dessus ou pieds dessous, éternelle controverse) des choix des équipes dans les cours de récré ou j'étais toujours choisi dans les derniers sauf quand c'était moi qui faisait le "choux fleur". Te souviens-tu, Nathan, my gentle younger one, toi qui ne sait pas ce qu'est le Te Deum de Charpentier et l'Eurovision, de la distribution gratuite de glaces par la patronne après la victoire, tant il faisait chaud dans ce troquet enfumé par cette belle soirée de Juillet ?
Didi. Il est mort il y a deux ans, me dit Google. Il est mort assez jeune, confirmation de plus que le sport ne conserve pas, à soixante douze ans. Mais je pensais qu'il était plus jeune, en calculant approximativement, je lui donnais plutôt autour de la soixantaine. Et Vava, quel âge a-t-il alors ? Est-il vivant ou mort ? Garincha, lui est mort, je le sais, il y a longtemps, jeune et rongé par l'alcool et la drogue, Garincha, le petit oiseau. Quant à Pelé, il a exactement dix ans de plus que moi. Didi, l'inventeur génial du tir en « feuille morte », était donc déjà un vieux joueur, autour de la trentaine, quand je regardais la coupe du monde de 1958, à neuf ans, assis sur mon ballon de foot devant le poste de télé à la maison. Car en 1958, nous avions la télé, ce qui était encore assez rare. Je me souviens aussi d’avoir regardé un bout de match dans la rue du Val de Grâce, où il y avait un marchand d’électroménager qui a disparu depuis longtemps. Dans mon souvenir il s’agit du match historique Brésil-France, en demi-finale, mais je n’en suis pas du tout sûr de ne pas avoir enjolivé. Je me souviens aussi, et là j'en suis sûr, toujours devant la télé, de l'unique but international marqué par Roger Marche, l'arrière moustachu d'une équipe de France du début des années soixante encore assez vaillante. C'était lors d'un mémorable France Espagne gagné par la France, au Parc des Princes, je crois par 4 buts à 1. Un peu plus tôt en 1960, exactement, je me souviens de la finale de la coupe d'Europe des Clubs champions entre le stade de Reims et le Réal Madrid : Kopa avait déjà changé de camp et Puskas, Di Stephano, et Jento brillaient au Réal. Je revois encore les déboulés innarêtables de Jento, ailier de feu. A cette époque on pratiquait encore le W M avec deux arrières, droit et gauche, trois demis, le droit le gauche et le centre et cinq attaquants, deux ailiers un avant centre et deux intérieurs ou "inters". Piantoni, par exemple était un inter, Fontaine, un avant centre. C'était bien avant le 4-2-4 qui pourtant n'existe plus depuis longtemps. Il n'y avait pas encore de "latéraux", de "milieux", de "charnière centrale" de "numéro 10" ou de "libero". Le Catenaccio n'était encore qu'en train de devenir une spécialité italienne. La révolution de l'Ajax d'Amsterdam de 1968 avec Cruyf et ses autres stars aux cheveux longs qui faisaient pâmer les filles, tout le monde défend, tout le monde attaque, n'était pas encore née. Un peu plus tôt, je me souviens évidemment de l'historique victoire de l'Angleterre sur l'Allemagne, à Wembley, en 1966, date de mon bac, au cours d'un voyage en URSS avec les jeunesses communistes dont je parlerai un autre jour, par 4 buts à 3 après prolongations, toujours en noir et blanc et avec tous les jeunes russes pour les anglais. Ma première coupe du monde en couleur fut donc celle de 1970, et celle du triomphe du Brésil et du roi Pelé. Après il y eut l'épopée des verts, sur presque dix ans, la finale de 76 perdue contre le Bayern de Munich du Kaiser Franz Beckenbauer avec le tir de Santini (l'actuel selectionneur de l'équipe de France) sur la barre qui aurait pu changer la face du monde. Et puis on passe, disons, à notre époque, beaucoup de soixante-huitards de mon âge ont les mêmes souvenirs, avec la demi finale de la coupe du monde 1982, où tous les joueurs sont déjà plus jeunes que moi, ça vous fout un coup, la joie de Giresse, le culot de Marius Trésor, la scélératesse de Schuemacher, la noblesse de Platini, le coma de Battiston, la rage de Tigana et la grandeur de Rumenigge. Je passe sur la victoire, chanceuse, il faut bien le dire, de la France en 86 sur le brésil de Zicco en quart de finale. Pour ce qui est de la finale 98, et un et deux et trois zéro, nous l'avons vue avec Christine et Nathan, mon fils (Jérémie, l'aîné travaillait déjà aux Grilles) tassés dans le café Gendra, à Queige, Savoie, France. J'en ai pleuré, de vraies larmes, en pensant à mon enfance, au Te Deum de Charpentier qui annonçait l'Eurovision à la télé et la majestueuse ouverture de l'étrange lucarne sur les rêves de gosse et aux "choux! - fleurs!"(avec les pieds dessus ou pieds dessous, éternelle controverse) des choix des équipes dans les cours de récré ou j'étais toujours choisi dans les derniers sauf quand c'était moi qui faisait le "choux fleur". Te souviens-tu, Nathan, my gentle younger one, toi qui ne sait pas ce qu'est le Te Deum de Charpentier et l'Eurovision, de la distribution gratuite de glaces par la patronne après la victoire, tant il faisait chaud dans ce troquet enfumé par cette belle soirée de Juillet ?
12 janvier 2004
11 janvier 2004
Ceci n'est pas un dessin d'Escher mais celui d'un graphiste hongrois, grand admirateur d'Escher, Istvan Orosz, dont je suis allé visiter le site depuis Cipengo où je viens de passer une partie de la nuit (via Geisha Asobi). Plein les mirettes ! Bonsoir.
La surprise fut totale. La catastrophe immense. Cela se produisit tout d'un coup, en une seule fois. Sans prévenir. En une seule nuit, les mots désertèrent tous les livres et toutes les inscriptions. Dans les bibliothèques, dans les librairies, chez les bouquinistes, chez nombre d'intellectuels, L'abattement succéda à l'incrédulité. Les mots avaient bel et bien disparu. Les livres, ces objets si familiers, jusque-là bien rangés, serrés l'un contre l'autre, bien à l’abri sur les rayons, ces objets inoffensifs pour tout dire étaient devenus l'image même de l'horreur. Réduits à l'état de parallélépipèdes rectangles, comme les cadavres se réduisent rapidement à leur carcasse, ils gisaient à terre, désarticulés, ouverts et obscènes, désormais inutiles, dans toutes sortes d'endroits où jamais on ne les avait vus. Sur les routes, dans les escaliers, éparpillés dans les champs et les prairies, sur les stades de football, dans les hangars. On les voyait en tas immenses, comme les betteraves sucrières le long des routes à l'automne. Les trésors de la pensée humaine furent à jamais perdus. Les instructions, les modes d'emplois, les consignes, les circulaires, les décrets et les lois disparurent. On vit des bureaucrates tenter de les rédiger à nouveau, mais outre que la mémoire pour les retranscrire leur faisait rapidement défaut, les textes un moment rétablis se défaisaient et s'évanouissaient irrémédiablement. C'était un travail de Sisyphe dont on compris rapidement la vanité. Les acteurs et autres comédiens connurent une gloire immense et s'enrichirent au-delà du raisonnable. Certains se firent même enlever par de riches texans ou des magnats japonais qui voulaient avoir Shakespeare ou le Kabuki pour eux seuls. La mémoire devint l'un des trésors les plus recherché. Mais le comble de l'horreur ne fut atteint que le jour où, tels une gigantesque marrée noire, tels une immense fourmilière, tels une armée inexorable, dans un désordre absolu, les mots revinrent et marchèrent sur le monde pour le submerger à jamais.
Il existe bien sûr des endroits où je n'ai jamais mis les pieds. On pourrait même dire que le nombre des endroits où je n'ai jamais mis les pieds est infiniment plus grand que celui des endroits où je les ai mis. Je ne sais pas si ça vous fait la même chose, en tout cas, pour moi, certains lieux que je ne connais pas me sont bien plus inconnus, que certains autres, que je ne connais pas non plus. Je m'explique : Par exemple, je ne connais pas la ville de Pékin, eh bien on peut dire que j'ai quand même une idée de la ville de Pékin, la cité interdite, la place Tien Anmen, vue à la télé avec le type tout seul face aux chars, les pousse-pousse, les vélos, les petites maisons dans de petites rues désertes avec de tout petits jardins où se cachent des intellectuels pourchassés par le régime ou des artistes interdits et interviewés par Han Sou Yin à la télé dans "Envoyé Spécial", et ainsi de suite. Je ne connais pas Toulouse, la ville rose, la ville des champions de France de Rugby, avec le quartier du Mirail qui a été construit par l'architecte Georges Candilis qui était notre voisin de dessous boulevard Saint Michel, le maire Dominique Baudis qui avait été présentateur à la télévision dans sa jeunesse et ma copine Agnès, originaire de Figeac qui y a fait ses études de médecine et milité à l'UNEF. Je ne connais pas non plus Denver, Colorado, aux Etats-unis, au milieu des Montagnes, qui a peut-être été l'hôte des jeux olympiques d'hiver dans les années soixante ou soixante dix, d'où étaient originaires les Américains avec qui nous avions projeté d'échanger notre maison du XIIIème arrondissement contre la leur avec piscine, jacuzzi et four à micro-onde dans les années quatre vingt, et qui étaient venus chez nous passer un mois pendant que nous étions en vacances dans les Alpes. Pas plus que Saigon que j'ai vu des milliers de fois à la télé et au cinéma notamment dans le film "l'Amant" tiré du Roman de Marguerite Duras. Pas plus que Dantzig ou Gdansk tant de fois décrite dans les romans de Gunther Grass et avec quelle minutie. Pas plus que Belfast qui est le Principal personnage du si beau "Euréka Street" de Robert Mac Liam Wilson, Nantes qui est la ville de mon copain Paul et celle de mon équipe de foot préférée (Stade de la Beaujoire, stade Marcel Saupin, Passage Pommeret dans les BD de Tardi). Et ainsi de suite : il y a toujours quelque chose qui peut me donner une idée d'une infinité de lieux que je ne connais pas, ne serait-ce même que parce que je connais quelqu’un qui les connaît, qui m'en a parlé avec émotion un jour ou bien avec haine (je me souviens ne jamais avoir compris ce que Jeanne, par exemple avait bien pu reprocher à la ville de Rennes pour la rejeter avec autant de violence, cependant il m'a semblé la connaître bien avant d'y mettre le pied). Ce qui au bout du compte infirme mon affirmation première : il y a peut-être très peu de lieux que je ne connais vraiment pas. Pour moi, Mantes la jolie ou Abbeville ou Vierzon ou encore Montfort-l’amaury sont le prototype des lieux parfaitement inconnus (encore que pour Vierzon il y ait la chanson de Jacques Brel - non, c'est Vesoul - et que je sache que c'est une des villes où Andrée a passé son enfance). Impossible d'évoquer Macao, Valparaiso, Dallas ou Clermont-ferrand sans quelque chose ou quelqu'un qui s'y associe et peut me donner le sentiment que je l'ai visité dans une autre vie. Mais j'affirme que je ne sais rien de Mantes la jolie. Je ne sais pas à quoi ressemblent les Mantes-la-joliens, quel est le costume folklorique des Mantes-la-joliennes, quelle est la couleur de leur peau, leurs mœurs et leurs coutumes, comment ils se vengent de leurs ennemis et comment ils prédisent l'avenir. Mantes la jolie m'est bien plus étrangère, étrange même, que Tombouctou et bien plus que Honolulu et Petaïouschnock. Il y a bien une ville qui vous fait le même effet, à vous, non ?
07 janvier 2004
Mon père a toujours fait plus jeune que son âge. Du plus loin que je m'en souvienne, cette particularité lui a toujours valu une petite admiration, en particulier de la part de dames, pour la plus grande fierté de ma mère, qui, il faut dire, est plus jeune que lui de onze ans. Je me souviens des commentaires élogieux de l'entourage ou des exclamations de surprise quand il annonçait, après l'avoir fait deviné longuement, le véritable chiffre. Il faut dire, qu'en tant que fils, je jouissais aussi un peu des retombées de cette petite gloire avec une fierté touchante mais largement usurpée. Cela a duré très longtemps jusqu'à ce qu'il atteigne un âge très avancé, au de-là de quatre-vingts ans, car maintenant, bien qu'il ne soit en aucune manière atteint des infirmités fréquentes liées au grand âge (il n'est pas trop sourd, il y voit très bien, il se déplace sans difficultés, fait sa gymnastique tous les matins, etc.) il a l'air de ce qu'il est : Un vieillard. Alerte, certes, mais un vieillard, inéluctablement, une personne de qui on peut dire qu'elle est très vieille. Bref, à Quatre vingt-huit ans son âge l'a rattrapé. Je n'ai pas hérité de ce don. Je fais mon âge, sans plus, mais je fais mon âge. Mon frère en a hérité, lui. Je me rappelle que jusqu'à trente ans, on lui donnait souvent dix-huit ans, tout au plus vingt. La dernière fois que je l'ai vu, il y a un an, tout avait changé : j'avais toujours eu le sentiment que j'étais l'aîné des deux, non pas parce qu'il y avait une différence d'âge effective (nous avons dix-sept mois d'écart) mais parce son apparence était véritablement celle d'un homme très jeune. Et là, subitement j'ai eu conscience (était-ce dû au fait que nous ne nous étions pas vus depuis longtemps ?) que je me trouvais face à une personne de mon âge, qui aurait même pu paraître plus vieille que moi. J'ai eu la révélation que l'âge avait rattrapé mon frère, et que mon frère m'avait rattrapé. Etrangement, notre brouille n'en pèse que plus encore. Mais je veux en revenir à l'apparente jeunesse de mon père, car je lui dois la première grande tristesse de ma vie. Il nous a longuement menti sur son âge. Pour quelle raison ? Par coquetterie ou pour ne pas avoir à justifier une différence d'âge qui peut-être gênait ma mère ou une quelconque grand-mère, dans une image idéale d'harmonie conjugale qui n'existait pas, à ce niveau-là, au moins. Mensonge bénin, faute vénielle, mais en était-ce seulement une à leurs yeux ? Bref, quand nous étions petits, la version officielle lui donnait tout juste un an de plus que notre mère. Un jour, quand j'eus atteint les dix ans, la révélation de son âge véritable, qu'il fit sans trop y penser, comme on met fin à une plaisanterie un peu longue ou à un petit mensonge de convenance sans importance, au détour de la fin de repas de midi, avant de retourner à l'école, me plongea dans un désarroi que n'avais encore jamais connu. Je fus soudain assailli par l'idée que j'allais le perdre, qu'il allait bientôt mourir. Dix ans de plus ! Ils nous avaient trompés sur un temps qui représentait toute la durée de ma propre vie, une éternité ! Notre père, que nous croyions jeune et éternel se trouvait soudain vieux et mortel. Et puis, l'image de couple harmonieux, à laquelle ils nous avaient montré qu'ils tenaient tant, vacillait justement elle-même tout entière, par la chute du détail absurde qu'ils avaient rajouté pour la parfaire. Les larmes nous vinrent aux yeux. Ils nous prirent tour à tour dans leurs bras, se rendant compte soudain de leur erreur, tentant de nous consoler mais ne faisant qu'aggraver notre tristesse. Pendant longtemps, le soir au lit, nous avons essayé, mon frère et moi, de considérer sans y arriver que notre père n'était pas un vieillard près de la mort. Je n'arrivais plus à l'embrasser sans que l'image de son prochain enterrement ne vienne m'assaillir. Je me retenais de lui dire, et il me retrouvait en larmes, sans comprendre, à la fin du baiser. Pendant longtemps, nous avons craint qu'ils ne divorcent, comme ça, uniquement parce qu’une jeune femme n'est pas faite pour un vieil homme. Et puis ils sont restés ensemble, nous nous sommes mis à percevoir leurs dysharmonies. Les enfants savent que les pères sont mortels. Mais le terme de l'existence des parents est rejeté en principe dans un avenir suffisamment irreprésentable pour qu'ils n'anticipent pas trop l'angoisse de la perte. Le mensonge stupide, par le simple fait qu'il était un mensonge, avait brouillé nos repères temporels mal assurés et rendu palpable la mortalité des adultes et des couples. Ce qui était probablement l'inverse de ce qui l'avait motivé. Nous en voulûmes à notre père assez longtemps avant d'oublier et de vieillir nous-même assez pour nous représenter le moment de la mort de manière suffisamment rationnelle. Et surtout, il eut le bon ton de vivre vraiment longtemps. Heureusement pour lui !
06 janvier 2004
05 janvier 2004
Nous avions établi des règles strictes. Nous ne devions les enfreindre sous aucun prétexte. Si les circonstances ou l'imagination de l'un de nous deux nous donnaient par hasard ou sciemment les moyens de les contourner, il était admis qu'un nouveau jeu de règles était instantanément édicté pour y pallier. Avant de commencer nous nous récitions la litanie : "Pas le droit de mordre, pas le droit de tirer les cheveux, pas le droit de frapper, pas le droit de griffer, pas le droit de pincer, pas le droit d'étouffer... ". La litanie se terminait par la formule consacrée que nous disions en chœur : " Pas le droit de faire mal". Et nous nous battions. Nous nous jetions l'un sur l'autre de toutes nos forces. C'était un jeu à la limite du jeu. La litanie était là pour nous empêcher de la franchir. Le combat se voulait sans merci, mais totalement loyal, sans coup bas ni douleur infligée à l'adversaire. Le vainqueur, mais il y en avait rarement sur la fin, l'était uniquement par épuisement de l'adversaire. Nous sortions de là en nage, le souffle coupé. Le premier demandait toujours : " On joue à se battre ?" L’autre répondait "oui" ou "non", mais il fallait que les deux soient d'accord pour jouer à se battre. On n'avait pas le droit d'attaquer. Si nous nous battions, c'était toujours "dans les Règles". Jamais nous n'avions transgressé. Si au cours de l'effort un geste brusque se transformait malencontreusement en coup ou causait du mal, nous savions l'un et l'autre que l'intention n'y était pas, que c'était un accident. Nous interrompions, avec les excuses du fautif, le combat pour laisser au "blessé" le temps de se remettre. Et nous nous jetions à nouveau l'un sur l'autre. Ces combats ne nous servaient que de jeu. Jamais nous ne réglions nos différends de cette manière. En même temps, quand nous nous disputions "pour de vrai" jamais nous ne nous sommes battus. Et nous pouvions être sacrément fâchés l'un contre l'autre ! Nous avons commencé quand j'avais huit ans, mon frère en avait six et demi, nous avons arrêté définitivement quand mon frère eut atteint à peu près onze ans, si je me souviens bien. Et je me souviens très bien. Je raconterai peut-être un jour comment il fut mis fin définitivement à ce jeu.
Nous avions inventé d'autres jeux. Il y avait par exemple le Bille-tennis. Nous étions très fiers d'avoir inventé le Bille-tennis. Nous pensions qu'il n'y avait pas de sport plus passionnant que le Bille-tennis. Nous étions les champions du monde du Bille-tennis. Nous l'avions montré à nos copains du moment, ils venaient jouer chez nous, mais perdaient toujours. Ils étaient soit fils uniques et par conséquent ne pouvaient s'entraîner suffisamment, soit affublés de sœurs avec lesquelles il était bien connu qu'on ne pouvait rien faire ou de frères trop petits pour faire des partenaires valables. C'est pourquoi mon frère et moi étions les champions du monde de Bille-tennis. Car nous nous entraînions avec acharnement, et d'ailleurs chaque entraînement était une finale de championnat du monde. Pour décrire le Bille-tennis, il faut d'abord avoir une idée du terrain où se jouait le Bille-tennis : C'était le sol laissé libre de meubles de notre petite chambre commune, à peu près un mètre vingt sur un mètre quatre-vingt. Nous nous placions le plus loin possible l'un de l’autre sur le lino moucheté qui tapissait le sol, étendus, une main largement ouverte (la droite pour moi, la gauche pour mon frère, car il était gaucher). Le but du jeu était d’envoyer le plus fort possible une bille de verre vers l'adversaire, mais sans jamais qu'elle ne fasse autre chose que de rouler sur le sol. Tout décollage était considéré comme faute et, en plus, dangereux. Bien sûr il n'y avait pas de filet. C'était donc un mini-tennis en deux dimensions réduit au strict plan du sol de notre chambre. Quand la bille touchait le mur devant lequel nous étions postés, le point était marqué. Il était parfaitement licite de faire barrière de notre corps étalé. Il était interdit de s'avancer au-delà d'une ligne imaginaire qui séparait l'aire de jeu en deux. Je crois que nous avions chacun notre terrain préféré. Le mien était du côté de la porte, celui de mon frère, du côté de la fenêtre. Nous avions aussi inventé le premier jeu de Basket-ball en chambre du monde (au moins trente ans avant la mode de ces mini-filets de basket qui ont envahi les chambres de nos bambins il y a peu). La balle était une simple boule de papier froissé, et le panier une boîte en carton sans couvercle ni fond fixée le plus haut possible en montant sur une chaise, avec du scotch sur le mur au-dessus de la porte de la chambre. Nous étions très habiles à ce jeu épuisant lui aussi, par la longueur interminable des parties puisque comme au bille-tennis les parties succédaient aux revanches et aux belles sans discontinuer. Le procédé était le suivant : deux parties ou une belle gagnée donnait un point, trois points donnaient une nouvelle partie, laquelle donnait droit à une revanche de trois points également et ainsi de suite à l'infini en forme de poupées russes. Mais nous n'étions pas les champions du monde à cause de notre taille déjà réduite par rapport à celle de beaucoup de nos copains. Certains d'entre eux, beaucoup trop grands, n'avaient même pas le droit de nous défier, d'ailleurs nous leur cachions l'existence même du jeu.
03 janvier 2004
"Maman, regarde !" J'ai cinq ou six ans. "Maman, regarde !" Je tourne le pistolet vers elle, elle me semble très loin, venant probablement d'une autre pièce répondre à mon appel. Je tourne le pistolet vers elle et j'appuie sur la gâchette. "Maman, regarde !" Je le dis au moment où j'appuie sur la gâchette. Je veux qu'elle regarde quoi ? Je me souviens du sentiment de triomphe contenu dans l'appel à ma mère. C’était l'anniversaire d'un petit copain. Sa maman, copine de ma mère, suisse de bonne famille, avait organisé un goûter d'enfants comme cela commençait à se faire à Paris, à l'époque, au milieu des années cinquante. La chambre du petit copain était remplie de jouets militaires : figurines de soldats à plat ventre, rampants, dans la position du tireur à genoux, des cavaliers, des légionnaires qui marchaient au pas, des tanks, des Jeeps, des canons, des drapeaux des fusils en bois et aussi un pistolet à fléchette. "Maman, regarde !" Je voulais lui montrer comment j'avais réussi à armer la fléchette, ce qui n'était pas facile à faire car il fallait appuyer fort de la paume sur la petite ventouse de caoutchouc qui la coiffait pour vaincre la résistance du ressort. Il faut dire que chez nous les jouets militaires et les simulacres d'arme à feu étaient totalement interdits. Les principes éducatifs de mon père, qui avait fait la guerre et qui avait été prisonnier étaient stricts et sans nuances : Pas un seul soldat à la maison n'était toléré. Pas une seule arme à feu, revolver, pistolet ou fusil. Tout juste avions-nous droit aux épées de mousquetaires, aux sabres de pirates et aux arcs des Indiens. Les figurines se devaient de représenter la paix, chez nous : animaux de la ferme, vaches ruminant, vaches broutant, chevaux attelés à des charrettes ou chevaux au pré, cochons, poules et des chapelets de poussins minuscules en plomb à qui des fermières en robe bleu électrique donnaient de larges poignées de grain puisées dans les tabliers blancs qu'elles tenaient de l’autre main. Le fermier s'appuyait sur son bâton pour surveiller les moutons ou bien passait, la fourche sur l'épaule, il y avait même les chats qui doraient au soleil, les chiens de garde, et les truies allongées sur le flanc allaitant les porcelets. Tout ce monde-là dormait la nuit tassé dans l'étable de la ferme en contre plaqué peint et se faisait réveiller le matin sans ménagement par la fermière venue de l'habitation des fermiers. Elle mettait dehors, d’une seule poignée, veaux, vaches, cochons, couvées. Bref, gavé, fatigué, blasé d'agriculture, j'étais fasciné par les soldats et le monde guerrier. "Maman, regarde !" J’appuie sur la gâchette et le coup part. La fléchette va se ficher sur l’œil gauche de ma mère après une jolie trajectoire de parabole aplatie. Grand cri. J'ai juste le temps d'apercevoir ma mère porter une main à son œil, déjà elle s'effondre en arrière soutenue par d'autres mères accourues à la rescousse. L'une d'entre elles vient me confisquer avec rage l'arme du crime. Je ne crois pas un seul instant avoir vraiment blessé ma mère, ni ùêùe lui avoir fait très mal mais elle a disparu dans une autre pièce soutenue par l'essaim des mères. Dans l'autre pièce, ma mère est affalée sur un fauteuil une compresse d'eau chaude déjà en place sur l’œil meurtri (la maman du petit copain est épouse de cardiologue, elle a été infirmière pendant la guerre). On est venu me gronder. Ce qui m’a semblé injuste, même à cet âge, c'est que personne n’ait ramené l'incident à sa réelle dimension, que je saisissais parfaitement à l'époque, de bénignité absolue, que personne n’ait plaisanté comme on fait souvent avec les petits incidents causés par les enfants après l'admonestation de principe. Ma mère "s'en était tirée" évidemment sans le moindre bobo, mais elle a toujours voulu croire et me faire croire, non seulement que j'avais failli, mais que j'avais voulu lui crever l’œil. "Les armes à feu" sont restées définitivement interdites à la maison. Mais qu'avais-je donc voulu qu'elle regarde ? La fléchette lui crever l’œil ? Ce n'est pas improbable, finalement. "Maman, regarde !"
31 décembre 2003
30 décembre 2003
29 décembre 2003
J'ai trouvé cette remarquable liste de huit listes carrées devinez où ? (chez écholalie, bien sûr, merci écholalie !)
{42}
{Homme, Femme}
{Pile Face}
{Pere, Fils, Saint-Esprit}
{Rouge, vert, bleu}
{Animal, végétal, minéral}
{Printemps, été, automne , hiver}
{Pique Coeur carreau, trefle}
{nord, sud, est, ouest}
{eau, air, terre, feu}
{pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire}
{Afrique, Asie, Europe, Amériques, Océanie}
{PricewaterhouseCoopers, Arthur Andersen, KPMG, Ernst & Young, Deloitte & Touch}
{Pondichery, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor}
{Claude, Annie, François, Mick et le chien Dagobert}
{peinture, sculpture, architecture, littérature, poésie, musique}
{Qui,Quel,Comment,Quand,Où,Pourquoi}
{anglais, arabe, chinois, espagnol, français ,russe}
{bas, haut, étrange, charme, beauté, sommet}
{Eustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes, Andrieu d'Andres}
{Dieu, grâce, foi, bible, sacerdoce, églises}
{colère, paresse, orgueil, avarice, luxure, envie, gourmandise}
{Prof, Dormeur, Timide, Grincheux, Atchoum, Simplet, Joyeux}
{Pyramides de Gizeh, Jardins suspendus de Babylone, Statue de Zeus à Olympie, Colosse de Rhodes, Temple d'Artémis à Éphèse, Mausolée d'Halicarnasse, Phare d'Alexandrie}
{Etats-Unis, Canada, Royaume Uni, Allemagne, France, Italie, Japon}
{O'Reilly, Chris, Vin, Lee, Britt, Calvera, Chico}
{ violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge. }
{bijou, chou, caillou, hibou, genou, joujou, pou}
{42}
{Homme, Femme}
{Pile Face}
{Pere, Fils, Saint-Esprit}
{Rouge, vert, bleu}
{Animal, végétal, minéral}
{Printemps, été, automne , hiver}
{Pique Coeur carreau, trefle}
{nord, sud, est, ouest}
{eau, air, terre, feu}
{pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire}
{Afrique, Asie, Europe, Amériques, Océanie}
{PricewaterhouseCoopers, Arthur Andersen, KPMG, Ernst & Young, Deloitte & Touch}
{Pondichery, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor}
{Claude, Annie, François, Mick et le chien Dagobert}
{peinture, sculpture, architecture, littérature, poésie, musique}
{Qui,Quel,Comment,Quand,Où,Pourquoi}
{anglais, arabe, chinois, espagnol, français ,russe}
{bas, haut, étrange, charme, beauté, sommet}
{Eustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes, Andrieu d'Andres}
{Dieu, grâce, foi, bible, sacerdoce, églises}
{colère, paresse, orgueil, avarice, luxure, envie, gourmandise}
{Prof, Dormeur, Timide, Grincheux, Atchoum, Simplet, Joyeux}
{Pyramides de Gizeh, Jardins suspendus de Babylone, Statue de Zeus à Olympie, Colosse de Rhodes, Temple d'Artémis à Éphèse, Mausolée d'Halicarnasse, Phare d'Alexandrie}
{Etats-Unis, Canada, Royaume Uni, Allemagne, France, Italie, Japon}
{O'Reilly, Chris, Vin, Lee, Britt, Calvera, Chico}
{ violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge. }
{bijou, chou, caillou, hibou, genou, joujou, pou}
Pensées de la nuit N° 52 et 53 :
" La forme, c'est le fond qui remonte à la surface" Charlotte Perriand, Designer".
"19 septembre 1967. Signe des temps, je n'ai plus d'encre" Che Guevara, Journal.
( eh oui, deux d'un coup : les pensées de la nuit c'est comme le fromage, où on veut et quand on veut )
" La forme, c'est le fond qui remonte à la surface" Charlotte Perriand, Designer".
"19 septembre 1967. Signe des temps, je n'ai plus d'encre" Che Guevara, Journal.
( eh oui, deux d'un coup : les pensées de la nuit c'est comme le fromage, où on veut et quand on veut )
28 décembre 2003
Antonio Tabucchi écrit, dans "Il se fait tard, de plus en plus tard" : "C'est pour cela que je te rappelle le voyage que nous ne fîmes pas à Samarcande, parce que celui-là fut bel et bien vrai et à nous et complet et vécu. Je continue donc notre jeu. Comme le dit le philosophe dont je te parlais, la mémoire fait revenir le vécu, elle est précise, exacte, implacable, mais elle ne produit rien de nouveau : c'est sa limite. L'imagination, au contraire, ne fait rien revenir, car elle ne peut pas se souvenir, et c'est sa limite : en revanche, elle produit du nouveau, quelque chose qui avant n'était pas, n'avait jamais été. C'est pourquoi j'ai recours à ces deux facultés, qui peuvent s'aider mutuellement, pour évoquer de nouveau notre voyage à Samarcande que nous ne fîmes pas mais que nous imaginâmes dans les moindres détails." La mémoire, l'imagination. Découvrir, inventer. Rien à voir. On découvre ce qui existe, ce qui a toujours existé, mais qui est caché à nos yeux, on dévoile un pan du réel, comme le souvenir comble une partie de l'oubli. D'un autre côté, ce qu'on invente est une chose qui n'existait pas, que Dieu même n'avait pu fabriquer, et qui "prendra" définitivement "corps", même si l'invention est immatérielle (la musique, Les "Inventions" de J. S. Bach.) L'enfant, dont Picasso affirmait vouloir retrouver la créativité, invente et imite. Il fabule. Le savant découvre et enseigne. Il cherche. Le Savoir, est le paradigme de la mémoire comme l'Art est celui de l'imagination. Explication de l'iconoclastie : imaginer, produire du nouveau, c'est faire injure à Dieu qui a crée une seule fois tout ce qui existe de toute éternité. Alternative terrible de l'artiste : Accepter simplement l'inspiration qu lui a été insufflée, ne rien créer qui ne lui ait été dicté, mot à mot, touche par touche, ou bien prétendre être Dieu soi-même, Dieu de soi-même, jusqu'à la folie, encourir les flammes éternelles (l'Artiste maudit) ou vouloir tuer Dieu (l'Artiste révolutionnaire.) Confort intranquille du Savant : ne rien créer, mais découvrir, passer sa vie à dévoiler, humblement et patiemment l'infini de la Création, pour l'émerveillement des hommes et la plus grande gloire du Créateur. Au risque de passer pour le "Savant fou", qui croit égaler Dieu quand il se veut créateur, éternelle image de l'apprenti sorcier, de la bombe d'Hiroshima ou de la folie de Georg Cantor. Extraordinaire et paradoxale compatibilité de la Science et de la Croyance. L'interprétation (je veux dire musicale, théâtrale) est mémoire, donc Science. Elle est commentaire en acte : elle ne surpasse jamais l'œuvre. L'œuvre est le paradigme de sa propre interprétation, sa perspective. Une interprétation ne recrée pas l'œuvre, encore moins une autre œuvre, elle n'est pas une déclinaison de l'œuvre, elle est toujours "à côté" d'elle. Mais l'instant même de l'interprétation, l'instant de la représentation, de l'exécution, de l'adresse au public, est, comme le dit Tabucchi, véritablement alchimie entre Savoir et Art, mémoire et imagination : car l'œuvre s'adresse alors à nous, elle cesse d'être immanente. Non seulement elle se matérialise, mais elle nous fait signe, parle. Elle nous modifie, quoiqu'on qu'on en dise, pour un instant ou durablement, peu importe, elle nous modifie, elle a fait effraction en nous et nous remue, nous met en mouvement. C'est le mouvement de l'amour, le même qui ébranle la rencontre amoureuse. De ce point de vue, Il n'y a pas différence fondamentale entre les arts d'interprétation (musique, théâtre, poésie) et les arts de représentation (peinture, sculpture, littérature) : tout comme la musique, dont on pourrait penser qu'elle préexiste à toute interprétation (la sourde sonate de Beethoven), est faite pour être entendue, les tableaux n'existent que parce qu'ils ont été faits pour être vus, les livres pour être lus. Le chef-d'œuvre inconnu de Frenohfer n'est pas immanent. Emmuré deux fois, d'abord derrière la maçonnerie construite par le peintre, ensuite entre les pages du livre, soustrait à tous les regards, il n'est ni un chef-d'œuvre ni même une oeuvre, ni même inconnu, il n'a véritablement jamais été peint : seul Balzac l'affirme, mais qu'il le prouve… Le tableau, cette image qui attire notre regard par sa singularité, est un bien grand mystère. Il représente un Sujet. Ce Sujet est le paradigme du tableau (la "Maja" "vue" par Goya, Olympia "vue" par Manet, la Tamise par Monet). C'est pour ainsi dire, le tableau lui-même, comme objet, qui est l'acte d'interprétation. Si le Sujet est ce qu'il y a dans sa tête au moment où il peint, alors transporté sur la toile, il entraîne du coup avec lui le corps même du peintre dans la peinture, qui en constituera la matière, autant que la pâte, les pigments, les vernis. C'est, au fond, ce corps qui retient notre regard, nous ravit et c'est encore de l'ordre de l'amour. On peut en dire à peu près autant de la musique. Même si Mozart n'est pas physiquement présent dans la partition posée sur le pupitre de mon piano, Il y sera bel et bien pourtant - de tout son corps - à l'instant même où mes doigts, pesant sur les touches, au même endroit exactement où ses doigts à lui se posèrent jadis, reproduiront, même maladroitement, les gestes incroyables qui font jaillir la musique : j'interprèterai Mozart, infiniment moins bien que Clara Haskil, car mon savoir est infiniment moindre que le sien, mais c'est en vue de cette réincarnation plus ou moins réussie que la musique se doit d'être être jouée, pas seulement entendue, comme dit Jacques Drillon. L'interprétation est savoir sur l'œuvre en même temps que passage par le corps. Pas de musique, pas de peinture sans geste. Un jour, j'ai entendu un très vieil enregistrement de Guillaume Apollinaire lui-même disant "Le pont Mirabeau", c'était complètement emphatique, presque ridicule, pédagogique, il en rajoutait des tonnes pour s'assurer qu'on entendait bien la métrique ("Sonne l'heuurheu, Je demeuurheu…") Je me souviens aussi très bien de la voix de Jacques Prévert récitant "Pour peindre un oiseau" ou "Sanguine", Prévert, au contraire expédiait la lecture sans faire le moindre sort aux mots, on aurait dit qu'il lisait le journal. Ces créateurs interprétaient eux-mêmes leurs œuvres, et c'était beaucoup moins beau, moins émouvant, que, par exemple, les interprétations des mêmes poèmes par Léo Ferré ou Yves Montant. Je me demande si Mozart lui-même, compte non tenu des progrès techniques, aurait soutenu la comparaison avec Haskil, Brendel ou même Horowitz. Dommage qu'on n'ait pas d'enregistrement ! Mais il est encore plus dommage qu'on ait pas d'enregistrement de Mozart en train d'improviser, il est probable alors qu'on ne pourrait lui trouver aucun rival parmi les grands pianistes actuels, à part peut-être, j'y pense en l'écrivant, les grands pianistes de Jazz du genre de Monk, Waller ou Ellington. Bien au-delà de ses particularités rythmiques ou harmoniques, c'est l'improvisation qui fait la grandeur du Jazz (et qui existait à l'époque de Mozart, on le sait, les concours d'impro, par exemple, mais on en n'a de traces que dans les souvenirs des contemporains et pour cause). L'improvisation est forcément le mélange dont parle Tabucchi, celui de l'imagination et du savoir. Que ce soit le thème original ou le "Standard" mille fois repris, il est alors comme le sujet du peintre, il n'appartient pas vraiment à quiconque, seul le génie du musicien le transforme en cet instant de grâce qui nous transporte soudain. Le Jazz libère l'interprétation du commentaire et la hisse au niveau de la création. Jacques Réda écrit, à propos du célèbre enregistrement où Albert Ayler improvise sur Summertime : "Ayler a vu que le temps de l'été s'était achevé. Il n'a pas joué Summertime. Il s'est agenouillé devant lui, il lui a parlé à voix basse et tendre, il l'a supplié comme pour rappeler à soi quelqu'un qui vient de défaillir et, à demi-défaillant lui-même, il lui a chuchoté et crié combien il avait été beau et combien lui, Ayler, l'aimait, et combien cette distance infranchissable où il se retranchait maintenant était injuste, et cédant à la colère du chagrin, il s'est emporté, entrecoupant d'injonctions sa plainte pantelante et presque animalement funèbre. Puis il s'est calmé peu à peu. Il n'a plus émis qu'une lamentation résignée proche du murmure. C'était fini". Et moi j'écris tout çà, comme une improvisation, sur des thèmes qui seraient les fragments de Tabucchi et de Réda. "Interprète"le comme tu veux, pendant que tu es loin, toi aussi, entre Avranches et le Mont Saint Michel et je pense que ça à voir avec notre amour et j'essaie peut-être en vain de comprendre tout ce qui nous lie et nous désunit à la fois.
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