Minigraphies, 5On m'a annoncé "un état maniaque". La mère et la fille attendent dans le troisième box. La mère est assise sur un petit tabouret. C'est une toute petite femme au regard doux. La fille est allongée sur le brancard. Elles ont l'air aussi tranquille l'une que l'autre. Elles ont l'air bien ensemble. La mère est encore une jeune femme, la quarantaine, coiffeuse. La fille a 21 ans, elle est en licence de maths à la fac, elle travaille dans l'animation pour payer ses études. Je m'en voudrais presque de troubler leur tête à tête. La mère explique doucement que la fille ne dort plus depuis plusieurs nuits. Elle fait absolument n'importe quoi, elle chante, elle danse, elle fait la fête et tente d'y entrainer tout le monde, la famille, la petite sœur, le copain. La fille la laisse parler, toute blonde toute menue toute jolie, elle prend sur elle, elle tente de se contrôler mais ça part tout d'un coup : "Allez on se dépêche, je n'ai pas que ça à faire moi, faites ce que vous voulez mais faites-le, vite ! A huit heures moi je suis partie, je vous préviens ! Rester à l'hôpital ? Mais tout ce que vous voulez ! Bien sûr, tiens, un peu que je reste ! Entièrement d'accord avec vous, allez dépêchez vous si on y va on y va tout de suite ! On bouge, on avance. C'est pas qu'on s'ennuie avec vous mais ça traine !" On dirait qu'elle a bu deux ou trois verres de trop mais elle n'a pas la bouche pâteuse, qu'elle a fumé un ou deux joints de trop mais elle n'a pas le regard vague. elle se lève, se demandant tout à coup pourquoi on l'a allongée là, elle n'est pas fatiguée, puis se recouche, puis se lève, mais sans plus d'agitation. elle laisse pourtant sa mère parler. La voix de la mère s'est imperceptiblement brisée. On sent qu'elle fait un effort pour rester calme. L'angoisse est juste là qui pourrait déborder. Mais elle ne débordera pas. Pas ce soir. Elle raconte que la fille a déjà été dans cet état là, il y a dix huit mois, que cela a duré environ huit jours, qu'on lui a donné des médicaments et que ça s'est calmé. Elle a refusé de consulter un psychiatre, malgré les recommandations de son généraliste, et puis voilà ça recommence, elle rechute. Recommence quoi ? La la psychose maniacodépressive dit la mère, il y a de gros antécédents dans la famille. Sa grand-mère et son grand-père. de quel côté ? Mes parents, à moi, les deux, Ils ont longtemps été suivis au CMP. Vos deux parents ? Je fouille rapidement ma mémoire. Je ne connais que deux personnes maniacodépressives qui avaient été mariées ensemble. La mère me dit : "Si vous êtes le docteur Hartmann. - vous êtes le docteur Hartmann, n'est-ce pas ? - vous connaissez mon père. Mon père parlait souvent de vous. quand nous lui disions qu'il n'allait pas très bien il répondait ça va aller mieux, cocotte. Ne t'inquiètes pas, j'ai rendez vous avec le docteur Hartmann, Il vous aimait bien. Alors, si je vous connais, sans jamais vous avoir vu!" - " Comme ça vous êtes la fille de monsieur T..." - "oui, je suis la fille de monsieur T. Et de madame Q." Madame Q., sa mère, Je la connais bien, je l'ai croisée pas plus tard que ce matin, au CMP, elle venait à son rendez-vous avec Jean Pierre B. qui la suit depuis plus de vingt ans. Monsieur T. , je l'ai perdu de vue il y a plus de douze ans. Il allait beaucoup mieux. On avait réussi à trouver un bon traitement, il ne faisait plus de rechutes. Elle me dit qu'il est mort il y a plusieurs années à soixante et onze ans d'un cancer du poumon qui s'est déclenché quand ses crises se sont arrêtées. Monsieur T. et madame Q. s'étaient connus dans une clinique, avait une eu une fille, elle, et s'étaient séparés peu de temps avant la naissance de la fille. La fille avait été élevée par sa grand mère, la mère de madame Q. Ils avaient été l'un et l'autre trop malades pour l'élever. Leurs maladies respectives s'étaient renforcées de leur rancœurs. Ils avaient, chacun de leurs côtés été hospitalisés de nombreuses fois. Je me souviens d'une jeune fille qui venait visiter tantôt sa mère tantôt son père au centre de crise, timide, discrète et triste. C'était elle. elle avait l'âge de sa fille aujourd'hui, qui ne perd pas un mot de notre dialogue. Je lis dans le regard de la fille de madame Q. et monsieur T. une infinie tristesse. Elle se souvient de l'accent méridional de son père qui pourtant ne l'a pas élevée, qui en faisait voir de toute les couleurs quand il était en crise mais qui était tout de même son père. Il se croyait invulnérable, infatigable, le roi du monde, il partait tout droit, on le retrouvait dans toutes les villes d'Europe. Un jour il avait été à la coupe du monde de football en 1990, s'était enfermé dans un hôtel de Turin, n'avait assisté à aucun match, il s'en foutait du football, il était là pour s'amuser seul dans sa chambre qui avait du être pris d'assaut par les carabiniers et on l'avait rapatrié à Dormeil. Il nous avait fait sacrément peur à tous. entre les crises c'était une crème d'homme, tout gentil. Les crises de madame Q. avaient dépassé tout ce qu'on pouvait imaginer en indignité. elle s'était promenée toute nue dans les rues plusieurs fois. Et voilà que la fille de madame Q. amène sa petite fille à l'hôpital. voilà une boucle étrange et fatale qui se boucle. En me regardant dans les yeux elle me dit qu'elle avait pensé en avoir fini avec tout ça à la mort de son père et que maintenant c'est sa fille qui recommençait. Elle, elle avait eu de la chance, la maladie avait sauté une génération. Elle s'était mariée très jeune, avait eu deux filles jolies comme des cœurs. Un bien court répit. Maintenant, elle me parle toujours aussi doucement de son malheur. Elle n'est pas sûre de pouvoir le supporter. Et sa fille et moi l'écoutons en silence, dans ce box exigu, dans cette suspension du temps.