« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou.» B.Pascal
29 février 2008
27 février 2008
24 février 2008
Retour à la Défense, 2
Comme le temps passe ! J'ai du mal à y croire. Cela fait pourtant quinze ans que je n'étais pas retourné à la Défense. C'était bien de "retour" qu'il s'agit. Il y a dans le mot "retour" quelque chose de solennel, un peu grandiloquent, qui n'affecte en rien la Défense en elle même, notez bien. Revenir, c'est répéter. On croit que voyager dans le temps c'est impossible, on nous l' a cent fois répété : il suffit pourtant de bouger, de se déplacer, et voilà, c'est fait, le tour est joué, on est aussi quinze ans en arrière. (C'est d'ailleurs exactement pour ça qu'on se presse dans la foule des japonais pour "revoir" la "Joconde" ou qu'on sue sur son chameau pour "voir" les "Pyramides", quarante siècles etc.) On croit seulement qu'on est là, en un lieu. Non, on est là à un autre moment de sa vie, ou de celle de l'humanité, c'est tout. Il y a des tas d'endroits où je ne retournerai jamais. D'ailleurs j'aurais aussi bien pu ne jamais retourner à la Défense : je sais que je n'aurai jamais rien à y faire. C'est ce qui me rend fondamentalement triste, à mon âge. Le nombre des choses révolues devient beaucoup plus grand que celui de celles qui seulement se répèteront, sans parler de celles qui ne sont pas encore arrivées et qui n'auront plus le temps d'arriver. Et puis un jour tout sera révolu. Même seulement répéter, revenir, même un tout petit peu, ce ne sera plus possible. C'est ainsi. Je n'étais pas si joyeux que ça de me retrouver à la Défense ( "Il faut toujours que tu kvetshes", dirait ma mère, en fait elle dit gekvetshn, utilisant bien à propos ce curieux participe passé bègue propre aux langues germaniques. Il faut toujours que je me plaigne, que je me sois fait plaindre. C''est ma nature, de "kvetsher" ( en yiddish, "kvetshn" veut aussi dire presser (comme un citron)). La dernière fois où j'étais allé à la défense était déjà un retour. Déjà une plainte. l'histoire, si elle doit retenir de moi quelque chose, n'en retiendra que le kvetsher que j'étais. Bien entendu, Je ne suis pas retourné à la défense par hasard. Des circonstances fortuites ne m'ont pas surpris. Aucune obligation professionnelle, aucun rendez-vous d'affaire, pas de retrouvailles. J'y suis retourné exprès par pur désœuvrement, faire une promenade en souvenir de la dernière fois que j'y étais venu, que je ne croyais pas si lointaine. Aucune raison de kvetsher, donc. Et pourtant je ne peux pas m'en empêcher. Si on veut vraiment une explication qu'on sache seulement que la Défense est liée pour moi à la nostalgie, à une certaine forme d'exil intérieur. Je vais essayer d'expliquer pourquoi. Pourquoi la Défense, pas pourquoi la nostalgie, ça ne regarde que moi. J'arrive par le RER. .Je fais surface au pied de l'Arche, exactement comme la dernière fois. C'était le même ciel gris d'hiver, celui qui ne pèse pas, un ciel d'hiver doux. Il est une heure avant midi, jour de semaine. Des touristes sous le nuage de l'Arche, mais pas beaucoup. Un grand calme, comme à la campagne. Les tours sont toujours les mêmes. Peut-être ont-elles changé de nom ? AREVA, SGI, EDF TECHNIP, TI, KUPKA IBM, CNIT L'immeuble qui était en construction il y a quinze ans, je m'en souviens, c'est SG celui de la Société Générale, estampillé maintenant du même carré rouge et noir que mon carnet de chèques. Il me semble aussi qu'il y avait d'autres tours, avec d'autres noms encore, NOBEL ou GAN, qui ont disparu ou ont été remplacées par d'autres. Au delà de l'Arche il y avait une plaine immense, la zone de Nanterre et Puteaux, sur laquelle étaient plantées comme de fières sentinelles les fameuses tours nuages d'Emile Alliaud. Elles sont toujours là, fidèles au poste, mais un peu plus cernées par la ville. L'horizon se perd dans le brouillard, on devine maintenant un semblant de skyline comme de jeunes Alpes qui voudraient se dresser. Je me promène aux pieds des tours. Il y a de petits jardins, des "playgrounds", des coulées vertes envoyées là comme des tentacules par des parcs dissimulés derrière les tours. On voit une école, on entend les cris des enfants. Le plus étonnant c'est qu'on puisse se promener, justement, dans cet espace qui, vu de loin, y semble si peu propice, même de près, avec ses monstrueux échangeurs autoroutiers en éternelle construction qu'on peut contempler du haut des élégants ponts suspendus qui les enjambent. Il y a ces passerelles, ces passages, ces escaliers, ces amphithéâtres, ces piazzetas. De monumentales portes trouent les immeubles géants et vous laissent passer, vous faisant découvrir plus loin d'autres paysages enchevêtrés. A la défense, pas plus qu'à New york, même si l'espace y est plus courbe (et plus petit), on ne se perd pas. Il y a des repères, des fanaux, des balises, des marques pages. Absolument rien d'oppressant. Au contraire : partout les tours veillent sur vous. Je sais maintenant pourquoi j'ai tant aimé le film "Lost in Translation". Si on aime la défense on aime forcément Tokyo. En tout cas, la Défense est l'idée que je me fais de Tokyo, ce côté propre, simple, beau, paisible, prédit à l'avance, à la limite de l'ennui, invite à la méditation. En parcourant les allées du centre "Les Quatre Temps" (qui a du être rénovés au moins deux fois depuis la dernière fois que j'y ai mis les pieds) avec l'alignement des terrasses des restaurants vides mais prêtes pour l'assaut des salary-men bientôt déversés pour déjeuner, je me dit que je ne vois là aucune Scarlett Johansson à rencontrer pour le Bill Muray pour lequel je me prends. En tout cas je ne la trouve pas à l'inévitable Starbuck Café où il est encore raisonnable des commander un café et des scones. Après, je me fourvoie un moment à la FNAC qu'on a installée dans le CNIT lui aussi toujours en rénovation. Au rayon livres et disques elle est d'une indigence crasse, pas mieux achalandée que celle de l'Agora d'Evry, près de chez moi, mais on ne lui demande pas à elle d'être dans l'air du temps... En sortant du CNIT (je crois bien que s'y étaient tenus, dans les années soixante, des salons de l'Automobile ou de l'Enfance, des Floralies, peut-être) le gris uniforme du ciel qui jusque là nous recouvrait comme le dôme posé sur Sprinfield dans "Les Simpsons, le Film", s'illumine sous une poussée encore infructueuse du soleil. L'Arche se détache un moment devant une esquisse de nuages en forme de montagnes indistinctes puis tout redevient uniformément gris et rassurant. Il ne reste plus qu'à refaire le chemin en sens inverse. Rentrer à la maison. La ligne M1 est l'ancienne ligne Vincennes Neuilly, mais on ne dit plus comme ça. C'était la première ligne de métro de Paris, en 1900. A la fin des années cinquante j'ai posé mes fonds de culottes sur les banquettes en bois des wagons d'avant guerre. Maintenant, la rame est en fait un couloir ambulant en forme de ver de terre. La station Franklin Roosevelt, emblème des années soixante, n'existe plus. On la refait. Personne ne me l'avait dit. C'est un choc. Mais j'en ai vu d'autres. Dans les couloirs de la gare de Lyon le flot des passagers souterrains me rattrape. Sur le quai du RER C, deux amoureux seuls au monde au milieu de la foule se disent un adieux pathétique pendant que le RIVA de 12h 32 entre en gare (nous avons juste raté le ZYRC précédent). Les trains sont à deux étages. Je joue des coudes pour m'installer là haut sur l'impériale qui nous donne des yeux de géants. Nous croisons des TGV bien en rang, attendant sagement comme des chevaux à l'écurie le moment venu pour eux de s'élancer et de fendre l'espace. Tant de puissance au repos inspire le respect. La voie du RER, c'est le pays des taggeurs. Les yeux rivés sur les murets, les bornes, et les murs d'entrepôts qui défilent de plus en plus vite, je vois les strates de siècles et de siècles de tags. Je dis que le tag est une œuvre d'art à part entière, dès lors qu'il se veut la trace d'un être humain sur l'inanimé. Un tag c'est un signe d'homme au même titre qu'un tableau, même si je préfère Duhrer. Gloire éternelle, donc, à KIBUZZ, VICIN, TRANC, TVA NT SWIT ROR YOLE TPOL et PLASM qui nous saluent ici pour l'éternité en nous composant cette austère haie d'honneur. La voute grise du ciel se fissure, se craquèle. C'est la croute céleste, lézardée de filets blancs qui rendent le gris encore plus sombre. ARSN, ZAT, BANSA, NEKRO, OZNEK, SEYA, LYS, OKONG (je l'aime bien celui-là, Okong), COSE TRAN, tiens encore TPOL. ARSENI, ZAT WANGSER, OZMER, TPOL encore, et aussi TRANC. Le train est un direct, il accélère toujours. Voici BENSA, MOR, ARM, OKIB, TZIPS, SKC ( est-ce cassé ?) KUNI, KREVET, BRECK, TIGE et beaucoup d'autres très beaux très purs mais pas trancriptibles, illisibles comme des signatures. NAZBAL OEBONG, OZNEK, une vielle connaissance, salut à toi OZNEK ! OKTO, PIER (eh oui, le petit Pierre, il a mis son nom, lui aussi) Nous croisons en trombe un train qui retourne à Paris. Il est de l'ancienne génération gris strié à banquettes oranges. Le RER c'est mon autre ligne de vie, avec la N7. On arrive à Villeneuve Saint Georges, VSG pour les intimes. La seine, dont on ne peut apercevoir l'autre rive à cause du cadre de la fenêtre du wagon, l'alignement des arbres soigneusement élagués. Cette image est en moi depuis l'infini du temps. Dans une autre vie je descendais là, remontais la rue de Paris, populeuse et sympathique, disais bonjour à tous les passants qui me connaissaient tous par mon prénom, poussais la porte du magasin situé au N°33 de la rue, et l'odeur inoubliable de tissus propre et coupé de fers chauds de couture et de bois mêlés des "VETEMENTS JACQUES" que je ressens à nouveau, à cet instant précis, en tapant ces lignes, dans toute son intensité, me sautait au visage et aux narines. Le train repart. ZYCK BIPA. VILLENEUVE SAINT GEORGES, POSTE 4. OZBA, STILL. On traverse la Seine. ZIH, NOK. Salut à vous, Zih et Nok ! Voici que lentement se découpent sur le ciel pommelé jaune et gris, autres fanaux fameux, les tours de Vigneux en personne. Quelle majesté, quelle splendeur ! Salut les tours de Vigneux ! EPAV, BRAK, NOK, ZMK ZMK (deux fois) PH FUCK (tout de même) SOYN, PLE, RISOT (pourquoi pas) Salut à vous tous ! Juvisy. Terminus. Tout le monde descend.
20 février 2008
15 février 2008
"Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais" Je viens de refermer le livre d'Annie Ernaux, "Les Années" (quand je dis "je viens de" ce n'est pas façon de parler, c'est vraiment : je viens de. Je l'ai lu en trois soirs, les deux premiers avant de m'endormir, allongé de "mon côté", sous la couette en désordre, à la lumière toute bachelardienne d'une lampe de "chevet' IKEA en forme de tentacule orientable dans absolument tous les sens, qui lit d'abord avec moi par dessus mon épaule, puis éclaire de plus en plus indistinctement le désordre de la couette et de la courtepointe emmêlées se perdant dans l'ombre du bout du lit où parfois se tient un des chats dont la forme noble émerge à peine du néant qui me fait face, lampe très propice aux insomnies mais préservant parfaitement le sommeil si facile de celle avec qui je vis ; Je l'ai terminé à la troisième fois, ce soir à 0 heures 54, il y a juste un instant. Je l'ai refermé et j'ai eu immédiatement envie de le relire depuis le début. Cela m'arrive rarement. J'ai ressenti le besoin de le dire. Je me suis alors levé, laissant la lampe éclairer toute seule ma "place" désertée, laissant dans l'ombre la forme endormie mais visible de ma compagne et suis descendu tout nu, dans le silence de la maison, "à l'ordinateur" (le réduit qui me sert de bureau est une caverne creusée dans les livres et les souvenirs, je ne le chauffe qu'en y arrivant, avec un vieux radiateur à bain d'huile, on tire un rideau qui le sépare de la "bibliothèque" (une ancienne boucherie chevaline, ce qui explique la petitesse de mon réduit : il a été aménagé dans une des anciennes chambres froides (déménagée de ses frigos, tout de même)) ladite boucherie étant, elle, beaucoup trop grande pour être chauffée en hiver mais est, en été, est un havre de fraîcheur) Mais revenons à nos moutons, "Les Années". Ce livre est un objet extraordinaire : il ne parle que de vous. De "notre" génération. C'est un livre palimpseste écrit sur plus de vingt ans (moins de 250 pages, pas plus de 25 par an, 2 par mois, 0,07 par jour) Ce n'est pas du tout un journal de bord, ni un mémorial. C'est la forme qu'on pourrait donner à l'éternel retour. C'est un objet à la MC Escher, à la G. Perec (celui du "je me souviens" qui ne se souvient de rien mais de tout ce que "nous" nous souvenons) C'est d'une écriture et d'une construction superbe en spirale, dont on ne sait jamais si c'est le centre ou la périphérie qui se situe l'un au-dessus de l'autre. C'est l'une des plus belles choses que j'ai lues sur la mémoire, la remémoration, la mélancolie, la sérénité. C'est vraiment une biographie impersonnelle, comme l'a elle même espéré A. Ernaux. C'est ma vie, c'est la votre, celle de vos parents pas encore tout à fait celle de vos grands parents, elle nous colle encore à la peau, écrite à l'imparfait dans une langue parfaite : "Les espaces marchands s'élargissaient et se multipliaient jusque dans les campagnes en rectangles de béton hérissés de panonceaux lisibles depuis l'autoroute. Des lieux de consommation dure où l'acte d'acheter s'effectuait dans un dépouillement aride, blocs de constructions à la soviétique contenant chacun, en quantité monstrueuse, la totalité des objets disponibles d'une même gamme, chaussures, vêtements, bricolage, et un Mac Do en récompense pour les enfants. A côté, l'hypermarché déroulait ses deux mille mètres carrés de nourriture et de produits déclinés pour chaque catégorie en une dizaine de marques. Faire ses courses réclamait plus de temps et de complications, surtout pour ceux qui n'avaient que le SMIC à dépenser en un mois. La profusion de la richesse occidentale se donnait à voir et à toucher en couloirs parallèles de marchandises où, du haut de l'allée centrale, le regard se perdait. Mais on levait rarement la tête..." Ou encore, plus loin, " On revenait à soi. Le soleil d'août chauffait la peau. Les paupières fermées sur le sable, c'était la même femme, le même homme. On baignait dans son corps, le même que celui de l'enfance sur les galets de Normandie, des vacances anciennes sur la Costa Brava. Une nouvelle fois ressuscité du temps dans un linceul de lumière. On ouvrait les yeux et l'on voyait une femme entrer tout habillée dans la mer avec sa veste et sa longue jupe, un voile de musulmane couvrant ses cheveux.Un homme torse nu, en short, la tenait par la main. C'était une vision biblique dont la beauté rendait affreusement triste"
13 février 2008
Pensées de la nuit N°132 et 133 : "Notre souverain n'aimait pas déléguer : il abattait à la fois la besogne de ses ministres et celle de son bouffon" et "Au bout de cette allée de gravillons une foule de petits poucets" Eric Chevillard, l'autofictif
07 février 2008
Je pense à
Dominque Laffin. Elle est morte d'une crise cardiaque à 33 ans en 1985. J'ai été follement amoureux de Dominique Laffin (et aussi de Christine Pascal, mais on reparlera une autre fois de Christine Pascal, elle aussi morte prématurément) Qui n'a pas été amoureux de Dominique Laffin à cette époque ? De son regard éperdu, de sa lumineuse beauté, de sa voix rauque ? Elle a été L'étoile filante du cinéma français des années soixante dix. La "Femme qui pleure" de Jacques Doillon, c'était elle. On dit que sa tombe est située au Père Lachaise, juste à côté de celle de François Truffaut. Ils ne se sont pas rencontrés au cinéma, pourtant. Ils auraient du. Du coup je pense aussi que la "Drôlesse" du même Jacques Doillon est l'un de mes dix films préférés au monde. Une grâce inouïe. Un chef d'oeuvre. Et Madeleine Desdevises (qui se souvient des acteurs non professionnels du film ?) qui est morte, elle aussi, à 13 ans, d'une maladie héréditaire deux ans après le tournage et Claude hébert, le garçon, qui est parti missionnaire au fin fond du monde et n'a plus jamais voulu entendre parler de cinéma. J'ai pensé à Dominique Laffin à cause des "Doigts dans la Tête" qui était aussi un film de J. Doillon. Et les "Doigts dans la tête" c'était le nom de la librairie qu'ont ouverte en 1975 N. et C. , ou plutôt C. comme on le verra, car N est devenu rapidement un grand spécialiste en pneumologie et en cancérologie, à Dijon. Un sacré nom pour une librairie, "Les Doigts dans la tête". J'étais, moi à quelques semaines de la quille. Presque en partance. Je peux dire avec fierté que j'ai participé à l'aventure. Oh, très modestement. Un coup de main au rafraîchissement des peintures du vieux fond de la rue Chabot Charny, dans le quartier des facultés, non loin de la fac de médecine ou de lettres, mon souvenir est vague, mais surtout, la vie dijonaise a pris alors pour moi un interêt imprévu. "Les doigts dans la tête" sont rapidement devenus un haut lieu alternatif de Dijon. Les jeunes et les moins jeunes en mal de nouveauté venaient s'y presser. La librairie ne désemplissait pas. Toutes les substances fumables et ingérables y circulaient, des révolutions bien plus souriantes et fraîches que celles du Quartier Latin d'alors y étaient fomentées. On y vendait pas seulement des livres selon les méthodes apprises en quelques voyages au même Quartier Latin à Paris à "Autrement dit ou "La Hune"et pieusement reproduites, mais aussi des disques dont s'occupaient plus particulièrement N. et son copain Biquette (N. et Biquette, en fait tous deux natifs tous deux d'Avallon étaient venus étudier à Dijon, ils y était déracinés eux aussi, pour ainsi dire comme moi, C. etait quant à elle de Noyères sur Serein où ses parents tenaient la pharmacie) Les surnoms bourguignons, il faudra un jour leur consacrer une entrée entière de Ciscoblog. C'est un des grands acquis de mon service militaire. En bourgogne, savez-vous, on s'appelle surtout par son surnom, pas par son prénom. Ainsi, dans la bande, par exemple, il y avait une fille qu'on appelait "La cigogne" probablement à cause de ses très belles longues jambes, je n'ai jamais su son vrai prénom ou en tout cas je l'ai vite oublié, et un jour, "la cigogne" a rencontré un garçon et ils se sont mis ensemble. Je ne me souviens pas non plus de son prénom mais tout le monde l'a immédiatement appelé "Le cigognot" bien qu'il ne présentât aucun caractère propre aux volatiles de cette espèce. C. s'appelait la "Puce" à cause de sa taille et "Biquette" "Biquette" à cause des ses cheveux frisés, etc. A cette époque les projets foisonnaient. En dehors des livres, donc, il y avait les disques, et particulièrement les exports d'Impulse dont les nouveautés étaient attendues dans la fièvre, le label "ECM" avec Dollar Brand ou Pharoa Sanders, pour ne citer que les moins connus (N. avait deux idoles : Schmoll, alias Eddy Mitchell et Sun Ra) J'y ai découvert le Art ensemble of Chicago avant Brigitte Fontaine, Keith Jarreth avant le concert de Cologne , Anthony Braxton et Cecil Taylor : de grands moments. Au sous sol on avait ouvert une galerie d'Art contemporain qui marchait du feu de Dieu. J'ai bien plus appris en quelques mois à Dijon qu'en 10 ans de rue de la Huchette. Bien sûr comme toutes les Utopies, "Les doigts dans la tête" n'ont pas tenu, victimes, tout comme leur illustre modèle "La joie de Lire" du vol de livres qui était à cette époque un sport national et un manque à gagner bien plus irréparable que Napster ou La Mule vingt cinq ans plus tard pour les grandes compagnies de disques. Mais "La puce" se battit plusieurs années avant de rendre dignement les armes et de devenir l'une des bibliothécaires les plus respectées de la région. "Biquette" est parti un jour tout droit sans un sou aux US à New York où il a failli crever de faim dans le légendaire Lower East Side et dans un désir inextinguible de contre culture, ce qui lui a valu deux ans plus tard à son retour, pétri comme personne de musique d'outre atlantique de se faire engager par Jean Francois Bizot dans l'équipe d'Actuel (et plus tard de devenir le parrain de Jérémie, entre autre) N a suivi sa route, c'est un cancérologue respecté maintenant. Je présume qu'il ne rate pas un concert de Schmoll. Après, je suis retourné à Paris pour finir mon internat en psychiatrie à Dormeil chez Bonnafé et y rencontrer les petits Mozards (sic pour le "d") qui ont maintenant bien vieilli mais c'est la vie. Et la vie qui sépare tout doucenement ceux qui s'aiment sans faire de bruit nous a séparés nous aussi. Je porte Dijon et tous ces amis dans mon âme et mon coeur.
Dominque Laffin. Elle est morte d'une crise cardiaque à 33 ans en 1985. J'ai été follement amoureux de Dominique Laffin (et aussi de Christine Pascal, mais on reparlera une autre fois de Christine Pascal, elle aussi morte prématurément) Qui n'a pas été amoureux de Dominique Laffin à cette époque ? De son regard éperdu, de sa lumineuse beauté, de sa voix rauque ? Elle a été L'étoile filante du cinéma français des années soixante dix. La "Femme qui pleure" de Jacques Doillon, c'était elle. On dit que sa tombe est située au Père Lachaise, juste à côté de celle de François Truffaut. Ils ne se sont pas rencontrés au cinéma, pourtant. Ils auraient du. Du coup je pense aussi que la "Drôlesse" du même Jacques Doillon est l'un de mes dix films préférés au monde. Une grâce inouïe. Un chef d'oeuvre. Et Madeleine Desdevises (qui se souvient des acteurs non professionnels du film ?) qui est morte, elle aussi, à 13 ans, d'une maladie héréditaire deux ans après le tournage et Claude hébert, le garçon, qui est parti missionnaire au fin fond du monde et n'a plus jamais voulu entendre parler de cinéma. J'ai pensé à Dominique Laffin à cause des "Doigts dans la Tête" qui était aussi un film de J. Doillon. Et les "Doigts dans la tête" c'était le nom de la librairie qu'ont ouverte en 1975 N. et C. , ou plutôt C. comme on le verra, car N est devenu rapidement un grand spécialiste en pneumologie et en cancérologie, à Dijon. Un sacré nom pour une librairie, "Les Doigts dans la tête". J'étais, moi à quelques semaines de la quille. Presque en partance. Je peux dire avec fierté que j'ai participé à l'aventure. Oh, très modestement. Un coup de main au rafraîchissement des peintures du vieux fond de la rue Chabot Charny, dans le quartier des facultés, non loin de la fac de médecine ou de lettres, mon souvenir est vague, mais surtout, la vie dijonaise a pris alors pour moi un interêt imprévu. "Les doigts dans la tête" sont rapidement devenus un haut lieu alternatif de Dijon. Les jeunes et les moins jeunes en mal de nouveauté venaient s'y presser. La librairie ne désemplissait pas. Toutes les substances fumables et ingérables y circulaient, des révolutions bien plus souriantes et fraîches que celles du Quartier Latin d'alors y étaient fomentées. On y vendait pas seulement des livres selon les méthodes apprises en quelques voyages au même Quartier Latin à Paris à "Autrement dit ou "La Hune"et pieusement reproduites, mais aussi des disques dont s'occupaient plus particulièrement N. et son copain Biquette (N. et Biquette, en fait tous deux natifs tous deux d'Avallon étaient venus étudier à Dijon, ils y était déracinés eux aussi, pour ainsi dire comme moi, C. etait quant à elle de Noyères sur Serein où ses parents tenaient la pharmacie) Les surnoms bourguignons, il faudra un jour leur consacrer une entrée entière de Ciscoblog. C'est un des grands acquis de mon service militaire. En bourgogne, savez-vous, on s'appelle surtout par son surnom, pas par son prénom. Ainsi, dans la bande, par exemple, il y avait une fille qu'on appelait "La cigogne" probablement à cause de ses très belles longues jambes, je n'ai jamais su son vrai prénom ou en tout cas je l'ai vite oublié, et un jour, "la cigogne" a rencontré un garçon et ils se sont mis ensemble. Je ne me souviens pas non plus de son prénom mais tout le monde l'a immédiatement appelé "Le cigognot" bien qu'il ne présentât aucun caractère propre aux volatiles de cette espèce. C. s'appelait la "Puce" à cause de sa taille et "Biquette" "Biquette" à cause des ses cheveux frisés, etc. A cette époque les projets foisonnaient. En dehors des livres, donc, il y avait les disques, et particulièrement les exports d'Impulse dont les nouveautés étaient attendues dans la fièvre, le label "ECM" avec Dollar Brand ou Pharoa Sanders, pour ne citer que les moins connus (N. avait deux idoles : Schmoll, alias Eddy Mitchell et Sun Ra) J'y ai découvert le Art ensemble of Chicago avant Brigitte Fontaine, Keith Jarreth avant le concert de Cologne , Anthony Braxton et Cecil Taylor : de grands moments. Au sous sol on avait ouvert une galerie d'Art contemporain qui marchait du feu de Dieu. J'ai bien plus appris en quelques mois à Dijon qu'en 10 ans de rue de la Huchette. Bien sûr comme toutes les Utopies, "Les doigts dans la tête" n'ont pas tenu, victimes, tout comme leur illustre modèle "La joie de Lire" du vol de livres qui était à cette époque un sport national et un manque à gagner bien plus irréparable que Napster ou La Mule vingt cinq ans plus tard pour les grandes compagnies de disques. Mais "La puce" se battit plusieurs années avant de rendre dignement les armes et de devenir l'une des bibliothécaires les plus respectées de la région. "Biquette" est parti un jour tout droit sans un sou aux US à New York où il a failli crever de faim dans le légendaire Lower East Side et dans un désir inextinguible de contre culture, ce qui lui a valu deux ans plus tard à son retour, pétri comme personne de musique d'outre atlantique de se faire engager par Jean Francois Bizot dans l'équipe d'Actuel (et plus tard de devenir le parrain de Jérémie, entre autre) N a suivi sa route, c'est un cancérologue respecté maintenant. Je présume qu'il ne rate pas un concert de Schmoll. Après, je suis retourné à Paris pour finir mon internat en psychiatrie à Dormeil chez Bonnafé et y rencontrer les petits Mozards (sic pour le "d") qui ont maintenant bien vieilli mais c'est la vie. Et la vie qui sépare tout doucenement ceux qui s'aiment sans faire de bruit nous a séparés nous aussi. Je porte Dijon et tous ces amis dans mon âme et mon coeur.
01 février 2008
Je me souviens
De Dijon. Le train se mettait à ralentir juste avant le lac Kir. Felix Kir avait été le maire emblématique de Dijon de 1945 à avril 1968, date de sa mort, un mois avant les évènements et juste cinq ans avant que prenne place l'évocation qu'on va lire. Il a donné son nom au lac sus-nommé et surtout au blanc-cassis dont il fit inlassablement, durant sa très longue carrière de député maire de Dijon, la promotion pour Lejay-Lagoutte. Chanoine, il fut le dernier député en soutane à sièger sur les bancs de l'assemblée nationale. Au cours de l'une de ses mémorables rencontres avec Nikita Khroutchev, fut inventé le "Double K" (en voir ici une recette anticommunisto-bolchevique) Nous longions les rives du lac de blanc - casse à petite vitesse. Je commençait à réunir mes affaires pour descendre lors d'une des deux minutes d'arrêt prévues à Dijon. Il n'était pas plus de huit heures du matin en ces lundis de saine froidure. Trois heures plus tôt je m'étais arraché du lit, des bras de ma bien aimée endormie et des fins de nuits des weekends de perm' pour sauter dans mon jean et dans le premier métro qui m'avait conduit à la gare de Lyon, éponyme de la ville terminus du train d'où, présentement je descendais, la chemise un peu fripée. Un changement de bus plus tard, vers huit heures et demie, j'étais dans le service de psychiatrie de l'hôpital d'application des armées Hyacinthe Vincent. C'était l'époque des comités de soldats. quelques mois plus tard ils défileraient masqués et cagoulés lors d'un défilé du 1er mai, mémorable lui aussi. Avec mon copain Cambray, originaire du Pas de Calais vu qu'il était natif d'Arras, non, pas d'Arras, de Maubeuge en r&alité (et pas de Cambray, si vous me suivez, c'était son nom de famille) c'était un bon vivant tranquille qui savait ce qu'il voulait dans la vie, enveloppé (gros, quel gros?) et binoclard, avec mon copain Cambray donc, lui aussi aspirant médecin du service psychiatrie de l'hôpital militaire de Dijon nous faisions un concours de réforme de bidasses, membres des comités ou non. Certains d'entre ces membres d'ailleurs nous arrivaient en fort mauvais état, au bout du rouleau, après parfois des semaines passées au trou, mutiques, apeurés, sûrs de se faire piéger. Nous avions beau leur dire que leur calvaire était terminé, il ne voulaient pas nous croire. Il y en a qui ont joué dangeureusement (au risque de se faire prescrire et d'ingurgiter même les neuroleptiques que la mort dans l'âme nous nous étions résignés Cambray et moi à leur prescrire, les prenant finalement pour les schizophrènes qu'ils simulaient si bien) avant de rendre les armes devant toutes les preuves que nous leur donnions de notre bonne foi et à notre grand soulagement. Je me souviens d'en avoir embrassé un sur la bouche quand il s'était mis à parler. Curieusement, notre hiérarchie, nos capitaines, nos colonels et nos commandants d'actives fermaient les yeux et nous donnaient cartre blanche pour réformer à tour de bras. C'est vrai que pas plus qu'en mai 68 il n'y eut dans ces années des comités de soldats de grosses bavures et les miltaires, pas plus que les CRS ne s'étaient finalement pas montrés si SS que ça. Ils auraient pu. Je peux en témoigner. Notre commandant, le chef de service, de quatre ou cinq ans notre aîné, était loin de porter les gauchistes dans son coeur, il avait ses "valeurs" comme on dit maintenant à tout bout de champ, il s'occupait avec beaucoup d'humanité des vrais laissés pour compte de l'armée, les legionnaires abrutis par les guerres coloniales de la précédente génération et qui souffraient de vrais traumatismes de guerre, eux, nous disait-il, alors vos appelés de la société de consommation comme vous dites, toujours nous disait-il, faites en ce que vous voulez et mettez vous les même ou je pense... Alors nous ne nous gênions pas. Je ne sais plus qui avait gagné de Cambray ou de moi, mais nous avions chacun dépassé les mille réformés dans l'année. A part ça nous faisions des gardes, pas très souvent, heureusement. Nous surveillons les angines de poitrines des mamans des colonels, nous vaccinions les petits enfants des mamans des colonels et nous rafistolions les bobos plus ou moins graves des simples soldats des colonels. Je me souviens par exemple d'avoir recousu un oreille de chasseur alpin coupée net par les carres du ski d'un copain passé trop près, avec un certain succès je dois le dire, ce qui lui donna définitivement une certaine coquetterie dans le port de la tête qui lui attira moult succès féminins par la suite et d'une détorsion de testicule en salle d'op avec comme seul aide le capitaine chirurgien titulaire au téléphone, qui n'avait en aucune manière voulu se déplacer (mais cela existait aussi dans le civil) quand je ne savais plus quelle aponévrose couper ou recoudre. A l'armée les psychiatres étaient des chirurgiens commes les autres, nuls. Mais il n'y eut pas de catastrophe trop catastrophique. La médecine n'était pas aussi technologique qu'aujourd'hui. On avait encore le droit de se débrouiller avec des bouts de ficelles et personne ne faisait une maladie d'un poignet cassé pas replâtré tout droit, surtout à l'armée. Personne ne me dut de perdre un membre ou un organe interne, personne ne devint invalide ni infirme de mon fait. Ce qui n'était pas gagné d'avance il faut bien le dire. Mais il ne faut pas croire, nous étions loin d'être assommés de travail. Il nous restait largement assez de temps pour déjeuner longuement tous les jours au mess des officiers, au centre ville où on servait des vins de bourgogne d'un excellence que je ne pu me payer que très rarement même longtemps après être revenu à la vie civile et gagner correctement ma vie, de faire la tournée des caves des côtes de Nuit et de Beaune réunies. Le corpus de mes connaissances en oenologie date de cette époque-là, il n'a été que très peu modifié par la suite. Ces années là, qui précédèrent le Numérus Clausus mis en place peu après et dont nous souffrons tant de nos jours, mais c'est une autre histoire, regorgaient d'étudiants hospitaliers et d'externes en tous genres qu'il fallait bien placer dans les hopitaux disponibles. La pénurie des postes des hôpitaux civils obligea à envoyer les étudiants dans les hôtitaux militaires, ce qui redora très largement leur blason. C'est ainsi que je me trouvais à la tête d'une petite troupe d'apprentis médecins, de cinq ans mes cadets, eux, que j'initiai gaiement aux joies de la psychiatrie de secteur, de la psychanalyse et des formations de l'inconscient au tableau noir en guise de batailles napoléonnieennes et même de l'antipsychiatrie anglaise en toute impunité. L'austère hôpital militaire se retrouvait transformé (mais peut-on dire transformé, ne l'était-il pas déjà avant?) grâce à cet apport de civils juvéniles en une sorte d'Abbaye de Thélème assez bonne enfant. Je pense que ce fut le début de la fin parce que l'hôpital Hyancinthe Vincent n'existe plus de nos jours. J'ai fait une recherche internet. Tout juste ai-je appris qu'il était désaffecté, voire démoli et qu'on songeait à la reconversion des terrains qu'il avait occupé. Je devins vite ami des membres de cette joyeuse communauté d'étudiants provinciaux. Je me mis à fréquenter la Rue Mably où habitaient N. et C. Ce qu'il advint par la suite et qui est l'histoire de la naissance d'un haut lieu de la vie culturelle dijonnaise de l'époque vous sera conté, si vous êtes sages et attentifs dans une prochaine soirée, bonne nuit à tous.
29 janvier 2008
24 janvier 2008
17 janvier 2008
14 janvier 2008
13 janvier 2008

Eh oui, Michelangelo revisité comme ça c'est assez chouette (il faut regarder longtemps) même qu'on se demande si c'est une vraie photo-mosaïque, comme dit Luc (via "brève de comptoir")
12 janvier 2008
Au théâtre il y a ce moment dont j'ai déjà plusieurs fois parlé ici qui me transporte toujours, surtout si la représentation a été bonne, c'est le salut. Ce moment de transition qui résume à lui tout seul toute la magie du théâtre, où l'acteur doit lentement se défaire du personnage, redevenir acteur et recevoir les applaudissements du public. C'est la fin de l'illusion, l'atterrissage, le retour au "réel". Si j'ai aimé la pièce, c'est vraiment un moment qui me serre le coeur. Nous nous séparons. Nous ne quittons pas les acteurs, mais les personnages. Il y a toujours une grande douceur : cette façon de s'aligner de se tenir par la main, de lever les bras ensemble, ce lent retour où, encore vêtu des oripeaux des personnages, les acteurs ne sont cependant plus les personnages, où ils ne peuvent plus ni ne veulent plus nous faire accroire. Il ne reste plus qu'à saluer. Mais l'acteur ne dit pas "au revoir" (c'est le personnage qui le fait), il dit au contraire "bonjour" et nous quitte en même temps. Les personnages s'évanouissent comme les protagonistes d'un rêve, quand il faut se reveiller. On voudrait les retenir, mais on ne peut pas. Les acteurs n'ont plus qu'à dire la vérité : c'est moi qui l'ai fait. Ils vont eux aussi quitter la scène. C'est une deuxième séparation. Tombent les masques, on dégrafe un peu les cols, on sourit. On s'aperçoit soudain qu'ils sont en nage, qu'ils sont essouflés, fatigués, quel travail cela été. Cet après midi, à la fin de l'excellent "Mariage de Figaro" que donne en ce moment la Comédie Française, j'ai ressenti cette émotion qu'on ne peut ressentir qu'aux spectacles "vivants". Au théâtre à l'italienne tout est fait pour qu'acteurs et spectateurs soient le plus proche possible : le parterre ne s'étend pas de plus en plus loin en arrière (comme dans un "Zénith" par exemple) au contraire, il bifurque très tôt et se développe en hauteur : corbeilles, premier balcon, deuxième balcon, poulailler, paradis. On s'élève tout droit jusqu'aux cintres. La sympathie vient de là : le théâtre est une maison, notre maison, toujours. Chacun de nous a connu enfant ces scènes "primitives" où nous occupions ces espaces ménagés entre les pièces, des ouvertures, des seuils, doubles portes par exemple, planchers surélevés, pour en faire des théâtres, éteindre les lumières et les éclairer à nouveau par une simple lampe de chevet. Concerts de trois minutes, tours de chant minuscules, oresties, énéides improvisées et autres soirées poétiques hésitantes... En cette fin d'après midi, en même temps que le jour finissait, nous étions tous heureux comme on l'est à la fin d'un repas de fête familial où on a poussé la chansonnette ou raconté une histoire, où chacun a montré ce qu'il sait faire et émerveillé les autres. Il y avait cette véritable chaleur. Je ne me sens jamais autant "chez moi", relié, "en famille", qu'au théâtre.
08 janvier 2008


Il y a tout lieu d'être mécontent. Je n'ai évidemment pas acheté le Nouvel'Obs. Non seulement la photo du cul de Simone de Beauvoir pose un véritable problème "éthique" (en dehors de toute pudibonderie : quand j'ai vu la couverture du magazine, sans savoir de qui il s'agissait dans un tout premier temps, je me suis dit : chapeau ! Des culs comme ça on n'en voit pas touts les jours, bravo madame, franchement ! Et dans un tout proche deuxième temps, quand j'ai voulu m'enquerir de sa propriétaire : A qui donc avons nous l'honneur ? Madame de Beauvoir ? Ah bon, joyeuse surprise ! Vous m'en direz tant ! non contente d'être un cerveau de première classe vous possédiez, chère madame, une anatomie de star et un cul que Praxitele lui même il n'aurait pas fait mieux ! Et ma langue de tomber par terre et mes yeux de sortir de leur orbite. Ah, le sacré Jean Paul il ne devait pas s'emmerder avec un pareil castor. Elle avait vraiment tout pour elle, etc. ) mais son côté racolleur, faussement lumineux, le côté un peu pervers de la photo manifestement volée m'avait fait considérer l'évènement avec toute la prudence necessaire : Les journalistes font ce qu'ils veulent, surtout pour vendre du papier aux intellos bobos, mais je n'allais pas me laisser attirer par un artifice aussi mercantile. Je pensais que coller le cul de Simone de Beauvoir sur une converture pour fêtre son centenaire n' avait strictement rien de libérateur ni même d'iconoclaste ou scandaleux. Qu'en aurait, elle-même, dit ? S'il ne s'était s'agit d'une manoeuvre que je tiens pour réellement perverse concernant une héroïne incontestable du féminisme, j'aurais dit qu'il s'agissait, comme souvent, d'une fausse bonne idée, une idées de potaches boutonneux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur q ... nez et que décidemment la presse de gauche n'est plus ce qu'elle était. Mais je restai tout de même subjugué par la perfection de l'anatomie de notre centenaire. Je fis une recherche internet et tombai sur cette photo qu'il est très facile de trouver en quelques clics. C'était l'original de la photo publiée, une très belle photo d'une très jolie femme. Et ma colère ne fit que grandir. La photo avait été photoshopée, le cul avait été retouché ! Un petit coup de lumière par là, de l'ombre par ci, une légère culotte de cheval éffacée, un bronzage plus "intégral", la disparition d'un couvercle de chiottes etc. Beauvoir à poil, mais bien lisse et même bien liposucée. Un nu politiquement correct, de maintenant, tirant plus du côté Crazy Horse que de celui d'Araki. Le cul de Beauvoir en 1952 avait certes des grâces particulières mais était celui d'une femme qui n'était pas un modèle professionnel et cela se voyait ! Simone n'en redevenait que plus femme. Mais la vérité là dedans qu'on prétendait nous montrer toute nue ? Elle sent sous les aisselles, affirme Picasso. Et le Nouvel'Obs, il sent quoi ?
06 janvier 2008
Imperatif catégorique. Je n'ai jamais bien compris si c'était l'impératif qui était catégorique ou bien la catégorie qui était impérative. A vrai dire, Je n'ai jamais trop cherché à me pencher sur Kant, si j'ose dire. Une sainte trouille, peut être, ou bien un respect pétrifiant, c'est selon. Un pas rigolo, j'ai toujours pensé. Pas le gai savoir, ah ça non. C'est le seul philosophe pas rigolo du tout que je connaisse. Il me rappelle mon prof de philo quand j'étais en mathelem à H IV, Maurice Caveing (c'était un éminent élève de Georges Canguilem himself, pour qui j'ai une admiration sans borne, celui du "Normal et du pathologique" et du maquis, maître aussi de M. Foucault, je l'ai appris bien plus tard, Maurice Caveing est toujours vivant, il doit avoir près de quatre vingt dix ans, je viens de faire une recherche internet, je croyais qu'il était mort depuis longtemps mais non) qui nous infligeait cinq heures de logique ajoutées aux neuf heures de math et jamais de métaphysique ou de morale qui aurait pu nous faire souffler entre deux théorèmes. Nous voulions être des scientifiques eh bien nous allions être servis ! Vous reprendrez bien un petit coup de Zénon d' Elée après les élements d'Euclide ? On airait bien aimé, nous, un petit coup de Nieztche, ou encore mieux de Freud ou même de Marx, mais non, allez vous faire voir, rien que de la Mathématique pendant un an. On aurait dit qu'il nous punissait d'avoir choisi mathélem et non Philo ! En tout cas quand j'éssayais d'imaginer Kant à sa promenade je lui superposait toujours le visage pâle de Maurice Caveing avec ses lunettes, l'homme qui ne souriait jamais. Mais revenons à nos moutons catégoriques. C'est le titre du dernier épisode du "Grands incendie de Londres" de Jacques Roubaud dont je viens de faire la précieuse acquisition à Compagnie. Je croyais savoir qu'il avait arrêté. Qu'il avait renoncé, qu'il avait abandonné son Projet infaisable, mais non. En voilà une branche aussi innatendue que réjouissante : "Impératif Catégorique" (Le Seuil, Fiction & Cie). Il y a deux écrivains, vous vous en êtes peut être déjà apeçus, vous fidèles Ciscobloggers, à qui je voue une véritable passion, à qui je porte une admiration sans borne, sans qui, je crois franchement, je ne serais pas tout à fait le même, je veux dire G. Perec et J. Roubaud. J'éprouve une fascination presque fatale à me plonger depuis une dizaine d'année dans les méandres du "Grand incendie de Londres", le roman qui ne sera jamais écrit, fleuve tranquille dont on ne connaît ni la source ni l'embouchure. Il y a quelque chose de Roman Opalka, chez Roubaud. Ce qui m'émeut terriblement dans sa tentative insensée, c'est l'acuité de sa conscience du temps. Il nous dit que tous les matins du monde ne reviendront jamais. Mais pour dire cela, il faut le redire et le redire sans cesse. Il faut faire comme si un jour un matin du monde parmis tous reviendra. Il faut y croire, un seul un tout petit matin du monde, parmi des myriades de matins qui ne reviendront jamais, une aube faiblarde ou même blafarde mais elle reviendra, quelque part dans l'éternité. Il y a, on le sait, dans Le Grand incendie de Londres tout un travail de deuil, mais un travail de deuil qui boucle la boucle , un deuil qui ne butte pas sur l'oubli : La poésie est la mémoire de la langue. Le "Grand Incendie" n'a du roman que le nom : c'est de la poésie. Grâce à Roubaud je crois avoir compris que la poésie c'est la disparition du narrateur, cet intermédiaire inutile, la rencontre non médiatisée de l'auteur et du lecteur, la fonte l'un dans l'autre de celui qui écrit et de celui qui lit, leur confusion, leur vibration. Il faut faire résonner l'écriture comme un tambour, comme le bruit d'un bout de bois sur un autre bout de bois, Si en littérature on veut faire disparaître le narrateur il faut, avec toute la modestie nécessaire, alors ramener obstinément, ostinato, la littérature à l'essentiel, la graphie, l'acte d'écrire. Le simple acte d'écrire. Un des seules issues possibles, bien loin de toutes les constructions de mondes fictifs est de prendre son propre soi comme unique sujet, non pas par narcissisme, non pas par humanisme comme Montaigne qui est si grand mais simplement pour devenir par cette seule alchimie l'Autre à qui l'on s'adresse et qu'on veut regarder en face, l'unique et l'universel, l'éternel et l'éphémère. Je ne comprends que de cette manière le "Je est un Autre" d'Arthur Rimbaud. Le "Je est un autre" n'est en aucune manière une étrangeté radicale, il n'est que le résultat, le reste, le résidu, le précipité, de l'alchimie de la littérature. Un livre ou un poème n'est à jamais lu que par une seule personne, même s'il s'adressent à des millions. La poésie est un million de fois plus qu'une transmission. C'est une transformation dans l'autre. Le texte est ce seul noeud crucial ou celui qui l'écrit rencontre celui qui le lit en s'y confondant de toute sa chair et de tout son sang. Revenir en même temps au renversement, au retournement en doigt de gant, de Stendhal par Perec : écrire est bien plus qu'un "miroir qu'on promène le long des chemins", on n'emmagasine pas, on se déverse. Le livre est cette chose même dont jaillit au contraire le chemin, toutes les merveilles qui le bordent et en fin de compte le lecteur lui-même, je veux dire la vie. Le livre, le poème créent la vie, littéralement.
02 janvier 2008
Pensée de la nuit N° 129 : "Parfois je m’assieds, le crayon à la main, mais je n’ai pas envie de faire du Chevillard encore ; j’attends donc qu’il se lasse d'attendre ; c’est alors tantôt du Montaigne qui me vient, tantôt du Proust, du Borges ou du Nabokov ; à la fin, tout de même, ma vanité d’auteur reprend le dessus et je signe ces pages de mon nom." Eric Chevillard, L'autofictif
23 décembre 2007
21 décembre 2007
Je me souviens
de Martin Beck, Le héros des romans de Cheval et Valleux. C'étaient les auteurs, de leur vrai nom Maj Sjöwall et Per Whallö, de polars suédois épatants des années soixante dix. Le polar suédois a bâti sa réputation sur de solides bases sociologiques voire politiquement assez engagées, le style procédural et un hyperréalisme confinant parfois au fantastique. Martin Beck était un flic ordinaire bien qu'extrêmement doué, accrocheur, marqué par les aléas de la vie et par conséquent plein d'espérience. Entre seux enquêtes il consommait son divorce, refaisait sa vie etc. Bien qu'ennemei juré de l'injustice, il n'était pas particulièrement politisé. C'était le narrateur qui était d'extrême gauche. Le lecteur aussi, le plus souvent, à l'époque. C'était un héros brechtien, pour ainsi dire. Ses aventures s'étalaient sur une petite dizaine de romans que nous dévorions en nous les repassant les uns aux autres. Il valait mieux les lire dans l'ordre. Vers la fin, l'enquête en cours s'étalait parfois sur deux romans. Un des volumes commençait par la fin de l'histoire du précedent et finissait sur le début du suivant. Il n'y avait pratiquement pas d'histoire dans celui qu'on était en train de lire. Mais la force de séduction et l'humanité de Martin Beck était telles que nous sentions comme des poissons dans l'eau de la vie du commissariat et celle de son commissaire. L'hyperréalisme le disputait au minimalisme. Et pourtant pas de remplissage, pas de fioriture. Les détails, les sentiments, les personnages, l'ennui, la routine, le train train des jours, tout cela était si tranquillement et minutieusement décrit que nous nous sentions scotchés à ces pages comme s'il s'était agi d'un suspens à la hitchcock. C'est la lecture de la trilogie de "Millenium" de Stieg Larsson et des aventures de son héros, Michael Blomkvist, le super journaliste, dans laquelle je suis enfoui jusqu'au cou ces jours-ci qui m'a rapellé Cheval et Valleux et Martin Beck. Il y a un personnage féminin, qui prend d'ailleurs une importance de plus en plus grande au fil des trois volumes, Lisbeth Salander, qui est des figures les plus originales et les plus attachantes que j'ai rencontré sur le papier ses dernières années. Stig Larsson c'est Cheval et Valleux revisité par Quentin Tarantino et c'est sacrément réjouissant. Si, comme le dit la pub, vous ne faites pas encore partie du million d'accros, n'hésitez pas une seconde, lancez vous, vous ne le regretterez pas ! Et cette pub-là est totalement gratuite !
de Martin Beck, Le héros des romans de Cheval et Valleux. C'étaient les auteurs, de leur vrai nom Maj Sjöwall et Per Whallö, de polars suédois épatants des années soixante dix. Le polar suédois a bâti sa réputation sur de solides bases sociologiques voire politiquement assez engagées, le style procédural et un hyperréalisme confinant parfois au fantastique. Martin Beck était un flic ordinaire bien qu'extrêmement doué, accrocheur, marqué par les aléas de la vie et par conséquent plein d'espérience. Entre seux enquêtes il consommait son divorce, refaisait sa vie etc. Bien qu'ennemei juré de l'injustice, il n'était pas particulièrement politisé. C'était le narrateur qui était d'extrême gauche. Le lecteur aussi, le plus souvent, à l'époque. C'était un héros brechtien, pour ainsi dire. Ses aventures s'étalaient sur une petite dizaine de romans que nous dévorions en nous les repassant les uns aux autres. Il valait mieux les lire dans l'ordre. Vers la fin, l'enquête en cours s'étalait parfois sur deux romans. Un des volumes commençait par la fin de l'histoire du précedent et finissait sur le début du suivant. Il n'y avait pratiquement pas d'histoire dans celui qu'on était en train de lire. Mais la force de séduction et l'humanité de Martin Beck était telles que nous sentions comme des poissons dans l'eau de la vie du commissariat et celle de son commissaire. L'hyperréalisme le disputait au minimalisme. Et pourtant pas de remplissage, pas de fioriture. Les détails, les sentiments, les personnages, l'ennui, la routine, le train train des jours, tout cela était si tranquillement et minutieusement décrit que nous nous sentions scotchés à ces pages comme s'il s'était agi d'un suspens à la hitchcock. C'est la lecture de la trilogie de "Millenium" de Stieg Larsson et des aventures de son héros, Michael Blomkvist, le super journaliste, dans laquelle je suis enfoui jusqu'au cou ces jours-ci qui m'a rapellé Cheval et Valleux et Martin Beck. Il y a un personnage féminin, qui prend d'ailleurs une importance de plus en plus grande au fil des trois volumes, Lisbeth Salander, qui est des figures les plus originales et les plus attachantes que j'ai rencontré sur le papier ses dernières années. Stig Larsson c'est Cheval et Valleux revisité par Quentin Tarantino et c'est sacrément réjouissant. Si, comme le dit la pub, vous ne faites pas encore partie du million d'accros, n'hésitez pas une seconde, lancez vous, vous ne le regretterez pas ! Et cette pub-là est totalement gratuite !
18 décembre 2007
Les 3 chats
Tandis que Babouche, tel l'impossible monsieur Bébé, roule lentement des mécaniques avec des faux airs de Clark Gable, et que Binz joue les figurines du musée du louvre sur le rebord de la fenêtre, Woolite, la petite, assise sur un pouf, se mesure des yeux avec le plecostomus punctatus collé en face d'elle sur la vitre de l'aquarium.
14 décembre 2007
11 décembre 2007
je me souviens
d'avoir marché avec C. tard dans la nuit par une belle soirée de septembre 1985 sur la toile épaisse mais soyeuse dont Christo et Jeanne Claude avaient emballé le Pont Neuf. Ce soir-là, on aurait dit que tout Paris s'était donné rendez-vous. Il y avait cette rumeur feutrée des foules nocturnes et un joyeux étonnement dans les yeux des passants surpris par tant de beauté. Des gens qui ne se connaissaient pas se parlaient, on s'interpellait de groupe en groupe. Une lumière étrange de lumignon orangé émanait des réverbères emballés, eux aussi, lanterne comprise. Des groupes s'étaient formés dans les petits balcons ronds qui avaient jadis hébergés des vendeurs ambulants devenus de confortables petits salons privés. On allumait dans l'ombre des briquets, des bougies. On tenait des conciles minuscules, on recevait ses amis, on se penchait pour regarder couler la seine et passer les bateaux mouches bondés. On se faisait de grands gestes. Nous pensions aux statues du musée du Louvre tout proche. Quand elles partaient pour de longs voyages à l'étranger, quand on les envoyaient pou se faire admirer par les foules tokyoïtes, pékinoises ou new-yorkaises, on les emballait avec attention. C'était toute une science. On avait pris soin du pont comme d'une chose précieuse, on avait eu des égards pour lui. On avait fait comme un écrin pour chacune de ses pierres. C'était comme si on avait emballé toute la ville avec ses habitants pour la leur donner en cadeau. Nous nous sentions précieux nous mêmes, nous nous sentions aimés, ménagés sous la vôute étoilée au dessus du fleuve qui s'écoulait paisible avec le brouhaha universel de la Ville en fond sonore.
( si vous voulez lire d'autres "je me souviens", je me souviens des "je me souviens", etc. cliquez ici où là ou encore là ou bien allez vous perdre dans les archives...)
d'avoir marché avec C. tard dans la nuit par une belle soirée de septembre 1985 sur la toile épaisse mais soyeuse dont Christo et Jeanne Claude avaient emballé le Pont Neuf. Ce soir-là, on aurait dit que tout Paris s'était donné rendez-vous. Il y avait cette rumeur feutrée des foules nocturnes et un joyeux étonnement dans les yeux des passants surpris par tant de beauté. Des gens qui ne se connaissaient pas se parlaient, on s'interpellait de groupe en groupe. Une lumière étrange de lumignon orangé émanait des réverbères emballés, eux aussi, lanterne comprise. Des groupes s'étaient formés dans les petits balcons ronds qui avaient jadis hébergés des vendeurs ambulants devenus de confortables petits salons privés. On allumait dans l'ombre des briquets, des bougies. On tenait des conciles minuscules, on recevait ses amis, on se penchait pour regarder couler la seine et passer les bateaux mouches bondés. On se faisait de grands gestes. Nous pensions aux statues du musée du Louvre tout proche. Quand elles partaient pour de longs voyages à l'étranger, quand on les envoyaient pou se faire admirer par les foules tokyoïtes, pékinoises ou new-yorkaises, on les emballait avec attention. C'était toute une science. On avait pris soin du pont comme d'une chose précieuse, on avait eu des égards pour lui. On avait fait comme un écrin pour chacune de ses pierres. C'était comme si on avait emballé toute la ville avec ses habitants pour la leur donner en cadeau. Nous nous sentions précieux nous mêmes, nous nous sentions aimés, ménagés sous la vôute étoilée au dessus du fleuve qui s'écoulait paisible avec le brouhaha universel de la Ville en fond sonore.
( si vous voulez lire d'autres "je me souviens", je me souviens des "je me souviens", etc. cliquez ici où là ou encore là ou bien allez vous perdre dans les archives...)
10 décembre 2007
07 décembre 2007
Un matin, on se réveille vers quatre heures. On ne se rendort pas jusqu'à l'heure de se lever. On s'est couché très tard la veille. A peine trois heures de sommeil. On ne sait pas ce qu'on a, on n'a pas dormi de la nuit. On se dit que c'est pour ça qu'on se traîne toute la journée. On passe son temps à bailler. On résiste mal aux envies de sieste après le déjeuner. La fin de journée est harassante. On ne pense qu'à se coucher, pour rattraper le rythme. Une bonne nuit et il n'y paraitra plus. Mais arrivé le soir, on n'a plus sommeil. Impossible de se coucher. On tourne en rond, du frigo de la cuisine à la télé du salon. On se dit qu'à ce rythme on ne va pas tenir. On couve quelque chose, mais non. Le lendemain matin, on se réveille à nouveau avant l'aube. On se dit qu'il faudrait bien récupérer de toute cette fatigue. Le week-end suivant on ne fait rien. On essaie de récupérer. On se dit qu'on va faire une bonne grasse matinée. On se réveille encore avant l'aube. On ne récupère pas. rien n'y fait. Et puis cela dure des mois, des années. les fins de journées sont toujours harassantes et les nuits toujours aussi courtes. On sait que la fatigue ne vous quittera plus. On oublie même qu'on n'était pas fatigué. On ne fera plus jamais de grasse matinée. Il n'y a pas de remède. Le pire c'est qu'on s'y habitue. La révolte n'a qu'un temps. On préfère s'asseoir que de rester debout et même les jeunes femmes vous cèdent leur place. On ne monte plus les escaliers quatre à quatre. On ne court plus après les autobus. On a plus de petits matins triomphants. On ne sait toujours pas ce qu'on a. On n'a rien. On est vieux et c'est tout.
06 décembre 2007
03 décembre 2007
Cinquante ans de modernité, 1
Il n'est pas tout à fait sûr qu'à l'époque où une moitié de la France attendait l'installation du téléphone et l'autre la tonalité, nous ayons imaginé des téléphones libérés de leurs amarres filaires ("filaire" était d'ailleurs un mot qui n'éxistait pas, puisqu'il n'y avait aucun besoin de ditinguer des objets "à fil" et d'autres "sans fil", hormis pour les petite voitures télécommandées). Avant l'arrivée des postes de radio à transistor, à la fin des années soixantes, je ne crois pas que nous comprenions tous la différence entre le téléphone et la radio. Je n'établirai pas avec certitude que nous savions que les sons de la radio ne lui parvenaient en aucune manière par le fil qui la branchait sur le réseau électrique. Dans les années cinquante, il y avait chez nous un meuble radio dernier cri, pour ainsi dire, comme on en trouve encore dans les brocantes. Je me souviens qu'un haut parleur était dissimulé, dans un souci décoratif, dans un cadre photo qui contenait un portrait de moi en barboteuse à un an. Je me souviens aussi de notre premier poste à transistor Grundig que nous amenions sur la plage (à Jesolo sur l'adriatique, plusieurs années de suite) et qui faisaient l'admiration des voisins de parasol. Il était de la taille d'un sac à main, parallélépipèdique avec une anse et recouvert d'une matière plastique beige du plus bel effet. Il était indestructible, il a duré plus de vingt ans jusqu'au milieu des années quatre-vingts. et quand bien même aurions nous imaginé de pouvoir converser avec la terre entière dans ce petit galet noir qu'on tient d'une seule main (vous souvenez-vous des gestes compliqués qu'il fallait effectuer avec les vieux téléphones, le combiné dans une main, collé à l'oreille, et le poste lui même dans l'autre, quatre doigts enfoncés dans l'anfractuosité astucieusement ménagée à cette effet et qui servait de poignée quand nous voulions nous balader dans la pièce en faisant bien attention de ne pas nous prendre les pieds dans les fils toujours emmêlés, ce qui n'était jamais gagné d'avance, et de ne pas trébucher et ainsi lâcher le poste qui ne touchait pas terre que grâce au rapide mouvement vers le haut de la main qui tenant le combiné loin au-dessus de l'oreille et d'où s'échappait la voix angoissée et nasillarde de notre correspondant soudain abandonné seul au monde, avec le poste suspendu au bout du fil qui n'était pas du tout destiné à cet exercice, on revenait en hurlant de loin dans le combiné alors tendu devant notre bouche à bout de bras des "Ne quittez pas !" désespérés, comme si on avait pris une vieille chaussure à la pêche à la ligne, avant de pouvoir reposer le tout sans dommage sur la commode ou table basse qu'il n'aurait jamais du quitter même si nous avions des fourmis dans les jambes ?), quand bien même l'aurions nous imaginé que nous n'aurions jamais, ô grand jamais, prévu qu'il puisse prendre des photos et servir en prime de walkman.
Il n'est pas tout à fait sûr qu'à l'époque où une moitié de la France attendait l'installation du téléphone et l'autre la tonalité, nous ayons imaginé des téléphones libérés de leurs amarres filaires ("filaire" était d'ailleurs un mot qui n'éxistait pas, puisqu'il n'y avait aucun besoin de ditinguer des objets "à fil" et d'autres "sans fil", hormis pour les petite voitures télécommandées). Avant l'arrivée des postes de radio à transistor, à la fin des années soixantes, je ne crois pas que nous comprenions tous la différence entre le téléphone et la radio. Je n'établirai pas avec certitude que nous savions que les sons de la radio ne lui parvenaient en aucune manière par le fil qui la branchait sur le réseau électrique. Dans les années cinquante, il y avait chez nous un meuble radio dernier cri, pour ainsi dire, comme on en trouve encore dans les brocantes. Je me souviens qu'un haut parleur était dissimulé, dans un souci décoratif, dans un cadre photo qui contenait un portrait de moi en barboteuse à un an. Je me souviens aussi de notre premier poste à transistor Grundig que nous amenions sur la plage (à Jesolo sur l'adriatique, plusieurs années de suite) et qui faisaient l'admiration des voisins de parasol. Il était de la taille d'un sac à main, parallélépipèdique avec une anse et recouvert d'une matière plastique beige du plus bel effet. Il était indestructible, il a duré plus de vingt ans jusqu'au milieu des années quatre-vingts. et quand bien même aurions nous imaginé de pouvoir converser avec la terre entière dans ce petit galet noir qu'on tient d'une seule main (vous souvenez-vous des gestes compliqués qu'il fallait effectuer avec les vieux téléphones, le combiné dans une main, collé à l'oreille, et le poste lui même dans l'autre, quatre doigts enfoncés dans l'anfractuosité astucieusement ménagée à cette effet et qui servait de poignée quand nous voulions nous balader dans la pièce en faisant bien attention de ne pas nous prendre les pieds dans les fils toujours emmêlés, ce qui n'était jamais gagné d'avance, et de ne pas trébucher et ainsi lâcher le poste qui ne touchait pas terre que grâce au rapide mouvement vers le haut de la main qui tenant le combiné loin au-dessus de l'oreille et d'où s'échappait la voix angoissée et nasillarde de notre correspondant soudain abandonné seul au monde, avec le poste suspendu au bout du fil qui n'était pas du tout destiné à cet exercice, on revenait en hurlant de loin dans le combiné alors tendu devant notre bouche à bout de bras des "Ne quittez pas !" désespérés, comme si on avait pris une vieille chaussure à la pêche à la ligne, avant de pouvoir reposer le tout sans dommage sur la commode ou table basse qu'il n'aurait jamais du quitter même si nous avions des fourmis dans les jambes ?), quand bien même l'aurions nous imaginé que nous n'aurions jamais, ô grand jamais, prévu qu'il puisse prendre des photos et servir en prime de walkman.
30 novembre 2007
Minigraphies, 6
C'est un grand gars un peu dégingandé, à la tignasse argentée, à la moustache tombante et aux beaux yeux bleus très doux. Il n'a pas l'accent des cités mais bien celui des banlieues. S'il était plus jeune ce serait une sorte de ziva, mais comme il tourne plutôt autour de la cinquantaine, il parle avec l'accent de Raymond Bussière ou celui de Mouloudji. Son nom signifie "nuage"en polonais, bonjour monsieur Nuage! Mais il est né à Montgeron, non loin du célèbre café le "Reveil Matin" qui vit un beau matin le départ du premier Tour de France. Il a toujours habité là. Il travaille à la mairie. On dira qu'il est cantonnier. Il vient souvent me voir en habit vert fluo pareil à celui des éboueurs, avec des cataphotes partout, quand nos rendez vous tombent sur une pause. Il faut dire qu'il en jette dans le petit couloir qui sert de salle d'attente. Il est confiant et sans façon, presque familier. Ses parents sont arrivés en France un peu avant la guerre. Le frère et la soeur sont nés à la fin de la guerre, lui dans les années cinquante. Il est le petit dernier. Il est resté vivre avec la maman quand son frère et sa soeur l'ont quittée pour se marier. Le papa était mort depuis longtemps. La maman n'a jamais bien parlé le français, elle me fait toujours passer le bonjour par son fils "vous avez le bonjour de Mamoushka", plus encore depuis qu'il lui a appris que nonobstant mon nom allemand je suis moi aussi d'origine polonaise. Elle ne sort quasiment jamais de chez elle. Elle est pleine de rhumatismes, elle a les jambes comme des poteaux. J'ai rencontré monsieur Nuage un jour où il avait tout cassé chez lui. Ce n'était pas la première fois. Il boit tous les jours. Il n'a pas du tout le vin gai. Surtout quand il a du vague à l'âme, qu'il n'a même plus envie de manger de se lever ou de se laver, quand il passe ses journées au lit les yeux au plafond et les bouteilles tout autour. Cela peut durer des semaines entières. Le frère et la soeur, très occupés par leur métiers leurs enfants et leurs familles se demandent ce que fait la médecine nom de dieu, donnent des coups de fils au CMP, desespèrent d'avoir à s'occuper comme ça du petit dernier en plus de leur mère impotente avec tout le travail qu'ils ont. La maman, elle ferme les yeux sur tout ça parce qu'elle ne pourrait surtout pas se passer de la présence de son fils monsieur Nuage qui, sans lui servir à grand chose, il ne fait même pas les courses, l'entoure de toute la tendresse et de l'affection dont un petit dernier est capable. Au fond ils vivent en autarcie affective. Qu'on les abandonne, mais qu'on ne les sépare pas. Un beau jour, sans méchanceté, il n'en a après personne, il finit par prendre la table et la jeter contre le mur. Il faut le faire enfermer pour qu'il arrête de boire malgré la maman désolée. C'est déjà arrivé plusieurs fois. Au bout de trois ou quatre jours il est remis à l'endroit. Nous savons bien, lui et moi que ce n'est pas une question d'alcool éthylique, que c'est à la fois plus simple et plus grave, cette tristesse du fond du temps. Il supporte très bien le sevrage. Il n'a jamais cessé d'être doux et calme, malgré le coup de folie. Il n'y a qu'à le laisser retourner chez la maman qui l'accueille les bras ouverts et lui fait la fête, au grand dam du frère et de la soeur. Ils voudraient qu'on l'enferme toute sa vie. Ca lui fait tout de même un petit peu peur. Il ne boit plus pendant plusieurs mois, ou du moins beaucoup beaucoup moins, se remet au travail, au jardin, à la culture des topinambours qui sont, c'est lui qui me l'a appris, de grands tournesols de plus de deux mètres de hauts et qui envahissent son jardin depuis toujours, se remet au fouilli du garage qui date de son papa qui gardait tout, à la pêche à la ligne, à sa petite vie de solitaire avec la maman sur son fauteuil dans son salon. Il revient me voir, les entretiens sont un plaisir. Il m'apporte des graines pour mon jardin, des chocolats de la part de Mamoushka qui me passe toujours bien le bonjour. Et puis un jour elle tombe malade. elle est hospitalisée. Il va tous les jours à l'hôpital, en costume d'éboueur vert fluo et des cataphotes partout. Je suis étonné parcequ'il tient le coup, qu'il ne se remet pas à boire. Cela dure comme ça plusieurs mois. Un jour il vient me voir. Il est triste mais fataliste. Elle a beaucoup baissé. Il ne se fait pas d'illusion. Deux ou trois jours après on m'apprend qu'il s'est tiré deux balles dans la tête. Il croyait avoir raté la première, il avait encore eu le temps de recharger le fusil, de le poser sur la table et de tirer le deuxième coup. Il est à l'hôpital en neurochirurgie. il s'en sort sans aucune sequelle. Un vrai miracle. Cela arrive parfois. Les balles n'ont touché aucune zone "parlante". Après ça on ne le laisse pas sortir. Surtout pas le frère et la soeur. Il passe de longs mois dans le service à se remettre. Il raconte son suicide raté avec humour. Il se traite de maladroit. Il en rit tout seul. "Deux balles, vous vous rendez compte! et je me suis raté. Quel godiche tout de même!" La maman finit par mourir à l'hôpital, il va à l'enterrement avec son frère et sa soeur quoi désormais le regardent avec le respect qu'on doit aux miraculés. A l'heure qu'il est, il fait des aller et retours entre l'hôpital et chez lui. Il a rendu le costume fluo à cataphotes à la mairie. Il ne travaille plus mais continue de cultiver les topinambours. Je pense à lui parce que c'est la saison de les récolter. Salut, monsieur Nuage !
C'est un grand gars un peu dégingandé, à la tignasse argentée, à la moustache tombante et aux beaux yeux bleus très doux. Il n'a pas l'accent des cités mais bien celui des banlieues. S'il était plus jeune ce serait une sorte de ziva, mais comme il tourne plutôt autour de la cinquantaine, il parle avec l'accent de Raymond Bussière ou celui de Mouloudji. Son nom signifie "nuage"en polonais, bonjour monsieur Nuage! Mais il est né à Montgeron, non loin du célèbre café le "Reveil Matin" qui vit un beau matin le départ du premier Tour de France. Il a toujours habité là. Il travaille à la mairie. On dira qu'il est cantonnier. Il vient souvent me voir en habit vert fluo pareil à celui des éboueurs, avec des cataphotes partout, quand nos rendez vous tombent sur une pause. Il faut dire qu'il en jette dans le petit couloir qui sert de salle d'attente. Il est confiant et sans façon, presque familier. Ses parents sont arrivés en France un peu avant la guerre. Le frère et la soeur sont nés à la fin de la guerre, lui dans les années cinquante. Il est le petit dernier. Il est resté vivre avec la maman quand son frère et sa soeur l'ont quittée pour se marier. Le papa était mort depuis longtemps. La maman n'a jamais bien parlé le français, elle me fait toujours passer le bonjour par son fils "vous avez le bonjour de Mamoushka", plus encore depuis qu'il lui a appris que nonobstant mon nom allemand je suis moi aussi d'origine polonaise. Elle ne sort quasiment jamais de chez elle. Elle est pleine de rhumatismes, elle a les jambes comme des poteaux. J'ai rencontré monsieur Nuage un jour où il avait tout cassé chez lui. Ce n'était pas la première fois. Il boit tous les jours. Il n'a pas du tout le vin gai. Surtout quand il a du vague à l'âme, qu'il n'a même plus envie de manger de se lever ou de se laver, quand il passe ses journées au lit les yeux au plafond et les bouteilles tout autour. Cela peut durer des semaines entières. Le frère et la soeur, très occupés par leur métiers leurs enfants et leurs familles se demandent ce que fait la médecine nom de dieu, donnent des coups de fils au CMP, desespèrent d'avoir à s'occuper comme ça du petit dernier en plus de leur mère impotente avec tout le travail qu'ils ont. La maman, elle ferme les yeux sur tout ça parce qu'elle ne pourrait surtout pas se passer de la présence de son fils monsieur Nuage qui, sans lui servir à grand chose, il ne fait même pas les courses, l'entoure de toute la tendresse et de l'affection dont un petit dernier est capable. Au fond ils vivent en autarcie affective. Qu'on les abandonne, mais qu'on ne les sépare pas. Un beau jour, sans méchanceté, il n'en a après personne, il finit par prendre la table et la jeter contre le mur. Il faut le faire enfermer pour qu'il arrête de boire malgré la maman désolée. C'est déjà arrivé plusieurs fois. Au bout de trois ou quatre jours il est remis à l'endroit. Nous savons bien, lui et moi que ce n'est pas une question d'alcool éthylique, que c'est à la fois plus simple et plus grave, cette tristesse du fond du temps. Il supporte très bien le sevrage. Il n'a jamais cessé d'être doux et calme, malgré le coup de folie. Il n'y a qu'à le laisser retourner chez la maman qui l'accueille les bras ouverts et lui fait la fête, au grand dam du frère et de la soeur. Ils voudraient qu'on l'enferme toute sa vie. Ca lui fait tout de même un petit peu peur. Il ne boit plus pendant plusieurs mois, ou du moins beaucoup beaucoup moins, se remet au travail, au jardin, à la culture des topinambours qui sont, c'est lui qui me l'a appris, de grands tournesols de plus de deux mètres de hauts et qui envahissent son jardin depuis toujours, se remet au fouilli du garage qui date de son papa qui gardait tout, à la pêche à la ligne, à sa petite vie de solitaire avec la maman sur son fauteuil dans son salon. Il revient me voir, les entretiens sont un plaisir. Il m'apporte des graines pour mon jardin, des chocolats de la part de Mamoushka qui me passe toujours bien le bonjour. Et puis un jour elle tombe malade. elle est hospitalisée. Il va tous les jours à l'hôpital, en costume d'éboueur vert fluo et des cataphotes partout. Je suis étonné parcequ'il tient le coup, qu'il ne se remet pas à boire. Cela dure comme ça plusieurs mois. Un jour il vient me voir. Il est triste mais fataliste. Elle a beaucoup baissé. Il ne se fait pas d'illusion. Deux ou trois jours après on m'apprend qu'il s'est tiré deux balles dans la tête. Il croyait avoir raté la première, il avait encore eu le temps de recharger le fusil, de le poser sur la table et de tirer le deuxième coup. Il est à l'hôpital en neurochirurgie. il s'en sort sans aucune sequelle. Un vrai miracle. Cela arrive parfois. Les balles n'ont touché aucune zone "parlante". Après ça on ne le laisse pas sortir. Surtout pas le frère et la soeur. Il passe de longs mois dans le service à se remettre. Il raconte son suicide raté avec humour. Il se traite de maladroit. Il en rit tout seul. "Deux balles, vous vous rendez compte! et je me suis raté. Quel godiche tout de même!" La maman finit par mourir à l'hôpital, il va à l'enterrement avec son frère et sa soeur quoi désormais le regardent avec le respect qu'on doit aux miraculés. A l'heure qu'il est, il fait des aller et retours entre l'hôpital et chez lui. Il a rendu le costume fluo à cataphotes à la mairie. Il ne travaille plus mais continue de cultiver les topinambours. Je pense à lui parce que c'est la saison de les récolter. Salut, monsieur Nuage !
25 novembre 2007
Je viens de passer un peu plus d'une heure, sur ce délicieux blog, dans tous les sens du terme, qui m'a, en outre, fait revenir mille petites madeleines, si j'ose dire (cliquez ici pour un peu de dépaysement et beaucoup de nostalgie...)
19 novembre 2007
Nous, les Rothivores, après que nous nous fussions jetés comme des morts de faim sur la pitance que nous avions tant attendue, l'emportant au creux de nos bras serrés tel le trésor inestimable qu'aucun n'eut pu nous le contester sans que nous n'ayons poussé fort grognements, aboiements, ou mieux beuglements et barrissements dissuasifs, nous nous sommes retirés, à reculons, jetant partout des regards, extasiés et tout tremblant, poussant de ridicules petits cris de joie et d'impatience, dans nos cavernes, nos tanières, nos terriers, nos tours d'ivoire ou de guet, dans nos cellules, nos repaires, nos bauges, nos abris et cabinets d'aisance et nous sommes calés dans nos fauteuils voltaires, lits douillets, coussins amoncelés, encoignures de fenêtres, vécés, tables de travail, prairies fleuries, tas de paille odorante et autres épais tapis persans propices à la lecture allongée, nous sommes soigneusement enfermés, calfeutrés, avons poussé gros rochers devant l'entrée, tourné de lourds verrous, fermé les judas et les oeilletons, mis les scellés, avons affiché pancartes et écriteaux "Occupé", "Ne Pas Déranger" "En Conférence", avons chaussé nos meilleurs lunettes à monture d'or et avons commencé de nous repaitre, coupés du monde, retranchés, de la substantifique prose sans laquelle le monde et la vie ne seraient pas tout à fait ce qu'ils sont.
18 novembre 2007
17 novembre 2007
16 novembre 2007
Minigraphies, 5
On m'a annoncé "un état maniaque". La mère et la fille attendent dans le troisième box. La mère est assise sur un petit tabouret. C'est une toute petite femme au regard doux. La fille est allongée sur le brancard. Elles ont l'air aussi tranquille l'une que l'autre. Elles ont l'air bien ensemble. La mère est encore une jeune femme, la quarantaine, coiffeuse. La fille a 21 ans, elle est en licence de maths à la fac, elle travaille dans l'animation pour payer ses études. Je m'en voudrais presque de troubler leur tête à tête. La mère explique doucement que la fille ne dort plus depuis plusieurs nuits. Elle fait absolument n'importe quoi, elle chante, elle danse, elle fait la fête et tente d'y entrainer tout le monde, la famille, la petite sœur, le copain. La fille la laisse parler, toute blonde toute menue toute jolie, elle prend sur elle, elle tente de se contrôler mais ça part tout d'un coup : "Allez on se dépêche, je n'ai pas que ça à faire moi, faites ce que vous voulez mais faites-le, vite ! A huit heures moi je suis partie, je vous préviens ! Rester à l'hôpital ? Mais tout ce que vous voulez ! Bien sûr, tiens, un peu que je reste ! Entièrement d'accord avec vous, allez dépêchez vous si on y va on y va tout de suite ! On bouge, on avance. C'est pas qu'on s'ennuie avec vous mais ça traine !" On dirait qu'elle a bu deux ou trois verres de trop mais elle n'a pas la bouche pâteuse, qu'elle a fumé un ou deux joints de trop mais elle n'a pas le regard vague. elle se lève, se demandant tout à coup pourquoi on l'a allongée là, elle n'est pas fatiguée, puis se recouche, puis se lève, mais sans plus d'agitation. elle laisse pourtant sa mère parler. La voix de la mère s'est imperceptiblement brisée. On sent qu'elle fait un effort pour rester calme. L'angoisse est juste là qui pourrait déborder. Mais elle ne débordera pas. Pas ce soir. Elle raconte que la fille a déjà été dans cet état là, il y a dix huit mois, que cela a duré environ huit jours, qu'on lui a donné des médicaments et que ça s'est calmé. Elle a refusé de consulter un psychiatre, malgré les recommandations de son généraliste, et puis voilà ça recommence, elle rechute. Recommence quoi ? La la psychose maniacodépressive dit la mère, il y a de gros antécédents dans la famille. Sa grand-mère et son grand-père. de quel côté ? Mes parents, à moi, les deux, Ils ont longtemps été suivis au CMP. Vos deux parents ? Je fouille rapidement ma mémoire. Je ne connais que deux personnes maniacodépressives qui avaient été mariées ensemble. La mère me dit : "Si vous êtes le docteur Hartmann. - vous êtes le docteur Hartmann, n'est-ce pas ? - vous connaissez mon père. Mon père parlait souvent de vous. quand nous lui disions qu'il n'allait pas très bien il répondait ça va aller mieux, cocotte. Ne t'inquiètes pas, j'ai rendez vous avec le docteur Hartmann, Il vous aimait bien. Alors, si je vous connais, sans jamais vous avoir vu!" - " Comme ça vous êtes la fille de monsieur T..." - "oui, je suis la fille de monsieur T. Et de madame Q." Madame Q., sa mère, Je la connais bien, je l'ai croisée pas plus tard que ce matin, au CMP, elle venait à son rendez-vous avec Jean Pierre B. qui la suit depuis plus de vingt ans. Monsieur T. , je l'ai perdu de vue il y a plus de douze ans. Il allait beaucoup mieux. On avait réussi à trouver un bon traitement, il ne faisait plus de rechutes. Elle me dit qu'il est mort il y a plusieurs années à soixante et onze ans d'un cancer du poumon qui s'est déclenché quand ses crises se sont arrêtées. Monsieur T. et madame Q. s'étaient connus dans une clinique, avait une eu une fille, elle, et s'étaient séparés peu de temps avant la naissance de la fille. La fille avait été élevée par sa grand mère, la mère de madame Q. Ils avaient été l'un et l'autre trop malades pour l'élever. Leurs maladies respectives s'étaient renforcées de leur rancœurs. Ils avaient, chacun de leurs côtés été hospitalisés de nombreuses fois. Je me souviens d'une jeune fille qui venait visiter tantôt sa mère tantôt son père au centre de crise, timide, discrète et triste. C'était elle. elle avait l'âge de sa fille aujourd'hui, qui ne perd pas un mot de notre dialogue. Je lis dans le regard de la fille de madame Q. et monsieur T. une infinie tristesse. Elle se souvient de l'accent méridional de son père qui pourtant ne l'a pas élevée, qui en faisait voir de toute les couleurs quand il était en crise mais qui était tout de même son père. Il se croyait invulnérable, infatigable, le roi du monde, il partait tout droit, on le retrouvait dans toutes les villes d'Europe. Un jour il avait été à la coupe du monde de football en 1990, s'était enfermé dans un hôtel de Turin, n'avait assisté à aucun match, il s'en foutait du football, il était là pour s'amuser seul dans sa chambre qui avait du être pris d'assaut par les carabiniers et on l'avait rapatrié à Dormeil. Il nous avait fait sacrément peur à tous. entre les crises c'était une crème d'homme, tout gentil. Les crises de madame Q. avaient dépassé tout ce qu'on pouvait imaginer en indignité. elle s'était promenée toute nue dans les rues plusieurs fois. Et voilà que la fille de madame Q. amène sa petite fille à l'hôpital. voilà une boucle étrange et fatale qui se boucle. En me regardant dans les yeux elle me dit qu'elle avait pensé en avoir fini avec tout ça à la mort de son père et que maintenant c'est sa fille qui recommençait. Elle, elle avait eu de la chance, la maladie avait sauté une génération. Elle s'était mariée très jeune, avait eu deux filles jolies comme des cœurs. Un bien court répit. Maintenant, elle me parle toujours aussi doucement de son malheur. Elle n'est pas sûre de pouvoir le supporter. Et sa fille et moi l'écoutons en silence, dans ce box exigu, dans cette suspension du temps.
12 novembre 2007

Irrépressible contribution à une anodine mais très tendance joyeuseté blogosphérique actuelle (quatre millions de clicks par jour, paraît-il) : la scandaleuse affaire martine. Promis, je ne recommence plus ! (via la boite à image)
10 novembre 2007
09 novembre 2007
Pensée de la nuit N°125 : "Dernièrement, O., dix ans, nous demandait, au milieu d'une rafale de questions, quel était notre rêve le plus fou et nous sommait de répondre en dix secondes. Pour ma part je répondis : publier un livre. J'omettais la vraie part du rêve, encore plus inaccessible : publier un livre, oui mais dans la collection blanche de Gallimard."
05 novembre 2007
L'épuisement du mercredi, 5
Des bureaux, je suis riche, j'en ai deux. Qui a deux maisons perd la raison, qui a deux femmes perd son âme... Chez certains on appelle ça des cabinets de consultation. Mais je ne fais pas qu'y consulter, il ya toutes les tâches administratives, alors on dit que ce ne sont que de simples bureaux. L'un à l'hôpital, l'autre au CMP. Je les partage avec qui veut. Mais c'est un principe peu suivi, malgré la pénurie. On ne se précipite pas pour cohabiter avec moi. Le respect du à la fonction, probablement. Ici, c'est une ancienne chambre dont on a évacué le lit. Il reste les placards encastrés, la penderie et le cabinet de toilettes, bien pratiques, quasiment un luxe. Mon fauteuil, ergonomique, est dos à ce que l'usage veut qu'on appelle une baie vitrée. Elle est étudiée pour éviter tout accident. elle ne s'entrebaille que par le haut. La vue est imprenable sur le parking et les pelouses moutonnantes mais on l'oublie vite. Autre luxe, il y a quatre sièges dépareillés en comptant mon fauteuil. Je peux recevoir des familles. L'armoire metallique règlementaire contient des piles de dossiers et deux rangées de livres bichonnés, changés régulièrement, empruntables par qui les mérite. L'ordinateur me sert à consulter les plannings, les courriels et mon agenda Outlook mais aussi à m'évader tout en travaillant à je ne sais quel rapport ou expertise : en ce moment le coffret des CDs des concertos de Zartmo par Barenboïm voisine avec le porte crayons, par exemple. Il y a une lampe penchée sur mon agenda ouvert qui regarde tout ce que je fais quand la nuit tombe lentement et que nous nous retrouvons seuls dans le noir. Le plafonnier que je n'allume jamais diffuse une lumière aveuglante et froide. Il nous rappelle trop que nous sommes à l'hôpital. Rien au mur, si ce n'est près de mon bureau une liste de garde, simplement punaisée. Je n'ai pas encore eu le temps d'afficher la pérécienne et réglementaire image de Sainte Ursule ou l'éternel chef d'oeuvre d'art brut que nous a offert il y a quinze ans une patiente aussi grave que reconnaissante et que nous traînons partout. Cela ne saurait tarder, donc.
Des bureaux, je suis riche, j'en ai deux. Qui a deux maisons perd la raison, qui a deux femmes perd son âme... Chez certains on appelle ça des cabinets de consultation. Mais je ne fais pas qu'y consulter, il ya toutes les tâches administratives, alors on dit que ce ne sont que de simples bureaux. L'un à l'hôpital, l'autre au CMP. Je les partage avec qui veut. Mais c'est un principe peu suivi, malgré la pénurie. On ne se précipite pas pour cohabiter avec moi. Le respect du à la fonction, probablement. Ici, c'est une ancienne chambre dont on a évacué le lit. Il reste les placards encastrés, la penderie et le cabinet de toilettes, bien pratiques, quasiment un luxe. Mon fauteuil, ergonomique, est dos à ce que l'usage veut qu'on appelle une baie vitrée. Elle est étudiée pour éviter tout accident. elle ne s'entrebaille que par le haut. La vue est imprenable sur le parking et les pelouses moutonnantes mais on l'oublie vite. Autre luxe, il y a quatre sièges dépareillés en comptant mon fauteuil. Je peux recevoir des familles. L'armoire metallique règlementaire contient des piles de dossiers et deux rangées de livres bichonnés, changés régulièrement, empruntables par qui les mérite. L'ordinateur me sert à consulter les plannings, les courriels et mon agenda Outlook mais aussi à m'évader tout en travaillant à je ne sais quel rapport ou expertise : en ce moment le coffret des CDs des concertos de Zartmo par Barenboïm voisine avec le porte crayons, par exemple. Il y a une lampe penchée sur mon agenda ouvert qui regarde tout ce que je fais quand la nuit tombe lentement et que nous nous retrouvons seuls dans le noir. Le plafonnier que je n'allume jamais diffuse une lumière aveuglante et froide. Il nous rappelle trop que nous sommes à l'hôpital. Rien au mur, si ce n'est près de mon bureau une liste de garde, simplement punaisée. Je n'ai pas encore eu le temps d'afficher la pérécienne et réglementaire image de Sainte Ursule ou l'éternel chef d'oeuvre d'art brut que nous a offert il y a quinze ans une patiente aussi grave que reconnaissante et que nous traînons partout. Cela ne saurait tarder, donc.
27 octobre 2007
24 octobre 2007

Cette photo parfaite fait partie du photostream de Rui Palha (tous droits réservés) un excellent photographe lisboète qui m'a été aimablement signalé par Nathan, elle appartient par ailleurs à un groupe de discussion Flickr tenu par Hugo et d'une très haute tenue. Si vous voulez tout savoir sur le moment décisif et H. Cartier Bresson click here sans délai !
22 octobre 2007
Douze, pré postscriptum
"Dans le champ de ruine qu'est devenue ma mémoire", ce lambeau de souvenir de ce lambeau de phrase de Jacques Roubaud, dans le début du "Grand Incendie de Londres" me revient comme une ritournelle, à chaque fois que je me pose à moi-même la question de la mémoire. Immédiatement, ces images de villes bombardées sur de vieilles cartes postales surgissent, sortes de stalagmites sinistres pointées sur le ciel gris, totems dressés à des dieux cannibales, déserts caillouteux et plat de je ne sais quel Nevada lointain, châteaux de boue grisâtres, dont je me dis maintenant que les collages de Max Ernst et les châteaux de sables de nos vacances détruits par la mer étaient directement issus - ces photos de bombardement, où une ville écroulée ne se distinguera plus d'une forêt dévastée avec ses troncs sans branches, ces hauteurs à jamais abolies, ces coins d'immeubles encore debout, ces solitudes pétrifiées, minérales, hagardes, à tout jamais désertées de vivant. "Dans le champ de ruine qu'est devenue ma mémoire" j'arpente ces rues vides et silencieuses, je passe le long de ces arches triomphales, de ces portiques froids dressées dans le vide, seuls vestiges d'habitations des hommes. Je trouvais que Roubaud exagérait, sa mémoire me semblant par ailleurs insondable et d'une précision "photographique". Il y a sûrement des choses, me disais-je, parmi toutes celles que nous avons vécu, dont nous ne nous souvenons plus. Probablement le nombre des souvenirs perdus est grand, mais le nombre de nos souvenirs gardés est bien plus grand que grand, incommensurable ; la perte est infime - du moins je croyais cela - notre mémoire n'ést pas si délabrée, tout juste manque-t-il, dans la rue en ruine, pour filer la métaphore, quelques vitres, peut être la signification perdue d'un vieux slogan publicitaire (Dubo, Dubon... Charbons Car...) voire quelques éléments de mobilier urbain, de petits détails sans importance, des poignées de porte, des choses comme des boules d'escalier en laiton (il y avait une au pied de l'escalier du boulevard Saint Michel, à la quelle je m'accrochait pour ne pas être emporté par la force centrifuge en descendant à toute vitesse dans le virage final, elle a été volée dans les années soixante dix, le matin elle avait disparu, arrachée pour être revendue à des collectionneurs. On a, fort joliment d'ailleurs, rebouché le trou avec un petit couvercle de laiton en forme de goutte aplatie et moins chère, aussi, utilisant moins de métal, et n'offrant aucune aspérité permettant l'arrachage) une vitrine soufflée à la grande rigueur, béant alors comme une bouche édentée dont on se détourne. Mais de dévastation, non. Pas à ce point, tout de même. Je me trompais. La perte était catastrophique, irrémédiable. Quand je tente de rassembler mes souvenirs du Douze, je me dis que Roubaud avait raison. 12 souvenirs , en hommage au Douze en 12 phrases chacun, 12 phrases pour appuyer secrètement l'hommage, 12 fois 12, 144 phrase, un chapitre, même pas, une peccadille, me disais-je. Il suffira de fourrer le poing dans le grand sac plein pour ramener tout un tas de sable aurifère. Je n'aurai plus qu'à sélectionner les plus pittoresques. Jacques Roubaud s'est mis à écrire le "Grand Incendie de Londres", qui est le livre de la mémoire de toute sa vie, juste après la mort de sa femme. Il y a une vie après la mort, mais nous ne survivons que peu de temps, seulement dans la mémoire de la première génération, nous évanouissant déjà dans celle de la seconde, abolis dans celle de la troisième, morts définitifs, pour ainsi dire. Je comprends ce qui a saisi Roubaud comme une nécessité. Qu'il ait ressenti cela juste après la mort de sa femme, je le comprends aussi. J'ai vécu 7 ans dans ce quartier, de 1974 à 1981, à l'apogée de mon âge, devenant un homme jeune dans un pur bonheur. Tous les jours j'ai arpenté la rue Jonquoy et j'ai franchi le porche du Douze soit en partant au travail soit en en revenant, des milliers de fois. Il ne m'en reste qu' une seule pauvre image, toujours la même. Le trottoir gris bleu, un petit muret de béton avec des plantes (très semblables à du canabis, nous nous demandions si ce n'en était pas vraiment, tour joué par un locataire malicieux à une concierge qui pêchait par excès de zèle, mais n'avons jamais vraiment essayé) des capots de voiture assez indistincts - dans ce petit film un peu tremblé aux couleurs plutôt uniformes, une espèce de gris bleu comme j'ai dit, je traverse la rue entre deux voitures garées, il y a des échappées sur la rue en perspective avec l'enfilade de trois ou quatre porches, la camera remonte jusqu'au niveau du premier étage, des balcons, des colonnes, la pierre taillée, des images totalement banales qui pourraient renvoyer à n'importe quelle rue de n'importe quelle ville en n'importe quelle année du vingtième siècle, mais qui ont ce goût et cette odeur que je peux distinguer entre mille. J'essaie maintenant de remonter le temps, de me retrouver auprès de moi de ce temps là, de faire ma propre filature, comme dans la nouvelle de Borges - "l'autre", dans "le Livre de Sable", où le narrateur rencontre son double jeune et où il se met en tête de le convaincre que c'est bien lui, mais vieux, qui se parle à lui-même, jeune. Le jeune ne veut pas croire que c'est à lui-même vieux qu' il est en train de parler. On commence à comprendre qu'on serait peut être dans un rêve mais lequel ? Celui du vieux qui rêve du jeune ou bien celui du jeune qui rêve du vieux ? Comme pour nous donner tort, le vieux veut convaincre le jeune qu'il se rencontre lui-même plus vieux de trente ou quarante ans dans la réalité vraie, pas en rêve. Il cherche à lui donner une preuve : il cite deux ou trois choses que lui seul peut connaître, les livres de sa bibliothèque, une rencontre secrète, un "certain après midi" etc. mais le jeune dit que cela ne prouve rien parce qu' il pourrait être en train de rêver (car dans le rêve, on y est soi tout entier et personne d'autre, y compris justement les personnages du rêve que notre esprit ne fait que secréter, il n'y a aucun "autre", aucune scission) et il lui répond : "je veux te prouver immédiatement que tu n'es pas en train de rêver de moi. Ecoute bien ce vers que tu n'as jamais lu, que je sache." et il déclame lentement ce vers de Victor Hugo, "l'hydre-univers tordant son corps écaillé d'astres". A ce moment là, dans une "stupeur presque terrifiée" le jeune se rend compte qu'il a bien affaire à lui même car jamais, lui, n'aurait pu et ne pourra écrire un vers d'une telle beauté - A ma grande stupeur terrifiée à moi je constate que les souvenirs du Douze en ce temps là ne sont, bien sûr, plus des milliers ni des centaines. Ils ne sont même plus des dizaines. J'ai eu le plus grand mal à en réunir 12, pour tout dire, à ma stupeur presque terrifiée. Au début c'était facile, je n'avais que l'embarras du choix, je croyais choisir parmi les plus fugaces, les plus éphémères, ceux dont je ne souviendrai peut-être plus très bien dans vingt ou trente ans si dieu me prête vie. J'écrivais les premiers chapitres dans une sorte d'insouciance et la joie des réminiscences. Je me prenais pour un Casanova qui revivait sa vie en l'écrivant, un Michel Leyris et tout son fourbis ou un René Louis Desforets obstiné. Vers le cinq ou sixième souvenir, il y eut un brusque ralentissement. Comme si quelqu'un dans ma tête avait bloqué le défilement tranquille des images. Je ne m'en formalisai pas, reportant à plus tard un moyen de forcer la bobine à se dévider. Après le huit ou neuvième, je dus me rendre à l'évidence : tout ce que j'avais pris pour plénitude n'était que bribes et lambeaux étriqués. J'étais déjà au fond du sac et mes doigts ne faisaient plus que gratter l'étoffe rugueuse. Je fis des poses, pensais à autre chose, décrivait le présent pour mieux surprendre le passé, essayais de me tromper moi-même. La vérité est qu'il n'y avait jamais eu de bobine. Depuis plusieurs semaines - non, plusieurs mois - je faisais périodiquement des efforts de mémoire et de concentration, utilisant des ruses de chat pour me surprendre moi-même, faisant le vide, l'absent, le pas là, le "disparu", l'"e", promenons nous dans les bois pendant que le chat n'y est pas, pour laisser remonter des images de cette période et de cet endroit, et mieux leur sauter dessus, en vain, ou presque. Des bribes, dis-je. Des bouts de trottoirs, des capots de voitures, des plantes qui ressemblent à du canabis, des sourires sur les arbres, des traces de cravates, des odeurs de cire, de serpillière ou de contreplaqué, des émotions ineffables, des poignées de porte, des boules d'escalier, des milliers d'images presque toutes identiques mais différentes tout de même ou alors toujours la même, une seule qui radote, mais rien, absolument rien de racontable, rien qui ne permette d'en tricoter plus de douze phrases - euh, 12 phrases. 12 petits chapitres de 12 phrases sur le Douze. Pas un de plus. La messe est dite : "Dans le champ de ruine qu'est devenue ma mémoire" je ne fais que fouiller les décombres.
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