« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
28 mai 2004
27 mai 2004
Et pour finir,ce soir, last but not the least, Jean Sébastien Bach comme vous ne l'avez jamais lu. Je dis bien : lu. C'est ahurissant d'érudition et de...lisibilité. Un grand site. LCD, direct.
note technique :
je viens de m'apercevoir que certains liens dans la colonne de droite (LCD pour les familiers), rubrique "ciscoblog" ne fonctionnaient plus. Je viens d'y remèdier. Vous pouvez donc lire, si vous en avez le temps, "l'épuisement du boul'mich", "la chambre de Nathan", le "petit traité de l'accueil" (non terminé) et l'"épuisement du week end" (ceci m'avait déjà été signalé par cetains ciscobloggers assidus mais je n'avais pas encore eu le temps de m'y pencher.C'est chose faite. Merci, Claudine)
je viens de m'apercevoir que certains liens dans la colonne de droite (LCD pour les familiers), rubrique "ciscoblog" ne fonctionnaient plus. Je viens d'y remèdier. Vous pouvez donc lire, si vous en avez le temps, "l'épuisement du boul'mich", "la chambre de Nathan", le "petit traité de l'accueil" (non terminé) et l'"épuisement du week end" (ceci m'avait déjà été signalé par cetains ciscobloggers assidus mais je n'avais pas encore eu le temps de m'y pencher.C'est chose faite. Merci, Claudine)
Merveilles,12
« Dans quel endroit accepteriez-vous de vous laisser enfermer ? » « Aucun ! » est votre réponse, je suppose. Mais faites l’effort, comme pour l’île déserte. Si on vous laissait le choix, alors ? Moi, en tout cas j’ai trouvé. Je veux bien me laisser enfermer (avec vivres et bagages) dans les cours Puget et Marly du musée du Louvre. J’y ferais ma couche sur une des marches de l’escalier qui amène à la terrasse et, sur le dos, doigts mêlés sur l’épigastre, chevilles croisées et les yeux grands ouverts je regarderai tomber la nuit à travers la grande verrière de Peter Rice. En même temps que le chatoiement de la lumière dorée du crépuscule sur la pierre de Loire s’allumeront les porches des façades et grandiront les ombres des nymphes figées dans leurs fuites impudiques. C’est un théâtre, encore, avec grands escaliers et balcons où règnent les dieux fleuves, les mers captives, et les chevaux indomptables. Et les statues mêmes se mettrons à vivre. "Seul ce qui est lui-même lieu peut accorder une place ; les choses qui sont des lieux accordent seules des espaces ; un espace est ce qui est ménagé, rendu libre, à l'intérieur d'une limite ; la limite n'est pas où quelque chose cesse, mais ce à partir de quoi une chose commence à être", dit Jacques Henric.
23 mai 2004
Ce soir, beaucoup de travail après quatre jours d'absence (lecture de centaines de mails, repondre à quelques dizaines, consulter les compteurs etc.) pour cause de week end prolongé. Un lien complètement speed : attention, click intuitif !
18 mai 2004
Ca vous rappelle sûrement quelqu'un, non ? C'est bien une photo, pas une peinture. C'est en retrouvant par hasard cette expo de Frank Horvat que je me suis dit qu'il y a longtemps que j'aurais du en faire un lien sur Ciscoblog. Voilà qui est fait. Hommage donc à Frank Horvat, dont je peux regarder, tout en tapant ces lignes, non loin de mon bureau sur l'étagère, la couverture du Journal Photographique 1999. Pour le lien, cliquez zici
17 mai 2004
16 mai 2004
Pensée de la nuit N°63 : "Une scène a marqué mon enfance : mon père était assis dans un fauteuil du salon, tout à fait immobile, le regard fixé sur rien. Ma mère disait à voix basse :"Ne déranges pas ton père, il travaille."Ca me travaillait. Plus tard, je suis devenu moi aussi un intellectuel, je suis parti comme ethnographe en Ethiopie et j'ai entendu une mère Dorzé murmurer à son fils :""Ne dérange pas ton père, il nourrit les ancêtres"" Dan Sperber, Le Symbolisme en Général
14 mai 2004
13 mai 2004
26 (titre provisoire), VI, suite et fin
Haltman ne tentait plus de l'entraîner à la découverte de la ville musée, elle qui pourtant avait une passion sans limite pour le Louvre et certains dessins de Fragonard, un peu trop exclusive sans doute. Toujours est-il qu'il partit seul à la recherche du café Arco de Franz Kafka où les touristes ne pullulaient pas, parcourut la ruelle d'Or à huit heures du matin, lui acheta une bague en or ornée de grenats place Vinceslas, se perdit dans Hrabani et y dégotta une auberge adorable où elle refusa de se laisser emmener. Il la laissait tous les matins à sa correspondance et la retrouvait le soir, satisfaite, lui expliquant que Prague était la plus belle ville du monde, mais qu'elle y reviendrait en hiver, à Noël, avec sa fille. Ils allaient dîner comme des habitués au restaurant "Dvu Kotchu" au son d'un orchestre à corde désuet et il lui racontait sa journée. Un jour pourtant, il réussit à lui faire traverser le pont Charles et ils remontèrent la rue Karlova jusqu'au Château. Elle y passa au moins une heure à acheter des marionnettes à fils. Ils se disputèrent dans un café art nouveau de la place de la République. Elle lui rendit théâtralement sa bague. Il arriva cette chose incroyable. Il prit la bague aussi tranquillement qu'il put, canalisa sa rage dans ses mains tout en la regardant dans les yeux, serra la bague entre deux doigts et la laissa tomber irrémédiablement pliée en deux dans un cendrier. Il n'était sûrement pas réputé pour sa force et n'avait jamais entraîné ses doigts au delà de dix minutes par jour de Czerny, mais dans sa prime jeunesse seulement. Il ne revint pas lui-même du tour de force qu'il venait de réaliser. Cela le décontenança quelque peu, il se dit que les bagues en or tchèques ne valaient rien. Renée, interloquée, reprit la bague écrasée et la rangea dans son porte monnaie (plus tard, elle la ferait réparer par un bijoutier pour le prix de la bague elle même, mais elle dit qu'elle avait vu dans le geste incroyable de Haltman une sorte de signe du destin, lui de son côté s'essaya deux ou trois fois à tordre des bagues même avec les deux mains sans y parvenir et y renonça à tout jamais, plutôt rassuré.) Ils quittèrent Prague un jour de pluie. A la frontière polonaise, Renée arrêta la Sierra pour qu'il puisse fouler enfin le bitume du pays de ses ancêtres. Il ne comprit pas son ironie. Il ouvrit la portière, posa le pied par terre sans descendre et lui demanda de repartir. Ils arrivèrent à Cracovie au soleil couchant, mourant de faim. La ville les subjugua. La Place du Grand Marché avait un côté oriental qui la ravit. Ils furent attirés par la Halle aux Draps comme par un aimant. Les échoppes, qui ne vendaient plus que les mêmes jeux d'échecs en bois tourné, fermaient les unes après les autres. On balayait. Haltman portait au revers de sa veste un vieux Pin's de Lénine qu'il avait acheté à des vendeurs punks sur le pont Charles en souvenir d'un voyage à Moscou dans les années soixantes, où il avait gravement échangé les mêmes pin's avec d'autres lycéens contre des stylos billes. Un homme aux yeux fiévreux le repéra et exhiba en vitupérant sa carte du parti qui ne valait plus rien.Ils se replièrent dans la rue qui menait au Chateau Royal. Les restaurants étaient bondés ou ne servaient plus. Ils trouvèrent une table dans un cave éclairée aux bougies, ce qui était décidément à la mode cette année-là en europe centrale. La carte était pompeuse, mais il n'y avait pratiquement plus rien à manger. Seuls restaient quelques hors d'oeuvres. On leur servit un morceau de saindoux saupoudré de sel et du salami. Le lendemain ils étaient à nouveau à bord de la Sierra. La route dans la campagne jusqu'à Auschwitz était magnifique. Ils croisèrent des charettes tirées par des chevaux et des maisons en bois entourées d'arbres fruitiers derrière des barrières. Après l'entrée et la visite du musée, la foule se dissipa. ils marchèrent seuls longuement le long de la voie ferrée et parmi les hautes herbes qui avaient envahi les anciens barraquements et les places d'appel. C'était une calme prairie, avec des fleurs des champs, sous le soleil d'été et les gazouillis des oiseaux. Au loin, dans un bosquet, les ruines du crématoire IV. Haltman y vola un caillou qui était un bout du mur écroulé et le garda dans sa poche. Ils retournèrent à Cracovie. Il suivit Renée qui erra un bon moment dans la Halle aux draps. Le lendemain ils étaient à nouveau à Prague, récupérèrent les bagages dans l'appartement de la place de la vielle ville et quittaient le pays. Ils étaient donc arrivés pratiquement à la nuit sur le Danube à la hauteur de Sankt Polten. L'Autriche se révélait un pays riche : ils mangèrent richement dans une gasthaus très chère et dormirent sans rêve dans des draps impeccables. Du coup Haltmann aurait bien poussé vers Vienne qui était à une centaine de kilomètres. Renée refusa net, déclarant que l'Autriche était encore pire que l'Allemagne, ce qui était plutôt vrai en terme de prospérité apparente, mais Haltman pensait que la question n'était pas là. D'ailleurs il ne comprenait pas la question. Elle accepta tout juste d'aller marcher le long du fleuve à la nuit tombante. Il y avait un ponton qui avançait au-dessus des eaux. Haltman n'avait jamais vu une chose aussi belle. Devant les sommets des Alpes la nature ne lui avait pas semblé détenir autant de force ni de puissance. Le Danube, qui n'avait là rien de bleu, était sans aucun doute une sorte de dieu. C'était un glacier liquide. Ils restèrent muets de crainte et de respect. De toute façon ils n'auraient pas pu s'entendre, à cause du bruit du flot noir qui s'écoulait dans un fracas continu et inexorable. Il tomba amoureux du Danube comme Renée était tombée amoureuse de Prague sans pratiquement la voir. Sur l'instant, il se jura de retourner voir le fleuve couler quoiqu'il arrivât, même sans elle. Il ne le fit jamais.
Haltman ne tentait plus de l'entraîner à la découverte de la ville musée, elle qui pourtant avait une passion sans limite pour le Louvre et certains dessins de Fragonard, un peu trop exclusive sans doute. Toujours est-il qu'il partit seul à la recherche du café Arco de Franz Kafka où les touristes ne pullulaient pas, parcourut la ruelle d'Or à huit heures du matin, lui acheta une bague en or ornée de grenats place Vinceslas, se perdit dans Hrabani et y dégotta une auberge adorable où elle refusa de se laisser emmener. Il la laissait tous les matins à sa correspondance et la retrouvait le soir, satisfaite, lui expliquant que Prague était la plus belle ville du monde, mais qu'elle y reviendrait en hiver, à Noël, avec sa fille. Ils allaient dîner comme des habitués au restaurant "Dvu Kotchu" au son d'un orchestre à corde désuet et il lui racontait sa journée. Un jour pourtant, il réussit à lui faire traverser le pont Charles et ils remontèrent la rue Karlova jusqu'au Château. Elle y passa au moins une heure à acheter des marionnettes à fils. Ils se disputèrent dans un café art nouveau de la place de la République. Elle lui rendit théâtralement sa bague. Il arriva cette chose incroyable. Il prit la bague aussi tranquillement qu'il put, canalisa sa rage dans ses mains tout en la regardant dans les yeux, serra la bague entre deux doigts et la laissa tomber irrémédiablement pliée en deux dans un cendrier. Il n'était sûrement pas réputé pour sa force et n'avait jamais entraîné ses doigts au delà de dix minutes par jour de Czerny, mais dans sa prime jeunesse seulement. Il ne revint pas lui-même du tour de force qu'il venait de réaliser. Cela le décontenança quelque peu, il se dit que les bagues en or tchèques ne valaient rien. Renée, interloquée, reprit la bague écrasée et la rangea dans son porte monnaie (plus tard, elle la ferait réparer par un bijoutier pour le prix de la bague elle même, mais elle dit qu'elle avait vu dans le geste incroyable de Haltman une sorte de signe du destin, lui de son côté s'essaya deux ou trois fois à tordre des bagues même avec les deux mains sans y parvenir et y renonça à tout jamais, plutôt rassuré.) Ils quittèrent Prague un jour de pluie. A la frontière polonaise, Renée arrêta la Sierra pour qu'il puisse fouler enfin le bitume du pays de ses ancêtres. Il ne comprit pas son ironie. Il ouvrit la portière, posa le pied par terre sans descendre et lui demanda de repartir. Ils arrivèrent à Cracovie au soleil couchant, mourant de faim. La ville les subjugua. La Place du Grand Marché avait un côté oriental qui la ravit. Ils furent attirés par la Halle aux Draps comme par un aimant. Les échoppes, qui ne vendaient plus que les mêmes jeux d'échecs en bois tourné, fermaient les unes après les autres. On balayait. Haltman portait au revers de sa veste un vieux Pin's de Lénine qu'il avait acheté à des vendeurs punks sur le pont Charles en souvenir d'un voyage à Moscou dans les années soixantes, où il avait gravement échangé les mêmes pin's avec d'autres lycéens contre des stylos billes. Un homme aux yeux fiévreux le repéra et exhiba en vitupérant sa carte du parti qui ne valait plus rien.Ils se replièrent dans la rue qui menait au Chateau Royal. Les restaurants étaient bondés ou ne servaient plus. Ils trouvèrent une table dans un cave éclairée aux bougies, ce qui était décidément à la mode cette année-là en europe centrale. La carte était pompeuse, mais il n'y avait pratiquement plus rien à manger. Seuls restaient quelques hors d'oeuvres. On leur servit un morceau de saindoux saupoudré de sel et du salami. Le lendemain ils étaient à nouveau à bord de la Sierra. La route dans la campagne jusqu'à Auschwitz était magnifique. Ils croisèrent des charettes tirées par des chevaux et des maisons en bois entourées d'arbres fruitiers derrière des barrières. Après l'entrée et la visite du musée, la foule se dissipa. ils marchèrent seuls longuement le long de la voie ferrée et parmi les hautes herbes qui avaient envahi les anciens barraquements et les places d'appel. C'était une calme prairie, avec des fleurs des champs, sous le soleil d'été et les gazouillis des oiseaux. Au loin, dans un bosquet, les ruines du crématoire IV. Haltman y vola un caillou qui était un bout du mur écroulé et le garda dans sa poche. Ils retournèrent à Cracovie. Il suivit Renée qui erra un bon moment dans la Halle aux draps. Le lendemain ils étaient à nouveau à Prague, récupérèrent les bagages dans l'appartement de la place de la vielle ville et quittaient le pays. Ils étaient donc arrivés pratiquement à la nuit sur le Danube à la hauteur de Sankt Polten. L'Autriche se révélait un pays riche : ils mangèrent richement dans une gasthaus très chère et dormirent sans rêve dans des draps impeccables. Du coup Haltmann aurait bien poussé vers Vienne qui était à une centaine de kilomètres. Renée refusa net, déclarant que l'Autriche était encore pire que l'Allemagne, ce qui était plutôt vrai en terme de prospérité apparente, mais Haltman pensait que la question n'était pas là. D'ailleurs il ne comprenait pas la question. Elle accepta tout juste d'aller marcher le long du fleuve à la nuit tombante. Il y avait un ponton qui avançait au-dessus des eaux. Haltman n'avait jamais vu une chose aussi belle. Devant les sommets des Alpes la nature ne lui avait pas semblé détenir autant de force ni de puissance. Le Danube, qui n'avait là rien de bleu, était sans aucun doute une sorte de dieu. C'était un glacier liquide. Ils restèrent muets de crainte et de respect. De toute façon ils n'auraient pas pu s'entendre, à cause du bruit du flot noir qui s'écoulait dans un fracas continu et inexorable. Il tomba amoureux du Danube comme Renée était tombée amoureuse de Prague sans pratiquement la voir. Sur l'instant, il se jura de retourner voir le fleuve couler quoiqu'il arrivât, même sans elle. Il ne le fit jamais.
08 mai 2004
26 (titre provisoire), VI, suite
Le lendemain un joli sabot de Denver ornait la roue avant droite de la Sierra : ils n'auraient pas cru que la modernité irait si bon train après la révolution de velours. On leur montra les locaux de la police qui se trouvaient dans une rue moins touristique, tout aussi ancienne mais pas retapée. Les immeubles lépreux et lésardés sentaient la pisse. Le "commissariat", indiqué par une toute petite plaque discrète se trouvait au quatrième sans ascenseur. On entrait comme dans un moulin. Pas de porte, des meubles branlants, les fonctionnaires désoeuvrés semblaient tous gras suants et lents. L'odeur de bierre se superposait à celle de la pisse. On les ignorait, personne ne voulait prendre l'initiative de s'embarrasser de touristes de l'Ouest manifestement en colère. Et puis, la communication, ajoutée à la mauvaise volonté posait un réel problème. On ne parlait que tchèque. Haltman éssaya d'abord son anglais première langue sans le moindre succès comme si on n'avait même pas saisi que ce bruit produit par sa bouche était une langue, puis il essaya son russe seconde langue, ce qui contribua tout simplement à fermer plus hermétiquement les visages. Il savait que c'était la langue honnie. On se détourna d'eux. Renée qui avant une sainte horreur des langues étrangères et qui affirmait pouvoir se faire comprendre avec les mains dans le monde entier dessina la voiture dans l'air et le sabot de Denver comme elle put avec de grand sourires. On la regarda avec des yeux globuleux. Ils s'expaspérèrent. Haltman les traita de crétins en russe à la fois pour se défouler et les défier : on fit comme si on n'avait pas compris, pour bien montrer qu'on ne comprenait vraiment pas le russe, on resta bien globuleux. Haltman rassembla alors le peu d'allemand qu'il savait et un fonctionnaire lui montra des chiffres avec les doigts : le montant de la contravention qu'il fallait régler en Couronnes liquide. Haltman exhiba des Dollars qui furent acceptés à un taux de change usuraire. On leur remplit laborieusement un papier rose qui pouvait passer pour un reçu, puis au bout de quelques demi heures d'attente un homme leur montra de grosses clés et leur fit signe de le suivre. Il délivra la voiture et leur expliqua par gestes qu'il était interdit de se garer dans toute la vieille ville. Ca, ils avaient compris. Puis ils emménagèrent dans l'appartement qu'ils avaient reservé depuis Paris. En plein sur la Place de la Vieille Ville, au troisième étage d'un escalier vénérable, au fond d'une magnifique cour baroque. Rien que ça. Cela mit inexpliquablement Renée de mauvaise humeur. Elle décida cependant de s'installer, defit ses valises et investit la salle de bain. Il y avait dans le salon un petit bureau anglais : elle y disposa son matériel de correrspondance, rangea ses stylos dans un verre à dent et se mit à envoyer des cartes postales achetées en arrivant sur la place Venceslas. Elle ne mettait pas le nez dehors dans la journée pour ne pas se mêler aux touristes. Elle ne sortait que le soir pour aller au restaurant, cernée par les australiens et les japonais.
Le lendemain un joli sabot de Denver ornait la roue avant droite de la Sierra : ils n'auraient pas cru que la modernité irait si bon train après la révolution de velours. On leur montra les locaux de la police qui se trouvaient dans une rue moins touristique, tout aussi ancienne mais pas retapée. Les immeubles lépreux et lésardés sentaient la pisse. Le "commissariat", indiqué par une toute petite plaque discrète se trouvait au quatrième sans ascenseur. On entrait comme dans un moulin. Pas de porte, des meubles branlants, les fonctionnaires désoeuvrés semblaient tous gras suants et lents. L'odeur de bierre se superposait à celle de la pisse. On les ignorait, personne ne voulait prendre l'initiative de s'embarrasser de touristes de l'Ouest manifestement en colère. Et puis, la communication, ajoutée à la mauvaise volonté posait un réel problème. On ne parlait que tchèque. Haltman éssaya d'abord son anglais première langue sans le moindre succès comme si on n'avait même pas saisi que ce bruit produit par sa bouche était une langue, puis il essaya son russe seconde langue, ce qui contribua tout simplement à fermer plus hermétiquement les visages. Il savait que c'était la langue honnie. On se détourna d'eux. Renée qui avant une sainte horreur des langues étrangères et qui affirmait pouvoir se faire comprendre avec les mains dans le monde entier dessina la voiture dans l'air et le sabot de Denver comme elle put avec de grand sourires. On la regarda avec des yeux globuleux. Ils s'expaspérèrent. Haltman les traita de crétins en russe à la fois pour se défouler et les défier : on fit comme si on n'avait pas compris, pour bien montrer qu'on ne comprenait vraiment pas le russe, on resta bien globuleux. Haltman rassembla alors le peu d'allemand qu'il savait et un fonctionnaire lui montra des chiffres avec les doigts : le montant de la contravention qu'il fallait régler en Couronnes liquide. Haltman exhiba des Dollars qui furent acceptés à un taux de change usuraire. On leur remplit laborieusement un papier rose qui pouvait passer pour un reçu, puis au bout de quelques demi heures d'attente un homme leur montra de grosses clés et leur fit signe de le suivre. Il délivra la voiture et leur expliqua par gestes qu'il était interdit de se garer dans toute la vieille ville. Ca, ils avaient compris. Puis ils emménagèrent dans l'appartement qu'ils avaient reservé depuis Paris. En plein sur la Place de la Vieille Ville, au troisième étage d'un escalier vénérable, au fond d'une magnifique cour baroque. Rien que ça. Cela mit inexpliquablement Renée de mauvaise humeur. Elle décida cependant de s'installer, defit ses valises et investit la salle de bain. Il y avait dans le salon un petit bureau anglais : elle y disposa son matériel de correrspondance, rangea ses stylos dans un verre à dent et se mit à envoyer des cartes postales achetées en arrivant sur la place Venceslas. Elle ne mettait pas le nez dehors dans la journée pour ne pas se mêler aux touristes. Elle ne sortait que le soir pour aller au restaurant, cernée par les australiens et les japonais.
05 mai 2004
26 (titre provisoire), VI
Le voyage se terminait. Ils étaient sur le chemin du retour. Ils avaient quitté Prague le matin même. De mauvaises petites routes et de fréquentes erreurs d’itinéraire les avait amenés jusqu'à la frontière autrichienne. Cela avait pratiquement pris toute la journée. Il s’était montré un bien piètre pilote. Il avait commis deux ou trois erreurs inhabituelles, lui qui était un fou des cartes. Renée ne l'avait pas laissé conduire. Elle affichait ce visage hostile qu'il lui avait si souvent vu depuis le début du voyage. A l'aller, Trois semaines plus tôt, elle avait détesté l'Allemagne, par principe, qu’ils avaient pourtant traversé le plus vite possible (une étape avait été nécessaire, ils avaient passé la première nuit à Heidelberg, dans un hôtel propret de la vieille ville, ce qui aurait pu être pire, ils étaient retourné dîner chez Veter au milieu de la jeunesse estudiantine bien nourrie), ils avaient pris une route plus au Nord qui passait par Nuremberg qu'ils n'avaient pas visitée. Elle ne s'était détendue un peu qu'au passage de la frontière tchèque. Elle avait alors dit que la bohème ressemblait à son auvergne natale. Haltman n'avait rien répondu. Ils étaient passés au large de Marienbad, puis étaient arrivés dans la capitale à la tombée de la nuit au milieu des friches industrielles. Ils étaient descendus vers la Vltava et la vieille ville. L’agence de style postmoderne qui leur louait l’appartement était tenue par deux jeunes hommes en polos raz du cou noirs et au sourire carnassier, du côté de la place Venceslas. Ils les attendaient, désolés. L’appartement qu’ils leur avaient réservé n’était libre que le lendemain. Ils leur proposaient de passer la nuit dans un appartement provisoire. Cela n’avait aucune importance. Ils avaient garé la Sierra juste en bas dans la rue, sous un réverbère. L’appartement s’était révélé incroyable. Pas un objet, pas un meuble qui ne datait pas des années cinquante. On se serait cru au cinéma dans un film des frères Cohen. Il se dégageait de tout cela une infinie mélancolie. Ils se sentaient des visiteurs entrés dans un souvenir par effraction. Même les interrupteurs électriques en bakélite forçaient le respect. Un peu plus tard, ils étaient sortis, à la recherche d’un restaurant. Ils s’étaient laissés portés par le flot des passants dans le dédales des ruelles sombres. La ville était emplie d’une sorte de rumeur, les voix de toute cette foule. Tout à coup, ils avaient débouchés sur la place de la vieille ville qui s’était ouverte devant eux sans prévenir. La rumeur s’était accrue. Les deux tours sombres de Notre Dame de Tyn se découpaient en noir sur le zinzolin de la nuit. Devant la Tour de l’horloge la foule s’était faite un peu plus compacte. Ils étaient restés figés sur place, ébahis. Ils avaient mangé des quenelles et de la viande en sauce dans une cave éclairée aux bougies après avoir fait le tour de la place.
Le voyage se terminait. Ils étaient sur le chemin du retour. Ils avaient quitté Prague le matin même. De mauvaises petites routes et de fréquentes erreurs d’itinéraire les avait amenés jusqu'à la frontière autrichienne. Cela avait pratiquement pris toute la journée. Il s’était montré un bien piètre pilote. Il avait commis deux ou trois erreurs inhabituelles, lui qui était un fou des cartes. Renée ne l'avait pas laissé conduire. Elle affichait ce visage hostile qu'il lui avait si souvent vu depuis le début du voyage. A l'aller, Trois semaines plus tôt, elle avait détesté l'Allemagne, par principe, qu’ils avaient pourtant traversé le plus vite possible (une étape avait été nécessaire, ils avaient passé la première nuit à Heidelberg, dans un hôtel propret de la vieille ville, ce qui aurait pu être pire, ils étaient retourné dîner chez Veter au milieu de la jeunesse estudiantine bien nourrie), ils avaient pris une route plus au Nord qui passait par Nuremberg qu'ils n'avaient pas visitée. Elle ne s'était détendue un peu qu'au passage de la frontière tchèque. Elle avait alors dit que la bohème ressemblait à son auvergne natale. Haltman n'avait rien répondu. Ils étaient passés au large de Marienbad, puis étaient arrivés dans la capitale à la tombée de la nuit au milieu des friches industrielles. Ils étaient descendus vers la Vltava et la vieille ville. L’agence de style postmoderne qui leur louait l’appartement était tenue par deux jeunes hommes en polos raz du cou noirs et au sourire carnassier, du côté de la place Venceslas. Ils les attendaient, désolés. L’appartement qu’ils leur avaient réservé n’était libre que le lendemain. Ils leur proposaient de passer la nuit dans un appartement provisoire. Cela n’avait aucune importance. Ils avaient garé la Sierra juste en bas dans la rue, sous un réverbère. L’appartement s’était révélé incroyable. Pas un objet, pas un meuble qui ne datait pas des années cinquante. On se serait cru au cinéma dans un film des frères Cohen. Il se dégageait de tout cela une infinie mélancolie. Ils se sentaient des visiteurs entrés dans un souvenir par effraction. Même les interrupteurs électriques en bakélite forçaient le respect. Un peu plus tard, ils étaient sortis, à la recherche d’un restaurant. Ils s’étaient laissés portés par le flot des passants dans le dédales des ruelles sombres. La ville était emplie d’une sorte de rumeur, les voix de toute cette foule. Tout à coup, ils avaient débouchés sur la place de la vieille ville qui s’était ouverte devant eux sans prévenir. La rumeur s’était accrue. Les deux tours sombres de Notre Dame de Tyn se découpaient en noir sur le zinzolin de la nuit. Devant la Tour de l’horloge la foule s’était faite un peu plus compacte. Ils étaient restés figés sur place, ébahis. Ils avaient mangé des quenelles et de la viande en sauce dans une cave éclairée aux bougies après avoir fait le tour de la place.
01 mai 2004
J'ai trouvé ce site charmant et plein d'idées chez Médiatic qui est une mine inépuisable, un puits de science, une petite fourmi, une agence de presse, bref le couteau suisse et le guide Michelin réunis des blogs et des sites. Indispensable. Merite la LCD.
30 avril 2004
Ce soir, ce superbe streaming , qui me fait un peu penser au "Mystère Picasso" de H.G.Clouzot (connexion rapide, évidemment, la qualité est assez bonne pour se le passer plein écran)
29 avril 2004
27 avril 2004
« La poésie est la mémoire de la langue », je me suis longtemps répété cette jolie formule de Jacques Roubaud sans bien la comprendre ou plutôt je me la suis longtemps répétée pour tenter de la comprendre, sans y parvenir vraiment. Il écrit, dans la « Bibliothèque de Warburg »,si je me souviens bien, comment elle s’est un jour imposée à lui. C’est en lisant aujourd’hui dans la lettre hebdomadaire de Carlotta cette autre phrase d’Antonio Tabucchi : « la littérature donne une forme narrative au regret » qu’un de ses sens possibles m’est soudainement apparu. Bien qu’il ne soit pratiqué ici aucune littérature, et encore moins aucune poésie (malgré tout le désir secret et insatisfait que j’en ai, tout juste pourrait on parler d’écriture ou, pour reprendre une vieille exergue, de graphomanie), il y est, on s’en est aperçu j’espère, souvent question de souvenirs ou de mémoire. Ciscoblog ne pouvait faire autrement que d’entrer en résonance avec cette phrase de Tabucchi qui m’a rappelé soudain celle de Roubaud : Ciscoblog est un peu « la mémoire de Francis ». C’est pratiquement la seule définition possible de Ciscoblog. Ce n’est pas toute la mémoire, mais une partie, un rayon, une étagère. La proposition : « L’ensemble « Ciscoblog » est inclus (sachant qu’il est aussi mathématicien, en disant cela je me risque à une interprétation raisonnable de Roubaud) dans l’ensemble « Francis » », a-t-elle un sens ? Ou plutôt celle-ci : « Existe-t-il une projection d’une partie de l’ensemble « Francis » telle que l’ensemble « Ciscoblog » ? Reprenons : Roubaud dans un autre passage, géographiquement proche de l’endroit où il a posé la formule qui ouvre cette entrée (si vous n’êtes pas sûr, à mon propre instar d’ailleurs, de ne pas tout comprendre à ce que j’écris et que vous vous demandez ce que vient faire ici cette topographie scripturale, je ne peux que vous inviter à lire « Le Grand Incendie de Londres ») Roubaud, donc, dit que tant qu’un souvenir n’est pas raconté, il reste vivant. Mais vivant, il est insaisissable par tout autre. Il n’y a aucun moyen de le transmettre vivant. Le récit ne serait alors qu’une copie dévitalisée. C’est l’action de l’écrire qui tue le souvenir. Tout en le conservant. L’écriture constituerait un procédé de « fixation » de la mémoire, de la même manière que les « colorations » fixent les coupes microscopiques. Roubaud emploie le terme « poser » qui a mon sens présente une grande force poétique : avant l’écriture, le souvenir serait comme en suspension dans la mémoire, ensemble de minuscules particules animées du même mouvement brownien, l’acte de l’écrire le dépose sur le papier, littéralement, le rassemble, lui ôte tout mouvement, le fige, le plaque au sol, donc le tue. Les livres sont fait de cadavres de souvenirs qui ne sentent pas. Les souvenirs narrés sont comme des mouches écrasées (voilà que je me prends pour Quignard…) Roubaud raconte comment il compose un poème (un poème, m’a-t-il appris, ne s’écrit pas, il se compose. Mais ce n’est pas grave, je n’écris pas de poèmes) : c’est uniquement dans sa tête, dans sa mémoire. Il y aurait là une immense bibliothèque (la langue) avec des milliards d’étagères et la mémoire serait comme une fenêtre, merci Windows, qui se déplacerait le long de ces étagères pour y choisir les objets, éléments du poème. Tant que le poème n’est pas posé il est un être hybride, entre la mémoire et la langue. Tout comme le souvenir. Mais, par rapport au souvenir, le poème se situe dans un espace à « plus une » dimension. C’est la poésie qui fait subir à la mémoire cette opération alchimique, de se transformer en mots. Ainsi on peut comprendre la formule : « La poésie est la mémoire de la langue » comme un développement dans une dimension « supérieure » de la proposition : « « Ciscoblog » est la mémoire de « Francis » », par exemple. La poésie serait-elle alors l'intégrale de "Francis" et ne serions nous, nous, uns par uns, pauvres pêcheurs, que des dérivées de la poésie (ou de la langue) ?
26 avril 2004
Nous avions passé la nuit à Ascain (je ne sais plus très bien si on l'écrit comme ça) un petit village tout joli du pays basque où au moins quinze ans plus tôt la famille avait passé des vacances (notre père faisait des films super huits, je me souviens des super huits, bonne fête à tous les super huits, il y a une image où je regarde la caméra avec mon regard de myope derrière des lunettes de la sécu pas parce que nous n'avions pas les moyens mais parce que j'en cassais au moins deux paires par mois, après j'ai arrêté de porter des lunettes mais j'avais toujours un regard de myope : un regard de myope se porte toujours mieux sans lunettes). c'était le temps des amours enfantines où Baudelaire de dieu , comme dit Lacan, il s'en passe de vertes, il y avait mon amoureuse, enfin pas elle, moi, j'ai mis du temps à m'en apercevoir, à cette époque je croyais encore que l'amour c'était à sens unique dans les deux sens, mais moi, je suis resté amoureux d'elle au moins trois ou quatre ans, je ne l'ai jamais embrassée, je l'ai juste serrée un peu fort contre moi en dansant un de mes premiers slows, je me souviens des slows, bonne fête à tous les slows, elle laissait sa main sur mes épaules, elle était un peu plus grande que moi, elle gardait ses distances et se balançait d'un pied sur l'autre, gentiment , elle m'avait laissé enfouir ma tête derrière sa nuque mais je sentais bien qu'elle ne s'abandonnait pas vraiment, je crois quand même que ce jour là j'ai compris que nous n"étions pas vraiment faits l'un pour l'autre, elle est d'ailleurs membre du Comité d'Ethique à l'heure qu'il est et son frère, qui veillait jalousement sur elle à' l'époque, tout petit devant le fronton orange, j'essayais de le battre à la pelote basque à main nue, a eu pluis tard,un prix Nobel collectif, mais un prix Nobel tout de même, une bien belle famille. Nous étions montés en haut de la Rhune en une après midi torride, je me souviens plutôt de la descente, nous avions failli nous perdre dans le soleil couchant. C'était une de nos premières ballades sans les parents. Je me souviens, pendant que j'y suis, de notre première soirée sans les parents, aussi, à Paris, au cinéma je crois où j'avais éssayé de l'embrasser vainement et où à la sortie duquel (était-ce la "guerre des boutons" ?) les flics nous avaient demandé ce que nous faisions si tard à traîner si seuls si sans parents et si jeunes dans la rue mais ils voyaient bien que nous n'étions pas des gros blousons noirs mais des petits yéyés et nous avaient mis dans un taxi sans nous amener au commissariat, je me souviens même du flic qui avait arrêté un taxi au vol d'un coup de sifflet magistral et fouette cocher, direction boulevard Saint Michel. Nous avions dormi à Ascain et nous avions vu un toro de fuego sur la place en bas de l'hôtel, ça m'avait rappelé les vacances avec mes parents au pays basque quinze ans plus tôt ça faisait assez espagnol tout ça tout de même, les toros de fuego, et la descente de la Rhune et les bains de mer à Saint Jean de Luz au milieu des barques de pèches multicolores. Après, nous avions traversé l'Espagne sans presque nous arrêter, c'est comme ça que j'ai raté Madrid pratiquement définitivement, je ne vois plus ce que j'irais faire à Madrid maintenant, d'autant qu'il y a la télé pour les matchs du Réal (j'avais déjà raté Madrid cinq ans plutôt, quand nous étions allé faire un voyage au Maroc et qu'il fallait bien traverser l'Espagne pour aller au Maroc mais surtout ne pas s'y arrêter à cause de Franco, et nous avions pris bien soin d'éviter Madrid, déjà, souvenir d'un camping puant dans le désert castillan, mais le Maroc ça avait été encore pire, nous avions découvert la dictature et la misère, nous étions retournés dégoûtés en Espagne, à Nerja, dans un village de pêcheur tout blanc et coupé de tout mais où malgré le fait que c'était quand même un village espagnol tout n'était pas pesant et irrespirable comme au Maroc) parce que nous n'étions pas venu visiter l'Espagne. En 75, c'était encore assez Franco. Nous sommes tout de même passés par Salamanque qui me laisse un souvenir fulgurant de beauté avec sa cathédrale, il paraît que Madrid c'est autre chose mais j'ai quand même raté. A la frontière, ils savaient bien que nous allions fêter les un an(s ?) de la révolution des oeillets mais ils étaient obligés de nous laisser passer sans nous embêter, ils auraient bien voulu, ils nous ont tout de même sacrément fait la gueule en tournant et retournant nos passeports, allez ouste du balai allez vous faire foutre de l'autre côté dire qu'il va falloir vous revoir au retour, sales petits branleurs et des tas d'autres gentillesses du même style dans leur langue maternelle que je comprenais pas parce que j'avais fait russe en deuxième langue. Nous étions probablement les deux cent millièmes français à les traverser, eux les espagnols pour aller voir le Portugal et quand je dis traverser je sais bien qu'il y a des sous entendus et je peux comprendre que machos et fiers comme ils étaient ils pouvaient penser que c'était comme si on leur faisait un doigt. Mais voilà, c'était au Portugal que nous allions. Direction Lisbonne. J'ai aussi raté Porto, définitivement, même explication que pour Madrid, les fanas de foot comprendront. Il n'y a pas à dire, et maintenant je peux bien l'avouer vu que l'Espagne est devenue un vrai pays démocratique et qu'elle a même retiré ses soldats d'Irak, j'espère que la presse américaine boycotte les corridas mexicaines, je sais très bien ce que je veux dire, le Portugal, comme pays c'est pas terrible, c'est même beaucoup moins beau que l'Espagne. Tant pis si ça vous choque, il n'y a que la vérité qui blesse. Mais à l'époque on aurait bien dit que le Portugal c'était beaucoup plus beau rien parce qu'il y avait eu la révolution et que les gens hormis leur tristesse, mais qui n'était pas tellement différente de celle des espagnols qui étaient tout véners de ne pas s'être encore débarrassés complètement du franquisme, étaient beaucoup plus sympas que les espagnols ce qui n'était d'ailleurs pas vrai pour les espagnols mais seulement pour les flics espagnols, les flics portugais on n'en a pas vu beaucoup, je sais pas au fond. Ca nous aurait écorché la bouche de l'avouer et de le dire à l'époque mais il faut bien se rendre à l'évidence et accepter la vérité telle qu'elle est : sitôt passée la frontière, invasion d'ordure et de vieux papiers, les elections démocratiques étaient passées, circulez il n'y a plus grand chose à voir, finie la grande fête des oeillets, seulement des affiches électorales en lambeaux emportés par le vent de l'atlantique dans le ciel variable et sur tous les murs et le beau visage d'Otello de Carvalho en noir et blanc déchiré par en haut ou en travers. Personne ne ramassait les affiches qui voletaient au vent qui se décollaient des murs par plaques miséreuses et polluaient tous le paysage. Et ces souvenirs d'affiches déchirées sont aussi déchirés que les lambeaux de ma mémoire en lambeaux de notre voyage au Portugal. A Coimbra la tristesse et le fado reprenaient possession des lieux, c'était six mois trop tard mais les vacances c'est en juillet août on n'y peut rien, enfin, je me comprends. L'Espagne est rouge même si dessus règne Franco la couleur politique ça n'a rien à voir et le Portugal est noir de couleur noire comme les robes de ses vielles paysannes de l'Alentejo qui passent derrière les places des villages bondées d'hommes debout. Au Portugal, en ce temps là il n'y avait pas de terrasses de café, je ne sais pas s'il y en a d'ailleurs aujourd'hui, la civilisation atlantique ne sait pas ce que c'est, les terrasses de café, les hommes restaient debout en foule sur les places. Ils ne se prélassaient pas, ils ne prenaient pas le frais à l'heure de l'apéro, les femmes ne faisaient pas le paseo sur les places royales dans la touffeur de la nuit car les nuits étaient fraîches et mal éclairées tout le monde au lit demain on se lève tôt pour travailler aux champs, finie la rigolade, finie la révolution, ils restaient debout à se parler face à face, la cigarette au bec et les mains dans les poches deux par deux par centaines. Le Portugal est un pays sans chaise. C'est un pays âpre je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit c'est assez âpre comme pays. Le Portugal et l'Espagne ne sont pas un couple comme la Belgique et la Hollande que tout rapproche non, tout les divise mais ils sont là à l'autre bout de l'Europe, obligés malgré eux de faire la route ensemble un peu comme le recto et le verso d'une vieille carte à jouer. Bon, nous vîmes des ânes, dans l'Alentejo, exactement les mêmes que sur les cartes postales, mais de revolution agraire et de comités de paysans point, on sentait poindre Mario Soares contre qui je n'ai rien du tout d'ailleurs mais c'est autre chose que les soviets tout de même le vent de la révolution était passé, ils ont voté et puis après dirait le vieux Leo. Et puis après, nous sommes passé trop tard dans la tristesse revenue de ce pays à la beauté âpre je sais c'est un cliché comme on dit d'une fille sans grâce avec un peu de poil aux pattes mais pas trop pour ne pas trop la vexer. L'Alfama étaient remplie de valises en carton et je cherchais en vain les vampires de Pierre Klast. Nous nous sommes rattrapés sur la bacalau à la portugaise, c'est à dire aux petits légumes des portions énormes un délice, c'était toujours ça, dans un tout petit resto ouvrier. Non loin de Praïa de Rocha qui ressemblait beaucoup à Etretat la ville la plus déprimante du monde mais avec un peu de soleil en plus nous avions campé sur la plage et mangé pour nous consoler mais pas vraiment des coquillages qui ressemblaient beaucoup à des palourdes mais qu'on appelait pas comme ça vu que c'était en portugais. A Nazarée nous avions regardé avec respect comme il se devait les pêcheurs en pyjamas ramener leurs filets sur la plage en bas des falaises noires. Nous avions ramené des lirettes qu'on ne trouvait pas encore à IKEA qui n'existait pas encore et sitôt sortis du pays nous nous étions faits dévaliser la voiture à Séville dès la première nuit sous les orangers aux grosses oranges immengeables. Je me souviens que Christine n"avait plus que la robe qu'elle portait sur elle. Nous sommes allés lui acheter des sous vêtements au Corte Inglès du coin après avoir porté plainte au commissariat devant des flics plus débonnaires que patibulaires et qui nous ont regardé avec des yeux goguenards, je me comprends. Et sous les ponts coulait le Guadalquivir et ma mémoire faut-il qu'il m'en souvir. C'était il y a exactement trente ans. ,non, vingt neuf. Ca fait rien, bonne fête à tous les trente ans.
20 avril 2004
Ce soir, je vous ramène ce petit bijou glané sur "Mes lubies" je ne sais pas où elle a trouvé ça, elle non plus semble-t-il...
18 avril 2004
14 avril 2004
Ce soir, on demande d'urgence le psychiatre de garde au téléphone. C'est un monsieur que je ne connais pas. Il a la voix d'un homme âgé, il parle très poliment, il est même un peu précieux, "vielle France" ; on n'y est plus habitué à Vigneux sur Seine, par les temps qui courent. "Bonsoir docteur, je suis désolé de vous déranger, je me nomme monsieur S. Je suis suivi par le docteur E. J'ai une question à vous poser, je vous prie de m'excuser, ce ne sera pas très long. Voilà, il y a quelques temps le docteur E. m'avait dit qu'il était bon de manger au moins deux yaourts par jour. J'ai donc décidé de manger un yaourt le matin et un yaourt le soir. Ce sont des yaourts bios (il veut dire : de la marque "BIO", ça a l'air d'avoir son importance toute cette biologie, voilà où nous mène tous ces actimels, ces oméga trois et tous ces alicaments) et je m'en porte bien. Mais figurez vous que ce matin j'ai oublié de manger mon yaourt, voilà la question que je voulais vous poser : y a-t-il un inconvénient à ce que j'en mange deux ce soir ?" Il paraît véritablement anxieux de connaître ma réponse. Je crains ce genre de coup de téléphone. Il ya des habitués qui vous tiennent au bout du fil pendant des heures avec ce genre de conversation surréaliste, une question saugrenue suivant l'autre, et on est pas plus avancé. Je ne crois pas du tout à SOS Amitié, il faut être fou pour faire ce métier, d'ailleurs justement ce n'est pas un métier et surtout pas le mien. Un psychiatre de garde c'est même le contraire d'SOS amitié. De même qu'il ya une sorte d'irresponsablilté fondamentale à exercer cette pratique d'"écoutant" (comme ils disent) proche, à mon sens, de la toute puissance du masochiste, Il y a souvent chez les "appelants" une sorte de perversité à mettre l'interlocuteur dans l'embarras, lui faire sentir son incapacité, triompher de son impuissance ou lui faire perdre ses gonds (je me souviens d'un monsieur qui avait téléphoné en urgence parce qu'on lui avait coupé l'eau et que c'était un grave traumatisme psychique, il comprenait très bien que je ne pouvais rien y faire mais tenant à me faire savoir combien il se sentait agressé par une mesure aussi injuste que néfaste, j' ai encore des sueurs froides au souvenir de mon envie de lui raccrocher au nez tout en me disant qu'il fallait être bien fou pour téléphoner à un psychiatre de garde à onze heures du soir parce qu'on vous avait coupé l'eau plutôt qu'à l'assistante sociale ou à un avocat mais des assistantes sociales ou des avocats reveillés à onze heures et disponibles au téléphone il n'y en a pas beaucoup et que donc c'était mon devoir d'écouter sa plainte sans rien pouvoir y faire, juste écouter, ne rien répondre, ne pas raccrocher surtout, après tout ça le soignait peut-être. Comme ces appels, les plus terribles : tout à coup la voix d'un inconnu ou d'une inconnue vous dit dans la nuit ceci est mon dernier coup de téléphone aussitôt raccroché, je me suicide. Par experience, je sais qu'on passe rarement à l'acte. J'ai reçu, en garde une kyrielle de ce genre de coup de fil et je suis pratiquement sûr qu'aucun de mes correspondants ne s'est effectivement donné la mort (j'ai eu des morts, beaucoup même, la maladie mentale est une maladie éminemment mortelle, mais en général ils n'avaient pas prévenu par téléphone), c'est à chaque fois la même panique intérieure, le même sentiment d'injustice ou d'être pris dans un piège implacable, le même sentiment de culpabilité, voilà que ça tombe encore sur moi, mes nerfs vont encore être mis à rude épreuve mais justement c'est mon métier de ne pas m'énerver de garder mon calme en toute circonstance je ne m'énerverai pas et je ne lui répondrai surtout pas que je n'en ai rien à foutre de son chantage à trois heures du matin et qu'il ou elle aille se jeter du haut de la tour Eiffel si ça lui chante je ne vois pas comment je l'en empêcherais et qu'il ou elle le fasse rien que pour montrer comment le monde et les psychiatres de garde sont cruels, adieu etc. Il y en a qui refusent de donner leur nom pour qu'on ne puisse pas les localiser et leur envoyer les pompiers ils ou elles ne demandent que ça en réalité, ils adore dire merde aux pompiers. La plupart du temps, malgré tout, à l'aide des trucs élémentaires du métier (le numéro de telephone qui s'inscrit sur l'écran du standard et la standardiste qui retrouve le nom et l'adresse par exemple), ça se termine par les pompiers mais ils vous engueulent en arrivant à l'hôpital "ah c'est vous le psychiatre de garde, vous ne m'écoutez pas et en plus vous m'envoyez les pompiers, en voilà une jolie façon de respecter le secret médical le libre arbitre et le droit de disposer de sa vie, tous des nuls ces psy à la gomme" et j'en passe. Mais ce soir c'est différent. Je répond doctement qu'il ne me semble pas y avoir d'inconvénient à manger deux yaourt dans le même repas et attend la suite. Pas de suite. "bon, je vous remercie Docteur, je vais donc manger sans crainte deux yaourts ce soir et excusez moi pour le dérangement. Bonsoir." Clic. Je n'en reviens pas. A cette heure, pas de nouveau coup de téléphone de monsieur S. que je comence à trouver tout à fait adorable, il faudra que j'en parle à E. demain. La psychiatrie, il arrive tout de même parfois que ce soit des histoires de fous !
11 avril 2004
26 (titre provisoire), V
Dans le "Devoir de Mémoire", Primo Lévi écrit : "je dois ouvrir ici une parenthèse : après quarante ans ou presque, je me rappelle tout cela à travers ce que j'ai écrit; mes écrits jouent pour moi le rôle de mémoire artificielle, et le reste, ce que je n'ai pas écrit se résume à quelques détails." Bien entendu, nous n'avons rien à rapporter que n’est aussi terrible ni aussi essentiel que ce dont Primo Lévi avait à se souvenir. Je sens cependant qu'il nous faut tenir compte de son avertissement : Du Vingt-Six il ne restera que quelques détails si aucun d'entre nous ne fait un effort comparable à celui de Primo Lévi. J'ai longuement consulté les gros volumes du Déchronographe, le journal de bord du Vingt-Six, et je me suis rendu à l'évidence : Les écrits ont un pouvoir de remémoration formidable et la mémoire est éminemment volatile. Il nous faudra donc tout décrire : les lieux, les gens, les idées, les événements. On pourrait commencer comme ça : Le Vingt-Six était situé Vingt-six rue des Chevaliers Saint Jean à Dormeil, non loin de l'Essonne qui traverse la ville avant de se jeter dans la Seine qui est la raison d'être de la ville. Etc. Mais cela ne suffirait pas. Avant, il faudrait encore parler des Mozards, de la psychiatrie à la fin des années soixante-dix, de ce que représentaient pour la psychiatrie les Mozards à la fin des années soixante-dix, de la psychiatrie de secteur, de la psychothérapie institutionnelle, de Bonnafé, de son histoire à lui dans la psychiatrie, des parcours individuels de chacun d'entre nous, de ce qui nous avait amenés les uns et les autres à Dormeil, de ce qui nous avait poussés à nous réunir, de l'implantation préalable, de la bataille des "soixante lits", et avant tout ça il faudrait parler de mai soixante-huit, à quel point l'esprit de mai nous faisait encore vivre et agir à cette époque, on chercherait alors le début de l'histoire. Cela avait-il commencé devant le comptoir du secrétariat aux Mozards, le jour où j'ai eu rencontré Jacques pour la première fois en 1978 ? Ou bien le jour où Renée, enceinte de Maelle, a eu visité une jolie maison en meulière du centre ville en 1980 ? Ou bien quand nous avions repeint nous-même le dispensaire des Mozards, comme on disait à l'époque - maintenant on dit CMP- pour montrer que rien ne nous faisait peur pour faire et défaire la psychiatrie comme disait Roger Gentis ? Ou bien le jour où la bande de jeunes turcs de Moisselles des années 1972 - il y avait Danièle B, Jean philipe Catone, Cakouche, Liliane Mesmer, Bernardine Saint Just, Agnès David et Jacques Sylphe, Florence Vantry et moi - était rentré dans le lard de Jean Oury qui faisait une présentation de La Borde dans une librairie de Nancy et qu'il n'en était pas revenu d'avoir "été débordé sur sa gauche" par des gamins enragés - on avait foutu un de ces bordels dans cette librairie provinciale bien pensante de gauche - (je me souviendrai toujours de ma colère quand j'ai découvert que Jean Oury avait l'allure d'un pasteur protestant d'un certain âge et non celle d'un leader maximo de la révolution cubaine) ? Ou bien le jour de la fondation de l'AERLIP par Felix Dupont, Eric Pipot, Jean Pierre Hauclcet et beaucoup d'autres pendant le congrès des psychiatres à Tours, des jours fiévreux, sans dormir à refaire la psychiatrie et le monde ? Ou bien, un jour chez Cathy Coupzo, dans les tours de Montconseil où nous avions préparé avec Michael Gruyalmer, Charlotte Doziki, Daniel Teillard et toute la bande, la réunion fondatrice du Centre de crise et nous étions préparés à la réunion du service du lendemain à laquelle nous étions arrivés déguisés et avec le slogan qui reprenait celui du Journal Actuel de ces années-là: "Nouveau et intéressant" (Daniel Teillard avait fait sensation dans son costume de Tarzan) ? Ou bien, encore bien plus tôt, quand nous mettions en pratique, moi et Nathanael Millner (quel groupuscule !) la théorie de la "dérive" situationniste et du détournement dans les rues de Paris et que nous allions voir "Une petite culotte pour l'été" (film détourné culte) au cinéma d'art et d'essai de la rue Galande ? Ou bien lors ce voyage à Turin, fief de Psychiatria Democratica, en 1980, avec ce psychiatre gauchiste, Agostino Pirella, responsable régional de l'application de la loi 180 sur la suppression des asiles, qui avait des manières d'évêque tout droit sorti d'un film de Fellini, avec son petit secrétaire qui le suivait partout et portait sa serviette et qui faisait la gueule parce qu'on arrivait en retard au restaurant, et la hantise permanente des Brigades rouges dans les rues de Turin (nous avions réussi à ramener des Pinocchios en bois peints pour les enfants et une cafetière italienne douze tasses pour le futur centre de crise et nous avions visité des asiles qui n'en étaient soit disant plus avec des patients bien fous) ? Ou bien lors de cette grande fête, aux Mozards qui avait clos des rencontres mémorables avec les italiens de Trieste de l'équipe de Basaglia et l'équipe de Naples qui étaient venus en camping car et nous trouvions que c'était très classe, je me souviens du mot qu'ils répétaient beaucoup : La rabia (la rage) ? Ou bien, ce grand congrès de la psychiatrie alternative à Trieste en 1978 ou 1979, qui avait vu la fondation du "Réseau Alternative" et où nous avions "délégué" Jacques, Felix Dupont et Charlotte et d’où ils étaient revenus complètement hébétés après des nuits sans dormir ? On chercherait le vrai début de l'histoire, on ne le trouverait pas et ça n'aurait aucune importance parce que cette histoire a eu une infinité de débuts et qu'elle a été la fille d'une époque qui ne reviendra plus jamais, se dit Haltman.
Dans le "Devoir de Mémoire", Primo Lévi écrit : "je dois ouvrir ici une parenthèse : après quarante ans ou presque, je me rappelle tout cela à travers ce que j'ai écrit; mes écrits jouent pour moi le rôle de mémoire artificielle, et le reste, ce que je n'ai pas écrit se résume à quelques détails." Bien entendu, nous n'avons rien à rapporter que n’est aussi terrible ni aussi essentiel que ce dont Primo Lévi avait à se souvenir. Je sens cependant qu'il nous faut tenir compte de son avertissement : Du Vingt-Six il ne restera que quelques détails si aucun d'entre nous ne fait un effort comparable à celui de Primo Lévi. J'ai longuement consulté les gros volumes du Déchronographe, le journal de bord du Vingt-Six, et je me suis rendu à l'évidence : Les écrits ont un pouvoir de remémoration formidable et la mémoire est éminemment volatile. Il nous faudra donc tout décrire : les lieux, les gens, les idées, les événements. On pourrait commencer comme ça : Le Vingt-Six était situé Vingt-six rue des Chevaliers Saint Jean à Dormeil, non loin de l'Essonne qui traverse la ville avant de se jeter dans la Seine qui est la raison d'être de la ville. Etc. Mais cela ne suffirait pas. Avant, il faudrait encore parler des Mozards, de la psychiatrie à la fin des années soixante-dix, de ce que représentaient pour la psychiatrie les Mozards à la fin des années soixante-dix, de la psychiatrie de secteur, de la psychothérapie institutionnelle, de Bonnafé, de son histoire à lui dans la psychiatrie, des parcours individuels de chacun d'entre nous, de ce qui nous avait amenés les uns et les autres à Dormeil, de ce qui nous avait poussés à nous réunir, de l'implantation préalable, de la bataille des "soixante lits", et avant tout ça il faudrait parler de mai soixante-huit, à quel point l'esprit de mai nous faisait encore vivre et agir à cette époque, on chercherait alors le début de l'histoire. Cela avait-il commencé devant le comptoir du secrétariat aux Mozards, le jour où j'ai eu rencontré Jacques pour la première fois en 1978 ? Ou bien le jour où Renée, enceinte de Maelle, a eu visité une jolie maison en meulière du centre ville en 1980 ? Ou bien quand nous avions repeint nous-même le dispensaire des Mozards, comme on disait à l'époque - maintenant on dit CMP- pour montrer que rien ne nous faisait peur pour faire et défaire la psychiatrie comme disait Roger Gentis ? Ou bien le jour où la bande de jeunes turcs de Moisselles des années 1972 - il y avait Danièle B, Jean philipe Catone, Cakouche, Liliane Mesmer, Bernardine Saint Just, Agnès David et Jacques Sylphe, Florence Vantry et moi - était rentré dans le lard de Jean Oury qui faisait une présentation de La Borde dans une librairie de Nancy et qu'il n'en était pas revenu d'avoir "été débordé sur sa gauche" par des gamins enragés - on avait foutu un de ces bordels dans cette librairie provinciale bien pensante de gauche - (je me souviendrai toujours de ma colère quand j'ai découvert que Jean Oury avait l'allure d'un pasteur protestant d'un certain âge et non celle d'un leader maximo de la révolution cubaine) ? Ou bien le jour de la fondation de l'AERLIP par Felix Dupont, Eric Pipot, Jean Pierre Hauclcet et beaucoup d'autres pendant le congrès des psychiatres à Tours, des jours fiévreux, sans dormir à refaire la psychiatrie et le monde ? Ou bien, un jour chez Cathy Coupzo, dans les tours de Montconseil où nous avions préparé avec Michael Gruyalmer, Charlotte Doziki, Daniel Teillard et toute la bande, la réunion fondatrice du Centre de crise et nous étions préparés à la réunion du service du lendemain à laquelle nous étions arrivés déguisés et avec le slogan qui reprenait celui du Journal Actuel de ces années-là: "Nouveau et intéressant" (Daniel Teillard avait fait sensation dans son costume de Tarzan) ? Ou bien, encore bien plus tôt, quand nous mettions en pratique, moi et Nathanael Millner (quel groupuscule !) la théorie de la "dérive" situationniste et du détournement dans les rues de Paris et que nous allions voir "Une petite culotte pour l'été" (film détourné culte) au cinéma d'art et d'essai de la rue Galande ? Ou bien lors ce voyage à Turin, fief de Psychiatria Democratica, en 1980, avec ce psychiatre gauchiste, Agostino Pirella, responsable régional de l'application de la loi 180 sur la suppression des asiles, qui avait des manières d'évêque tout droit sorti d'un film de Fellini, avec son petit secrétaire qui le suivait partout et portait sa serviette et qui faisait la gueule parce qu'on arrivait en retard au restaurant, et la hantise permanente des Brigades rouges dans les rues de Turin (nous avions réussi à ramener des Pinocchios en bois peints pour les enfants et une cafetière italienne douze tasses pour le futur centre de crise et nous avions visité des asiles qui n'en étaient soit disant plus avec des patients bien fous) ? Ou bien lors de cette grande fête, aux Mozards qui avait clos des rencontres mémorables avec les italiens de Trieste de l'équipe de Basaglia et l'équipe de Naples qui étaient venus en camping car et nous trouvions que c'était très classe, je me souviens du mot qu'ils répétaient beaucoup : La rabia (la rage) ? Ou bien, ce grand congrès de la psychiatrie alternative à Trieste en 1978 ou 1979, qui avait vu la fondation du "Réseau Alternative" et où nous avions "délégué" Jacques, Felix Dupont et Charlotte et d’où ils étaient revenus complètement hébétés après des nuits sans dormir ? On chercherait le vrai début de l'histoire, on ne le trouverait pas et ça n'aurait aucune importance parce que cette histoire a eu une infinité de débuts et qu'elle a été la fille d'une époque qui ne reviendra plus jamais, se dit Haltman.
08 avril 2004
David Madore, je vous l'ai déjà dit cent fois, est un jeune homme tout à fait charmant. d'ailleurs le monde appartient aux jeunes gens. L'idée géniale de Freud, je suis d'accord avec lui, n'est pas contrairement à ce qu'on croit, la psychanalyse, mais le divan.
07 avril 2004
Je pense à
Me souvenir. Depuis peu, je suis capable de passer du temps à ne rien faire d'autre que de me repasser mes souvenirs favoris. Cela a acquis le statut d'activité licite depuis que je suis entré dans l'âge mûr. Car force est de reconnaître, sans vaine rébellion, que la mémoire est sur la balance devenue plus lourde que les projets. Je suis donc chaque fois surpris de constater qu'un ou deux de ces souvenirs ont radicalement changé de manière irréversible. Et, à chaque fois la surprise et la même : car le souvenir est un familier, bon ou mauvais, ce n'est pas la question, c'est un souvenir connu, répertorié, pas une trouvaille ou une rareté repêchée à force de plongées risquées dans les grands fonds. Non, c'est souvenir tranquille, de la surface, dans le paysage depuis toujours, qu'on cueille en laissant sa main tremper, au passage de la barque. Ce n'est pas qu'il ait perdu sa précision : un souvenir ne perd pas sa précision, par définition, sinon il est tout simplement oublié ou bien n'est plus que ce lambeau inutile et triste qu'on appelle un "vague souvenir", sur le dos comme un poisson mort, entre deux eaux, mais plus près du fond. Non, je veux parler des souvenirs qui font encore partie de la liste qu'on peut rappeler sans difficulté et convoquer sans crainte. Seulement au détour de la file qui serpente, alignant presque à l'identique, l'une derrière l'autre les dociles réminiscences, en voilà une ou deux, parfois trois, mais jamais plus, qui ne ressemble plus aux autres. J'ai mis longtemps à comprendre ce qui me les faisait paraître si étranges. S'il s'agissait seulement d'images, je dirais qu'elles sont devenues ternes. S'il s'agissait seulement de son, je dirais qu'ils sont devenus assourdis. Ils ont perdu une qualité essentielle : ce que je ne peux appeler que leur charge d'émotion. Il n'y a plus ni douleur, ni regret, ni joie ni peine. Le souvenir est manipulable comme un objet, présent, ayant parfaitement répondu à la convocation, mais il se laisse curieusement examiner avec froideur et passivité, alors que son voisin, pourtant tout aussi "historiquement" important ou au contraire d'égale insignifiance, peut encore me faire battre le cœur de mélancolie, de douceur perdue, d'angoisse, de honte ou de colère, et que lors même de la dernière consultation, il y a donc peu encore, il me faisait chavirer l'âme. Je ne dirais pas à tout coup que ces souvenirs ternis sont les plus anciens. Les souvenirs de mon enfance, par exemple, restent pratiquement tous très vifs, si on veut filer la métaphore visuelle ou sonore. Mais ce sont malgré tout des souvenirs assez vieux, parmi ceux, allez, d'il y a vingt ou même dix ans. Et je me demande quelle est la force qui leur a retiré à jamais, et à mon insu, la charge qui les faisait vibrer si peu de temps auparavant. Je n'ai pas trouvé la réponse. Peut-être puis-je évoquer la sagesse ou bien le début de l'indifférence ou le pardon, la maturité enfin acquise. Probablement tout cela à la fois. Cependant je me demande parfois si la vieillesse ce n'est pas cela : convoquer ses souvenirs, constater que pas un ne manque à l'appel et s'apercevoir, sans angoisse aucune, que tous ont perdu leurs couleurs, qu'ils se sont éteints un à un et que la file grise s'allonge à l'infini en serpentant pour disparaître à l'horizon.
Me souvenir. Depuis peu, je suis capable de passer du temps à ne rien faire d'autre que de me repasser mes souvenirs favoris. Cela a acquis le statut d'activité licite depuis que je suis entré dans l'âge mûr. Car force est de reconnaître, sans vaine rébellion, que la mémoire est sur la balance devenue plus lourde que les projets. Je suis donc chaque fois surpris de constater qu'un ou deux de ces souvenirs ont radicalement changé de manière irréversible. Et, à chaque fois la surprise et la même : car le souvenir est un familier, bon ou mauvais, ce n'est pas la question, c'est un souvenir connu, répertorié, pas une trouvaille ou une rareté repêchée à force de plongées risquées dans les grands fonds. Non, c'est souvenir tranquille, de la surface, dans le paysage depuis toujours, qu'on cueille en laissant sa main tremper, au passage de la barque. Ce n'est pas qu'il ait perdu sa précision : un souvenir ne perd pas sa précision, par définition, sinon il est tout simplement oublié ou bien n'est plus que ce lambeau inutile et triste qu'on appelle un "vague souvenir", sur le dos comme un poisson mort, entre deux eaux, mais plus près du fond. Non, je veux parler des souvenirs qui font encore partie de la liste qu'on peut rappeler sans difficulté et convoquer sans crainte. Seulement au détour de la file qui serpente, alignant presque à l'identique, l'une derrière l'autre les dociles réminiscences, en voilà une ou deux, parfois trois, mais jamais plus, qui ne ressemble plus aux autres. J'ai mis longtemps à comprendre ce qui me les faisait paraître si étranges. S'il s'agissait seulement d'images, je dirais qu'elles sont devenues ternes. S'il s'agissait seulement de son, je dirais qu'ils sont devenus assourdis. Ils ont perdu une qualité essentielle : ce que je ne peux appeler que leur charge d'émotion. Il n'y a plus ni douleur, ni regret, ni joie ni peine. Le souvenir est manipulable comme un objet, présent, ayant parfaitement répondu à la convocation, mais il se laisse curieusement examiner avec froideur et passivité, alors que son voisin, pourtant tout aussi "historiquement" important ou au contraire d'égale insignifiance, peut encore me faire battre le cœur de mélancolie, de douceur perdue, d'angoisse, de honte ou de colère, et que lors même de la dernière consultation, il y a donc peu encore, il me faisait chavirer l'âme. Je ne dirais pas à tout coup que ces souvenirs ternis sont les plus anciens. Les souvenirs de mon enfance, par exemple, restent pratiquement tous très vifs, si on veut filer la métaphore visuelle ou sonore. Mais ce sont malgré tout des souvenirs assez vieux, parmi ceux, allez, d'il y a vingt ou même dix ans. Et je me demande quelle est la force qui leur a retiré à jamais, et à mon insu, la charge qui les faisait vibrer si peu de temps auparavant. Je n'ai pas trouvé la réponse. Peut-être puis-je évoquer la sagesse ou bien le début de l'indifférence ou le pardon, la maturité enfin acquise. Probablement tout cela à la fois. Cependant je me demande parfois si la vieillesse ce n'est pas cela : convoquer ses souvenirs, constater que pas un ne manque à l'appel et s'apercevoir, sans angoisse aucune, que tous ont perdu leurs couleurs, qu'ils se sont éteints un à un et que la file grise s'allonge à l'infini en serpentant pour disparaître à l'horizon.
06 avril 2004
03 avril 2004
Situé dans un petit renfoncement, juste à côté des lits-porte, le local des psys à Longjumeau est clair et agréable. Nous nous faisons face, de part et d'autre du bureau. Comme son lit est à trois pas, elle est encore branchée à sa perfusion, couverte de la camisole verte réglementaire. Dans le dossier, il est noté qu'elle a quarante et un ans. Je lui en donnerais plutôt cinquante. Elle ne paraît pourtant pas défaite, mais désuète, physiquement. Hier elle a avalé tout le traitement antidépresseur que son généraliste venait de lui prescrire. Elle dit qu'elle ne voulait pas vraiment mourir, qu'elle a honte maintenant, surtout pour son fils. Il a dix-sept ans, il est formidable, ils sont une sorte de couple chaste depuis le départ du mari avec une autre femme, il y a dix-huit mois. Elle travaille à la Défense, et habite Longjumeau. Trois heures de trajet par jour. Mais elle ne se plaignait pas, elle gagnait suffisamment sa vie. Une employée modèle. Bien sûr, ça avait été dur, après le départ du mari, mais elle avait fait face, pour son fils surtout. Elle me dit qu'elle n'a pas vraiment voulu mourir, me parle encore de sa honte. Mais la honte vient d'ailleurs : son patron, un petit directeur de PME, dit qu'il est tombé amoureux d'elle. Il a essayé de l'embrasser. Il veut coucher avec elle. Il dit que ce n'est pas du harcèlement parce qu'il l'aime et qu'il est sincère. Pourtant il a une femme et trois enfants, même qu'elle les connaît vu que ça fait quatorze ans qu'elle travaille pour lui. Depuis qu'il sait que son mari est parti - et il avait été très gentil à ce moment-là, il avait toléré non pas des arrêts maladie parce qu'elle ne s'est jamais arrêtée, même aux pires moments, des demi-journées d'absence, il dit maintenant que tout autre patron l'aurait licenciée - il la veut pour maîtresse. Et elle ne veut pas, elle ne l'aime pas et puis elle est loin de penser à ces choses-là. Mais il a menacé de la licencier économique si elle ne change pas d'avis. Pas du chantage, il dit, mais parce qu'il ne pourrait plus supporter de la voir tous les jours, ça lui ferait trop mal. Elle est accablée par toute cette injustice. Il l'hypnotise comme un serpent, il lui dit qu'il est capable de tout pour atteindre son but, que c'est un gagnant et elle, elle n'a pas la force de se défendre, elle est une perdante. Elle craque à l'idée qu'elle va perdre son travail et que son fils ne pourra pas poursuivre ses études à cause de ça. Quant à céder à ses avances, plutôt mourir. Elle n'arrive pas à en parler, sauf à son mari, (elle ne dit pas à son ex-mari), et aujourd'hui, à moi, pour la première fois. Mais il a fallu qu'elle en passe par ce geste honteux. Elle est à la fois ferme et désemparée : elle mesure avec lucidité la force infinie qu'il lui faudra pour surmonter cette nouvelle épreuve, elle n'est pas sûre de la posséder. En parlant comme ça avec moi, elle passe du désespoir à un pessimisme raisonnable, mesuré. La passion, celle du malheur, mais aussi celle qui lui a toujours fait défaut toute sa vie, n'a pas pris le dessus, définitivement.
27 mars 2004
24 mars 2004
23 mars 2004
Il faut aller voir ça. Rien à dire de plus. (pâle tentative de copie : boite de médicaments : NOCTRAN 10 mg comprimés sécables 1 le soir composition : acépromazine (s.f. maléate acide) 0,75 mg Acéprométazine (s.f. maléate acide) 7, 5 mg chlorazépare dipotassique 10 mg Excipient qsp 1 comprimé (colorant E127) 30 comprimés sécables voie orale indications thérapeutiques, mises en garde spéciales : lire attentivement la notice ne pas laisser à la portée des enfants liste des excipients à effet notoire : lactose, huile ricin conservation : reboucher soigneusement le flacon après utilisation v 025276/01 2315072800023300 NOCTRAN 10 mg 30 compromés *Vign eur 2,33 *3150728*NOCTRAN 10 mg RESPECTER LES DOSES PRESCRITES conditions de prescription et de délivrance liste 1 Uniquement sur ordonnance La durée de prescription de ce médicament ne peut être supérieure à 4 semaines Exploitant MENARINI FRANCE Rungis (94-F) NOCTRAN 10 mg 30 comprimés sécables médicament autorisé n° 315072.8 Fabricant: BERLIN-CHEMIE AG Berlin (Allemagne) lot: 03085 Per: 04.2006 NOCTRAN 10 mg
22 mars 2004
26 (titre provisoire) IV, suite et fin
Et c’est alors que tout alla très vite. L'adorable Monsieur Gobin était venu, depuis la maison de retraite, faire une visite dans l'entre temps. Patrick se mit dans l'idée de l'emmener prendre un café, encore. Il y avait beaucoup de monde au Vingt-six, des patients, des soignants, des stagiaires. C'était un bon public. Ils n'étaient pas d'accord pour le laisser sortir seul - Mais pourquoi donc ? Ils auraient très bien pu les laisser faire, que risquaient-ils, au fond - De toute manière c'est exactement ce que Patrick cherchait et qu'Haltman avait vainement tenté d'éviter depuis plusieurs heures : une occasion de tout foutre en l'air, de franchir le point de non-retour qui le mènerait, le savait-il déjà, au bout du chemin, à l'UMD. Il avait repéré un manche à balai dans l'escalier du sous-sol. Il vint en frapper un grand coup sur la table, style c'est moi qui commande ici. Brève bagarre pour lui arracher le bâton. L’enchaînement des événements etait maintenant flou. On lui enlèva le bâton. Il les défia un par un. Viens te battre si t'es un homme, etc. Il sautillait sur place comme un boxeur, sûr qu'on allait lui faire une tête, ils étaient cinq contre cinq contre lui... Haltman se souvenait de Felix quand il l'avait sorti du bureau par le col dans un accès de l'une de ses saintes colères, parce que tout ce bordel interrompait un entretien. Il avait le souvenir de la terre des pots de fleurs jonchant le parquet, Il se souvenait de Renée faisant tomber les restes d'une vitre brisée. Il revoyait une chaise d'abord brandie dans sa direction qui finalement vola dans la fenêtre avec fracas. il avait le souvenir d'un coup de savate de Patrick qui s'arrêta à un centimètre de son bas ventre, Il voyait Vera qui lui hurlait de se calmer, il ressentait les moments de flottement, de pause, entre deux ou trois flambées de violence successives, Il voyai Patrick tourner comme un ours en cage. Il se souvenait d'un véritable champ de bataille, de cris et de gestes syncopés. Il n'y eut aucun blessé. Les flics arrivèrent dans un creux. L'un d'eux était goguenard, l'autre thérapeute, comme au cinéma. Il se souvenait que Patrick les avait suivis sans aucune difficulté. Après ça, Patrick eut un parcours psychiatrique classique. L'escalade qu'ils n'avaient pas pu éviter continua. A l’hôpital psychiatrique où il passa de nombreuses semaines dans les chambres d'isolement sans jamais renoncer à sa colère, il réussit un jour à mettre le feu avec un briquet subtilisé à un infirmier distrait. L'administration des hôpitaux déteste les incendiaires, à vrai dire ils font peur. Cela lui valut le statut de "malade dangereux" sans qu'il eut jamais porté la main sur quiconque. Il y a des services spéciaux pour "malades dangereux", les U.M.D. Il y passa deux ans avant d'accepter de rendre les armes. Ses parents ne l'avaient jamais abandonné. ils les rencontraient désormais une fois par trimestre, tous les trois. Patrick vivait dans un studio, travaillait dans un Centre d'Aide par le Travail, prenait du Leponex. Il etait le capitaine de l'équipe vétéran de tennis de table de la ville de Tainsry.
Et c’est alors que tout alla très vite. L'adorable Monsieur Gobin était venu, depuis la maison de retraite, faire une visite dans l'entre temps. Patrick se mit dans l'idée de l'emmener prendre un café, encore. Il y avait beaucoup de monde au Vingt-six, des patients, des soignants, des stagiaires. C'était un bon public. Ils n'étaient pas d'accord pour le laisser sortir seul - Mais pourquoi donc ? Ils auraient très bien pu les laisser faire, que risquaient-ils, au fond - De toute manière c'est exactement ce que Patrick cherchait et qu'Haltman avait vainement tenté d'éviter depuis plusieurs heures : une occasion de tout foutre en l'air, de franchir le point de non-retour qui le mènerait, le savait-il déjà, au bout du chemin, à l'UMD. Il avait repéré un manche à balai dans l'escalier du sous-sol. Il vint en frapper un grand coup sur la table, style c'est moi qui commande ici. Brève bagarre pour lui arracher le bâton. L’enchaînement des événements etait maintenant flou. On lui enlèva le bâton. Il les défia un par un. Viens te battre si t'es un homme, etc. Il sautillait sur place comme un boxeur, sûr qu'on allait lui faire une tête, ils étaient cinq contre cinq contre lui... Haltman se souvenait de Felix quand il l'avait sorti du bureau par le col dans un accès de l'une de ses saintes colères, parce que tout ce bordel interrompait un entretien. Il avait le souvenir de la terre des pots de fleurs jonchant le parquet, Il se souvenait de Renée faisant tomber les restes d'une vitre brisée. Il revoyait une chaise d'abord brandie dans sa direction qui finalement vola dans la fenêtre avec fracas. il avait le souvenir d'un coup de savate de Patrick qui s'arrêta à un centimètre de son bas ventre, Il voyait Vera qui lui hurlait de se calmer, il ressentait les moments de flottement, de pause, entre deux ou trois flambées de violence successives, Il voyai Patrick tourner comme un ours en cage. Il se souvenait d'un véritable champ de bataille, de cris et de gestes syncopés. Il n'y eut aucun blessé. Les flics arrivèrent dans un creux. L'un d'eux était goguenard, l'autre thérapeute, comme au cinéma. Il se souvenait que Patrick les avait suivis sans aucune difficulté. Après ça, Patrick eut un parcours psychiatrique classique. L'escalade qu'ils n'avaient pas pu éviter continua. A l’hôpital psychiatrique où il passa de nombreuses semaines dans les chambres d'isolement sans jamais renoncer à sa colère, il réussit un jour à mettre le feu avec un briquet subtilisé à un infirmier distrait. L'administration des hôpitaux déteste les incendiaires, à vrai dire ils font peur. Cela lui valut le statut de "malade dangereux" sans qu'il eut jamais porté la main sur quiconque. Il y a des services spéciaux pour "malades dangereux", les U.M.D. Il y passa deux ans avant d'accepter de rendre les armes. Ses parents ne l'avaient jamais abandonné. ils les rencontraient désormais une fois par trimestre, tous les trois. Patrick vivait dans un studio, travaillait dans un Centre d'Aide par le Travail, prenait du Leponex. Il etait le capitaine de l'équipe vétéran de tennis de table de la ville de Tainsry.
20 mars 2004
26 (titre provisoire), IV
Patrick gifla sa sœur adorée et s'enfuit de la maison. Mais dehors, c'etait le mal absolu. Le monde n'avait d'yeux que pour lui, le fils maudit. On le regardait, on lui trouvait une drôle de tête, une tête de frère incestueux, une tête de masturbateur ou peut-être même de parricide. Patrick marchait dans la ville déserte en ce début d'après midi. Derrière chaque mur se cachait un mort vivant, comme dans les mauvais jeux vidéos. Patrick traversait une ville de cauchemar. Il tentait de se réfugier d'une maison à l'autre. De celle de ses parents au Centre de Crise. Mais, pour lui c'est une autre famille, une anti-famille comme on dit anti-matière. Une anti-famille avec des anti-parents, les soignants et les anti-frères et sœurs, les patients, comme précisément Emilienne, la pute, l'anti-sœur qui a refusé ses avances. Au Centre de Crise, dans l'anti-maison, il tabassa l'anti-sœur sans prévenir et s'enfuit avant l’arrivée des flics. Déjà il avait joué le drame. Tout avait été fini mais ils avaient tenté d'aller plus loin, désespérement. Il avait agressé le double négatif de sa sœur, avec qui on dort si chastement (cette étrange comparaison, dans le récit de sa mère, entre le chien et la sœur, le chien qui a des oreilles noires comme les cheveux sur les oreilles de Vivianne, la soeur). Il s'enfuit à nouveau, l'horreur aux trousses. Enfer du voyage à rebours : du Centre de Crise, il retourna chez ses parents, une fois encore à travers les morts vivants hideux. Mais il ne pu se sentir abrité dans aucune maison. Et le père arriva. Comme ça, ça fait entrée en scène. En fait, il rentrait du travail, tout simplement tard, en vrai. Gifle, à nouveau. Il Gifla le père, le rival. Le père en resta "bouche bée", dira la mère : éberlué. Il ne réagit pas. Il ne fit rien à Philippe. Il ne lui signifia rien. Viré de son piédestal, il n'avait pas eu le temps de s'en apercevoir. Philippe, lui, tomba dans un puits sans fond. Disparaître. Après l'acte sacrilège. Avaler le tube d'Urbanyl familial. Ne dormit pas une seconde. "Merde, ça ne tue même pas, cette saloperie !". Le SAMU, appelé au téléphone, refusa d'intervenir : " il va dormir deux jours, voilà tout", répondit-on au téléphone - " Mais je n'ai même pas dormi une heure ! Je suis immortel, je vous dis ! Qui peut donc me tuer ?" Supplia-t-il. Toute la famille se rendit aux urgences. Personne n'y fut capable de le tuer, il y dormit quelques quarts d'heures, n'y rencontra pas de psychiatre et se retrouva au petit matin seul, mort vivant, sur le parvis de l’hôpital, la grande place bègue qui s'avance. Il fut ramené au CMP, seul. La famille s’etait égaillée au travail où on oublie tout. Il vit Jacques, il vit Simone qui le trouvèrentent très mal et appellerent le Centre de Crise. Haltman avait lu le déchronographe et y avait appris l'agression d'Emilienne. Il ne savait encore rien du reste, sauf le suicide, mais très vaguement, et rien de ce qui s'est passé avant, les gifles. Il vint donc le chercher au CMP. Il etait pâle, il tremblait, il etait très mal, tout puissant. Il avertit Haltman : il démolirait quiconque se mettrait sur sa route et ne garantissait absolument rien quant à ses retrouvailles avec Emilienne. Il n'est pas du tout impossible qu'il lui écrasât la tête. Qu'il se le tint pour dit ! Haltamn ne savait pas très bien pourquoi ils s'étaient mis, tous les deux, à se jouer la comédie du "ça va aller", "ça va tenir", "on va s'en sortir", on va faire comme si, comme si c'etait possible. Tout se passa bien, un court moment. Les voilà au Centre de Crise. Patrick fit un effort surhumain pour rester calme une heure et ne pas parler à Emilienne (comme il ne parle pas à sa sœur quand ils se sont chamaillés et que la tension retombe toute seule). Mais ça lui coupa l'appétit, il ne mangea rien au déjeuner. Son angoisse aspirait l'air, on suffoquait. Haltman pensa à de l'air frais, à une promenade, les bords de Seine peut-être, le calme de l'eau qui coule. Et puis Eddy qui devait passer pour voir Renée. Il valait mieux qu'ils ne se rencontrent pas, ces deux là. Ils avaient une vieille histoire. Patrick fut d'accord pour la promenade. (Il croiserait tout de même José et rien ne se passerait). Les voilà au bord de la Seine : sur le chemin qui longe le fleuve vers Le Coudray. C'était très étrange, c’est comme lors des entretiens familiaux quand ils se sentaient, avec Jacques, aspirés, neutralisés, par la fausse chaleur de la famille. Haltaman se senti aspiré par Patrick. Il parlait sans arrêt, ses fabulations habituelles : chaînes de vélo et sang qui giclait et aussi le respect qu'il avait pour Haltman et l'estime, etc. Ils furent sur le point de faire demi-tour, Ils avaient atteint le bout du chemin. Voilà que tout bascula. Patrick ordonna tout à coup : "Allez, on va au café d'où je me suis fait vider, je règle mes comptes, vous êtes témoin, je les allume tous devant vous et on se tire" - " Patrick, ce n'est pas possible..." - "Ah bon, pas possible, alors je me jette à l'eau". Et le voilà qui descendait les grosses pierres, commencait à se déshabiller théâtralement, faisait mine de plonger et haltman comme un imbécile, avec les passants qui passaient "Patrick, allez venez, c'est ridicule, Philippe, revenez etc." Et lui qui continuait de se déshabiller. Il le tenait. Haltan pensa plus tard qu'il aurait du s'enfuir et le laisser là, avec ses vêtements épars et son plongeon ridicule. Mais quoi ? Prévenir les pompiers, la police ? Il y avait un fou qui avait décidé de traverser la seine par zéro à l'ombre ? Il imaginait l'incrédulité des flics...et sa honte. Impossible de le laisser là. Piégé. Il cèda au chantage absurde avec le fol espoir d'avoir le dessus au bout du compte. Il lui dit qu' il acceptait d'aller au café mais pour boire un café et rien d'autre. " Mais bien sûr, on va boire un café, ça se passera très bien, vous verrez". Il attrapait la perche que, pas fier, Haltman lui tendait. Il se rhabilla à toute allure. Dame, il caillait. Sur le retour Haltman lui dit qu'il le tenait en otage, et il lui faisait la gueule. Dans la voiture, il ferait mine de leur faire avoir un accident au moment où Haltman lui suggérera une nouvelle fois de rentre sagement au Centre de Crise. Haltman se fâcha très fort, de peur. Il lâcha le volant juste avant le mur. Impossible de ne pas passer par le "Longchamp", le café. Haltman était hors de lui, et lui, hors de lui. Ils avalèrent deux cafés en silence. Bien sûr, il ne se passa strictement rien, d'ailleurs il ne s'était jamais rien passé au "Longchamp" avec Patrick, pas plus de bagarre que de vidage, c'était l'évidence, alors pourquoi toute cette mise en scène compliquée ? Finalement, retour au Vingt-six. Haltman était remonté comme une bombe qui se retenait d'exploser. Patrick était une bombe qui était en train d'exploser.
Patrick gifla sa sœur adorée et s'enfuit de la maison. Mais dehors, c'etait le mal absolu. Le monde n'avait d'yeux que pour lui, le fils maudit. On le regardait, on lui trouvait une drôle de tête, une tête de frère incestueux, une tête de masturbateur ou peut-être même de parricide. Patrick marchait dans la ville déserte en ce début d'après midi. Derrière chaque mur se cachait un mort vivant, comme dans les mauvais jeux vidéos. Patrick traversait une ville de cauchemar. Il tentait de se réfugier d'une maison à l'autre. De celle de ses parents au Centre de Crise. Mais, pour lui c'est une autre famille, une anti-famille comme on dit anti-matière. Une anti-famille avec des anti-parents, les soignants et les anti-frères et sœurs, les patients, comme précisément Emilienne, la pute, l'anti-sœur qui a refusé ses avances. Au Centre de Crise, dans l'anti-maison, il tabassa l'anti-sœur sans prévenir et s'enfuit avant l’arrivée des flics. Déjà il avait joué le drame. Tout avait été fini mais ils avaient tenté d'aller plus loin, désespérement. Il avait agressé le double négatif de sa sœur, avec qui on dort si chastement (cette étrange comparaison, dans le récit de sa mère, entre le chien et la sœur, le chien qui a des oreilles noires comme les cheveux sur les oreilles de Vivianne, la soeur). Il s'enfuit à nouveau, l'horreur aux trousses. Enfer du voyage à rebours : du Centre de Crise, il retourna chez ses parents, une fois encore à travers les morts vivants hideux. Mais il ne pu se sentir abrité dans aucune maison. Et le père arriva. Comme ça, ça fait entrée en scène. En fait, il rentrait du travail, tout simplement tard, en vrai. Gifle, à nouveau. Il Gifla le père, le rival. Le père en resta "bouche bée", dira la mère : éberlué. Il ne réagit pas. Il ne fit rien à Philippe. Il ne lui signifia rien. Viré de son piédestal, il n'avait pas eu le temps de s'en apercevoir. Philippe, lui, tomba dans un puits sans fond. Disparaître. Après l'acte sacrilège. Avaler le tube d'Urbanyl familial. Ne dormit pas une seconde. "Merde, ça ne tue même pas, cette saloperie !". Le SAMU, appelé au téléphone, refusa d'intervenir : " il va dormir deux jours, voilà tout", répondit-on au téléphone - " Mais je n'ai même pas dormi une heure ! Je suis immortel, je vous dis ! Qui peut donc me tuer ?" Supplia-t-il. Toute la famille se rendit aux urgences. Personne n'y fut capable de le tuer, il y dormit quelques quarts d'heures, n'y rencontra pas de psychiatre et se retrouva au petit matin seul, mort vivant, sur le parvis de l’hôpital, la grande place bègue qui s'avance. Il fut ramené au CMP, seul. La famille s’etait égaillée au travail où on oublie tout. Il vit Jacques, il vit Simone qui le trouvèrentent très mal et appellerent le Centre de Crise. Haltman avait lu le déchronographe et y avait appris l'agression d'Emilienne. Il ne savait encore rien du reste, sauf le suicide, mais très vaguement, et rien de ce qui s'est passé avant, les gifles. Il vint donc le chercher au CMP. Il etait pâle, il tremblait, il etait très mal, tout puissant. Il avertit Haltman : il démolirait quiconque se mettrait sur sa route et ne garantissait absolument rien quant à ses retrouvailles avec Emilienne. Il n'est pas du tout impossible qu'il lui écrasât la tête. Qu'il se le tint pour dit ! Haltamn ne savait pas très bien pourquoi ils s'étaient mis, tous les deux, à se jouer la comédie du "ça va aller", "ça va tenir", "on va s'en sortir", on va faire comme si, comme si c'etait possible. Tout se passa bien, un court moment. Les voilà au Centre de Crise. Patrick fit un effort surhumain pour rester calme une heure et ne pas parler à Emilienne (comme il ne parle pas à sa sœur quand ils se sont chamaillés et que la tension retombe toute seule). Mais ça lui coupa l'appétit, il ne mangea rien au déjeuner. Son angoisse aspirait l'air, on suffoquait. Haltman pensa à de l'air frais, à une promenade, les bords de Seine peut-être, le calme de l'eau qui coule. Et puis Eddy qui devait passer pour voir Renée. Il valait mieux qu'ils ne se rencontrent pas, ces deux là. Ils avaient une vieille histoire. Patrick fut d'accord pour la promenade. (Il croiserait tout de même José et rien ne se passerait). Les voilà au bord de la Seine : sur le chemin qui longe le fleuve vers Le Coudray. C'était très étrange, c’est comme lors des entretiens familiaux quand ils se sentaient, avec Jacques, aspirés, neutralisés, par la fausse chaleur de la famille. Haltaman se senti aspiré par Patrick. Il parlait sans arrêt, ses fabulations habituelles : chaînes de vélo et sang qui giclait et aussi le respect qu'il avait pour Haltman et l'estime, etc. Ils furent sur le point de faire demi-tour, Ils avaient atteint le bout du chemin. Voilà que tout bascula. Patrick ordonna tout à coup : "Allez, on va au café d'où je me suis fait vider, je règle mes comptes, vous êtes témoin, je les allume tous devant vous et on se tire" - " Patrick, ce n'est pas possible..." - "Ah bon, pas possible, alors je me jette à l'eau". Et le voilà qui descendait les grosses pierres, commencait à se déshabiller théâtralement, faisait mine de plonger et haltman comme un imbécile, avec les passants qui passaient "Patrick, allez venez, c'est ridicule, Philippe, revenez etc." Et lui qui continuait de se déshabiller. Il le tenait. Haltan pensa plus tard qu'il aurait du s'enfuir et le laisser là, avec ses vêtements épars et son plongeon ridicule. Mais quoi ? Prévenir les pompiers, la police ? Il y avait un fou qui avait décidé de traverser la seine par zéro à l'ombre ? Il imaginait l'incrédulité des flics...et sa honte. Impossible de le laisser là. Piégé. Il cèda au chantage absurde avec le fol espoir d'avoir le dessus au bout du compte. Il lui dit qu' il acceptait d'aller au café mais pour boire un café et rien d'autre. " Mais bien sûr, on va boire un café, ça se passera très bien, vous verrez". Il attrapait la perche que, pas fier, Haltman lui tendait. Il se rhabilla à toute allure. Dame, il caillait. Sur le retour Haltman lui dit qu'il le tenait en otage, et il lui faisait la gueule. Dans la voiture, il ferait mine de leur faire avoir un accident au moment où Haltman lui suggérera une nouvelle fois de rentre sagement au Centre de Crise. Haltman se fâcha très fort, de peur. Il lâcha le volant juste avant le mur. Impossible de ne pas passer par le "Longchamp", le café. Haltman était hors de lui, et lui, hors de lui. Ils avalèrent deux cafés en silence. Bien sûr, il ne se passa strictement rien, d'ailleurs il ne s'était jamais rien passé au "Longchamp" avec Patrick, pas plus de bagarre que de vidage, c'était l'évidence, alors pourquoi toute cette mise en scène compliquée ? Finalement, retour au Vingt-six. Haltman était remonté comme une bombe qui se retenait d'exploser. Patrick était une bombe qui était en train d'exploser.
17 mars 2004
12 mars 2004
Découvert par hasard, ce site sur Robert Mcnamara (je me souviens de robert Mcnamara) et sur le film "Fog of war" absolument passionnant (en dépit d'une présentation assez kitsh). Qui sait quand le film "Fog of war" est programmé en france?
10 mars 2004
Très mauvais en mots croisés je n'en suis que plus admiratif pour les praticiens. Je suis tombé sur ce site érudit (et cette superbe définition : rêve d'une belle, en neuf lettres. (solution))
09 mars 2004
08 mars 2004
Merveilles, 11
C'est un de ces soirs où l’on se sent en paix avec le monde. Les cerisiers qui bordent les trottoirs de la rue des Chevaliers Saint Jean se détachent sur le bleu profond de la nuit. Une odeur appétissante (porc au caramel, poisson fumé) flotte dans l'air. La rue est déserte, mais pas inquiète. Elle offre joliment ses grilles et perrons à la lumière douce des réverbères. Nous prenons le frais, assis sur les escaliers du perron du Vingt-Six. C'est cette heure bénie, après le dîner et la vaisselle où chacun, constatant que la journée est bien finie, referme le sac des soucis et décide d'accepter la trêve du soir. Aucun bruit de voiture, pas de chant d'oiseaux. Le léger bruissement de la brise dans les feuilles rehausse la qualité du silence. On se dit que par un soir comme celui-là, rien de mal ne peut arriver. Antoine lui-même, si terrorisé par le Diable ces derniers jours, s'est pointé tout à l'heure sur le haut du perron pour humer l'air et la tiédeur. Il a marmonné un bonsoir, s'est retourné comme à regret, est monté dans sa chambre. Par un soir comme celui-là, il pourrait s'endormir pour peu qu'il accepte de nous laisser monter la garde à sa place. Par un soir comme celui-là l'espoir ne peut pas faire défaut. Derrière nous, la télé marche toute seule, faute de spectateurs, sans le son. En se retournant on peut voir les images bleutées et changeantes à travers le rideau de la fenêtre du salon. La porte d'entrée est ouverte, celle de la grille aussi en une sorte laisser aller indulgent propice aux confidences. Par un soir comme celui-là, Cathy, ma coéquipière, me raconte longuement comment son père et sa mère, ont assassiné la première femme de son père.
06 mars 2004
05 mars 2004
26(titre provisoire), III : les viaducs de la Nacelle, fin
Odile avait donc décidé de les adopter pour prendre soin d'elle. Cela sembla lui suffire, elle se contentait de vivre parmi eux, éloignée de Maria, du moment qu'on lui garantissait qu'elle n'était pas morte. Maria, de son côté demandait des nouvelle de " sa Odile" mais ne s'inquiétait pas vraiment de son retour. Ils avaient atteint une sorte d'équilibre. Odile se prenait pour la cousine Bette, plutôt jalouse des autres patients et même des jeunes et nouvelle stagiaires psychologues. Ils comprenaient mieux ses accès de colère, de plus en plus rares. Ils s'émouvaient de ses longues déprimes où elle se perdait dans ses mondes pas toujours meilleurs. Un jour, Haltman était monté au premier étage. Il était passé devant la porte de sa chambre ouverte. Elle était allongée sur le dos, sous la proéminence de son énorme ventre, en chemise. C'était l'après midi. On pouvait dire qu'elle faisait la sieste. Mais elle ne dormais pas. Un rayon de soleil, tamisé par la poussière, passait juste audessus d'elle. Odile gazoullait tranquillement, ses mains jouaient avec la lumière, ses doigts attrapaient ses doigts. Elle souriait aux anges. Odile fumait trois ou quatre paquets de cigarettes par jour et mangeait comme cinq. Elle toussait de longues heures la nuit, elle était éssouflée rien que de passer d'une pièce à l'autre. Son gros corps l'embarrassait, elle ne savait plus comment le ranger. Tout geste était effort. Le matin, au réveil ils la trouvaient étrangement pâle. Elle n'arrivait plus à se mettre correctement en colère : une grosse quinte de toux l'interrompait au milieu de sa diatribe et elle renonçait à poursuivre, trop fatiguée. Elle avait toujours chaud mais sa peau était tendue, froide, bleutée. Un jour, Haltman y posa un sthéptoscope et ce qu'il entendit l'inquiéta. Ca râlait et ca crépitait. Il téléphona au docteur Rimina, un collègue de médecine de l'hôpital et lui décrivit les symptômes. Elle donna rendez vous à Odile huit jours après. Il rassura tout le monde. Trois jours plus tard, le téléphone le reveilla chez lui, tôt le matin. Odile était morte en dormant, étouffée par son propre poids. Cela arrive, dit le Docteur Rimina. Odile était retournée dans c'mondlà. Maria refusa d'aller à l'enterrement, on allait pas lui refaire le coup, figurez vous. Au cimetière, il y eut donc la tutrice, sa secrétaire, quelques soignants et madame Lecomte. Odile avait quarante six ans.
( dans cet épisode de "26 (titre provisoire)", comme dans tous les autres qui relatent à des faits s'étant réellement produits, tous les noms et prénoms ont été changés, même les noms de lieux, sauf le Quartier de la Nacelle, à Dormeil. Ceci dit une fois pour toutes)
Odile avait donc décidé de les adopter pour prendre soin d'elle. Cela sembla lui suffire, elle se contentait de vivre parmi eux, éloignée de Maria, du moment qu'on lui garantissait qu'elle n'était pas morte. Maria, de son côté demandait des nouvelle de " sa Odile" mais ne s'inquiétait pas vraiment de son retour. Ils avaient atteint une sorte d'équilibre. Odile se prenait pour la cousine Bette, plutôt jalouse des autres patients et même des jeunes et nouvelle stagiaires psychologues. Ils comprenaient mieux ses accès de colère, de plus en plus rares. Ils s'émouvaient de ses longues déprimes où elle se perdait dans ses mondes pas toujours meilleurs. Un jour, Haltman était monté au premier étage. Il était passé devant la porte de sa chambre ouverte. Elle était allongée sur le dos, sous la proéminence de son énorme ventre, en chemise. C'était l'après midi. On pouvait dire qu'elle faisait la sieste. Mais elle ne dormais pas. Un rayon de soleil, tamisé par la poussière, passait juste audessus d'elle. Odile gazoullait tranquillement, ses mains jouaient avec la lumière, ses doigts attrapaient ses doigts. Elle souriait aux anges. Odile fumait trois ou quatre paquets de cigarettes par jour et mangeait comme cinq. Elle toussait de longues heures la nuit, elle était éssouflée rien que de passer d'une pièce à l'autre. Son gros corps l'embarrassait, elle ne savait plus comment le ranger. Tout geste était effort. Le matin, au réveil ils la trouvaient étrangement pâle. Elle n'arrivait plus à se mettre correctement en colère : une grosse quinte de toux l'interrompait au milieu de sa diatribe et elle renonçait à poursuivre, trop fatiguée. Elle avait toujours chaud mais sa peau était tendue, froide, bleutée. Un jour, Haltman y posa un sthéptoscope et ce qu'il entendit l'inquiéta. Ca râlait et ca crépitait. Il téléphona au docteur Rimina, un collègue de médecine de l'hôpital et lui décrivit les symptômes. Elle donna rendez vous à Odile huit jours après. Il rassura tout le monde. Trois jours plus tard, le téléphone le reveilla chez lui, tôt le matin. Odile était morte en dormant, étouffée par son propre poids. Cela arrive, dit le Docteur Rimina. Odile était retournée dans c'mondlà. Maria refusa d'aller à l'enterrement, on allait pas lui refaire le coup, figurez vous. Au cimetière, il y eut donc la tutrice, sa secrétaire, quelques soignants et madame Lecomte. Odile avait quarante six ans.
( dans cet épisode de "26 (titre provisoire)", comme dans tous les autres qui relatent à des faits s'étant réellement produits, tous les noms et prénoms ont été changés, même les noms de lieux, sauf le Quartier de la Nacelle, à Dormeil. Ceci dit une fois pour toutes)
04 mars 2004
02 mars 2004
26(titre provisoire), III : les viaducs de la Nacelle, suite 6
Mais il y avait de meilleurs moments : Odile est assise, cuisses écartées au bord de son lit, clope aux doigts, elle regarde le mur. "Dites donc, il ne faudrait pas qu'elle meure ma mère, hein ? Elle est pas morte ma mère, hein ? - "Mais non, Odile nous l'avons vue ces derniers jours, elle va bien" - "C'est vrai ça ? (elle fait un grand sourire) Tant mieux ! Ca serait une grande catastrophe, vous savez, si elle mourait." - "Si vous voulez on pourra vous emmener la voir." - "C'est une idée, ça, c'est quand donc que vous me ramenez ? Je vais pas bientôt rentrer chez moi ?" - "Non, Odile, cette fois on vous garde un peu plus longtemps avec nous." - "Ah bon ! Vous êtes sûr qu'elle est pas morte, alors ?" fin du dialogue. Un peu plus tôt, sur la Nationale 7, Odile dans la voiture. Ils sont partis, presque sur un coup de tête, avaler des kilomètres vers Fontainebleau, elle adore ça. Ca la rend loquace. D'abord le monde de la découpe : il ya les mauvais découpeurs, ceux qui découpent en morceaux, qui décapitent, genre Bourreau de Béthune ou version hard de Charlot Poissay, ceux qui sont l'horreur , le sang, la mort. Et puis il y a les autres, ceux dont on parle très tranquillement : les chirurgiens de blocs orératoires de béton, ils vous font belle à nouveau comme quand on avait dix-huit ans dans un autmonde, en un tour de main. Un coup de scalpel par ici, un coup de ciseaux par là, du bistouri en haut, de la scie en bas et hop ! ils retirent la viande en trop et les grosses fesses redeviennent mignonnes, les poteaux télégraphiques des jambes et les jambons des bras. C'est très vite fait. Ils sont très habiles, les chirurgiens des blocs opératoires de béton. Et puis on parle de Charlot Poissay, version soft. " De son vivant il ne nous laissait jamais toucher un papier, à maman et à moi, depuis qu'il est mort comment voulez vous qu'on s'en sorte ? C'est pour ça qu'avant de partir à la retraite il nous a confié à vous, pour que vous vous occupiez de nous, maman et moi. Au fait, c'est quoi votre métier dans votre mondavous ? - "Docteur, Odile, vous le savez bien !" - "Eh oui ! C'est bien c'mondlà, il nous a confiées à des docteurs et tout pour qu'ils prennent bien soin de nous." La 4l de service sculpte l'espace et le soleil rougeoie au fond de la plaine briarde. "Mais au fait, le mariage, c'est unique ou répétitif ?" Silence. Odile répète la question : "le mariage, c'est unique ou répétitif ?" Haltman ne sait vraiment pas quoi répondre. "Parce que, je me souviens très bien maintenant : je me suis mariée ! avec le petit garçon (elle veut parler du fils de Thérèse et Hans), en robe blanche et tout, il m'avait cherchée partout, il savait que j'habitais la Nacelle, mais il ne connaissait pas ma maison. Je me souviens, ma mère avait acheté un tout petit sapin de Noël miniature qu'il était mignon ! et voilà, il trouve la porte, il sonne, on lui ouvre, il dit "je suis drôlement content de vous trouver,je vous ai cherché longtemps" et on se marie." Silence. "Et après, Odile ? Il est parti ? - "Non" - Il est resté ?" - "Non" - "Oh? Odile, je ne comprends plus très bien !" - "Mais c'est pour ça que je vous pose la question si le mariage est unique ou répétitif. C'est ça le problème : c'est que si c'est répétitif, Charlot Poisset, il a oublié de répéter mon mariage, c'est grave ça, vous savez." - "Et si c'est unique ?" - Alors là, c'est différent, vous comprenez..." Et ainsi de suite jusqu'au retour dans la ville, dans les rues de la ville, dans les maisons de la ville. La maison après le voyage, la raison après le rasage, le maçon après l'étayage, Les médicaments après les amants, etc. Les mondes d'Odile. Sacrée cosmographie ! D'abord, il y avait le mondamoi. C'était un enchevêtrement de mondes infinis. Du monde des HLM de la Nacelle, au monde de Charlot et Maria, en passant par le monde de Marylin Monroe, le monde d'Amélia Van Houten (des chocolats), celui de la vingt-cinquième génération de décapitation. Odile leur en avait dévoilé quelques uns, elle gardait les autres dans son chapeau. ensuite, venait le mondavous, qui était le monde de la psychiatrie, le monde des docteurs, des chirurgiens des blocs opératoires de béton, celui des petits garçons si gentils et celui des herbes et de la Tour Effeil, qui pouvaient basculer l'un dans l'autre sans prévenir, su bien qu'il valait mieux ne s'y aventurer qu'avec précautions. Et enfin, il y avait c'mondlà, monde de l'origine au-dessus duquel glissait tous les autres, en désordre et en perpétuel mouvement. Dans tous ces mondes, ils n'étaient pas interprètes, mais géomètres et cartographes, comme avait dit Jean CLaude Pollack, enfin il essayaient...
Mais il y avait de meilleurs moments : Odile est assise, cuisses écartées au bord de son lit, clope aux doigts, elle regarde le mur. "Dites donc, il ne faudrait pas qu'elle meure ma mère, hein ? Elle est pas morte ma mère, hein ? - "Mais non, Odile nous l'avons vue ces derniers jours, elle va bien" - "C'est vrai ça ? (elle fait un grand sourire) Tant mieux ! Ca serait une grande catastrophe, vous savez, si elle mourait." - "Si vous voulez on pourra vous emmener la voir." - "C'est une idée, ça, c'est quand donc que vous me ramenez ? Je vais pas bientôt rentrer chez moi ?" - "Non, Odile, cette fois on vous garde un peu plus longtemps avec nous." - "Ah bon ! Vous êtes sûr qu'elle est pas morte, alors ?" fin du dialogue. Un peu plus tôt, sur la Nationale 7, Odile dans la voiture. Ils sont partis, presque sur un coup de tête, avaler des kilomètres vers Fontainebleau, elle adore ça. Ca la rend loquace. D'abord le monde de la découpe : il ya les mauvais découpeurs, ceux qui découpent en morceaux, qui décapitent, genre Bourreau de Béthune ou version hard de Charlot Poissay, ceux qui sont l'horreur , le sang, la mort. Et puis il y a les autres, ceux dont on parle très tranquillement : les chirurgiens de blocs orératoires de béton, ils vous font belle à nouveau comme quand on avait dix-huit ans dans un autmonde, en un tour de main. Un coup de scalpel par ici, un coup de ciseaux par là, du bistouri en haut, de la scie en bas et hop ! ils retirent la viande en trop et les grosses fesses redeviennent mignonnes, les poteaux télégraphiques des jambes et les jambons des bras. C'est très vite fait. Ils sont très habiles, les chirurgiens des blocs opératoires de béton. Et puis on parle de Charlot Poissay, version soft. " De son vivant il ne nous laissait jamais toucher un papier, à maman et à moi, depuis qu'il est mort comment voulez vous qu'on s'en sorte ? C'est pour ça qu'avant de partir à la retraite il nous a confié à vous, pour que vous vous occupiez de nous, maman et moi. Au fait, c'est quoi votre métier dans votre mondavous ? - "Docteur, Odile, vous le savez bien !" - "Eh oui ! C'est bien c'mondlà, il nous a confiées à des docteurs et tout pour qu'ils prennent bien soin de nous." La 4l de service sculpte l'espace et le soleil rougeoie au fond de la plaine briarde. "Mais au fait, le mariage, c'est unique ou répétitif ?" Silence. Odile répète la question : "le mariage, c'est unique ou répétitif ?" Haltman ne sait vraiment pas quoi répondre. "Parce que, je me souviens très bien maintenant : je me suis mariée ! avec le petit garçon (elle veut parler du fils de Thérèse et Hans), en robe blanche et tout, il m'avait cherchée partout, il savait que j'habitais la Nacelle, mais il ne connaissait pas ma maison. Je me souviens, ma mère avait acheté un tout petit sapin de Noël miniature qu'il était mignon ! et voilà, il trouve la porte, il sonne, on lui ouvre, il dit "je suis drôlement content de vous trouver,je vous ai cherché longtemps" et on se marie." Silence. "Et après, Odile ? Il est parti ? - "Non" - Il est resté ?" - "Non" - "Oh? Odile, je ne comprends plus très bien !" - "Mais c'est pour ça que je vous pose la question si le mariage est unique ou répétitif. C'est ça le problème : c'est que si c'est répétitif, Charlot Poisset, il a oublié de répéter mon mariage, c'est grave ça, vous savez." - "Et si c'est unique ?" - Alors là, c'est différent, vous comprenez..." Et ainsi de suite jusqu'au retour dans la ville, dans les rues de la ville, dans les maisons de la ville. La maison après le voyage, la raison après le rasage, le maçon après l'étayage, Les médicaments après les amants, etc. Les mondes d'Odile. Sacrée cosmographie ! D'abord, il y avait le mondamoi. C'était un enchevêtrement de mondes infinis. Du monde des HLM de la Nacelle, au monde de Charlot et Maria, en passant par le monde de Marylin Monroe, le monde d'Amélia Van Houten (des chocolats), celui de la vingt-cinquième génération de décapitation. Odile leur en avait dévoilé quelques uns, elle gardait les autres dans son chapeau. ensuite, venait le mondavous, qui était le monde de la psychiatrie, le monde des docteurs, des chirurgiens des blocs opératoires de béton, celui des petits garçons si gentils et celui des herbes et de la Tour Effeil, qui pouvaient basculer l'un dans l'autre sans prévenir, su bien qu'il valait mieux ne s'y aventurer qu'avec précautions. Et enfin, il y avait c'mondlà, monde de l'origine au-dessus duquel glissait tous les autres, en désordre et en perpétuel mouvement. Dans tous ces mondes, ils n'étaient pas interprètes, mais géomètres et cartographes, comme avait dit Jean CLaude Pollack, enfin il essayaient...
25 février 2004
26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle, suite 5
A son retour, elle passa une nuit au 26. Le lendemain, elle retournait dans l'appartement avec sa mère. De son écriture irrégulière Haltman nota dans le Déchronographe : "Odile, qui a retrouvé sa maman, vient déjeuner avec nous à midi. elle nous semble remarquablement en forme. Elle est, contre toute attente la très scrupuleuse infirmière de Maria. Ce matin, dans l'appartement tout coquet, elles étaient vraiment adorables, toutes les deux. Odile fait la cuisine, le ménage, chouchoute sa maman, la conseille judicieusement pour son régime, assume son rôle de jeune fille raisonnable : pas un mot plus haut que l'autre, attentive à nos recommandation et aux désirs de sa mère. Elle prend sur elle, se contrôle. Et pourtant ce n'est vraiment pas facile ! On peut sentir l'effort qu'elle fait pour ne pas se laisser emporter et déprimer par le rejet de Maria, contradictoire, brutal, obscène. D'un autre côté, cela me rend optimiste. Elle va vraiment mieux. Elle peut progresser. Elle se débrouille. Elle fait front. Elle parvient à calmer le jeu du couple délirant. Pourtant c'était mal parti. Maria était bien retournée chez elle avec la ferme idée d'en éjecter sa fille. Elle n'a pas remballé sa rejetance : elle profite au mieux de son statut de coq en pâte, elle accepte donc (mais pour combien de temps ,) le maternage à l'envers..." Ils n'en revenaient pas, les voisins non plus, qui s'étaient attendus à ne plus dormir. Cela n'allait pas durer, disait tout le monde. Cela dura à peu près deux ans. Odile fréquenta le 26 assez souvent, dans la journée. elle participait à des activités, faisait les courses avec Véra - le déchronographe mentionna, entre autres, l'achat l'achat de chaises longues et de canisses pour les bains de soleil sur les balcons de la Nacelle. Elle retourna dans "les herbes", chez Hans et Thérèse, qui étaient devenus des cousins lointains à qui elle avait envoyé des cartes postales et dont elle prenait régulièrement des nouvelles au téléphone. Haltman l'avait ramenée chez eux l'année suivante avec Renée, en un voyage à travers la France qui avait été une vraie fête. A son nouveau passage au Viaduc de Garabit Odile s'était exclamée : "Ah, la voilà, ma Tour Eiffel !" Un peu plus tard, arrivée à Elodes, grosse dame de Bagdad Café et vraie jeune fille de la maison, elle leur apportait des rafraîchissement et s'allongeait sur l'herbe en robe légère pour prendre le soleil. Elle se promenait souvent avec Véra, allait chercher son argent à la perception toute seule, en bus. Maria avait du se faire à l'idée qu'elle ne la marierait pas, mais que, à défaut de belle famille, le 26 et sa drôle de clique feraient bien l'affaire, allez, figurez vous. Quand elle ne venait pas les voir, Odile leur téléphonait, surtout la nuit, quand Charlot rescussitait un peu. On pouvait lire sur le Déchronographe : " Odile était très angoissée hier soir au téléphone. elle a appelé trois fois pour dire qu'il ne fallait pas réparer sa machine à laver parce que le système électrique de son appartement avait été légalisé par la gendarmerie et qu'à trop tirer sur le courant on allait faire écrouler le plafond." Bref, elle maintenait le lien, avec la crainte, un peu, de trop tirer sur la corde. Leur crainte à eux était celle de la deuxième mort de Maria. Mais ce n'est pas cela qui arriva. Imperceptiblement les choses allèrent moins bien. Odile s'enfonça tout doucement sous sa couette des HLM de la Nacelle avec l'aide de trop de Rohypnol. Peut-être avaient ils, comme par habitude, relaché un peu leur vigilance. De même, elle abusa de la cuisine industrieuse et peu imaginative de Maria. Quand elle ne dormait pas, elle criait à nouveau, parce qu'elle ne se trouvait pas belle, qu'elle ne pouvait plus entrer dans ses beaux vêtements, parce que Charlot Poissay, au double visage de bourreau et de séducteur, se faisait à nouveau attendre. Parce que leur Mondavous était trop beau pour elle, et que les vipères s'étaient remises à courir sous sa peau. Jacques et Haltman n'étaient plus des psychiatres, ils avaient changé de profession pendant la nuit : ils étaient devenus assureurs. Il allait donc falloir assurer. Ils éssayèrent de ne pas la décevoir. Une année passa encore ainsi, encore, plutôt bien que mal. Ils gardaient espoir. Odile refit quelques séjours au 26 et retournait hurler un peu dans les HLM de la Nacelle. Mais pas toujours. Elle maintenait le fil, sans plus. Même "les herbes" ne furent pas une grande réussite cette année-là et ce séjour raté, où Hans et Thérèse, découvrant un autre visage d'Odile avaient appelé à l'aide, les avaient marqués, plus qu'ils ne voulaient le croire. Il y eut l'épisode "téléphone." Odile se mit à appeler Police-Secours toutes les deux minutes. Les flics furent héroïques. Un jour, ou plutôt une nuit, Haltman reçut un coup de file de l'interne de garde de l'hôpital à cinq heures du matin. Il lui raconta qu'il venait de recevoir trois coups de fil du commissariat depuis dix minutes. Le préposé aux appels pour Police-Secours n'en pouvait plus : il en était à son centième appel depuis qu'il avait pris son service de nuit. Il avait décidé d'appeler l'hôpital à chaque appel d'Odile, et l'interne, contrarié d'avoir été reveillé, les reveillait à son tour. C'était une chaîne infernale. Odile appelait Police-Secours, Police-Secours appelait l'hôpital et l'hôpital appelait le 26. Magnifique enchaînement institutionnel, sorte de métaphore de la psychiatrie publique et de son impossible tâche.. Il y eut plus. Haltman décida d'appeler immédiatement Odile chez elle, qui ne répondit pas, bien entendu. Il laissa sonner au moins un millier de fois, Odile devait être terrorisée devant ce téléphone qui se mettait à lui répondre tout seul. Mais en même temps, Haltman fut sûr que le préposé avait pu se reposer un peu ou répondre à d'autres appels. En un seul mouvement, Dominique, qui était son coéquipier cette nuit-là, se rendit à toute allure à la Nacelle pour faire la seule chose possible : confisquer le poste téléphonique de la contrevenante. Ouf ! enfin tranquilles. Pas tant que ça. Quelques jours plus tard, c'était madame Lecomte, L'ange des HLM, qui appellait de sa toute petite voix "pourriez vous rendre son combiné à Odile, voilà trois jours qu'elle sonne toutes les dix minutes à ma porte pour téléphoner à Police- Secours ?". CQFD. Odile voulait vraiment revenir parmi eux. Encore un extrait du Déchronographe : " Et voilà, je n'ai pas pu me contrôler. Quand j'ai vu Odile se remplir un bol de sucre en poudre, y verser le lait en poudre et arroser le tout d'une bonne dose de café bien fort, j'ai piqué un coup de sang et je me suis mis à lui hurler dessus. elle a bien éssayer de répliquer mais j'ai tout de même une grosse voix. Elle est privée de café, de graisse d'oie, de rahat-loukoums et de purée de pois chiches jusqu'à nouvel ordre, et consignée dans sa chambre à partir d'aujourd'hui neuf heures jusqu'à aujourd'hui neuf heures dix ! Elle n'en sortira pas avant d'avoir perdu cinquante kilos, au moins ! Toute la journée d'hier c'était la Odile des mauvais jours : fermée, murée dans son mondaelle, son enfer, n'en sortant que pour de brèves violences. C'est un camp retranché à elle toute seule. Hier soir, elle s'est endormi comme une masse et reveillée à quatre heures du matin, malgré le traitement pour lequel j'ai du la reveiller. N'importe quoi ! Elle a commencé à s'empifrer de café sucre et pâin jusqu'à ce que je sorte de mes gonds." Une note était ajoutée: "Rectificatif : inutile d'essayer de crier plus fort qu'Odile, cela ne l'arrête qu'un instant et c'est totalement épuisant, je ne pouvais plus retrouver mon souffle. D'ailleurs je me suis demandé comment, par quel mystère, justement, elle faisait, elle, pour hurler avec autant de force pendant des heures..."
A son retour, elle passa une nuit au 26. Le lendemain, elle retournait dans l'appartement avec sa mère. De son écriture irrégulière Haltman nota dans le Déchronographe : "Odile, qui a retrouvé sa maman, vient déjeuner avec nous à midi. elle nous semble remarquablement en forme. Elle est, contre toute attente la très scrupuleuse infirmière de Maria. Ce matin, dans l'appartement tout coquet, elles étaient vraiment adorables, toutes les deux. Odile fait la cuisine, le ménage, chouchoute sa maman, la conseille judicieusement pour son régime, assume son rôle de jeune fille raisonnable : pas un mot plus haut que l'autre, attentive à nos recommandation et aux désirs de sa mère. Elle prend sur elle, se contrôle. Et pourtant ce n'est vraiment pas facile ! On peut sentir l'effort qu'elle fait pour ne pas se laisser emporter et déprimer par le rejet de Maria, contradictoire, brutal, obscène. D'un autre côté, cela me rend optimiste. Elle va vraiment mieux. Elle peut progresser. Elle se débrouille. Elle fait front. Elle parvient à calmer le jeu du couple délirant. Pourtant c'était mal parti. Maria était bien retournée chez elle avec la ferme idée d'en éjecter sa fille. Elle n'a pas remballé sa rejetance : elle profite au mieux de son statut de coq en pâte, elle accepte donc (mais pour combien de temps ,) le maternage à l'envers..." Ils n'en revenaient pas, les voisins non plus, qui s'étaient attendus à ne plus dormir. Cela n'allait pas durer, disait tout le monde. Cela dura à peu près deux ans. Odile fréquenta le 26 assez souvent, dans la journée. elle participait à des activités, faisait les courses avec Véra - le déchronographe mentionna, entre autres, l'achat l'achat de chaises longues et de canisses pour les bains de soleil sur les balcons de la Nacelle. Elle retourna dans "les herbes", chez Hans et Thérèse, qui étaient devenus des cousins lointains à qui elle avait envoyé des cartes postales et dont elle prenait régulièrement des nouvelles au téléphone. Haltman l'avait ramenée chez eux l'année suivante avec Renée, en un voyage à travers la France qui avait été une vraie fête. A son nouveau passage au Viaduc de Garabit Odile s'était exclamée : "Ah, la voilà, ma Tour Eiffel !" Un peu plus tard, arrivée à Elodes, grosse dame de Bagdad Café et vraie jeune fille de la maison, elle leur apportait des rafraîchissement et s'allongeait sur l'herbe en robe légère pour prendre le soleil. Elle se promenait souvent avec Véra, allait chercher son argent à la perception toute seule, en bus. Maria avait du se faire à l'idée qu'elle ne la marierait pas, mais que, à défaut de belle famille, le 26 et sa drôle de clique feraient bien l'affaire, allez, figurez vous. Quand elle ne venait pas les voir, Odile leur téléphonait, surtout la nuit, quand Charlot rescussitait un peu. On pouvait lire sur le Déchronographe : " Odile était très angoissée hier soir au téléphone. elle a appelé trois fois pour dire qu'il ne fallait pas réparer sa machine à laver parce que le système électrique de son appartement avait été légalisé par la gendarmerie et qu'à trop tirer sur le courant on allait faire écrouler le plafond." Bref, elle maintenait le lien, avec la crainte, un peu, de trop tirer sur la corde. Leur crainte à eux était celle de la deuxième mort de Maria. Mais ce n'est pas cela qui arriva. Imperceptiblement les choses allèrent moins bien. Odile s'enfonça tout doucement sous sa couette des HLM de la Nacelle avec l'aide de trop de Rohypnol. Peut-être avaient ils, comme par habitude, relaché un peu leur vigilance. De même, elle abusa de la cuisine industrieuse et peu imaginative de Maria. Quand elle ne dormait pas, elle criait à nouveau, parce qu'elle ne se trouvait pas belle, qu'elle ne pouvait plus entrer dans ses beaux vêtements, parce que Charlot Poissay, au double visage de bourreau et de séducteur, se faisait à nouveau attendre. Parce que leur Mondavous était trop beau pour elle, et que les vipères s'étaient remises à courir sous sa peau. Jacques et Haltman n'étaient plus des psychiatres, ils avaient changé de profession pendant la nuit : ils étaient devenus assureurs. Il allait donc falloir assurer. Ils éssayèrent de ne pas la décevoir. Une année passa encore ainsi, encore, plutôt bien que mal. Ils gardaient espoir. Odile refit quelques séjours au 26 et retournait hurler un peu dans les HLM de la Nacelle. Mais pas toujours. Elle maintenait le fil, sans plus. Même "les herbes" ne furent pas une grande réussite cette année-là et ce séjour raté, où Hans et Thérèse, découvrant un autre visage d'Odile avaient appelé à l'aide, les avaient marqués, plus qu'ils ne voulaient le croire. Il y eut l'épisode "téléphone." Odile se mit à appeler Police-Secours toutes les deux minutes. Les flics furent héroïques. Un jour, ou plutôt une nuit, Haltman reçut un coup de file de l'interne de garde de l'hôpital à cinq heures du matin. Il lui raconta qu'il venait de recevoir trois coups de fil du commissariat depuis dix minutes. Le préposé aux appels pour Police-Secours n'en pouvait plus : il en était à son centième appel depuis qu'il avait pris son service de nuit. Il avait décidé d'appeler l'hôpital à chaque appel d'Odile, et l'interne, contrarié d'avoir été reveillé, les reveillait à son tour. C'était une chaîne infernale. Odile appelait Police-Secours, Police-Secours appelait l'hôpital et l'hôpital appelait le 26. Magnifique enchaînement institutionnel, sorte de métaphore de la psychiatrie publique et de son impossible tâche.. Il y eut plus. Haltman décida d'appeler immédiatement Odile chez elle, qui ne répondit pas, bien entendu. Il laissa sonner au moins un millier de fois, Odile devait être terrorisée devant ce téléphone qui se mettait à lui répondre tout seul. Mais en même temps, Haltman fut sûr que le préposé avait pu se reposer un peu ou répondre à d'autres appels. En un seul mouvement, Dominique, qui était son coéquipier cette nuit-là, se rendit à toute allure à la Nacelle pour faire la seule chose possible : confisquer le poste téléphonique de la contrevenante. Ouf ! enfin tranquilles. Pas tant que ça. Quelques jours plus tard, c'était madame Lecomte, L'ange des HLM, qui appellait de sa toute petite voix "pourriez vous rendre son combiné à Odile, voilà trois jours qu'elle sonne toutes les dix minutes à ma porte pour téléphoner à Police- Secours ?". CQFD. Odile voulait vraiment revenir parmi eux. Encore un extrait du Déchronographe : " Et voilà, je n'ai pas pu me contrôler. Quand j'ai vu Odile se remplir un bol de sucre en poudre, y verser le lait en poudre et arroser le tout d'une bonne dose de café bien fort, j'ai piqué un coup de sang et je me suis mis à lui hurler dessus. elle a bien éssayer de répliquer mais j'ai tout de même une grosse voix. Elle est privée de café, de graisse d'oie, de rahat-loukoums et de purée de pois chiches jusqu'à nouvel ordre, et consignée dans sa chambre à partir d'aujourd'hui neuf heures jusqu'à aujourd'hui neuf heures dix ! Elle n'en sortira pas avant d'avoir perdu cinquante kilos, au moins ! Toute la journée d'hier c'était la Odile des mauvais jours : fermée, murée dans son mondaelle, son enfer, n'en sortant que pour de brèves violences. C'est un camp retranché à elle toute seule. Hier soir, elle s'est endormi comme une masse et reveillée à quatre heures du matin, malgré le traitement pour lequel j'ai du la reveiller. N'importe quoi ! Elle a commencé à s'empifrer de café sucre et pâin jusqu'à ce que je sorte de mes gonds." Une note était ajoutée: "Rectificatif : inutile d'essayer de crier plus fort qu'Odile, cela ne l'arrête qu'un instant et c'est totalement épuisant, je ne pouvais plus retrouver mon souffle. D'ailleurs je me suis demandé comment, par quel mystère, justement, elle faisait, elle, pour hurler avec autant de force pendant des heures..."
23 février 2004
Je me souviens que je viens de mettre à jour la liste des JMS (voir en LCD.) Si les dates étaient cliquables, cela permettrait une jolie promenade dans le site, mais elle ne le sont pas. C'est regrettable, j'y remedierai une autre fois, je viens d'y passer assez de temps comme ça, et pendant que j'y penserai , je le ferai aussi pour la liste des Pensées de la Nuit que j'ai mise à jour il y a quelques..jours et celle des Altenatives et de mes Taphores qui, elles, ne sont ni tout à fait ni du tout à jour. Cela n'a l'air de rien, mais Ciscoblog, c'est beaucoup de travail ! Bonsoir)
22 février 2004
Merveilles, 10
J’y étais ! Où-çà ? A la prise de la Bastille ! Oui, à sa représentation par la troupe du théâtre du Soleil. "1789, la révolution doit s'arrêtre à la perfection du bonheur". J’avais déjà vu « la Cuisine », et le « Songe d’une nuit d été » avant le départ de la troupe comme invité au « Piccolo Teatro » de Strehler à Milan, j’en ai déjà parlé. C’était en février ou mars 1971. Ariane Mnouchkine venait d’installer ses ouailles à la Cartoucherie de Vincennes, un lieu immense à la mesure de ses ambitions, mais encore un peu trop désert. On pelait de froid (on pèle encore, d’ailleurs, actuellement, à la Cartoucherie en hiver.) La salle était pleine, pourtant. Les critiques avaient été dithyrambiques. En ce temps-là on savait encore souffrir pour le théâtre. Pas de sièges. Nous étions debout, libre à nous de nous asseoir par terre. C’en était finit pour une dizaine d’année des théâtres à l’italienne : le théâtre, après 68, devait pouvoir se faire n’importe où, sur le carreau de la mine, dans les écoles, les halls de gare, chez vous, à domicile. Mais c’était aussi une idée soixante-huitarde de faire voler en éclats la barrière entre le spectacle et le spectateur. Il ne s’agissait plus qu’il assiste à une « fiction », quelque chose en train de se faire, se fabriquer, sous ses yeux passifs, mais qu’il prenne place « dans la fiction », en tant que participant « responsable ». Là aussi on avait voulu supprimer les hiérarchies. Mais on fond, et comme ailleurs, je crois que cela renforçait encore la fiction et ajoutait à la magie, un peu comme les livres dont vous êtes le héros ou, plus tard, les jeux vidéos (ou encore, si vous voulez, la révolution culturelle…) On feignait de vouloir que le spectateur participe à la création du spectacle, mais il ne faisait que devenir, certes ravi et de son plein gré, un élément du décor. Le théâtre figurait donc un espace public. Une place, dans une ville, pavée, comme dans les décors de la règle des trois unités mais au lieu de l’avoir devant nos yeux, nous nous y retrouvions massés dans la grande fraternité des « manifs » qui se prenaient à l’époque comme des autobus. Une place, donc, ou un pont. C’était le pont neuf, avec ses baraques, ses estrades, ses théâtres de marionnettes. L’histoire était racontée par des bateleurs au jour le jour, à mesure que les événements se déroulaient. Il y avait trois ou quatre tréteaux, chacun pour un genre différent : pantomime, marionnettes, revues foraines, Commedia del Arte. Déjà le goût des petits espaces où l’on doit se serrer, se caser comme dans un tableau, déjà la réflexion sur le théâtre, les deux « fils rouges » du Soleil. Nous étions des badauds parisiens, nous allions d’estrade en tréteau, appelés par les bonimenteurs ou attirés par un grand bruit, une lumière soudaine. Parfois deux ou trois actions en même temps. La fuite à Varennes, le renvoi de Necker, le boulanger, sa femme et le petit mitron, les cahiers de doléances, la nuit du 4 août… Parmi nous, des contemporains, des hommes et des femmes « du dix-huitième siècle » badauds comme nous, qui vivaient, eux, les évènements « en direct », sans le calme neutre et bienveillant que nous donnait en quelque sorte notre statut de voyageur spatio-temporel (soit dit en passant : le spectateur de théâtre est toujours un voyageur spatio-temporel). Une femme se met à nous parler. Elle réunit autour d’elle une petite vingtaine de spectateurs, elle nous raconte sa journée, elle s’exalte, passe du murmure à la harangue, il y a une atmosphère électrique, un roulement de canon en bruit de fond, mais non, c’est la rumeur causée par une multitude de petits groupes identiques au notre. Ce qui est beau est que chaque comédien ne raconte pas la même histoire, mais une histoire telle que chaque personnage l’a vécue en ce matin du 14 juillet 1789 : les rues emplies de gens qui affluent de tous les quartiers, qui accourent à la rescousse, qui emportent au passage les piques et les gourdins, qui s’interpellent et se passent les mots d’ordre. C’est une rumeur qui enfle, qui submerge tout et qui éclate en un hurlement de joie poussé par des dizaines de poitrines. C’est la « prise » de la Bastille par l'acmé du récit, par la force de la parole, par le cri du peuple. Une idée de génie. Au même moment les tréteaux se transforment en une énorme fête foraine. Tout le monde s’embrasse, tout le monde danse. On se prend par la main. C’est irrésistible. C’est un feu d’artifice du 14 juillet. C’est beau comme quand on se montre les belles bleues. Et puis, il eut, merveilles des merveilles le "salut" final. J'ai toujours aimé le moment du "salut", quelque fut le côté de la barrière où je me suis tenu. Le "salut" "veut" dire quelque chose. On doit le mettre en scène comme le reste. Il dit notre amour du théâtre, il est un peu notre acte de foi, la dernière image, le dernier signe. Les acteurs tiennent leur personnage par la main. Le salut de 1789 n'est pas un salut : c'est une dissidence, un pêché, c'est une course, une course éperdue vers le spectacle, vers ce point de fuite inateignable ou la représentation s'atteint elle-même, où il n'y a plus que des personnages, et plus d'acteurs. Deux coups de timbale et sur le thème du dernier mouvement de la septième symphonie de Beethowen en boucle, les acteurs se ruent sur la scène, ils s'inclinent une fraction de seconde vers nous, se redressent et repartent en courant. Un court instant de vide et les voilà qui reviennent , devançant le rappel (tarder à revenir au moment du rappel, au risque de ne pas revenir, par extinction des applaudissements : le seul acte de sincérité au théâtre), ils reviennent en courant. Il est impossible de les arrêter. Ils sont exténués, nous aussi.
Ils ne peuvent pas partir, nous non plus. Et ça ne veut toujours pas s'éteindre. Il n'y aura pas de rideau. Ce n'est pas raisonnable. Si délicieusement. 1793, la suite, un an plus tard, fut à 1789 ce qu'est le dedans au dehors. Juste ce souvenir qui est celui de l'enchantement. Il faisait encore jour en cette douce soirée de juin, vers vingt heures quans nous avions pénétré dans le théâtre. Tout au long de la soirée, par les grandes fenêtres de la Cartoucherie, nous avions vu le jour lentement décliner et la pièce se jouer par une lumière crépusculaire qui convenait parfaitement à l'action. Il n'y avait pas d'autre système d'éclairage visible. les éclairagistes avaient déployé des trésors d'ingéniosité pour que la pièce se joue à la lumière du jour : la seule lumière venait de ces grande fenêtres creusées dans l'épaisseur des murs. A la fin, la salle était doucement caressée par les lumières vascillantes du couchant. Mais plus de trois heures s'étaient passées. Le jour avait bien décliné, en cette soirée de 1793, mais il avait tenu bon. Il ne s'était pas couché. Il avait résisté aux forces des ténébres. Le "Soleil" avait été plus fort que la nuit. Le Théâtre plus fort que l'Histoire. 1793 avait été la conclusion des "Lumières". Quelque chose qui refusait de se terminer. Mais la nuit, la vraie, avait depuis longtemps triomphé. Nous nous retrouvions dans la cour, en nous frottant les yeux : la lune brillait dans la nuit noire. Se retrouver au dehors, dans le noir, après la fin du spectacle, ajoutait encore à la nostalgie qui nous avait pris sous ce crépuscule. Nous nous sentions seuls et frissonnants sous la lune. 1793 avait connu des aurores, des petis matins blafards, des lumières blanches de midi, des feux de soleils couchants, mais pas de nuits. La résistance, l'espoir. Dehors, la nuit était celle de la résignation. Nous nous éloignions sans un mot. Derrière nous, le théâtre qui se fondait petit à petit dans la brume baignait encore dans les ors de l'illusion et de la jeunesse qui ne veut pas mourir.
20 février 2004
Pensée de la nuit N° 58 : "Les yeux bleus pâlissent. Au fil des ans, les yeux couleur bleue de l'enfance prennent une teinte bleue-gris, sale et trouble de vivoteur médiocre, ou deviennent les tentacules vitreux des juges d'instruction ou des gardes, ou se transforment en regards "d'acier" des soldats : il y a beaucoup de nuances. Mais il est extrêmement rare que les yeux gardent la couleur de l'enfance..." Varlam Chalamov, les recits de la Kolyma.
18 février 2004
Avez-vous déjà vu les chutes du Niagara gelées ? Vous en trouverez une image dans Dayly dose of Imagery, un photolog canadien (anglophone) mitonné aux petits oignons. (A propos de photologs : Ten years of my life continue. N'a pas encore manqué un jour. Reste encore du chemin...(pour ciscobloggers avertis. C'est du suivi d'information, ça ! Merci qui ?))
26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle, suite 4
Il y eut un moment très délicat, quand Maria dut subir une splénectomie, une ablation de la rate, qu’elle vécut elle-même comme une agression sur son corps. Odile, très agitée, leur parla beaucoup d’accouchements monstrueux. Elle ne put se persuader qu’on n’allait pas enlever un troisième ou un milliardième bébé du ventre de sa mère, ou qu’on n’allait pas la faire renaître elle-même sous ses propres yeux. La vie qui s’accrocha à Maria fut aussi une chance pour Odile. Un après-midi après le repas, autour de la grande table du 26, ils étaient quelques uns à tourner leur café en silence. Le café est toujours un instant sacré, voire magique. Au 26 plus qu’ailleurs, parce que le silence précédait souvent le surgissement des paroles inouïes. Odile se mit à parler avec monsieur Butin. Monsieur Butin avait travaillé sur les marchés de Corbeil, il avait monté et démonté les étalages. Il avait été employé par la ville. Il avait aussi vendu du poisson. Odile l’avait déjà rencontré à l’hôpital psychiatrique, ils avaient des souvenirs à échanger. Odile lui demanda s’il avait connu son père Charlot Poissay. « Ah, si vous saviez comme je l’ai aimé mon papa ! Il est mort il y a des années de ça, quand j’étais petite fille. Et il nous a laissé toute seules, maman et moi, et le chien Tintin. C’est triste. Et figurez-vous, que ma mère, elle va peut-être mourir aussi… » Haltman n’en croyait pas ses oreilles : Odile savait la vérité ! Par une sorte de miracle, Maria ne mourut pas, ses plaquettes se maintinrent à un taux bas mais qui lui permit de rentrer chez elle. La tristesse d’Odile se retira. Et toute son angoisse. Elle avait pu convenir de la mort de son père et en parler comme d’une chose révolue, elle se réjouit du retour de sa mère. Quelque temps avant, elle avait accepté de rencontrer sa tutrice. Elles convinrent ensemble de restaurer l’appartement aux frais d’Odile. Le temps des vacances était venu. Il fallait travailler une dernière chose : la séparation d’avec la maison du 26 où elle était restée près de trois mois. Depuis quelque temps, Odile pouvait à nouveau parler de son passé. Elle évoquait les souvenirs de voyages organisés qu’elle avait fait sans ses parents avant sa maladie. Ils pensèrent donc à un voyage, comme le recommande Esquirol, qui sait bien que c’est la meilleur métaphore des retours réussis. Ils parlèrent de la montagne, de la mer et finalement des « herbes » comme Odile nommait la campagne. – « Voilà qu’ils veulent m’envoyer dans les herbes » se mit-elle à répéter en roulant le « r »à l’italienne avec l’accent de sa mère, comme si s’était une idée saugrenue. Elle s’en amusait comme d’une lubie qui les avait pris. Elle alla même voir son ancien médecin le docteur Fresnes, pour lui dire qu’il ne fallait pas qu’on l’envoie aux herbes « Ce qui me conviendrait à moi, figurez-vous, c’est le Lac Majeur ! » Parfait concentré d’Italie et de paternité. Ils avaient choisi une famille d’accueil dans l’Aveyron, qui, en fait faisait plutôt partie d’un réseau de séjours de rupture pour adolescents. Bien sûr, le jour du départ, Odile se rendit compte qu’ils ne plaisantaient pas, qu’il était bien question d’un voyage imminent aux « herbes ». Elle s’angoissa soudain et parla de décapitations. Ils ne s’en laissèrent pas compter. Les bagages attendaient, rangés à l’avance dans la voiture du service et Véra avait préparé les sandwichs pour le pique-nique. Odile n’en menait pas large, mais elle ne put faire autrement que de monter dans l’auto. Le début du voyage fut assez pénible. Odile hurlait en se penchant trop à la fenêtre qu’il s’agissait d’un enlèvement intersidéral. Il y eut une pause repas dans la campagne bourbonnaise, près d’un vieux château abandonné sous un lourd ciel d’orage. Odile y voyait des menaces. Eux aussi. Puis ce fut la traversée du Massif Central, droit vers le Sud. La beauté des paysages calma Odile et aussi leurs propres angoisses. Elle reprit confiance, participa aux commentaires touristiques. Ils firent une halte au Viaduc de Garabit, formidable pont de fer, jeté par Gustave Eiffel et tout le dix-neuvième siècle triomphant, entre deux rives escarpées. Au fond, un torrent profond et impétueux. Elle acheta une carte postale et l’envoya à Maria. Plus ils avançaient, plus Odile retrouvait confiance. Peut-être conjuraient-ils là les rapts thérapeutiques de son père. Ce voyage était un vrai voyage, mais un voyage à l’envers. C’était comme si ils détricotaient les cigarettes. Ils arrivèrent à Elodes, près de Saint-Affrique, dans le Larzac. C’était la douceur des derniers rayons du soleil, mais aussi l’ombre qui s’étendait sur la valée. L’angoisse d’Odile était revenue. Ses hôtes, Hans et Thérèse, un peu impressionnés, lui montrèrent sa chambre, qui lui plut. Mais ils ne connaissaient rien des fureurs d’Odile. Ils avaient donc secrètement convenu de la laisser là, de passer une nuit d’hôtel à Millau, de repasser le lendemain matin, sur le chemin du retour et de ramener Odile avec eux si cela se passait mal. Odile leur dit simplement : « A demain.» Après une courte nuit, ils se précipitèrent à Elodes, pas rassurés. Ils trouvèrent Odile dans la cuisine, attablée devant un bol de lait fumant. Et là, texto « Alors, messieurs, si j’ai bien compris, vous venez me chercher dans un mois ? Alors, au revoir et à dans un mois. » Les adieux ne furent pas déchirants. Son séjour se passa sans histoire, elle accompagna ses hôtes, Hans et Thérèse, aux courses, à la piscine et alla chercher elle-même ses cigarettes au tabac du village.
Il y eut un moment très délicat, quand Maria dut subir une splénectomie, une ablation de la rate, qu’elle vécut elle-même comme une agression sur son corps. Odile, très agitée, leur parla beaucoup d’accouchements monstrueux. Elle ne put se persuader qu’on n’allait pas enlever un troisième ou un milliardième bébé du ventre de sa mère, ou qu’on n’allait pas la faire renaître elle-même sous ses propres yeux. La vie qui s’accrocha à Maria fut aussi une chance pour Odile. Un après-midi après le repas, autour de la grande table du 26, ils étaient quelques uns à tourner leur café en silence. Le café est toujours un instant sacré, voire magique. Au 26 plus qu’ailleurs, parce que le silence précédait souvent le surgissement des paroles inouïes. Odile se mit à parler avec monsieur Butin. Monsieur Butin avait travaillé sur les marchés de Corbeil, il avait monté et démonté les étalages. Il avait été employé par la ville. Il avait aussi vendu du poisson. Odile l’avait déjà rencontré à l’hôpital psychiatrique, ils avaient des souvenirs à échanger. Odile lui demanda s’il avait connu son père Charlot Poissay. « Ah, si vous saviez comme je l’ai aimé mon papa ! Il est mort il y a des années de ça, quand j’étais petite fille. Et il nous a laissé toute seules, maman et moi, et le chien Tintin. C’est triste. Et figurez-vous, que ma mère, elle va peut-être mourir aussi… » Haltman n’en croyait pas ses oreilles : Odile savait la vérité ! Par une sorte de miracle, Maria ne mourut pas, ses plaquettes se maintinrent à un taux bas mais qui lui permit de rentrer chez elle. La tristesse d’Odile se retira. Et toute son angoisse. Elle avait pu convenir de la mort de son père et en parler comme d’une chose révolue, elle se réjouit du retour de sa mère. Quelque temps avant, elle avait accepté de rencontrer sa tutrice. Elles convinrent ensemble de restaurer l’appartement aux frais d’Odile. Le temps des vacances était venu. Il fallait travailler une dernière chose : la séparation d’avec la maison du 26 où elle était restée près de trois mois. Depuis quelque temps, Odile pouvait à nouveau parler de son passé. Elle évoquait les souvenirs de voyages organisés qu’elle avait fait sans ses parents avant sa maladie. Ils pensèrent donc à un voyage, comme le recommande Esquirol, qui sait bien que c’est la meilleur métaphore des retours réussis. Ils parlèrent de la montagne, de la mer et finalement des « herbes » comme Odile nommait la campagne. – « Voilà qu’ils veulent m’envoyer dans les herbes » se mit-elle à répéter en roulant le « r »à l’italienne avec l’accent de sa mère, comme si s’était une idée saugrenue. Elle s’en amusait comme d’une lubie qui les avait pris. Elle alla même voir son ancien médecin le docteur Fresnes, pour lui dire qu’il ne fallait pas qu’on l’envoie aux herbes « Ce qui me conviendrait à moi, figurez-vous, c’est le Lac Majeur ! » Parfait concentré d’Italie et de paternité. Ils avaient choisi une famille d’accueil dans l’Aveyron, qui, en fait faisait plutôt partie d’un réseau de séjours de rupture pour adolescents. Bien sûr, le jour du départ, Odile se rendit compte qu’ils ne plaisantaient pas, qu’il était bien question d’un voyage imminent aux « herbes ». Elle s’angoissa soudain et parla de décapitations. Ils ne s’en laissèrent pas compter. Les bagages attendaient, rangés à l’avance dans la voiture du service et Véra avait préparé les sandwichs pour le pique-nique. Odile n’en menait pas large, mais elle ne put faire autrement que de monter dans l’auto. Le début du voyage fut assez pénible. Odile hurlait en se penchant trop à la fenêtre qu’il s’agissait d’un enlèvement intersidéral. Il y eut une pause repas dans la campagne bourbonnaise, près d’un vieux château abandonné sous un lourd ciel d’orage. Odile y voyait des menaces. Eux aussi. Puis ce fut la traversée du Massif Central, droit vers le Sud. La beauté des paysages calma Odile et aussi leurs propres angoisses. Elle reprit confiance, participa aux commentaires touristiques. Ils firent une halte au Viaduc de Garabit, formidable pont de fer, jeté par Gustave Eiffel et tout le dix-neuvième siècle triomphant, entre deux rives escarpées. Au fond, un torrent profond et impétueux. Elle acheta une carte postale et l’envoya à Maria. Plus ils avançaient, plus Odile retrouvait confiance. Peut-être conjuraient-ils là les rapts thérapeutiques de son père. Ce voyage était un vrai voyage, mais un voyage à l’envers. C’était comme si ils détricotaient les cigarettes. Ils arrivèrent à Elodes, près de Saint-Affrique, dans le Larzac. C’était la douceur des derniers rayons du soleil, mais aussi l’ombre qui s’étendait sur la valée. L’angoisse d’Odile était revenue. Ses hôtes, Hans et Thérèse, un peu impressionnés, lui montrèrent sa chambre, qui lui plut. Mais ils ne connaissaient rien des fureurs d’Odile. Ils avaient donc secrètement convenu de la laisser là, de passer une nuit d’hôtel à Millau, de repasser le lendemain matin, sur le chemin du retour et de ramener Odile avec eux si cela se passait mal. Odile leur dit simplement : « A demain.» Après une courte nuit, ils se précipitèrent à Elodes, pas rassurés. Ils trouvèrent Odile dans la cuisine, attablée devant un bol de lait fumant. Et là, texto « Alors, messieurs, si j’ai bien compris, vous venez me chercher dans un mois ? Alors, au revoir et à dans un mois. » Les adieux ne furent pas déchirants. Son séjour se passa sans histoire, elle accompagna ses hôtes, Hans et Thérèse, aux courses, à la piscine et alla chercher elle-même ses cigarettes au tabac du village.
16 février 2004
Petite partie de pêche à la webligne. Si vous voulez savoir pourquoi Sainte Thérèse d'Avila est morte dans la nuit du 4 au 15 octobre 1582 (j'ai bien écrit du 4 au 15 octobre 1582, il n'y a ni faute de frappe ni coquille) et pourquoi l'année 1900 n'a pas été bissextile, précipitez vous sur ce lien (si vous le savez déjà, interdit de le dire aux autres, vous leur gâcheriez le plaisir). J'en profite pour insérer le lien vers la version française de la Wikipédia en LCD (pour ceux qui ne connaissent pas le "wiki", il faut savoir que c'est l'une des plus fabuleuses inventions dues à Internet.) Bonne plongée dans les abysses vertigineuses du calendrier, exercice de vraie philosophie ! En tout cas moi, j'ai adoré (via David Madore, par des chemins détournés)
12 février 2004
26 (titre provisoire), III : Les viaducs de la Nacelle, suite 3
Accueillir c’est recevoir. On reçoit aussi des gifles, des cadeaux, des balles perdues ou des ballons de foot. Accueillir Odile, c’était un peu tout à la fois. Pour accueillir, il ne suffit pas toujours d’un territoire où recevoir autrui et d’un code approprié pour lui dire qu’il est le bienvenu. Les simples lois de l’hospitalité ne suffisaient pas pour Odile. On devait aussi claquer les portes, se fâcher tout rouge, laisser la porte entrouverte, garder contenance, s’angoisser, ne pas perdre le fil… justement, avec Odile voilà que le fil devenait de plus en plus solide, même si ils avaient le sentiment qu’au travers de sa grande folie elle se comportait comme quelqu’un qui ne veut pas abuser des bonnes choses. De fait, c’est bien une rencontre qui avait eu lieu. Ce n’est que lorsque l’évènement fut arrivé que tout devint plus clair. L’évènement, ce fut la maladie de Maria. Maria était épuisée, ne faisait plus les courses, ne faisait plus à manger. Maria se couvrait de bleus et se mettait à saigner de partout. Maria avait un purpura thrombopénique. C’est une maladie rare mais très grave, qui s’attrape comme ça. Maria pouvait mourir. Elle devait être hospitalisée. Maria refusait. On du l’emmener de force. Il y eut une brève bagarre avec les pompiers qui embarquèrent aussi Odile. Aux urgences de l’hôpital, où on les avait appelé aussitôt, alors qu’on montait sa mère en médecine, ils trouvèrent Odile soudain calme, comme soulagée, libérée d’un grand poids. Elle accepta leur proposition de venir au 26, de prendre des médicaments puisqu’elle était en passe de devenir orpheline et que l’attente des maris était définitivement ajournée. Cela n’aurait pas été facile tous les jours. Odile connut de grandes périodes d’agitation et des moments de profonde de dépression, dont la violence les bouleversa. Il avait souvent fallu, le soir, avant qu’elle s’endorme, battre et bien lisser les draps pour chasser vipères, pieuvres et autres couleuvres. Elle ne faisait plus rien par elle-même, pas même prendre ses médicaments. Elle demandait qu’on les lui injecte pour être plus sûre d’être branchée sur le système nourricier. Elle se laissait donner des bains. Les cendres et les mégots faisaient une petite montagne autour du tabouret de la cuisine où elle passait des heures à se taire. C’était une victoire si elle éteignait ses cigarettes dans un cendrier ou si elle se versait toute seule du café. Et puis, il y avait les accès de rage, inopinés, assourdissants, inarrêtables, où, cramponnée à la porte du couloir, bien à l’abri à l’intérieur, elle apostrophait la rue, la ville, le pays et la terre entière. Cela commençait comme une harangue, une sainte colère, une intervention à la chambre des députés. Elle lançait un tonitruant « Monsieur ! », signe que les imprécations allaient se déverser. Elle laissait un silence calculé. Tout se suspendait dans la maison et les fenêtres se fermaient dans la rue. « Monsieur ! » Elle avait une voix d’airain que n’altérait pas un léger zézaiement. Les mots prenaient corps en franchissant sa bouche, matérialisés par la force du souffle qui les expulsait. « Monsieur ! », comme si elle leur donnait naissance pour la première fois, au milieu de l’écume de ses lèvres. Elle sortait de ses accès épuisée, chancelante, à bout de souffle, comme après un concert au Parc des Princes. Ils eurent des pétitions. La maladie de Maria ne s’arrangeait pas. Les hématologues leur annoncèrent plusieurs fois qu’ils avaient tenté le dernier essai thérapeutique. Il était vital, on ne pouvait mieux dire, de maintenir le lien entre Odile et sa mère. Ils l’accompagnaient à des visites dans le service de médecine, où tout le monde s’écartait en les voyant arriver. La réalité de la menace mortelle qui pesait sur Maria fut le fil ténu qui pouvait les renvoyer à une autre réalité : celle de la mort du père dont on n’avait jamais pu parler. Ils pouvaient dire que si, en quelque sorte Charlot avait privé Odile et Maria de sa propre mort et , par là, bouclé le cadenas de la spirale délirante – inaugurée par la mort informulée du premier bébé -, la maladie de Maria pouvait être l’occasion douloureuse de commencer à travailler la séparation. Ils pouvaient dire, qu’en même temps, par un processus rhétorique d’équivalence, les soins apportés à Maria qu’il était possible de lutter contre la mort du corps autrement que par la dénégation : se soigner. Les retrouvailles avec la mère alitées, mais vivante, en suspens, étaient empreintes d’une douceur et d’une chaleur réciproque qu’il avait été impossible de prévoir.
Accueillir c’est recevoir. On reçoit aussi des gifles, des cadeaux, des balles perdues ou des ballons de foot. Accueillir Odile, c’était un peu tout à la fois. Pour accueillir, il ne suffit pas toujours d’un territoire où recevoir autrui et d’un code approprié pour lui dire qu’il est le bienvenu. Les simples lois de l’hospitalité ne suffisaient pas pour Odile. On devait aussi claquer les portes, se fâcher tout rouge, laisser la porte entrouverte, garder contenance, s’angoisser, ne pas perdre le fil… justement, avec Odile voilà que le fil devenait de plus en plus solide, même si ils avaient le sentiment qu’au travers de sa grande folie elle se comportait comme quelqu’un qui ne veut pas abuser des bonnes choses. De fait, c’est bien une rencontre qui avait eu lieu. Ce n’est que lorsque l’évènement fut arrivé que tout devint plus clair. L’évènement, ce fut la maladie de Maria. Maria était épuisée, ne faisait plus les courses, ne faisait plus à manger. Maria se couvrait de bleus et se mettait à saigner de partout. Maria avait un purpura thrombopénique. C’est une maladie rare mais très grave, qui s’attrape comme ça. Maria pouvait mourir. Elle devait être hospitalisée. Maria refusait. On du l’emmener de force. Il y eut une brève bagarre avec les pompiers qui embarquèrent aussi Odile. Aux urgences de l’hôpital, où on les avait appelé aussitôt, alors qu’on montait sa mère en médecine, ils trouvèrent Odile soudain calme, comme soulagée, libérée d’un grand poids. Elle accepta leur proposition de venir au 26, de prendre des médicaments puisqu’elle était en passe de devenir orpheline et que l’attente des maris était définitivement ajournée. Cela n’aurait pas été facile tous les jours. Odile connut de grandes périodes d’agitation et des moments de profonde de dépression, dont la violence les bouleversa. Il avait souvent fallu, le soir, avant qu’elle s’endorme, battre et bien lisser les draps pour chasser vipères, pieuvres et autres couleuvres. Elle ne faisait plus rien par elle-même, pas même prendre ses médicaments. Elle demandait qu’on les lui injecte pour être plus sûre d’être branchée sur le système nourricier. Elle se laissait donner des bains. Les cendres et les mégots faisaient une petite montagne autour du tabouret de la cuisine où elle passait des heures à se taire. C’était une victoire si elle éteignait ses cigarettes dans un cendrier ou si elle se versait toute seule du café. Et puis, il y avait les accès de rage, inopinés, assourdissants, inarrêtables, où, cramponnée à la porte du couloir, bien à l’abri à l’intérieur, elle apostrophait la rue, la ville, le pays et la terre entière. Cela commençait comme une harangue, une sainte colère, une intervention à la chambre des députés. Elle lançait un tonitruant « Monsieur ! », signe que les imprécations allaient se déverser. Elle laissait un silence calculé. Tout se suspendait dans la maison et les fenêtres se fermaient dans la rue. « Monsieur ! » Elle avait une voix d’airain que n’altérait pas un léger zézaiement. Les mots prenaient corps en franchissant sa bouche, matérialisés par la force du souffle qui les expulsait. « Monsieur ! », comme si elle leur donnait naissance pour la première fois, au milieu de l’écume de ses lèvres. Elle sortait de ses accès épuisée, chancelante, à bout de souffle, comme après un concert au Parc des Princes. Ils eurent des pétitions. La maladie de Maria ne s’arrangeait pas. Les hématologues leur annoncèrent plusieurs fois qu’ils avaient tenté le dernier essai thérapeutique. Il était vital, on ne pouvait mieux dire, de maintenir le lien entre Odile et sa mère. Ils l’accompagnaient à des visites dans le service de médecine, où tout le monde s’écartait en les voyant arriver. La réalité de la menace mortelle qui pesait sur Maria fut le fil ténu qui pouvait les renvoyer à une autre réalité : celle de la mort du père dont on n’avait jamais pu parler. Ils pouvaient dire que si, en quelque sorte Charlot avait privé Odile et Maria de sa propre mort et , par là, bouclé le cadenas de la spirale délirante – inaugurée par la mort informulée du premier bébé -, la maladie de Maria pouvait être l’occasion douloureuse de commencer à travailler la séparation. Ils pouvaient dire, qu’en même temps, par un processus rhétorique d’équivalence, les soins apportés à Maria qu’il était possible de lutter contre la mort du corps autrement que par la dénégation : se soigner. Les retrouvailles avec la mère alitées, mais vivante, en suspens, étaient empreintes d’une douceur et d’une chaleur réciproque qu’il avait été impossible de prévoir.
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